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Michel Lévy frères (p. d-389).


À M. HENRI HARRISSE



Je n’ai pas voulu faire l’histoire de la Vendée ; elle est faite autant que possible, et ce n’est guère, car ii y a toujours une partie de l’histoire qui échappe aux plus consciencieuses investigations. Les guerres civiles, comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs flots exterminateurs mille détails affreux ou sublimes, des vertus ignorées, des crimes impunis. De ceux-ci, je veux citer un exemple en passant.

Aux journées de juin de notre dernière révolution, la garde nationale d’une petite ville que je pourrais nommer, commandée par des chefs que je ne nommerai pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté que celui de rétablir l’ordre, maxime élastique à l’usage de toutes les gardes nationales, quelle que soit la passion qui les domine. Celle-ci était composée de bourgeois et d’artisans de toutes les opinions et de toutes les nuances, la plupart honnêtes gens, d’humeur douce, et pères de famille. En arrivant à Paris au milieu de la lutte, ils ne surent que faire, à qui se rallier et comment passer à travers les partis sans être suspects aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le soir, rassemblés dans un poste qui leur était confié et honteux de n’avoir pu servir à rien, ils arrêtèrent un passant qui, pour son malheur, portait une blouse ; ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire, sans jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire quelque chose pour charmer les ennuis de la veillée. Ils étaient si peu militaires, qu’ils ne surent même pas le tuer ; étendu sur le pavé, il râla jusqu’au jour, implorant le coup de grâce.

Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite cité, ils avouèrent qu’ils n’avaient fait autre chose que d’assassiner un homme qui avait l’air d’un insurgé. Celui qui me raconta le fait me nomma l’assassin principal, et ajouta : « Nous n’avons pas osé empêcher cela. »

Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, il résume et dénonce une époque : aucun journal n’en a parlé, aucune plainte, aucune réflexion n’eût été admise. La victime n’a jamais eu de nom ; le crime n’a pas été recherché ; l’assassin a vécu tranquille, les bons bourgeois et les bons artisans qui l’ont laissé déshonorer leur campagne à Paris se portent bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux, prennent de l’embonpoint et n’ont pas de remords.

Ceci est une goutte d’eau dans l’océan d’atrocités que soulèvent les guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d’amertume ; mais ces choses sont encore trop près de nous pour être rappelées sans faire appel aux passions et aux ressentiments ; tel n’est pas le but du travail d’un artiste.

L’art est fatalement impartial ; il doit tout juger, mais aussi tout comprendre, et rechercher dans l’enchaînement des faits celui des crises qui s’opèrent dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d’une lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vendée, peut résumer dans l’esquisse de peu d’années les transformations intellectuelles et morales les plus inattendues. C’est à cette étude de psychologie révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu soucieux de montrer des personnages historiques diversement appréciés par tous les partis et de raconter les événements mille fois racontés à tous les points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le contre-coup interne du mouvement extérieur. En rentrant dans ce mouvement historique d’une manière générale, nous avons pu nous dispenser de faire comparaître les morts célèbres devant nous et de leur attribuer des sentiments et des idées complaisamment adaptés à notre fantaisie. Nous avons tâché de reconstituer par la logique les émotions que durent subir certaines natures placées dans des situations inévitables, aux prises avec l’effroyable tourmente du moment et le continuel déplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait d’aventures romanesques, tout est possible à supposer, car tout ce qui était en apparence impossible s’est produit durant cette période extraordinaire ; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus, pour tous les crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu des motifs où la conscience humaine a puisé, non pas toujours selon la lumière qu’elle avait reçue auparavant, mais selon les forces bonnes ou mauvaises que l’électricité répandue dans l’atmosphère intellectuelle développait en elle à son insu. À aucune autre époque, il n’y a eu moins de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l’individu pour satisfaire ses penchants naturels l’aient replongé plus fatalement dans les courants impétueux de la vie collective.

GEORGE SAND
1er juin 1867.
CADIO


PERSONNAGES


CADIO.

Le Marquis SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULÉ.

HENRI DE SAUVIÈRES.

Le Comte DE SAUVIÈRES, son oncle.

REBEC, petit bourgeois.

LE MOREAU, municipal.

MOUCHON, bourgeois.

CHAILLAC, commandant de la garde nationale.

Le Capitaine RAVAUD.

Le Baron DE RABOISSON.

M. DE LA TESSONNIÈRE.

Le Chevalier DE PRÉMOUILLARD.

MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans.

STOCK, ancien sous-officier des Suisses.

SAPIENCE, curé.

TIREFEUILLE, }

LA MOUCHE, } bandits.

MÉZIÈRES, valet de chambre du comte de Sauvières.

MOTUS, trompette républicain.

CORNY, fermier breton, ses Fils, ses Domestiques.

Le Délégué de la Convention.

Premier secrétaire }

Deuxième Secrétaire } du délégué.

Un Caporal de Garnisaires, Soldats.

LOUISE DE SAUVIÈRES, fille du comte.

MARIE HOCHE.

ROXANE DE SAUVIÈRES, sœur du comte, vieille fille.

LA KORIGANE.

JAVOTTE }

MADELON, } servantes de Rebec.

LA MÈRE CORNY et ses Brus.

La Folle et son Fils.

Deux Enfants.

Un Charpentier.

Un Notaire et son Clerc.

Deux Avocats.

Un Perruquier.

Paysan, Paysannes, etc.





PREMIÈRE PARTIE


Au printemps, 1793. — Au château de Sauvières, en Vendée.[1] — Un grand salon riche. — Une grande salle avec escalier au fond.



Scène PREMIÈRE. — LE COMTE DE SAUVIÈRES, ROXANE, LOUISE, M. DE LA TESSONNIÈRE, MARIE HOCHE. La Tessonnière joue aux cartes avec Louise, le comte lit un journal, Roxane parfile, Marie brode.


LE COMTE. Non, ma sœur, non ! on ne rétablira pas la monarchie avec une poignée de paysans.

ROXANE. Une poignée ! ils sont déjà plus de vingt mille sous les armes.

LE COMTE. Fussent-ils cent mille, ils n’y pourront rien. Le roi n’est plus ! — Louis XVI emporte notre dernier espoir dans sa tombe.

LOUISE. Il n’a pas même une tombe !

ROXANE. La royauté est immortelle. Le dauphin règne !

LE COMTE. Dans un cachot !

ROXANE. Délivrons-le ! (Louise, émue, semble approuver sa tante. La Tessonnière donne des signes d’impatience quand elle se distrait de son jeu.)

LE COMTE. Le délivrer, pauvre enfant ! Tenter cela serait le sûr moyen de hâter sa mort. Ah ! les émigrés auront éternellement celle du roi sur la conscience !

ROXANE. Alors, vous ne voulez rien faire ? C’est plus commode, mais c’est lâche ! Ah ! ma nièce, si nous étions des hommes, souffririons-nous ce qui se passe ?

LE COMTE. Louise, réponds, mon enfant : que ferais-tu ? (Louise baisse la tête et ne répond pas.) Ton silence semble me condamner… Pourtant… tu sais que j’ai pris des engagements…

LOUISE, soupirant. Je sais, mon père !

LA TESSONNIÈRE, avec humeur. Eh ! vous mettez un valet sur un neuf, ça ne va pas. (Marie prend la place de Louise et continue la partie avec la Tessonnière.)

ROXANE, à son frère. Vos engagements, vos engagements ! Il ne fallait pas les prendre.

LE COMTE. Je les ai pris ; donc, ils existent. Vous-même m’avez approuvé quand j’ai juré de défendre notre district envers et contre tous, en acceptant le commandement de la garde nationale. (S’adressant à Louise.) Suis-je le seul qui ait agit de la sorte ? n’était-ce pas le mot d’ordre de notre parti ?

ROXANE. Le mot d’ordre, oui, à la condition de s’en moquer plus tard.

LE COMTE. Je n’ai pas accepté, moi, le sous-entendu de ce mot d’ordre.

ROXANE. Ah ! tenez ! si vous n’aviez pas fait vos preuves à l’armée du roi, du temps qu’il y avait un roi et une armée, je croirais que vous êtes un poltron ! Oui, prenez-le comme vous voudrez… je dis un…

LOUISE. Ma tante !…

LE COMTE. Cela ne m’offense pas, mon enfant ! Devant les arrêts de sa propre conscience, un homme peut trembler et reculer.

ROXANE. Ainsi vous reculez ? c’est décidé ? Heureusement, notre neveu Henri… Ah ! celui-là,… ton fiancé, Louise, c’est l’espoir de la famille !

LOUISE. Vous croyez que Henri… ?

MARIE. Oui, certes, M. Henri vous reviendra !

LE COMTE. Il le peut, lui ! Enrôlé par force, pour échapper à la terrible liste des suspects, il a le droit de déserter.

LOUISE. Ah ! vous l’approuveriez ? En effet, ce serait son devoir ! Espérons qu’il le comprendra. Quand il saura dans quelle situation vous vous trouvez, entre la bourgeoisie que vous êtes forcé de protéger, et les paysans qui menacent de se tourner contre vous, il accourra pour prendre un commandement dans l’armée vendéenne, et il vous fera respecter de tous les partis.

LE COMTE. Ma pauvre Louise, tu crois donc aussi, toi, au succès de l’insurrection ?

LOUISE. Comment en douter quand on voit tout marcher à la guerre sainte, jusqu’aux prêtres, aux femmes et aux enfants ? Que cet élan est beau, et comme le cœur s’élance vers cette croisade !…

ROXANE. Vive-Dieu, Louise ! tu as raison : cela transporte, cela enivre ! Il y a des moments où j’ai envie de prendre des pistolets, de chausser des éperons, de sauter sur un cheval, et de donner la chasse aux vilains de la province !

LE COMTE. Vous ?

ROXANE. Oui, moi ! moi qui vous parle, je sens bouillir dans mes veines le sang de ma race !

LE COMTE. Pauvre Roxane ! Gardez un peu de cette vaillance pour les événements qui menacent, car je crains bien qu’au premier coup de fusil…

ROXANE. Vous ne me connaissez pas ! je suis capable… (À Marie, lui mettant familièrement les mains sur les épaules.) N’est-ce pas, Marie ? dites ; mais j’oublie toujours que vous ne pensez pas comme nous !

MARIE. Oubliez-le, si cela vous fâche ; je ne vous le rappellerai jamais !

LOUISE. On sait cela, bonne Marie ! mais, au fond… (bas) tu approuves mon père ?

MARIE, aussi à voix basse. Ce qu’il dit est si noble, ce qu’il pense si respectable !… (Louise rêve.)

MÉZIÈRES, entrant. Une lettre pour M. le comte.

LOUISE. D’Henri peut-être ! Oui ! (Donnant la lettre au comte.) Lisez vite, mon père !

MÉZIÈRES. Je voyais bien ça… au timbre !… Puis-je rester pour savoir… ? (Louise fait un signe affirmatif.)

ROXANE, au comte. Il arrive, n’est-ce pas ? Dites donc !

LE COMTE, qui parcourt des yeux. Il va bien, il va bien !…

MÉZIÈRES, sortant. Dieu soit béni ! Ce cher enfant ! il va bien ! (Il sort.)

ROXANE, au comte. Mais vous avez l’air étonné ?

LE COMTE, donnant la lettre à Louise. Oui. Il ne paraît pas avoir reçu nos lettres. Elles ont du être saisies.

ROXANE. Ou la prudence l’empêche de répondre clairement. Voyons ! il faut deviner…

LE COMTE, à Louise. Il se montre enivré de joie d’avoir battu…

ROXANE. Battu !… Qu’est-ce qu’il a donc battu ?…

LOUISE. Les Prussiens.

ROXANE. Les émigrés, par conséquent ?… Eh bien, alors… Mais non, mais non ! Il fait semblant ! c’est très-adroit de sa part !…

LE COMTE, qui lit avec Louise. Il est officier.

LOUISE. Et il en est fier.

ROXANE. Il en est humilié, au contraire. Il faut prendre le contre-pied de tout ce qu’il dit. Il est très-fin, il est plein d’esprit, ce garçon-là !

LOUISE, lui donnant la lettre. Ma tante…, prenons-en notre parti, et ne nous faisons plus d’illusions : Henri nous abandonne… Cela ne m’étonne pas autant que vous. Il a toujours eu le caractère léger.

MARIE. Léger ?… Mais non, chère Louise !

ROXANE, lisant. Ah ! grand Dieu ! comme il traite nos amis les étrangers ! il est donc fou ?… et quel ton ! « Nous leur avons flanqué une frottée ! » Frottée ! ça y est ! C’est donc un soudard, à présent ? un enfant si bien élevé ! « J’espère que ma tante Roxane sera fière de moi… » Compte là-dessus, vaurien ! « Et que, pour fêter mon épaulette, elle mettra sa plus belle robe, sans oublier d’ajouter aux roses de son teint… » (jetant la lettre.) Polisson !

LOUISE, ramassant la lettre. Consolez-vous, ma tante, je ne suis guère mieux traitée. (Lisant.) « Je compte aussi que ma petite Louise se redressera de toute sa hauteur, et qu’elle attachera un nœud d’argent aux cheveux de sa poupée ! » Il me fait l’honneur de croire que je joue encore à la poupée, c’est flatteur !

LE COMTE. Il oublie que deux ans se sont déjà écoulés depuis son départ.

LOUISE. Il oublie les malheurs de notre parti, il ne se dit pas que, chez nous, il n’y a plus d’enfants !

LE COMTE. Il est enfant lui-même : à vingt-deux ans !

ROXANE. Tant pis pour lui ! Louise, j’espère que vous n’épouserez jamais ce monsieur-là ?

LOUISE. Je n’ai jamais désiré l’épouser, ma tante, et, si mon père me laisse libre…

LE COMTE. Je ne te contraindrai jamais ; mais tu avais de l’amitié pour lui malgré vos petites querelles. Il était si bon pour toi… et pour tout le monde !

LOUISE. De l’amitié…, c’est fort bien. Je lui rendrai la mienne, s’il revient de ses erreurs ; mais faut-il se marier par amitié ?

MARIE. Vous ne dites pas ce que vous pensez !

LOUISE. Si fait ! À ce compte-là, pourquoi n’épouserais-je pas aussi bien M. de la Tessonnière ?

LA TESSONNIÈRE. Hein ? quoi ?

ROXANE. Rien ; continuez votre petit somme.

LA TESSONNIÈRE, montrant les cartes. Alors, la partie… ?

LOUISE. Un peu plus tard, mon ami.

LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Et vous…, vous ne voulez pas… ?

ROXANE. Un peu plus tard, un peu plus tard ; c’est l’heure de votre promenade.

LA TESSONNIÈRE. Vous croyez ? Je n’aime guère à me promener seul ; les paysans ont des figures si singulières à présent…

LE COMTE. Singulières ? Pourquoi ?

LA TESSONNIÈRE. Oui, oui… ils deviennent très-méchants !

ROXANE. Allons donc, allons donc ! Allez-vous avoir peur, ici à présent ? Vous irez dans le jardin, là, près des fenêtres.

MARIE. J’irai avec vous !

LA TESSONNIÈRE. Bien, bien ! (Il sort avec Marie.)

LE COMTE. Qu’est-ce qu’il veut dire ? De quoi a-t-il peur ?

ROXANE. De tout ! c’est son habitude, vous le savez bien, puisqu’il est venu s’installer chez nous à cause de ça.

LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en voulaient d’être poltron ; mais les nôtres sont si doux, si tranquilles…

ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher ! Ils espèrent toujours que vous vous montrerez !… Mais voici les autres hôtes du château.



Scène II. — Les Mêmes, le baron DE RABOISSON, le chevalier DE PRÉMOUILLARD.


RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles.

ROXANE. — Ah ! baron, ce mot-là me fait toujours trembler ! Bonnes ou mauvaises, vos nouvelles ?

RABOISSON. Bah ! pourvu qu’elles soient nouvelles ! ça désennuie toujours. L’insurrection vient nous trouver.

LOUISE. Enfin !

LE COMTE. Est-ce sérieux, Raboisson, ce que vous dites là ? Comment savez-vous… ?

RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la ville. Il n’y est bruit que de la marche de l’armée royale.

LE CHEVALIER. Malheureusement, c’est la douzième fois au moins que Puy-la-Guerche est en émoi pour rien.

LE COMTE. Vous dites malheureusement ?

LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L’inaction à laquelle, par égard pour vous, nous nous sommes condamnés, commence à me peser plus que je ne puis dire. J’espère qu’en présence d’une force considérable telle qu’on l’annonce, vous ne conseillerez point à la garde nationale du district une résistance inutile… et désastreuse !

LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances, chevalier. Il faut d’abord savoir s’il s’agit ici d’une véritable armée commandée par des chefs raisonnables, auquel cas j’engagerai les gens de la ville à se soumettre ; mais, si c’est un ramassis de bandits sans ordre et sans mandat…

RABOISSON. J’ai envoyé à la découverte, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Le bruit du moment est que cette troupe est commandée par Saint-Gueltas.

LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi ? Je ne me souviens pas…

RABOISSON. Eh ! c’est le petit nom du fameux marquis !

LOUISE. Le marquis de la Roche-Brûlée ? Ah ! mon père, on le dit si cruel !… Soyez prudent !

ROXANE. Et on le dit invincible ! Mon frère, ne vous y risquez pas.

LE COMTE. Je ferai mon devoir ; si cet homme agit de son chef et sans ordre de la cour, je conseillerai et j’organiserai la résistance.

RABOISSON. Mais s’il est en règle ?… et il y est, je vous en réponds… Saint-Gueltas est aussi prudent que hardi.

LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson ?

RABOISSON. Je l’ai connu beaucoup dans sa jeunesse.

ROXANE. Il n’est donc plus jeune ?

RABOISSON, souriant. Si fait ! une quarantaine d’années, comme nous !

ROXANE. On le dit charmant !

RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plaît aux femmes.

LOUISE, ingénument. Pourquoi ?

RABOISSON, embarrassé. Parce que… parce qu’il est laid, je ne vois pas d’autre raison.

ROXANE, bas, à Raboisson. Et parce qu’il les aime, n’est-ce pas ?

RABOISSON, de même. Chut ! il les adore !

ROXANE. Alors, c’est un héros ! comme César, comme le maréchal de Saxe !

LE COMTE, qui a parlé avec le chevalier. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas courir au-devant de l’insurrection. Ce serait m’exposer à des soupçons… Si elle vous entraîne et vous emporte en passant, je n’aurai de comptes à rendre à personne ; mais n’oubliez pas qu’en vous donnant asile chez moi dans ces jours de persécution, j’ai répondu de vous sur mon propre honneur.

LE CHEVALIER. Je ne l’oublierai pas, monsieur.

RABOISSON. Quant à moi, mon cher comte, il y a une circonstance qui me rendra aussi sage que vous pouvez le désirer : c’est que l’insurrection est fomentée par les prêtres ; or, je ne suis pas de ce côté-là : voltairien j’ai vécu, voltairien je mourrai.

LE CHEVALIER. Il n’y a pas de quoi se vanter, monsieur !

RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme ! Libre à vous de donner dans les idées contraires. Élevé pour l’Église, vous étiez abbé l’an passé. La mort de vos aînés vous remet l’épée au flanc, et vous êtes impatient de la tirer pour la cause que vous croyez sainte ; mais, moi, j’aime la ligne droite et ne veux pas faire les affaires du fanatisme sous prétexte de faire celles de la monarchie.

LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur…

ROXANE. Ah ! mon Dieu ! allez-vous encore vous quereller ? C’est bien le moment ! Parlez-nous plutôt du charmant Saint-Gueltas…

MÉZIÈRES, entrant. Monsieur le comte, il y a là M. Le Moreau, municipal de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec, son adjoint…, celui qui est aubergiste à présent, votre ancien marchand de laines.

ROXANE. Fripon sous toutes les formes ! (Au comte.) Est-ce que vous allez recevoir ces gens-là ?

LE COMTE, à Mézières. Faites entrer. (Mézières sort. À sa sœur.) Le Moreau est un très-galant homme.

ROXANE. Ça ? un abominable suppôt de la gironde, qui a approuvé le meurtre du roi ?

LE COMTE. Ma sœur, soyez calme.

ROXANE. Non ! je suis indignée !

LOUISE. Alors, ne restez pas ici. — Venez, ma tante.

ROXANE. Oui, oui, sortons ! J’étouffe de rage ! Mon frère, vous êtes un tiède, un… (Louise lui ferme la bouche par un baiser.) Tiens, sans toi, je crois que je deviendrais fratricide ! (Elles sortent.)

RABOISSON. Devons-nous rester ?

LE COMTE. Vous, certes ; mais le chevalier est vif…

RABOISSON. Et jeune !

LE CHEVALIER, au comte. Je me retire, monsieur. (Il sort.)



Scène III. — LE COMTE, RABOISSON, LE MOREAU, REBEC.


REBEC, obséquieux, avec de grands saluts. Nous nous sommes permis…

LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu’y a-t-il pour votre service ?

REBEC, ému. Voilà ce que c’est, citoyen comte. Les brigands sont à nos portes.

LE COMTE, incrédule. À nos portes ?

REBEC. On a signalé l’apparition de plusieurs bandes éparses dans les bois, et même très-près d’ici on a trouvé des traces de bivouac.

RABOISSON. On est sûr que c’étaient des brigands ?

REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans révoltés contre le tirage.

LE COMTE. Ont-ils fait quelque dégât ?

REBEC. Aucun encore ; mais…

LE COMTE. Vous vous pressez peut-être beaucoup de les traiter de brigands !

REBEC. Ah ! dame ! si M. le comte croit qu’ils n’en veulent pas à nos personnes et à nos biens…, c’est possible ! moi, j’ignore… (Bas, à Le Moreau, qui se tient digne et froid, observant avec sévérité le comte et Raboisson.) Il ne faudrait pas le fâcher ! (Haut.) Moi, j’ai des opinions modérées… J’ai toujours été dévoué à la famille de Sauvières.

LE COMTE, avec un peu de hauteur. — Il est blessé de l’examen que lui fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnaître les preuves de respect et de fidélité ; mais je vous sais alarmiste, monsieur Rebec, et je voudrais être sérieusement renseigné. Pourquoi M. Le Moreau garde-t-il le silence ?

LE MOREAU, prenant un siége et faisant sentir qu’on ne lui a pas encore dit de s’asseoir. Monsieur le comte ne m’a pas encore fait l’honneur de m’interroger.

LE COMTE, lui faisant signe de s’asseoir. Veuillez parler, monsieur.

LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuadé que M. Rebec de l’approche de ces bandes ; mais la population s’en émeut, et il faut la rassurer. Les paysans des districts voisins, gagnés par l’exemple des districts plus éloignés, commencent eux-mêmes à commettre des actes de brigandage, on n’en peut plus douter. La loi du recrutement est dure pour eux, j’en conviens, et ils n’en comprennent pas la nécessité ; des suggestions coupables, des intrigues perverses que je n’ai pas besoin de vous signaler…

RABOISSON. Quant à cela, je ne vous dirai pas le contraire. Le clergé des campagnes…

LE COMTE. Ne parlons pas du clergé, je le respecte.

LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prêche pas la guerre civile.

LE COMTE. La guerre civile ! en sommes-nous là, bon Dieu ?

LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes là, et si vous l’ignorez, vous vous faites d’étranges illusions.

LE COMTE. Le peuple n’en veut qu’aux jacobins, messieurs, et Dieu merci, il n’y en a pas dans notre district.

LE MOREAU. Du moins, il y en a peu ; mais, en revanche, il y a beaucoup d’hommes qui pensent comme moi.

LE COMTE. Nous pensons tous de même ; nous voulons tous la fin des fureurs démagogiques.

LE MOREAU. C’est pour cela, monsieur le comte, que nous devons réprimer toutes les démagogies, de quelque titre qu’elles se parent. Venez commander nos gardes nationaux, et, s’il est vrai que le torrent se dirige de notre côté, il passera auprès de notre ville sans oser la traverser.

REBEC. Autrement, ils feront ce qu’ils ont fait à Bois-Berthaud, ils dévasteront tout. Ils pilleront les auberges, ils gaspilleront les provisions de bouche…

LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront nos femmes et menaceront nos enfants ! Hâtez-vous, monsieur. Si les nouvelles sont exactes, ils ont fait ce matin le ravage au hameau du Jardier, à six lieues d’ici ; ils peuvent être chez nous ce soir !

LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs. Qui sont-ils ? d’où viennent-ils ?

LE MOREAU, méfiant. Vous l’ignorez, monsieur le comte ?

LE COMTE, blessé. Apparemment, puisque je le demande.

LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou.

RABOISSON. Et ils sont commandés… ?

LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brûlée, un homme perdu de dettes et de débauches.

RABOISSON. Vous êtes sévère pour lui… Il vaut peut-être mieux que sa réputation.

LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et que nous soyons réduits à capituler, vous nous viendrez en aide, et, en nous servant d’intermédiaire, vous n’oublierez pas la confiance que les autorités de Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous témoigner ; mais nous commencerons par nous bien défendre, je vous en avertis, et j’imagine que M. le commandant de notre garde civique ne nous abandonnera pas dans le danger.

LE COMTE. Le doute m’offense, monsieur. Laissez-moi le temps de donner chez moi quelques ordres, et je vous suis. (À Raboisson.) Venez, baron, c’est à vous que je veux confier la garde du château en mon absence. (Ils sortent.)


SCÈNE IV. — LE MOREAU, REBEC.

REBEC. Eh bien, il a tout de même l’air de vouloir faire son devoir, le grand gentilhomme ! Avez-vous vu comme il hésitait au commencement ? Sans moi, qui lui ai dit son fait…

LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller. Honnête homme, timoré et humain, mais irrésolu et royaliste. Ces gens-là sont bien embarrassés, croyez-moi, quand ils essayent de faire alliance avec nous. Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis pour qu’ils soient forcés de rompre avec leur parti ; mais, le jour où ils peuvent nous fausser compagnie, ils s’en tirent en disant que nous leur avons mis le couteau sur la gorge.

REBEC. Bah ! bah ! celui-ci, nous le tiendrons, c’est-à-dire… (regardant par une fenêtre) vous le tiendrez ! Moi, je…

LE MOREAU. Où allez-vous ?

REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l’arrivée de mes denrées.

LE MOREAU. Quelles denrées ?

REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, mes lits, mon linge, et mes deux servantes que je ne suis pas d’avis d’abandonner aux hasards d’une jacquerie !

LE MOREAU. Vous prenez vos précautions ; mais où menez-vous tout cela ?

REBEC. Tiens ! ici, pardieu !

LE MOREAU. Ici ?

REBEC. Et où donc mieux ? Je ne suis pas le seul qui vienne se mettre à l’abri du pillage derrière les mâchicoulis du ci-devant seigneur de la province. Mes voisins de la grand’rue et ceux du Vieux-Marché aussi, enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous sommes une douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes et nos gens, qui avons résolu de nous retrancher céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur dans les caves et greniers de la féodalité. Il faut bien que ça nous serve à quelque chose, les châteaux que nous avons laissés debout !

LE MOREAU. Vous êtes fous ! Si M. de Sauvières nous trahissait…

REBEC. Raison de plus, c’est prévu, ça ! S’il ne se conduit pas bien à la ville, s’il tourne casaque, comme on dit, nous lui fermons au nez les portes de son manoir, nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages. Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que l’enceinte délabrée de Puy-la-Guerche, et, quand il s’agit de soutenir un siége, vive une petite forteresse bien située comme celle-ci ! Ah ! voilà mon convoi ! Je cours…



SCÈNE V. — Les Mêmes, ROXANE, LOUISE, MARIE.


ROXANE, sans répondre aux courbettes de Rebec. Qu’est-ce qui se passe ? La cour du donjon est encombrée, la population de la ville reflue ici, et c’est vous, messieurs, qui nous valez cet embarras et ce danger ? Croyez-vous que nous n’ayons d’autre affaire que de défendre vos ânes crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles hardes ?

REBEC, à Le Moreau, bas. Diable ! elle n’est pas polie, la vieille !

LE MOREAU, à Roxane. Madame, je n’ai pas encouragé cette panique ridicule. Je ne l’approuve pas. Je vais essayer de la faire cesser. (Il salue et sort avec dignité.)

ROXANE, à Rebec. Celui-ci, à la bonne heure ! mais vous, monsieur l’aubergiste,… c’est-à-dire toi, l’ancien brocanteur, si heureux autrefois de te chauffer au feu de nos cuisines…

REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité… Parvenu par mon mérite, je ne rougis pas de mes antécédents.

ROXANE. En attendant, monsieur l’adjoint, vous allez déguerpir de céans et remporter vos guenilles.

LOUISE, bas, à Rebec. Laissez dire ma tante. Elle est vive, mais très-bonne. D’ailleurs, mon père, qui n’a jamais refusé l’hospitalité à personne, vient d’ordonner que la cour fortifiée et le donjon fussent ouverts à quiconque voudrait s’y réfugier, et tant qu’il y aura de la place…

REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine ; vous avez bien mérité de la patrie, et le donjon est bon ! Merci pour le donjon ! Je vais, avec votre permission, y installer mon petit avoir.

LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (Il sort.)

ROXANE. Ah ! Louise, toi aussi, tu ménages ces animaux-là ?

LOUISE. Il le faut, ma tante ; je ne vois pas sans crainte mon pauvre père s’en aller à la ville avec eux. Pour un soupçon, ils peuvent le garder prisonnier, le dénoncer à leur affreux tribunal révolutionnaire…

ROXANE. Il n’aurait que ce qu’il mérite !

LOUISE et MARIE. Ah ! que dites-vous là !

ROXANE. C’est vrai, j’ai tort ! Je ne sais ce que je dis, j’ai la tête perdue !

MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage ! Vous aviez tant promis d’en avoir !

ROXANE. J’en ai ; oui, je me sens un courage de lion, si vraiment le marquis Saint-Gueltas est à la tête de ces bandes ! Un homme du monde, galant, à ce qu’on dit ! — Mais, si ce sont des paysans sans chef, des enfants perdus, des désespérés,… s’ils mettent le feu partout,… s’ils outragent les femmes… Et mon frère qui nous quitte !

MARIE. Pour quelques heures peut-être ; s’il apprend à la ville que c’est encore une panique…

ROXANE. Qui sait ce que c’est ? Ah ! je me sens toute défaite. Je n’ai pas pris ma crème aujourd’hui. — L’ai-je prise ? Je ne sais où j’en suis !

MARIE. Vous ne l’avez pas prise, et c’est l’heure. (Elle va pour sonner.) Mais voici la petite Bretonne qui vous l’apporte. Elle est exacte.



SCÈNE VI. — Les Mêmes, LA KORIGANE.


LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez ? (Elle présente un bol de crème à Roxane.)

ROXANE. Non, non, petite, c’est fort bien. (Elle boit.) Elle est délicieuse, ta crème. Ah ! ma pauvre enfant, nous voilà bien en peine ! Tu n’as pas peur, toi ?

LA KORIGANE. Moi, peur ? Et de quoi donc, mamselle ?

LOUISE. Des brigands !

LA KORIGANE. Oh ! ça me connaît, moi, les brigands ! c’est tout du monde comme moi !

ROXANE. Comme toi ? Ah ça ! où donc les as-tu connus ?

LA KORIGANE. Oh ! dame ! dans tout le bas pays. Vous savez bien que j’ai pas mal roulé de ferme en ferme et de château en château avant que d’entrer chez vous. Vous m’avez prise parce que votre cousine, chez qui j’étais en dernier, vous a envoyé des vaches brettes et moi par-dessus le marché, comme le chien qu’on vend avec le troupeau. Elle ne tenait pas à moi, — pas plus que moi à elle ! — Elle m’a dit comme ça : « Tu es mauvaise tête, tu ne souffres pas les reproches ; mais tu sais soigner les bêtes, et je vais t’envoyer avec les tiennes chez des dames très-riches et très-douces. » Moi, j’ai dit : « Ça me va, de m’en aller. J’aime à changer d’endroit, je ne restais chez vous qu’à cause des vaches. » Et pour lors…

ROXANE. C’est bon, c’est bon, caquet bon bec ! tu nous raconteras tes histoires un autre jour. Remporte ta tasse.

LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-être vu chez notre cousine du Rozeray…

ROXANE. Eh ! au fait !… elle recevait tous les chefs, la cousine !… Oui, oui. Dis-nous, Korigane…, est-ce que tu as entendu parler là-bas d’un personnage,… un certain marquis ?…

LA KORIGANE. Un marquis ! c’est Saint-Gueltas que vous voulez dire ?

ROXANE. Justement ! M. de la Roche-Brûlée. Tu l’as vu ?

LA KORIGANE. Si je l’ai vu ! vous me demandez si je l’ai vu ?

ROXANE. Eh bien, sans doute ; est-ce que tu ne te souviens pas ?

LOUISE. Tu ne réponds pas, toi qui n’as pas l’habitude de rester court ! (À Roxane.) Elle a oublié.

LA KORIGANE, exaltée. Oublier Saint-Gueltas, moi ! Mamselle Louise, si vous voyez jamais cet homme-là quand ça ne serait qu’une petite fois et pour un moment, vous saurez qu’on ne l’oublie plus, quand même on vivrait cent ans après.

ROXANE. Ah ! oui-da ! tu me donnes envie de le voir.

LA KORIGANE, à Louise, la regardant fixement. Et vous, vous êtes curieuse de le voir aussi ?

LOUISE, embarrassée. De le voir ?… Peu m’importe ; mais on nous menace de son arrivée dans le pays, et je voudrais savoir si nous devons nous en réjouir ou… ou nous cacher ?

LA KORIGANE, emphatiquement, naïvement. Pour la cause du bon Dieu et des bons prêtres, réjouissez-vous, mesdames ! Si Saint-Gueltas vient ici avec ses bons gars du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a de tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte Vierge est à leur tête, et que pas un républicain, pas un trahisseur, pas même un tiède, ne restera sur terre. Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c’est rasé ! c’est comme le feu du ciel ! — Mais, pour votre sûreté à vous, mes petites femmes, cachez-vous ; cachez vos jupons roses et vos cheveux poudrés, et cachez-les bien, car il sait dépister les jeunes comme les mûres, les villageoises en sabots comme les bourgeoises en souliers et les princesses en mules de satin ! Oui, oui, cachez-moi tout ça, ou malheur à vous !

LOUISE, à sa tante. Elle parle comme une folle ! elle me fait peur !

ROXANE. Et moi, elle m’amuse. (À la Korigane.) C’est très-drôle, tout ce que tu nous chantes là ; mais explique-toi mieux. Il ne respecte donc rien, ton fameux marquis ?

LA KORIGANE. Il n’a pas besoin de respecter ni de pourchasser ; il regarde !… Oh ! il vous regarde avec des yeux… C’est comme le serpent qui charme sa proie. Alors, qu’on veuille ou ne veuille pas, il faut penser à lui le restant de ses jours. Voilà ce que je vous dis, est-ce clair, mamselle Louise ? (Louise, troublée, s’éloigne avec un air de dédain.)

MARIE, calme, souriant, à la Korigane. Parlez pour vous, ma chère enfant !

LA KORIGANE. Pour moi ?

ROXANE. Pardine ! on voit bien que tu es amoureuse de lui.

LA KORIGANE. Amoureuse ? Je ne sais pas, demoiselle ! Je n’ai que seize ans, moi, et j’ai déjà couru de pays en pays pour gagner ma pauvre vie. J’aurais dû en apprendre long. Eh bien, je n’en sais guère plus que ces demoiselles, puisque je ne sais pas si j’ai été amoureuse et si je le suis.

ROXANE. À la bonne heure ! On t’a prise comme une fille innocente, et j’aime à voir que…

LA KORIGANE. Vous ne voyez rien ! À l’âge de six ans, j’avais déjà un ami que je suivais partout : c’était un champi comme moi. Je l’appelais mon petit mari, et lui, il m’appelait sa petite sœur. Quand il a eu dix-huit ans et moi quatorze, on s’est fâché, parce que je lui disais : « Il faudra nous marier ensemble, » et que lui, il ne voulait ni amitié ni mariage. Il était devenu comme fou ; son idée, qu’il disait, c’était d’être moine. Alors, la colère m’est montée aux yeux. Je lui ai jeté mes sabots à la tête, et je me suis sauvée du pays, pieds nus, toujours courant. Je n’avais ni amis ni parents ; personne n’a couru après moi, et j’ai été ici et là, n’aimant personne et toujours en colère, toujours pensant à cet imbécile qui n’avait pas voulu m’aimer ! J’y ai pensé jusqu’au jour où j’ai vu Saint-Gueltas. Alors, j’ai toujours pensé à Saint-Gueltas, et j’ai oublié l’autre.

ROXANE. Et Saint-Gueltas… a-t-il fait attention à toi ?

LA KORIGANE. Je ne sais pas ! Un jour, votre cousine du Rozeray m’a dit des sottises et des injustices ; j’ai bien vu qu’elle était jalouse…

ROXANE. Allons donc, impertinente ! tu voudrais nous faire croire que la comtesse…

LA KORIGANE. Oh ! si vous vous fâchez, je ne dirai plus rien.

ROXANE. Si fait, parle encore ; tu nous amuses, tu nous distrais. — Que regardes-tu, Marie ? est-ce que mon frère ?… Il a promis de ne pas partir sans nous voir.

MARIE, à la fenêtre. Il est là, mademoiselle. Je ne comprends pas… il donne des ordres… La cour du donjon est pleine de gens de la ville…

LOUISE. Et mon père fait fermer les grilles. Veut-il les retenir prisonniers ?

ROXANE. Il fait bien, s’il fait cela. Ces drôles l’auront menacé ! (À la Korigane.) Va voir ce qui se passe et reviens nous le dire.

LA KORIGANE, à la fenêtre, sur laquelle elle grimpe. Oh ! je vas vous le dire tout de suite. Voilà d’un côté les républicains de la ville qui se cachent, et… dans l’autre cour, mon doux Jésus ! c’est les gens du roi qui entrent ! Je reconnais bien le drapeau.

ROXANE, effrayée. Les brigands ! On va se battre, là, sous nos fenêtres !

LOUISE. Non, non, ils ne se verront même pas ! Mon père vient ici avec un chef.

ROXANE. Ah ! qui est-ce ? le marquis ?…

LA KORIGANE, regardant. Ça ? c’est Mâcheballe, le général des braconniers du bas pays. Je n’en vois pas d’autre !

ROXANE. Mâcheballe, l’assassin, comme on l’appelle ? Nous sommes perdus !

LA KORIGANE. Dame, s’il sait comment vous le traitez ! Il vous croira tournée au bleu, et il n’est pas tendre, je ne vous dis que ça !

LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici !



SCÈNE VII. — Les Mêmes, LE COMTE, MACHEBALLE et une douzaine de Paysans armés, dont le nombre augmente insensiblement et envahit le salon. Ce sont gens de diverses provinces et quelques Vendéens nouvellement recrutés par eux. LE CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIÈRE, MÉZIÈRES, STOCK. Plusieurs Vendéens, un peu mieux habillés ou mieux armés que les autres et simulant une sorte d’état-major, entourent Mâcheballe. Ils ont le chapeau ou le mouchoir sur la figure.


LE COMTE, (à Mâcheballe, qu’il introduit). Entrez ici, et parlez, monsieur, puisque vous vous présentez au nom du roi, et que vos pouvoirs sont en règle. J’écoute les paroles que vous m’apportez et que vous voulez me dire en présence de mes hôtes et de ma famille.

MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voilà. Je ne suis pas grand parolier, moi, et la chose que j’ai à vous dire ne prendra pas le temps de réciter un chapelet. Je suis devant vous, moi, Pierre-Clément Coutureau, dit Mâcheballe, capitaine, commandant ou général, comme ça vous fera plaisir, je n’y tiens pas ; j’ai ma bande de bons enfants, je la mène du mieux que je peux ; si elle est contente de moi, ça suffit !

LES INSURGÉS. Oui, oui, vive le général !

MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois ! On verra ça plus tard, quand on sera organisé ; pour le quart d’heure, faut se réunir et se compter. Et, depuis trois mois qu’on avance dans le pays, on a emmené, chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu et de l’Église. On est donc déjà vingt-cinq mille, chaque corps marchant dans son chemin. On n’est chez vous qu’une cinquantaine ; mais, autour de vous, dans les bois, il y a autant d’hommes que d’arbres, monsieur le comte ! et faudrait pas nous mépriser parce qu’on vous paraît une poignée. On est venu ici en confiance…

LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur ; fussiez-vous seul, vous seriez en sûreté chez moi !

MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je pense, rassembler vos métayers, vos domestiques et tout le monde de votre paroisse, et vous viendrez avec nous, pas plus tard que tout à l’heure, donner l’assaut à la ville de Puy-la-Guerche ?

LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je vous prie, je vous somme au besoin, de vous retirer du district où j’ai le devoir de commander la garde nationale.

MACHEBALLE, riant. Vous me sommez, au nom de quoi ?

LE COMTE. Au nom du roi, monsieur.

MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez ça dans le pays d’ici ?

LE COMTE. Dans le pays, on procède comme ailleurs au nom de la République ; mais avec vous j’invoque la seule autorité légitime que je reconnaisse.

MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez ça dans votre cervelle ? (Les Vendéens rient.) Comment donc prétendez-vous, au nom du roi, m’empêcher de servir le roi ?

LE COMTE. Chacun entend le service du roi à sa manière. Vous avez méconnu la sainteté de sa cause en commettant des excès, des cruautés sans exemple. J’ai fait honneur à ceux qui ont signé votre mandat en écoutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai entendues, je les repousse. La guerre que vous faites est un prétexte au pillage et aux vengeances personnelles. (Murmures des insurgés. Le comte élève la voix.) Elle me répugne, et je la condamne. Passez votre chemin. Quand un chef royaliste digne de ce nom paraîtra devant moi, je verrai à m’entendre avec lui, si je le puis sans trahir le mandat qui m’est confié. (Murmures des insurgés.)

MACHEBALLE, irrité. Par le saint ciboire ! je ne sais pas comment je vous laisse dire tant de sacriléges ! (Il met la main sur ses pistolets. Un de ses hommes passe devant lui, et le repousse en arrière en lui disant tout bas : « Assez ! tais-toi. Laisse-moi faire ! » Cet homme ôte son chapeau. La Korigane s’écrie : « Saint-Gueltas ! » Louise, qui s’est élancée vers son père menacé, recule avec effroi. Roxane laisse aussi échapper une exclamation.)

SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brûlée. Il paraît que mon nom effraye les dames ; mais vous, monsieur le comte, peut-être me ferez-vous l’honneur de m’agréer comme le chef sérieux d’une force considérable,… à moins que vous ne me jugiez indigne aussi de servir le roi ? C’est possible, si vous proscrivez la peine de mort ! Moi, j’avoue que je n’ai pas encore découvert le moyen de faire la guerre sans exposer sa vie et sans compromettre celle des autres.

MACHEBALLE. Bien parlé ! (Il explique tout bas les paroles de Saint-Gueltas à quelques paysans bretons qui approchent.)

LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect qui est dû à votre bravoure, à votre dévouement et à votre habileté ; mais vos sarcasmes ne m’empêcheront pas de réprouver les atrocités de vos triomphes. Vous avez pu être débordé…

SAINT-GUELTAS, baissant la voix et s’approchant de lui et des femmes. Débordé ! comment ne pas l’être dans une guerre de partisans comme celle que nous faisons ? Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne puis être partout ; mais nous commençons à nous organiser. Suivez le bon exemple, donnez-le à ceux qui hésitent encore, et nos paysans deviendront des soldats soumis à une discipline ; c’est le devoir de tout bon royaliste et de tout brave gentilhomme.

LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis que regretter vivement les engagements que j’ai pris…

MACHEBALLE, bas, à Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi ?

SAINT-GUELTAS, bas, à Mâcheballe. Prenez patience. Je vous réponds de l’emmener ! (Haut, au comte.) Puis-je au moins adresser mes offres aux personnes libres qui vous entourent ? (Allant à Raboisson.) Voici un ami qui ne me reniera peut-être pas ?

RABOISSON, lui serrant la main. Non certes ; mais tu sers les prêtres, marquis, et, moi…

SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais ! (Il fait un signe à Mâcheballe, qui se retire au fond du salon et jusque dans la pièce du fond avec les Vendéens.) Mon cher baron, tu peux être tranquille. Je ne suis pas plus bigot que toi. Je n’ai pas changé ! Nous nous servons du mysticisme des paysans ; mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons à leur place MM. les ambitieux et les démagogues de la soutane.

RABOISSON, bas. Bien… Alors, je grille de te suivre, car je m’ennuie ici considérablement ; mais comment faire ?

LE CHEVALIER, bas, à Saint-Gueltas. Moi aussi, monsieur le marquis, je brûle de vous suivre ; mais nous sommes ici en quelque sorte prisonniers sur parole.

SAINT-GUELTAS. C’est bien simple. Allez ce soir à Puy-la-Guerche, et laissez-vous faire prisonniers par moi.

LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules de M. de Sauvières et nous emmener tous ensemble.

RABOISSON. Oh ! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules !

LE CHEVALIER. À moins que sa fille ne nous aide ! Elle pense bien, et elle a de l’ascendant sur lui.

SAINT-GUELTAS. Sa fille ?… (Regardant Marie, qui est plus près de lui que Louise.) Est-ce cette aimable et douce figure, qui ressemble à un sourire de soleil dans la tempête ?

RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche, une orpheline sans nom et sans avoir, recueillie par la famille. Elle pense mal, mais elle agit bien.

SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci ? (Il montre Stock, qui s’est approché de lui avec hésitation.)

RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses échappé au massacre,… M. Stock !

SAINT-GUELTAS, à Stock. Ah !… Et comment avez-vous fait, monsieur Stock, pour survivre à la journée du 10 août ?

STOCK, accent étranger prononcé. J’étais en garnison avec mon bataillon sur la Loire.

SAINT-GUELTAS. Je veux le croire ; mais que faites-vous ici quand votre place est marquée depuis longtemps dans les rangs de ceux qui vengent la mort de vos frères ?

STOCK, avec dignité. Je vous attendais, monsieur.

SAINT-GUELTAS, lui tendant la main. Voilà une belle et bonne réponse, monsieur Stock. Je vous enrôle, vous commanderez un détachement. (À Raboisson montrant la Tessonnière.) Et celui-ci ?

RABOISSON, bas. Le plus grand poltron de la terre. Je te défie de le faire marcher.

SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (À la Tessonnière.) Monsieur est certainement des nôtres ?

LA TESSONNIÈRE. Oh ! moi, je suis trop vieux pour guerroyer.

SAINT-GUELTAS. Pas plus âgé que M. Stock ?

LA TESSONNIÈRE. Ma religion me défend de verser le sang.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous êtes un serviteur inutile ici. Je vais vous employer, moi !

LA TESSONNIÈRE. À quoi donc, s’il vous plaît ?

SAINT-GUELTAS. J’ai promis, en échange de plusieurs de mes braves tombés dans les mains des bleus, de rendre un nombre égal de transfuges de la République. Le nombre n’y est pas, vous le compléterez.

LA TESSONNIÈRE. Vous voulez me faire passer… ? C’est m’envoyer à la guillotine !

SAINT-GUELTAS. C’est vous envoyer au ciel. Choisissez, ou de verser le sang des scélérats, ou de donner le vôtre à la bonne cause.

LA TESSONNIÈRE, éperdu. Je me battrai, monsieur, j’aime mieux me battre ! (Raboisson rit.)

LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais je la trouve arbitraire et cruelle. Quels que soient les pouvoirs de M. le marquis, je proteste contre toute contrainte exercée dans ma maison.

LOUISE, animée. Je m’y oppose aussi ! Monsieur est notre parent, le plus ancien de nos amis. Il est âgé, infirme. Brave ou non, je le respecte et je l’aime. Personne ne lui fera violence ou injure tant qu’il me restera un souffle de vie !

ROXANE, bas, à Louise. Le fait est qu’il agit ici un peu cavalièrement, le héros !

SAINT-GUELTAS, (allant à Louise, la regarde avec insolence et menace ; tout à coup il se radoucit, et, avec une émotion toute sensuelle, il lui prend et lui baise la main.) La beauté d’un ange et la fierté d’une reine ! Je vous rends les armes, mademoiselle de Sauvières ! Attachez votre mouchoir à mon bras en guise d’écharpe, je me regarderai comme votre chevalier, et je sortirai d’ici sans emmener ceux que vous voulez garder.

LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur ? J’ai ouï dire que les chevaliers n’en faisaient point aux dames.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prière, ne refusez pas de me donner un brassard ; c’est un encouragement dû à un homme qui sera peut-être mort dans deux heures ; car je me bats, moi, de ma personne et corps à corps, tous les jours et deux fois plutôt qu’une. Voyons, un bon regard, une douce parole, un gage fraternel que j’emporterais au combat et qui serait sans doute bientôt rougi de mon sang… Que craignez-vous donc en me l’accordant ? Ce n’est ni votre cœur ni votre main que je vous demande. Est-ce qu’un homme dans ma position peut songer à enchaîner le sort d’une femme ? Nous ne nous marions plus, nous autres ! nous n’avons plus ni intérêts domestiques, ni joies de famille ; nous sommes des martyrs. Une femme de cœur comme vous doit nous comprendre, nous estimer et nous plaindre, et, quand nous ne lui demandons qu’une larme ou un sourire a-t-elle le droit de détourner les yeux avec terreur… ou dédain ?

LOUISE, émue. Eh bien, monsieur, voici mon gage ! (Saint-Gueltas s’agenouille pendant qu’elle le lui attache au bras.) Voyez-y la preuve de mon enthousiasme pour la foi de mes pères, dont vous êtes le champion. Il faut que cet enthousiasme soit immense pour me faire oublier que vos victoires ont été souillées par des crimes !

SAINT-GUELTAS, bas, en se relevant. Aimez-moi, adorable enfant, et je deviendrai miséricordieux ! (Il s’éloigne.)

LA KORIGANE, bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue. Ah ! il vous a regardée… il vous a parlé bas… Et voilà que vous l’aimez ?

LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi !

LA KORIGANE, jalouse. Je vous dis que vous l’aimez, demoiselle. Ce sera tant pis pour vous, ça ! (Louise se réfugie auprès de sa tante.)

RABOISSON, à Saint-Gueltas. La belle Louise n’a pas demandé grâce pour nous ; j’espère que tu ne renonces pas à nous tirer d’ici ?

SAINT-GUELTAS, bas. La belle Louise vient de condamner son père à nous suivre sur l’heure.

RABOISSON. Comment ça ?

SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l’une, il me faut emmener l’autre. Comprends-tu ?

RABOISSON. J’ai peur de comprendre ! Es tu déjà épris de mademoiselle de Sauvières ?

SAINT-GUELTAS. Comme un fou !

RABOISSON. Allons donc !

SAINT-GUELTAS. Quoi d’étonnant ? L’amour naît d’un regard, et un regard, c’est la durée d’un éclair.

RABOISSON. Diable ! tu as dit que tu ne te mariais pas, et pour cause ! Mais cette fille est pure, son père est mon ami, et elle est fiancée à un jeune cousin…

SAINT-GUELTAS. Un cousin, c’est de rigueur. On le fera oublier !

RABOISSON. Il défendra ses droits.

SAINT-GUELTAS. Les armes à la main ? Eh bien, on le tuera. Allons au plus pressé ! (Il va au comte.) Monsieur de Sauvières, votre adorable fille m’a donné une bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette guerre sauvage ; il faut pardonner à la rudesse de mes manières. Ces messieurs (montrant Stock, le chevalier et Raboisson) m’ont déjà fait grâce ; ils viennent avec moi de leur plein gré.

LE COMTE. Alors, c’est de leur plein gré qu’ils me rangent sur la liste des traîtres et m’envoient à la mort ?

RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions, que vous ne serez pas compromis.

LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de dire M. de Sauvières !

LE COMTE. Monsieur…

LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends pas que vous persistiez dans votre fidélité à l’infâme République !

LE COMTE. L’infâme République ?… Elle a guillotiné vos frères, je le sais ; mais des hommes plus humains vous ont permis de trouver chez moi un refuge ; c’est donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez pas l’oublier.

SAINT-GUELTAS, bas, à Raboisson, pendant que le comte et le chevalier discutent vivement. Trop de principes ! cet homme-là n’est bon à rien.

RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force.

SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser ! mes gens s’impatientent…

MACHEBALLE, qui s’est approché, à Saint-Gueltas. Eh bien, mille tonnerres du diable ! ça va-t-il bientôt finir, tout ça ?

SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. Nos camarades arrivent-ils ?

MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour.

SAINT-GUELTAS. Qu’ils montent l’escalier ! et n’oublie pas l’homme habillé de toile.

MACHEBALLE. N’ayez peur ! (Il sort.)

ROXANE, approchant de Saint-Gueltas. Mon frère est un trembleur, ma nièce une enfant qui s’est fait prier pour un simple mouchoir ! Moi, je vous broderai une écharpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or.

SAINT-GUELTAS. De l’or sur nos vêtements ? Il en faudrait bien plutôt dans nos caisses, madame !

ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur !

SAINT-GUELTAS. Alors, pardon ! Vous ne pouvez rien pour nous.

ROXANE. Si fait ! je suis majeure !

SAINT-GUELTAS, ironique. Vraiment ? Je ne l’aurais pas cru !

ROXANE, à part. Allons, il est charmant ! (Haut.) J’ai dans une petite bourse deux mille écus en or au service du roi.

SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots à nos gens qui vont pieds nus dans les épines.

ROXANE. Pauvres gens ! je cours vous chercher mon offrande. (Elle sort en faisant signe à Marie, qui la suit.)

SAINT-GUELTAS, à Raboisson, qui a entendu leur colloque. Elle a des économies ?…

RABOISSON. Et le cœur sensible !

SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme ! tu viendras avec nous, alors !

MÉZIÈRES, bas, au comte. Ils arrivent par centaines, monsieur ! Il en vient de tous les côtés sans qu’on les ait vus approcher ; c’est comme s’ils sortaient de dessous terre.

LE COMTE. Pourvu qu’ils ne pénètrent pas dans la cour du donjon !

MÉZIÈRES. Il n’y a pas de risque. J’ai mis ces pauvres bourgeois sous clef, et ils se tiennent cois. Ils ont grand’peur.

LE COMTE, regardant vers la salle du fond et voyant entrer de nouveaux groupes. Les insurgés entrent jusqu’ici ?

MÉZIÈRES. Ils n’ont pas l’air de menacer, mais ils ne demandent pas la permission. Et puis il y a les gens de la paroisse qui se rassemblent autour des murailles et qui ont l’air de vouloir s’insurger aussi.

LE COMTE, allant à Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond, d’un ton de reproche. Ceci a l’air d’une invasion, monsieur le marquis ; je n’ai pas coutume de recevoir si nombreuse compagnie dans les appartements réservés aux dames.

SAINT-GUELTAS, qui a été vers l’autre salle. Ce sont des amis, de chauds amis, monsieur le comte. Ils viennent d’emporter le bourg du Jardier, et ils rejoignent ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce soir.

LE COMTE. Les ordres… c’est d’attaquer ce soir Puy-la-Guerche ?

SAINT-GUELTAS. Que vous comptez défendre ? Libre à vous, monsieur le comte ! Si vous voulez rejoindre votre poste, un mot de moi va vous ouvrir loyalement les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis ; mais, avant de prendre une détermination aussi grave, réfléchissez encore un instant, je vous en supplie !

LE COMTE, haut. Et vous attendiez l’arrivée de ces nombreux témoins pour donner plus d’importance à ma réponse ?

SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte ; le temps des ambiguïtés de langage et de conduite est passé. Il y a un an et plus que nous préparons tout pour une guerre en règle, à laquelle la guerre de partisans a servi jusqu’ici de préambule. Elle éclate maintenant sur tous les points de la Vendée. Jusqu’ici, l’argent nous a suffi pour nous organiser. Ceux qui combattent comme moi y ont jeté leur fortune entière avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n’ont pas voulu payer de leur personne nous ont donné une année de leur revenu.

LE COMTE, élevant la voix. Moi, monsieur, j’en ai donné deux, et je l’ai fait volontairement.

SAINT-GUELTAS. Personne ne l’ignore, et c’est cette noble libéralité qui rend votre position fausse et impossible à soutenir. Vous ne pouvez payer les frais de la guerre contre vous-même. D’ailleurs, ces généreux sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il faut des bras à la sainte cause, des bras nouveaux et des cœurs éprouvés. Il faut des soldats, il faut des officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des talents militaires ; vous êtes encore jeune et robuste, vous disposez d’anciens vassaux aujourd’hui vos métayers et vos serviteurs dévoués, lesquels, nous le savons, ne demandent qu’à marcher sous vos ordres. Écoutez ! écoutez-les qui vous réclament. (On entend au dehors des clameurs et des cris de « Vive le roi ! ») Le moment est donc venu. Nous voici sur vos terres avec une apparence d’invasion qui vous délie de vos promesses à la bourgeoisie. Nous ouvrons nos rangs avec respect pour vous faire place. Entrez-y, c’est aujourd’hui qu’il le faut ou jamais !

LE COMTE, entraîné, faisant un pas. Eh bien… (Il s’arrête en trouvant Mâcheballe devant lui.)

