Cent Proverbes/97

H. Fournier Éditeur (p. 390-397).

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LA FIN
COURONNE L’ŒUVRE


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Après avoir fraternellement vécu pendant un an sous le même bonnettes Trois Têtes que le crayon de Grandville a représentées sur le frontispice de ce volume, se dirent l’une à l’autre :

— Le moment est venu d’abandonner le logis commun, et de reprendre chacune notre chapeau. Nous allons nous séparer ; mais avant de nous dire adieu, il convient de méditer ensemble le couplet final que nous adresserons au public. Il nous faut quelque chose de neuf, d’éblouissant, enfin un bouquet digne de ce feu d’artifice d’esprit en cinquante livraisons que nous venons de tirer pour le plus grand amusement des lecteurs. Que pensez-vous d’un compliment en vers ?

— C’est bien usé, répondit la seconde Tête ; d’ailleurs les compliments en vers ne se font que pour les inaugurations.

— Si nous écrivions une post-face ! « Ce livre que vous venez de lire, Messieurs et Mesdames, est l’histoire abrégée de l’humanité. Qu’est-ce que le proverbe, sinon l’expression la plus élevée de la philosophie ? La philosophie elle-même n’est-elle pas la connaissance de l’homme ? Or, le proverbe c’est l’humanité. Remarquez en effet comme dans ce volume tout prend une voix, une forme, un sens : financiers, bourgeois, oiseaux, quadrupèdes, Chinois, Français, Italiens, Grecs, Allemands, gens de tous les pays, de toutes les nations, de toutes les époques, tout le monde vit à la fois de la même vie et parle la même langue, celle du bon sens. Ce livre manquait à l’univers, l’univers ne manquera pas à ce livre ; mais qu’on nous permette de développer notre pensée… »

— Assez de développements comme cela, dit à son tour la troisième Tête ; je ne connais rien de plus ennuyeux qu’une préface, si ce n’est une post-face : personne ne la lit.

— Bornons-nous alors à solliciter l’indulgence du public…

— Daignez excuser les fautes de l’auteur ? c’est trop rococo. Paix aux vieilles formules, ne faisons pas la palingénésie des théâtres forains.

— Il me vient une idée, s’écria la première Tête.

— Voyons, dirent les deux autres.

— Il y a une lacune dans notre livre.

— Laquelle ?

— Récapitulez tous les proverbes ; ne voyez-vous pas ce qui leur manque ?

— Quoi donc ?

— Un proverbe sanscrit.

— Parbleu, vous avez raison ; mais vous n’apercevez pas une lacune bien plus importante encore ?

— Ma foi, non.

— Relisez la liste des proverbes. Outre le proverbe sanscrit, que leur manque-t-il ?

— Je l’ignore.

— Un proverbe persan.

— Le proverbe sanscrit est bien plus important ; regardez comme celui-ci est joli : « La simplicité plaît à la grandeur ; la paille attire le diamant. »

— Pour la grâce et la fraîcheur rien ne vaut le proverbe persan ; tenez, que pensez-vous de celui-là : « Pour chaque rose, une abeille et un frelon ? »

— Il faut consacrer les dernières pages qui nous restent au proverbe sanscrit ; cela donnera du poids à notre livre.

— Présentons au lecteur en finissant l’odorant bouquet de la sagesse persane ; elle laissera son parfum dans tous les esprits.

— Je tiens pour le sanscrit.

— Je ne démordrai pas du persan.

— Messieurs, reprit la Tête qui avait parlé la troisième, il me semble, sauf meilleur avis, que votre prétention est complétement inadmissible. Je suis loin de mépriser les proverbes sanscrits, j’accorde aux proverbes persans toute l’estime qu’ils méritent ; mais avec votre système nous n’en finirions pas, à moins d’un gros volume de plus ; car enfin le proverbe japonais a bien aussi son charme ; le proverbe malais ne le cède en rien à celui-ci, et le proverbe arabe les vaut bien tous deux. Le Lapon assis devant son feu de tourbe invente des proverbes délicieux ; le Huron charme les ennuis du wigwam en résumant la sagesse dans des proverbes spirituels ; le Hottentot lui-même et le Yolof apprennent dès leur bas âge à se bien conduire, grâce à des proverbes qui, pour être faits à l’usage des enfants, n’en sont pas moins goûtés des grandes personnes. Tous les proverbes sont égaux devant le bon sens :

Ce n’est point la naissance,
Mais la seule vertu qui fait leur différence.


Chaque proverbe est prophète en son pays. Vous parlez de lacunes, mais à quoi bon chausser les bottes de sept lieues pour en trouver ? ne prenez pas la peine de franchir l’océan ; restez chez vous ; jetez les yeux sur ces feuilles éparses ; votre collection est-elle complète ? aucune gerbe ne manque-t-elle à votre moisson ? Je ne vous parle ni de la Perse, ni de l’Indostan, ni de l’Afrique, ni de l’Amérique, mais de la France seulement. Pensez-vous avoir épuisé toutes les maximes de la sagesse populaire ? Que de recoins inexplorés ! que de proverbes oubliés !

