Cent Proverbes/11

H. Fournier Éditeur (p. 47-54).

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QUAND VIENT LA GLOIRE
S’EN VA LA MÉMOIRE


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Le 14 août de l’an 1840, M. Jean-François-Claude Perrin, chef de la maison Jean-François Perrin, Dumolard et Cie, était dans un grand trouble et dans un grand émoi. L’honnête manufacturier n’avait pas dormi depuis trois nuits, et, dès l’aurore de cette fameuse journée, sa cuisinière l’avait vu se glisser dans son cabinet, déjà rasé, et portant la cravate blanche des solennités et l’habit noir des cérémonies, C’est que, ce jour-là, la destinée électorale de M. Jean-François-Claude Perrin allait se jouer au jeu du scrutin. Il s’agissait de vaincre ou de mourir ; de rester l’une des unités inscrites au grand livre des vingt-cinq mille adresses, ou d’être député ; de n’être rien ou d’être tout.

Tandis que, pour la vingtième fois, il supputait les listes électorales, marquant à l’encre rouge les noms douteux, un domestique vint lui annoncer à voix basse, en homme qui comprenait toute la gravité des circonstances, que M. Dumolard, son associé, et deux messieurs demandaient à lui parler.

— Mais qu’ils entrent donc ! s’écria le candidat en s’avançant vers la porte. Eh ! c’est mon fidèle Achate, avec Buisson et ce cher Coustou, mes deux appuis dans le collége ! Est-ce à vous à vous faire annoncer ? Je croyais que ma maison était la vôtre.

— Excellent Perrin ! répondit Dumolard ; toujours le même ! Ah ! çà, mon cher associé, vous savez que c’est aujourd’hui que nous triomphons. Je viens de voir nos amis, j’ai réchauffé leur zèle ; nos chances sont excellentes ce matin.

— Les voix portées hier sur M. Bagou se porteront aujourd’hui sur vous, dit M. Coustou.

— Et vous serez nommé à une imposante majorité, s’écria M. Buisson.

— C’est à vous que je devrai mon mandat, dit alors M. Jean-François Perrin en serrant la main à ses amis.

En ce moment, madame Perrin entra chez son mari ; elle était suivie de mademoiselle Alphonsine Perrin, leur unique héritière.

— Eh ! bonjour, ma filleule, s’écria M. Dumolard ; venez vite embrasser votre parrain. Qu’elle est donc jolie, ma filleule ! On la prendrait déjà pour votre sœur, tant elle est embellie, ajouta-t-il en se tournant vers madame Perrin.

— Flatteur, dit la mère en minaudant.

— Ah ! ça, vous n’oubliez pas, reprit M. Dumolard, que vous dînez tous chez moi demain ? Mon neveu y sera ; mon gaillard est en train de finir son stage ; vous le pousserez, monsieur le député.

— Nous en parlerons ce soir ; car si nous dînons chez vous demain, vous dînez tous ici aujourd’hui.

Quelques électeurs entrèrent, et les dames Perrin s’esquivèrent.

— Le neveu Gustave y sera ; as-tu entendu, ma fille ? dit la mère.

— Oui, maman, répondit Alphonsine en baissant les yeux.

La rougeur qui se répandit sur son front révélait tout un secret de famille. Depuis longtemps les deux associés, Perrin et Dumolard, avaient conçu le projet de resserrer leurs liens commerciaux par une plus intime union ; les paroles étaient échangées ; et si les jeunes gens n’en avaient rien appris, il est permis de croire qu’ils l’avaient deviné.

À cinq heures, M. Dumolard entra d’un bond dans le salon de la famille Perrin.

— Victoire ! s’écria-t-il tout essoufflé. La nomination est enlevée à cent vingt-trois voix de majorité.

Ce furent pendant un quart d’heure mille embrassements, après lesquels M. Dumolard partit pour réparer sa toilette, toute ébouriffée par la bataille électorale. Mais, quand il revint avec son neveu Gustave, M. Perrin n’était plus au logis. Pendant l’absence de M. Dumolard, une lettre était arrivée en croupe d’un cuirassier ; cette lettre, émanée du sous-secrétariat du ministère de l’intérieur, invitait M. Perrin à passer sur le champ chez l’honorable chef de cette importante partie du service ; M. Perrin, à qui sa nouvelle position créait de nouveaux devoirs, n’avait pas cru pouvoir se dispenser de cette visite.

— Mais que contenait donc de si pressant ce billet ministériel ? demanda M. Dumolard déjà effarouché.

— Mon Dieu ! si je m’en souviens bien, reprit madame Perrin, le dernier paragraphe était à peu près conçu en ces termes : « Vous avez tracé, pour le quartier des Bourdonnais, un plan d’alignement qu’on dit fort ingénieux. Tout ce qui peut contribuer à l’assainissement de Paris m’intéresse à un haut degré. L’administration supérieure, qui s’occupe d’un plan général, serait heureuse de connaître celui qui a fait le sujet de vos études. Je vous attends ce soir chez moi à six heures ; nous causerons de son opportunité en dînant. Pas de refus ; c’est une affaire de service. »

— Et mon ami Perrin a accepté ? s’écria M. Dumolard.

— Sans doute. Ainsi que mon mari l’a dit lui-même, il se doit tout entier à ses commettants.

M. Dumolard ne répondit pas ; mais le dîner n’eut pas la gaité que promettait la suite d’une première victoire.

Le lendemain, M. Jean-François-Claude Perrin s’enferma seul dans son cabinet ; sa porte fut condamnée. À ceux qui venaient le demander le domestique répondait toujours que le député était en affaire. Or, cette affaire, qui prenait tout le temps de M. Perrin, n’était autre chose que l’élaboration du fameux plan d’alignement du quartier des Bourdonnais.

