Messageries de la Presse ; Librairie Universelle (Anthologie Contemporaine. Vol. 25) (p. 1-16).


I



Le brigadier, à cheval sur une chaise de paille, fumait sa pipe devant la gendarmerie de Pierre-Buffière. Doucement la fumée montait, régulière comme une haleine bleue, formait un cercle qui s’élargissait, tremblotait et s’évaporait dans l’air tiède de ce soir de juillet.

Martial Tharaud en avait vu pas mal de ces cercles de fumée danser ainsi et se dissiper de même, au-dessus des bouches des canons. Maintenant, père de famille, avec des galons sur sa manche, il se reposait dans un jardinet limousin, et ne demandait rien au monde, pas même de passer maréchal des logis parce qu’il lui faudrait peut-être aller à Eymoutiers, à Saint-Léonard ou à Limoges, et qu’il aimait son petit coin de Pierre-Buffière, ces roses qu’il avait greffées lui même et cette glycine qui courait sur les murs blancs du logis encadrant de festons le drapeau tricolore en fer-blanc pendant au-dessus de la porte. Le brigadier fumait sa pipe, suivant de l’œil, au loin, des gamins qui, sur un tas de terre, jouaient au pique-romme, lançaient comme à la cible de longs clous de fer dans la butte, et leur criait parfois : « Eh ! là-bas, moucherons, prenez garde de vous percer les pieds ! » Puis il se retournait, jetant par-dessus son épaule, à travers la fenêtre ouverte, un coup d’œil à une femme, jeune encore, brune et jolie, qui allait et venait dans la cuisine où les casseroles luisaient comme de l’or rouge ; il lui souriait et disait, entre deux bouffées de tabac : « Sont-ils enragés, ces petits drôles ! »

La femme alors, bras nus, — de beaux bras blancs à demi couverts d’une pâte de farine, — s’avançait sur l’appui de la fenêtre, penchait du côté des gamins sa figure énergique et gaie, que le feu du fourneau rendait toute rose, et, regardant à son tour les enfants qui lançaient, à la volée, leurs bouts de fer :

— Bah ! il n’y a pas de danger ! Et puis ça les rend adroits et braves !

— Et ça leur donnera de l’appétit pour ton clafoutis, Catissou !

Le clafoutis, plat limousin, aussi massif que l’épaisse soupe aux choux du pays, cuisait déjà dans le four, avec des cerises noires encastrées dans la farine délayée d’eau, comme des briques dans du plâtre.

— Va-t-il bien, le clafoutis ? demanda encore le brigadier.

Et Catissou haussa les épaules comme pour répondre à son homme : « Est-ce que ta ménagère a l’habitude de manquer ses pâtisseries ?… Es-tu bête ! »


II


« Une bonne femme », nous disait, un moment après, Martial Tharaud, comme nous passions en le saluant.

Il était en humeur de jaser.

— Oui, oui (il devenait bavard lorsqu’il parlait de Catissou), une bonne femme et une rude femme que ma femme ! On ne croirait point, n’est-ce pas, en la voyant moucher ses marmots (nous avons trois petits, des garçons, voyez-moi çà, là-bas !) — on ne croirait pas, lorsqu’elle fait bouillir le pot-au-feu, qu’elle a été saltimbanque dans les foires ! C’est pourtant vrai — Oh ! toute une histoire !… Voilà ce que c’est :

« Il y a dix ans de ça, — je venais de quitter les chasseurs et d’entrer dans la gendarmerie, à Limoges, et ça m’allait, parce que je suis du pays, — l’adjudant nous dit, un matin, qu’il y avait une fameuse prise à faire. Un pauvre brave homme, père Coussac, maître maçon, avait été assassiné, chez lui, faubourg Montmailler, sans qu’on pût savoir qui avait fait le coup. C’était en septembre et nous devions aller en correspondance et battre les chemins à cause des chasseurs sans port d’armes. L’adjudant, M. Boudet, qui a passé capitaine maintenant, recommandait au maréchal des logis, qui est pour le moment adjudant du trésorier avec la croix en plus, s’il vous plaît, — il recommandait donc, l’adjudant, aux brigadiers et aux hommes de redoubler de vigilance, comme qui dirait d’ouvrir l’œil, et, si l’on rencontrait, sous les châtaigniers ou le long des routes des visages suspects, — enfin douteux, quoi ! — de les cueillir sans hésiter et de les mener à qui de droit.

« L’arrondissement entier était prévenu, on avait expédié l’ordre à Chateauneuf, à Ambazac, à Saint-Sulpice-Laurière, partout, jusqu’à Rochechouart et à Bellac. Pour mieux parler, tout le département était sur pied ! Bon.

