Ceux qui souffrent/27

DÉSIRÉE



En levant les yeux vers cette maison de la rue Lafayette, à l’une des trois fenêtres du premier étage, je rencontrai les siens, de grands yeux noirs, pleins de douceur et de tristesse. Tout de suite une gaieté les éclaira. Je m’arrêtai.

Dans l’encadrement de la croisée ouverte, sur le fond sombre de la chambre, la tête paraissait exquise avec ses cheveux blonds, le charme simple des traits réguliers et la fraîcheur des joues et de la bouche. Même une telle ingénuité s’en dégageait que je ne comprenais point l’insistance de ce regard attaché au mien.

Indécis, je m’éloignai, puis revins. Cette fois, sans que j’en puisse douter, l’expression du visage se fit provocante. Les lèvres s’entr’ouvraient en un sourire. Une sorte de défi rendait les yeux insolents. Et il me sembla distinguer le geste d’une main ébauchant un signe d’appel.

Je n’hésitai plus. En quelques secondes je gagnais l’autre trottoir, je passais près de la loge du concierge et j’atteignais le premier étage.

Là, je cherchai. Il n’y avait qu’une porte, et sur cette porte, ni sonnette, ni timbre. Que faire ? Je toussai, je frappai du pied, j’attendis. Personne ne vint. Il me fallut partir.

À peine dehors, j’examinai la fenêtre. Elle était close, les rideaux fermés, hermétiquement.

Le lendemain la curiosité me ramenait, et chaque jour durant une semaine. Vainement. Elle n’ouvrait pas. Cependant, visiblement, à mon arrivée son plaisir se manifestait par des symptômes indubitables.

Un matin, je m’évertuais, en une pantomime irritée, à lui demander la raison de sa conduite, quand une main s’abattit sur mon épaule, et une voix s’écria :

— Comment, toi aussi, tu es amoureux de cette jolie blonde ?

C’était un de mes amis, Paul Ridel. J’avouai :

— Ma foi, je suis en train de le devenir.

— Encore un concurrent, ricana-t-il.

Me saisissant le bras, il me dit :.

— Moi, voilà un mois que ça dure… j’en suis fou… et rien… des œillades, des signaux, comme à toi, n’est-ce pas ?… et puis la porte fermée. Mais ce n’est pas tout… nous sommes ainsi trente, quarante, que sais-je ! des petits, des gros, des maigres, qui rôdent autour d’elle comme des chiens haletants. Eh bien, moi, j’en ai assez… et si tu veux me suivre…

Il parlait avec agitation. Je le suivis. Nous montâmes l’escalier. Là, Paul se mit à lancer contre la porte de grands coups de pied et de furieux coups de canne. Et il vociférait :

— Ouvrez-nous, ouvrez-nous donc, il faut nous ouvrir, puisque vous nous avez appelés…

La concierge, une grosse à mine matoise, accourut. Je calmai Paul et, donnant à la femme une pièce d’or, je lui expliquai les habitudes de sa locataire. Elle fut indignée :

— C’est des mensonges… y a un tas de messieurs comme vous qui sont venus déjà me raconter ces bêtises… c’est pas vrai… mademoiselle est incapable… elle a bien le droit de regarder dehors… pourquoi qu’vous croyez qu’elle vous appelle ?…

Nous n’en pûmes rien tirer.

J’entraînai Paul. J’avais une idée. Nous entrâmes dans toutes les boutiques avoisinantes. Partout on nous fit la même réponse :

— Nous ne savons pas qui c’est. Elle vit là, depuis dix-huit mois, seule. La concierge lui sert de bonne. Jamais elle ne sort. Jamais elle ne reçoit de monde. Mais, toute la journée, elle demeure à sa fenêtre. Et tous les hommes qui passent, elle les dévisage, elle les arrête, elle les attire. La plupart se précipitent chez elle. Le dénouement ne varie pas. Toujours la porte est close.

