Cent Proverbes/47

H. Fournier Éditeur (p. 195-201).

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HABILLE-TOI LENTEMENT
QUAND TU ES PRESSÉ


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Il y avait à la cour de France, dans le siècle dernier, un homme qui faisait l’étonnement de tous ceux qui le fréquentaient, et cet homme connaissait beaucoup de monde. Dès sa plus tendre jeunesse, il avait montré une grande prudence unie à une extrême finesse. Dans les occasions les plus délicates, loin de se troubler, il déployait une présence d’esprit et une habileté incroyables. Aucune circonstance ne pouvait le prendre en défaut, ni même l’émouvoir : qu’on lui annonçât son déjeuner ou la perte d’une bataille, c’était du même air qu’il recevait la nouvelle.

Versailles était alors le lieu du monde où l’on se donnait le plus de mouvement pour réussir ; les courtisans étaient toujours sur pied, tout prêts à mouler leur physionomie sur le visage du maître, et se pressant le plus possible pour se devancer les uns les autres.

Le duc de P., ainsi s’appelait notre personnage, suivait une méthode contraire. Alors que toute la cour était bouleversée par le changement du ministère ou le renvoi de la favorite, on le voyait toujours calme et serein ; aux nouvelles les plus imprévues il gardait son sang-froid imperturbable ; et lorsque la foule des grands seigneurs se pressait autour du roi, à la veille d’un événement considérable, il s’étendait sur un sofa ou s’en allait dans son carrosse faire un tour à Paris.

Un vieux courtisan avait mal auguré de cette habitude. « Le pauvre duc n’ira pas loin, dit-il quelque temps après la présentation de M. de P. à Versailles ; le moindre cadet lui passera sur le corps. »

Mais au bout de peu d’années il se trouva que le duc de P. avait obtenu en honneurs, en dignités, en faveurs, plus que les plus habiles et les plus persévérants. Il ne demandait rien, et gagnait tout ; on ne le voyait pas solliciter, et il arrivait à des emplois que les plus ambitieux n’osaient espérer.

Cette fortune et cette conduite semblaient inexplicables. Comme on était au temps des Cagliostro et des Saint-Germain, quelques personnes s’avisèrent de croire que le duc de P. avait un anneau constellé ou quelque secret magique pour commander au sort. Quand on lui faisait part de ces soupçons, M. de P. haussait les épaules et répondait que son secret était à la portée de tout le monde.

On sait qu’il n’y a pas de terrain plus glissant que la cour. Là les destinées n’ont rien d’assuré, et quand on jouit de la faveur il faut se presser d’en profiter ; le lendemain est rarement semblable à la veille. M. de P… ne paraissait pas se douter de cette vérité ; il agissait en toute chose comme si sa fortune eût dû être éternelle. Le fait est que la constance de son bonheur faisait mentir l’axiome. Quand une débâcle suivait le renversement d’un cabinet, bien loin de perdre son emploi, le duc en gagnait un supérieur ; si la favorite succombait sous la beauté d’une rivale, M. de P. obtenait de la nouvelle maîtresse plus encore qu’il n’attendait de l’autre ; et ce qu’il y avait de plus merveilleux, c’est que tous ces miracles s’accomplissaient sans fatigue. M. de P. était fort gourmet et fort paresseux, et jamais, dans aucune circonstance, pour si grave qu’elle fût, on ne lui vit retarder l’heure de son souper ou avancer celle de son lever.

Le duc de P. avait un neveu, garçon alerte, intelligent, spirituel et ambitieux. M. de T. était fort jeune encore lorsque son oncle occupait déjà une position éminente à la cour. Il passait chez son parent la majeure partie de son temps, et se plaisait dans sa conversation, où il trouvait sans cesse mille sujets de méditations. Mais ce qui l’étonnait encore plus que l’esprit, le grand sens et le scepticisme élégant de son oncle, c’était l’apparente indolence de son caractère. Sur ce chapitre-là ses surprises étaient de tous les instants.

Un jour M. de T. apprit de la bouche même d’un duc et pair, qui avait toute la confiance du roi, une nouvelle assez importante pour changer toute la politique de la France ; on n’en pouvait prévoir les conséquences. M. de T…, qui comprenait à demi-mot le but de cette confidence, quitta Versailles en toute hâte et tomba chez M. de P. comme la foudre. M. de P. lisait un pamphlet dans son cabinet, un cabinet où il ne faisait jamais rien. M. de T. raconta bien vite ce qu’on lui avait soufflé tout bas.

— Mon carrosse est à la porte, ajouta-t-il ; dans deux heures la cour sera dans une confusion extrême ; courez.

— Nous aurons tout le temps de causer de cette affaire après souper ; va faire dételer tes pauvres chevaux que tu as failli crever, et repose-toi. Demain on verra.

