Cent Proverbes/61

H. Fournier Éditeur (p. 249-256).

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UN PIED VAUT MIEUX
QUE DEUX ÉCHASSES


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Pans les derniers mois de 1788, à la fin d’un petit souper donné par le duc d’Orléans, il arriva une chose qui parut extraordinaire à tous les convives : le marquis de Genilhac prit la parole. Le marquis de Genilhac, dont peu de personnes ont entendu parler, était un homme maigre, noir et silencieux. Il passait pour sot dans une société où le babillage était à la mode ; partout ailleurs on lui eût reconnu un sens parfait.

Ce soir-là, il défendit Rousseau, dont les convives avaient parlé avec le sans-façon de gens obligés par système à vanter tout haut le philosophe de Genève. On s’était moqué de l’Émile, et M. de Genilhac, sans repousser toutes les critiques dont ce livre avait été l’objet, soutint qu’il renfermait des conseils réellement bons à pratiquer.

— Vraiment ! — s’écria le marquis de Sillery, d’un ton léger ; — ne pensez-vous pas qu’il nous eût servi à quelque chose, en notre jeune âge, d’apprendre à manier la truelle ou le rabot ?

— À fabriquer des souliers ? ajouta M. de Montelar.

— Ou même à pétrir ces jolies choses, — dit encore M. de Valbenne, en montrant du bout des doigts à l’assemblée une de ces timbales de confitures, qu’on appelait alors des puits d’amour.

— Pourquoi pas ? — reprit Genilhac quand on lui laissa la parole ; — vous êtes tous, Messieurs, fort en règle du côté des parchemins ; vos familles sont riches, vos apparentages sont puissants ; rien ne vous manque de ce qui élève un homme au-dessus des autres ; il est naturel que vous vous jugiez dispensés de travailler comme eux et pour eux. Mais prenez garde : tout ce qui vous fait grands est en dehors de vous ; le sort, qui a détruit de plus hautes fortunes, peut mettre à bas et vos priviléges de caste, et votre richesse héréditaire, et votre crédit à la cour ; en un mot, toutes les conditions extérieures de votre élévation. Bien heureux alors celui d’entre vous qui aura pour les remplacer un de ces talents modestes dont vous rougiriez aujourd’hui.

Ces paroles, qui étaient très-banales pour le temps, et qui maintenant le sont plus encore, produisirent un certain effet, venant d’un homme aussi réservé que Genilhac ; mais ce fut bientôt à qui rirait le plus haut de craintes ainsi exprimées, et chacun se mit à prévoir de la manière la plus bouffonne ce qui pouvait advenir de lui, si la destinée le contraignait à faire œuvre de ses mains. Ils inventèrent des professions inouïes, des métiers que la Rome des Césars, toute corrompue qu’elle fut, ne connut jamais, et des enseignements qui eussent étonné Pétrone lui-même. Quand ce joli chapitre fut épuisé, ils revinrent à Genilhac.

— Çà, mon cher, lui dit Valbenne, — quel lot t’es-tu réservé dans ce commun désastre ? Quelle est la richesse intérieure que tu sauveras du naufrage, à l’instar du vieux philosophe grec ?

Ici Genilhac fut embarrassé : à sa rougeur, on put croire qu’il allait dire quelque chose de ridicule. Sa réponse fut pourtant simple et naturelle :

— Je sais, dit-il, un peu de géométrie…

À ce seul mot, et tout simplement parce qu’il était sérieux, le rire éclata de toutes parts. Nos jeunes écervelés recommencèrent à railler de plus belle, et Genilhac, effarouché, retomba pour longtemps dans le silence qu’il avait rompu si mal à propos.


Langen-Schwalbach n’était point en 1794 cette jolie petite ville où les baigneurs, que la mode n’appelle pas à Ems ou à Wiesbaden, vont retremper, et, pour ainsi dire, bronzer leurs muscles. Elle n’avait pas ces maisons jaunes, blanches et vert-clair ; ces grands hofs ou hôtels, aux fenêtres nombreuses abritées de jalousies, qui en ont depuis modifié l’aspect. C’était un village bâti à coups de hache dans un carrefour, avec les troncs d’arbres à peine équarris d’une forêt vingt fois centenaire.

Deux jeunes gens y arrivèrent un matin, vers l’époque que nous venons d’indiquer, et par un temps détestable. Leur uniforme vert et noir était celui des chasseurs de Condé ; mais à peine le distinguait-on sous une espèce d’enduit jaunâtre que la poussière et l’orage y avaient tour à tour déposé. Ils avaient une sorte de billet de logement, et allaient de porte en porte demander l’arpenteur de S. A. le duc de Nassau.

Les bons paysans allemands, que le séjour des baigneurs étrangers n’avait point encore formés aux calculs avares, leur offraient spontanément l’hospitalité des anciens jours. Mais nos voyageurs, tout en les remerciant, paraissaient tenir à rester dans les limites de leur droit ; car ils insistaient toujours afin d’être conduits chez « Monsieur l’arpenteur, » tenu de les héberger, nourrir, etc.