« C’est très joli de vous dire comme ça : Vous allez arrêter les individus qui auront mauvaise mine. Il ne faut pas trop s’y fier, aux mauvaises mines. Il y a des mauvaises mines qui sont de très braves gens. C’est vrai ! J’ai connu un quidam, moi, qu’on aurait pour le moins guillotiné ou, à défaut de la chose, envoyé aux galères sur sa mine ; eh bien, c’était un homme à qui, dans toute autre circonstance, on aurait donné le prix Montyon. Parfaitement. Il nourrissait un tas de gens, distribuait aux pauvres tout ce qu’il avait. Un saint, ma parole d’honneur, et avec ça la tête d’un forçat. Tandis que d’autres, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et c’est quelquefois des êtres, ma parole, à leur passer les menottes tout de suite.

« Mais on nous disait d’arrêter. Bien. Nous arrêtions. Nous avons arrêté comme ça de ces Lorrains, vous savez, qui viennent à Sauviat ou à Saint-Yrieix acheter de la porcelaine ; nous avons arrêté des colporteurs, des vieux, des mendiants jaunes comme leur bissac. jusqu’à des idiots qui rôdaient sans savoir, dans le pays. Pas un n’était capable d’avoir seulement donné une chiquenaude au père Coussac.

« Avec tout cela le temps passait et l’on ne mettait guère la main sur l’assassin du faubourg Montmailler.

« C’est que ce n’était pas commode, il faut tout dire, de savoir qui avait tué le maître maçon. On n’avait pas beaucoup d’indices. C’était une affaire à n’y voir goutte. Un jour, voilà, que j’étais à la gendarmerie, en train d’étriller mon cheval, quand une belle fille, avec des yeux noirs comme des mûres et des lèvres rouges comme des fraises, arrive vers moi et me dit :

« — Eh bien ! à la fin des fins, a-t-on des nouvelles de l’assassin !… Je suis la fille de Léonard Coussac !

« Ça me fit quelque chose d’entendre ça ! Elle avait parlé avec une énergie, sapristi, et un feu dans ses diablesses de prunelles, avec une colère telle que je me sentis comme honteux de n’avoir pas encore pris au collet la canaille qui avait tué le père de cette enfant-là ! Alors, pour m’excuser, je tâchai de lui expliquer comme quoi ce n’était pas notre faute aussi et que nous n’avions pas de grands renseignements sur l’assassin et ci et ça ; — mais elle me regardait si carrément, là, dans les yeux, que je sentais que je m’embrouillais et que, tout à coup, je lui dis comme ça :

« — Enfin, quoi, mademoiselle, il faudrait me faire casser une patte pour vous l’arrêter, ce coquin-là, eh bien ! vrai, je risquerais une jambe ou un bras !

« Et c’était vrai ce que je disais là. Et ce n’était peut-être pas le… la… le devoir professionnel, comme on dit, qui me faisait parler… c’étaient ces satanés yeux noirs qui flambaient… qui flambaient…

« — Seulement, je dis, il faudrait un indice !

« — Un indice ?

« Et alors elle haussa les épaules :

« — Eh bien, dit-elle, et la main, est-ce que ce n’est pas un indice ?

« — La main ? Quelle main ?

« Alors voilà Catherine Coussac, — elle s’appelait Catherine, — Catissou, en patois de chez nous, — qui me raconte une histoire… l’histoire du crime… une histoire qui me fit passer, je l’avoue, un petit froid sur la peau. C’était un soir de septembre, chaud comme un jour d’été, que le pauvre bonhomme Coussac… Il avait chez lui, faubourg Montmailler, l’argent que lui avait laissé, en partant pour Guéret, M. Sabourdy, l’entrepreneur son patron… — Avec ça une dizaine de mille francs. — Coussac devait faire la paye des maçons et solder deux traites : une du plâtrier et l’autre du marchand de bois, qui tombaient trois ou quatre jours après, comme qui dirait le lundi. Et l’on était au samedi. La paye faite, le maître maçon était rentré chez lui content, avec un appétit de cheval qui a bien gagné son avoine… Il avait mangé sa béjeaude, la soupe aux choux et des gogues, — vous savez, des espèces de boudins, — et, après le repas, la grand’mère Coussac, un peu fatiguée, était montée se coucher (Mme Coussac, la mère de Catherine, avait… pris le chemin que nous prendrons tous… l’année précédente), le père Léonard et sa fille Catissou restaient seuls dans la pièce du bas, — près de l’armoire où était l’argent, — lui lisant l’Almanach limousin qui venait de paraître chez Ducourtieux, elle tricotant un bas de laine.

