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Ceci tuera cela !

La RevueTome CXVIII (p. 513-518).

Ceci tuera cela !



On n’aura raison du cabaret qu’en le remplaçant, qu’en suscitant en face de lui un établissement plus puissant que lui.

Pourquoi ?… Parce que le cabaret répond à un besoin. Mon Dieu ! avouons-le donc, et si c’est là un blasphème par rapport aux « convenances », eh bien ! blasphémons les convenances. Mais ne supprimons plus dans nos raisonnements et nos tâtonnements, l’élément essentiel et fondamental du problème ce qui équivaudrait à le rendre insoluble.

De façon générale, l’homme ne va chercher au cabaret ni l’ivresse ni la distraction. Il y va, d’instinct, inconsciemment chercher le « dételage ».

Dételer est une nécessité physique pour tout travailleur. Tout effort puise dans le dételage la possibilité de son renouvellement.

Le dételage humain, pour être complet, exige trois choses : un changement de lieu, un changement d’attitude, un changement de préoccupation. On ne dételle pas efficacement dans l’endroit où l’on vient de travailler, ni en gardant la position et en continuant d’accomplir les gestes du travail. Les gens riches qui trouvent à leur « cercle », l’occasion d’un dételage des plus effectifs, précisément parce qu’il est absolu, devraient savoir cela. À la réflexion, ils se sentiraient moins sévères pour le prolétaire qui fréquente le cabaret… d’autant que certains d’entre eux s’adonnent au jeu et en subissent l’envoûtement tout comme l’autre subit l’envoûtement de l’alcool auquel il s’est peu à peu laissé entraîner. Et les premiers ne sont pas toujours les plus excusables.

Mais il ne convient pas de s’attarder sur ces comparaisons épineuses. Aussi bien le nombre de ceux qui admettent la nécessité de remplacer le cabaret est sans doute assez grand déjà pour que l’on se contente de faire appel, à eux en négligeant pour le moment l’opinion des autres.

Le but de cet article n’est point la défense d’une thèse, mais la recherche d’un remède. Par quoi remplacer le cabaret ?

On a proposé le café de tempérance, le cercle ouvrier, l’université populaire, la « maison sociale » que sais-je ?… Les formules n’ont pas manqué et quelques-unes ont donné lieu à des tentatives intéressantes. Il serait injuste de dire que ces tentatives ont abouti à une faillite totale, mais pourtant on doit reconnaître qu’aucune n’a réussi. À y regarder de près, on constate que ces échecs successifs sont dus à une même cause : l’absence de liberté. Nulle part le travailleur ne s’est senti libre. Il a toujours pensé qu’une emprise cherchait à s’exercer sur lui au nom de la religion, de la société, du patron, que des intérêts ou des arrières-pensées rodaient autour de lui. Il ne s’est pas livré et il est retourné au cabaret parce que c’était décidément le seul endroit où l’on goûte un repos indépendant et où l’on se « dételle » soi-même à son gré.

Ces institutions issues de bonnes volontés indéniables sinon adroitement exprimées furent des nouveautés dans l’histoire de la civilisation. Du moins elles semblent telles, car depuis qu’on a découvert une trousse de chirurgien à Pompéï et des vestiges d’ascenseurs dans le palais des Césars, il convient d’affirmer prudemment en matière de nouveautés… En tous cas, dans le passé que nous connaissons, n’y aurait-il aucune institution utilisable dans la lutte contre l’alcoolisme ?

Mais si, il y en a une ; c’est le gymnase antique, le gymnase grec.

Et voilà deux images également évincées, lecteurs, qui vont tout de suite jaillir dans vos esprits. Les uns, parmi vous, apercevront des trapèzes, des barres fixes, des cordes lisses tout l’attirail de notre gymnastique moderne. Les autres évoqueront dans l’azur ensoleillé de beaux portiques marmoréens, des colonnades, des eaux jaillissantes et le philosophe en vogue haranguant les jeunes hommes entre deux passes de luttes. Chassez ces visions.

Athènes et les grandes villes qui s’inspirèrent d’elles, ne furent pas seules à posséder des gymnases. Les bourgades en eurent aussi, mais sans portiques marmoréens ni philosophe en vogue. Ces gymnases modestes n’en furent pas moins des centres de vie sociale, des foyers d’action collective parce qu’un quadruple culte, une quadruple aspiration les maintinrent vibrants et fécondèrent leur influence : l’art, l’hygiène, le sport, l’instruction.

L’art, l’hygiène, le sport, l’instruction : rapprochement lumineux, assises profondes de l’hellénisme et, derrière l’hellénisme, de toutes les civilisations complètes. Qu’y a-t-il là qui soit étranger à nos conditions actuelles d’existence, à nos besoins présents ? Et pourquoi, dans des conditions conformes aux facilités et aux difficultés modernes, ne tenterions-nous pas la réapplication de principes si aptes au progrès ?