MACHEBALLE, faisant assaut de popularité avec Saint-Gueltas et voulant se targuer d’avoir décidé le comte. Oui, Sacrebleu ! c’est aujourd’hui ! ça n’est pas demain ! Il y a assez longtemps que les nobles font trimer nos sabots pour ménager leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu l’an passé, il l’ont regardé benoîtement couler sans se déranger de leurs chasses, galanteries et ripailles ! On a assez de ça ! Croyez-vous qu’on va se battre toute la vie comme des chiens pour rétablir vos priviléges ? Non, par la peau du diable ! on n’a plus qu’un intérêt, qui est aussi bien le vôtre que celui du paysan. C’est que la monarchie soit rétablie avec l’abolition des dîmes, de la milice, des tailles, et qu’on nous rende nos couvents, nos bons prêtres et nos fêtes. On s’était tous réconciliés en 89. Faut y revenir ! Faut que le seigneur fasse ce qui est le bien du paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et son Dieu, faut que le noble se batte comme nous autres, que ceux qui sont en retard se dépêchent et fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou bien on le sonnera nous-mêmes, et on mettra le feu aux maisons des feugnans ; ça y est-il, vous autres ! (Cris et clameurs des insurgés qui envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux avec une autorité irrésistible et les fait reculer.)

LE COMTE, avec énergie. Devant les menaces, vous comprenez, monsieur le marquis, que je dis non, non, trois fois non ! Je mets les femmes de ma maison sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais à Puy-la-Guerche ! (Aux insurgés.) Arrêtez-moi, si vous l’osez !

SAINT-GUELTAS. Personne ne l’osera… Mais un moment encore… Quelqu’un veut vous parler. (Aux insurgés.) Silence ! (Bas, à Mâcheballe.) L’homme en toile !

MACHEBALLE. Le voilà ! (Il fait sortir du groupe derrière lui un jeune paysan breton habillé de toile bise de la tête aux pieds, les cheveux longs, l’air doux, étonné.)

LA KORIGANE, s’écriant. Tiens, Cadio ! (Cadio jette un regard indifférent sur elle et présente au comte une quenouille ornée de rubans roses.)

LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous ?

CADIO, simplement. Moi, monsieur ? Rien ! on m’a dit de vous donner cette chose-là, je vous la donne.

RABOISSON, voulant prendre la quenouille. Tu t’es trompé, mon ami, c’est pour ces dames !

CADIO, défendant la quenouille. Non pas, non pas ! On m’a dit : « Donne la quenouille à ce monsieur ; » je fais ce qu’on m’a commandé.

LE COMTE, prenant la quenouille. Qui vous a commandé cela ?

CADIO, montrant Sapience, qui s’est mis à la tête du groupe. Il est habillé en paysan. Dame, c’est lui ! je ne le connais pas plus que les autres.

LE COMTE, à Sapience. Approche donc, misérable, que je te brise ton présent sur la figure !

SAINT-GUELTAS, le retenant et riant sous cape. Arrêtez, monsieur, c’est notre…

SAPIENCE, l’air inspiré et emphatique. Inutile de le dire, M. le comte voit bien que je tends la joue !

LE COMTE, le regardant avec surprise. Un paysan… le fouet en bandoulière, le sac à farine sur l’épaule… J’y suis ! c’est le signe de ralliement adopté par des hommes dont le ministère de paix et de charité s’accorde mal avec de pareilles provocations ! Je respecte votre caractère, monsieur, et c’est à ceux qui emploient un personnage inviolable pour m’adresser le plus sanglant outrage que je renvoie le reproche de lâcheté. Est-ce vous, monsieur le marquis de la Roche-Brûlée ?

SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais présenté le défi moi-même. C’est le conseil de l’armée catholique qui, malgré moi, a chargé M. le… M. Sapience, nous l’appelons ainsi, de vous offrir, en cas de refus…

LE COMTE (montrant Cadio.) Et celui-ci… est-ce aussi un ministre ?…

SAPIENCE. Non ; c’est un pauvre idiot que nous avons ramassé sur les chemins et qui ne sait ce qu’il fait. Ne lui en veuillez pas. Aucun de nous ne se fût senti le courage d’infliger en personne un châtiment aussi cruel à un homme jusqu’ici respectable et pur ; mais les ordres étaient formels, et je devais obéir à mon évêque.

LE COMTE. Quel évêque ? Son nom !

SAPIENCE. Monseigneur l’évêque d’Agra.

RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Qu’est-ce que c’est que ça ? un évêque de ta façon ?

SAINT-GUELTAS, bas. Ça fait très-bien. Silence ! (Au comte qui tient toujours la quenouille.) Eh bien, vous la gardez, monsieur le comte ? C’est trop d’héroïsme et de fierté !

LOUISE, tremblant de colère. Oh ! oui, mon père, c’est trop !

LE COMTE, vaincu par l’élan de sa fille. Je devrais pousser jusque-là le respect de ma parole ; mais ce serait rompre avec ma religion, et Dieu me délie ! (Il place la quenouille dans une panoplie au-dessus de la cheminée et s’adresse à Louise.) Nous laisserons cela ici, ma fille, et, si Henri revient, il verra l’humiliation que j’ai subie avant de me décider à rompre vos fiançailles. Il sert la République, lui, et il la sert de bonne foi. Il apprendra qu’il n’y a plus d’accord possible entre les partis ; on l’a dit ici tout à l’heure, il n’y a plus d’avenir, plus de repos, plus de liens de cœur, plus de famille ! Ah ! Louise ! que vas-tu devenir, mon enfant !

LOUISE. Vous partez, mon père ? (Montrant les insurgés.) Avec eux ?

LE COMTE, à Saint-Gueltas. Oui, me voilà. Laissez-moi m’occuper d’un refuge pour ma famille.

LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprès de vous !

SAINT-GUELTAS, avec un cri de joie. Vive mademoiselle de Sauvières ! (Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste isolé et regarde Louise sans crier.)

MACHEBALLE, le secouant. Crie donc aussi, sauvage !

SAPIENCE, à Mâcheballe. Laissez-le donc, c’est un fou ! (Ils vont au fond et parlent avec les autres.)

LA KORIGANE, à Cadio, qui regarde toujours Louise. Eh bien, Cadio ? Cadio ! est-ce que tu ne me reconnais pas ?

CADIO. Toi ? Si bien !

LA KORIGANE. Et voilà tout ce que tu me dis ? Tu ne t’es donc pas fait prêtre ?

CADIO, sortant comme d’un rêve. Ah ! oui, bonjour ! (Il s’en va.)

LA KORIGANE. Il a l’esprit tout à fait dérangé ! Pauvre Cadio !

SAINT-GUELTAS, aux fond, aux insurgés. Allons, mes gars, gagnez les bois, je vous suis. (Montrant le comte et ses amis.) Nous vous suivons tous ! Je vous l’avais bien dit, que personne ne resterait céans ! Non, personne en Vendée ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi commandent.

TOUS, criant. Vive le roi et Saint-Gueltas !

SAINT-GUELTAS. Non, non : vive le roi et Sauvières !

TOUS, sortent en criant. Vive Sauvières et Saint-Gueltas ! (Le chevalier, électrisé, sort avec eux. Stock fait de même.)

SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe resté le dernier. Monte la tête aux gens de la paroisse ! Il ne faut pas que Sauvières se ravise !

MACHEBALLE. N’ayez peur ! on leur z’y chauffera le sang ! (Il sort.)



SCÈNE VIII. — SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA TESSONNIÈRE, RABOISSON. (On entend encore au dehors les cris de « Vive Sauvières et Saint-Gueltas ! »)


SAINT-GUELTAS, (à Louise.) Vous l’entendez, nos deux noms ne font plus qu’un seul cri de guerre. (Au comte.) Vous feriez bien, monsieur le comte, de vous montrer à notre campement. Vos cheveux blancs et la présence de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l’ardeur de nos gens. C’est de l’enthousiasme, c’est du prestige qu’il faut à ces âmes simples !

LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n’obtiendrez pas que je me porte avec vous à l’attaque de Puy-la-Guerche. C’est assez d’abandonner cette malheureuse ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole. Dites-moi en quel lieu et quel jour j’aurai à vous rejoindre après que vous aurez fait ce coup de main.

SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons pas les pays conquis ; nous portons la terreur et le châtiment de ville en ville. Ce soir, nous surprenons Puy-la-Guerche ; demain, nous serons à Buzanays.

LE COMTE. J’y serai aussi.

SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route sur-le-champ… autrement, les républicains viendront s’opposer à votre départ.

LE COMTE, tristement. C’est-à-dire à ma fuite ! Je fuirai, monsieur, et sans tarder !

SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. Vous ne craignez pas que votre père ne revienne sur sa décision ? Elle lui coûte beaucoup !

LOUISE. Vous avez sa parole… et la mienne ! À demain, monsieur !

SAINT-GUELTAS, tendrement. À demain ! (à part) ou à tout à l’heure !

LE COMTE, le saluant. Au revoir, monsieur le marquis !

SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte ! (Il le salue profondément, regarde Louise avec passion, baise le brassard et se retire en faisant signe à Raboisson, qui le suit.)

LE COMTE, à Mézières. Fais tout préparer pour le départ. Il faut que nous soyons hors d’ici dans une heure. (Mézières sort.)

LA TESSONNIÈRE. Dans une heure ! vous n’aurez pas le temps d’emporter vos meubles. Songez donc que les républicains viendront piller ici dès qu’ils sauront la folie que nous faisons !

LE COMTE. Ils feront peut-être pis ! — Ah ! ma fille ! dis adieu à ton berceau !

LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père ! J’ai tout prévu ; et pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens. Enfin vous voilà rendu à vous-même ! (Elle l’embrasse.) Nous ne ferons plus qu’une âme et un cœur…

LE COMTE. Et Henri !… tu ne songes pas à lui ?

LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant vos dangers, il accourra pour vous couvrir de son corps… S’il ne le faisait pas, je le mépriserais !… Ah ! c’est Dieu qui le veut, allez ! Partons, partons ! je vais donner des ordres.

LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture… On me permettra bien de marcher avec les femmes… pour les défendre ?

LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami ; vous, vous irez en voiture avec ma tante.

ROXANE, entrant. Où donc ?

LOUISE. À la guerre ! Réjouissez-vous, nous servons le roi ! nous nous sommes déclarés, nous partons !

ROXANE. Ah ! vive-Dieu ! embrassez-moi, mon frère ! Oui, oui ! la guerre, le mouvement, la poudre, le danger, le triomphe ! Vous serez généralissime en Vendée, et maréchal de France quand le roi sera proclamé.

LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma sœur, et de ne pas perdre la tête au premier revers !

ROXANE. Bah ! le courage n’est pas nécessaire quand tant de braves gens en ont à notre place ! La France entière va se lever. Toute l’Europe est avec nous. Dans un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi sera aux Tuileries, — et nous aussi. — Quand partons-nous ?

LE COMTE. Sachons d’abord où vous irez. En Bretagne, on est redevenu tranquille…

LA TESSONNIÈRE. Ah ! on est tranquille par là ?

ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi ! Je veux me battre, je serai Jeanne d’Arc, et Saint-Gueltas sera mon Dunois, mon aide de camp.

LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne trop votre général, ma sœur, et songez à gagner Guérande, où nous avons des parents.

ROXANE, Mézières rentre. Guérande ? Soit ! C’est une bonne ville, une place de guerre imprenable, où tout le monde pense bien. On se voit beaucoup ; Louise, il faudra emporter de la toilette.

LE COMTE. N’emportez rien. Vos femmes vous rejoindront avec vos effets. Vous partez sans bruit dans cinq minutes.

ROXANE. Dans cinq minutes ! faite comme me voilà !

LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir ?

ROXANE. Mais…

LE COMTE. Il le faut, et je le veux !

ROXANE. Allons ! pour le roi, je suis prête à tous les sacrifices. Je sortirai en robe d’indienne !

LE COMTE, bas. Prenez de l’argent. (À la Tessonnière, qui reste comme hébété.) Allons, préparez-vous, mon ami ! (Roxane sort.)

LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement ! mais… où coucherons-nous ce soir ?

LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le pays insurgé. Mézières saura vous diriger.

LA TESSONNIÈRE. Mais souper ! où soupera-t-on ?

LE COMTE. Nulle part ; vous achèterez du pain en courant.

LA TESSONNIÈRE. Oh ! mon Dieu, c’est le martyre, je le vois bien !

LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami !

LA TESSONNIÈRE, sortant. C’est le martyre, je vous dis que c’est le martyre ! (Il sort.)

LE COMTE. Toi, Louise…

LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.

LE COMTE. Tu le veux ! Aurais-je du courage en te voyant partager mes souffrances ?

LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne vous quitte pas.

LE COMTE. Ah ! si Henri était là !… Mais je ne puis te confier à ma sœur et à la Tessonnière ; ce sont deux enfants !… (À Mézières, qui entre.) Tout est prêt ?

MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains qu’aucun de nous ne soit libre d’aller où vous le souhaitez.

LE COMTE. Comment cela ?

MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs ! Ils veulent marcher à Puy-la-Guerche ; ils disent que vous n’irez pas ailleurs aujourd’hui.

LE COMTE. En vérité ? Ils sont fous ! Mais qui vient là ? (Il fait signe à Louise, qui rentre dans son appartement.)



SCÈNE IX. — Les Mêmes, le Moreau, entrant ; MÉZIÈRES, sortant.


LE MOREAU. C’est moi, monsieur ! D’où vient que, depuis une heure, nous sommes retenus prisonniers dans la cour de votre donjon ?

LE COMTE. C’était pour votre sûreté, messieurs. Ignorez-vous ce qui se passe ?

LE MOREAU. J’ignore ce qui s’est passé entre les brigands et vous ; mais je sais que, quand ils sont entrés ils n’étaient qu’une vingtaine, et qu’avec vos gens vous pouviez les écraser. Vous les avez laissés se réunir chez vous, et ils en sont sortis en criant : « Vive Sauvières et Saint-Gueltas ! »

LE COMTE, blessé. Que ne leur imposiez-vous silence, vous ?

LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur, certain d’être trahi par vous, que pouvais-je faire ?

LE COMTE. Trahi ? Vous ai-je livré ?

LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur ; je ne me contenterai pas de réponses évasives.

LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur ; vous oubliez…

LE MOREAU. Je n’oublie pas que je suis chez vous, et que vous pouvez me faire jeter par les fenêtres comme faisaient vos bons aïeux quand les petits gens de ma sorte se permettaient de raisonner. Ce n’est pas Rebec et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous les bottes de paille de vos greniers ; mais, quoi qu’il arrive, je ferai mon devoir ; il me faut la vérité, et je vous somme de me la dire.

LE COMTE, irrité. Vous me sommez… (Devant la courageuse attitude de Le Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.)

LE MOREAU. Eh bien, monsieur ?

LE COMTE. Eh bien !… il est vrai, je me sépare de vous.

LE MOREAU. Au moment du danger ?

LE COMTE. Le danger est égal de part et d’autre, et, d’ailleurs…

LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité vous écrase. Ah ! la noblesse ! voilà comme toujours la récompense de nos alliances avec elle, de notre confiance dans ses protestations de civisme, de notre engouement imbécile pour ses détestables séductions ! C’est ainsi que, spéculant sur notre candeur, elle nous berne et nous crache au visage ! Ah ! bourgeois, pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes ! nous méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon à quelques-uns, j’espère ; mais ceux de nous qui vous eussent épargnés vont devenir atroces d’indignation et de vengeance : ce sera vous qui l’aurez voulu, messieurs les traîtres ! Malheur à vous ! nous accepterons le règne de la terreur plutôt que votre amitié perfide. Pour ma part, je sors d’ici en secouant la poussière de mes pieds, comme d’un lieu maudit où le canon républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur pierre. (Il sort.)

LE COMTE. Insolent !… non, honnête homme ! Ô mon Dieu ! qu’ai-je fait ? et où m’entraîne le point d’honneur ? (On entend des cris et le tocsin.) Que se passe-t-il ? le tocsin, sans mon ordre ? (Un coup de fusil très près. Louise entre, venant de l’intérieur. Elle est en costume d’amazone.) Louise, qu’est-ce que cela ?

LOUISE. Je ne sais pas. (Elle va à la fenêtre.)

LE COMTE, l’en retirant convulsivement. Ne reste pas là, va-t’en ! (Il va pour sortir. — Le Moreau, sanglant, blessé à la figure, paraît au fond de la seconde salle ; il élève son chapeau en l’air et crie : « Vive la nation ! » et « Vive la République ! » Un second coup de fusil, partant de l’escalier, l’atteint en pleine poitrine. Il tombe mort sur le seuil. On entend crier sur l’escalier : « À bas le municipal ! »)

LE COMTE. Ah ! les misérables ! (Il s’élance, l’épée à la main, sur ses paysans qui paraissent au fond, armés de fusils et de faux. Mézières se précipite à sa rencontre et le force à reculer en le couvrant de son corps.)

MÉZIÈRES. Arrêtez ! ils sont furieux, ils ne se connaissent plus ! (Louise aussi s’est élancée au-devant des paysans, qui s’arrêtent devant elle.)

LOUISE, aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau. Malheureux que vous êtes ! Cent contre un ! c’est odieux ! c’est lâche !

LE COMTE, exaspéré. Assassins ! vous êtes des assassins ! (Les paysans s’arrêtent consternés, quelques-uns emportent Le Moreau.) Ah ! ma fille, voilà ce que c’est que la guerre civile ! et tu la désirais ! (Il tombe sur un siége, suffoqué.)

LOUISE. Mon père, il faut s’y jeter pour contenir ceux qui déshonorent la cause ! C’est le devoir, vous le voyez bien !

LE COMTE, se relevant avec énergie. Oui, contenir et châtier ! (Aux paysans.) Qui a fait cela ? qui a assassiné chez moi ?

PLUSIEURS PAYSANS. C’est pas moi ! — Ni moi ! — Ni moi !

LE COMTE, à Tirefeuille qui paraît, le fusil à la main. Est-ce toi, coquin ?

TIREFEUILLE, farouche. Oui, c’est moi ! Après ?

LE COMTE. Et qui encore ?

TIREFEUILLE, montrant un camarade. Y a lui, La Mouche ; on a tiré chacun son fusil. On n’est pas dans les maladroits.

LE COMTE, le prenant au collet avec vigueur. À moi, vous autres ! Honnêtes gens, qui n’avez pu empêcher cette infamie, prenez-moi ces deux brutes et jetez-les au cachot. Je les abandonne à la vengeance de nos ennemis ! (Les paysans font un mouvement pour obéir et s’arrêtent. Mézières tient Tirefeuille en respect.)

UN PAYSAN. Oui… mais… dites donc, monsieur le comte, faut pourtant savoir si vous êtes pour ou contre nous !

LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mène à la guerre pour le roi et la religion.

TOUS. Vive notre capitaine, et en route !

TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et tout de suite !

LE COMTE, les montrant aux autres paysans. Ces deux hommes au cachot d’abord, ou, devant vous, je me brûle la cervelle !

LES PAYSANS. Oh !… pourquoi ça ?

UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte ?

LE COMTE, exalté. Parce que, si je ne suis pas obéi, je vais faire avec vous une guerre de démons, et non une guerre de chrétiens ! J’aime mieux mourir que de vous conduire à la damnation éternelle !

LE PAYSAN. Il a raison… oui, oui… c’est vrai, ça !

TOUS. Oui, oui, vive Sauvières !

LE PAYSAN. Vive la religion ! au cachot les assassins !

TOUS, s’emparant de Tirefeuille et de La Mouche. Au cachot ! Vive Sauvières et la religion ! (Ils sortent.)

MÉZIÈRES. Tout est prêt, monsieur le comte ; il faut monter à cheval. Je vais vous habiller.

LE COMTE, à Louise, qui s’est jetée dans ses bras. Ah ! Louise, quel commencement et quel présage ! Le seuil de ma maison est souillé du sang innocent ; j’ai mérité de le franchir pour la dernière fois ! (Il sort par l’intérieur, Mézières le suit.)


SCÈNE X. — LOUISE, MARIE, entrant.


LOUISE, se jetant dans ses bras. Ah ! où étais-tu ? Chère Marie, je suis brisée !

MARIE. Je sais tout, je me suis hâtée de faire vos préparatifs et les miens.

LOUISE. Les tiens ? Tu retournes dans ta famille ?

MARIE. Quand vous avez besoin de moi ? À quoi songez-vous, Louise ?

LOUISE. Vraiment ? Ah ! brave fille !… Mais c’est impossible, tu n’es royaliste ni par situation ni par croyance. Tu ne peux pas renier tes parents, ton milieu, ton opinion pour venir partager nos périls, nos revers peut-être !

MARIE. Ma famille, qui se réduit à une vieille tante et à un frère infirme, a vécu du travail que votre amitié m’a procuré chez vous. Une petite pension vient de leur être accordée à la considération d’un cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert bien la République. Moi, je suis libre, je n’ai besoin de rien, et je vous servirai mieux qu’une femme de chambre, si dévouée qu’elle soit.

LOUISE. Toi, me servir ?…

MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des soins matériels qu’il vous faut ; c’est une amitié à l’épreuve de tout, c’est du courage pour soutenir le vôtre, c’est en un mot ce que l’on ne peut ni exiger ni obtenir pour de l’argent, mais ce qu’on doit accepter d’un cœur reconnaissant, sous peine de l’offenser en doutant de lui !

LOUISE. Ah ! chère amie, viens, alors ! oui, avec toi je serai capable de tout supporter ! Ah ! que j’ai besoin de toi ! Mon âme est déjà éperdue, je tremble d’avoir mal conseillé mon père ;… mais il est trop tard, il faut partir ou l’abandonner à la vengeance des républicains. (À la Korigane, qui entre.) Eh bien, ma tante ? est-elle prête ?

LA KORIGANE. Elle est déjà en voiture avec le vieux monsieur, et votre cheval est en bas, qui s’impatiente.

LOUISE, regardant à la fenêtre. Mais ce n’est pas là mon cheval.

LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouvé un meilleur.

LOUISE. Celui qui le tient ? qui donc ?

LA KORIGANE. C’est Saint-Gueltas, pardi ! ne faites donc pas semblant…

MARIE, à Louise, bas. Ne répondez pas à cette folle. Je monterai votre cheval. Acceptez celui qu’on vous offre, puisqu’il est meilleur.

LOUISE, à la Korigane. Dites à mon père que je l’attends en bas. (Elle sort avec Marie.)

LA KORIGANE. Oui, oui, marche ! Où le cheval ira, il faudra que tu ailles, et où Saint-Gueltas te conduit, il faudra bien que ton père te suive ! Il a gagné son pari, Saint-Gueltas ! La fille lui plaît. Et moi… il ne m’a pas seulement regardée !… Qu’est-ce que je vais devenir à présent ? Voyons, si je peux retrouver Cadio ! (Elle sort.)



DEUXIÈME PARTIE


Fin de l’été, 1793. — La salle à manger du château de Sauvières. La grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte cette inscription : PROPRIÉTÉ NATIONALE.



SCÈNE PREMIÈRE. — REBEC est attablé avec MOUCHON et CHAILLAC ; MADELON et JAVOTTE, servantes de Rebec les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit dehors. La table est richement servie.

MOUCHON. Brrr !… La nuit est noire… et pas chaude, savez-vous ?

REBEC, avec dignité. Javotte, allumez la cheminée ! Madelon, fermez les portes.

CHAILLAC, d’un ton impératif et militaire. Allumez ce que vous voudrez, mais ne fermez rien. Dans ma position, la surveillance est de rigueur.

REBEC. Vous avez raison, commandant ! Buvons pour nous réchauffer. Avec ce bon vin-là, on ne craint pas les surprises. Ça vous enflamme le cœur… J’ai envie de chanter !

CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre, chantez ! Chantez-nous la prise de la Bastille.

REBEC. Justement, c’était mon idée ! (Il chante sur l’air Ô ma tendre musette.)

      Ô jour immémorable[2]
      Où nous devions périr,
      Sans un trait admirable
      Fait pour nous secourir !
      Des fastes de l’histoire
      Tu seras l’ornement.
      France, chante victoire.
      En cet heureux moment.
             (Les deux autres reprennent le refrain.)
      Éli, rempli de zèle,
      Brave officier français !
      La couronne immortelle
      Est due à ton succès.
      Au bout de ton épée
      Conserve cet écrit
      Qui fait ta renommée
      Que chacun applaudit.
      Cette affreuse Bastille
      N’existe déjà plus.
      D’ardeur chacun pétille…

Permettez,… j’oublie !

      Fuis, honteux esclavage…

MOUCHON, bâillant. Ah bah ! compère, tu t’embrouilles et tu chantes faux ! Et puis la prise de la Bastille, c’est vieux ! On a dépassé tout ça !

CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. Dépasser la prise de la Bastille n’est pas aisé. Il n’y a rien de si grand dans l’histoire !

MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez.

REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé d’Harmodius Chaillac, ci-devant vainqueur de la Bastille !

CHAILLAC. Comment ci-devant ? ci-devant vous-même !

REBEC. Pardonnez, j’ai la langue un peu épaisse. Je dis le brave Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille et commandant actuel de l’héroïque garde nationale de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de bataille, il y a quatre mois, en remplacement du traître Sauvières, passé à l’ennemi. En voilà, des titres de gloire !

CHAILLAC, trinquant. Merci ; à la vôtre ! Mais la modestie me force à dire que la défense de Puy-la-Guerche n’est pas un fait d’armes comparable à la prise de la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte, ne se fût interposé entre nous et les royalistes…

MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis… je vous dis que si ! La Bastille, c’était la Bastille. Y avait du monde, y avait tout Paris pour prendre ça, tandis que notre ville, nous n’étions pas seulement deux cents hommes armés contre des mille et des mille brigands !

CHAILLAC. Vous n’en savez rien. Vous n’y étiez pas !

MOUCHON. Je n’y étais pas, je n’y étais pas… Ça vous plaît à dire !

REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser ; nous n’y étions pas !

CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d’autres, et vous vous cachiez !

REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes, — que nous étions ! pensant que le Sauvières était pour nous, tandis que l’oppresseur nous tenait dans les fers et nous livrait aux sicaires royalistes.

CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c’est inutile. Le citoyen Sauvières n’était pas oppresseur, et il ne vous a pas livrés, puisqu’on vous a retrouvés ici sains et saufs le lendemain de la chasse que nous avons donnée à l’avant garde de Saint-Gueltas !

MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant Chaillac, et qui burine votre nom au frontispice de la renommée !

CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne vous reproche pas votre couardise ! Si vous aviez eu un peu de cœur au ventre, ce jour-là, on n’aurait pas massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.

REBEC. Commandant, les portes étaient fermées entre nous et ce forfait exécrable.

CHAILLAC. Il fallait les enfoncer ! Celles de la Bastille étaient plus solides ! Pauvre municipal ! un homme de cœur, celui-là, et qui parlait bien !

REBEC. Un peu emphatique.

MOUCHON. Ah ! il était empha… Comment dites-vous ?

REBEC. Je maintiens le mot, il s’écoutait parler, c’était son défaut ! Il aura fait des phrases au vieux Sauvières, — ça l’aura ennuyé…

CHAILLAC. Qu’est-ce que vous dites donc ? Vous donneriez à penser que Sauvières a ordonné sa mort ?

REBEC. Dame ! est-ce que les aristocrates ne sont pas capables de tout ?

CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites ! On a trouvé les deux assassins enchaînés dans le cachot de la tour neuve avec cet écriteau : « Sauvières abandonne ces deux criminels au châtiment qu’ils méritent. »

REBEC. Très-bien ! mais vous n’en avez fait fusiller qu’un ; l’autre, un certain Tirefeuille, un coquin fini, a réussi à s’évader… Et quand on pense qu’un scélérat comme ça rôde peut-être encore dans les environs ! Vous m’avouerez que ce n’est pas rassurant, la vie que nous menons ici, Mouchon et moi.

CHAILLAC. Vous voilà bien malades d’être préposés à la garde de ce château ! Vous y faites chère lie, car on n’a pas mis les scellés sur la cave, à ce que je vois.

REBEC. Ni sur la volaille, heureusement ! Encore un peu de ce tokay ? il est gentil !

CHAILLAC. Non, j’en ai assez. Je suis triste. Il me semble que je vois le sang de Le Moreau sur le pavé… et jusque sur la nappe !

REBEC. Sacredieu ! taisez-vous donc, commandant ! Ça fait frémir, des paroles comme ça ! Ah ! oui, vous avez le vin triste, vous ! (Il se lève.)

MOUCHON, qui écoute. Chut !

CHAILLAC. Quoi donc ?

MOUCHON. Vous n’avez rien entendu ?

REBEC. Si fait, j’entends !

CHAILLAC. Qu’est-ce que vous entendez ?

MADELON, qui est au fond. C’est comme des cris et des gémissements !

JAVOTTE. Eh non ! c’est comme des cris de joie au loin.

CHAILLAC, au fond. Êtes-vous bêtes ! C’est une trompette à la porte du donjon. (Aux servantes.) Courez ouvrir ! m’entendez-vous ?

REBEC. Mais un instant, un instant ! Si c’est les brigands de Saint-Gueltas qui reviennent se venger ! Vous n’avez pas avec vous la moindre escorte, et ici nous ne pouvons pas compter sur les habitants.

CHAILLAC, écoutant. Soyez donc tranquille ! C’est une sommation militaire en règle, et les brigands ne procèdent pas comme ça. Allons ! c’est de la troupe, recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (Aux servantes.) Éclairez-nous ! (Il sort avec Mouchon et Madelon.)



SCÈNE II. — REBEC et JAVOTTE.


REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet, ce n’est pas mon état. Ma mie Javotte, donne-moi la clef.

JAVOTTE. La clef de la cache ? Je ne l’ai pas.

REBEC. Si fait, je te l’ai confiée ce matin pour balayer. Donne donc ! (Javotte cherche dans ses poches.) Voyons, tu n’as pas balayé ?

JAVOTTE. Si fait, si fait ; mais je vous ai rendu la clef, vrai, d’honneur !

REBEC, se fouillant. Tu as raison, la voilà ! Elle est si petite… Javotte, fais le guet par là, et, si c’est des amis qui arrivent, avertis-moi.

JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour rien, je parie ! Depuis que je vous ai découvert cette grande cache dans le mur, vous y entrez pour une mouche qui vole.

REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc ! je ne peux pas ouvrir !

JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de l’essayer.

REBEC. Mais non ! Vois ! C’est comme si on l’avait fermée en dedans !

JAVOTTE, riant. Dame ! c’est peut-être quelqu’un du dehors qui la connaissait avant vous et qui s’en sert contre vous… Quelque brigand !

REBEC, effrayé, reculant. Tirefeuille peut-être ! l’assassin de…

JAVOTTE, qui a été au fond. Allons, cachez vos peurs ! C’est des beaux soldats républicains qui arrivent. Tenez ! quand je vous dis ! en voilà un superbe.

REBEC. Un officier ? Il veut prendre mes ordres sans doute. Retire-toi, Javotte, c’est des affaires d’État.




Scène III. — HENRI DE SAUVIÈRES, REBEC.


REBEC, à part. Joli garçon, tout jeune ! Qu’est-ce qu’il a à regarder comme ça partout ? Il a l’air timide, rassurons-le. (Haut.) Salut et fraternité, général !

HENRI, d’un ton résolu. Lieutenant, s’il vous plaît ! c’est assez pour deux ans de service.

REBEC. Ah ! mon Dieu ! M. Henri !

HENRI. Tiens, Rebec ! Comment cela va-t-il, mon vieux ?

REBEC. Bien, monsieur le comte ; et vous-même ?

HENRI. Pourquoi m’appelles-tu comme ça ? Mon oncle est vivant, Dieu merci ! As-tu de ses nouvelles, toi ?

REBEC. Oh ! vous en avez bien aussi ? On a dû vous dire à la ville qu’il était vainqueur sur toute la ligne, au bord de la Loire.

HENRI. Vainqueur ? C’est comme ça que vous êtes renseignés ? L’armée vendéenne est en pleine déroute…

REBEC. Pourtant elle avance toujours !

HENRI. Parce qu’elle ne peut pas reculer.

REBEC. Ah ! dame ! c’est possible. Moi, je ne sais rien de ce qui se passe. Je reste ici pour…

HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici ?

REBEC. Hélas ! monsieur Henri, vous savez, le séquestre !

HENRI. Ah oui ! tu es préposé…

REBEC. On m’a forcé d’accepter cet emploi-là. Ça fait grand tort à mon établissement dans la ville, et ça me dérange fort de mes petites affaires.

HENRI. Je te croyais adjoint à la municipalité.

REBEC. J’ai donné ma démission, le poste était périlleux.

HENRI. Et tu n’es pas précisément un foudre de guerre, toi, je me souviens…

REBEC. Et puis le dévouement me commandait de rester ici.

HENRI. Le dévouement à la République ?

REBEC. À votre famille surtout. Un gardien fidèle…

HENRI. Surtout est de trop. On ne t’en demande pas tant. Fais ton devoir et ne t’occupe pas du reste.

REBEC. Ah ! alors… vous, vous êtes avec nous ? tout à fait ? sans arrière-pensée ?

HENRI. Comment sans arrière-pensée ? Tu demandes ça à un officier de cavalerie de l’armée républicaine ?

REBEC. Ah ! vous êtes dans la cavalerie ? Et votre régiment ?

HENRI. Partie ici, partie à Puy-la-Guerche.

REBEC. Enfin ! enfin ! vous voilà arrivés pour nous défendre et nous protéger ? Dieu soit loué ! Et c’est ça l’uniforme ?

HENRI. Dame, il n’est pas cossu. Nous ne sommes pas des gens de cour, la République n’est pas riche, nous nous contentons de ce qu’elle donne.

REBEC. Oh ! vous êtes un vrai patriote, vous, un bon ! Ça réjouit le cœur de vous entendre parler comme ça. — Alors… vous avez rompu avec votre ci-devant famille ?

HENRI, riant. Ma ci-devant… Es-tu fou ? ma famille est toujours ma famille.

REBEC. Pardon ! j’allais trop loin… Il y a comme ça des idées… et des intérêts qu’on ne peut pas oublier, n’est-ce pas ? C’est trop juste, c’est trop juste.

HENRI. Dis donc, toi ! tu as l’air de me soumettre à un interrogatoire ? Es-tu chargé de ça ?

REBEC. Oh ! par exemple ! moi, vous trahir ? moi qui vous aime tant ! moi qui vous ai vu tout petit et qui vous mettais sur mon bidet, du temps que je venais ici acheter vos laines ? Étiez-vous content de taper ma bête avec vos petits talons ! Et mademoiselle Louise que vous vouliez prendre en croupe… et qui avait peur !

HENRI. Pauvre Louise ! elle a bien d’autres sujets de frayeur à présent !

REBEC. Mais… vous savez qu’elle est devenue intrépide ! Elle ne quitte pas son père, c’est une des héroïnes de l’armée catholique.

HENRI, soupirant. On me l’a dit.

REBEC. Ça n’avance pas vos affaires pour le mariage ?

HENRI. Ça les met à néant, comme tu penses.

REBEC. Ça ne vous chagrine pas plus que ça ?

HENRI, brusquement. Eh bien, à quoi cela m’avancerait-il, de m’en chagriner ?

REBEC. C’était pourtant un beau parti ! fille unique ! et vous qui n’avez rien !

HENRI. Justement, c’est là ce qui me console un peu.

REBEC. Ah bah ?

HENRI. Tout ça n’empêche pas que je voudrais avoir de leurs nouvelles, à mes pauvres parents. Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te prétends si dévoué à la famille ?

REBEC. C’est que… on n’ose pas trop faire de questions dans ce temps de suspicion et de crainte ; on risque d’avoir l’air de s’intéresser…

HENRI. Qu’est devenue mademoiselle Hoche ?

REBEC. Partie avec ces dames.

HENRI. Pour l’armée catholique ? elle ?

REBEC. C’est comme je vous le dis.

HENRI. Par dévouement, alors ? Généreuse fille ! Est-elle toujours jolie ?

REBEC. Ah ! du présent je ne peux rien vous dire. Elle était plus jolie que jamais quand elle a suivi mademoiselle Louise. Savez-vous qu’à elles deux, elles auraient été la fleur du pays sans ces maudites guerres ? Est-ce que vous n’étiez pas un peu amoureux de l’une et de l’autre ?

HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu ; au lieu de me donner des renseignements sérieux ?

REBEC. Dame ! quand on ne sait pas ! Mais il y a l’ancien homme d’affaires de votre oncle, il est resté au pays, et, si vous voulez le voir…

HENRI. Oui ! cours me le chercher… Non, n’y va pas. Je le verrai comme par hasard. Il ne faut pas le compromettre.

REBEC. Ah ! tenez, avouez, monsieur Henri, que la République est bien soupçonneuse, et qu’il est bien difficile d’oublier… — Mais qui sait ? tout va si drôlement aujourd’hui !… Et, après tout, des fils de famille enrôlés malgré eux, comme vous par exemple, pourraient bien, s’ils le voulaient, ramener l’ancien temps, qui n’était pas si mauvais qu’on veut bien le dire ! Hein, ai-je tort ?

HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n’as pas changé.

REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances ; mais, au fond, monsieur Henri, je suis toujours aussi bien pensant… et aussi…

HENRI. Et aussi bête que par le passé.

REBEC. Plaît-il ?

HENRI. Tu as très-bien entendu, mon cher, et tu es stupide de croire qu’un ci-devant noble ne peut pas servir fidèlement son pays.

REBEC. Je ne dis pas ça ! au contraire ! Je vois bien que vous détestez le mensonge, et, entre nous, monsieur votre oncle a manqué à son devoir en trahissant lâchement…

HENRI. Tais-toi ! Ne répète jamais ce mot-là devant moi, si tu tiens à tes deux oreilles. Mon oncle a cru obéir à sa conscience. Il s’est trompé, mais comme se trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il savait que la Vendée n’aboutirait qu’à un gâchis et à un désastre. Il s’y fera tuer et laissera quand même une mémoire pure. Moi, je me ferai éventrer aussi pour dompter la révolte, et peut-être recevrai-je mon affaire de la main d’un de mes paysans ou d’un des vieux domestiques qui m’ont porté dans leurs bras et fait manger la bouillie ! ou bien ce sera le prêtre qui m’a fait faire ma première communion, qui me cassera la mâchoire, ou encore… mon oncle lui-même, le plus doux, le plus tendre, le meilleur des hommes ! C’est comme ça, à ce qu’il paraît, la guerre civile. C’est très-gentil ! mais, quand on y est, on y est, et, quand on va au feu, ce n’est pas pour recevoir des pommes cuites. Là-dessus, va te coucher, Rebec, car je perds mon temps à te faire comprendre ce que tu ne comprendras jamais.

REBEC. Me coucher, non ! Je vais vous reconduire.

HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le détachement, si ça ne te contrarie pas.

REBEC. Ah ! mon Dieu, vous ne me disiez pas ça ! Je cours donner des ordres…

HENRI. C’est fait, nos fourriers n’ont pas besoin de toi pour installer leur monde.

REBEC. Mais… votre capitaine, où couchera-t-il ? Toutes les chambres sont sous le scellé, excepté…

HENRI. Excepté celle que tu t’es réservée ? Le capitaine la prendra ; où est-elle ?

REBEC. Celle-ci… à côté.

HENRI. L’appartement de ma tante Roxane ? C’était le meilleur. Tu n’as pas mal choisi, camarade !

REBEC. Monsieur Henri, c’est à cause des odeurs ! Cette chambre embaume et je suis fou des odeurs.

HENRI. Pauvre tante ! elle couche peut-être maintenant dans une étable.

REBEC. Vous ferai-je apporter à souper ?

HENRI. Non, nous avons mangé à Puy-la-Guerche.

REBEC, allant à la table. Vous prendrez bien au moins un verre de tokay ? Voyons, sans cérémonie ?

HENRI. Tu es trop bon ! tu fais les honneurs de chez nous avec une grâce…

REBEC. Et, sans être trop curieux, qu’est-ce que vous venez donc faire ici ?

HENRI. Ça ne me regarde pas. On commande, j’obéis ; mais je suppose qu’on veut mettre garnison dans un château qui pourrait servir de point de ralliement et de refuge aux rebelles.

REBEC. Il y a trois mois qu’on aurait dû le faire ! On vit ici dans les transes, et, si les brigands avaient voulu… Ah ! la République est bien négligente !

HENRI. Oui ! elle te loge dans un château fortifié, elle t’y donne les clefs d’une cave exquise, un lit de dentelle et de duvet, et elle oublie de t’attribuer une garde d’honneur pour que tu puisses y dormir tranquille ; c’est impardonnable !

REBEC. Vous vous moquez de moi ?

HENRI. Ça se pourrait bien. Allons, va préparer cette chambre parfumée pour mon capitaine. Il n’a pas volé un bon gîte et une bonne nuit, celui-là !

REBEC. Eh bien, et vous ?

HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en pays conquis ; mais je respecte le passé, moi, et je ne l’oublierai pas en me gobergeant dans le lit de mon oncle…

REBEC. Mais votre ancienne chambre !

HENRI. Assez de politesses, tu m’ennuies. Va enlever tes draps et tes nippes. Dépêchons-nous !

REBEC. On y va, on y va, lieutenant ; ne vous impatientez pas.

HENRI, à un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va faire le lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l’autre côté. (Rebec sort, suivi du soldat.)



SCÈNE IV. — HENRI, le capitaine RAVAUD.


LE CAPITAINE, (homme distingué, à la figure douce.) Eh bien, mon jeune lieutenant, comment va ce pauvre cœur ému ?

HENRI. Bien, mon capitaine. Je n’ai reçu ici aucune mauvaise nouvelle de ma famille. Espérons que mon oncle mettra en temps utile les femmes en sûreté ; quant à lui et à ses amis, ils font comme nous, ils courent les chances de la guerre.

LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls ? J’ai quelque chose à vous dire.

HENRI, allant fermer la porte de côté. Oui, Capitaine ; à présent, vous pouvez parler.

LE CAPITAINE, s’asseyant. Voyons, Henri, nous allons entrer en campagne et faire des choses terribles, je le crains !

HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles ne vous font pas peur.

LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre civile entraîne des rigueurs que vous ne prévoyez pas, et, d’après les ordres que nos généraux reçoivent, je m’attends à tout. On veut en finir brusquement et sans retour avec la Vendée, et, pour les exaltés qui nous gouvernent à présent, tous les moyens sont bons. La Convention trouve les procès trop longs à instruire. Elle nous défendra peut-être de faire des prisonniers. Si elle entre dans cette voie, Dieu sait où elle s’arrêtera. Vous sentirez-vous la force d’aller jusqu’au bout ?

HENRI. Est-ce une épreuve, mon capitaine ? M’avez-vous amené ici, de préférence aux jeunes officiers mes camarades, pour voir si, en présence du manoir où j’ai passé mon enfance et où tout me rappelle les plus chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon patriotisme ?

LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l’ai fait à dessein, non pour surprendre les secrets tourments de votre conscience, mais pour vous dire : Jamais homme de cœur n’a été mis à une épreuve plus cruelle. Certains devoirs dépassent les forces morales les mieux trempées, et ceux qu’on va vous imposer répugnent à la nature autant qu’à l’humanité. Vous allez peut-être vous trouver en face de vos parents, de vos amis…

HENRI. C’est possible, c’est prévu !

LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de votre famille, l’indignation de votre caste… et celle d’une personne… Vous étiez fiancé, m’avez-vous dit, à une parente…

HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine ; ce serait le côté faible de la place. J’avais pour la petite cousine une amitié… c’était peut-être déjà de l’amour ; mais elle n’en pouvait avoir pour moi : c’était une enfant, et Dieu sait que, depuis l’insurrection elle, doit me mépriser de tout son cœur !

LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si… Voyons ! admettons toutes les probabilités : que diriez-vous si j’avais sur moi, en ce moment, l’ordre de brûler le château de Sauvières ?

HENRI, se levant. Cet ordre… l’avez-vous, capitaine ? Oui, je le vois ! vous l’avez.

LE CAPITAINE. Et vous devez commander l’exécution du mandat. On le veut ainsi.

HENRI. Diable ! c’est dur.

LE CAPITAINE. Et cruel ! j’en suis révolté. Écoutez, Henri, écoutez-moi bien. Je crois être un brave soldat et un honnête homme. Vous m’avez vu souriant en face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n’ai pas, c’est celui de faire des choses atroces. On l’exige de moi, — je suis résolu à désobéir.

HENRI. Vous ?

LE CAPITAINE. Oui, car j’ai l’ordre aussi de brûler les chaumières et les forêts, de détruire les récoltes, de dévaster les champs, d’affamer le pays, de réduire les habitants au désespoir, et cela, dans tout le pays insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et les femmes. — Oui, c’est ainsi ! On nous donne des généraux ineptes qui n’ont jamais vu le feu. Le civil s’arroge le droit de contrôler le civisme du militaire. Un démagogue ceint d’une écharpe renverse les plans d’un officier expérimenté. Le premier venu parmi ces brutes féroces a le pouvoir de mener de braves soldats à la boucherie, et, faisant le vil métier d’espion, il dénonce comme traître quiconque ose le contredire. Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et c’est lui qui, à Puy-la-Guerche, m’a donné l’ordre exécrable de vous amener ici. — Et nous nous soumettrions à de pareils ordres ? nous, des soldats français, des hommes, des philosophes ! Non, quant à moi, jamais ! Le jour où un commissaire du gouvernement viendra me dire que je suis suspect d’indulgence, je briserai mon épée et lui en jetterai les morceaux à la figure ! (Henri est absorbé, la tête dans ses mains. Un silence.)

HENRI, se levant. Et après ça ?

LE CAPITAINE. C’est la proscription ou la guillotine. J’en prendrai mon parti comme tant d’autres.

HENRI. La guillotine tranche les têtes, elle ne tranche pas les questions.

LE CAPITAINE. Elle délivre de la vie celui que l’on veut forcer à faire le mal.

HENRI. En le prenant comme ça, c’est un suicide, alors ?

LE CAPITAINE. Je l’accepte.

HENRI. Un suicide est une lâcheté.

LE CAPITAINE, tressaillant. Une lâcheté ?

HENRI. Oui, mon capitaine, toujours ! Je ne suis pas un grand raisonneur, moi ; mais on m’a appris ça ici dès mon enfance. L’homme qui se tue donne sa démission et se déclare inutile. On m’a dit aussi qu’un homme représentait toujours une force quelconque, et qu’il n’avait pas le droit de la supprimer, parce qu’il ne la tient pas de lui-même : c’est Dieu qui la lui a confiée. Il faut donc choisir entre ce qui est bien et ce qui est mal. Si la Révolution est un mal, il faut l’abandonner et se jeter résolûment dans le parti contraire.

LE CAPITAINE. Le parti royaliste ? Jamais quant à moi ! Il m’inspire des répugnances invincibles.

HENRI. Concluez, alors.

LE CAPITAINE. Je ne puis… Aucun parti ne représente plus pour moi la France. Elle est perdue, souillée. La vie me fait horreur à présent !

HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c’est vrai ; mais, moi, à vingt-deux ans, je ne peux pas dire comme vous que tout est perdu. Ça ne m’entre pas dans la tête, une idée pareille ! Si la France est égarée et souillée, nous serions bien fous ou bien paresseux d’aller demander au bourreau la fin de nos incertitudes, et de donner à cette France criminelle le plaisir de commettre un crime de plus. S’il n’y a plus d’honneur en France, c’est donc que personne ne croit plus en soi-même ? Eh bien, mordieu ! voilà une parole que je ne puis pas dire pour mon compte, et un exemple que je ne veux pas donner.

LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays ou le trahir… Dans cette extrémité, il n’y a plus de milieu possible. Eh bien, je me soumets, mon cœur saignera… j’obéirai ! Mais toi, tu n’as pas été libre de choisir, le jour où la République t’a enrôlé, et tu peux… Va, je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et va rejoindre ta famille ; nul n’est forcé de devenir parricide.

HENRI, ému. Merci, mon capitaine, merci !

LE CAPITAINE. Tu acceptes, mon enfant ?

HENRI. Non, je refuse… Ce qui est vrai pour vous l’est aussi pour moi. Il n’y a pas deux vérités. Le jour où j’ai été enrôlé, j’étais royaliste. Je pensais comme ceux qui m’avaient élevé, comme la jeune fiancée qui m’était promise : c’est tout simple. C’est par dévouement pour eux, c’est pour leur laisser garder une apparence de civisme qui préservait leurs personnes et leurs biens que je les ai quittés avec une sorte de joie, tout en leur promettant de passer à l’ennemi aussitôt qu’ils auraient pu émigrer. Ils n’ont pas émigré. Eux aussi, ils ont manqué de logique ; eux aussi, ils aimaient la France ! Que voulez-vous ! c’est dans le sang des Sauvières ! Et moi, enfant, j’ai senti ça le jour où j’ai entendu résonner sur le pavé des villes le talon de mes premières bottes. Je me suis mis à aimer la patrie comme un fou en me voyant chargé de défendre le drapeau qui représentait son honneur et le mien à la frontière. Je n’ai pas raisonné ça, je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir. J’ai senti mon cœur battre jusqu’à m’étouffer ! Mon oncle aurait dû prévoir que ça m’arriverait, lui qui a porté les armes pour la France. Est-ce que le premier roulement du tambour qui bat la charge, est-ce que le premier coup de canon qui ébranle l’air autour de nous n’enivre pas un homme de mon âge jusqu’au délire ? Allons donc ! si mes parents eussent été là, ils m’eussent crié : « Marche et ne recule pas ! » Eh bien, j’y suis à présent, dans la grande mêlée ! Je suis patriote, j’appartiens à la Révolution, puisque j’ai donné mon sang pour elle. Elle est ma religion et mon dieu, comme mon régiment est ma famille et comme vous êtes mon confesseur. La République nous surmène ? C’est possible. Égarée ou sage, ivre ou méchante, malade ou folle, elle est notre mère, et une mère n’a jamais tort quand il s’agit de la défendre. Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je jugerai peut-être ses actes ; mais, tant que mon bras pourra soutenir un sabre, je me battrai pour elle, fallût-il écraser mon propre cœur sous les sabots de mon cheval !

LE CAPITAINE, exalté. Henri, embrasse-moi, généreux enfant ! ta foi transporterait des montagnes ! Oui, des hommes comme toi, des hommes qui croient doivent sauver la patrie. Vive la République ! (Abattu.) Nous brûlerons donc…

HENRI. À quand l’exécution de votre mandat ?

LE CAPITAINE. C’est pour cette nuit. Je compte procéder avec prudence. J’ai donné des ordres pour qu’il n’y eût pas une âme vivante autour de l’enceinte. Il ne faut pas exaspérer les habitants et les exposer à faire résistance. Ils succomberaient misérablement.

HENRI. Mon capitaine, je crois qu’ils nous aideraient plutôt. Tous les paysans ne sont pas royalistes, et ceux qui sont restés chez eux ne le sont peut-être pas du tout. N’importe, j’irai faire une ronde.

LE CAPITAINE. Attendez, on vient.



SCÈNE V. — LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS.


MOTUS, (trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé dans le régiment.) Mon capitaine, sans te commander, je t’annonce qu’on vient de prendre un espion qui essayait de se faufiler subrepticement. Faut-il lui faire son affaire ?

LE CAPITAINE. Il faut d’abord savoir si c’est réellement un espion. Amène-le.

MOTUS. C’est que, sans t’offenser, mon capitaine, je ne crois pas que tu puisses lui tirer une parole du ventre. Il n’a pas l’air de comprendre ce qu’on lui dit, ou il fait semblant d’être Breton.

LE CAPITAINE, à Henri. Savez-vous la langue ?

HENRI. Ma foi, non, pas un mot.

LE CAPITAINE, à Motus. Où est-il ?

MOTUS. Il est là, mon capitaine. (Allant à la porte.) Allons, avance à l’ordre, l’homme à la tignasse jaune ! (Cadio paraît, amené par deux cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. Il a une peau de chèvre sur les épaules.)

LE CAPITAINE, bas, à Henri, après avoir fait signe à Motus et aux deux autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez mieux que moi parler aux paysans.

HENRI, à Cadio. Est-ce que tu ne parles pas français ?

CADIO, triste et abattu. Je parle français, latin au besoin. Du moins, j’en sais quelque peu.

HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine ?

CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.

HENRI. Sorcier, par conséquent ?

CADIO. Sorcier ? Oh ! Jésus, non ! Je renie le diable !

HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi, la nuit, dans les bois ou sur les bruyères. Il t’arrache ton chapeau et te bat avec le hautbois de ta cornemuse. Et, quand tu as prononcé certaine formule d’exorcisme, un ange t’apparaît et te dit : « Va tuer un bleu, et Satan te laissera tranquille. »

CADIO. Ô bon saint Cornéli ! d’où savez-vous ces choses ?

HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques des maîtres sonneurs de tous pays. (Bas, au capitaine.) Regardez les yeux fixes et brillants de ce garçon-là ; c’est un extatique.

LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être ?

HENRI. Ou des plus dangereux.

LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser.

HENRI, à Cadio. Combien as-tu déjà tué de bleus pour contenter Dieu ou le diable ?

CADIO. Tuer ? moi ? Jamais ! je ne saurais pas.

HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le commande.

CADIO. Oui ; mais je suis mauvais chrétien, et je n’ai pu obéir.

HENRI. Pourquoi ?

CADIO. Je suis poltron.

HENRI. Tu t’en vantes ? Je ne te crois pas. Ton nom ?

CADIO. Cadio.

HENRI. C’est ton nom de famille ?

CADIO. De famille ? Je n’en ai pas.

HENRI. Tu es un champi ?

CADIO. Il faut croire.

HENRI. Tu as un sobriquet ?

CADIO. Carnac.

HENRI. Tu es de ce pays-là ?

CADIO. Je ne sais pas. On m’a trouvé dans les géantes.

LE CAPITAINE. Qu’est-ce que ça veut dire ?

CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de la baie de Quiberon, au pays des anciens hommes qui dressaient sur tranche des pierres plus grosses que des tours.

HENRI. Qui t’a élevé ?

CADIO. Personne et tout le monde.

HENRI. Mais qui t’a enseigné le français et le latin ?

CADIO. Les moines du couvent. J’allais chez eux chanter au lutrin. J’aurais voulu savoir la musique. Ils ne la savaient pas et voulaient me faire moine. Ils m’avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m’en allais souvent seul dans la lande pour jouer d’un méchant pipeau que je m’étais fabriqué, ils ont prétendu que je me donnais au diable. Ce n’était pas vrai ; mais, à force de me le dire, ils me l’ont mis dans la tête, et le diable s’est mis à me tourmenter ; je m’en suis confessé. Alors, ils m’ont fait jeûner et souffrir dans le caveau des morts. C’est pourquoi je me suis sauvé du couvent et du pays.

LE CAPITAINE. Qu’es-tu devenu, alors ?

CADIO. J’ai tâché de gagner ma vie en faisant danser le monde avec mon pipeau, et j’ai passé bien des journées sans manger, afin de pouvoir m’acheter un biniou !

HENRI. Qu’as-tu à pleurer ?

CADIO. Vos soldats me l’ont pris.

LE CAPITAINE, bas, à Henri. Il ne paraît pas se douter qu’il puisse lui arriver pire. Continuez à le questionner.

HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne ?

CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j’avais la tête rasée, on courait après moi dans les villages en m’appelant renégat. Alors, j’ai été devant moi au hasard, et, un jour, les brigands m’ont pris — du côté d’ici. Ils m’ont mis dans la main une quenouille, et ils m’ont amené dans ce château où nous voilà, en me disant : « Donne ça au vieux seigneur qui est là, devant toi. »

HENRI. À M. de Sauvières, une quenouille ?

CADIO. Oui. Ça l’a fâché ! Moi, je ne savais pas pourquoi ; on me l’a expliqué ensuite.

HENRI. Il y a de cela trois mois ?

CADIO. À peu près quatre.

HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières à suivre les brigands, tu les as suivis aussi ?

CADIO. Ils m’y ont obligé.

HENRI. Malgré toi ?

CADIO. Malgré moi d’abord. Et puis elle m’a dit : « On ne danse plus, Cadio. Tu vas mourir de faim, reste avec nous ; tu sonneras ta cornemuse à l’élévation, quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe dans les champs. »

HENRI. Qui t’a dit cela ?

CADIO. Elle !

HENRI. La demoiselle de Sauvières ? (Cadio fait signe que oui.) Tu la connais ? Parle-moi d’elle ! Où est-elle à présent ? (Cadio secoue la tête.) Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas dire ?

CADIO. Je ne veux pas.

HENRI. Je suis son parent et son ami.

CADIO. Ça ne se peut pas.

HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu sûr ; c’est tout ce que je désire.

CADIO. Je ne dirai rien.

HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu l’as quittée ?

CADIO. Non.

HENRI. Eh bien, ne le dis pas ; mais apprends-moi si son amie, mademoiselle Hoche, est toujours auprès d’elle…

CADIO. Cela ne vous regarde pas.

HENRI. Que viens-tu faire ici ?

CADIO. Je ne veux pas le dire.

HENRI. Avec qui es-tu venu de l’armée catholique ?

CADIO. Je ne dirai plus rien.

HENRI. Alors, tu es un espion.

CADIO. Moi ? Jamais !

LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre présence, ou vous allez être fusillé dans cinq minutes.

CADIO, tombant sur ses genoux. Fusillé, moi ? Ah ! bon saint Cornéli, bon saint Maxire et bon saint Loup, sauvez-moi de la mort ! Me fusiller ! Un prêtre au moins, un prêtre ! Laissez-moi racheter ma pauvre âme !

HENRI. Tu tiens donc bien à vive ?

CADIO. Hélas ! ma vie est bien mauvaise. Je suis un maudit, un rebut, une famine, une guenille, vous voyez ! Dieu et les saints ne veulent plus de moi ; mais je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir !

HENRI. Parle, et on te laissera vivre.

CADIO, se relevant. Tuez-moi, je ne parlerai pas.

LE CAPITAINE, qui a été appeler Motus. Prends-moi ce gaillard-là, et quinze balles dans la poitrine. (L’arrêtant et lui parlant bas.) N’y touche pas, c’est pour voir.

MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine !

CADIO. Une grâce, messieurs les bleus ! Laissez-moi jouer un air de biniou avant de mourir ! C’est ma prière, à moi !

MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands ? Dis donc, blanc-bec, on n’est pas dupe comme ça dans les bleus !

CADIO. Vous me refusez ça ? Allons ! la volonté de Dieu soit faite ! Bandez-moi les yeux que je ne voie pas les fusils ! Oh ! les fusils !… Bandez-moi les yeux !

LE CAPITAINE, à Henri. Singulier mélange de peur et de courage ! (À Motus.) Bande-lui les yeux.

CADIO, les yeux bandés, à genoux. Ô mon bon Dieu du ciel, me ferez-vous grâce ? Je n’ai ni trahi ni menti ! Je n’ai pas voulu tuer, on me tue ! Prenez ma vie en expiation de ma peur ! Adieu, mon biniou et les beaux airs de ma musique ! adieu, les grands bois et les grandes bruyères ! adieu, les étoiles de la nuit, le bruit des ruisseaux et du vent dans les feuilles ! Je ne verrai plus la belle plage et les grosses pierres de Carnac, où je cueillais des gentianes bleues comme la mer !

HENRI, au capitaine. Artiste et poëte !

LE CAPITAINE. Hélas ! oui, mais fanatique et espion !

HENRI, à part, triste. Au service de mon oncle probablement !

LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (À Motus un signe d’intelligence. Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la face contre terre.)

HENRI, s’approchant de lui. Parleras-tu ? Il est temps encore.

CADIO. Parler ? Jamais ! Tuez-moi… Dieu m’a pardonné, je sens ça dans mon cœur, me voilà en état de grâce. Tuez-moi vite !

LE CAPITAINE, fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau à Cadio. Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance ?

CADIO. Non, je ne pourrais pas ; j’aime mieux mourir !

LE CAPITAINE, bas, à Henri. C’est un croyant, c’est un homme sous les dehors d’un enfant poltron. Je suis fâché de l’avoir vu ; mais le cas est grave, et la règle est impitoyable. Faire grâce à un espion, c’est trahir son devoir.

HENRI. Certes ! mais si ce n’était pas un espion ? Il refuse de parler, il n’essaye pas de mentir. S’il avait été chargé par mon oncle de quelque commission étrangère à la politique ?… Il a un air de sincérité qui m’épouvante !

LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible, et que votre conscience prononce. Dites-lui bien qui vous êtes, donnez-lui confiance, et, s’il vous en inspire, faites-le évader. Le pouvez-vous ?

HENRI, montrant la cachette. Oui, je connais les êtres.

LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l’heure approche…

HENRI. J’entends, capitaine.

LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de Cadio, qu’il pose sur un meuble. Une idée ! pour ravoir cela, il parlera peut-être. (Il sort.)


SCÈNE VI. — HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant qu’Henri reconduit le capitaine ; elle est déguisée en paysanne.

HENRI, se retournant. Une femme ? qui êtes-vous ? d’où sortez-vous ?

LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas ?

HENRI. Louise ! c’est toi ?… c’est vous ? Quelle imprudence ! comment ?… Ah ! que tu es grande ! que tu es belle ! que je suis heureux !… Qu’est-ce que je dis ? Je suis désespéré de te voir ici ! Mon oncle,… il n’y est pas, lui, au moins ? Réponds-moi donc !… N’aie pas peur, je me ferais tuer… Ah ! que je suis content… et malheureux !

LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. Ce n’est pas un espion, il m’accompagnait, il m’a servi de guide.

HENRI, le conduisant à la cachette. Passe par là ; tu sais le chemin ?

LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.

CADIO. M’en aller ? sans vous, demoiselle ?

LOUISE. Va m’attendre où nous étions ce matin.

CADIO, à Henri, montrant son biniou. Et vous me rendrez… ?

HENRI. Oui, prends, sauve-toi ! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends ça aussi, et sers bien la demoiselle…

CADIO. Vous étiez donc un ami ? Ah ! si j’avais su !

HENRI, le poussant dans la cachette et revenant. Louise, ma pauvre Louise ! explique-moi…

LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille dangers pour toucher l’argent de nos fermages ; c’était pour nous une question de vie ou de mort dans notre situation…

HENRI. Je la connais, elle m’épouvante et me désole ; mais comment ferez-vous ?…

LOUISE. Je n’en sais rien. J’ai vu aujourd’hui nos fermiers, ils promettent d’envoyer des fonds, s’ils le peuvent.

HENRI. Vous avez osé les voir ?

LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrivée. Personne ici n’est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec, à qui je me serais confiée ce soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la maison ; mais je suis perdue, puisque vous voilà !

HENRI. Perdue ? à cause de moi ? Non certes !

LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre chef ici, tout à l’heure, je l’ai entendu ! Dites-moi que vous n’en pensiez pas un mot, que vous vous êtes méfié de lui… Vous auriez eu tort. Il était sincère, j’en suis persuadée…

HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi ! je n’ai pas deux paroles.

LOUISE. C’est impossible. Voyons, le temps presse : la vérité, Henri, il me la faut ! Je sais bien qu’autrefois tu avais des idées qui n’étaient pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore, cette fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton bienfaiteur, est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans la dernière détresse, réduite à me cacher dans ma propre maison, où tout me menace et me révolte… Non, non, tu ne vas pas rester avec nos ennemis, tu ne vas pas m’abandonner ! Tu feras comme Marie, cette simple et digne amie qui sacrifie la politique à l’amitié. Tu me reconduiras auprès de mon père, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu’il faut la franchir bientôt, tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si nous succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous périrons ou nous fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la nôtre peut-elle se séparer dans la mort ou dans l’exil ? Allons, viens ; ce brave officier qui était là te l’a permis, il te l’a conseillé. Il voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as répondu par des sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me sentais pas là ! Me voilà, c’est moi ! Est-ce que tu ne me vois pas ? est-ce que tu ne comprends pas ? Tu as l’air égaré ! Voyons, vite, fuyons, rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d’hésitation peut m’envoyer à la guillotine. Est-ce là ce que tu veux ? Te suis-je devenue odieuse parce que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à mon père ? N’as-tu donc plus d’amitié pour moi ? Henri, n’es-tu plus mon frère et mon ami ?

HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi ! tu me fais trop de mal, vrai ! Tiens, vois, je pleure, moi, un soldat… un républicain !… Je ne me croyais pas si lâche… Laisse-moi, ne me dis plus rien.

LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes ! Allons ! pleure, pleure, n’aie pas honte de pleurer ! C’est ton cœur qui guérit et ton honneur qui se réveille. Viens !

HENRI. Mon honneur ? Non, Louise, non ! de ce côté-là, je vois clair. Mon honneur me condamne à rester sous mon drapeau.

LOUISE. Ce n’est pas votre dernier mot, Henri ?

HENRI. Si fait ! c’est le dernier, ma pauvre Louise ! Tu ne comprends pas cela, toi qui me pries de me déshonorer ! Mais si ! tu le comprends au fond du cœur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as entendu…

LOUISE. Je vous méprisais en l’écoutant. Si vous voulez retrouver mon estime, partons !

HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es ! ne nous quittons pas avec des malédictions et des injures, c’est odieux, cela. Ah ! je ne croyais pas le devoir si difficile… N’importe, nous ne sommes pas dans l’âge d’or, il faut apprendre à souffrir ! Va-t’en, Louise ! adieu !

LOUISE. Vous l’aurez voulu, Henri ! Apprenez donc que, dès ce jour, nos fiançailles sont rompues.

HENRI. Nos fiançailles ? Ah ! Louise !… Mais tu ne m’as jamais aimé, tu ne m’aimes pas ?

LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous ?

HENRI, éperdu. Si vous m’aimiez, je me brûlerais la cervelle !

LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l’avez dit, il faut choisir entre le bien et le mal, entre l’amour et la haine.

HENRI. Haïssez-moi donc ! Je boirai le calice jusqu’à la lie !

LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée pour vous ramener…

HENRI, avec amertume. Sacrifiée ? Vous en aimez un autre ? — Eh bien, vive la République ! J’aurais fait votre malheur. C’eût été ma honte et mon châtiment ! Ah ! ma chère épaulette, j’ai bien fait de ne pas te déshonorer !

LOUISE. Adieu donc pour toujours !

HENRI. Dieu ! on vient ! Rentrez, rentrez ici ! (Il la conduit vers la cachette.) Non ! trop tard ! (Il la pousse derrière le rideau, dans l’embrasure de la fenêtre.)



SCÈNE VII. — LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cachée.


LE CAPITAINE, bas à Henri. Eh bien, le Breton ?

HENRI, de même. Innocent ! parti !

MOTUS, se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des bottes de paille. Ici, camarades !

LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous.

MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que ça vaudrait mieux de répandre le combustible autour des boiseries, en commençant par les rideaux de fenêtre.

HENRI, vivement. Fais ce que te dit le capitaine ! (Bas, au capitaine.) J’ai quelque chose à vous dire, c’est très-pressé.

MOTUS, qui a mis de la paille dessus et dessous la table. Voilà ; quand le capitaine commandera l’illumination…

LE CAPITAINE. Tout à l’heure, attendez !

HENRI, bas. Éloignez-les.

LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l’ancien ; il me faut dix fois plus de paille que ça ! Et des fagots, beaucoup de fagots ! Croyez-vous incendier ce château avec une allumette ? Allez-y tous.

HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon capitaine, il y a là une femme… (Louise se montre.)

LE CAPITAINE, souriant. Qui venait vous voir ? Très-jolie ! Je vous en fais mon compliment. Ne la brûlons pas, ce serait dommage !

HENRI. C’est ma sœur de lait.

LOUISE. Non, monsieur l’officier. Je ne veux pas vous tromper, moi ! je suis Louise de Sauvières.

LE CAPITAINE. Vous !… la fiancée d’Henri !

HENRI. Elle ne l’est plus, mais…

LOUISE, à Henri. Mais vous daignez vouloir me sauver ? Je refuse votre protection, à vous ! Je périrais ici avec joie, tant je suis malheureuse, si je ne me devais à mon père.

HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise ! (Bas.) Vous n’êtes donc pas aimée ?

LOUISE, sans lui répondre. Monsieur le capitaine, je compte sur votre clémence, je ne rougis pas de l’implorer.

LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle, et calmez-vous. Vous veniez chercher Henri ?

LOUISE. Non ; mais, en le trouvant ici, j’espérais l’emmener.

LE CAPITAINE. Et vous n’avez pas réussi ? Vous le maudissez ! — Moi, je le plains et je l’admire ! Dites à M. le comte de Sauvières que nous accomplissons avec douleur l’acte brutal qui vous dépouille et vous exile à jamais de vos foyers. Il est militaire ; s’il était à ma place, il souffrirait comme moi ; mais, comme moi, il obéirait.

LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement, monsieur. Je pars avec l’espérance de vous revoir parmi nous. Nous aurons de meilleurs jours ! La bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez pas à ces violences que votre cœur désavoue, et M. Henri de Sauvières ne conservera pas longtemps sa funeste influence sur vos décisions. Allons ! pour cette fois, ne regrettez pas l’acte de vandalisme qu’il vous oblige à faire, et comptez sur le pardon de mon père quand il vous plaira de l’invoquer. En abandonnant nos demeures, nous en avons fait le sacrifice à la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si petites gens que de pleurer sur nos ruines ! (Prenant un flambeau.) Tenez, mon cousin ! faites gaiement ce que vous appelez votre devoir ! Détruisez la maison où, orphelin, vous avez été recueilli et élevé ! Vous hésitez ? Ne le faites-vous pas avec enthousiasme ? (Approchant le flambeau de la paille qui est sur la table, d’un air de défi.) Dois-je vous donner l’exemple ? (Le capitaine lui ôte le flambeau.)

LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne ! On nous l’avait dit.

HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre civile ! Emmenez-la, capitaine ! Par ici, personne ne peut vous voir.

LE CAPITAINE, à Louise, qui a ouvert la cachette. Venez, je réponds de vous ! Allons, mon pauvre Henri, du courage ! (Il sort avec Louise.)


SCÈNE VIII. — HENRI, puis REBEC.



HENRI. Du courage ! il en faut ! (Il met sa tête dans ses mains et sanglote.)

REBEC, sur la pointe du pied. Ah ! le voilà qui pleure ! Je comprends ça, moi ! un si beau château ! Monsieur Henri !… voyons, consolez-vous ! le mal ne sera pas grand !

HENRI, se levant. Qu’est-ce que tu veux ? qu’est-ce que tu dis ?

REBEC. Vous ne savez donc pas ? Votre capitaine… ah ! le brave homme ! il m’a dit de rassembler sous main, à peu de distance, les gens de l’endroit. Dès que le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre.

HENRI. Tu en seras ?

REBEC. Dame ! comme gardien du séquestre ! La République donne comme ça des ordres contradictoires… « Garde bien ce château ! Brûle vite ce château !… » À chacun sa consigne ! celle des autres ne me regarde pas.

CHAILLAC, au fond, qui l’écoute. Ah ! c’est comme ça ? Eh bien, nous verrons s’il flambera, le château ! Quand on prend les bastilles, on les rase ! ça les empêche de repousser.



TROISIÈME PARTIE


Automne, 1793. — Dans la campagne, près d’une petite ville conquise, par les Vendéens ; on est en plein Bocage. — Pays couvert, vallonné, riche végétation. — Marie Hoche s’avance seule dans un chemin creux. — Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout à coup près d’elle.



SCÈNE PREMIÈRE. — SAINT-GUELTAS, MARIE.


SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur ?

MARIE. Non, monsieur. Vous m’avez surprise.

SAINT-GUELTAS. Pardon ! vous n’avez jamais peur, vous !

MARIE. À présent ? Non, jamais. Quand le danger est de tous les instants et commun à tout le monde, on s’habitue à ne plus songer à soi-même. On en rougirait presque.

SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d’un sentiment de générosité admirable… Mais où allez-vous donc ainsi toute seule ? C’est une imprudence gratuite.

MARIE. Ce n’est pas pour le plaisir de m’exposer, croyez-le bien ; je suis inquiète de mademoiselle de Sauvières, qui devrait être de retour.

SAINT-GUELTAS. J’ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre sur le chemin de gauche.

MARIE. Et son père la cherche par le chemin de droite. Moi, je vais par ici. Je crains qu’elle n’ait pas reçu l’avis que nous lui avons fait donner, et qu’elle ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous rejoindre à Pellevaux[3].

SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux pour lui dire que nous avons pris Saint-Christophe et que nous l’attendons là.

MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l’avertir.

SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n’ai ni mangé ni dormi, et pourtant me voilà. Mes soldats ont été scandalisés de me voir quitter la ville au moment où l’on se rassemblait à l’église pour le Te Deum. Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier le ciel au son des cloches après chaque victoire. J’ai bravé leur mécontentement…, bien que je m’attende à ce que votre belle amie ne m’en sache aucun gré.

MARIE. Il ne s’agit pas de sa reconnaissance pour le moment, il faut assurer son retour.

SAINT-GUELTAS. Certes ! allons au-devant d’elle. Donnez-moi donc le bras, nous irons plus vite.

MARIE. Non, non ; passez devant. Je vous retarderais.

SAINT-GUELTAS. Vous craignez d’être seule avec moi ?

MARIE. Pas le moins du monde.

SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi. Je me sens tout ému à côté de vous.

MARIE. Pourquoi ?

SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent l’herbe avec une grâce… Vous me croyez aveugle ?

MARIE, marchant toujours. Où trouvez-vous le loisir de dire des riens au milieu des fatigues et des épouvantes de la vie que nous menons ?

SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d’être belle et séduisante en dépit d’une pareille vie ? Mon esprit reste frais comme votre visage et mon cœur éveillé comme vos yeux.

MARIE. C’est-à-dire que vous voulez me montrer comme vous avez l’esprit libre et le cœur léger au lendemain d’une victoire terrible et peut-être à la veille d’une défaite cruelle ? Je n’admire pas cela tant que vous croyez, monsieur le marquis !

SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux avec vous ?

MARIE. Avec moi ? Peu m’importe, mais vis-à-vis de vous-même… Cela ne vous fait rien, tous ces pauvres paysans que vous menez à la mort et qui tombent par centaines autour de vous ?

SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma vie plus que la leur ?

MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez la mépriser ; mais faire si bon marché du sang de tant de malheureux et des larmes de tant de familles, voilà le courage que je n’ai pas et que je ne voudrais pas avoir.

SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela ! pleines de pitié pour les indifférents, indifférentes elles-mêmes, cruelles au besoin pour leurs amis.

MARIE. Je ne comprends pas l’allusion.

SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de reste.

MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de Louise ?

SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu’à vous.

MARIE. Alors, c’est encore une plaisanterie déplacée que vous me forcez d’entendre ? C’est désobligeant.

SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous réellement à ce que je n’aie d’yeux que pour mademoiselle Louise ?

MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne votre femme, je crois que ce sera pour elle un grand malheur ; mais vous affichez d’être son chevalier, vous lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le monde croit que vous devez l’épouser. Ne laissez pas son avenir s’engager ou se compromettre ainsi, ou aimez-la uniquement et sérieusement.

SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante petite bourgeoise que vous êtes, mademoiselle Hoche ! et vous avez appris à Louise à raisonner comme vous. Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où l’on filait la soie et le sentiment dans les grands salons silencieux des châteaux ou sous les ombrages immobiles des vieux parcs. Un été de guerre civile, qui résume cent ans d’expérience, vous sépare déjà de cette saison des amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent de leurs cendres, si nos chênes abattus reverdissent, nous rentrerons chez nous bien différents de ce que nous étions avant cette tourmente. Dans ce temps-là, l’homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et sans amertume l’heure du berger, et la femme, sûre d’elle-même, s’occupait à résoudre le mignon problème d’inspirer l’amour sans risquer une plume de son aile coquette ; mais le vautour de la guerre a passé sur vos pigeonniers, mes belles colombes, et il s’agit d’aimer avec tous les risques attachés à l’ivresse, ou de mourir dans la solitude. Aussi vous avez quitté vos foyers pour nous suivre, préférant l’horreur de cette lutte à celle de l’isolement et de l’inaction. N’exigez donc pas de nous, qui sommes rouges de sang et noirs de poudre, les vertus des héros du pays du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres de carnage et de désir, enfiévrés par la fatigue, la colère, l’enthousiasme et le danger. Tous nos instincts sont devenus terribles, toutes nos passions se sont déchaînées… Saisissez-les au vol, et n’espérez pas en rencontrer ailleurs de plus pures et de plus désintéressées. Tout ce qui, en France, mérite le nom d’homme est emporté par ce fluide dans la région des tempêtes ; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous d’aimer ! Demain, vous serez peut-être couchées pêle-mêle avec nous, la tête fracassée et le sein percé de balles, sur cette bruyère rose qui rit au soleil ! Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se seront flétries comme l’herbe stérile, et, en exhalant leur dernier souffle, elles reconnaîtront que la prudence et l’orgueil ne leur ont donné ni gloire ni bonheur.

MARIE. Vous vous trompez : celles qui auront vécu chastes, dignes et loyales, mourront calmes comme je le suis devant les terreurs que vous évoquez. Je souhaite une telle mort à ceux que j’aime, plutôt qu’une vie d’orages et de remords.

SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de me tenir à distance, comme si ce n’était pas assez des marches et contre-marches de la guerre pour nous séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment l’expansion de nos cœurs ? Tenez, ma belle enfant, c’est puéril, cela, car je pourrais repousser le frêle obstacle de votre surveillance, prendre ma fiancée dans mes bras et l’emporter au fond des bois… Mais… savez-vous ce qui m’arrête ?

MARIE. Un reste d’honneur, j’imagine ?

SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus : la crainte de vous affliger.

MARIE. C’est toujours cela.

SAINT-GUELTAS. N’essayez pas de le prendre sur ce ton dégagé. Je ne suis pas un novice !

MARIE. Que voulez-vous dire ?

SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien. Allons, charmante enfant, mon penchant répond au vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise, aimons-nous ! Ah ! vous restez stupéfaite ? C’est bien joué ; mais à quoi bon ces attitudes convenues ? C’est du temps perdu. Voulez-vous être sincère ? Quittez l’armée, je vous ferai conduire à mon château de la Roche-Brûlée, et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le conseil des chefs s’obstine à passer la Loire et à déplacer le siége de la guerre. Ce sera la perte de la Vendée, et je me séparerai de cette déroute pour rallier les forces de mon parti dans de nouvelles conditions.

MARIE. Et Louise… que deviendra-t-elle ?

SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières, qu’elle est allée trouver sous prétexte d’affaires de famille. Je ne suis pas dupe ! Elle ne l’aime pas, mais elle manque de courage, elle n’a pas eu confiance en moi. — Dites un mot, et je renonce à elle.

MARIE. Vous voulez un mot ?

SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.

MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise !

SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, il faut que vous n’ayez pas compris mon projet. Vous vous imaginez que je veux déserter ma cause, quand, pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la perdent ?

MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n’est pas la mienne, je ne m’intéresse pas à votre cause.

SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là ? Vous devenez folle !

MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n’ai jamais cessé de l’être. J’ai suivi mademoiselle de Sauvières par affection, et, si je vous témoigne du mépris, c’est parce que vous parlez de l’abandonner dans une situation affreuse, après avoir forcé son père à vous suivre. Cela est indigne de quelqu’un qui se pique d’être gentilhomme, et l’offre que vous me faites de trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte retombe sur vous seul.

SAINT-GUELTAS. Je m’attendais à votre réponse, elle est d’un esprit imbu de préjugés, mais généreux et fier. Je vous en aime davantage, et votre conquête, pour être difficile, ne me semble que plus désirable. Je vous ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m’aimerez passionnément, si je vis assez pour cela. Sinon vous me pardonnerez comme on pardonne aux morts, et vous me regretterez un peu ! Voici votre amie, vous allez lui dire que je vous ai fait une déclaration dans les formes ? C’est ce que je souhaite. Toutes deux vous allez dire du mal de moi, mais vous allez vous haïr l’une l’autre,… parce que vous voudrez triompher l’une de l’autre. Moi, je vous conseille de me tirer au sort.

MARIE. Ah ! taisez-vous ! Je rougis pour Louise de ce que vous pensez et de ce que vous dites !

SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi ? C’est qu’avant dix minutes vous serez brouillées. Tenez, je vais vous attendre là-bas, sous ce gros arbre, pour offrir mon bras à celle de vous qui aura la franchise de l’accepter. (Il s’éloigne. Louise approche, suivie de Cadio.)



SCÈNE II. — LOUISE, MARIE, CADIO.


MARIE, (courant à la rencontre de Louise et l’embrassant.) Enfin !

LOUISE. Comme tu es émue ! Qu’est-ce qu’il y a ?

MARIE. Rien ; j’étais impatiente de te revoir et inquiète de toi. — Bonjour, Cadio. — Il te ramène saine et sauve, ce brave enfant ?

LOUISE. Oui ; mais comme tu es troublée ! À ton tour, tu m’inquiètes. Il n’est rien arrivé à mon père, à ma tante ?

MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand chemin, ils doivent y être.

LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m’attendre ?

MARIE. Avec le marquis.

LOUISE. Je l’ai bien reconnu.

MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu… ?

LOUISE. Pourquoi s’enfuit-il à mon approche ?

MARIE. Je te le dirai (bas, montrant Cadio qui les suit) quand nous seront seules.

LOUISE, de même. Ce garçon-là ne compte pas. Il n’entend ou ne comprend rien en dehors d’un petit cercle d’idées fixes. C’est un brave cœur, mais c’est un fou. Voyons, parle ; je te jure qu’il comprend mieux le langage des oiseaux que le nôtre.

MARIE. De quoi veux-tu que je te parle ? du marquis ? Il y a encore un brillant fait d’armes à inscrire sur sa liste. Pendant ton absence, il a pris la ville que tu vois d’ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut s’y maintenir deux jours encore pour mettre de l’ordre dans l’armée et lui donner du repos. Tu en profiteras, tu dois en avoir besoin.

LOUISE. Je sais tout cela ; j’ai rencontré le courrier. Nos affaires vont mieux. On espère n’être pas forcé de passer la Loire.

MARIE. Rapportes-tu de l’argent ? C’est ce qui manque le plus, à ce qu’il paraît.

LOUISE. Je n’ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers avaient été forcés de payer à la République ; mais je rapporte les diamants de ma mère, que j’avais confiés à ma nourrice et qu’elle avait enterrés dans son jardin. À présent, me diras-tu… ? Voyons, n’élude pas mes questions. Tu es agitée, soucieuse. Asseyons-nous un instant, je suis lasse. Regarde-moi et réponds-moi. Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est blessé, il aura craint de me surprendre…

MARIE. Il n’a rien, je te jure.

LOUISE. Alors, il m’évite ?

MARIE. Je pense qu’il a quelque dépit. Est-il vrai que ton cousin soit en Vendée ?

LOUISE. Oui ; je l’ai revu à Sauvières.

MARIE. Ah ! Eh bien ?

LOUISE. Eh bien, quoi ?

MARIE. Il est toujours républicain ?

LOUISE. Tu en doutes ?

MARIE. Non ! mais il est toujours ton meilleur ami ?

LOUISE. Il m’abandonne. Rien n’a pu le ramener, et Dieu sait pourtant que je lui aurais sacrifié…

MARIE. Ton inclination pour…

LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon père n’aime pas Saint-Gueltas, il regrette son neveu. Moi, je n’ai pas de confiance dans le marquis, je le crains… Qui sait si je l’aime ? Tu vois que tu peux me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à l’heure ?

MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet homme est indigne de toi. Il faut l’oublier.

LOUISE. Ah ! Et toi, l’oublieras-tu ?

MARIE. Moi ? Tu sais fort bien que j’ai pour lui un éloignement, un dégoût invincibles !

LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd’hui ! Marie, il te fait la cour ! Il me trompe, et, toi, tu ne m’as jamais dit la vérité !

MARIE. Il ne m’avait jamais fait cette injure.

LOUISE. Mais aujourd’hui, tout à l’heure, il t’a dit… Oui, tes joues sont enflammées de colère… ou d’orgueil !

MARIE. Louise !… tu sembles croire… Faut-il te dire que cet homme ne nous aime ni l’une ni l’autre, qu’il n’estime et ne respecte aucune femme,… que son hommage me fait l’effet d’une flétrissure ?…

LOUISE. Tu mens !

MARIE. Et toi, tu m’affliges et tu m’offenses !

LOUISE. Ah ! c’est que mon courage est à bout. Il y a trois mois que je me débats contre un soupçon qui me torture… Cruelle ! tu ne vois donc pas que j’en meurs ?

MARIE. Cruelle, moi ? Qu’ai-je donc fait ?… Mais tu es folle, je le vois ; je te plains. Pauvre enfant, que faut-il faire pour te guérir ?

LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire qu’il n’aime que moi.

MARIE. Je ne peux pas mentir pour t’égarer davantage. Tu l’aimes passionnément, je le vois, et lui, il vient de m’offrir, par dépit de ta pudeur, qu’il appelle méfiance et lâcheté, son insultant et banal hommage. A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie ? Je le crois, car il m’a engagée à te dire sa trahison, et il se vante de nous brouiller ensemble.

LOUISE. Ah ! alors… oui, j’ai déjà l’expérience de ses ruses affreuses !… Il veut me vaincre par le dépit !

MARIE. Est-ce là de l’affection, et te laisseras-tu prendre à ce jeu grossier, toi qu’Henri eût si loyalement aimée ? M. Saint-Gueltas n’a aucun principe, tu le sais. Il ne voit dans l’amour que le plaisir et la vanité de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. Au lendemain d’une conquête, il l’abandonne pour en essayer une autre. C’est comme sa méchante guerre de partisan, va ! Il ruine et profane sans pitié ce qu’il terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret.

LOUISE. Ah ! tu le hais trop pour ne pas l’aimer !

MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce qu’il y a de plus vain, de plus inconsistant et de moins héroïque au monde.

LOUISE. Tu nies jusqu’à sa bravoure ?

MARIE. Non, mais j’en fais peu de cas. Le dernier de vos paysans qui se bat par fanatisme religieux est plus preux que lui, qui n’a que de l’ambition et que mène la fièvre d’une énergie brutale, maladie particulière à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous à instincts sauvages qui noient dans le carnage et la débauche le tourment de leur oisiveté et le vide de leur intelligence. Ah ! pardonne-moi. Louise ! Ton père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans votre armée ; mais, puisque tu m’accuses de te disputer les regards du moins méritant, du plus souillé de vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle indignation s’est amassée en moi contre l’abominable guerre que vous faites avec eux et les crimes dont, grâce à eux, vous semez la contagion… Oh ! les cruautés sont égales de part et d’autre, je le vois, je le sais, je les déteste toutes ; mais vous qui avez allumé l’incendie, vous êtes les vrais coupables, et j’ai horreur, à présent que je vous connais, de la sanglante et cynique autorité que vous vous flattez d’établir en France avec de pareils hommes !

LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes ? Je m’en doutais bien…

MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que moi l’entreprise où vous l’avez jeté !