« Il faut vous dire que le logis de Coussac donne sur le jardin, derrière la maison ; il y a une fenêtre à hauteur d’homme, qu’on fermait à volets, tous les soirs, et que ce soir-là, le brave homme, qui avait un peu chaud, laissait exprès entrouverte. Il lisait donc, sous l’abat-jour d’une petite lampe, et Catissou l’entendait tourner et retourner les pages de l’almanach. Elle m’a souvent dit qu’elle se sentait, tout en travaillant machinalement, un peu assoupie par ce bruit de papier, presque régulier, et par le tic-tac de la pendule ; — et voilà, tout à coup, que, levant la tête de dessus son ouvrage pour voir, en bâillant un peu, s’il n’était pas temps d’aller dormir, elle vit, — elle crut d’abord qu’elle se trompait, qu’elle rêvait, qu’elle avait le cauchemar, — elle vit, entre les battants des volets, passer, se glisser doucement, doucement, une main… une grosse main… mais une main étonnante… une main large, épaisse, avec quelque chose d’effrayant, quelque chose que Catissou remarqua tout de suite… une main dont les quatre doigts, presque aussi gros que le pouce, étaient tous égaux…tous de même taille… tous terminés comme si on avait tiré une ligne pour les couper… Et ils n’étaient pas coupés, ces doigts : ils avaient des ongles comme les doigts de tout le monde… seulement ils se terminaient comme ça, alignés affreusement, et, — c’est le mot du docteur Bouteilloux qui les a vus depuis, — spatulés… oui, c’est bien ça : spa-tu-lés… ce qui veut dire en forme de spatule…

« Et elle se glissait, je vous l’ai dit, le long des volets, cette affreuse main, comme une grosse araignée accrochée là avec ses pattes, et elle cherchait évidemment à pousser le volet sans faire de bruit. Elle restait même là maintenant presque immobile, comme si l’homme à qui appartenait cette main devinait, voyait que Catissou regardait.

« Un moment, Catherine crut qu’elle avait la berlue, que la lumière de la lampe lui avait trop tapé sur les prunelles et lui faisait voir quelque tache rouge ou noire, comme lorsqu’on a trop regardé le soleil. Elle les ouvrait, ses yeux, très effrayée, et, la main s’avançant, s’avançant, glissant sur le bois, — avec ces énormes doigts égaux, — Catissou alors, ne pouvant plus douter, voulut crier, mais elle se sentit le cou aussi serré que si cette grosse main l’eût étranglée. Elle ne trouvait pas un son dans sa gorge, pas un. Elle se leva, étendit le bras vers Coussac et, secouant son père par sa manche, elle lui montra, du côté de la fenêtre, la terrible main qui semblait grossir encore plus, et qui venait… venait… Mais, au moment même où le vieux Coussac, se retournant, allait, lui aussi, apercevoir cette main, le volet, poussé brusquement et la fenêtre ouverte très vite faisaient s’ouvrir la porte de la salle du bas, un courant d’air s’engouffrait là, et la lampe, après avoir jeté au plafond un filet de flamme et de fumée, s’éteignait net, laissant Catherine et son père là… dans la nuit.

« Alors, entendant le bruit lourd d’un corps qui sautait dans la salle, Coussac essaya de trouver, dans la table sur laquelle il lisait, un couteau pour se défendre, — pour défendre surtout Catissou et l’argent de M. Sabourdy, — mais avant qu’il eût ouvert le tiroir, il était pris à la gorge et il sentait, le pauvre diable, que quelque chose de froid lui entrait dans le cou, là, à gauche, du côté de l’épaule… la pointe au cœur… Catissou criait, ne voyant rien et devinant tout. Paf ! Un coup de poing, lourd comme un marteau, lui tomba sur le crâne et retendit raide, elle aussi. L’homme devait avoir des yeux de chat : il distinguait tout et visait bien.

« Si Catissou ne fut pas tuée, c’est que la lame du couteau qui avait frappé Coussac s’était brisée dans la plaie : l’homme d’ailleurs n’avait pas besoin d’autre arme que son poing. La pauvre fille resta évanouie, elle ne pourrait dire combien de temps, et quand elle revint à elle, elle se retrouva dans cette salle basse qui sentait la lampe éteinte, l’huile et le sang ; et la vieille mère Coussac, en chemise et plus blanche que le linge, essayait de ranimer le pauvre Léonard qui râlait, avait du sang plein la bouche, et montrait son cœur comme pour dire : « Ça a touché là Pas de remède ! »

« Inutile de vous dire que l’armoire où Coussac avait mis l’argent été forcée, et les billets de mille envolés… La canaille aurait même pu faire pis… Catissou était assez jolie… Mais c’était un amateur qui ne tenait qu’à l’argent… Ah ! quelle nuit ! Le faubourg Montmailler s’en souviendra longtemps. On éveilla les voisins, on fit une battue dans le jardin, on cerna et fouilla des maisons… On trouva des traces de souliers ferrés dans les plates-bandes… On en prit la mesure… On recommanda de n’y pas toucher… On avait allumé des lanternes… On allait et cherchait partout… Pendant ce temps-là, Coussac se mourait et la mère, comme une furie, disait :

« — Si je tenais le gueux qui me l’a tué, je lui enfoncerais mes ongles dans la bouche pour lui arracher la langue !

