Cent Proverbes/29

H. Fournier Éditeur (p. 118-125).
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QUI SE COUCHE AVEC DES CHIENS
SE LÈVE AVEC DES PUCES


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On aurait vainement cherché, en l’an de grâce 1584, depuis les collines du royaume des Algarves jusqu’aux plaines d’Oporto, un cavalier plus content de sa personne et s’estimant plus heureux que dom Bartholomeo-Henrique Gamboa, licencié de l’Université de Coïmbre.

L’honorable dom Bartholomeo-Henrique Gamboa était arrivé de la veille seulement dans la capitale du Portugal, et déjà il se promenait sur les rives du Tage avec l’air d’un cavalier qui a goûté de tous les plaisirs d’une grande ville.

Si le jeune gentilhomme avait répété tout haut les propos que sa pensée lui redisait tout bas, on aurait entendu l’étrange discours que voici :

— Parbleu ! si la vice-reine me voyait passer, ne me prendrait-elle pas pour un infant d’Espagne, tant j’ai bonne mine ? Mon père, un digne homme, ma foi ! me donne un bon cheval, vingt écus d’or, et une lettre pour Sa Seigneurie le marquis de Belcazer, grand d’Espagne, un des hommes les plus influents auprès de l’illustre Vasconcellos. « Va me dit-il, et fais ton chemin dans le monde. » J’arrive à Lisbonne, et je descends à l’hôtellerie des Trois-Mages, où tout d’abord je rencontre un honnête cavalier qui se prend d’amitié pour moi sur l’air de ma figure. Le seigneur dom César Mandurio, marquis de Torreal, m’invite à souper, et me conduit, après m’avoir fait boire les meilleurs vins, chez la senhora Dorothea de Santa-Cruz. Je trouve chez cette aimable personne les gens qui peuvent le mieux me pousser à la cour ; on fait de la musique, on danse, on joue, et je gagne cent écus d’or ; je crois même que la senhora Dorothea n’a pas été trop insensible à ma tournure, si j’en juge par les regards qu’elle m’a jetés. J’ai eu l’honneur de prêter mon cheval au noble marquis pour faire ce matin une promenade jusqu’aux jardins du grand inquisiteur, à qui il m’a promis de me présenter. Je l’attends pour dîner chez le meilleur traiteur de Lisbonne ; je suis habillé comme un fils de prince, et ce soir je reverrai la senhora Dorothea de Santa-Cruz !

Le seigneur Gamboa en était là de ses discours intimes, lorsqu’une main s’appuya familièrement sur son épaule.

— Quoi ! c’est vous déjà, Seigneur dom César ? s’écria dom Bartholomeo. — Moi-même, grâce à votre cheval qui va comme une hirondelle. Quand vous voudrez vous en défaire, j’ai cent écus à votre disposition. Mais, pourrais-je vous demander, Seigneur dom Bartholomeo, quelle pensée vous occupait tout à l’heure ? — Je revais, dit le jeune gentilhomme. — Je gage mon épée contre un maravédi que vous songiez à la belle dona Dorothea de Santa-Cruz ? — C’est la vérité ; le souvenir de ses beaux yeux me suit partout. — Eh bien ! seigneur cavalier, la fortune vous traite en enfant gâté ; car la senhora, en brillante compagnie, a fait la partie de déjeuner ce matin au bord de l’eau. Si vous voulez me suivre, nous la trouverons dans ce bois d’orangers, à cent pas d’ici. — Vous suivre, Seigneur dom César ? Mais, pour voir la senhora Dorothea, je vous suivrais jusqu’au cap des Tempêtes !

Cinq minutes après, les deux jeunes gens pénétraient sous un bosquet verdoyant, où deux ou trois dames et cinq ou six gentilshommes devisaient à l’abri des feux du jour.

— Mon ami le comte Gamboa, dit dom César en s’inclinant.

