Camille Lemonnier (Bazalgette)/6

E. Sansot & Cie Éditeurs (Les Célébrités d’aujourd’hui) (p. 64-66).


De Georges Rency


Au physique, Camille Lemonnier est un beau mâle. Grand, solidement charpenté, les membres robustes, le port altier, la face ardente, c’est un superbe échantillon d’humanité. À cinquante ans passés, il garde la force et l’apparence de la jeunesse. Ses cheveux d’un châtain presque roux ont conservé leur coloration vivace et chaude. Derrière les verres à peine teintés du lorgnon, ses yeux gris, tour à tour violents, passionnés, aigus et doux, jouent comme à vingt ans leur jeu mobile et vibrant. On y sent l’intelligence aussi nette, la sensibilité aussi aiguisée, le cœur aussi émotif, l’âme aussi profonde. Ce sont des flammes immuables dont la durée ne ternit pas l’éclat. Les traits du visage, bien musclés, ne sont ni empâtés, ni bouffis. Pas de rides. Une peau fraîche, l’enveloppe souple d’une chair puissante. Au-dessus des lèvres sanguines, d’un dessin correct et ferme, une moustache blonde, d’allure batailleuse, donne à l’ensemble de la physionomie quelque chose de militaire. L’aspect général, d’ailleurs, est agressif et hautain. Tête en avant, chevelure en broussaille, regards dardés, moustache au vent, cette face rutile comme un brasier. C’est ainsi que l’a vue Jef Lambeaux quand il a fait le buste du maître. C’est ainsi qu’elle apparaît aux étrangers, aux ennemis, à ceux qui ne possèdent pas le secret de détendre ces muscles bandés, d’adoucir

Camille Lemonnier (1896)

l’expression irritée de ce visage, d’amener sur ces lèvres sensuelles et fermées le sourire confiant de l’amitié. Sans rien prétendre préjuger de cette ressemblance, il évoque le souvenir d’Edmond de Goncourt. Même taille élevée, mêmes épaules de colosse, ces deux hommes illustres ont un air de famille évident. Et ce n’est pas un mince contraste que celui qui résulte d’une comparaison de leurs formes athlétiques avec les besognes minutieuses de leur art également subtil et délicat. Tous deux ont écrit une langue très savante, très travaillée, très éloignée de la langue simple du peuple et des artistes primitifs. Mais, tandis que Goncourt reniait son extérieur robuste jusque dans le choix morbide et mélancolique de ses sujets, Lemonnier, plus soucieux d’un juste équilibre, contrebalance la préciosité amenuisée de sa langue par la couleur, l’héroïsme, la vie tumultueuse de ses récits. Au cours de toute sa carrière, il est resté fidèle à sa nature exubérante et saine qui, n’était le costume, l’apparierait adéquatement aux personnages des tableaux flamands, de Teniers ou de Rubens. Il est resté l’homme farouche en qui revit toute une hérédité d’orgueil, d’instinct libre et franc, de sensualité, de bataille. Chacun de ses gestes, chacun de ses mots donne l’exacte sensation d’être un prolongement de l’activité motrice ou verbale de sa race. Il a des paysans dans sa famille. Lui-même, qu’est-il au fond ? Un paysan, un terrien conscient.

Un terrien conscient : ces mots m’expliquent et son art et sa vie. Si le but de cette étude n’était d’étudier l’homme plutôt que l’artiste, ce serait ici l’endroit de montrer comment, pour voir la nature comme il l’a vue, il fallait qu’il fût avant tout, fondamentalement et héréditairement, un être des champs, un vir rusticus. Dans toute la littérature française, il est peut-être celui qui a le mieux traduit le jeu variable des éléments. Tout ce qu’il y a d’allégresse religieuse dans la pluie qui tombe sur la campagne altérée, il l’a compris, il l’a su rendre. Par ses yeux regardent tous les yeux de ses ancêtres. Son âme n’est qu’un carrefour sonore où retentissent toutes les émotions de ses aïeux.

(Camille Lemonnier intime. Revue de Belgique, 15 février 1903.)