« Catherine, elle, à moitié folle, voyait toujours cette main, cette affreuse main aux quatre doigts égaux qui glissait, glissait sur le volet de chêne comme un faucheux ou comme un crabe…


III


« Vous imaginez bien qu’on fit tout ce qu’on put pour retrouver la canaille qui avait envoyé le brave homme à Louyat. On appelle comme ça le cimetière à Limoges. « Ça vient d’Alleluia, » m’a dit le curé. Oui, on fit tout ce qu’on put. Mais, je vous le répète, et les indices ? Il n’y avait pas d’indices ! Il avait bien cette main, comme Catissou me l’apprit à la caserne, mais on ne connaissait personne dans le pays, qui eût une main comme ça. On l’aurait su. On avait interrogé l’un après l’autre tous les maçons qui travaillaient avec le père Coussac. « Ils ne connaissaient pas de compagnon ayant une patte pareille. » Il n’y avait pas à les soupçonner, eux. Tous de braves gens, archi-connus : aimant un peu à arroser de piquette les châtaignes blanchies ; mais voilà tout. La piquette n’est pas un crime. D’ailleurs, ni les uns ni les autres ne savaient que M. Sabourdy avait confié à Coussac d’autre argent que celui de la paye… Sacrebleu, quel était donc le gredin qui pouvait avoir une griffe comme celle que Catissou avait aperçue ?

« Un jour, un garçon boucher de la rue Aigueperse vint nous dire qu’il se l’appelait fort bien avoir eu, une fois, une querelle avec un grand gars, l’air mauvais, qui avait tiré son couteau ; et le garçon boucher avait remarqué qu’en prenant dans sa poche ce grand couteau de Nontron, l’individu lui avait paru avoir une main toute drôle, une grosse main velue avec quatre doigts de même grandeur… Un phénomène, quoi !… Or, le couteau qui avait tué Léonard Coussac était un couteau de Nontron… Mais le boucher ne savait pas d’où sortait ce gaillard-là. Et personne, personne autre que ce garçon ne l’avait vu à Limoges, et c’était à croire que, sauf votre respect, ce farceur de boucher blaguait… Et l’on cherchait toujours ! Et on battait les buissons comme pour un gibier ! Et l’on revenait bredouille ! Et je rageais, moi, pour ma part, je rageais, car j’avais dit à Catissou, en la regardant bien :

« — Voyons, demoiselle Catissou, répondez franchement ; qu’est-ce que vous donneriez à celui qui vous amènerait par le cou l’assassin de votre père ?

« Elle n’avait pas répondu, Catissou, mais elle était devenue blanche comme une assiette, et si vous aviez vu ses yeux, ses beaux yeux noirs ! Ils pleuraient… Ils pleuraient… et ils promettaient. Seulement, tout ça ne me faisait pas découvrir la canaille.

« Alors, à la fin finale, voyant que pas un homme de la 12e légion, depuis le colonel jusqu’au dernier gendarme, ne mettait la main sur cet individu, Catherine dit :

« — C’est bon. Si vous ne pouvez pas le trouver, vous autres, eh bien ! je le trouverai, moi !

« Elle avait encore sa grand’mère, à cette époque : la veuve Coussac, — encore une vraie femme celle-là, — qui, depuis l’assassinat du maçon, était devenue muette comme une pierre, farouche comme un chien qui va tomber du haut mal, et ne répétait qu’une chose, la pauvre vieille : « On ne le conduira donc pas à la rue Monte-à-Regret, ce coquin qui a tué mon fils ! »

Catherine quitta son état de couturière et demanda à la préfecture l’autorisation de courir les foires. Ça m’étonna, moi, ça nous étonna tous, mais moi surtout, quand, un peu partout, dans les frairies, à la Saint-Loup ou à la Saint-Martial, à Limoges, dans tout l’arrondissement, nous rencontrions une baraque de planches avec une grande affiche peinte sur toile, et, sur l’affiche, le portrait de Catherine Coussac, en maillot rose, avec une veste de velours rouge et des paillons de cuivre et, au dessus, en grosses lettres, cette enseigne : la Femme silure.

« Femme silure ! Quel drôle de nom ! C’était déjà une idée baroque pour Catherine de se mettre comme ça parmi les saltimbanques de foire… quoique je dois vous dire que c’est des gens qui en valent d’autres et même qui valent mieux que d’autres, ces pauvres diables roulant leur bosse dans une voiture, mangeant sur l’herbe, couchant au coin des routes, se désossant pour nous amuser et broutant la misère comme leur carcasse de cheval, qui traîne toute la maisonnée, broute l’herbe des chemins. Oui, c’était déjà une idée étonnante de se faire artiste foraine, comme on dit. Mais femme silure, c’était plus comique encore ! Femme silure ! Savez-vous ce que c’est qu’être silure ? C’est être torpille. Et torpille ? C’est être électrique. C’est qu’on ne puisse pas vous chatouiller sans qu’on reçoive une secousse électrique. Silure, c’est un poisson qui vous engourdit le bras quand on le touche, un poisson qui a une machine électrique dans le corps. Alors quoi ! Catherine Coussac, électrisée, vous faisait passer des secousses dans le bras quand elle vous touchait. Oui. Femme silure. Voilà !