À ce titre de comte, dom Bartholomeo rougit de plaisir ; un regard de la senhora Dorothea, qui aurait donné de la vanité à de plus modestes, acheva de lui faire perdre la tête. On s’assit sur l’herbe autour d’un déjeuner exquis. Les vins d’Espagne et d’Italie, rafraîchis dans la neige, circulaient de toutes parts ; et, tandis que les coupes s’emplissaient, la main de dom Bartholomeo effleurait parfois la main de dona Dorothea.

— De par saint Jacques de Compostelle, mon bienheureux patron, s’écria un cavalier, pourquoi ne confierions-nous pas le but de notre réunion au seigneur comte Gamboa ? Il est homme à comprendre une plaisanterie.

— Mais voudra-t-il s’y associer ? dit la senhora Dorothea en jetant au gentilhomme une œillade irrésistible.

— Refuser d’être où vous êtes ! répliqua dom Bartholomeo ; mais, madame, je ne vous ai pas donné le droit d’insulter mon cœur et mes yeux.

— Voici de quoi il s’agit, continua un gentilhomme en pourpoint de satin vert ; un de nos amis, le marquis de Belcazer…

— Ne le connaissez-vous pas ? demanda brusquement dom César à dom Bartholomeo ; il me semble que vous m’avez parlé d’une lettre à son adresse ?

— Je l’ai justement sur moi, s’écria Gamboa.

— Le marquis de Belcazer, reprit le cavalier au pourpoint vert, a parié que jamais il ne serait arrêté par les voleurs qui pullulent, dit-on, aux environs de Lisbonne ; mille écus d’or sont le prix de la gageure. Aujourd’hui même, il doit venir à son château ; ce château est si près de Lisbonne que le comte n’aura certainement pas pris la précaution de se faire suivre par des domestiques armés. Nous allons nous embusquer derrière un bouquet d’arbres, et, vers le soir, quand il sortira de ses jardins pour se promener en bateau sur le Tage, nous fondrons sur lui…

— Un bandeau tombera sur ses yeux, dit dom César.

— Mon carrosse le recevra, reprit dona Dorothea ; nous partirons au galop ; deux heures après, nous arriverons à ma villa…

— Et le marquis de Belcazer se trouvera à table au milieu de ses amis, sans bagues, sans bijoux, sans épée, s’écria le narrateur. Ne vous semble-t-il pas qu’il aura bien perdu ses mille écus ?

— Sans doute, et c’est charmant ! dit Gamboa.

— Il n’y a qu’une petite difficulté, ajouta la senhora Dorothea de Santa-Cruz ; tout est bien prévu, et nous sommes sûrs de nous emparer du marquis de Belcazer si nous pénétrons dans ses jardins ; mais quel moyen avons-nous de nous y introduire ?

— Vous oubliez ma lettre, Madame ! s’écria avec joie dom Bartholomeo ; c’est un talisman qui nous ouvrira toutes les portes. Partons !

— Partons ! répéta toute la troupe.

L’intendant du château avait jadis connu le seigneur Gamboa, père de dom Bartholomeo ; à la vue de ses armes imprimées dans la cire, il ne fit aucune difficulté de laisser passer le jeune gentilhomme et ses amis. Les dames, pour n’être pas reconnues, s’étaient couvert le visage de masques de velours noir ; les cavaliers avaient rabattu leurs chapeaux sur leurs yeux, et tous s’enfoncèrent dans les bosquets. Bientôt ils arrivèrent à l’endroit où la barque du marquis était amarrée. — C’est ici, dit dom César ; cachons-nous derrière ces buissons, et attendons.

On se blottit au milieu des haies ; dom Bartholomeo était à côté de dona Dorothea de Santa-Cruz, si près, si près, qu’une feuille de rose n’aurait pu se glisser entre elle et lui. Le soir vint avec ses ombres mystérieuses. On entendit marcher dans les allées ; le gravier craquait sous les pieds des promeneurs.

— C’est lui ! dit dona Dorothea. Voyons, seigneur Gamboa, comment vous jouerez votre rôle. Oserez-vous l’arrêter le premier ?