Le lendemain M. de P. fut revêtu d’une charge plus importante qu’aucune de celles qu’il avait jamais occupées.

M. de P. se servait quelquefois de M. de T. comme de secrétaire, M. de T. ayant gagné sa confiance par la dextérité de son esprit ; M. de P. lui reprochait seulement de céder trop promptement aux impressions de son cœur ou de son jugement.

— Mais mon oncle, lui disait alors M. de T., le premier mouvement est comme une voix intérieure qui crie la vérité ; c’est une flamme qui éclaire.

— Ce sont là des phrases bonnes à mettre en vers, lui répondait le duc de. P. ; mais en simple prose je t’engage à te méfier du premier mouvement, non point tant parce qu’il est quelquefois bon que parce qu’il engage.

Après une bourrasque de cour devant laquelle le ministère succomba, au moment où chacun croyait M. de P. entraîné dans la chute d’un cabinet avec lequel on connaissait ses relations intimes, le duc fut chargé par le roi du poids des affaires. Il ne l’accepta que sur l’ordre impératif du souverain, et après s’en être longtemps défendu. M. de T. resta près de lui, et s’occupa de réunir quelques jeunes gens habiles et discrets pour le travail confidentiel du cabinet.

L’un d’eux montra bientôt une grande aptitude ; sa correspondance était irréprochable, et ses rapports témoignaient d’une rare intelligence des matières diplomatiques. Cependant un matin, M. de T. apprit que le jeune secrétaire avait été congédié la veille par M. de P.

— Avait-il commis quelque indiscrétion ? lui demandat-il.

— Non pas.

— S’était-il trompé dans un travail important ?

— Point.

— Avait-on quelque crainte sur sa moralité ?

— Aucunement.

— Mais qu’a-t-il donc fait ? s’écria entin M. de T.

— Il avait trop de zèle.

Avant le terme de sa carrière le duc de P. avait occupé les emplois les plus considérables et obtenu les dignités les plus enviées ; on l’avait vu tour à tour lieutenant de police, surintendant des finances, grand-écuyer, ministre, ambassadeur ; il était décoré des ordres de Sa Majesté, et tous les monarques de l’Europe se plaisaient à le couvrir de croix et de colliers.

Quand M. de P. paraissait à la cour, ses moindres paroles étaient recueillies avec un soin extrême et commentées de mille manières : il est vrai qu’il parlait fort peu. On lui supposait le don de prévoir les événements, et quand il lui arrivait d’éviter un homme en place, chacun tournait le dos au pauvre gentilhomme, bien convaincu qu’il allait être destitué ; le plus souvent l’avenir se chargeait de réaliser ces muettes prédictions.

— Comment donc vous y prenez-vous pour si bien prévoir les choses ? lui demandait un jour M. de T.

— J’attends et j’écoute.

Un jour M. de T. vantait très-fort l’habileté et l’ardeur d’un gentilhomme qui, voulant se pousser à la cour, ne mettait jamais qu’une heure à faire ce que d’autres ne pouvaient ébaucher qu’en trois. M. de P. sourit.

— Je ne me suis jamais pressé, dit-il, et je suis toujours arrivé à temps.

M. de T. se plaignait parfois de la rapidité avec laquelle les heures passent.

— Pour avoir le temps de tenir tête à tout, disait-il, il faudrait que les jours eussent quarante huit heures.

— Ce serait quatre fois trop, répliqua le duc ; réduits le jour à la moitié, et il en restera toujours assez pour que les neuf dixièmes des hommes trouvent encore le loisir de se casser le cou.

M. de P. était dans toute sa faveur quand la mort arriva ; mais elle ne put le surprendre : il était prêt. Avant d’expirer il fit approcher son neveu.

— Voilà, lui dit-il, l’instant de te prouver mon amitié. Tu es jeune et ambitieux ; dans le chemin de la politique on peut tomber si l’on n’a pas l’œil et le pied sûrs. Prends ce portefeuille ; j’ai eu le soin d’y tracer les conseils que mon expérience me donne le droit de te recommander ; suis-les toujours, et tu arriveras. Va, tu es le mieux partagé de mes héritiers ; je te laisse le fruit de quatre-vingts ans d’études.

Quand M. de P. fut mort, M. de T. ouvrit le portefeuille. Sur la première feuille on lisait ce proverbe, écrit de la main du duc :

Habille-toi lentement quand tu es pressé.

Toutes les autres feuilles étaient blanches. M. de T. suivit le conseil à la lettre, et sa fortune sous la révolution, le consulat, l’empire, la restauration et le gouvernement de juillet, lui prouvèrent que M. de P. avait raison.

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