Cent Proverbes/25

H. Fournier Éditeur (p. 102-110).

Grandville Cent Proverbes page111 (cropped)-1.png


EN LA MAISON DU MÉNÉTRIER
CHACUN EST DANSEUR.


----


Ô fortune ennemie ! quand cesseras-tu de me poursuivre ? Et toi, Terpsichore, si jamais mes entrechats te furent agréables, si jamais tu daignas sourire à mes pirouettes, prends en pitié un de tes plus fidèles serviteurs. Depuis le jour fatal où l’imprudence d’un machiniste de province me précipita du haut de l’Olympe et me rendit boiteux, cette affreuse déesse qu’on nomme la débine n’a cessé de me poursuivre. J’ai dû dire adieu à la danse, au public, et surtout aux engagements de dix mille francs. Je ne danse plus, et je suis forcé de faire danser les autres ; j’étais dieu, et je suis devenu ménétrier ; je racle des contredanses pour un orchestre de barrière, à trente francs par mois. Heureux encore si cette ressource me restait ; mais l’infâme directeur du Bal d’Idalie vient de faire banqueroute, il s’est enfui en emportant la caisse ! Deux mois d’appointements me sont enlevés ; qu’allons-nous devenir ? »

Ainsi parlait le père Pastourel en se laissant tomber dans son vieux fauteuil ; d’un geste désespéré, il lança son violon sur son lit, et l’instrument rendit un sourd murmure comme pour se plaindre. Pastourel croisa ses bras contre sa poitrine, ramena sur ses genoux les vastes pans de sa redingote, et darda contre le ciel un regard menaçant. Après quelques minutes de cette pantomime antique, il parcourut sa chambre à grands pas ; puis il s’arrêta en disant : « Je casserais bien une croûte.

« Mais, hélas ! je suis sûr qu’il n’y a rien à la maison ; cherche dans tes armoires, malheureux, tu n’y trouveras que le vide ; contemple ton foyer, misérable, il ne contient que des cendres. Et que vont dire Fanny et Irma quand elles rentreront ? J’avais promis de les régaler aujourd’hui d’une tourte aux boulettes et d’un flan au café ; ô espérance folle ! ô bizarrerie de la vie ! ô vengeance du sort ! la tourte court sur la route de la Belgique, et le flan est tombé dans le gouffre du déficit. Après tout, elles feront comme moi, puisque, malgré mes conseils, elles veulent devenir artistes. Pourquoi n’ont-elles pas suivi l’exemple de leur frère, de ce bon Joseph, qui fera, j’en suis sûr, un excellent menuisier, et qui deviendra le soutien de son père ! »

Des pas légers se font entendre à la porte du grenier ; elle s’ouvre, c’est Irma et Fanny qui entrent. Chapeau de paille, tartan, cabas, robe d’indienne frangée de boue, vous les reconnaîtriez entre mille ; ce sont des élèves du cours de danse de l’Opéra ; deux petites filles, à l’œil vif et mobile, à la bouche fine et délicate, charmantes souris qui brûlent de grandir et de montrer dans les coulisses leur museau de rats.

Elles se jettent au cou de leur père ; puis quand elles ont déposé et chapeau, et tartan, et cabas, dans leur chambrette, elles se disent qu’il est temps de mettre le couvert. L’une apporte la nappe, l’autre les assiettes ; en un clin d’œil la table est prête. Fanny a une faim de loup, Irma un appétit violent. — Où avez-vous mis la tourte aux boulettes, bon papa ? — Qu’avez-vous fait du flan, petit père ?

Figurez-vous la situation du pauvre Pastourel ; pour moi, je n’ai pas le courage de vous la dépeindre.

Il fallut bien cependant raconter et la fuite du directeur, et la perte des appointements, et l’absence forcée de comestibles qui en résultait. Quand Pastourel eut achevé ce menu, les deux jeunes filles se regardèrent.

— As-tu encore faim, Fanny ?

— Non, je m’étais trompée ; la faim m’a passé. Et toi, Irma ?

— Ma migraine m’a repris ; il me serait impossible de manger.

Pastourel s’approcha de la fenêtre pour essuyer une larme ; il était sensible, quoique danseur.