« Couche-toi sans souper, tu te lèveras sans dettes : » précepte d’Harpagon prêchant l’économie.

« Vie sans amis, mort sans témoins : » condamnation de l’égoïsme.

« Qui mange la vache du roi maigre, la paie grasse : » raillerie hardie de Jacques Bonhomme contre les exactions seigneuriales.

« L’ami par intérêt est une hirondelle sur les toits : » charmant symbole des relations du monde.

« Vin maudit vaut mieux qu’eau bénite : » aphorisme rabelaisien.

« Fais-moi la barbe, et je te ferai le toupet : » devise qui pourrait servir à la littérature contemporaine.

« Qui trébuche et ne tombe pas, ajoute à son pas : » adage prudent qui a dû prendre naissance au temps de Louis XI.

« La gouttière creuse la pierre. » Aujourd’hui l’on dit : « La patience c’est le génie : » traduction qui ne vaut pas le texte.

« Qui répond ne parle pas : » qu’on pourrait appliquer à bien des ministres.

« Le hareng qui saute de la poêle tombe sur le charbon ; » « au gueux la besace : » témoignages de la fatalité qui pèse sur le faible.

« Eau répandue ne se ramasse pas toute : » amer regret de la stérilité du repentir après certaines fautes.

« Au fer la rouille, à l’homme l’ennui : » métaphore qu’on dirait sortie du cerveau de René ou d’Obermann ; antithèse qui prouve que le désenchantement, que nous croyons avoir inventé, est vieux comme le monde.

« À l’ennemi mort, un coup de lance : » le courage du fanfaron ; coup de patte à l’homme du lendemain.

« Qui bien aime, tard oublie : » attestation touchante donnée à l’amour par un cœur malheureux.

« Là où le fleuve est plus profond, il fait moins de bruit : » symbole des grands desseins et des grandes passions.

« Loin des yeux, loin du cœur : » vérité contre laquelle on proteste quand on aime.

« De poltron à poltron, qui attaque bat. » — « Donne-moi pour m’asseoir, et je prendrai bien pour me coucher. »

— « Qui mesure l’huile, se graisse les mains. » — « La femme est comme la botte, la meilleure est celle qui se tait. » — « Qui se garde de l’occasion, Dieu le garde du péché. » — « Si ta femme est mauvaise, méfie-toi d’elle ; si elle est bonne, ne lui confie rien. » — « Chaque cheveu fait son ombre. » — « Il n’y a pas de mauvaise route quand elle finit. » — « Si Dieu ne veut, les saints ne peuvent. » — « Celui qui glane ne choisit pas. » — « À main dévote ongles de chat. » — « La gloire vaine ne porte graine. » — « Mauvais serment sur pierre tombe. » — « Mieux vaut ployer que rompre. » Et mille autres que je pourrais citer.

Où sont-ils tous ces proverbes qui remuent tant de sentiments, tant d’idées ? vous les avez dédaignés ; ils manquent à votre répertoire. Baissez la tête, soyez humbles, et avant de songer au sanscrit et au persan, rougissez d’avoir oublié les proverbes fondamentaux de la sagesse des nations, ceux que j’appellerai les pères nobles des proverbes, les adages dans le genre de ceux-ci :

« Aide-toi, dieu t’aidera. »

« Trop parler nuit, trop gratter cuit. »

« Moins vaut rage que courage. »

« Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. »

« Qui a bu boira. »

« L’oiseau ne doit point salir son nid. »

« Bien commencé est à moitié fait. »

« Petite pluie abat grand vent. »

« Bon chien chasse de race. »

« Ventre affamé n’a point d’oreilles. »

« Qui refuse muse. »

« À bon vin point d’enseigne. »

« Qui tient le fil tient le peloton. »

Comment s’étonner après cela que vous ayez passé sous silence cette élégie en cinq mots : « Pour un plaisir mille douleurs ; » ces pensées profondes ou ingénieuses : « La faute est grande comme celui qui la commet ; » — « la même fleur fait le miel de l’abeille, et le venin du frelon ? »

Il y avait là cependant matière à des histoires piquantes, à des rapprochements spirituels, enfin à de véritables enseignements. Venez encore me parler du persan et du sanscrit, vous qui avez tiré si bon parti du français !

Ce discours était trop vrai pour soulever des objections de la part des deux autres Têtes ; elles se baissèrent ; puis, après quelques minutes de silence, l’une d’elles prit la parole :

— Mais tout cela ne nous apprend pas comment nous allons finir notre volume.

— Le finir ? reprit l’autre ; il s’agit bien de cela. Rentrons bien vite sous notre bonnet, et continuons la besogne ; réparons les omissions que vient de signaler notre confrère ; ce livre sera augmenté du double, mais il sera parfait.

— Rien n’est parfait en ce monde, reprit un quatrième interlocuteur arrivé à la fin du débat ; mes commères les plumes, ne comptez plus sur le crayon ; la sagesse lui a appris qu’il ne fallait abuser de rien, pas même des proverbes. Vous cherchez un moyen de finir ; le voici. Vous n’aurez qu’à mettre au bas du dessin suivant le mot sacramentel :


La fin couronne l’œuvre.


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