Ceux qui souffrent/09

DICK



… Tantôt Bertol m’a dit :

— Mon vieux, je m’en vais, quelques jours d’absence, je te confie ma femme.

Un petit chien noir à poil ras vint se frotter contre ses jambes. Il reprit en riant :

— À toi aussi, je la confie, Dick. Ayez bien soin d’elle tous les deux.

Cette plaisanterie me déplut. Dick et moi, nous nous détestons depuis la première heure de notre connaissance. En vain j’ai tenté d’obtenir ses faveurs en le comblant de sucreries, il accueille mes avances par des aboiements furieux. Si je le flatte, il essaie de me mordre. Si je lui envoie furtivement quelque tape, il se plaint jusqu’à ce que sa maîtresse devine la cause de son mal et me reproche ma brusquerie. Notre inimitié est chose avouée. Bertol ne l’ignore point. Aurait-il eu l’intention de me blesser ?

Il partit. Sa femme prononça :

— Vous m’aimez toujours ?

— Je vous adore, Geneviève.

Elle s’écria résolûment :

— Moi aussi, je vous aime, et je veux être heureuse enfin, heureuse par vous.

La chère créature, elle m’appartiendra. Comme il y a longtemps que c’est mon unique rêve !

Sur ma joie se greffe le plaisir d’une petite revanche… Ce n’est plus Dick, c’est moi qu’elle serrera contre elle, et que ses lèvres baiseront. Ce changement, j’en suis sûr, le chagrinera.


… Je l’ai vue. Elle m’a fait asseoir auprès d’elle. De l’autre côté Dick, couché en rond sur un coussin, sommeillait. Geneviève portait une jupe de drap et un corsage en surah noir, très montant. Je fus déçu. Je m’attendais a quelque toilette plus intime. Elle a dû le remarquer, car son sourire me demanda pardon. Je tombai à genoux, éperdu.

À ce moment — c’est drôle, comme cette chose insignifiante m’a frappé ! — Dick releva la tête, et je rencontrai ses yeux qui m’examinaient, impassibles.

Je me sentis gêné, et dans le but de surmonter cette impression absurde, j’embrassai les doigts de Geneviève. L’odeur de sa peau m’enivrait, et cependant — vraiment, c’est curieux, ce détail qui me revient ! — je pensais à Dick. Je me disais que ces baisers devaient l’agacer. J’en éprouvais une joie méchante. Mais un désir m’envahissait, je pris Geneviève par la taille et voulus l’attirer.

Elle résista. Sa voix se fit suppliante :

— Je vous en conjure, mon ami, laissez-moi m’habituer, il me semble que c’est moins grave de ne pas déchoir trop vite. Je vous suivrai où vous voudrez me conduire… mais doucement, tout doucement, j’ai si peur !

Elle se pelotonnait dans mes bras, cherchant une protection contre elle-même. Je la rassurai. Qu’ai-je à craindre ? Elle sera mienne, parce que notre cœur et notre chair l’exigent.

Nous causâmes, et seulement au départ, je lui dis :

— Il faut franchir la première étape, Geneviève, donnez-moi votre bouche.

Elle me la donna.

Et je me souviens — pourquoi me souvenir de cela ? — que Dick se leva d’un bond et nous regarda de ses yeux ronds et immobiles. Ce regard — décidément, c’est étrange — ce regard me poursuit. J’oublie presque le sien, à elle. Quel charme pourtant, et quelle affection ! Toute son âme tendre s’y reflète. Mais lui, pourquoi me regardait-il ainsi ? On croirait qu’il est jaloux !


… J’ai rêvé de lui. J’embrassais Geneviève, et peu à peu sa figure se changea, celle de Dick apparut, grimaçante. Il me mordit au nez. Je me réveillai. Ce matin je fus soucieux, et quand j’allai chez elle, une inquiétude m’assombrissait.

Ils étaient là tous deux, lui sur son coussin vieil or, avec une faveur rose au cou, elle en déshabillé. Aussitôt, il dressa les oreilles. Geneviève me tendit ses bras nus, je les embrassai. Mais, du coin de l’œil, je le vis qui nous examinait. Je m’assis. Il s’allongea et ferma les paupières.

Ma préoccupation frappa Geneviève. Elle se plaignit :

— Eh bien, qu’avez-vous ? Vous ne m’aimez donc plus ?

Je m’approchai, je dénouai les rubans de son corsage et la caressai. Soudain, il sauta à terre, tourna autour de nous, puis, remontant sur son coussin, nous fixa stupidement.

