Cent Proverbes/71

H. Fournier Éditeur (p. 288-294).

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QUI VEUT ÊTRE RICHE EN UN AN
AU BOUT DE SIX MOIS EST PENDU.


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Plusieurs jeunes gens buvaient du thé, mangeaient des sandwich et fumaient dans un salon élégant de la Chaussée-d’Antin. Au laisser-aller de leurs discours, à la désinvolture de leurs poses, à l’animation de leur visage, il était aisé de comprendre qu’ils venaient de dîner longtemps et bien. Quelques-uns d’entre eux effleuraient à peine leur majorité ; de blondes moustaches ombrageaient mollement leurs lèvres, et sur l’ivoire poli de leur front nulle peine n’avait encore laissé trace de son passage. D’autres étaient parvenus à cet âge où la force égale le désir ; deux ou trois, les moins jeunes de tous, passaient leur main distraite dans les flots d’une chevelure où les soucis et le travail commençaient à semer leurs fils d’argent. Ceux-ci regardaient avec un sourire grave et rêveur fuir les spirales bleues des panatelas embrasés ; ils savaient que les belles années de la jeunesse passent comme la fumée.

Le vent sifflait avec force dans la rue, la pluie fouettait les volets clos, un feu clair pétillait dans la cheminée ; l’heure, le lieu, le temps, tout était propice aux causeries intimes.

— Ma foi ! vive la joie ! s’écria un jeune homme nonchalamment couché sur une ottomane. Le matin je broche des vaudevilles avec les plumes du ministère, le soir je griffonne des feuilletons sur le papier du ministère, et le trente du mois j’émarge cinq cents livres au trésor public en qualité de chef de bureau : c’est doux et facile !

— Parbleu ! mes chers, reprit un autre, blotti au fond d’une ganache, on a calomnié l’existence. Parole d’honneur, elle est bonne personne. J’ai un entresol, dix mille livres de pension, trois mille écus de crédit et un cœur presque neuf ; si tout cela ne fait pas le bonheur, le bonheur est un malotru.

— Et toi, que fais-tu ? reprit un buveur de thé en s’adressant à un gros garçon rose et joufflu qui avalait méthodiquement des verres de punch.

— Moi ? J’attends.

— Quoi ?

— Une sinécure que m’a promise un mien cousin, député ministériel.

— Tu l’attends, et moi je l’ai, continua un petit monsieur blond qui portait un œillet blanc à sa boutonnière ; depuis hier j’inspecte les prisons au nom du gouvernement.

Mille propos suivaient ceux-ci ; mais, à tous ces discours inspirés par la joie ou l’espérance, un pâle jeune homme, étendu sur une pile de coussins, ne répondait que par les mouvements dédaigneux de sa bouche armée du bout ambré d’une pipe turque. Au plus fort de ses aspirations et de son dédain, il fut brusquement apostrophé par l’un de ses camarades.

— Eh ! beau ténébreux ! s’écria-t-il, depuis quand as-tu pris l’habitude de ce silence qui ferait honneur à l’obélisque ? Es-tu désillusionné, toi aussi ? C’est bien usé, mon cher.

— Et pourquoi voulez-vous que je parle ? répondit l’homme à la pipe. Est-il bien nécessaire que je verse un contingent de billevesées au fleuve de sornettes qui s’épanche de vos lèvres depuis deux heures ? Vous rayonnez de contentement, tant mieux ; votre bonheur à tous a un bonnet de coton sur les oreilles et des socques aux pieds ; gardez-le. L’un a mille écus de revenu, l’autre six mille francs ; Achille a une place, Gustave aussi, Paul de même ; Joseph attend un héritage, Charles mange le sien ; Henri va se marier. À ce prix-là il me serait très-facile d’être heureux ; mais cette joie ne m’amuserait guère. J’ai une centaine de mille livres qui, bien placées sur première hypothèque, me rapporteraient quatre à cinq mille francs de rente. Fi donc ! je veux faire fortune au galop.

— Bravo ! s’écria l’un des fumeurs. Tu as une pose d’ange déchu qui ferait envie à M. Bocage.

— Arrière votre bonheur ! il sent l’épicerie. Je jouerai ma fortune sur un coup de dé.

Un grand personnage silencieux, à l’œil noir et au teint bronzé, que l’un des convives avait conduit au festin, quitta la place où il fumait philosophiquement une chibouque, et s’approchant du discoureur lui toucha légèrement l’épaule :

— J’ai votre affaire, lui dit-il tout bas. Voulez-vous me confier vos cent mille francs ? Dans un an vous aurez un million, ou vous n’aurez rien.

Léopold de Brus, c’était le nom de notre jeune ambitieux, suivit l’étranger dans un coin du salon ; et tous les deux, assis sur un divan, causèrent un quart d’heure avec animation. Au bout de ce temps l’étranger serra la main de Léopold et sortit.

