Cent Proverbes/53

H. Fournier Éditeur (p. 218-225).



QUI QUITTE SA PLACE LA PERD



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La scène se passe ou à Bertin, ou à Munich, ou à Stuttgard, ou à Francfort, ou à Cassel, ou à Dresde.


ACTE PREMIER.


Le Choeur. — Voici venir l’étudiant Stenn, plus amoureux que jamais de la belle Dorothée, la fille de Liebmann, le riche marchand de draps. C’est l’heure où ils causent ensemble au comptoir. N’est-ce point aussi l’étudiant Anselme qui se dirige du même côté ? Il marche en composant un sonnet pour la charmante Dorothée. Lequel des deux est le préféré ? Nous ne tarderons pas à l’apprendre, sans doute. Anselme a reconnu Stenn ; les deux rivaux se sont jeté un coup d’œil foudroyant. Anselme cependant ne s’est pas arrêté devant Dorothée. Il reviendra tout-à-l’heure, gardons-nous d’en douter. N’effarouchons point Stenn et Dorothée. (Le chœur se met à l’écart.)

Stenn. — Bonjour, mademoiselle Dorothée.

Dorothée. — Bonjour, M. Stenn.

Stenn. — Comme ce bonjour est froid ! Je vois que vous ne m’aimez pas, mademoiselle Dorothée ; vous me préférez Anselme.

Dorothée. — M. Anselme est un bon garçon ; mais ce n’est pas à moi de décider si je le préfère. Je ferai ce que mon père ordonnera.

Stenn. — Jamais d’autre réponse. Quoi ! pas un mot d’amour ?

Dorothée. — Partez ! voici mon père. (Stenn sort ; survient Anselme.)

Anselme. — Bonjour, mademoiselle Dorothée.

Dorothée. — Bonjour, M. Anselme.

Anselme. — Votre père vient de sortir, et je profite du moment pour vous offrir ce sonnet, qui mieux que toutes mes paroles vous dépeindra les tourments que j’endure ; car je souffre pour vous, cruelle, et vous ne m’aimez pas. Sans doute vous me préférez Stenn ?

Dorothée. — M. Stenn est un bon garçon ; mais c’est mon père qui doit choisir entre vous deux. Le voici qui rentre ; fuyez.

Anselme. — Hélas ! hélas ! vous me désespérez. (Il sort.)

Le Chœur. — Stenn n’était pas content quand il a quitté Dorothée ; la figure d’Anselme n’exprimait pas non plus une grande satisfaction. Il est évident que l’éternelle réponse de la jeune fille commence à les fatiguer tous deux. De la résolution qu’ils vont prendre dépendra leur succès. Tâchons de savoir ce qu’ils méditent. (Stenn rentre.)

Stenn. — Décidément il faut en finir. Mon moyen est excellent. J’irai, s’il le faut, jusqu’au suicide.

Le Chœur. — Fichtre !

Stenn. — Qui me parle ?

Le Chœur. — C’est nous, ami Stenn, nous sommes le chœur antique ; notre emploi est de consoler, de raffermir le héros, et de lui donner d’excellents conseils.

Stenn. — C’est le ciel qui vous envoie. Figurez-vous que j’adore mademoiselle Dorothée, la fille de Liehmann, le riche marchand.

Le Chœur. — Connu.

Stenn. — J’ai un rival qui se nomme Anselme. La petite ne veut pas se prononcer entre nous ; j’ai trouvé une ruse qui l’y forcera.

Le Chœur. — Voyons.

Stenn. — Je quitte la ville dès ce soir, et je vais m’établir à une vingtaine de lieues d’ici. Chaque jour j’écrirai une lettre à Dorothée. Je commencerai par des plaintes tendres, je continuerai par des lamentations, et je terminerai par des menaces de mort. Il faut effrayer les jeunes filles pour en être aimé. Dorothée ne résistera pas à mon éloquence ; elle donnera en plein dans le roman ; sa tête s’exaltera, et je l’épouserai. Que pensez-vous de ce projet ?

Le Chœur. — Euh ! euh ! euh !

Stenn. — Merci de votre approbation. Je cours le mettre à exécution. (Il sort ; Anseltme entre.)

Anselme. — Cela ne peut durer davantage ; il faut absolument qu’avant huit jours je sache à quoi m’en tenir.

Le Chœur. — Eh ! parbleu, voilà l’étudiant Anselme.

Anselme. — Qui êtes-vous ?

Le Chœur. — Nous sommes le chœur antique ; notre emploi est…

Anselme. — De consoler, de raffermir le héros, et de lui donner d’excellents conseils ; mon professeur de rhétorique me l’a appris. Sachez donc, puisque vous m’offrez vos services, que je suis amoureux, à en perdre la rime, de mademoiselle Dorothée, la fille de Liebmann, le riche marchand. J’ai un rival qui se nomme Stenn. La friponne hésite entre nous deux ; j’ai découvert un moyen de forcer son choix.

Le Chœur. — Lequel ?

Anselme. — Je cultiverai la connaissance du vieux Liebmann ; une fois dans la maison, j’entourerai la fille de petits soins et de délicates attentions. On ne réussit que par la patience auprès des femmes. Je serai sans cesse auprès d’elle, elle s’habituera à moi, et je deviendrai son mari. Quel est votre avis là-dessus ?

Le Chœur. — Eh ! eh ! eh !

Anselme. — Je vous comprends parfaitement. Je cours me faire présenter chez le vieux Liebmann. (Il sort.)

Le Chœur. — Le projet de Stenn me paraît bon ; mais le moyen d’Anselme n’est pas mauvais. L’un s’adresse à l’imagination, l’autre à l’habitude ; lequel des deux triomphera ? Attendons ; les drôles commencent à devenir amusants.

