Ouvrir le menu principal
Calmann Lévy (p. 325--).



CE QUE DIT LE RUISSEAU




J’étais fatigué quand je m’arrêtai au bord du ruisseau babillard.

La nymphe qui est de ma connaissance, vu que je la rencontre souvent dans la forêt et dans la montagne, vint à moi toute courroucée.

— Que fais-tu si près de ma source, et d’où te vient cette hardiesse d’écouter des choses qui ne sont pas dites pour toi ?

— Je ne connais pas la langue des ruisseaux, ma belle amie ; je ne répéterai donc pas…

— Je ne m’y fie point. Vous autres rêveurs, vous êtes d’une insupportable curiosité. Vous vous piquez de deviner nos secrets, et vous les traduisez à tort et à travers. Va-t’en t tu n’as que faire dans mon jardin et dans ma prairie.

— Souffre-moi ici un instant ; je suis las, et ton ravin sauvage est plus beau que toutes les œuvres de l’homme.

— Prends garde ! dit-elle encore, vos fadeurs poétiques ne me touchent guère, et je t’avertis que, si tu t’obstines, tu pourras bien t’en repentir. La grondeuse vision disparut, et, moi, ne la jugeant point méchante, je restai sur ses terres sans souci ni bravade.

Il faut vous dire qu’il eût été difficile de rencontrer un plus joli ruisselet. Mince comme un fuseau et clair comme un diamant, il apparaissait tout à coup, sortant des buissons, dans une superbe touffe de primevères, et, se laissant tomber tout droit de roche en roche, il se cachait sous une pierre moussue, doucement inclinée, d’où il sortait en bouillonnant, et s’en allait vite frissonner sur un lit de sable fin qui le portait sans bruit dans la belle rivière.

Car c’est peut-être la plus belle rivière du monde que la Creuse au mois d’avril en cet endroit-là. Elle dessine de grandes courbes immobiles et transparentes dans de hautes coupures taillées en amphithéâtre et tapissées de l’éternelle verdure des buis. De loin en loin, elle rencontre des blocs et des gradins de rochers noirs et tranchants, où elle mugit et se précipite. Là où j’étais, elle ne disait mot, et sa grande clameur perdue ne m’empêchait pas d’entendre le babil de la petite source.

De beaux chênes occupés à développer et à déplier lentement au soleil leurs jeunes feuilles encore gommeuses et encore plus roses que vertes donnaient déjà un clair ombrage. Les gazons étaient littéralement semés de pâquerettes, de violettes blanches et bleues, de scilles, de saxifrages et de jacinthes. Dans le lit du ruisseau, la cardamine des prés attirait les charmants papillons aurore qui portent son nom. Partout, sur les âpres rochers granitiques, le lierre dessinait de mystérieuses arabesques, et les grands cerisiers sauvages tout en fleurs semaient de leur neige légère les petits méandres de l’eau courante.

Mais, au fait, que disait-il ce ruisseau jaseur, si gai, si pressé, si sémillant dans son lit de mousse et de cresson ? Il se souciait fort peu d’être écouté, lui, et il n’était point au pouvoir de sa nymphe jalouse de le faire taire un seul instant, eût-on récité à côté de lui les plus beaux discours. Il avait bien d’autres affaires} il tombait, tombait ; il courait, courait, mais surtout, et il me sembla que c’était là son affaire de prédilection, il parlait, parlait ; il ne déparlait pas.

— Bah ! me dit Lothario, qui était venu me rejoindre et qui me surprit aux écoutes, il résonne, il gazouille, il murmure, comme disent les romances ; mais il ne parle pas, va ! Tu peux donner carrière à ton imagination ; mais, moi, je te jure qu’il ne dit rien du tout.

Je n’osai point confier à Lothario l’apparition de la nymphe ; je craignais qu’il ne se moquât de moi. Il voyageait en naturaliste, et l’étude des choses réelles était aussi le but de ma promenade ; mais il ne dépendait pas de moi de n’être pas visité et interpellé de temps en temps par les esprits fantastiques qui ne lâchent guère un pauvre diable de poëte.

— Je te jure aussi, moi, lui dis-je, que ce ruisseau ne chante pas au hasard. Nous sommes des sourds qui voulons faire les esprits forts, et nous parlons des voix de la nature comme les aveugles des couleurs. Si nous avions un peu d’intelligence et beaucoup de patience, nous finirions par comprendre ce que dit ce filet d’eau.