LOUISE. Tais-toi ! tu me déchires le cœur ! C’est moi qui l’ai entraîné, perdu, je sais cela ! J’ai été romanesque, exaltée… J’étais dévorée d’ennui à Sauvières, je voyais Henri abandonner notre cause… Saint-Gueltas est venu… Mon père résistait… Je sentais que l’on faisait violence à sa loyauté… et pourtant j’ai dit un mot cruel,… un mot fatal qui a étouffé le cri de sa conscience et qui l’a précipité dans un abîme de chagrins et de malheurs. — Ah ! que veux-tu ! nous ne pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres femmes ; nous ne jugeons les événements qu’à travers nos instincts ou nos passions. La vérité, c’est le fantôme qui nous fascine ; le devoir, c’est l’homme qui nous charme ; la justice, c’est le désir qui nous aveugle. Nous nous croyons intrépides et dévouées quand nous ne sommes que folles d’amour et de jalousie. Eh bien, oui ! voilà ce que c’est ! Mon courage, c’est de la fièvre ; mon royalisme, c’est du désespoir : cela est misérable et je me condamne ;… mais il est trop tard pour reculer, je ne peux ni ne veux guérir ! J’ai tout immolé à l’amour, et je veux recueillir le fruit de mes sacrifices. Saint-Gueltas m’aimera ou je me ferai tuer. Je me jetterai sous les pieds des chevaux, devant la gueule des canons…

MARIE. Il ne t’en demande pas tant ! Sois sa maîtresse, et il t’aimera vingt-quatre heures.

LOUISE. Sa maîtresse ? Jamais ! Pourquoi donc ne serais-je pas sa femme ? Il ne tient qu’à moi de l’être.

MARIE. Alors, pourquoi ne l’es-tu pas ?

LOUISE. Oh ! malheureuse que je suis ! Je crains d’être haïe quand il se sera engagé à moi ; il raille à tout propos le mariage ; trahi par sa femme, il a conservé de ses premiers liens un souvenir odieux !

MARIE. Sa femme ! Es-tu sûre qu’elle soit morte ?

LOUISE. Ah ! tu crois à cette légende de paysans, à la dame blanche qui revient au château de la Roche-Brûlée ?

MARIE. Il y a deux versions : selon l’une, il a enfermé cette femme coupable ; selon l’autre, il l’a assassinée. Et tu admires l’homme qui n’a pas su sauver sa dignité par une conduite claire et loyale ! Supposons qu’il ait subi l’empire d’une fatalité, comment peux-tu croire qu’il oubliera la blessure de son âme ? Ne vois-tu pas que tous ses entraînements portent l’empreinte de la haine et de la vengeance ? Cet homme épris de pillage et de massacre me fait, au milieu de son odieuse gaieté, l’effet d’un fléau qui n’a plus conscience de lui-même.

LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu’il te soit indifférent.

MARIE. Je voudrais t’arracher à son influence. Je te vois perdue, si je n’y parviens pas. Ton père, toujours irrésolu, n’a pas le courage de contrarier ton penchant ; ta tante…

LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais : elle subit le prestige encore plus que moi ; mais, toi qui te vantes d’y échapper… Non, c’est impossible ! Je ne te crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une suprême marque d’affection. Quitte l’armée, quitte-nous ; retourne à ton parti, à ta famille, à ton milieu. Fais en sorte que le marquis ne te revoie jamais…

MARIE. C’est sérieux, ce que tu me dis là ?

LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t’admire et te chéris encore. Demain, je te verrais troublée, il me semblerait que Saint-Gueltas te cherche ou te regarde… Cette jalousie qu’il veut exciter en moi me rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même. Va-t’en, Marie, ma chère Marie ! pardonne-moi, va-t’en, je te le demande à genoux.

MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie ! Hélas ! que vas-tu devenir ? (Elle l’embrasse.) Adieu !

LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans qu’on nous voie ; mais tu vas venir avec moi à la ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que tu vas faire et sur le prétexte à donner…

MARIE. À notre séparation ? Je t’en laisse le soin. Tu diras que je suis lasse de partager tes fatigues et tes dangers.

LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait pas d’ailleurs ; on sait qui tu es !

MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade et me rappelle à Paris.

LOUISE. C’est là que tu iras ?

MARIE. Je n’en sais rien.

LOUISE, soupçonneuse. Tu n’en sais rien ? Où iras-tu ?

MARIE. Sois tranquille, je n’irai pas à la Roche-Brûlée. Adieu, je te quitte ici.

LOUISE. Ici ? Mais tes effets ?

MARIE. C’est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d’être emporté.

LOUISE. Mais tu n’as pas d’argent ?

MARIE. J’en ai assez.

LOUISE. Non, tu n’as rien ! Et moi, je n’en ai plus… Ah ! attends ! mes diamants, partageons…

MARIE. Louise, ne m’humilie pas. Je ne veux rien… Regarde ce gros arbre, le marquis est là qui t’attend. Tu n’as plus besoin de Cadio, il me conduira à la ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas subir l’outrage de te voir jalouse de moi en présence de M. Saint-Gueltas. Adieu !

LOUISE. Oh ! je t’ai cruellement blessée, je le vois… Ne veux-tu pas me pardonner ? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre… Marie, pardonne-moi !

MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je ne puis plus te servir, ni te protéger. Voilà ton père qui rejoint le marquis. Je ne te laisse pas seule.

LOUISE. Mais toi ?…

MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux ?

CADIO, qui, assis à l’écart, s’est occupé à sculpter un morceau de bois. Oui bien, c’est par là que je voulais aller.

LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, j’ai à te payer…

CADIO. Oui, oui, c’est bon, demoiselle. (À Marie.) Le jour baisse, partons !

MARIE, à Louise, qui veut la retenir. Ton père et le marquis t’ont vue, ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j’accourrai. (Elle s’enfonce dans les massifs avec Cadio.)

LOUISE, la suivant des yeux. Ô Marie, Marie ! je suis bien coupable d’avoir froissé une âme comme la tienne ! Je mérite le désespoir où je me précipite.



SCÈNE III. — Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.


MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.

CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.

MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à Saint-Christophe ?

CADIO. Je n’y veux pas retourner. J’ai assez d’argent. Tenez, voilà ce que M. Henri m’a donné. Prenez-en, puisque vous n’avez rien. Oh ! c’est de l’argent bien honnête ! Ça vient d’un homme qui est bon et doux !

MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l’accepter de lui sans rougir.

CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi ?

MARIE. Non, mon ami, non certes ! mais je vous jure que j’ai quelque chose, et que cela me suffit.

CADIO. C’est comme vous voudrez ; mais qu’est-ce qu’une jeunesse comme vous va faire pour vivre à présent ?

MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n’importe lequel. Je ne suis pas difficile.

CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme ça votre camarade ?

MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions ?

CADIO. Sans écouter, j’ai entendu.

MARIE. Et vous avez compris que… ?

CADIO. J’ai tout compris.

MARIE. Pourtant vous me blâmez…

CADIO. Dame ! la voilà bien abandonnée, puisque son père est faible, sa tante folle et Saint-Gueltas méchant…

MARIE. Vous croyez que j’aurais dû me laisser avilir ?…

CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.

MARIE. Cadio, attendez ! Ce que vous dites là me frappe… Il me semble que la vérité est en vous, pure comme dans l’âme d’un enfant. — Retournons, voulez-vous ? Je serai humiliée, flétrie peut-être par des soupçons et des prétentions… N’importe, si je sauve Louise… J’essayerai du moins, je n’aurai rien à me reprocher.

CADIO. À la bonne heure ! Allez, demoiselle.

MARIE. Ne venez-vous pas avec moi ?

CADIO. Oh ! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je déteste la guerre, et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n’avez pas peur pour vous en retourner ? C’est à deux pas.

MARIE. Je n’ai pas peur. Adieu, merci !

CADIO. Merci de quoi ?

MARIE. Du bon conseil que vous m’avez donné. (Ils se séparent.)



SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville ; TIREFEUILLE, LA MOUCHE, sortant des buissons.


TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici ; venez avec nous.

MARIE. Pourquoi ? Qui me cherche ?

TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons, venez !

MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, et personne ne m’attend.

TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait, nous autres ! on a des ordres pour ça. Marchez par ici.

MARIE. Moi, je ne reçois d’ordres de personne, je ne vous suivrai pas.

TIREFEUILLE. Pas tant de paroles ! Voyons, vous voulez passer à l’ennemi ; le grand chef ne veut pas de ça.

MARIE. C’est M. Saint-Gueltas que vous appelez le grand chef ?

TIREFEUILLE. Faut pas avoir l’air d’en rire. Marchez, ou vous êtes morte. (Il la couche en joue.)

MARIE, dédaigneuse. Ah çà ! vous êtes fous ! Vous m’accusez de passer à l’ennemi quand vous me voyez retourner au camp royaliste ?

LA MOUCHE, à Tirefeuille. En v’là assez. Faut qu’elle marche, puisqu’il le veut.

TIREFEUILLE, bas. Comment donc faire ? Il a défendu qu’on y touche, et elle n’a point peur des menaces. Tiens, la v’là qui s’échappe !

LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l’arrêtera, (Il tire un coup de fusil. Marie court plus vite.)

TIREFEUILLE. Allons, faut l’attraper et l’emmener de force, tant pis ! (s’arrêtant.) Diable ! qu’est-ce que c’est que ça ?

LA MOUCHE. Les bleus ! les bleus ! Cachons-nous et tirons dessus quand ils passeront.

MARIE, rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui s’avance au galop. Sauvez-moi, je suis poursuivie !

CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, et ne crains rien… Tiens, c’est la citoyenne Hoche ! une vraie patriote, mes amis ; elle va nous dire où sont les brigands… Quoi ! qu’est-ce que c’est ? elle est évanouie ?

MARIE, se ranimant. Non ! j’ai couru si vite… ce n’est rien.

CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne ! L’ennemi occupe Saint-Christophe ?

MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur l’église.

CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t’évadais ?

MARIE. Non.

CHAILLAC. Comment, non ?… Pourquoi courait-on après toi ?

MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits qui n’appartiennent à aucun parti que je sache.

CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, les enfants de la patrie hésitent ?

MOUCHON. Dame ! ils peuvent être plus nombreux que nous. (À marie.) Combien sont-ils ?

MARIE. Je n’en ai vu que deux ; mais ne vous jetez pas dans ces buissons. C’est là que vos ennemis sont invincibles parce qu’ils sont insaisissables.

CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.

MARIE. Non, vous n’êtes pas en force. N’essayez pas cela.

CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l’alarme dans le conseil. Tu protéges l’ennemi, tu étais avec lui, puisque tu n’étais pas prisonnière. On connaît ton attachement pour certaine famille…

MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité. Les insurgés sont ici en force et sur leurs gardes.

MOUCHON, aux gardes nationaux. Elle a raison, je la connais, vous la connaissez bien aussi ; c’est la cousine de Hoche, elle ne voudrait pas nous tromper ; replions-nous sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La troupe doit arriver…

CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole et je te défends de démoraliser la garde civique que j’ai l’honneur de commander. — Toi, citoyenne, tu es suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu’à nouvel ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n’avons pas à compter l’ennemi, nous avons à le vaincre. En avant, et vive la République ! (Les gardes nationaux s’élancent en avant en chantant la Marseillaise.)



Scène V. — Minuit.

Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par les républicains. — Au milieu de la place, un feu de joie est allumé ; les gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens réputés royalistes. — La porte de l’église est ouverte. Des factionnaires y surveillent les prisonniers. — Des volontaires et des réquisitionnaires des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement de toute manière, s’agitent autour du feu ou devant les maisons, demandant, achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le bon vouloir des habitants. — Les gens de la ville qui ne se sont pas enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d’empressement à fêter les patriotes, qu’ils remercient de les avoir délivrés des brigands. — On fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, on rit ; on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus.


UNE VOIX. Tiens, v’là Mouchon ! Ohé ! les autres ! voyez donc, c’est Mouchon de Puy-la-Guerche ! Dans les volontaires ! qu’est-ce qui aurait jamais dit ça ?

UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles, vous le voyez bien.

UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon ? vous ne le connaissez pas ! Il a chargé trois fois l’ennemi… à reculons !

MOUCHON. J’ai chargé en avant et en arrière, c’est la vérité ; ma jument est habituée à tourner le pressoir à cidre, il faut qu’elle aille en rond. On croit qu’elle tourne le dos à l’ennemi ? Pas du tout, la pauvre bête, elle revient lui faire face.

LE VOLONTAIRE. Qu’on le veuille ou non, pas vrai ?

MOUCHON, bas. Tu as tort de te moquer de moi, Pascal ! Les volontaires de Chaumonton vont nous mépriser. Ils font déjà assez d’embarras, parce qu’ils sont mieux montés que nous !

PASCAL. Se moquer ? Qu’ils y viennent ! on leur répondra !

UN GARÇON COIFFEUR, avec émotion. Pas de rivalité, citoyens ! Que toutes les villes du Bocage fraternisent et s’embrassent ! (Un blessé passe sur un brancard.)

UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron ! Qu’est-ce qu’il y a ?

LE BLESSÉ. Il y a qu’on va me couper le bras, mon pauvre enfant ! Viens-tu voir ça ?

LE CLERC. Sacredieu, non !… Si fait ! je ne vous quitte pas dans la peine, mais, sacredieu, c’est dur. Il faut que je vous aime bien !

LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m’encourageras. As-tu ton fifre ?

LE CLERC. Pardié, toujours !

LE BLESSÉ. Eh bien, tu m’en joueras un air pendant l’opération.

LE CLERC. Ça va !

MOUCHON. C’est tout de même avoir du cœur, de demander de la musique.

LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie ? C’est assez gentil, ça, pour un notaire !

LES ASSISTANTS. Vive le notaire ! honneur au notaire !

DANS UN AUTRE GROUPE, composé de jeunes gens artisans et bourgeois. Les hussards ne reviennent pas vite.

— Ils donnent toujours la chasse aux brigands ?

— Ils reviennent. J’entends le galop de la cavalerie légère.

— S’ils amènent encore des prisonniers, où les mettra-t-on ? L’église est pleine.

— On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la main, ça fera de la place !

— Eh bien, et les royalistes de la ville ?

— Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la ville s’en chargeront.

— Faut pas se fier à ça ! Dans les villes, on est tous parents ou camarades. On ne se fait pas bonne justice soi-même.

— Qu’ils s’arrangent. Moi, j’aime pas les exécutions.

— Laisse-moi donc, toi ! tu es encore un tiède, un modéré !

— Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu, de n’être pas plus modéré que moi.

LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de rivalité ! que toutes les villes fraternisent et s’embrassent !

D’AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville. Quand je vous dis que, sans la troupe, nous étions aplatis comme un tas de galettes ?

— Peut-être bien ; mais, quand on a vu paraître les plumets, quelle charge à la baïonnette, hein ? c’était comme la foudre !

— Jamais les brigands ne tiendront contre la troupe.

— Ils n’auraient pas tenu contre nous, si nous avions voulu ; mais on a des paniques, c’est ça qui gâte tout !

— Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques. Les brigands, c’est pas des ennemis comme les autres. À présent surtout, c’est à faire trembler ! Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus si laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures noires, leurs grandes barbes, leurs yeux qui jettent du feu… On va dessus tout de même ; mais, quand on y pense après, on en rêve la nuit. C’est des cauchemars !

— Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c’est comme un sanglier !

— Tu l’as vu, toi ? Tu es bien malin ! Personne ne peut dire qu’il connaît sa figure. Il est toujours habillé en malheureux, et il se bat dans les buissons en simple brigand.

— Je l’ai vu, à preuve que je l’ai tenu au bout de mon fusil.

— Et tu l’as manqué, imbécile ?

— Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait deux recrues qu’il étranglait. Il a pris le canon de mon fusil avec ses dents…

— Et il a avalé les balles ? En voilà des bourdes que je n’avale pas, moi !

LE GARÇON COIFFEUR, attendri. Citoyens, pas de rivalité…

— Oh ! en voilà un qui m’ennuie : il dit toujours la même chose.

— Il est soûl comme un Polonais !

— Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se soûler ? Je n’ai pas pu mettre la main sur un verre de cidre !

— Et moi donc ! je n’ai même pas pu trouver le verre. J’ai bu à la fontaine comme un veau.

— Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout ça ?

— Quel Perrichon ? le bègue ?

— Non, le tanneur, celui qui demeurait aux Viviers.

— Tant pis ! c’était un bon ; il laisse une femme et quatre enfants !

— Damnés brigands ! j’en veux tuer cinq à la première affaire !

— Qu’est-ce qui crie comme ça ?

— Des blessés qu’on ampute ; ils n’ont pas l’habitude.

— Tiens ! voilà Duchêne avec des vivres.

— Un chaudron de pommes de terre qu’on allait donner aux cochons : qui en veut ?

— Tout le monde ! on est mort de faim !

UN BOURGEOIS DE LA VILLE, apportant un grand panier. Non, mes enfants, ne mangez pas ça. La pomme de terre, c’est bon pour les animaux, c’est malsain pour l’homme. Voilà du pain et de la viande.

— Vive le bon patriote !

— Patriote, moi ? Je n’en sais rien… Je ne m’étais jamais occupé des affaires publiques. Hier, les brigands ont maltraité et frappé ma pauvre femme qui était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour les servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous, ces chiens-là, et mangez, mes bons amis, prenez des forces ! Je vous apporte tout ce que j’ai. Si vous vouliez de mon sang, je vous en donnerais.

D’AUTRES BOURGEOIS, apportant aussi des vivres. Citoyens, buvez et mangez, et puis entrez dans l’église, et tuez tous les prisonniers, ceux de la ville surtout ! Si vous les laissez échapper, dès que vous aurez tourné les talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang.

LE GARÇON COIFFEUR, buvant. C’est ça, que le Bocage fraternise et s’embrasse !

UN VOLONTAIRE, à un autre volontaire. Diantre ! tu as une belle montre, toi ! Où as-tu cueilli ça ?

— Tiens, sur le champ de bataille. C’est la toquante à quelque aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries dedans.

— Dis donc, faudra les gratter, c’est des signes prohibés.

— Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or avec un bon Dieu dessus, c’est prohibé aussi !

— Non, le sans-culotte Jésus est à l’ordre du jour.

— Ah ! voilà qu’on fusille derrière l’église. Entendez-vous ?

— Qui est-ce qui fait la besogne ?

— C’est des paysans patriotes qui ont demandé à s’en charger.

— Diables de paysans ! aussi enragés les uns que les autres !

— Dame ! les brigands coupent par morceaux les femmes et les enfants de ceux qui ne veulent pas s’insurger. Tout ça, c’est des dettes qu’ils se payent entre eux !

— Qu’est-ce qui passe là avec Chaillac ? Un beau jeune homme !

— Un lieutenant de hussards ? C’est peut-être le jeune Sauvières.

— Oui, c’est lui. On me l’a montré tantôt. Un rude troupier, à ce qu’il paraît !

— Eh bien, et son oncle qui commande une colonne de brigands ? comment ça s’arrange-t-il ?

— Ça ne s’arrange pas.

DEUX AVOCATS, officiers de volontaires. Horrible guerre ! voilà du sang français qui coule sur le pavé.

— Cela vient de derrière l’église, oui ! un ruisseau de sang froidement répandu ! Voe victis !

— Vous n’êtes pas navré de ces vengeances personnelles ?…

— Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait qu’un mot pour nous envoyer derrière l’église aussi, nous autres ! Regardez ces figures pâles, ces yeux ardents… C’étaient des gens paisibles naguère, une population douce, économe, honnête et laborieuse. À présent, tous sont ivres, ils ont perdu la conscience du droit et le sens de la logique… Prêts à pleurer de tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi… Très-bons au fond, qui le croirait ? Très-enfants, aisément héroïques… mais exaltés ou abrutis par des émotions trop fortes. La nature humaine ne comporte pas ce degré d’excitation.

— La République en a trop appelé aux passions, je vous le disais bien !

— Que vouliez-vous qu’elle fît ? qu’elle mourût ?

— Non pas, mourons pour elle !

— Ce n’est pas difficile, allez ! La vie est si triste à présent ! Nos enfants meurent de frayeur dans le ventre de nos femmes.



SCÈNE VI. — HENRI, CHAILLAC, à la porte de l’église.


HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du mur…

CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c’est la citoyenne Hoche, votre amie d’enfance.

HENRI. C’est pour cela que je la réclame. Elle porte un nom déjà glorieux et qui donne d’assez belles garanties à la République. Comment se trouve-t-elle au nombre des prisonniers ?

CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu’elle a suivi les insurgés ?

HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses opinions.

CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c’est mal agir. J’aime mieux les fanatiques que les traîtres.

HENRI. Ce n’est pas agir contre la République que de se sacrifier à l’amitié.

CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières ! Vous aussi, vous suivez vos anciens amis, mais en les chargeant à coups de sabre. Je vous ai vu travailler la bande de Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien !

HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont d’autres devoirs.

CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie ? Diable, non ! Je ne veux pas vous accorder ça, jeune homme.

HENRI. Si la générosité du cœur est un crime, accordez-moi la grâce de cette jeune fille.

CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à un militaire tel que vous, mais cela m’est impossible. La mauvaise herbe repousse sous la faux révolutionnaire. Il faut l’arracher, tiges et fleurs ; tant pis pour la jolie fille ! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me chatouille plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre compte de ses faits et gestes au tribunal d’Angers.

HENRI. Mon capitaine va venir vous dire…

CHAILLAC. Je ne reconnais pas l’autorité de votre capitaine. Le militaire n’a rien à voir dans nos affaires civiles. J’ai des pouvoirs extraordinaires des délégués de la Convention. Mon mandat est d’envoyer les suspects devant leurs juges naturels.

HENRI. Mais c’est de votre propre autorité que vous qualifiez de suspectes et traitez comme telles les personnes qui vous inspirent de la méfiance. Si vous vous trompez…

CHAILLAC. Je peux me tromper : errare humanum est ! Le tribunal examinera, je m’en lave les mains. Il s’est passé au château de Sauvières, en votre absence, des choses que j’ai sur le cœur. On y a lâchement assassiné un magistrat, un homme de bien que j’ai juré de venger !

HENRI. De venger sur la personne d’une pauvre enfant qui certes a eu, comme mes parents, un tel crime en horreur ?

CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J’ai toujours rendu justice aux vertus privées de votre oncle, et il fallait du courage pour ça, je vous en réponds ; mais sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux qui, à partir de sa défection, lui sont restés attachés sont gravement coupables à mes yeux. Je ne leur ferai pas de grâce. N’essayez pas de m’attendrir.

HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle Hoche avant de l’envoyer dans les prisons d’Angers ?

CHAILLAC. Je l’ai interrogée. Elle protége les insurgés par son silence.

HENRI. Puis-je lui parler, moi ?

CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas chercher à favoriser son évasion.

HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait…

CHAILLAC. N’importe, vous jurez ?

HENRI. Oui, monsieur.

CHAILLAC. Tenez ! on l’amène justement par ici, car voilà le convoi qui va emmener les prisonniers.



SCÈNE VII. — HENRI, MARIE, à la porte de l’église, des factionnaires les surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers sur des voitures de transport et des charrettes.


MARIE, (à voix basse). Ah ! Je suis heureuse de vous revoir, monsieur Henri ! Vous allez me dire si Louise et son père ont pu s’échapper. Je suis dévorée d’inquiétude !

HENRI. Ils sont en fuite.

MARIE. On ne les poursuit pas ?

HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a empêchés d’aller plus loin.

MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore… Ah ! que vous devez souffrir, vous !

HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un autre point. Je n’aurai pas la douleur de frapper moi-même… Mais il s’agit de vous… Vous savez qu’on va vous envoyer…

MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi !

HENRI. Non, vous invoquerez l’appui de votre cousin.

MARIE. Quand même on m’en laisserait le temps, je n’aurais pas recours à lui. Si je suis gravement compromise, comme je le pense, je ne veux pas le compromettre. Il est l’unique appui de ma pauvre famille, il est une des gloires, une des forces de la patrie. Au besoin, je nierais notre parenté pour le préserver du soupçon.

HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins.

MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous disculper, monsieur de Sauvières ! Votre nom est déjà assez difficile à porter sous les drapeaux de la République. Ne me parlez pas davantage ; je sais que vous voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n’y pouvez rien, ne vous exposez pas davantage.

HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois et vous serrer la main.

MARIE. Non, nous sommes observés ; mais sachez que j’ai pour vous autant d’amitié que d’estime.

HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir… Voyons, demandez à parler encore à Chaillac. C’est un esprit étroit, rigide, mais c’est un honnête homme.

MARIE. Son esprit n’est pas assez délicat pour comprendre ma situation. Il veut des renseignements sur l’armée royaliste. Je ne puis m’abaisser à la délation pour sauver ma tête ; jamais Chaillac n’admettra que la reconnaissance personnelle puisse l’emporter sur le patriotisme, et j’avoue que je suis ici la victime de mon propre cœur. J’ai servi en quelque sorte la cause des insurgés, j’ai partagé leur bonne et leur mauvaise fortune. Si j’ai eu horreur de leurs excès, j’ai eu pitié de leurs misères. J’ai soigné leurs blessés ; j’ai soutenu leurs femmes, j’ai quelquefois sauvé leurs pauvres enfants dans mes bras au milieu de la déroute. Que voulez-vous ! j’ai aimé Louise par-dessus tout, j’ai servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et le mien ! Qui comprendrait une pareille inconséquence, à moins d’être femme ? Et encore ! Y a-t-il encore des femmes dans le temps où nous vivons ? Je suis peut-être la dernière qui osera faire violence à ses croyances pour remplir un devoir et payer une dette.

HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule femme, le dernier ange de bonté… (Il lui baise la main.)

MARIE. On m’appelle ; adieu ! Si je suis condamnée pour avoir été sensible au malheur de mes amis, ne me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je crois à une vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux…

CHAILLAC, s’approchant. Eh bien, citoyenne, es-tu décidée à me dire… ?

MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m’est impossible.

CHAILLAC. En route, alors ! Monte dans ce fourgon, tu seras mieux que sur la charrette.

MARIE. Je vous remercie, monsieur.

CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir ?

MARIE. Non, on n’a pas eu le temps, ou on a oublié ; c’est inutile ! Adieu, merci. (Elle part.)

CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie ! c’est dommage ! mais que voulez-vous !…



QUATRIÈME PARTIE


Commencement de l’hiver, 1793. — En pays breton, de l’autre côté de la Loire[4]. — Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons. — Au loin, une lande coupée de zones boisées. — Clair de lune. — Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d’une croix de pierre, joue de la cornemuse.



SCÈNE PREMIÈRE. — CADIO.


Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins ! c’était comme une prière, et ça m’a contenté le cœur. « Grand Dieu du ciel et de la terre, tu m’as parlé dans la solitude ! Tu n’es pas fier, toi ! tu parles au dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement pas. Ah ! que tu m’as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à présent des peines que le diable peut me faire ! Il ne peut rien contre moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au pouvoir du mal. » — Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à l’heure. Oh ! c’est qu’il joue tout seul, lui, quand je suis en état de grâce, et j’y suis depuis le jour où j’ai entendu armer le fusil pour me tuer. — Drôle de chose, la mort ! Dire qu’elle est bonne, puisqu’elle nous rend meilleurs,… et nous la craignons pourtant ! On ne sait pas pourquoi on la craint ;… mais on la craint, il n’y a pas à dire. (Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. J’ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux approches du matin ; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m’a réchauffé l’esprit. — Où est-ce que je peux bien être ? Je ne sais plus. La Loire par là ? — ou par là ? — Qu’est-ce que ça me fait ? Je l’ai passée ; les Vendéens l’ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas ! Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j’ai tourné face à l’Océan. Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des grosses pierres. On dit qu’il n’y a plus nulle part ni moines ni couvents. On m’y laissera en paix. Ça n’est pas qu’on soit mal par ici, c’est tout désert. Le pays me plaît ; il paraît bien tranquille… (on entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien ! C’est quelque braconnier ! Où donc trouver un coin du monde où on n’entendra plus jamais ces maudits coups de fusil ? Il faudra pourtant bien que je le retrouve, car voilà l’hiver qui pique, et Dieu sait si je pourrai continuer à coucher dans les bois ! — Et puis ça m’ennuie quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire. — Quoi faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres ?

UNE VOIX, derrière la butte. Cadio ! Oh ! Cadio !

CADIO, effrayé. Qu’est-ce qui m’appelle ? Est-ce moi qu’on cherche ?

LA VOIX, plus près. Hé ! Cadio ! es-tu par là ?

CADIO. On dirait… Non ! c’est un gars.



SCÈNE II. — CADIO, LA KORIGANE, en garçon.


LA KORIGANE. Ah ! j’en étais bien sûre ! J’ai reconnu l’air de ton biniou. Il n’y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que ça !

CADIO, incertain et méfiant. Je ne te connais pas, petit ; qu’est-ce que tu me veux ?

LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet ?

CADIO. En garçon, toi ? Est-ce bien vrai, que c’est toi ? Ta figure me paraît toute changée, et ta voix aussi.