Je dus, à cette époque, partir en voyage. Au retour, je trouvai les trois croisées béantes, l’appartement vide. La jeune femme avait déménage, emmenant la concierge avec elle.

C’est hier seulement, après douze années où bien souvent le souvenir de cette aventure me hanta, que ma curiosité fut satisfaite.

Je déjeunais à Saint-Wandrille, dans la principale auberge. Près de moi, un habitué, quelque clerc de notaire sans doute, vint s’asseoir. Je lui demandai un renseignement sur la vieille abbaye.

— Adressez-vous donc à M. Lanchon, répondit-il, c’est un ancien instituteur qui a publié là-dessus une brochure importante.

Et il ajouta en souriant :

— Il vous présentera sa fille, une célébrité du pays.

Distraitement je répliquai :

— Ah ! elle est si belle ?

— Allez la voir, il y a aujourd’hui, chez elle, distribution de soupes à tous les mendiants des alentours. Elle surveillera de sa fenêtre. Surtout remarquez l’air d’admiration de ces malheureux. J’en sais qui se feraient tuer pour elle. Certains même en sont amoureux jusqu’à la démence.

Il m’indiqua la maison. J’y allai en me promenant. Un groupe de pauvres l’entourait. De sa fenêtre, une femme donnait des ordres. C’était elle, à peine changée, toujours jeune.

Sans perdre une minute, je sonnai. Une bonne m’ouvrit, la concierge de la rue Lafayette. Elle ne me reconnut pas.

M. Lanchon me reçut avec l’empressement d’un homme dont les distractions sont rares. Nous visitâmes ensemble les ruines. Je fus très aimable. Il me retint à dîner.

Mon cœur battait, je l’avoue, quand j’entrai dans le salon. Tout de suite mon intérêt redoubla. Elle était couchée sur une chaise longue et enveloppée de châles.

M. Lanchon me dit :

— Ma fille.

Elle, non plus, ne me reconnut point. On mit la table auprès de son siège et l’on dîna. Elle ne prononça pas un seul mot. Je l’observais. Elle mangeait de côté, toujours étendue. Et il me sembla distinguer quelque chose d’anormal dans sa conformation. Le mystère se compliquait.

Le repas fini, M. Lanchon se retira pour fumer. Je m’excusai de ne point le suivre.

— Je préfère, dis-je, tenir compagnie à mademoiselle.

Il nous quitta. Aussitôt, m’approchant d’elle, je lui lançai brutalement :

— Vous ne vous rappelez pas m’avoir déjà vu sous vos croisées, rue Lafayette ?

Elle me regarda, effarée, toute rouge.

J’eus pitié de sa terreur et je fis doucement :

— Soyez sans crainte, je n’en parlerai pas. Seulement, dites-moi, je vous en prie, dites-moi le secret de votre conduite.

Elle recouvrait peu à peu son sang-froid. Ses yeux se ternirent de mélancolie. Et, paraissant se décider, elle articula très bas :

— C’est un bien triste secret, monsieur. Je vous le révélerai, non par peur, mais parce qu’il est des fois dans la vie où cela est bon de se confesser.

Elle retira les vêtements qui la cachaient. Je réprimai un cri d’horreur.

Elle reprit, la voix âpre :

— Oui, n’est-ce pas, c’est affreux… au lieu de jambes, des moignons… une épaule plus haute que l’autre, et une bosse dans le dos… une naine, un monstre, voilà ce que je suis… Et là-dessus, ma tête, ma tête que l’on dit belle… que je sais belle.