Les croisées situées au fond de la cour étaient ouvertes aussi ; l’une était traversée par une guirlande de fleurs artificielles ; à l’autre on voyait flotter du linge qui séchait au soleil : une fleuriste et une blanchisseuse habitaient les modestes mansardes qui regardaient celle de Pastourel. L’heure du repas était arrivée, et les deux ouvrières, assises devant une table proprette, mangeaient du meilleur appétit. À ce spectacle, Pastourel ne put s’empêcher de faire un triste retour sur lui-même. Il appela ses filles.

Fanny appuya sa joue sur l’épaule de son père, et passa son bras autour de son cou ; Irma en fit autant de son côté.

Un poète aurait comparé Pastourel à un vieux cocotier entouré de lianes flexibles ; un peintre se serait arrêté pour dessiner ce groupe, dont nous nous bornons à indiquer la grâce.

— Si tu avais voulu, Fanny, dit le vieux danseur à sa fille en lui montrant la fleuriste, tu serais une ouvrière laborieuse, gagnant de quoi dîner tous les jours, et de quoi acheter une robe de soie pour le dimanche.

En même temps, le père Pastourel soupira.

— Et toi, Irma, continua-t-il, n’envies-tu pas le sort de cette gentille repasseuse ? Elle n’est pas obligée de se contenter d’une migraine pour dîner. Écoutez mes conseils, enfants, pendant qu’il en est temps encore : tous les beaux-arts de la terre ne valent pas un bon métier. Quelle jolie fleuriste tu serais, Fanny ! Et toi, Irma, quelle charmante blanchisseuse ! Vous ne manqueriez pas d’amoureux, j’en suis sûr ; les amoureux deviendraient bien vite des maris ; je jetterais mon violon aux orties, et je ne ferais plus danser que vos enfants sur mes genoux. Pastourel soupira encore.

Irma et Fanny répondirent par une moue à l’allocution paternelle.

— À mon tour, dit Irma, de vous faire remarquer quelque chose. Voyez-vous cette calèche qui entre dans la cour ? une dame en descend ; comme elle est élégante et parée ! Pour elle notre voisine la fleuriste sera trop heureuse de quitter sa table et de laisser son dîner ; elle s’inclinera devant elle, l’accablera de salutations, se fera humble et petite ; tout cela pour qu’elle joigne à sa commande de fleurs un billet pour la représentation de demain. Cette dame, c’est la première danseuse de l’Opéra ; elle gagne trente mille francs par an ; toutes les fois qu’elle danse, on la couvre de bouquets et de bravos. Un jour nous serons comme elle ; nous aurons un équipage ; vous verrez briller sur l’affiche les noms de vos deux filles, mesdemoiselles Pastourel 1re et Pastourel 2me ; vous lirez notre éloge dans les journaux ; vous nous accompagnerez dans une bonne chaise de poste quand nous irons en congé.

— Mais vous n’avez pas seulement débuté, reprit le père, souriant à demi à la perspective qu’Irma venait d’ouvrir devant ses yeux.

Ce fut Fanny qui lui répondit :

— Dans un mois nous ferons partie du corps de ballet, sans compter qu’aujourd’hui même, en me voyant prendre ma leçon, le professeur a dit : « Voilà une pirouette qui avant un an ira à Londres. »

— Le professeur a dit cela ?

— Et il a fait le même compliment à ma sœur ; voyons, petit père, nous reprochez-vous encore d’avoir voulu être artistes comme vous ?

Deux baisers viennent se poser à la fois sur les joues du vieillard.

— Tout cela est fort beau sans doute ; mais en attendant il faut dîner, et comment s’y prendre ? Il me vient une idée.

— Laquelle ? demandèrent à la fois mesdemoiselles Pastourel 1re et Pastourel 2me.

— Heureusement pour vous, mes enfants, vous avez un frère pour lequel la vie d’artiste n’a jamais eu d’attraits ; celui-là aime la tranquillité, la paix, le travail ; il est modeste, laborieux et rangé ; il n’ambitionne ni le vain bruit des applaudissements, ni les éloges des journaux. Je vais le trouver à son atelier, son bourgeois ne refusera pas de lui avancer une petite somme, et Terpsichore dînera aujourd’hui aux frais du rabot.