« Moi, je n’avais pas besoin de la toucher pour être électrisé, je n’avais qu’à la regarder. Vous la voyez à vingt-huit ans. Elle a un peu grossi, mais elle est joliment jolie tout de même ; eh bien ! il y a dix ans, quand elle portait sur ses cheveux noirs le barbichet de dentelle que ces godiches de femmes ont laissé de côté pour mettre des chapeaux comme les dames, ceux qui, l’avant vue, ne se détournaient pas pour la voir deux fois, étaient de fameux imbéciles. Et une taille ! Et un tien ! Il y a de belles filles à Limoges. Ma parole, ce n’est pas pour me flatter : la plus belle était Catissou.

« Aussi, ah ! foi de Dieu, elle en amenait à la baraque, des spectateurs, la Femme silure ! Elle n’avait pas besoin d’un grand orchestre comme le cirque Corvi, ou de boniments comme la troupe qui joue la Tour de Nesle ; pas du tout ; elle se montrait et on disait : « Ah ! la belle fille ! » et l’on entrait.

« Un jour, à Magnac-Laval, un lundi gras, voilà que j’entrai aussi, moi, dans la baraque de la femme silure, comme tout le monde. Elle était là, sur un petit théâtre, et en bas, accroupie comme une sorcière, la vieille mère Coussac qui, les sourcils durs, regardait tous les gens, l’un après l’autre, comme si elle avait voulu leur jeter un sort. Je m’avançai. Catherine me reconnut, pendant que je restais devant elle à me dire que ça lui allait joliment bien, ce costume, la jupe courte et les jambes bien prises avec des bottines hautes qui taisaient paraître ses pieds petits comme ceux d’un enfant, elle sourit et, d’un ton tout drôle :

« — Oh ! vous, dit-elle, je n’ai pas besoin de voir votre main, à vous !

« Et il y avait toujours comme une rage rentrée dans ses yeux noirs.

« Ah ! bien alors ! je compris ce qu’elle voulait, la brave fille ! Je savais maintenant ce qu’elle cherchait et pourquoi elle courait les pays déguisée comme ça en saltimbanque. Elle se rappelait toujours cette main, cette affreuse main féroce, et elle tendait à tout le monde sa petite main à elle, blanche, douce comme du satin, mais crâne et nerveuse, en espérant qu’elle reconnaîtrait l’autre main aux doigts égaux, l’ignoble main tachée de sang…

« C’était son idée, à Catissou ! On n’avait que cet indice-là ; eh bien ! ça lui suffirait, qu’elle pensait. Difficile d’ailleurs, de retrouver un coquin à travers le monde ; autant vaut chercher une aiguille dans une bottelée de foin. Mais il y a toujours des chances pour qu’un meurtrier vienne rôdailler autour de l’endroit où il a fait un coup. Le sang, c’est comme un magnétiseur, ma parole : il attire. Bien évidemment l’individu s’était éloigné de Limoges dans le premier moment, — et encore qui le savait ? — mais certainement aussi il reviendrait respirer l’odeur du faubourg Montmailler. Alors, quoi ! la femme silure avait des chances de la revoir, la fameuse main qui ne lui sortait pas de la tête et qui la hantait tant et si bien qu’elle m’a dit souvent que, dans ses cauchemars, elle la sentait, et que ces gros doigts velus c’était comme des tenailles qui s’enfonçaient dans son cou, la nuit.

« Avec la mère Coussac, Catissou parcourut Comme ça bien des chemins. Elle allait partout où elle pouvait aller, la voiture de la femme électrique traînée et cachotée par un cheval qui justement avait servi dans la gendarmerie… Un cheval réformé qui devait peut-être encore dresser son oreille coupée quand il sentait des malfaiteurs ; oh ! c’est malin, les bêtes ! Et, trottant comme ça, se trimballant de foires en foires, les deux pauvres femmes, la grand’mère et la petite-fille, ont dû avaler des rubans de lieues qui seraient capables de faire le tour du monde. Elles ont vu l’Auvergne, Bordeaux, Angoulême, Tours, jusqu’à Orléans. Et bien d’autres pays dans le Midi. Mais c’était toujours vers la Haute-Vienne qu’elles revenaient avec le plus de confiance. Une superstition, une idée comme ça, qu’est-ce que vous voulez ? Elles se disaient : « C’est là que l’individu a tué, c’est là qu’il sera pris ! »

« Parole, ça devine souvent bien des choses, les femmes. Je parlais des bêtes. Les femmes, c’est encore plus malin. Voilà donc qu’un jour, — oh ! je m’en souviens comme si c’était hier, c’était le 22 mai, un mardi, — les baraques de la Saint-Loup faisaient un vacarme… mais un vacarme… sur la place Royale… place de la République… je veux dire…

« Il y avait de tout, des chevaux de bois, des figures de cire, une arène athlétique, un théâtre de singes, la ménagerie Pezon, est-ce que je sais ? le diable et son train, et il y avait aussi, — parbleu ! — la femme silure. Catherine, fraîche comme un cœur, avec un maillot rouge tout neuf, se promenait sur la plate-forme, montrait l’enseigne de ses exercices et disait : — Entrez, entrez, messieurs et mesdames ! tandis que la vieille mère Coussac, qui avait l’air d’avoir cent ans, la pauvre femme, jaune comme un coing, maigre comme un clou, toussait à faire pitié, mais roulait toujours ses diables d’yeux, chargés à balles, comme des pistolets…

« — Entrez ! Entrez ! Entrez !