Il m’eût été physiquement impossible de répondre. Elle continua :

— Vous ne comprenez pas, n’est-ce pas ? vous ne pouvez comprendre encore. Pourtant, écoutez, quelle douleur d’être belle et néanmoins d’être un objet de dégoût pour le monde !… Une laide est moins misérable. Personne ne la remarque. Mais, moi, de ce que mon visage est régulier et mes traits séduisants, tous les yeux me recherchent, me détaillent, et, finalement me plaignent. J’en ai souffert depuis mon enfance. Et toute jeune fille, je pressentis ce martyre : l’impossibilité d’être aimée. Je voyais mes amies, un tas de femmes inspirer l’amour. Moi, la nature me défendait cette joie. Une partie de mon corps possédait le don mystérieux de la beauté. L’autre n’existait pas. Et cet amour que mes prunelles méritaient, que mon nez, mes dents, mes cheveux, ma peau méritaient, je voulais ardemment le provoquer.

Une étrange animation illuminait sa figure. Elle était belle, d’une beauté excessive.

— C’est ce besoin qui m’a fait agir, affirma-t-elle. Un jour mon père me conduisit à Paris pour consulter un docteur. Tandis que celui-ci rédigeait son ordonnance, je regardai par la fenêtre. Immédiatement, en face, un homme s’arrêta, puis un autre. Je frissonnai d’orgueil. Le lendemain, à l’hôtel, je recommençai l’expérience. Elle réussit. Dès qu’ils m’apercevaient, tous les passants, jeunes ou vieux, stationnaient. Je suppliai mon père de me laisser à Paris pour mon traitement. Il m’installa rue Lafayette. Je gagnai la sympathie de la concierge. Et je vécus seule.

Une compassion infinie m’envahissait. Je lui saisis la main.

— Pauvre enfant…

Elle se dégagea en souriant :

— Ne me plaignez pas. Depuis ce temps, moi, je me considère comme heureuse. Ma part d’amour, je l’ai eu pleinement, plus grande même que bien d’autres. De l’homme, j’ai connu ce qui flatte le plus notre vanité, son désir. Des milliers, de ces désirs, sont montés vers moi. C’était comme un encens continuel. Ma disgrâce ne m’a valu nulle peine. Ma beauté m’a causé des jouissances effroyables. Oui, j’ai été très heureuse. Complètement belle, je n’eusse accepté que l’amour d’un homme. Incomplète, j’ai provoqué celui de tous les hommes.

Elle se tut, réfléchit, puis la voix songeuse, les paupières baissées, soupira :

— Ah ! tous ces êtres, artistes, commerçants, ouvriers, bourgeois, enfants, vieillards, tous ces êtres qui interrompaient leur course à ma seule vue ! toutes ces convoitises dont s’allumaient les regards ! toute cette folie de passion dont grimaçaient les visages ! tous ces rêves qui cherchaient à se représenter mon corps, mon corps chétif ! tous ces assauts furieux de brutes qui grimpaient l’escalier et cognaient a ma porte ! Quel passé, quel passé victorieux ! J’ai vécu dans une atmosphère de désirs brûlants. Ils m’ont réchauffée, ils m’ont consolée. Je n’ai eu ni caresses, ni baisers, ni amour. J’ai eu mieux que cela, j’ai eu l’illusion, l’illusion bienfaisante qui ne trompe jamais.

Comme elle restait silencieuse, je hasardai :

— Et maintenant ?

— Oh ! maintenant, je suis vieille, et puis, je le répète, j’ai eu ma part. Je m’en contente. Aujourd’hui, ce que je recherche, c’est l’affection. Alors je distribue des soupes, j’ai des pauvres pour qui je suis une idole, une sorte de divinité.

Je me mis à rire.

— N’y a-t-il pas autre chose ? N’étiez-vous pas un peu lasse de Paris et avide d’éveiller d’autres admirations, celles d’êtres plus simples, de paysans ? On m’a dit que certains d’entre eux vous aimaient à en perdre la raison.

Elle rougit, et gentiment :

— Je le croirais, hélas ! Que voulez-vous ? je suis incorrigible.

Elle retourna sur le fauteuil son petit corps manqué, aux membres informes, son corps grotesque d’avorton et, se détirant, elle conclut :

— C’est si bon d’être désirée, désirée follement, comme on m’a désirée !