— Attends ! reprit Lothario ; veux-tu que je lui fasse dire tout autre chose que ce que tu crois entendre ? Je conviens avec toi qu’il a une très-jolie voix, et qu’il a l’air d’articuler des syllabes assez variées ; mais je vais soulever cette grosse pierre, déranger les cailloux qu’elle nous cache, et tu verras que ton ruisseau perdra la voix ou chantera un tout autre motif.

— Cette proposition me remplit d’horreur, m’écriai-je, et je te défends de toucher à cette voix !

— Imbécile ! reprit Lothario, un instrument n’est pas une voix. Tu prends une cause pour un effet.

— Imbécile toi-même ! lui dis-je. Veux-tu que j’ouvre ton larynx et que j’en arrache les organes du son, ou que je brise tes dents, que je supprime ta langue, et que je te réduise à ne plus produire que d’affreuses grimaces ou de sourds grognements pour tout langage ? Qu’aurai-je fait, alors ? J’aurai détruit en toi le plus bel instrument de la création et l’effet avec la cause, la cause avec l’effet, le verbe, le logos, le dieu qui se manifeste par la bouche de l’homme.

— Calme-toi, reprit Lothario. En vérité, mon pauvre Théodore, tu bats, aujourd’hui particulièrement, la campagne, et je veux te prouver ta sottise.

Il s’assit sur la mousse et parla ainsi :

— Il n’y a pas seulement dans la création terrestre, qui est, j’en conviens, une œuvre d’intelligence divine, des causes et des effets. Il y a un troisième élément d’harmonie, ou plutôt il y a l’harmonie elle-même, c’est-à-dire le rapport entre l’effet et la cause. Prenons une lyre et supposons qu’elle puisse être la cause des sons qu’elle produit. Prenons aussi les sons produits pour l’effet de cette cause. Il n’en est pas moins vrai que, sans la main de l’artiste qui fait vibrer les cordes, la lyre est muette, et la cause qui ne peut produire aucun effet n’est plus une cause. Les sons ne peuvent jamais être qu’un effet, ou, pour mieux parler, une conséquence de l’ébranlement des cordes. Ils ne peuvent donc se passer de l’impulsion de l’instrument, mais l’instrument seul ne les produit pas. Dis-moi dès lors laquelle, de ta main ou de ta lyre, est la véritable cause ?

— Où veux-tu en venir avec ce pédantisme de lieux communs ?

— À ceci, qu’un instrument peut parler jusqu’à un certain point sous la main de l’homme, vu que la musique peut exprimer des sentiments, évoquer des images, être enfin l’expression d’un certain ordre de pensées, bien qu’elle ait besoin des paroles pour être un langage véritablement défini ; mais que le prétendu langage de ton ruisseau, n’étant produit que par la rencontre et la combinaison fortuite de quelques cailloux et par la sonorité d’une roche creuse, n’est ni de la musique ni de la parole, et doit être assimilé à un simple bruit.

— Je te déclare, Lothario, que je ne suis nullement satisfait de ta comparaison. Je t’accorde que la roche creuse et les cailloux fortuitement disposés en instrument n’établissent ici qu’une cause muette par elle-même ; mais le ruisseau arrive et traverse les organes de cet instrument. C’est donc lui, la main de l’artiste qui confie à l’air l’émission de ce qu’on appelle les ondes sonores. C’est donc lui, la cause qui le fait parler.

— Soit, s’écria en riant Lothario : c’est le ruisseau qui fait vibrer l’instrument absolument comme le vent fait vibrer la harpe éolienne ; mais depuis quand une vibration est-elle un langage ?

— Malheureux ! tu ne l’as donc jamais écouté, le chant de la harpe éolienne, ou seulement celui de la girouette ?

— Si tu veux appeler cela du chant, alors le chant n’est qu’un bruit, et il n’y a de véritable langage que dans la parole.

— Non, attends ! Je ne dis pas cela. Le vrai chant est un langage, l’expression d’un certain ordre de sentiments et de pensées, tu l’as dit, et je le reconnais ; mais n’y a-t-il de langage et de chant que chez l’homme ? Crois-tu que le rossignol ?… Écoute ! le voilà qui couvre le babil du ruisseau, et qui remplit de sa passion et de sa fantaisie la nature enivrée. Écoute ces abeilles ; regarde deviser (et raisonner à coup sûr) ces laborieuses fourmis dont la faible voix ne peut parvenir à nos oreilles, mais dont le travail d’association nous étonne. Vois ici agir et folâtrer sur l’eau tous ces petits êtres que nous n’avons pas le droit de supposer muets parce que nos sens ne sont pas assez parfaits pour les entendre ! N’ont-ils pas un langage complet, relativement aux besoins de leur nature ?

