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Inscription Victor HugoLa Légende des siècles
Nouvelle série
V
Après les dieux, les rois
I. De Mésa à Attila

II
Cassandre
Les Trois Cents





 
Argos. La cour du palais.


CASSANDRE SUR UN CHAR. CLYTEMNESTRE. LE CHOEUR
 

LE CHŒUR.

Elle est fille de roi. — Mais sa ville est en cendre.
Elle a droit à ce char et n'en veut pas descendre.
Depuis qu'on l'a saisie elle n'a point parlé.
Le marbre de Syrta, la neige de Thulé
N'ont pas plus de froideur que cette âpre captive.
Elle est à l'avenir formidable attentive.

Elle est pleine d'un dieu redoutable et muet ;
Le sinistre Apollon d'Ombos, qui remuait
Dodone avec le souffle et Thèbe avec la lyre,
Mêle une clarté sombre à son morne délire.
Elle a la vision des choses qui seront ;
Un reflet de vengeance est déjà sur son front ;
Elle est princesse, elle est pythie, elle est prêtresse,
Elle est esclave. Étrange et lugubre détresse !
Elle vient sur un char, étant fille de roi.
Le peuple qui regarde aller, pâles d'effroi,
Les prisonniers pieds nus qu'on chasse à coups de lance,
Et qui rit de leurs cris, a peur de son silence.


(Le char s'arrête.)


CLYTEMNESTRE.

Femme, à pied. Tu n'es pas ici dans ton pays.


LE CHŒUR.

Allons, descends du char, c'est la reine, obéis.


CLYTEMNESTRE.

Crois-tu que j'ai le temps de t'attendre à la porte ?
Hâte-toi. Car bientôt il faut que le roi sorte.

Peut-être entends-tu mal notre langue d'ici ?
Si ce que je te dis ne se dit pas ainsi
Au pays dont tu viens et dont tu te sépares,
Parle en signes alors, fais comme les barbares.


LE CHŒUR.

Si l'on parlait sa langue, on saurait son secret.
On sent en la voyant ce qu'on éprouverait
Si l'on venait de prendre une bête farouche.


CLYTEMNESTRE.

Je ne lui parle plus. L'horreur ferme sa bouche.
Triste, elle songe à Troie, au ciel jadis serein.
Elle ne prendra pas l'habitude du frein
Sans le couvrir longtemps d'une sanglante écume.

(Clytemnestre sort.)


LE CHŒUR.

Cède au destin. Crois-moi. Je suis sans amertume.
Descends du char. Reçois la chaîne à ton talon.


CASSANDRE.

Dieux ! Grands dieux ! Terre et ciel ! Apollon ! Apollon !


APOLLON LOXIAS, dans l'ombre.

Je suis là. Tu vivras, afin que ton œil voie
Le flamboiement d'Argos plein des cendres de Troie.