Les deux sœurs se regardèrent en même temps ; Irma fit un mouvement comme pour parler, mais Fanny la retint. — Qu’allais-tu faire ? dit-elle à sa sœur quand le vieillard fut parti ; il vaut bien mieux qu’il l’apprenne par d’autres que par nous.

Au bout d’une heure, Pastourel était de retour. Il froissait entre ses mains crispées une lettre que le portier lui avait remise, et qu’il n’avait pas même pris la peine de décacheter. La douleur et le désespoir auxquels nous l’avons vu en proie au commencement de cette histoire, ne sont rien auprès de ce qu’il éprouve en ce moment.

— Ô jour funeste ! s’écrie-t-il, jour de deuil et de malédiction ! puisses-tu être le dernier de mes jours ! Je perds à la fois ma place et mon fils ; il ne me reste plus qu’à perdre la vie. Le malheureux s’est engagé dans une troupe ambulante ! Pendant que je le croyais occupé à manier la scie ou le marteau, il désertait l’atelier, il allait prendre des leçons de danse ; il me trompait, le scélérat, il trompait tout le monde ! Le mensonge conduit à tout, cet enfant déshonorera mes cheveux blancs !

Fanny et Irma se mirent aux genoux de leur père, et essayèrent de le calmer.

— Laissez-moi ! continua-t-il en les repoussant ; je lui donne ma malédiction. Mépriser mes avis et s’engager dans une troupe de cabotins ! est-ce là, je vous prie, le début d’un artiste véritable ? Qu’y a-t-il à faire pour un danseur sur des planches nomades ? Quelques misérables entrées dans une obscure bourgade ; tout au plus un pas de deux si l’on s’élève jusqu’à la sous-préfecture.

— Mais ne faut-il pas un commencement à tout ? reprit doucement Fanny. Notre frère ne s’en tiendra pas là ; il nous a dit en nous embrassant : « Je reviendrai bientôt débuter à Paris ; moi aussi, je veux être artiste comme mon père. »

— Toujours la même réponse ! Ingrates filles, non contentes de perdre mon Joseph, vous l’avez aidé dans sa fuite, vous n’avez pas craint de devenir ses complices. Je vous maudirais comme lui, si vous n’étiez à jeun… Y a-t-il longtemps qu’il est parti ?

— Une semaine.

— Reviendra-t-il bientôt ?

— Il nous fera savoir l’époque de son retour.

— Ce n’est pas que je désire le revoir, au moins ; je l’ai pour jamais banni de ma présence ; qu’il ne s’avise pas de mettre les pieds chez moi, je le chasserais.

Au même instant Irma poussa un cri de joie, et remit à son père la lettre que la colère l’avait empêché de lire.

— De Joseph ? dit Pastourel en essayant de cacher sa joie.

— De votre directeur ; lisez.

Le vieux danseur mit ses lunettes et lut.

Monsieur,

Placé, en vertu d’une délibération des actionnaires, à la tête du Bal d’Idalie, j’ai l’honneur de vous informer que les soirées dansantes de cet établissement recommenceront à partir de demain ; vous êtes en conséquence invité à vous rendre à votre poste aux heures accoutumées. La nouvelle entreprise, désireuse de stimuler le zèle des artistes, paiera l’arriéré à bureau ouvert ; il vous suffira de présenter vos titres au siège de l’administration.

Bagnolet, Directeur.


— Voilà un trait qui fait honneur à l’espèce humaine ; ce Bagnolet est un honnête homme qui mérite de prospérer ; mon archet lui est tout dévoué. Puisse Joseph avoir toujours affaire à des directeurs pareils !

— Vous lui pardonnez donc à ce pauvre Joseph ?

— Je vous dirai cela à mon retour, mes enfants ; je vais voir si la caisse est ouverte ; en attendant remettez dans son étui mon bon vieux violon que tout à l’heure j’ai manqué de briser.

— Soyez tranquille, petit père, nous aurons bien soin de lui, à condition que vous ne reprocherez plus à Fanny, à moi, à Joseph, de n’être ni fleuriste, ni blanchisseuse, ni menuisier. Vous nous le promettez, n’est-ce pas ?

— Si je l’oublie, rappelez-moi ce proverbe qui me force à la résignation :


En la maison du ménétrier chacun est danseur.
Grandville Cent Proverbes page67 (cropped)-2.png