— J’arrêterais le vice-roi, si vous le vouliez.

Un soupir lui répondit ; le marquis de Belcazer arriva sur la plage, et dom Bartholomeo s’élança vers lui.

— Seigneur marquis, rendez-vous ! s’écria-t-il.

Le marquis n’avait avec lui que quatre laquais sans armes ; il voulut tirer son épée, mais dom César le désarma, tandis que ses amis terrassaient les valets ; un seul parvint à s’enfuir, grâce à la nuit.

— Vite, dépêchons, dit dom César à voix basse ; des quatre drôles qui accompagnaient Sa Seigneurie, je n’en vois que trois couchés sur le sable ; craignons que l’autre ne donne l’alarme au château.

En un tour de main, le marquis de Belcazer fut dépouillé, garrotté et bâillonné. On le transporta dans le bateau, et la compagnie s’apprêta à s’embarquer.

— Il me semble voir de la lumière briller du côté du château, dit dona Dorothea ; vite, informez-vous de ce que ça peut être, seigneur dom Bartholomeo.

Gamboa courut dans la direction que lui indiquait le doigt de la senhora. Il ne vit rien, et se hâta de retourner vers la plage. Tout avait disparu, la barque, les cavaliers, les captifs et dona Dorothea. Tandis que dom Bartholomeo cherchait du regard autour de lui, il entendit un grand tumulte dans les jardins ; vingt torches flamboyaient entre les arbres, où passaient les silhouettes noires de grands laquais armés de longues épées. Le seigneur Gamboa réfléchit qu’il était seul ; de là lui vint la pensée de fuir. Il se jeta au milieu des taillis qui bordaient le fleuve, et gagna, à la faveur de la nuit, les murs du parc, qu’il escalada en s’aidant des espaliers. En un quart d’heure, il arriva dans les faubourgs de Lisbonne, et se dirigea rapidement vers l’hôtellerie des Trois-Mages.

Le cheval qu’il avait prêté la veille au marquis de Torreal n’était pas rentré à l’écurie. Cette longue absence, jointe à la subite disparition de ses amis de fraîche date, ne laissa pas d’inquiéter le seigneur dom Bartholomeo. En se déshabillant, il s’aperçut que la bourse où reposaient les écus d’or, gagnés la nuit précédente chez la senhora Dorothea de Santa-Cruz, s’était envolée de sa poche. Cette découverte augmenta ses craintes, et l’héritier du seigneur Gamboa s’endormit l’esprit plein d’images lugubres.

Au petit jour, un domestique heurta à sa porte.

— Seigneur, lui dit-il, voici un billet qu’un inconnu m’a prié de vous remettre.

Dom Bartholomeo ouvrit la lettre, et lut ce qui suit :


« Je vous remercie, seigneur comte, de l’aimable secours que vous nous avez prêté. Sans votre aide, jamais nous n’aurions réussi à nous emparer du marquis de Belcazer, qui vient de nous payer une riche rançon. La senhora Dorothea de Santa-Cruz, qui porte aussi le nom de Saphira la Gitana, vous prie d’agréer ses plus gracieux compliments. Je désire que le ciel me ménage une occasion de renouveler connaissance avec vous, qui apprendriez en ma compagnie ce qu’on n’apprend pas à l’Université de Coïmbre. »

« Christoval Galiera, ex-marquis de Torreal. »


Dom Bartholomeo se dressa sur son séant.

— Christoval Galiera ! s’écria-t-il, le fameux voleur !

— Lui-même, répondit un estafier qui venait d’entrouvrir brusquement la porte ; et je vous arrête comme son complice.

— Moi ?

— Vous-même ; l’intendant du marquis de Belcazer nous a donné les renseignements les plus circonstanciés à votre égard. Au nom du roi ! suivez-nous.

— Oh ! l’étrange aventure ! reprit Gamboa.

— Honorable seigneur, elle n’est que trop simple au contraire : Lorsqu’on se couche avec des chiens

On se lève avec des puces, continua un autre alguazil.

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