« Je ne me le fis pas dire deux fois : j’entrai comme tout le monde. Seulement, en entrant, je dis à Catissou : « Bonjour, mademoiselle ! » « — Bonjour, gendarme ! qu’elle me dit. » Elle savait parfaitement mon nom, mais elle ne me donnait pas mon titre. M’est avis qu’elle me disait comme ça : « Bonjour, gendarme ! » comme pour me dire : « Eh bien, tout gendarme que vous êtes, vous ne savez donc pas comment on arquepince les gens qui assassinent les pauvres vieux ? » Finalement, elle avait bien le droit de m’appeler gendarme puisque j’étais en uniforme. Tout ça n’est qu’un détail.

« Me voilà donc entré. Il avait bien une vingtaine de personnes dans la baraque, des hommes, des femmes et pendant que Catissou leur jetait des sourires, la mère Coussac, accroupie, les bombardait de ses regards, comme d’habitude.

« Je revois encore tout ça comme si j’y étais : Catissou debout sur la scène avec le rideau rouge au fond, sa jolie tête brune avec des sequins dans les cheveux, une rose au corsage, des bas roses, et, de tout ce rouge et ce rose, des bras blancs, potelés qui sortaient, et de jolies épaules, et une tête à tourner toutes les autres. Il y avait du soleil qui traversait la toile de la tente où la femme silure travaillait, et ce soleil faisait briller comme des diamants toutes les paillettes que Catherine avait cousues sur ses habits. Ah ! la jolie fille ! J’en parle à présent comme d’une étrangère. Mais nom de nom, la belle fille !

« Et elle était là, expliquant à ses spectateurs ce que c’est que le silure électrique, qui habite le Nil et le Sénégal et que les Arabes appellent tonnerre, et comme quoi cet animal-là vous donne des commotions qu’on croirait que c’est la foudre, et qu’en temps d’orage, les nerfs… la peau… je dis bien… les nerfs des silures… Mais tout ça que Catissou a rabâché tant de fois, c’est oublié, c’est fini maintenant ! Elle ne le sait peut-être seulement plus !… Ah ! elle le savait sur le bout des doigts, je vous le promets, à cette époque-là !… Elle vous débitait ça comme un avocat à la barre, et ceux qui l’écoutaient ouvraient des bouches grandes comme des fours et la dévoraient des yeux, la femme silure, ce qui prouve qu’ils avaient du goût.

« Après quoi, comme toujours, elle leur tendait la main et leur disait :

« — Donnez votre main, donnez, vous allez sentir la secousse électrique ! Ne craignez rien, ça ne vous fera pas de mal !

« Et voilà : il y en avait qui riaient, d’autres qui se lâchaient presque en secouant les doigts. Mais tous tendaient leur main vers la menotte de Catissou, pour avoir l’avantage de la toucher. Tous. Et j’étais là, moi, et je regardais ça, et j’étais presque jaloux de tous ces gens-là qui tripotaient la main douce, douce, de Catherine, lorsque tout à coup, — ah ! par exemple, c’est ça un coup de tonnerre ! — je vois la femme silure qui devient blanche comme une morte et qui saute sur une main qu’on lui tend comme un dogue sauterait sur un morceau de viande.

« Planté devant elle, il y avait un grand gars taillé en Hercule, avec des cheveux roux frisés qui sortait de dessous un grand chapeau de feutre ; il portait une blouse bleue empesée par-dessus une veste de paysan et, carré des épaules, un colosse, je voyais, — comme je le regardais de profil, — sa mâchoire inférieure qui avançait comme celle d’un brochet et ses tempes qui me cachaient presque ses yeux. Avec ça, pas de barbe, quelques poils dans une chair blême, fade. Mauvaise figure.

« Catissou l’avait regardé bien en face, ce gaillard-là, et, à présent, lui tenant la main, une main qui me parut énorme dans la petite main de la femme, elle semblait se cramponner à lui comme si toute sa vie, à elle, était suspendue au bras qui sortait de la manche bleue.

« Il me passa un frisson dans le dos et je me dis : « C’est l’individu ! Elle le tient ! »

« Oui, oui, elle le tenait, elle le tenait bien, allez, et pâle comme une morte elle disait au grand gars, subitement devenu aussi blême qu’elle :

« — Dites donc, vous, est-ce que vous connaissez l’assassin de Léonard Coussac !

« Il se recula, il essaya de dégager sa main des doigts de la femme silure. Ah ! elle n’avait pas besoin d’être électrisée, Catissou, pour faire courir une secousse sur la peau de l’homme ! Il tira son bras à lui sans pouvoir l’arracher à Catherine ; il voulut la repousser et tout en disant : « Ah ! çà, êtes-vous folle ?… Voulez-vous me lâcher ! » il tournait sa tête autour de lui, comme un loup ; et je vis ses yeux blancs qui avaient un air féroce, égaré, cherchant une issue… comme qui dirait la sortie.