Seulement, ne perdons jamais de vue ceci ; il va s’agir de collectivités déjà obérées, de municipalités justement soucieuses des deniers publics et pour lesquelles ces grands mots sembleront inquiétants et lointains. Il faut donc préciser et limiter. Ce serait une erreur capitale que de prendre l’œuvre par le haut, de tracer un plan vaste, luxueux et de le restreindre ensuite de degré en degré pour le rendre applicable aux cas les plus modestes. Nous devons procéder à l’inverse : avoir en vue les petites villes, bourgs, chefs-lieux de canton, gros villages et concevoir un type à leur portée, proportionné à leurs ressources et à leur esprit d’initiative qui est faible ; il sera toujours facile d’amplifier selon les circonstances les données initiales.

L’art populaire par excellence, c’est le chant choral. Un quatuor vocal, et le voilà en germe dans le sol. Un double quatuor vocal, et la conquête est complète. Au-delà, c’est le cœur proprement dit. Est-il donc difficile de trouver quatre chanteurs de bonne volonté ?… Non certes. Ce qui manque ce ne sont pas les voix, c’est le répertoire. Car enfin les gens ne s’assembleront point pour entendre chanter Au clair de la lune ou la Casquette du père Bugeaud fut-ce à deux parties : or, la France qui l’ignore possède un admirable répertoire pour le chant choral ; graves et légères, tristes et plaisantes, simples et complexes, les harmonies nationales forment accumulées un trésor plusieurs fois séculaire d’où est prête à s’envoler toute la dynamique des émotions, des enthousiasmes créateurs, des apaisements et des joies salutaires que recèle en son sein la musique, cette divine compagne des hommes. Bien peu de ruraux — disons le mot : bien peu de rustres — restèrent insensibles à la troublante poésie du Chant de Crépuscule de César Frank s’envolant dans la grande paix des soirs d’été. Et si je cite ce morceau, c’est à cause du nom de son auteur. Le chant du crépuscule est d’une grandeur si simple, que des villageois l’ont appris en quelques heures. Même l’art compliqué des auteurs modernes est utilisable en certaines de ses parties.

Il s’agit donc de dresser le répertoire. En 1906, le Comité International olympique ayant assemblé à Paris un Congrès en vue d’examiner le rapprochement possible des Arts, des Lettres et des Sports amorça cette œuvre bienfaisante. Il n’y a qu’à continuer dans la voie ouverte par ce congrès qui se tint dans le foyer de la Comédie Française et auquel plus d’un parmi nos artistes se souvient, sans doute, d’avoir participé.

Paulo minora canamus. L’hygiène démocratique a trouvé sa formule : le bain-douche. Le bain-douche est d’origine française, mais il nous est revenu de l’étranger ainsi qu’il est d’usage assez volontiers pour les inventions ou découvertes faites par des Français. De louables efforts ont été tentés pour sa diffusion notamment par M. Charles Cazalet et ses amis. On était arrivé dans certaines villes du sud-ouest à créer des sociétés qui pouvaient, si je ne m’abuse, donner le bain-douche à 0 fr. 10 avec savon ou 0 fr. 15 avec savon et linge et distribuaient à leurs actionnaires 3 1/2 et 4 pour 100 de dividendes ! J’ai vu de ces établissements populaires fonctionner avec un minimum de frais après avoir été installés avec un minimum de dépenses. Il me souvient d’autre part qu’à Berne en 1903, le colonel de Leys me faisant visiter ses casernes me dit que le crédit demandé par lui pour l’installation de bains-douches lui ayant été refusé, les soldats s’étaient ingéniés à les installer eux-mêmes avec une somme de deux cents francs que leur chef leur avait donnée de sa poche. Naturellement, aujourd’hui que le bain-douche se popularise quelque peu, les architectes ont trouvé moyen d’en rendre l’aménagement dispendieux. On ne peut leur en vouloir ; c’est leur métier. Il n’en reste pas moins qu’en écartant les carreaux de faïence et les nickelages, le bain-douche est le lavage à l’eau chaude de beaucoup le plus économique à établir en même temps que le plus simple à faire fonctionner et le plus sain et efficace dans ses résultats. Il n’est si petite bourgade qui ne puisse s’en payer le luxe.

La popularisation des sports ne coûtera pas cher non plus à opérer, du jour où on la recherchera en dehors de la pédanterie des méthodes. Ici ce qui handicape le progrès, le retarde et finalement l’arrête, ce sont les beaux principes. Pour faire du sport, il faut avoir envie d’en faire ; c’est là le premier élément et voici les suivants : un terrain, un abri, du matériel, un instructeur. Que si vous voulez un grand terrain aplani et roulé, du matériel abondant et de choix, des salles closes et chauffées, un instructeur enfin diplômé ou ex-champion, il va de soi que vous courez risque de ne rien avoir du tout comme ce pêcheur des conteurs allemands lequel, protégé par une barbue enchantée, la lassa par ses exigences et perdit toute chance d’améliorer définitivement sa position.