Léopold chercha du regard dans le salon, et voyant seul, au coin du feu, un jeune homme dont le front commençait à se dépouiller, il alla se placer à son côté.

— Vous êtes, mon cher Étienne, lui dit-il, un garçon aisé ; donnez-moi un bon conseil.

— Volontiers ; cela se donne toujours, et ne s’accepte jamais.

— L’individu avec qui vous m’avez vu causer est un fameux navigateur ; c’est une espèce de capitaine Ross ; s’il y avait un passage du nord-ouest, il l’aurait découvert. Or le Vasco de Gama français a conçu un projet auquel il m’a offert de m’associer.

— Pour rien ?

— Pour cent mille francs dont il a besoin.

— Voyons le projet.

Léopold se pencha et parla tout bas à l’oreille d’Étienne.
Étienne fronça le sourcil.

— C’est illégal, dit-il.
Léopold haussa les épaules.

— Et c’est dangereux, reprit-il.

— Qui ne risque rien n’a rien ! répondit Léopold.

— J’en étais sûr ! Vous m’avez demandé un conseil ; donc vous étiez décidé. Permettez-moi seulement une question.

— Faites.

— Avez-vous lu Don Quichotte ?

— Oui, sans doute.

— Alors souvenez-vous d’un proverbe qui, s’il n’y est pas, devrait y être : Qui veut être riche en un an, au bout de six mois est pendu.

— Bah ! on a supprimé le gibet ! s’écria Léopold en riant.

À quelque temps de là, un touriste qui parcourait les provinces basques rencontra sur le quai de Santander Léopold de Brus en habit de matelot.

— Eh ! mon cher ! s’écria le Parisien, que faites-vous dans cet équipage ?

— Je vais m’embarquer. Voyez-vous ce beau brick dont la vague caresse amoureusement les flancs noirs, il va m’emporter avec lui vers les côtes de la Sénégambie et du Congo ; peut-être même pousserai-je jusqu’au royaume de Zanguebar.

— Les lauriers du capitaine Marryal vous empêchaient donc de dormir ?

— Point ; mais j’ai fort envie de faire le commerce de la poudre d’or et des dents d’éléphants ; on le dit très-lucratif. Adieu ; on vient de tirer le canon, c’est le signal du départ, et la Marquesa d’Amaëgui n’attend plus que moi pour lever l’ancre.

Léopold s’élança dans un canot que dirigeait un marin de haute taille, gagna le brick, et une heure après la Marquesa d’Amaëgui disparaissait à l’horizon.

— C’est étrange, disait le touriste en regardant la blanche voilure du navire fuir comme l’aile d’un oiseau, il me semble avoir vu le capitaine du canot au dernier dîner où se trouvait Léopold, à Paris !

Sept à huit mois après, les journaux français contenaient, sous la rubrique de Londres, la traduction d’une nouvelle extraite du Times :


Portsmouth, ce 20 juillet 1844.

La corvette de S. M. Britannique le Basilic, est entrée hier dans notre port ; le lieutenant Thompson de la marine royale, qui la commande, vient d’adresser à l’amirauté un rapport fort intéressant. Il résulte de ce document que la corvette, naviguant au sud des îles du Cap Vert, reconnut un brick qui faisait route à l’ouest. Le brick, loin de répondre aux signaux de la corvette, changea de route et mit le cap au nord. Le lieutenant Thompson donna l’ordre d’appuyer le pavillon anglais d’un coup de canon et de poursuivre à toute voile le navire suspect qui cherchait à l’éviter ; la chasse dura quatre à cinq heures. Le brick était bon voilier ; mais le Basilic, étant d’une marche supérieure, atteignit enfin le fugitif et le menaça de le couler s’il n’amenait pas. Le brick, virant de bord, hissa pavillon espagnol et ouvrit le feu. Le combat fut vif, et durant une demi-heure il eût été impossible de prévoir, au milieu des nuages de fumées qui flottaient sur l’eau, auquel des deux navires resterait la victoire ; mais une bordée du Basilic ayant abattu le grand mât du brick, force fut à celui-ci de se rendre. On reconnut alors qu’on avait eu affaire à la Marquesa d’Amdëgui, du port de Santander ; trois cent quatre-vingt-dix nègres étaient à fond de cale ; le pont était couvert de morts et de mourants. Parmi les premiers on a relevé le cadavre d’un Français qui avait eu la tête brisée par un biscayen. On a trouvé dans sa ceinture un portefeuille sur lequel on lisait le nom de Léopold de Brus…

Le journal tomba des mains d’Étienne qui le lisait.

— Pauvre Léopold ! s’écria-t-il. Je le lui avais bien prédit ; quand on veut faire fortune en un an, au bout de six mois on est pendu !

— Où diable voyez-vous qu’il ait été pendu, mauvais prophète ? reprit l’un des auditeurs.

— C’est vrai ; il n’a pas été pendu, mais il a été tué.


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