« — Misérable gueux ! cria Catissou qui lui enfonçait ses doigts dans la chair, c’est toi, c’est toi qui as fait le coup ! C’est toi ! c’est toi !

« Et elle secouait comme un prunier le colosse tout étourdi de cette colère. Ah ! seulement, il se remit vite ! Il dégagea sa main des doigts de Catherine et, en l’air, je l’aperçus alors, cette main sinistre aux doigts égaux, cette main qui ressemblait à une araignée énorme et pattue. Il en donna un coup sur les épaules de Catherine qui s’affaissa, abattue, sur les deux genoux, et il se tourna comme un sanglier forcé, vers la sortie.

« Tout le monde se sauvait. Ce tas de gens avaient peur.

« L’homme allait sauter, poussant le monde devant lui par les reins, lorsque je me plantai droit en face, par un quart de conversion. Il eut un sale regard en voyant mon képi et mes aiguillettes blanches. Il les avait aperçus tout à l’heure ; mais pas comme ça, dans l’exercice de mes fonctions.

« Il avait la tête de plus que moi. Je levai le bras et je le saisis brusquement par le haut de sa blouse :

« — Au nom de la loi, je vous arrête !

« Pour toute réponse il m’envoya, le gredin, un coup degenou dans le ventre et j’aurais été rouler à dix pas de là, je crois, si je n’avais pas eu la présence de Catissou pour tripler mes forces. Je me moquais bien du coup de genou ! Je tenais l’homme, je le tirais, je le traînais. Je ne le lâchais pas. On m’aurait coupé le poignet pour me le faire lâcher. Et lui, me donnant des coups de mâchoire dans la tête essayait de m’étourdir ou de me casser le crâne ?… Tout à coup, — j’en ai encore la cicatrice, — vlan ! il m’enfonce un couteau dans le cou, là, à l’endroit même ou le père Coussac avait été frappé… Une habitude à ce gredin-là, faut croire !…

« Il comptait me tuer : mais le collet de mon uniforme pare la chose à peu près et la lame du couteau, — un couteau de Nontron, à manche jaune, — coupe le collet net et ne me fait à moi qu’une entaille… Alors ma main s’abat sur le poignet de ce bras qui tient le couteau, et je le maintiens ce bras-là, au-dessus de ma tête, me disant que s’il retombe sur moi une seconde fois, c’est fini ! Flambé, le gendarme ! Et je le voyais, ce couteau-là, en l’air, comme l’épée de cet autre, Damo… Damoclès… et sur le manche du couteau, les quatre gros doigts égaux de cette main qui avait fait reconnaître à Catherine Coussac l’assassin de son père.

« Combien ça dura, cette bataille-là où mon sang barbouillait la face du gredin, si bien que je croyais l’avoir blessé, ça dut être long ; mais ça me parut plus long encore.. Je sentais que je perdais de ma force, que j’allais lâcher le bras et que le couteau… dame ! le couteau !.., Tout à coup, ce propre-à-rien-là poussa un cri… ah ! mais un cri sauvage… un cri de cochon qu’on égorge… il bondit, moi le tenant toujours, ah ! mais ! Puis, comme pour se dégager de quelque chien qui l’eût mordu aux mollets, il recula et recula si vite que son grand corps butta et que, m’entraînant, lui dessous, moi dessus, il tomba à terre…

« Sous lui, quelque chose s’agitait ou plutôt se cramponnait et lui avait arraché ce cri… C’était la mère Coussac qui l’avait pris aux jambes et le mordait et le mangeait pour qu’il lâchât prise.

« Et nous nous tordions par terre, comme des vers. Mais cette fois, ce ne fut pas long ! Catherine était debout, elle m’aidait à maintenir le bras armé, ou plutôt elle lui arrachait le couteau et, par le cou, de ma main droite je tenais l’homme et le serrais à l’étouffer… Et puis, dame ! on accourait au bruit. Le maréchal des logis Bugeaud arrivait avec un camarade… On m’aidait à maintenir le gredin ; on le soulevait, on le traînait, on lui mettait les menottes et on le poussait et le portait à travers la foule qui maintenant, le voyant pris, voulait l’écharper, — sans savoir, — cette brave foule qui tout à l’heure en avait peur.

« Il était d’ailleurs temps qu’on arrivât. Ouf ! Je n’en pouvais plus. Je m’en allais, je m’en allais… Et. — c’est bête comme chou pour un gendarme, — je m’évanouis, ma foi, en perdant mon sang. Mais j’avais la sensation que des bras blancs me soutenaient et, au lieu du couteau de Nontron, là, au dessus de ma tête, j’apercevais maintenant, comme dans un brouillard, les grands beaux yeux de Catherine qui souriaient. »


IV


« Voilà, d’ailleurs, comment un coup de couteau fut cause d’un bon mariage où il n’a jamais été question de coups de canif. Ma blessure guérit, je n’ai pas besoin de vous le dire, puisque me voilà ; mais elle guérit deux fois plus vite parce que ce fut Catissou qui la soigna. Elle devenait une sœur de charité, la femme silure, et quand je fus sur pied : « Tope là ! qu’elle me dit. Vous me plaisez, je vous plais, et je vous jure d’être une brave femme ! » La grand’maman Coussac, qui dort maintenant à Louyal, vivait encore ; le mariage de Catherine fut sa dernière joie, pauvre bonne vieille ! Je me trompe : sa dernière joie fut le jugement de la canaille qui avait tué le maître maçon.