— D’accord, répondit Lothario ; mais, si tu confonds maintenant le langage des animaux avec celui des choses, tu confonds les êtres avec la matière inanimée, et il n’y a plus moyen de causer avec un fou.

— Patience donc ! Les plantes ne sont-elles pas aussi des êtres ? Les crois-tu dépourvues de sensibilité et de volonté ?

— Non. Elles ont aussi leurs manifestations, tout à fait mystérieuses pour nous ; mais elle les ont parce qu’elles doivent les avoir, et elles doivent les avoir parce qu’elles sont, sur un échelon particulier, des êtres organisés. Si tu me disais : « Je vais écouter le ramage des fleurs, » je te répondrais que je te sais capable de tout ; mais je ne verrais là que l’exagération poétique d’une déduction assez fondée, tandis que, devant ta prétention de surprendre le langage d’un ruisseau, je te salue comme le plus grand fou que la manie littéraire ait jamais produit.

— Il ne s’agit pas ici de littérature

— Si fait ! C’est la fantaisie descriptive qui vous jette dans ces aberrations. Vous confondez tout dans vos vagues peintures, et vous prétendez nous faire croire que vous surprenez dans la nature certains secrets ultra-panthéistiques dont la nature a horreur et dont la logique a pitié.

J’allais me justifier, mais Lothario ne voulut pas m’écouter davantage. Une libellule qui passait lui parut pour le moment plus intéressante que ma conversation, et il s’éloigna à sa poursuite. Je restai fort consterné , car il avait ébranlé en moi des notions vagues, je l’avoue, mais qui ne m’en sont pas moins chères. Je savais bien ne pas mériter le reproche de vouloir sacrifier le vrai à la fantaisie littéraire. La notion poétique qui ne vous surprend pas comme une impérieuse révélation n’est pas la poésie, et, si on la cherche trop, elle vous fuit ; mais je pensais que cette révélation devait être écoutée comme une voix de la nature elle-même, et la réprimande de Lothario me faisait craindre d’avoir pris mes propres hallucinations pour le langage de la Divinité.

— Qui sait en effet, me disais-je, si tu n’es pas fou de chercher à pénétrer dans la région de l’indiscernable ? N’est-ce pas à cette vaine fantaisie que tu sacrifies sans remords tant d’heures contemplatives qui pourraient être consacrées à ton instruction ? La réalité, dans ce qu’elle met à la portée de tes recherches et de tes hypothèses, n’est-elle pas assez grande ? N’est-elle pas précisément d’une étendue et d’une profondeur qui t’écrasent, et ne vois-tu pas que ta courte vie s’écoulera comme ce ruisseau que l’été va tarir, sans que tu aies seulement franchi le parvis du sanctuaire des sciences naturelles ? Que cherches-tu dans les longues rêveries où tu t’absorbes, inerte comme une pierre sous le froid regard de la lune, passif comme l’arbre que la brise caresse ou que l’orage tourmente ? Que crois-tu pouvoir entendre dans ces confuses sonorités, dans ces intraduisibles harmonies dont tu ferais mieux de démêler les causes positives et de déterminer les effets avec précision, comme fait Lothario ?

Une petite voix se prit à rire dans les buissons, et j’entendis la nymphe qui se moquait de moi.

— Cherche, va ! disait-elle, cherche ce qui se dit dans l’eau, dans le vent, dans le sable ou dans la nuée ! Ton ami l’a trouvé, lui ; il ne se dit rien du tout ! Les êtres seuls sont doués de la parole, et moi, je ne suis rien, je suis muette, muette ; je suis une cause sans effet et un effet sans cause, comme ma roche et comme mon ruisseau !

Et il me sembla que le ruisseau et sa grosse pierre répétaient à satiété : Nous sommes muets, muets ! N’entends-tu pas que nous sommes muets ?… et qu’ils accompagnaient ces mots d’un perpétuel petit éclat de rire.

— Dites ce que vous voudrez et riez tout à votre aise ! m’écriai-je impatienté ; vous ne pouvez pas me prouver que vous dites ce que je crois entendre : donc, vous n’êtes que des illusions, et je vous souhaite le bonsoir !

