Ceux qui souffrent/16

LES LÈVRES



Comme elle lui avait marqué de l’intérêt, un soir de bal où il cachait parmi la foule sa timidité de tout jeune homme, il résolut de lui rendre visite. Peu au courant des usages mondains, il se présenta sans s’inquiéter au préalable de son jour. Elle le reçut pourtant, indulgente.

Tout de suite il fut a son aise. L’âge de sa compagne supprimait toute arrière-pensée. Puis il éprouvait pour elle une véritable sympathie, irraisonnée comme l’attraction des enfants vers les personnes bonnes et patientes. Il la regardait, surpris de la trouver moins vieille que l’image dont il avait conservé le souvenir. Elle semblait presque jeune en effet, dans la demi-nuit de la pièce, avec sa bouche restée fraîche, ses dents éclatantes, sa taille où se devinaient les splendeurs d’autrefois. Autour des tempes et sur le front les cheveux étaient blancs. Cela lui donnait un air très doux.

Il ne savait rien d’elle. Un mot cependant lui revint, prononcé au bal dans en groupe de causeurs : « Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup aimé. »

Cette réputation l’intriguait, comme une renommée de viveur captive les femmes. Elle avait aimé. Elle avait souffert. Elle connaissait l’amour, ses joies, ses déceptions, cet amour auquel il aspirait de toute son ingénuité de provincial, de tous ses rêves non déflorés de poète et d’adolescent. Quel charme un peu triste, mais glorieux, se dégageait d’un tel passé !

Inévitablement ils parlèrent de ces choses. Le boudoir, capitonné d’étoffes épaisses, à peine éclairé par une lampe à grand abat-jour, avait une discrétion de confessionnal. La voix s’y faisait sourde. On chuchotait. En sœur expérimentée, elle l’interrogea. Amolli, confiant, prêt aux aveux, il répondit :

— Est-ce de l’amour, ces deux ou trois caprices d’enfant pour des amies de mon âge ? Non. Ce que j’aimais, c’était la multitude des étoiles admirées auprès d’un autre être, c’était le mystère des bois parcourus avec lui, le parfum des fleurs respirées à ses côtés. Mais elles-mêmes, en tant que femmes, je ne les aimais pas. Je ne leur demandais rien. Au départ, on se baisait au front…

Elle sourit :

— Au front ?

— Oui, affirma-t-il, au front. J’étais novice, mes désirs se bornaient là.

Et il ajouta :

— Voilà tout jusqu’ici. Ce n’est pas aimer, n’est-ce pas ? et je voudrais tant, j’ai un tel arriéré d’affection !…

Elle l’écoutait attentive et remuée. Et tandis que son esprit s’appliquait aux phrases émises, des pensées étrangères l’agitaient à son insu. Involontairement, elle établissait entre elle et lui une comparaison douloureuse. Il disait ses rêves — elle était irrémédiablement condamnée aux souvenirs. Il arrangeait d’imaginaires aventures en les conformant à son idéal, en les gratifiant de péripéties variées et de dénouements originaux — elle se remémorait la platitude des liaisons réelles, l’écœurement des mensonges, l’amertume des ruptures. Il était tout espoir, elle tout regret. La vie d’amour s’ouvrait devant lui, la sienne était close.

Une mélancolie croissante la pénétrait. Depuis sa dernière intrigue, bien des années auparavant, une sage résignation lui avait permis de supporter, sans trop de révolte, la déchéance de sa beauté. Et, soudain, voici que la magie des paroles ardentes secouait sa trompeuse quiétude. Elle comprenait combien c’est affreux, à qui fut aimé, de ne plus pouvoir être aimé, et tout ce qu’il y a d’épouvantable à vieillir quand le cœur, lui, ne vieillit pas. On dépend de sa chair. Que le temps l’avilisse, même en un jour, et l’on doit, de ce jour, supprimer ses aspirations et ses besoins de tendresse. Pour la première fois elle se sentit vieille. Elle appartenait à la foule des vieillards, de ces êtres inutiles et dé daignés, dont le corps est un objet de répulsion.

