Ceux qui souffrent/19

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L’INDÉCIS



À Jean Veber.

Jacques se souvenait toujours d’une boutade de son père :

— Mon pauvre fils a montré dès sa naissance un caractère si indécis que nous fûmes obligés de l’élever au biberon. Couché sur les genoux de sa nourrice, il se laissait mourir de faim, ne sachant à quel sein se vouer.

Tout enfant donc, il subit la torture de l’hésitation. Au lycée, cela lui coûta de graves châtiments. Entre un devoir à faire et un plaisir qui se présentait, il fallait effectuer un choix. Lequel ? Il se décidait à la dernière minute. Le plaisir s’en trouvait écourté ou le devoir insuffisant. Dans les deux cas, Jacques était puni.

Au baccalauréat il échoua pour la dissertation française. Il possédait bien son sujet cependant. Mais sur les trois heures accordées, il en consacra la moitié à chercher l’orthographe d’un mot : rythme prend-il un h ou deux ?

Il sortit du collège et, la même année, perdit ses parents. Il fut affolé. Cette liberté subite lui semblait odieuse. Que devenir ? Où habiter ? Comment gérer sa fortune ? Inextricables embarras !

Il demanda conseil à Jean Morel, son meilleur ami. Morel, renseigné sur lui depuis longtemps et plein de pitié pour cette faiblesse ingénue, lui dicta sa conduite, lui fit louer un appartement, le pourvut d’un domestique, d’un homme d’affaires et d’une maîtresse.

Jacques eut ainsi quelqu’un à consulter dans les grandes circonstances. En tout, d’ailleurs, il s’en remit aux avis d’autrui. Son tailleur lui choisit l’étoffe de ses vêtements ; son marchand de tabac, ses cigares ; sa maîtresse, les camarades de cercle avec qui elle souhaitait de le tromper. Au restaurant, effaré devant la liste des plats, il commandait au garçon le même menu que le monsieur d’en face.

Hélas ! la vie se compose de petites déterminations successives que l’on doit bon gré, mal gré, prendre soi-même. À quel théâtre aller ? De deux invitations, laquelle accepter ? Quels bibelots offrir au Jour de l’An ?

Continuellement il se sentait placé entre deux, entre trois, entre vingt partis différents, attiré par l’un, tiraillé par l’autre, écartelé par tous. Son esprit était un champ de bataille. Tout projet lui apparaissait sous l’aspect d’une lutte inexorable.

Dans le but inconscient de réduire le nombre des cas où l’initiative est indispensable, il songea au mariage. Morel lui découvrit une jeune fille riche et de belle figure. Ils s’épousèrent.

Cette époque fut douce. Sauf le désaccord immédiat qui divisa sa femme Lucienne et Morel, jaloux tous deux de leur autorité sur lui, Jacques goûta un réel bonheur. Il se laissait vivre. Il connut les joies de l’esclavage, la quiétude, l’insouciance du lendemain. L’emploi de sa journée dépendait des ordres reçus. Il s’arrangea pour n’avoir jamais à se résoudre lui-même.

Ainsi s’évanouirent les derniers vestiges de sa volonté. Ce fut une chose, un jouet. Sa femme, son ami, des étrangers au besoin, en tenaient les ficelles.

Cela dura cinq années.

Or, un matin d’avril, Jacques sortait à cheval de son hôtel, quand un individu s’avança, lui remit une lettre et partit. Jacques déchira l’enveloppe et lut :

« Monsieur, à l’heure actuelle, votre femme se promène au square Laborde avec un jeune homme. Ce monsieur habite précisément rue Laborde et essaye d’entraîner votre femme chez lui. Arriverez-vous à temps ? Je le souhaite. »

Un frisson le secoua. Il ne douta point de son infortune. Tant de souvenirs subitement l’en convainquaient. Quel écroulement !

Sa stupeur dominée, il se dit : « Que faire ? » Tout de suite il hésita. Galoper ? Surprendre les coupables ? Les empêcher de perpétrer le crime ? Mais son cheval, que deviendrait-il ? Aller à pied, son costume le lui interdisait. Rentrer et changer de vêtements, que de précieuses minutes perdues ! Et puis, là-bas, dans ce jardin, comment se conduire ? Il tuerait Lucienne et son amant. Soit. Mais au moyen de quelle arme ?

Au milieu de la chaussée, sur son cheval, il gesticulait. Des passants le considéraient, ébahis.

Mais il avisa, courant vers lui, le domestique de Morel. Et cet homme haleta :

— Vite, que monsieur vienne. M. Morel a été écrasé ; on l’a rapporté, mourant…

— J’y vais, s’écria Jacques avec épouvante.

Il éperonna son cheval ; puis, tout à coup, l’arrêta, net. Et Lucienne ?

Monstrueuse alternative ! Son ami agonisant et sa femme prête à se rendre ! Irait-il adoucir les derniers moments de son vieux camarade ou protéger l’épouse contre la chute imminente ?

Distinctement, comme deux tableaux déroulés sous ses yeux, il aperçut les deux scènes infâmes : Morel, la figure livide, le corps brisé ; — Lucienne, entre les bras d’un homme, le visage en extase.

Oh ! Lucienne à un autre ! Cette abominable souillure, la laisserait-il s’accomplir ? Il fit pirouetter son cheval et partit au galop. Tout son orgueil de mâle rugissait. Mon Dieu, pourvu qu’il n’arrivât point trop tard ! Sa chère Lucienne, il l’aimait, il l’aimait tant !

Et Morel ?

D’un coup brusque sur les rênes, il immobilisa sa bête. Et Morel ? Il expirait là-bas, seul, attendant l’ami d’enfance, s’étonnant de ne pas le voir à ses côtés, l’accusant peut-être !

Jacques retourna. Quel remords pour lui, un jour, s’il abandonnait le compagnon de sa vie, à l’heure solennelle du trépas ! Il se rappela les services rendus, les bons avis, l’affection presque paternelle du malheureux. Non, il ne le sacrifierait pas. L’amitié est chose sainte.

Et l’honneur ? Son nom flétri, bafoué… Un homme maître de son bien, les lèvres de sa femme baisées par d’autres lèvres !

Une fois encore il s’arrêta. Il souffrait horriblement. Il souffrait de son hésitation surtout, plus encore que du double désastre qui le terrassait. Que faire ?

Il alla dans un sens, revint dans l’autre, indéfiniment. Des mots bourdonnaient à son oreille : l’honneur, le devoir, l’amour, l’amitié. Auquel obéir ?

Il n’en pouvait plus. Ses idées se brouillaient. Regardant autour de lui, il aperçut des gens, des gens en foule qui s’étaient attroupés. Il fallait se décider pourtant. Son ami ? Sa femme ? Quelle torture stupide !

Et soudain il piqua des deux comme un fou, galopa vers le Bois, galopa dans les allées désertes, galopa le long de la Seine, fuyant à toute vitesse l’atroce obligation de se résoudre, soulagé, heureux presque, heureux ! — durant que sa femme le trompait et que mourait son meilleur ami !