Et j’allais ramasser mon sac et mon bâton pour m’en aller ; mais je ne pus faire un mouvement, et je reconnus avec stupeur que j’étais enchaîné là par une force magique.

— Mon petit ami, reprit alors la nymphe invisible, il ne t’est pas possible de prouver que c’est moi qui te rends immobile ; donc, tu ne l’es pas : lève-toi donc, et va-t’en !

Mais je ne pouvais m’en aller, et je me plaignis de l’ironie et de la cruauté de la magicienne.

— Allons, dit-elle, j’ai pitié de toi ; je te rendrai ta liberté quand tu auras compris ce que dit le ruisseau. Tu Tas voulu, tu t’es obstiné. Tu as prétendu qu’avec un peu d’intelligence et beaucoup de patience, on en viendrait à bout : essaye ! Dès que la vraie parole se formulera dans ton esprit, tu n’auras pas besoin de m’en faire part. La vérité te délivrera toute seule et sans mon aide, puisqu’elle sera en toi.

— Par pitié, m’écriai-je, ne mets pas à ma liberté cette condition que j’aime mieux reconnaître impossible ! Je resterais là cent ans, que je ne trouverais peut-être que des chimères !

— Alors, renonce à la poésie et jure que tu ne chercheras plus rien en dehors de la science. Jure de ne plus écouter que le langage des êtres qui savent formuler leurs besoins, leurs sentiments ou leurs idées. Allons, jure !

— J’aime mieux chercher, répondis-je en me grattant l’oreille.

— À ton aise ! reprit-elle ; mais je te retire aussi la parole, car je ne veux pas que tu ennuies mon ruisseau par de sottes questions.

Je restai seul, muet, paralysé, et, sauf l’âme, tout semblait mort en moi.

Cette situation n’ayant rien d’agréable ni de rassurant, je résolus de sonder le problème, dussé-je n’en jamais sortir, pour conjurer du moins l’ennui de ma captivité.

En ce moment, chose bizarre, je me sentis tout à coup devenir fort sceptique.

— Je sais fort bien, me disais-je, que je n’ai ni vu ni entendu la nymphe, qu’elle n’existe pas, et que, par conséquent, elle n’est pour rien dans l’état bizarre où je me trouve. C’est mon imagination surexcitée qui est cause de tout ceci, et le vrai remède est de trouver dans ma raison une formule de délivrance. Mon rêve de tout à l’heure disait quelque chose de très-logique : « Quand la vérité luira en toi, le vertige se dissipera de lui-même. » Cherchons la vérité que m’a présentée la fantaisie, et dégageons-la des voiles dont l’imagination l’enveloppe et la défigure.

» Tous les linguistes et tous les musiciens de l’univers seraient ici à me jurer que le langage de ce ruisseau ne peut être ni traduit ni noté, que ce n’est là ni chant ni parole, ils ne me convaincraient pas, puisque cette eau parle et chante tout à la fois. Il s’agirait pour eux de me prouver que ce qu’elle parle et chante n’a aucun sens ; ils n’en viendraient pas à bout davantage, car où j’entends un langage, j’ai la certitude qu’il y a l’expression d’une émotion ou d’une sensation, ou tout au moins d’une vitalité quelconque.

» Tout parle et chante sous le ciel et probablement dans le ciel ; qui osera décider que, dans la nature, il y ait une voix inutile, un chant qui n’exprime rien ? Non, il n’y a pas même un cri, un souffle, un rugissement, un murmure, une explosion, un bruit enfin qui ne signale ou ne traduise une action, un mode d’existence ou un accident logiquement survenu dans le cours de la vie universelle.

» Ai-je besoin que Lothario me démontre qu’un ruisseau n’est pas un être, et que cette expression de corps appliquée par la science nouvelle à de pures entités chimiques est une simple formule de convention, sans prétention d’aucune valeur en philosophie ? Non certes, pas plus que le métal qui résonne, pas plus que la foudre qui éclate, pas plus que la pierre qui siffle lancée par la fronde, pas plus que la brise qui rit et pas plus que la bise qui pleure, ce ruisseau n’a conscience du chant qu’il module sous sa roche et des paroles précipitées qu’il chuchote en sautillant sur ses cailloux. Ce qu’il dit et ce qu’il chante, il ne le sait pas, il ne le saura jamais.