Il n’y a pas de doute, il est jaloux de moi. Le malheureux !


… Il est là, toujours là. Il me gêne, m’énerve, me refroidit. Geneviève ne comprend pas, elle, et pleure. Parfois, secouée de désirs, elle m’étreint, prête à se livrer. Puis, je ne sais, quelque chose dans mes manières l’épouvante :

— Non, non, pas encore, je veux être sûre d’être aimée, et je doute…

C’est sa faute à lui, à ce chien damné. Ce qui la torture en moi vient de lui, de sa présence qui me trouble, de son regard qui m’embarrasse. Pourquoi me regarde-t-il ? Si je cause avec Geneviève, il dort. Si je la touche, il se réveille. Si je la saisis entre mes bras, à moitié nue, il s’agite, se campe, et ses grands yeux vides et bêtes s’accrochent à nous et me déconcertent.

Il est jaloux, c’est indiscutable, mais par quel motif ? De quel droit ? Est-ce que… ? Oh ! l’infâme soupçon !

Je deviens fou. Il me semble souvent qu’il comprend, qu’il note nos gestes et nos baisers. Bertol ne l’a-t-il pas chargé de surveiller sa femme ! Eh parbleu, il nous espionne, il nous dénoncera. Tantôt, je me voyais dans ses prunelles et j’eus une terreur absurde. Si le reflet de nos corps enlacés restait la, gravé, enregistré, le mari le retrouverait ! Comme je la déteste, cette bête ! Elle empoisonne ma joie… j’étais si heureux !


… Bertol annonce son retour. C’est demain notre dernière journée. Elle se donnera, elle me l’a promis. Que m’importe ce chien ! Je ne songe plus qu’à elle. Je la prendrai… devant lui ! Ah ! cela me fait rire… il en pleurera.


… Mon cerveau danse, tournoie, m’échappe. Tant d’idées atroces s’y heurtent ! Une, cependant, domine les autres — souvenir ignominieux, honte inexprimable : Geneviève s’est offerte, désireuse de moi, implorant sans pudeur mon étreinte. Mais, lui, me regardait, et je n’ai pas pu ! J’ai martelé de baisers ses épaules, ses hanches, ses jambes, j’ai respiré sa peau pour me griser, j’ai mordu dans sa chair pour m’affoler… mais il me regardait, et j’ai repoussé cette femme !

Il ne bougeait pas. Assis à l’écart, il me contemplait simplement, d’un air calme. Mon corps ruisselait de sueur. Et j’avais la sensation très nette qu’en face de moi se tenait un être qui se riait de mes efforts et se délectait de mon désespoir. Et je savais, d’une certitude absolue, qu’il me serait impossible d’agir devant ce témoin.

Je me revêtis et prononçai :

— Je vous demande pardon, Geneviève, je vous expliquerai… demain…

Elle sourit, méchamment, un sourire où j’ai lu du mépris, une espèce de pitié, et aussi ce ressentiment qu’elles éprouvent toutes, même les plus aimantes, contre celui qui trompe leurs désirs. Et elle répartit :

— Vous oubliez que mon mari revient ce soir.

Je balbutiai :

— Ainsi, c’est fini… jamais…

Elle ne répondit point. Au même moment, Dick s’approchait d’elle. Elle le caressa. Lui me regarda de nouveau, ironique maintenant. Une haine formidable me rua sur cette bête, une haine qu’il me fallait assouvir à tout prix, immédiatement, une haine faite de toute ma douleur.

Je l’empoignai par le cou, je l’enfouis sous mon paletot et je me sauvai, sans un adieu…

J’ai marché longtemps. Puis, près d’un aqueduc, une idée m’arrêta, net. La rue était déserte. Alors je l’ai jeté dans le trou noir où dégringolait en murmurant un mince filet d’eau trouble.

Ensuite je pris une voiture. Il gelait. Au Bois, on patinait. Je suis revenu à pied, au hasard, comme un homme ivre. Un rassemblement m’attira.

— C’est un chien, entendis-je derrière moi.

En effet, d’un aqueduc, des cris sortaient, tristes, lugubres à fendre l’âme. C’était une plainte lointaine, qui m’arrivait par lambeaux, l’aboiement aigu et déchirant d’un chien qui agonise…

Et je me mis à rire, et je ris encore. Ce pauvre Dick, comme il a dû souffrir, accroupi au rebord de son égout ! Aussi pourquoi s’obstinait-il à me regarder ?