« C’était un gâcheur de plâtre, un nommé Marsaloux, de la Souterraine, dans la Creuse, — un député de la Creuse, comme on dit, — et qui, s’étant présenté chez M. Sabourdy pour travailler, y avait entendu parler de l’argent confié par le patron à Léonard Coussac et alors, excité par la chose, s’était dit : « Tiens, il y a un coup à faire ! » Et il l’avait fait ! Tout seul. Pas de complice. Un paresseux, avec un poil dans la main, mais un énergique. Après le meurtre, il avait gagné Paris et là il avait fait la vie avec des filles ; puis il était revenu à Guéret, puis à Limoges, l’argent mangé, cherchant de l’ouvrage. Quel ouvrage ? Tous les ouvrages, même du rouge. Il se défendit à peine devant la Cour d’assises. Il semblait dire comme ça : « Vous m’avez pris, allez-y ! Tant pis pour moi. » On le condamna à mort. Il avait avant ça essayé de s’assommer en se cognant la tête contre la muraille, dans sa prison, et en disant : « C’est égal, le bourreau ne m’aura pas ! » Le bourreau l’eut tout de même. Je ne m’attendris pas beaucoup, moi, sur ces messieurs-là. Ils ne nous ratent pas, eux !… La main de celui-là, sa fameuse main, qui rappelle, qu’on m’a dit, celle de Troppmann, est conservée dans un bocal plein d’esprit-de-vin à l’École de médecine. Vous pourrez la voir. Elle en vaut la peine.

« À l’audience, — ce n’est pas pour me vanter, — le président m’avait félicité. Je dis ça parce que c’est vrai. Mais je n’avais plus besoin de ces félicitations-là, je n’avais plus besoin de rien : j’avais Catissou. Le jour de la noce, pourtant, mon capitaine mit dans la corbeille (on dit la corbeille, mais nous n’avions pas de corbeille) mes galons de brigadier. Ça, par exemple, ça me lit plaisir.

« Et, depuis ce temps-là, si vous voulez voir un homme heureux, regardez-moi : en voilà un ! On a fait des propositions à Catissou pour l’engager dans des cirques comme femme silure. Jusqu’en Australie, qu’on a demandé si elle voulait rentrer au théâtre. Les journaux avaient parlé de son histoire et ça montait la tête aux directeurs de cirques, vous comprenez. Quand on lui parle de ça, à Catissou, elle se met à rire. Femme silure ! Allons donc, elle a bien autre chose à faire. Elle a les marmots à laver, mes épaulettes à blanchir, la basse-cour à surveiller et la maison à faire marcher. Et tout ça marche au doigt et à l’œil, les moutards, les poulets, les canards… et le brigadier avec !… Non, non, Catissou n’est plus artiste ; mais, saperlotte, si jamais il se commettait un crime dont on ne trouverait point le coupable en Limousin, je suppose, — ah ! fê dé Dî ! je me fierais plus à elle qu’à tous nos fins limiers de la police ! Elle a les yeux fins, Catissou, et n’a pas froid à ces yeux-là ! »


V


Le brigadier fit tomber sur l’ongle de son pouce gauche la cendre chaude de sa pipe et se préparait à bourrer encore la camarade lorsque, belle et gaie, enveloppée d’un chaud rayon du soleil couchant, Catherine Tharaud revint avec ses bras nus, s’accouder à la fenêtre dans l’encadrement de la glycine, et, la voix allègre, avec un beau rire :

— Allons, Martial, le clafoutis sort du four, la bréjeaude fume ! Appelle les petits !

Martial Tharaud se leva, fit un cornet de ses deux mains et cria, de loin, aux joueurs de pique-romme :

— Ohé, là-bas, gaminos !… À la soupe, mauvaise troupe !

Et comme les gamins accouraient, humant déjà l’odeur de soupe aux choux et de cerises cuites, le brigadier, prenant son aîné entre ses jambes, dans les plis de son pantalon bleu à ganse noire, et poussant devant lui les autres, ôta son képi bleu galonné de blanc, nous salua et, gaiement, s’en alla goûter à la fois à la soupe chaude et au baiser frais de Catissou.

Au bout de la rue, un sabotier bridait des sabots en chantant la vieille chanson :


Vive Limoge,

Pour ses beaux cavaliers.
L’amour y loge

Sous les grands châtaigniers !

Et le soleil couchant envoyait son dernier rayon au drapeau de fer du bon gendarme.

Jules Claretie.