» Mais, s’il n’est pas un être organisé, n’est-il pas un organe de 1& création ? n’appartient-il pas à ce grand être qu’on appelle la terre ? n’est-il pas une des innombrables petites veines qui se rattachent à son vaste système artériel ? Qui osera dire que notre planète, source de toute vie à sa surface, soit une matière inerte, un monde mort où la pourriture seule engendre les êtres vivants qui le peuplent ? Quoi ! une cause inorganique produirait la vie organisée ? Allons donc ! Laissons à certains théologiens ce mépris pour la création, qu’ils n’ont jamais comprise. Les cloches de leurs églises en savent plus long qu’eux sur la manière de louer le Créateur ; car, si elles n’ont pas conscience de ce qu’elles disent, du moins elles ne disent point de blasphèmes, et leurs notes monotones, qui se mêlent au concert des choses terrestres, sont plus agréables aux cieux que les paroles de mort d’une mystique éloquence.

» Oui, tout chante et tout parle dans l’univers pour proclamer incessamment l’éternelle vitalité de l’univers. L’homme seul, en ce monde-ci, sait affirmer son existence par beaucoup de vérités et beaucoup de mensonges. Tout le reste des êtres et des choses exprime le fait de l’existence sans le comprendre. Tout ce que la terre fait dire aux innombrables voix qui émanent d’elle est donc pur et d’une logique indiscutable, puisque c’est la logique même de son ordonnance qui parle en elle. Nous, ses plus hardis enfants, nous cherchons à travers mille erreurs une affirmation raisonnée qui réponde sciemment au sens profond et divin des choses, une affirmation qui nous lie non-seulement à la planète notre mère, mais à l’univers entier notre patrie ; malheureusement nous sommes encore loin de comprendre notre destinée sublime, tandis que le monde des êtres secondaires et des choses appelées à les constituer proclame, en dehors des combinaisons de l’intelligence, une vérité qui nous écrase par sa persistante splendeur.

» Respectons-les dans leurs profondes manifestations, ces choses et ces êtres qui ne comprennent pas Dieu comme nous le comprenons, mais qui le sentent peut-être mieux que nous ne le sentons. C’est le monde sans souillure et sans défaillance où la mort n’est pas connue, puisqu’elle n’excite ni crainte ni désir ; c’est le monde où la lassitude, où le suicide ne sont jamais entrés, où l’erreur et l’imposture n’ont point de place et ne peuvent rien changer, rien déranger, rien retarder dans les lois de la vie elle-même, dans son développement sans lacune et dans son renouvellement sans entraves. C’est la progression du grand tout qui s’accomplit à son propre insu, et dont la sainte ignorance est la base de toute sécurité dans l’univers.

» Oui, oui, petit ruisseau, tu chantes et tu parles, et ce que tu dis, tu ne peux ni ne dois t’en rendre compte à toi-même, puisque ton moi est un avec l’infini ; et, comme tu ne peux ni ne sais réclamer les honneurs de l’existence individuelle, c’est à nous de te la donner dans nos pensées et par nos soins. Nous te devons un nom, pour distinguer ta beauté et ton utilité particulières de celles de tous tes frères. Nous te devons de respecter l’ombrage qui protège ta source. Impie serait la main qui abattrait tes vieux chênes ou qui briserait ta roche protectrice ! Tu chantes et tu parles/ brutal et maudit serait le pied qui dérangerait ta grosse pierre et tes jolis cailloux, confidents des mystérieuses paroles de ta chanson. Nous te devons plus encore, nous t’écouterons tant que tu voudras causer avec nous, et toi, généreux sans effort et sans mérite, tu le voudras, tant qu’une goutte d’eau s’épanchera de ta petite coupe.

» Et ce que tu dis dans une langue qui n’est pas une langue ne sera jamais compris que de Dieu ou des anges ; mais l’intelligence humaine peut sans audace le préjuger, et sans folie l’interpréter dans le sens du vrai immuable.

» Et quel est-il, ce vrai immuable ? C’est que rien n’est mort, c’est que tout renferme la vie formulée ou expectante, c’est que tout l’exprime, la rumeur comme le silence, l’activité comme le sommeil, le chant comme la parole, et le simple bruissement de l’onde comme la parole du sage et comme le chant du rossignol.