ACTE DEUXIÈME.


Dorothée, seule. — Pauvre Stenn ! il passe sa journée dans les bois à gémir sur mes rigueurs. Sa lettre m’a vivement touchée. La voix du rossignol lui rappelle ma voix ; les fraises des bois n’ont pas, dit-il, un parfum plus doux que mon haleine ; et l’azur du lac sur les bords duquel il va rêver, est moins pur que mes yeux. Il m’aime bien, celui-là ; j’ai presque envie de lui écrire de revenir. Entre Anselme.

Anselme. — Ainsi que votre père me l’a permis, mademoiselle Dorothée, je viens vous chercher pour vous conduire à la fête.

Dorothée. — Déjà !

Anselme. — Craindriez-vous de vous ennuyer ?

Dorothée. — Non, partons. Ils partent.

Le Chœur. — La lettre de Stenn a eu beaucoup de succès. Nous avons vu des larmes tomber des yeux de Dorothée en la lisant. Anselme pourrait bien être enfoncé. Allons à la fête. Il sort.

Dorothée. — J’ai à peine la force de détacher les fleurs de mes cheveux, mes paupières se ferment presque malgré moi ; quelle fatigue ! Mais aussi comme je me suis amusée ! Anselme est charmant ; que de prévenances ! que d’attentions ! et puis comme il valse bien ! Il faut qu’il soit bien amoureux pour se montrer si dévoué. Comme il a bien répondu à cet officier qui soutenait m’avoir engagée ! La voix du rossignol !… la valse… le parfum des fraises… Stenn… Anselme… Je m’endors !

Le Chœur. — Anselme fait des progrès effrayants. Dorothée pendant la valse se pressait d’une façon très-tendre contre lui. Stenn pourrait bien perdre la partie.


ACTE TROISIÈME.


Dorothée. — Une nouvelle lettre ! c’est la huitième que je reçois. La dernière était pleine de reproches et de menaces. Il m’écrit qu’un feu intérieur le consume, et que la vie lui semble un désert. Il finit par me rendre triste à mon tour, si triste que je suis bien obligée de chercher des distractions quelque part. Un mot de moi le consolerait ; mais si ses lubies allaient le reprendre !… Quelle différence avec Anselme ! celui-là ne vous aborde jamais que le sourire sur les lèvres ; s’il ouvre la bouche, c’est pour raconter quelque histoire amusante ; il ne songe qu’aux plaisirs des autres. Certainement, comme le disait hier mon père, il serait le meilleur des maris… Lisons la lettre de Stenn.


Chère Dorothée,

À l’heure où vous recevrez cette lettre, mon âme se sera envolée vers les régions du bonheur éternel. Vos dédains m’avaient blessé, la balle d’un pistolet m’a guéri. Je n’ai plus que quelques jours à vivre ; plaignez-moi, car je meurs sans vous voir !


Stenn. Grands dieux ! il s’est tué pour moi ! je le sens bien, c’est lui que j’aime. Survient Anselme.

Anselme. — Qu’avez-vous, mademoiselle Dorothée ? je vous trouve bien pâle.

Dorothée. — Moi, je n’ai rien ; mais vous, pourquoi ce bras en écharpe ?

Anselme. — Une simple égratignure que j’ai reçue de cet officier qui voulait danser par force avec vous. Mais ce ne sera rien, et je viens vous offrir mon autre bras pour vous conduire au théâtre où jouent les acteurs français.

Dorothée, à part. — Que faire ? Si je reste à la maison pour regretter celui-là, celui-ci aura raison de se plaindre. En définitive, c’est pour son plaisir que Stenn s’est tué, tandis que c’est pour moi qu’Anselme a exposé sa vie. Haut Partons, M. Anselme.


ACTE QUATRIEME.


Stenn. — Me voilà de retour. J’étais fou de croire qu’elle allait accourir auprès de moi ; elle ne pouvait raisonnablement braver à ce point les convenances ; son père en serait mort de chagrin. N’importe ! le coup est porté ; j’ai enfoncé l’amour dans son cœur avec la douleur. Quel effet je vais produire tout à l’heure, lorsque je lui dirai : « Mon adorée, le désir de te revoir m’a fait vivre, c’est ta main qui m’a ramené des portes du tombeau ! » Elle me répondra : « Ô ciel ! n’est-ce point un songe ? C’est lui ! » Elle tombera dans mes bras, et dans huit jours elle sera madame Stenn. Pour se tirer d’affaire dans ce monde, il suffit d’un peu d’imagination. Une troupe de musiciens traverse la place en chantant. Où vont donc tous ces musiciens ?

Le Chœur. — Ils vont jouer une sérénade sous les fenêtres de la belle Dorothée, la fille du riche marchand Liebmann, qui se marie aujourd’hui.

Stenn. — Avec qui ?

Le CHŒUR. — Avec l’étudiant Anselme.

Stenn. — Elle n’a donc pas su que je m’étais brûlé la cervelle.

Le CHOEUR. — C’est au contraire ce qui l’a décidée.

Stenn. — Malheur sur moi ! il ne me reste plus qu’à me tuer pour tout de bon.

Le Choeur. — Nous t’empêcherons bien de commettre cette folie. Fais trêve un moment à tes lamentations, afin que nous puissions adresser quelques mots au public.

Messieurs et Mesdames,

Le rôle du chœur antique, outre l’obligation de consoler, de raffermir le héros, et de lui donner d’excellents conseils, lui impose encore le soin de résumer la morale de la pièce. C’est pourquoi nous croyons devoir terminer par l’aphorisme de circonstance :

Qui quitte sa place la perd.