Un terrain ? Cela n’est pas introuvable. Sans doute, si ce terrain par sa nature et ses dimensions permet de jouer au foot-ball, ce sera tant mieux ; mais parce que le foot-ball y demeurerait impraticable, ce ne serait point une raison pour n’y rien faire d’autre. On peut toujours y courir, y sauter, y édifier quelques rustiques appareils de gymnastique. L’abri-modèle sera fourni par un hangar fermé de trois côtés et que tout menuisier bien dirigé saura transformer en un gymnase rudimentaire. Le matériel exigé pour un grand nombre de sports est des plus simples, chacun devant bien entendu posséder les vêtements nécessaires ; ces vêtements deviennent de plus en plus embryonnaires d’ailleurs à mesure que se répand l’habitude si salutaire de travailler la peau nue. L’exercice le plus compliqué à cet égard est l’escrime. Pourtant, une demi-douzaine d’armes et quatre masques suffiraient à la mise en train d’une bonne douzaine d’escrimeurs.

La question de l’instructeur apparaît plus délicate. On ne saurait improviser l’instruction, car si l’homme se perfectionne lui-même en enseignant, ce n’est pourtant qu’à condition d’avoir passé par quelque apprentissage préalable. Le professeur, oui ; mais le camarade promu au rang de moniteur ?… Chose étrange, on a essayé de l’enseignement mutuel en bien des cas où il constituait une innovation redoutable et vouée à l’insuccès et on a négligé d’y recourir sur le terrain où il semble le plus propre à rendre des services, celui de la culture physique car là le désir d’apprendre peut à la rigueur tenir lieu de savoir.

Hérésie, hérésie ! vont s’écrier les nombreux adeptes de l’« éducation scientifique ». Laissons clamer. Les théories sont belles mais, en ce temps-ci, il n’y a que les réalisations qui valent.

Je pense que parmi les personnes qui ont bien voulu me suivre jusqu’à ce point, il en est beaucoup qui trouveront inutile d’aller au-delà. Ce trépied leur paraîtra suffisant, le chant choral, le bain-douche, l’exercice musculaire, voilà qui s’accorde et se complète ; voilà de quoi constituer d’honnêtes réunions, un centre excellent de perfectionnement humain. À quoi bon ouvrir une porte sur les espaces indéfinis de la culture mentale ? On enseignait dans le gymnase grec ?… C’est possible, encore que nous ne sachions pas à quel degré cette pratique s’est généralisée. En tous cas, l’enseignement qu’on y donnait ne s’étendait guère. Des matières à envisager dont disposait l’antiquité, on en avait vite fait le tour. Nous autres au contraire, nous sommes en face de matières sans cesse accrues. Comment faire un choix dans cette richesse, si grande déjà qu’elle en devient pesante et que le classement même s’en opère avec difficulté ?

Ces objections sont justes. Mais elles ne me convainquent pas. Je persiste à croire, le principe de l’enseignement indispensable à l’équilibre du gymnase antique auquel nous cherchons à emprunter de nouveau ses moyens d’action. Et cet enseignement, je prétends le limiter très nettement en faisant un choix dans le patrimoine pédagogique moderne, si vaste soit-il.

Les études historiques seront ici à leur place. L’histoire tiendrait de la sorte dans le gymnase moderne la place que la philosophie occupait dans le gymnase antique. « L’histoire lit-on dans le préambule d’un livre qui paraît en ce moment[1] — l’histoire est, pour les démocraties, un indispensable talisman, la source par excellence de la sagesse politique et du contrôle efficace. S’il est exact que la propriété enseigne la prudence à l’individu, cela n’est pas moins vrai des collectivités. Or, la démocratie française est une vaste collectivité, héritière d’un passé monumental dont elle se trouve à la fin bénéficiaire et responsable. Qu’attendre d’elle si elle ne connaît point ce passé ou n’en connaît que des périodes incidentes, des morceaux détachés, des fragments anecdotiques ? »

Cet enseignement historique n’a point encore les manuels qui conviennent, mais on les lui fait. Par le rappel des grands anniversaires, par la culture des souvenirs locaux, avec le concours des instituteurs, des professeurs et des publicistes de la région, avec celui des conférenciers de passage, on peut le mettre debout plus aisément qu’il n’y paraît et l’incruster dans le « gymnase » restauré.

Voilà donc le plan : provoquer au sein de cette cellule sociale qu’est la commune, la création d’un lien, où sous des formes simples et n’entraînant point à de grandes dépenses voisineront le chant choral, le bain-douche, les études historiques, l’exercice sportif — et où fréquenteront la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse — les uns pour agir, les autres pour voir et entendre, tous pour sentir et comprendre. De petits moyens en somme, mis au service de hautes visées, d’humbles formules appelées à déclancher de grands mouvements. Et c’est précisément dans ce contraste entre le départ et l’arrivée, entre l’effort et le résultat que s’affirmerait à mon sens, l’aspect pratique de l’entreprise à tenter.

Il n’y a pas qu’en géographie que des sources peu abondantes mais résolues se muent en fleuves impétueux, simplement parce qu’elles ont choisi dans l’entrelacement des vallées diverses, la direction opportune et le terrain propice.

Pierre de Coubertin.

  1. Anniversaires historiques à célébrer entre bons Français, par MM. Laudet, Batiffol, Lacour-Gayet, Aulard, Étienne Lamy, Camille Jullian, Frédéric Masson, Émile Boutroux, etc… 1 vol. Delagrave, Paris 1916.