Le jeune homme continuait cependant. Et, au milieu de ses réflexions désolantes, elle perçut ses mots :

— Celle que j’attends n’aura point de prétexte à jalousie rétrospective, c’est un amour tout neuf que je lui réserve.

Une curiosité subite la brûla. Et ce fut malgré elle que partit cette demande indiscrète :

— Tout neuf, certes, moralement… mais… en est-il de même ?…

Elle l’observait, les yeux rivés aux siens, le buste incliné. Il rougit et ne répondit pas. Elle pensa : « Il est chaste. » Elle en fut troublée jusqu’au fond de l’âme, jusqu’en ses nerfs déjà tendus à l’excès.

Embarrassés, ils se turent. Lui, baissa la tête. Elle, le contemplait, avec une sorte d’angoisse. Elle s’étonnait de ses membres frêles, de sa débilité féminine, de sa silhouette exquise. La peau de ses joues, teintée de rose, paraissait impalpable. L’effleurement d’un ongle l’eut soulevée, comme la peau d’un fruit. De fines moustaches ombrageaient les coins de sa bouche. Et cette bouche offrait des lèvres sanglantes et savoureuses.

En une minute défila devant elle l’image des hommes qu’elle avait distingués. Comme ils étaient laids et grossiers et lourds auprès de lui ! Et elle songea à la délicatesse de cette nature, à tout ce qu’elle promettait de câlineries, d’attentions, de dévouement, de désintéressement ! Il se gardait pour une femme. Laquelle ? Saurait-elle l’apprécier ? Elle l’envia, cette femme. Jamais elle, n’avait rencontré cette pureté d’âme et cette innocence de corps. Toute jeune, elle eût connu quelque enfant semblable, que sa vie n’eût pas été la même, ni si inquiète ni si dépravée. Elle l’eût aimé exclusivement.

Peut-être aussi des choses plus obscures la tourmentaient, sans qu’elle en prît conscience, des choses un peu mal saines, comme le regret d’ignorer les premières sensations de l’homme, ses caresses inhabiles et le balbutiement de son étreinte. On ne lui avait apporté que des habitudes acquises, des ivresses déjà goûtées en d’autres occasions. Mais elle ne connaissait point l’extase des yeux qui n’ont jamais vu, des mains qui n’ont jamais touché, des corps qui n’ont jamais vibré. Et c’était, cela, la source d’une véritable douleur.

Le jeune homme se leva. Ce silence le gênait. Il prononça :

— Adieu, madame.

Elle lui saisit le bras :

— Non, ne vous en allez pas encore, j’ai à vous parler.

Il attendit. Elle ne savait trop que lui dire. Il répéta :

— Vous avez à me parler ?

Elle aperçut le remuement de ses lèvres. Son regard s’accrocha là, entre elles, sur les dents menues et régulières. Et brusquement, le désir lui vint de les baiser, ces lèvres humides, ces lèvres pures de contact. Cela réparerait d’un coup, lui semblait-il, les déceptions de sa vie, la consolerait de ses rides profondes et de sa chair méprisée. Elle s’approcha de lui. Et il fallut, il fallut qu’elle murmurât.

— J’ai envie de vos lèvres… C’est monstrueux, n’est-ce pas ?… il y a si longtemps que je n’en ai eu, et jamais comme les vôtres… et je n’en aurai plus…

Il resta stupéfait un moment. Mais en sa bonté clairvoyante, il devina la torture de cette femme. Elle avait beaucoup aimé. Elle était vieille maintenant. Compatissant, il lui fit l’aumône de ses lèvres.

Étrange baiser ! Ce fut elle qui le rompit. Ses jambes chancelaient. Elle dut s’asseoir.

Il avait frissonné, lui, secoué malgré tout. La regardant à son tour, il vit ses cheveux blancs et le désespoir de son attitude. Et il eut si grand’pitié d’elle qu’il chuchota :

— Voulez-vous ?…

Elle gémit :

— Oh ! c’est mal… c’est mal…

Elle pleurait convulsivement, défaillante, toute honteuse, comme une vierge que l’on offense et qui cependant n’a pas la force de refuser.

Il ne comprit pas. Et il la laissa, en sanglots toujours, mais heureux d’avoir provoqué, une fois encore, la suprême proposition…