» Oui, l’immuable vrai, c’est l’incoercible mouvement, c’est l’éternelle mutation progressive des êtres et des germes qui les contiennent, germes répandus partout et que nous appelons des choses, faute d’un nom qui caractérise leurs fonctions multiples et indiscernables. Et ce ruisseau n’est pas seulement une veine dans le grand système physiologique de la terre, il est aussi une veine dans le système de toute l’animalité terrestre. Qui sait par quelle série de transformations il a passé depuis le jour où, émanation gazeuse du monde primitif, il est monté et descendu, remonté et redescendu, par d’innombrables voyages, de la terre au ciel et du ciel à la terre, pour occuper enfin cette petite place où je le vois ? Ruisseau qui fus nuage, qui nous dira tout ce que tu as fécondé dans ta vie errante ? Tes flancs ont sans doute plus d’une fois recélé le fluide électrique, et la foudre a déchiré tes masses livides un instant après répandues en franges roses sous le riant regard du soleil. Tu as vu passer dans le voile bienfaisant de tes épanchements humides les phalanges altérées des oiseaux voyageurs ; tu étais alors l’écho des hautes régions de l’atmosphère, et tu nous renvoyais, stridente ou plaintive, la voix de ces poétiques émigrants, agents eux-mêmes d’une fécondation sans limites. Pluie secourable, combien de moissons n’as-tu pas sauvées, combien de fleurs charmantes et suaves n’as-tu pas fait revivre ! combien d’existences humbles ou superbes n’as-tu pas conservées ou renouvelées ! Dans combien de poitrines n’as-tu pas fait rentrer la vigueur, dans combien de nerfs l’élasticité, dans combien de tissus la circulation, dans combien de cerveaux la lucidité, dans combien de cœurs l’espérance ! Ô nuage béni ! si petit que tu fus, tu as fait de grandes choses, et la parole te serait refusée pour les dire !

» Mais quoi ! n’es-tu plus qu’un mince filet d’eau enchaîné à cette roche, contenu dans l’urne de cette naïade et condamné à faire pousser un tapis de jacinthes ou à développer la hampe des hautes primevères ? La résolution de ta destinée est-elle enfermée dans ces étroites limites, et as-tu donc atteint le but de ton existence quand tu as offert au passant fatigué l’occasion de rafraîchir ses lèvres !

— Non pas, non pas ! répondit le ruisseau, je suis ici et je suis ailleurs. Je féconde ce qui vit sous tes pieds, et je suis fécondé moi-même à toute heure en remontant dans le libre domaine de l’air. Mon évaporation est comme une sueur de vie qui se répand sur tout ce qu’elle touche et qui se reforme en nuage pour courir encore sur la cime des grands chênes. Je ne puis dire où je vais et où je ne vais pas, soit que je retourne au ciel, soit que, perdu dans les embrassements de la belle rivière, j’aille me dilater dans le bassin des grandes mers ; mais Dieu les connaît, mes beaux voyages, et toute la nature en profite ; et moi, je m’en réjouis sans cesse, et toujours je ris, je cours, je chante, je raconte, je confie, je révèle, je bois et donne à boire, je sème et je récolte, je prends et je donne ; tout me nourrit, même ton haleine, et je nourris tout, même ta pensée ! Petit courant, je suis une des manifestations particulières du grand fluide vital ; petite vapeur, je suis aussi vivant et aussi nécessaire que le grand fleuve et le grand océan, et que le grand troupeau des nuées qui accompagne et revêt la terre dans son voyage à travers l’infini.

Et le ruisseau, dont j’avais traduit le langage, me fit connaître que je ne l’avais pas fait mentir, car j’entendis qu’il disait distinctement, comme un résumé de mes hypothèses : Toujours, toujours partout, dans tout, pour tout, toujours !

Et il recommençait sans se lasser, car c’est tout ce qu’il pouvait dire, et il ne pouvait rien dire de plus beau.

Alors, je me levai sans peine pour continuer ma promenade, et je pus rejoindre Lothario, qui étudiait les tourbillons impétueux de la Creuse aux prises avec ses sombres blocs de diorite, et qui s’amusait de l’obstination vaillante des saumons à remonter le courant formidable.

— Eh bien, me cria-t-il, as-tu trouvé ce que dit le ruisseau ?

— J’espère, répondis-je, que tu l’entendras toi-même quand tu voudras ; car il dit une belle chanson que Dieu lui a apprise, et, s’il n’est pas toujours possible à l’homme de comprendre l’hymme de la nature, il lui est toujours permis de le deviner.

— Poésie ! dit-il en levant les épaules, horreur du vrai !

— Non pas, répondis-je, culte du vrai, mais traduction libre !

Gargilesse, avril 1868.


FIN