Ils arrivèrent ainsi devant un grand châlet de bois, qu’on leur dit être l’habitation de ce digne fonctionnaire, et ils furent frappés en y entrant par l’aspect de quelques meubles d’origine étrangère, qui réveillaient en eux des souvenirs d’une autre époque. C’était une cassette de Boulle, négligemment posée sur le grossier bahut de chêne enfumé ; c’était une épée de cour accrochée sous l’âtre à côté du fusil de chasse, et beaucoup plus rouillée que ce dernier ; c’était enfin un pastel de Latour entre deux grossières images mal encadrées. Bientôt l’énigme fut expliquée ; car ils retrouvèrent dans le propriétaire de la maison un de leurs compatriotes, noble comme eux, et avec lequel ils avaient partagé plus d’une fois les douceurs de l’ancien régime.

Pour ne point retarder plus inutilement une reconnaissance que nos lecteurs ont probablement anticipée, nous leur dirons le nom des trois bannis : MM. de Valbenne et de Montelar venaient d’arriver chez le ci-devant marquis de Genilhac.

On se doutera facilement qu’ils y furent bien accueillis. Un grand feu brilla dans la cheminée, une volaille appétissante, et qui avait encore plus d’un jour à vivre, fut sacrifiée sur l’autel de l’amitié. La cave de l’arpenteur n’était pas à beaucoup près aussi bien fournie que celle de l’ancien Palais-Royal (devenu Palais — Égalité) ; mais il y sut trouver encore une ou deux bouteilles de vin du Rhin, qui, vu les circonstances, furent amplement et joyeusement fêtées. Bref, quatre ou cinq heures après leur arrivée dans cette maison bénie, les deux soldats de Monsieur le Prince, à peu près remis de leurs fatigues, et remontant avec méthode le cours des ans, racontèrent à leur hôte les incidents périlleux de leurs dernières campagnes. Les misères, les souffrances, les déceptions de toutes sortes, rien ne fut oublié ; mais dans chacun de leurs récits, et surtout vers la fin, ils laissèrent percer une sorte d’amertume contre ceux des nobles français qui n’étaient point venus se ranger sous les drapeaux de l’émigration. À les entendre, il y avait dans une pareille conduite toutes les conditions d’une complète dérogeance, et Genilhac put prendre à son compte une partie de leurs réflexions plus ou moins malveillantes.

Sans leur répondre autrement, — car ils étaient chez lui, — ce digne homme leur raconta son histoire ; elle était moins compliquée que la leur :


— Je ne sais, leur dit-il, si vous vous rappelez certain souper d’il y a six ans, où, sans m’en douter, je fus ni plus ni moins prophète que M. Cazotte. On m’y trouva fort absurde à ce qu’il me parut, et cela ne m’a point empêché de régler ma conduite d’après les idées que j’avais émises en cette occasion. Une seule fois, — et je m’en repens, — elles ont cédé à un sentiment de fausse honte ; ce fut le jour où je me laissai persuader que je devais faire à mon rang le sacrifice de ma patrie. Quoi qu’il en soit, à peine eut-on fermé derrière moi les portes de la France, que le sang-froid et le bon sens me revinrent ; je cherchai s’il y avait en moi une autre étoffe que celle d’un chevalier errant toujours prêt à faire le coup de lance pour des causes perdues, et je découvris, à ma très-grande satisfaction, que mon respect pour Rousseau m’avait pourvu de facultés plus essentielles. Les employer ne fut pas difficile ; il ne fallait pour cela que renoncer aux chimères d’une vaine espérance, aux illusions d’un fol orgueil. Je l’ai fait en acceptant une situation, fort humble sans doute, mais dont votre visite m’a révélé tout le prix. Quant à ce que vous semblez penser des devoirs que la naissance impose, des positions incompatibles avec tel ou tel préjugé de caste, etc., j’avouerai naïvement que je le comprends à peine ; et, à ce sujet, je vous lirai volontiers quelques phrases d’un livre que je compose à bâtons rompus sur les marges de mon cahier d’arpentage.

Il prit, à ces mots, une espèce de volume recouvert en parchemin, et sur les pages duquel, parmi des plans de toutes sortes, on trouvait en effet quelques sentences de philosophie pratique.

L’une d’elles était ainsi conçue :


« Méfions-nous de tout ce qui grandit d’une grandeur factice ; méfions-nous des échasses sociales sans lesquelles les autres hommes seraient nos égaux.


« Une particule nobiliaire est une échasse ; échasse encore la protection d’un ministre. L’héritage d’un nom célèbre, une fortune que vous trouvez en naissant sous l’oreiller brodé de votre berceau, la préférence d’une jolie femme en crédit, l’amitié d’un grand seigneur, — si tant est qu’il y ait encore des grands seigneurs, — autant d’échasses que tout cela.


« La plupart sont bien fragiles, hélas ! et le sage doit toujours se tenir prêt au moment où elles se brisent. La moindre faculté personnelle, la moindre force inhérente à l’individu, est bien autrement solide, bien autrement désirable que les plus rares prodigalités du hasard. En d’autres termes, et comme dit le proverbe :

Un pied vaut mieux que deux échasses

— De fait, Messieurs, continua Genilhac, vos échasses sont brisées… et mon pied me reste.

MM. de Valbenne et de Montelar, dominés par l’évidence de la démonstration, ne purent s’empêcher de trouver ce propos fort raisonnable, bien que, venant d’un arpenteur, il ressemblât quelque peu à un calembour.

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