La veille, M. le sous-secrétaire d’État avait dit au nouvel élu, après avoir écouté les indications de son projet : « Monsieur Perrin, il y a des architectes qui seraient fiers de votre idée, et j’ai souvent demandé au ministre le ruban de la Légion-d’Honneur en faveur de gens qui avaient fait moins que vous pour le bien du pays. »

Vers midi, un cabriolet de place amena M. Dumolard devant la porte de la maison de la rue des Bourdonnais ; au même instant, un hussard, lancé au grand trot, passa sous la porte cochère, et remit au concierge un pli scellé de cire rouge. Le pli et M. Dumolard parvinrent ensemble dans l’appartement de M. Perrin ; mais le papier entra avant l’ami. Alors qu’il s’apprêtait à frapper au cabinet de son associé, M. Dumolard eut la mortification d’entendre celui-ci crier à son domestique : — Étienne, je n’y suis pour personne ; pour personne, comprenez-vous ?

M. Dumolard tourna les talons, et dégringola les degrés. Au même instant M. Perrin passa chez madame Perrin, le pli ouvert à la main. On éloigna les femmes de chambre, et une conférence conjugale s’ouvrit.

— Ma chère amie, dit le député d’un air joyeux, apprêtez votre plus gracieuse toilette ; nous assistons au concert que Son Excellence le ministre de l’intérieur donne ce soir.

— Ce soir ?

— Ce soir même, en famille.

— Mais, mon ami, nous sommes invités chez M. Dumolard, et nous avons promis.

— Sans doute ; mais je ne saurais vous répéter trop souvent ce que je vous ai déjà dit : je me dois à mes commettants. M. Dumolard soupe à huit heures ; qui est-ce qui soupe à cette heure aujourd’hui ? Un homme politique doit faire passer les affaires du pays avant ses plaisirs. Ce soir, pendant le concert, le ministre veut m’entretenir de mon projet. Vous le voyez, je ne puis pas me dispenser de me rendre à cette invitation. D’ailleurs, je viens de répondre à M. le sous-secrétaire ; il a ma parole.

— Alphonsine doit-elle nous accompagner ?

— Certainement. La femme du sous-secrétaire d’État veut absolument la conduire demain à l’Opéra, dans sa loge. Elle l’a vue une fois, et notre fille lui a plu au-delà de toute expression. « Si j’étais homme, m’a-t-elle dit, je ne voudrais pas d’autre femme. » En parlant ainsi, son regard s’est dirigé vers un de ses cousins, maître des requêtes au conseil d’État, M. de Cerny.

Ici la conversation fit un détour, et la communauté pesa les espérances qu’elle pouvait asseoir sur ce regard. Un post-scriptum de la lettre d’invitation, portant que M. de Cerny se rappelait au souvenir de l’honorable député, donna fort à réfléchir à M. et à madame Perrin ; et il fut décidé, à l’unanimité des voix, qu’Alphonsine serait bien plus heureuse sous le nom de madame de Cerny que sous le nom de madame Dumolard.

On fit appeler mademoiselle Alphonsine, et la nouvelle du concert lui fut annoncée ; les apprêts d’une toilette ministérielle réclamaient tout son temps et tous ses soins. Alphonsine battit des mains d’abord, puis le souvenir du dîner chez M. Dumolard lui traversa l’esprit.

— Mais l’invitation de mon parrain ? fit-elle observer.

— Ma chère fille, répondit M. Perrin, il faut savoir se soumettre aux circonstances. Je suis député, et je me dois à mon pays ; ce concert est une affaire. Et puis, ne vous l’ai-je pas dit ? je dois prendre jour avec Son Excellence pour présenter au Roi mon projet d’assainissement.

— Au Roi ! répétèrent les deux femmes ensemble.

— Oui, à Sa Majesté qui a bien voulu me faire féliciter sur l’excellence de mes idées. Nous serons portés, l’an prochain, sur les listes d’invitation aux bals de la cour.

À ces dernières paroles, madame et mademoiselle Perrin tressaillirent.

— Nous irons aux bals de la cour ! s’écria Alphonsine.

— J’en ai la promesse, dit M. Perrin d’un ton parlementaire. Ah ! ce sont de beaux bals ! On y rencontre les gens les plus distingués, ceux parmi lesquels je prétends te choisir un mari, ma fille.

Alphonsine rougit ; mais cette fois elle ne pensait plus à Gustave.

M. Buisson, qui demeurait à l’étage au-dessus, et qui était du dîner Dumolard, vint, sur ces entrefaites, s’informer si la famille Perrin était prête. Il insistait pour entrer.

— Mais c’est une tyrannie ! s’écria M. Perrin ; parce qu’on a bien voulu s’aider de leur concours pour emporter l’élection d’assaut, ces gens-là se croient tout permis. On n’est plus libre chez soi ! Dites à M. Buisson qu’il parte seul ; nous n’irons pas.

Après que M. Buisson se fut éloigné tout étourdi, M. Perrin se tourna vers sa femme et sa fille :

— Allez et hâtez-vous ; l’exactitude est la politesse des députés.

M. Buisson arriva, contrit et confus, chez M. Dumolard, qui déjà s’impatientait. À la première parole de son invité, M. Dumolard fronça le sourcil. — C’est impossible, dit-il.

Presque aussitôt, un domestique lui remit une lettre où M. et madame Perrin s’excusaient en trois lignes de ne pouvoir se rendre à son dîner. Le ministre les attendait, disaient-ils.

— Tiens, lis ! s’écria M. Dumolard en passant le billet à son neveu.

— C’est inutile, répliqua Gustave, j’en devine le contenu ; en voici la traduction libre :


QUAND VIENT LA GLOIRE, S’EN VA LA MÉMOIRE
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