LA KORIGANE. M’aimes-tu mieux comme ça ?

CADIO. Non ! je te trouve encore plus laide et plus rauque ; mais tu as donc quitté les brigands ?

LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins ?

CADIO. Dame ! je n’allais pas avec eux de plein cœur, tu le sais bien !

LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à cause de la demoiselle ?

CADIO. La demoiselle ? Qu’est-ce que ça me fait, la demoiselle ?

LA KORIGANE. Tu as été amoureux d’elle, Cadio !

CADIO. Voilà une bêtise par exemple ! Amoureux, moi ? Je ne le serai jamais.

LA KORIGANE. Pourquoi ?

CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre chose. Je ne peux rien être, et j’aime autant ça.

LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire : tu es fou !

CADIO. On me l’a toujours dit ; mais peut-être bien qu’il n’y a que moi de sage sur la terre.

LA KORIGANE. Ah ! et pourquoi donc ça ?

CADIO. Parce qu’il n’y a que moi qui n’aie rien à réclamer et rien à défendre, par conséquent aucun mal à faire à personne.

LA KORIGANE. Imbécile ! tu as ta peau à défendre !

CADIO. Je la cache ! il ne faut pas beaucoup de place pour ça. Et qu’est-ce qu’elle est devenue, la demoiselle ?

LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et mal habillée, et pauvre, et misérable !

CADIO. Et l’armée qu’elle suivait ?

LA KORIGANE. Elle la suit toujours.

CADIO. Et Saint-Gueltas ?

LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l’a retenu, pour son malheur et celui de tout le monde.

CADIO. Elle aurait mieux fait d’aimer son cousin Henri.

LA KORIGANE. Un bleu enragé ?

CADIO. Un beau garçon qui m’a donné la vie et rendu ma musique !

LA KORIGANE. Toujours ta musique ! ça passe avant tout.

CADIO. Puisque je n’ai que ça.

LA KORIGANE. Tu m’avais, moi ! Je t’aimais, et, si tu avais voulu mon cœur et ma vie…

CADIO. Je n’ai rien voulu de toi ; tu étais trop mauvaise. Toute petite, tu écorchais les bêtes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t’ai vue au camp du roi ! tu étais plus méchante que les plus méchants !

LA KORIGANE. Eh ! tu n’as rien vu. Depuis que tu nous as quittés, et depuis que le marquis est fou de la Sauvières, j’ai dit : « C’est comme ça ? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes ! » J’ai pris des habits de garçon, j’ai mis des cartouches sous ma blouse, et c’est moi qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrière les buissons. Et, quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent épargner les prisonniers, c’est moi qui crie à nos hommes : « Tuez tout ! » Et, quand on massacre, c’est moi qui chante ! Et, quand on en a oublié, c’est moi qui les montre et qui dis comme ça : « Allez ! allez ! saignez encore, le compte n’y est pas ! »

CADIO. Tu me fais peur… et tu me dégoûtes ! Adieu ! passe ton chemin !

LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays ? Je suis capable de m’en aller avec toi.

CADIO. Alors, je n’y vais plus. Merci pour ta compagnie !

LA KORIGANE. Tu me méprises ? tu me détestes ?

CADIO. Non, je te plains.

LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons, Cadio, je pourrais peut-être t’aimer encore. Tu n’es ni beau ni brave ;… mais ta musique, — et puis l’habitude que j’avais de te suivre… Tu étais bon pour moi, tu me grondais…

CADIO. Ça ne te changeait pas.

LA KORIGANE. C’est ta faute, il fallait m’aimer. Quand j’ai senti parler mon cœur, si tu avais eu l’esprit de le comprendre, je ne serais pas où j’en suis.

CADIO. Où en es-tu donc ?

LA KORIGANE. J’aime à présent quelqu’un qui ne me regarderait pas, si j’étais peureuse et pitoyable. C’est quelqu’un qui n’aime que le courage, et c’est pour lui que j’en ai. Il est méchant, lui, et je suis méchante. Il veut qu’on fasse le mal, et je le fais. S’il me commandait le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j’avais trois âmes, je les lui donnerais.

CADIO. C’est Saint-Gueltas, pas vrai ? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le quittes ?

LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit ! mais je suis avec lui encore.

CADIO, effrayé et près de fuir. Il est donc par ici ?

LA KORIGANE. À deux pas ; il donne un moment de repos à sa troupe. Ça ne sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est là-bas, derrière la colline. Oh ! on va se cogner, c’est notre dernier enjeu. Où vas-tu ?

CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.

LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m’emmener, et tu te sauves ? Eh bien, tu resteras, ça me venge… et ça m’amuse. Tu resteras, je te dis !

CADIO. Mais non !

LA KORIGANE, prenant un de ses pistolets. Mais si ! Ne bouge pas, ou je te brûle la cervelle ! (Cadio se débat et s’échappe.)



SCÈNE III. — LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons.


SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu’est-ce qu’il y a donc ?

LA KORIGANE. C’est rien, mon maître. Un des nôtres avec qui je plaisantais.

SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux ? Ah ! les femmes, ça trouve toujours le temps de penser à ça !

LA KORIGANE. Je n’ai pas d’amoureux, mon maître.

SAINT-GUELTAS. Tu as tort… Mais où sont nos éclaireurs ? Tu étais avec eux ?

LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement ; le pays est tout défoncé.

SAINT-GUELTAS. Vous n’avez rencontré personne ?

LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est épeuré à c’t’heure.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux ! vous vous amuseriez à le chasser, et il ne s’agit pas de ça.

LA KORIGANE. Dame ! on est mort de faim ! Je crois qu’on le mangerait tout cru.

SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare. Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça, rejoins-les ; cours !

LA KORIGANE. Courir ? J’ai les pieds en sang.

SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la droite ; l’armée arrive.

LA KORIGANE. L’armée ?

SAINT-GUELTAS. Ah çà ! m’entends-tu ?

LA KORIGANE. Elle n’est pas grosse à présent, l’armée ! Si vous en ôtiez les blessés, les vieux, les femmes et les marmots… C’est avec ça que vous voulez prendre une ville ? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos terres, où personne n’oserait vous attaquer.

SAINT-GUELTAS. Oh ! oh ! tu raisonnes, toi ? Tu donnes des conseils ? Va au diable ! Je te chasse.

LA KORIGANE. Mon maître, un mot d’amitié, et je me fais tuer cette nuit.

SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va !

LA KORIGANE. Un mot de tendresse !

SAINT-GUELTAS. Ah ! tu m’ennuies ! File d’un côté ou de l’autre, que je ne te voie plus !

LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (À part.) Je me vengerai sur les Sauvières. (Elle sort.)

SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n’aurai bientôt plus personne… Mais qu’est-ce que c’est que ça ? (Une calèche toute crottée et toute déchirée s’engage dans le chemin creux. — Un paysan la conduit en postillon. — La voiture enfonce jusqu’au moyeu dans une ornière ; un des chevaux s’abat. L’homme jure, des cris de femme partent de la voiture.)



SCÈNE IV. — SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, un Postillon.


SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu ! taisez-vous ! (Au postillon.) Tais-toi, butor ! Et vous, imbéciles, qui allez en calèche dans de pareils chemins ; descendez, et que le diable vous emporte !

ROXANE, (dans la calèche.) Oui, oui, arrêtez, j’aime mieux descendre.

LA TESSONNIÈRE, dans la calèche. Ouvrez la portière, ouvrez !

LE POSTILLON, relevant son cheval. Ouvrez vous-mêmes, mille noms de nom d’un tonnerre !

SAINT-GUELTAS, faisant descendre Roxane et la Tessonnière. Allons donc ! et flanquez-nous la paix. Silence ! (Roxane est dans un costume impossible, bonnet de coton, chapeau d’homme, robe de soie en lambeaux, cape de paysanne. La Tessonnière a un chapeau de femme, une couverture liée autour du corps avec des cordes et des rubans fanés ; des pantoufles dans des sabots.)

ROXANE, que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la voiture. Ah ! brutal, vous m’avez meurtri les bras ! Ah ciel ! pardon ! c’est vous, cher marquis ? Dieu nous vient en aide ! mais vous m’avez fait bien mal…

SAINT-GUELTAS. Ah ! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvières. Il fallait aller à Guérande, au lieu de vous obstiner à suivre une armée en déroute ! Pourquoi diable à présent n’êtes-vous pas au centre de la marche avec les autres personnes gênantes ?

LA TESSONNIÈRE, bas, à Roxane. Gênantes n’est pas poli !

ROXANE, à Saint-Gueltas. Vous nous faites des reproches !… Les bleus étaient derrière nous, la peur nous a saisis ; j’ai donné deux louis à cet homme pour qu’il prît la tête. Il prétendait connaître la traverse… Enfin nous voilà !

SAINT-GUELTAS. Belle idée ! vous n’aviez personne derrière vous. N’êtes-vous pas encore habituée aux paniques des traînards depuis un mois que ça dure ? Et croyez-vous n’avoir personne en face ?

ROXANE. Vous y êtes, marquis ; je ne crains plus rien. Je m’attache à vous, je ne vous quitte pas !

SAINT-GUELTAS, haussant les épaules. Comptez là-dessus ! Vous avez fait la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dételle tes chevaux, toi ! flanque-moi cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et viens t’atteler à nos caissons. Plus vite que ça !

ROXANE. Eh bien, et nous ? Va-t-on nous jeter dans les genêts aussi ?

SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous semble. L’avant-garde va vous bousculer tout à l’heure.

ROXANE. Vous nous quittez ?

SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J’ai à conduire mes gens à l’assaut d’une ville, c’est un peu plus pressé que de bavarder avec vous ! (Il s’en va par où il est venu.)

ROXANE. Mais qu’a donc le marquis ? Lui autrefois si galant, si aimable, je ne le reconnais plus depuis quelques jours.

LA TESSONNIÈRE. C’est que ça va mal, ma chère amie, ça va très-mal !

ROXANE. Bast ! encore une affaire, et ce sera la fin.

LA TESSONNIÈRE. J’ai grand’peur que ce ne soit le commencement.

ROXANE. Le commencement de quoi ? Vous radotez !

LA TESSONNIÈRE. Non pas ! le commencement de misères dont vous n’avez pas l’idée.

ROXANE. Nous en avons plus que nous n’en pouvons porter. Quand on est fait comme nous voilà !… non, nous ne pouvons pas être plus malheureux !

LA TESSONNIÈRE. Si fait ! car jusqu’à présent nous avons, vous et moi, toujours trouvé quelque gîte, et nous allons, je pense, coucher en pleins champs.

ROXANE. J’aime mieux ça que les lits bretons. C’est une saleté horrible !

LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, les bourgeois ! au lieu d’insulter le pays, venez donc un peu m’aider à verser la calèche. Je ne peux pas tout seul !

ROXANE. Verser la calèche ? Et qu’est-ce qui nous garantira du froid, s’il nous faut attendre ici que la ville soit prise ?

LE PAYSAN. Oh ! vous aurez assez chaud tout à l’heure à vous sauver, quand on chargera l’ennemi. Allons, vous, le vieux ! un coup de main !

LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami !

LE PAYSAN. Vous ne voulez pas ? Eh bien, aux cinq cents diables le berlingot ! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les châssis de la calèche.)

ROXANE. Ah ! le misérable ! il détruit notre dernier asile ! Empêchez-le donc, la Tessonnière !

LA TESSONNIÈRE. Merci ! vous voyez bien qu’il est furieux !

LE PAYSAN, cassant toujours. Damnée guimbarde, va ! Pas possible de l’ôter de là ! Ah ! v’là du renfort !


SCÈNE V. — Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre Vendéens, maigres, déchirés, barbus, hâves.


MACHEBALLE, (au postillon.) T’es-t-encore là, feignant ? Laisse ça, et cours aux canons ; y en a un d’embourbé. Dépêche, ou gare à toi !

LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va ! (Il remonte à cheval et part au trot.)

ROXANE, à la Tessonnière. C’est cet affreux Mâcheballe, si grossier ! Ne lui parlons pas, venez !

LA TESSONNIÈRE. Où donc aller ? On enfonce à mi-jambes dans les prés !

ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah ! grand Dieu ! on parlait de ça jadis, quand on chantait des bergeries : Colin sur la fougère… Et à présent !… (Ils s’éloignent.)

MACHEBALLE, qui a fait enlever la calèche par ses hommes ; ils la renversent sur la berge du chemin. Boutez-moi ça le ventre en l’air, et cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s’en servent pas pour fuir la bataille. Ah ! si je repince ceux qui nous ont lâchés ! C’est bon, c’est bien, mes gars ! À présent égaillez-vous[5]. Je vas tenir conseil un moment avec les autres chefs.

UN VENDÉEN. Encore ! on ne fait que ça ! On perd le temps à se demander ce qu’on veut faire.

UN AUTRE. Hormis toi, général, c’est tous des messieurs qui n’y connaissent rien, et qui ne peuvent pas s’accorder.

UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu’est bon. Il en vaut quarante.

L’AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu’on n’en peut faire. On est sur les dents !

MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu ! faut pas parler de ça. Faut aller de l’avant. Là-bas, on se reposera dans la ville.

L’AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil ! Les bleus sont partout à c’t’heure, et y a plus de villes sans défense !

UN AUTRE. Tout ça, c’est la faute au vieux Sauvières, qui veut la discipline et la mode de se battre à découvert. C’est des histoires de l’ancien temps. On ne veut plus de ça, nous autres !

MACHEBALLE. Ah dame ! vous l’avez nommé général ! Fallait pas !

UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé ! Il n’en faudrait qu’un.

MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai ?

L’AUTRE. Non ! toi, Mâcheballe ! général en chef !

MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants ! Laissez partir les nobles : ils en crèvent d’envie !

LE PREMIER VENDÉEN. Qu’ils s’en aillent ! C’est tous des trahisseurs.

UN AUTRE. Quand ils s’en iront, on leur z’y lâchera du plomb dans le dos. Ça les fera filer plus vite.

MACHEBALLE. V’là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas ; mais la belle Louise lui a mis la tête à l’envers depuis un bout de temps.

UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n’a pas besoin de femmes à la guerre. C’est des bêtises, tout ça !

MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, et faites bonne garde.

LE VENDÉEN. Oui, si on peut ! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et s’éloignent.)



SCÈNE VI. — MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON, SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD.


MACHEBALLE, (à Raboisson et au chevalier.) Me v’là, arrêtez-vous ! c’est ici qu’on se consulte.

LE CHEVALIER sans lui répondre, à Saint-Gueltas. Est-ce ici réellement ? Nous ne sommes pas en nombre, et, s’il nous faut attendre les autres chefs, nous allons perdre un temps précieux ; nous n’arriverons pas de nuit sous les murs de la ville.

SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.

LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. Écoutez ! Vous n’entendez pas de bruit ?

MACHEBALLE. Eh non ! la fusillade n’est pas commencée. Les oreilles vous cornent !

LE COMTE. Plaît-il ?

RABOISSON, bas. Ne répondez pas à ce manant.

SAINT-GUELTAS. Attendez ! voici deux de mes éclaireurs !… (Entrent deux Vendéens.) Eh bien ?

UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu’à la ville. Elle n’est pas gardée et ne se méfie pas ; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le faubourg.

SAINT-GUELTAS. En avant, alors !

RABOISSON. Un moment ! c’est bien grave, de se lancer sans avoir pu se réunir.

SAINT-GUELTAS. Oh ! si on s’attend les uns les autres, ce sera comme sur la route du Mans. N’espérons plus rien que de nous-mêmes.

LE CHEVALIER. Eh oui ! En avant, mordieu ! allons donc !

LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir dissipé toutes nos illusions. Ayons l’audace du désespoir.

SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte.

LE COMTE. Mes colonnes ? Ignorez-vous que je n’ai plus que cent vingt hommes, de neufs cents que je commandais encore hier ?

MACHEBALLE. Ah ! vous, tous vos gens désertent ! c’est la honte de l’armée !

LE COMTE, méprisant. Vous dites ?

SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal ! ce n’est pas le moment.

MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.

SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que nous ne soyons pas surpris et attaqués en flanc. Là est le grand danger. Ne l’oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste !

MACHEBALLE. On restera, marchez !

SAINT-GUELTAS, aux autres. Je gagne la tête. J’enlève le faubourg. Suivez-moi de près avec vos hommes.

LE COMTE. Les voici, avec Stock.

UN GROUPE, qui traverse en fuyant. Les bleus, les bleus !… Nous sommes coupés !…

LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous !

STOCK. Oui, sacrement ! ralliez-vous…

UNE VOIX. Oui, oui, à la République ! elle fait grâce à ceux qui se rendent. Nous allons à Nantes !

D’AUTRES VOIX. À Nantes ! à Nantes !

LE COMTE, leur barrant le chemin. Malheureux ! vous allez à la mort !

QUELQUES FUYARDS, le repoussant et passant outre. Tant pis ! finir comme ça ou autrement…

SAINT-GUELTAS, saisissant deux hommes. Lâches ! je vous brûle la cervelle, si vous ne vous arrêtez pas !

SAPIENCE, paraissant au pied de la croix. Mes frères, mes enfants, au nom du Dieu des armées, je vous promets la victoire !

UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne ! Tu l’as mal prié, toi ! Laisse-nous tranquilles !

TOUS. À Nantes ! à Nantes ! (Ils fuient.)

SAINT-GUELTAS, essoufflé d’avoir lutté corps à corps en vain avec les fuyards. Bah ! c’est encore une panique, j’en suis sûr ! Messieurs, retournez sur vos pas, et empêchez que ça ne gagne plus avant. Moi, j’ai encore des gens sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi.

LA KORIGANE, accourant. Mon maître, tes gars se sauvent aussi avec leurs officiers !

SAINT-GUELTAS. De quel côté ?

LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme des fous, croyant lui tourner le dos.

SAINT-GUELTAS. Alors, c’est bon ! Ils la prendront malgré eux. Je les rejoins. (Au chevalier.) Courez dire aux autres que la ville est prise ! (Il s’éloigne rapidement.)

LE CHEVALIER, le suivant. Au diable les autres ! je vous suis !

LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux ! (Elle part.)

MACHEBALLE, au comte et à Raboisson. Allons, mordieu ! retournez, vous autres ! empêchez la déroute !

LE COMTE, hautain. Nous savons ce que nous avons à faire. (Il s’en va du côté de l’armée vendéenne.)

MACHEBALLE, à Stock. Et vous, qu’est-ce que vous faites-là ? Allez à votre détachement.

STOCK. Mon détachement ? Le voilà ! c’est moi.

MACHEBALLE. Parti ?

RABOISSON, à Stock. Comme le mien, depuis le coucher du soleil.

MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable ! Eh bien, alors…

RABOISSON, à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe. C’est assez se démener pour rien. Nos malheureux hommes sont ivres de terreur, de faim, de fatigue et de désespoir. Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent faire, ils ont fait plus : ils ont tenu jusqu’au bout comme des héros, tantôt comme des saints, tantôt comme des diables…

STOCK. Ou comme des Suisses ! oui !

RABOISSON. Ils sont à bout d’énergie. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des spectres. Je suis à bout de courage et de volonté, moi, pour les menacer, les injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni prêcher, M. Sapience lui-même y perd son latin : mais je sais me faire tuer, je ne sais que ça ! allons avec Saint-Gueltas tenter le dernier effort.

STOCK. Allons !

MACHEBALLE. Attendez, attendez ! Voilà des nouvelles ! (À Tirefeuille, qui arrive en se traînant.) C’est toi, mon garçon ? Qu’est-ce qui est arrivé là-bas ?

TIREFEUILLE. Rien ! une fausse peur. Un bleu, un seul, qui portait un ordre ou faisait une reconnaissance, je ne sais pas ! Je crois que c’est un officier. On a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur l’homme, on l’a bouclé, on te l’amène. Nos gars ont coupé à travers champs, ils vont sur la ville.

MACHEBALLE. C’est bon, ça ; mais les canons, comment qu’ils passeront les haies ?

TIREFEUILLE. Ah bah ! pour deux méchants canons !…

MACHEBALLE. Deux ? et les autres ?

TIREFEUILLE. On les a laissés en route. Jeannette s’est embourbée jusqu’à la gueule.

MACHEBALLE. Jeannette ? notre grand canon du bon Dieu, notre relique, le porte-bonheur de l’armée ? Pas possible ! tout est perdu, si on sait ça dans les rangs ! Messieurs, sauvez les canons, sauvez Jeannette ! c’est le plus pressé.

RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui n’ont peut-être pas d’artillerie… Venez, Stock, sauvons Jeannette ! (Ils partent.)

MACHEBALLE, à Tirefeuille. Eh bien, ce prisonnier, où ce qu’il est ?

TIREFEUILLE. Je voulais l’expédier, les autres ont pas voulu.

MACHEBALLE. Ils ont bien fait ! Faut qu’il dise où sont les bleus.

TIREFEUILLE. Tâchez ! Moi, j’ai pas de patience.

MACHEBALLE. Où vas-tu ? Faut m’aider à le confesser.

TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.

MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra.

TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher vif, faut que je dorme !

MACHEBALLE. Tu le prends comme ça ? veux-tu que je t’envoie dormir dans l’autre monde ?

TIREFEUILLE. Oh ! à c’t’heure, chacun le prend comme il peut. Faut que je dorme ou que je crève. (Il se jette sur la bruyère.)

MACHEBALLE. Personne n’obéit plus. Ça ne peut pas aller plus mal. Ah ! le v’là, ce prisonnier.


SCÈNE VII. — MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi ; HENRI, lié et désarmé, amené par cinq ou six Vendéens.

MACHEBALLE. Ses papiers, vite ?

UN VENDÉEN. On l’a fouillé, il n’avait rien !

MACHEBALLE. Son habit, ôtez-lui son habit ! Y a de l’or ou des papiers cousus dans la doublure.

HENRI. Comment me l’ôterez-vous sans me délier les mains ?

MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux épaules !

UN VENDÉEN. Non, non, coupez pas ! C’est moi qu’ai pris l’homme, l’habit est à moi.

UN AUTRE. On l’a pris tous les cinq. Faudra partager.

LE PREMIER. C’est pas vrai, c’est moi le premier qui ai mis la main dessus.

MACHEBALLE, à Henri, pendant qu’ils se querellent sans ôter l’habit. Qui es-tu ?

HENRI. Vous voyez mon uniforme.

MACHEBALLE. Ton nom ?

HENRI. Vous ne le saurez pas.

MACHEBALLE. Où allais-tu ?

HENRI. Je ne compte pas vous le dire.

MACHEBALLE, aux Vendéens. Montez-le sur la butte. (À Henri que l’on attache à la croix.) On va te fusiller là.

HENRI. Je m’y attends bien.

MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et les poings.

HENRI. Vous n’en aurez peut-être pas le temps !

MACHEBALLE. V’là une parole malheureuse pour ta peau ! Les bleus te suivent ?

HENRI. Ils sont derrière moi.

LES VENDÉENS. Les bleus arrivent ? Égaillons-nous !

MACHEBALLE. Tuez d’abord ce chien-là !

UN VENDÉEN. Tue toi-même ; on n’a pas le temps. (Ils se sauvent.)

MACHEBALLE, à Henri. Alors, toi, à moins que tu ne parles vite… Voyons ! veux-tu sauver ta chienne de vie ?

HENRI. Non !

MACHEBALLE. C’est tant pis pour toi ! (Il a armé son pistolet et lève le bras pour tuer Henri à bout portant. — Un coup de feu part de derrière la calèche et lui casse le bras.) Ah ! malheur !… (Il tourne sur lui-même, éperdu. Un second coup de feu part ; il pousse un hurlement et va rouler près de la calèche, d’où Cadio s’est relevé, le fusil de Tirefeuille encore fumant à la main. — Tirefeuille, qui dort à deux pas de là, s’est redressé au bruit.)

TIREFEUILLE. C’est rien… C’est le prisonnier qu’on achève. (Il retombe endormi.)

HENRI, soufflant à travers la fumée de la poudre qui l’enveloppe. Bien visé ! À moi, l’ami ! délie-moi, et nous allons travailler tous les deux.

CADIO, fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber lui-même. J’ai tué, moi, moi ! j’ai tué un homme !

HENRI. Mais viens donc ! nous en tuerons dix !

CADIO, égaré, montant vers lui. Qui m’appelle ? Où est-ce que je suis ?

HENRI. Ah ! je te reconnais, toi ! tu t’appelles Cadio !

CADIO, essayant de le délier. Je vous avais reconnu aussi… Ah ! voyez, voyez ce que j’ai fait pour vous ! J’ai tué !

HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête homme… Mais coupe donc ces cordes ! as-tu un couteau ?

CADIO. Oui, je crois que oui… Vous pensez qu’il est mort, lui ?

HENRI. Oui, oui, bien mort. N’aie par peur ! rends-moi les mains, les mains d’abord !

CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous !

HENRI, l’embrassant. Merci, mon garçon. Par où fuir ?

CADIO. Je ne sais plus… ils sont partout ! (Il voit Tirefeuille endormi.) Ah ! tenez ! un autre là ! mort aussi ! J’en ai donc tué deux ?

HENRI, regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de Mâcheballe qu’il ramasse. Non, c’est un homme mort de fatigue ou de faim. Ils en laissent comme ça partout. Allons, reprends son fusil, charge-le.

CADIO. Je ne sais pas.

HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne va pas faire bon ici pour toi tout à l’heure.

CADIO. Aller avec vous ? Non, j’en ai assez fait, j’ai donné la mort !

HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu as vaincu la peur pour payer la dette de l’amitié. Tu n’es plus un idiot et un fou, tu es un homme à présent !

CADIO. Un homme, moi ? l’amitié… vous dites ? — et vous m’avez embrassé, vous ! C’est la première fois qu’on a embrassé Cadio !…

HENRI. Allons, allons, viens-tu ?

CADIO. Avec les bleus ? contre les blancs ?

HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre ; ma pauvre cousine doit être là avec les autres femmes : il faut tâcher de la sauver. Tu peux faire encore une bonne action. Viens !

CADIO. Allons ! qui sait ? (Ils s’éloignent.)

TIREFEUILLE, s’éveillant. J’ai froid ! Ah ! chien de sort ! ne pouvoir pas dormir une heure ! V’là le jour, pas moins ! Est-ce qu’ils prennent la ville ? Je n’entends rien. Eh bien !… et mon fusil ? On me l’a donc volé ? Ah ! les jambes ! les pieds ! ça n’est plus qu’une plaie. — Un cavalier ? Blanc ou bleu, il me faut son cheval et je l’aurai !



Scène VIII. — TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un petit cheval couvert de sueur.


TIREFEUILLE, le couteau à la main. Descendez, ou je vous saigne !

LOUISE. Toi dont j’ai obtenu la grâce ? Est-ce que tu ne me reconnais pas, malheureux ?

TIREFEUILLE. Ah ! si fait, demoiselle ! D’où sortez-vous ?

LOUISE. D’une mêlée effroyable, la déroute du centre. Je cherche, je cours… Où est Saint-Gueltas ?

TIREFEUILLE. Par ici ou par là ; pas loin, bien sûr.

LOUISE. Eh bien, je vais par là ; toi, va par ici, et, si tu le rencontres…

TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus faire un pas.

LOUISE, sautant à terre. Prends mon cheval, j’ai encore la force de courir.

TIREFEUILLE, sur le cheval, partant. Merci, ma bonne demoiselle !

LOUISE. Attends donc ! écoute ! tu diras au marquis…

TIREFEUILLE. Bonjour ! bonjour ! courez après moi si vous pouvez ! (Il fuit.)

LOUISE. Oh ! le lâche ! il me vole mon cheval !




Scène IX. — LOUISE, SAINT-GUELTAS.


SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule ! Où allez-vous ?

LOUISE. Et vous ? Je vous cherche, venez !

SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du renfort pour l’attaquer.

LOUISE. Vous n’en aurez pas ; les bleus sont derrière nous !

SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre ?…

LOUISE. Oui ! mon père est là, dans le bois où vous voyez pointer ce grand chêne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les meilleurs ; il veut tenir là jusqu’à la mort pour empêcher les bleus de se rejoindre. Il y a un corps qui s’avance sur la gauche.

SAINT-GUELTAS, qui a monté en courant sur la butte. Je le vois ! Votre père va se faire prendre entre deux feux avec une poignée d’hommes… C’est impossible ! Qu’il vienne vite ici ! j’ai encore un détachement qui le soutiendra.

LOUISE. Il l’a tenté en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en plaine.

SAINT-GUELTAS. Ah ! c’est comme les miens ! N’importe, tentons ici l’impossible ! Voici le reste de mon armée ; ne la regardez pas, Louise, vous seriez épouvantée du petit nombre… (On voit approcher le chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d’un corps de Vendéens.) Moi, je n’ose plus les compter ! Tenez, voilà tout ce qui me reste d’officiers, un petit abbé enthousiaste et un enfant intrépide !

LE CHEVALIER, à ceux qui le suivent. Courage, courage ! voilà Saint-Gueltas !

LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas ! On n’est pas encore perdu.

SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidèles ! Rien n’est jamais perdu pour les braves ; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chêne ; c’est là que nous exterminerons l’ennemi en détail.

UN VENDÉEN. Mâcheballe y est ?

UN AUTRE, qui rôde autour de la calèche. Mâcheballe ? Il est là, mort !

UN AUTRE. Mort ? Tout est perdu !

UN AUTRE. Et Jeannette ?

UN AUTRE. Prise !

UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c’est-à-dire vos femmes et vos enfants, à l’ennemi ?

D’AUTRES VENDÉENS. Non, non ! ça ne se peut pas !

TOUS. Non !

UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu’au dernier, si ça peut servir à quelque chose.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi ?

TOUS. Oui, oui !

SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons !… Vous avez encore des cartouches ?

UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.

UN AUTRE. Excepté ceux qui n’en ont qu’une.

UN AUTRE. Et ceux qui n’en ont point.

SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes ?

UN VIEILLARD. Alors, c’est le combat d’où l’on ne revient pas ! Mes amis, voilà un calvaire. Recommandons nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos manquements les uns aux autres en guise d’extrême onction ! (Ils s’agenouillent. Le chevalier s’agenouille aussi.)

SAINT-GUELTAS, à Louise. Laissons-les prier, ils se battront mieux après !

LOUISE. Prions avec eux !

SAINT-GUELTAS, bas, la retenant. Louise, accordez-moi aussi le viatique de l’amour…

LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l’admiration !

SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m’absoudre de ce passé qui t’épouvante ? Dis un seul mot…

LOUISE. Sauvez mon père !

SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un baiser à mon cadavre ?

LOUISE. Oui, je le promets.

SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions à ce désastre…

LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.

SAINT-GUELTAS, enthousiaste. Alors, en avant ! Je vais à ce combat comme à une fête ! — Êtes-vous prêts, les amis ?

LES VENDÉENS, qui se sont tous embrassés à la ronde, autour de la croix. Oui, notre maître.

SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves ! C’est une sainte à qui Dieu confère le don des miracles !

LOUISE, à Saint-Gueltas. Un serment en échange du mien. Tuez-moi plutôt que de me laisser tomber entre les mains des bleus !

SAINT-GUELTAS. Je le jure ! (Ils partent pour le Grand-Chêne.)



Scène X. — LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, SAINT-GUELTAS, RABOISSON.


LA KORIGANE, qui sort des buissons. Alors, elle va au milieu de la bataille, elle aussi ? Elle est brave ! Je ne le croyais pas… Va-t-elle se battre ? est-ce elle qui mourra à ses côtés, pour lui et avec lui ? Ah ! maudite ! tu m’as pris ma vie en lui prenant son cœur, et, à présent, tu me voles ma mort, que je voulais lui donner !

ROXANE, arrivant avec la Tessonnière. Par ici, tenez ! un de nos petits Vendéens ; il va nous dire où nous sommes.

LA TESSONNIÈRE. Ce n’est pas la peine : voilà le calvaire et notre pauvre calèche brisée !

ROXANE. Ah ! mon Dieu ! voilà une grande heure que nous marchons pour nous retrouver au même endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du combat ! Écoutez ! il me semble que j’entends… Non, rien ! Mais nous sommes ensorcelés ! (À la Korigane.) Petit ! petit !

LA KORIGANE. Tiens, c’est la vieille folle !

ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sûr, dans quelque maison… (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise ? Réponds donc ! (À la Tessonnière.) C’est quelque Breton des côtes ; il ne comprend pas.

LA TESSONNIÈRE, bas. Non, c’est la Korigane ; elle s’habille en homme, à présent ; c’est l’héroïne sanglante, la maîtresse de Saint-Gueltas !

ROXANE. Fi ! la Tessonnière, vous avez les idées d’un vieux libertin !

LA TESSONNIÈRE. Moi ? Ah ! par exemple !…

ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c’est toi, tu vas nous conduire et nous protéger !

LA KORIGANE. Vous ? Allez au feu d’enfer avec vos pareilles !

ROXANE. Ah çà ! tu ne me reconnais donc pas ? moi, ta maîtresse, qui te gâtais !…

LA KORIGANE, farouche. Je n’ai plus ni maîtresse ni maître ; je ne sers plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de l’eau. C’est vous autres qui avez tout gâté, tout perdu avec vos bêtises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre argent ! Ah ! vous voilà bien ! « Veux-tu deux louis pour me sauver la vie ? » Il paraît qu’elle ne vaut pas cher, votre vie de fainéantes !

ROXANE. En veux-tu dix ? en veux-tu vingt ?

LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous ! et votre argent, je le méprise. Tout le monde le maudit, allez ! C’est avec ça que vous trouvez partout vos aises quand il n’y a plus rien pour le pauvre monde. S’il y a une voiture ou seulement une charrette, c’est vos amis ou vos amants qui la retiennent pour vous, et nos blessés, à nous, crèvent dans les fossés comme des chiens. S’il y a un morceau de pain dans une chaumière, c’est pour vous ou pour vos filles de chambre. S’il y a un mot de consolation du prêtre, c’est pour vous autres ; un bon regard des chefs, c’est encore pour vous, et, si à deux doigts de la mort on pense encore à l’amour, c’est vous autres qui en avez l’honneur !

ROXANE, bas, à la Tessonnière. Cette furie est jalouse de moi parce que le marquis me fait la cour ! Sauvons-nous, mon cher ! Elle est capable de nous égorger !

LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d’ici ! Écoutez ! oui ! Courons, courons !

ROXANE, courant. Eh bien, vous vous arrêtez ?

LA TESSONNIÈRE. J’ôte mes sabots. Tant pis ! j’attraperai un rhume ! (Ils fuient.)

LA KORIGANE, qui a monté sur la butte. Ils se battent déjà ? Ils n’ont donc pas pu gagner le Grand-Chêne ? J’ai peur ! Non, il ne peut pas mourir, lui ! j’ai cousu, sans qu’il le sache, une relique dans la doublure de sa veste ! (Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.) Mon maître couvert de sang !…

SAINT-GUELTAS, d’une voix éteinte. Laissez-moi, je peux me battre encore ! (Il s’évanouit.)

LA KORIGANE, aux Vendéens. Courez, courez ! suivez-moi, je connais le pays ; je le cacherai… (À elle-même avec exaltation.) J’aurai sa dernière parole au moins !… J’aurai sa mort, moi ! (Ils fuient, emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D’autres fuyards passent, entraînant Raboisson malgré lui.)

RABOISSON. À la baïonnette ! allons, retournez-vous ! (Les Vendéens jettent leurs fusils et l’entraînent.)



SCÈNE XI. — HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats républicains.


HENRI. Halte ! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop près ; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le sabre en main. (Se parlant à lui-même en descendant de cheval.) Pauvres malheureux ! il y avait là des gens de cœur !

MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le bois du Grand-Chêne. Ils sont capables de s’y tenir cachés comme des lièvres et de nous échapper.

HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d’épines ? Attendons-les, grenadiers. (À Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh bien, est-ce là qu’ils sont ? mon oncle… Louise ?…

CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J’ai parlé à un blessé qui les a tous vus passer.

HENRI. Bien ! je respire. Merci, mon Cadio ! (Il se touche le bras.)

MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé ?

HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du même bras ! J’ai donné mon mouchoir à un cavalier qui avait la tête fendue. En as-tu un, toi ?

MOTUS. Un mouchoir ? Non, mon lieutenant, je ne connais pas ça.

CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une poignée d’herbe mâchée ; ça arrête le sang. (Il panse Henri adroitement.)

HENRI. C’est parfait ! Serre plus fort ! Tu vois bien que tu n’as plus peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes les amis.

CADIO. Oui, mais j’ai peur tout de même. Ça ne passe pas comme ça !

HENRI. À cheval ! à cheval ! voilà le colonel.



SCÈNE XII. — Les Mêmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d’un détachement.


LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte ! sonnez le ralliement. (Motus sonne le ralliement.)

CADIO, quand il a fini. Voilà qui est beau ! Je voudrais connaître cet instrument-là !

MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l’apprendre ; mais ça n’est pas dans un jour qu’on peut en détacher comme ça. Et d’abord, vois-tu, il faut avoir les cheveux en tresses et en queue ! Tant que tu auras la tête couverte en chaume, tu n’apprendras rien qu’à souffler dans la peau de vache.

LE COLONEL, qui a donné des ordres à des officiers. C’est entendu, cinq minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper la retraite aux vaincus. (Bas, à Henri.) Donnons-leur le temps de fuir. Quand il s’en sauverait quelques-uns ! Les malheureux ne peuvent plus rien.

HENRI. Non, rien ! c’est ici le dernier soupir de la Vendée. Tout a fui devant nous, et derrière nous rien n’est épargne. Le général l’a juré, et vous savez qu’il tient parole.

LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s’échapper ; mais Louise ?

HENRI. Un autre que moi la protége.


SCÈNE XIII. — Les Mêmes, LE COMTE DE SAUVIÈRES, amené par des Fantassins.

HENRI, (bas.) Dieu ! lui, mon oncle ! Grâce pour lui, mon colonel !

LE COLONEL, aux fantassins. Laissez ce malheureux.

UN FANTASSIN. Colonel, on l’a pris les armes à la main. Il ne s’est pas rendu.

LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le respirer. (Les fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt épuisé.) Voyez, mes enfants, il se meurt ! vous n’achevez pas les agonisants ?

LES FANTASSINS. Non, non ! pas nous ! (Ils s’éloignent et vont se joindre aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et de boue.)

LE COMTE. Adieu, chère France ! c’est ma fin et celle de la guerre ! (Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le soutient dans ses bras.) Qui donc est là ?

HENRI. Moi, ne me maudissez pas !

LE COMTE. Henri !… tu as fait ton devoir ; moi, j’ai cru faire le mien. J’ai hâté l’agonie de mon parti… Je le savais ; on réclamait mon sang… je l’ai donné. La France ne veut plus de nous. Que sera l’avenir ? Henri, où est ma fille ?

HENRI. Sauvée… avec Saint-Gueltas.

LE COMTE. Sois généreux, elle l’aime.

HENRI. Je le sais.

LE COMTE. Moi, je crains… Saint-Gueltas est… c’est un héros… oui, mais… — avant qu’ils passent en Angleterre — dis-leur… Mais tu ne les verras pas…

HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je ?

LE COMTE. Je veux… Non, je ne sais plus… Je ne sais rien… rien… Tout s’efface… Dieu m’appelle. Tout est perdu !… perdu… Vive le roi ! (Il expire. Coups de fusil très-près.)

UN FACTIONNAIRE, sur la butte. Un engagement par là !

LE COLONEL. À cheval ! à cheval ! Henri, courage ! à ton poste !

HENRI, à Cadio, tout en montant à cheval. Garde ce pauvre corps. Je viendrai le chercher. (Tous partent, excepté Cadio.)




Scène XIV. — CADIO occupé du cadavre ; puis LOUISE.


CADIO. Pauvre mort ! Je t’ai vu debout et fier, et fâché contre moi, dans ton château, et, à présent… c’est ma faute si tu es là couché… Ah ! la quenouille ! Je ne savais pas, moi ! Je vais le couvrir de feuilles sèches, je n’ai pas d’autre linceul à lui donner. (Au moment de lui couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de même, ce vieux homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille ! Ils sont peut-être heureux, les morts ! (Louise accourt éperdue.) La demoiselle ? Cachons-lui… (Il couvre entièrement de feuilles le corps de M. de Sauvières.)

LOUISE. Mon père ! Avez-vous vu ?… Ah ! Cadio, c’est toi ! où est mon père ?

CADIO. Il est parti.

LOUISE. Sauvé ?

CADIO. Oui, bien sûr… Mais vous, je vous croyais…

LOUISE. Je ne l’ai pas quitté ; mais, dans un moment de confusion, j’ai été renversée, on a marché sur moi, je ne l’ai pas senti, je me suis levée, mais j’ai perdu de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas… Où sont-ils ? Dis.

CADIO. Je ne sais pas… par là peut-être. Vous ne voulez pas aller du côté de votre cousin ? Vous feriez mieux…

LOUISE. Henri est là ?

CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grâce…

LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux pas de grâce. Je veux rejoindre mon père… Cadio, je le veux…

CADIO. Oui, et Saint-Gueltas !

LOUISE. C’est mon devoir.

CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons… (À part.) Je ne veux pas la laisser ici, il faut la sauver ! (Ils s’éloignent.)



CINQUIÈME PARTIE


PREMIER TABLEAU


Février, 1794. — Une ferme en Bretagne[6]. — Intérieur d’une cour négligée et encombrée, fermée en avant par des palissades et une barrière de bois brut ; un chemin passe le long de cette clôture. — Au delà du chemin s’étendent des prairies pâles, maigres et absolument plates jusqu’à la Loire, qu’on aperçoit à l’horizon comme un bras de mer, et dont un méandre se rapproche de la ferme. — Quelques buissons de tamaris nains coupent çà et là ces prairies, où l’on voit des bandes de goëlands se mêler aux troupeaux d’oies domestiques. — Un menhir ou pierre levée, assez près de la ferme, sert à amarrer les barques. C’est le seul accident notable d’un paysage sans arbres et tout nu. — Auprès de l’entrée, la maison principale ; à droite et à gauche, un carré irrégulier de constructions rustiques dont les toits sont couverts d’une mousse épaisse, séculaire. — Un hangar de branches et de paille occupe un coin. — Le soleil brille, la terre humide fume. — Au delà de la ferme, du côté opposé à la Loire, le pays est cultivé. — Quelques mouvements de terrain sont couverts de taillis et de genêts épineux ; un moulin à vent tourne à quelque distance de la ferme.




Scène PREMIÈRE. — LE PÈRE CORNY, fermier ; REBEC.


REBEC. Bonjour, père Corny ! comment vont les semences ?

CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas trop mal. Voilà un beau temps aujourd’hui, pas vrai, monsieur Rebec ?

REBEC. Appelez-moi donc « citoyen Lycurgue », ça ne fait pas bon effet devant les passants, de dire monsieur, c’est passé de mode, et puis j’aime autant qu’on oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.

CORNY. Dame ! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet révolutionnaire. C’est des saints qu’on ne connaît point, nous autres ! et tant qu’à votre nom de famille, on ne s’en inquiète point chez nous. On n’est point pour trahir, si vous avez des secrets à cacher.

REBEC. Des secrets, des secrets ! Mon Dieu, je suis comme les gens d’ici. Je plains les malheureux, et, puisque c’est un crime d’État pour le moment…

CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais bien : ça vous fait plus d’honneur que de tort en pays breton.

REBEC. Oh ! ça ! vous êtes tous des braves gens, et je peux dire que j’ai eu une fameuse idée de m’arrêter ici, au lieu d’aller à Nantes, où j’avais eu l’idée de m’établir.

CORNY. À Nantes ! il paraît qu’il n’y fait pas bon pour ceux qu’on soupçonne, car vous étiez soupçonné dans votre pays de Vendée…

REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un homme discret. J’avais été jeté en prison à Puy-la-Guerche pour avoir sauvé des flammes certains châteaux incendiés par les bleus ; je crois bien que j’en ai sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l’endroit m’ont accusé d’avoir spéculé sur le séquestre : des calomnies ! J’ai réussi à m’évader avec l’aide de quelques amis vertueux, que j’avais parmi les sans-culottes, et je suis venu essayer de faire un peu de commerce en Bretagne.

CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à toute sorte d’affaires, on vous a nommé municipal de la paroisse. On a bien fait ; ça vous retient chez nous (avec un signe d’intelligence), où ce que la Loire porte bateaux… et autres ! Il n’y a point de mal à ça. Vous êtes un homme sage, qui sait fermer les yeux quand il ne faut pas trop les ouvrir. (Lui poussant le coude en voyant approcher la Tessonnière.) Hein ! vous n’y regardez point de trop près ?

REBEC, riant. Non, j’ai la vue basse, et puis je n’ai pas un brin de mémoire. Il y a comme ça un tas de figures que je rencontre dans les prés, dans les champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais pas mettre leur nom dessus.


SCÈNE II. — Les Mêmes, LA TESSONNIÈRE, en paysan.

LA TESSONNIÈRE. Tiens ! te voilà, Rebec ?

REBEC, avec affectation. Bonjour, père Jacques, bonjour ! Ça va bien, mon brave homme ? (À Corny.) Vous voyez, je ne le reconnais pas du tout, celui-là.

CORNY, bas. Et puis vous ne voudriez pas faire de tort à un pauvre homme comme moi. C’est notre profit, à nous autres, d’en cacher tant qu’on peut.

REBEC, de même. Ça ne paye pourtant guère ; ça n’a plus rien.

CORNY. Bah ! ça payera plus tard ; on a confiance. Et puis il y en a qui ont encore des vieux louis cousus dans leurs vieux habits, et ceux-là payent pour les autres. Faut dire qu’ils se soutiennent bien entre eux, et point chichement…

LA TESSONNIÈRE, qui fait semblant de travailler et qui gratte la terre au hasard avec une pioche, se rapprochant d’eux. Dis donc, Rebec ?

REBEC, bas. N’ayez pas l’air de si bien me connaître, et surtout ne me tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez pas les autres.

LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as raison ! Et, dis-moi, as-tu des nouvelles ?

REBEC. Ah ! dame ! la terreur va son train, et c’est à qui en prendra la gouverne.

LA TESSONNIÈRE. Comment ! la gouverne de la terreur ?… On nous disait que ça allait bientôt finir ?

REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut pas durer toujours ; mais pour l’instant ça redouble. Ceux qui la font la craignent tant eux-mêmes, que c’est à qui en fera plus que les autres. C’est ce qui les perdra. Ils se dénoncent, ils s’injurient, ils s’envoient à la guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour eux ; chacun son tour !

LA TESSONNIÈRE, prenant du tabac. Et alors, naturellement, le roi…

REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul ! (Bas, s’adressant à Corny.) Dites donc, il est bien mal déguisé. Il a une chemise trop fine, et vous devriez lui cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me la vendre, et je lui en achèterai une en corne.

CORNY, bas. Bah ! bah ! nos garnisaires le connaissent, mais ils ne font pas semblant. Qu’est-ce que ça leur fait, un vieux comme ça ?

REBEC. Je sais bien qu’on peut compter sur nos quatre hommes de garnison : ils sont très-gentils ; mais si on les changeait ? si on nous envoyait des enragés ?

CORNY. Quand on y sera, on verra ! on se cachera mieux… (souriant avec malice.) Et vous aurez la tabatière à bon compte !

REBEC. Et les deux dames ? Vous êtes sûr ?…

CORNY, montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre et tirant une vache par la corde. Voyez ! la jeune se comporte bien. La v’là qui ramène nos vaches à l’étable. Dirait-on pas d’une vraie fille de ferme ? Et puis c’est doux, c’est raisonnable, ça s’arrange de tout ; mais la vieille… ah ! qu’elle est terrible ! Heureusement, nos garnisaires la prennent pour une ancienne fille de chambre qui fait ses embarras. Ça les fait rire, et ils ne veulent pas me vendre. On ne leur refuse pas la goutte, et ils viennent souvent se la faire offrir… Et puis les bleus, voyez-vous, c’est pas toujours ce qu’on croit ! Y en a bien qui mériteraient d’être blancs ! C’est comme vous, quoi ! on peut s’entendre.

REBEC. C’est ça, c’est ça, entendons-nous. Être bien avec tout le monde, c’est le plus sûr ; mais de la prudence, hein ?

CORNY. Soyez donc tranquille, on en a !

REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés !

CORNY. Eh ! non, point du tout. Mes gars ont donné une fausse alerte, et on a fait coucher la vieille au moulin, pour lui donner une petite leçon de prudence, comme vous dites !

REBEC. Ah ! vous leur donnez comme ça des peurs ?…

CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens se perdraient… et nous avec !

REBEC, malin. Et puis, si on les mettait trop en confiance, ils ne comprendraient pas les obligations qu’ils vous ont, n’est-ce pas ?

CORNY. Dame ! on s’expose pour eux tout de même ! Souhaitez-vous boire un pichet de cidre, monsieur Lycurge ?

REBEC. Citoyen Lycurgue donc ! Non, merci, je n’ai pas besoin de ça pour être votre ami. (À part.) C’est mon intérêt !



Scène III. — Les Mêmes, ROXANE, LA TESSONNIÈRE, lisant un journal sous le hangar.

ROXANE, mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie. Bonjour, citoyen Lycurge ; comment va ton commerce ?

REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les temps sont trop durs. Les moutons d’ici n’ont que la peau et les os.

ROXANE. Allons donc, coquin ! Tu es de ceux qui spéculent sur la famine !

REBEC. Moi ?

ROXANE. Oui, toi, j’en mettrais ma main au feu ; tu as toujours su profiter du malheur des autres. Tu aurais aidé à brûler notre château, si tu n’avais pas espéré que la Vendée triompherait. À présent que tu la crois anéantie, tu regrettes bien de n’avoir pas pris ta part à la destruction de notre pauvre manoir.

REBEC. Au diable votre manoir ! C’est lui qui me force à me cacher, à m’exiler de mes pénates !

ROXANE. Bah ! tu auras fait danser l’anse du panier, monsieur le gardien du séquestre ! et la République, qui veut tout garder pour elle, t’aura chassé ! C’est la seule bonne chose qu’elle aura faite.

REBEC, à Corny qui écoute. Oh ! elle est méchante, la vieille ! (À Roxane.) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes sujette aux propos séditieux. Faites attention à vous, ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire arrêter.

ROXANE. Je t’en défie ! Tu sais bien que les princes sont en France… et pas loin d’ici !

REBEC. Savoir !

ROXANE. C’est tout su. Nous sommes mieux informés que toi !

REBEC, à part. Si c’était vrai ! (À Corny, bas.) Je m’en vas pour ne pas me quereller. Envoyez-la souvent coucher au moulin, celle-là ; elle en a besoin. (Il sort, Corny le reconduit.)



Scène IV. — ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE.


LA TESSONNIÈRE, qui lit son journal avec des lunettes d’or. Qu’est-ce que vous disiez donc, que les princes… ?

ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs qui veulent montrer les dents.

LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie, de fâcher cet homme-là ! S’il le voulait, nous ferions, vous et moi, un vilain mariage républicain sur les bateaux de Nantes !

ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion. C’est la peur d’être compromis par nous qui le retient. Ah çà ! qu’est-ce qu’il y a dans votre journal ?

LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c’est celui que je relis depuis huit jours.

ROXANE. Vous devriez bien perdre l’habitude de lire ainsi dehors. Vous attirez l’attention…

LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas vous parfumer ! Au diable le paysan qui a retrouvé dans les genêts et rapporté votre boîte à odeurs !

ROXANE. Voulez-vous que je sente l’écurie ?

LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont le nez fin.

ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n’ont pas de flair.

LOUISE, sortant de l’étable. Vous avez vu Rebec ? Sait-il quelque chose de mon père, enfin ?

ROXANE. Non, rien.

LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu ! ne rien savoir de lui depuis bientôt trois mois !

ROXANE, bas, à la Tessonnière. Avez-vous brûlé le numéro du journal où nous avons appris la mort de mon pauvre frère ?

LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l’ai brûlé tout de suite. C’était peut-être une fausse nouvelle, d’ailleurs !

LOUISE, avec angoisse. Pourquoi parlez-vous bas tous les deux ? Vous me cachez quelque chose, j’en suis sûre ! (Elle s’empare du journal qu’on lui laisse parcourir.)

ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère a réussi à émigrer depuis longtemps, comme tant d’autres. Il ne peut pas t’écrire, il te perdrait. D’ailleurs, il ne sait pas où nous sommes. Prends patience, tout s’éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe que les regrets et les pleurs sont des crimes aux yeux des espions qui nous entourent.

LOUISE, rendant le journal. Des espions ? Nous serions ingrats d’y croire, ma tante. Il me semble, au contraire, que tout le monde s’entend ici pour nous préserver… Mais qui vient là-bas, sur la Loire ?

ROXANE. Réjouissons-nous. C’est l’ami Cadio ; il saura peut-être quelque chose, lui ! (Cadio descend d’une barque qui le dépose devant la ferme et qui s’éloigne.)

LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, j’irai vous dire ce qu’il m’aura appris.

ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D’ailleurs, le soleil d’hiver est très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta coiffe. Tu te gâteras le teint, ma fille, tu auras des taches de rousseur, et c’est affreux.

LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, chère tante : cela nous déguiserait mieux que nos habits de paysannes.

ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons peut-être à Versailles faire notre cour au jeune roi !

LA TESSONNIÈRE, voyant Cadio qui entre dans la ferme. Parlez donc plus bas ! ce ménétrier est très-républicain à présent. Allons, venez ! Vous avez la voix trop forte, vous ! (Il l’emmène.)




Scène V. — LOUISE, CADIO.


LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as été jusqu’à Guérande ?

CADIO. Oui, j’ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il est vivant, guéri et libre.

LOUISE. Et il ne m’apporte ni ne m’envoie de nouvelles de mon père ? Il n’en a donc pas ? On me disait qu’il devait l’avoir emmené dans son château du Poitou. Ah ! tiens, on me trompe ! Mon père n’est plus ! et Saint-Gueltas nous oublie !

CADIO. Saint-Gueltas n’a peut-être pas reçu vos lettres. N’arrive pas qui veut dans le pays où il est !

LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi ! elles arriveraient.

CADIO. J’irais bien peut-être, mais je n’en reviendrais pas. Les Vendéens fusillent tous ceux qui repassent la Loire, ils les traitent d’espions et de déserteurs… pour n’avoir pas à les nourrir ! La famine est là-bas pire qu’à Nantes. D’ailleurs, Saint-Gueltas… je ne l’aime pas, moi !

LOUISE. Pourquoi ? Il ne t’a rien fait.

CADIO. Si ! Il m’a fait donner la quenouille qui a fâché votre père. J’aurai toujours ça sur le cœur.

LOUISE. Ce n’est pas lui, c’est M. Sapience.

CADIO. C’est le curé d’abord, le marquis ensuite.

LOUISE. Il l’a nié.

CADIO. Et vous croyez ce qu’il dit, vous ?

LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir ?

CADIO. S’il n’est pas menteur, il y a bien des femmes qui mentent !

LOUISE. Comment ! quelles femmes ?

CADIO. Toutes celles qu’il a promis d’aimer toujours… à ce qu’elles disent, du moins.

LOUISE, agitée. Pourquoi ne mentiraient-elles pas ?

CADIO. Alors, c’est toutes des folles et des sans-cœur de s’être données à lui sans lui faire rien promettre ! — Qu’est-ce que vous avez, demoiselle ? Vous voilà triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de biniou ?

LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci. — Dis-moi encore… As-tu entendu parler des bleus ?

CADIO. Oui, on ne parle que de ça à la ville.

LOUISE. Où sont-ils, à présent ?

CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendéens faisaient : ils s’égaillent pour les mieux prendre.

LOUISE. Et… Henri, celui que tu aimais tant ?

CADIO. Je n’ai pas pu le retrouver. Peut-être bien qu’il est avec ceux qui suivent le marquis et qui le débusquent de place en place ; mais il leur échappera. Sa bande est comme un serpent qu’on coupe par morceaux et qui se rejoint toujours.

LOUISE. Hélas ! pourquoi lutter encore quand l’armée est détruite ?

CADIO. Peut-être que Saint-Gueltas veut vendre cher sa vie. Il y en a qui disent qu’il veut vendre cher sa soumission !

LOUISE. Tu le hais… ne parlons plus de lui.

CADIO. Soit ! et laissez-moi vous parler de l’autre.

LOUISE. Non ! ne me parle plus d’Henri. Je sais à présent qu’il était à la dernière affaire, celle qui nous a porté le dernier coup et qui nous a tous dispersés si misérablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon père de son corps. Je l’ai vu ! et que sais-je si Henri n’était pas un de ceux qui tiraient sur lui ?

CADIO. Moi, je crois qu’il a été fait prisonnier, et qu’Henri l’a délivré.

LOUISE. Non, non ! la crainte de passer pour un traître l’en eût empêché. Les gens qui ont tant de vertus républicaines n’ont plus de sentimens humains, sois-en sûr… Mais cela te fâche ; tu es républicain, à présent !

CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les autres. Tous sont devenus cruels comme des bêtes sauvages, et j’aime mieux rencontrer une bande de loups dans les bois qu’un seul homme royaliste ou patriote… Mais lui… si vous lui écriviez…

LOUISE. Non, jamais ! il m’a sacrifiée à son opinion. Il m’a appris qu’une femme de cœur ne doit aimer que celui dont la religion est la sienne. Je ne veux plus écrire à personne. Je supporterai le tourment de l’incertitude, je me résignerai à attendre…

CADIO. Attendre quoi ? Votre parti est fini, allez ! Nous voilà pour toujours en république. Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir après ?

LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline, séparée des miens ou abandonnée à jamais, ruinée, proscrite, je resterai comme me voilà… Cachée par de braves gens, je travaillerai pour m’acquitter envers eux, oui, de tout mon cœur et de toutes mes forces ! Ce n’est pas si difficile qu’on croit de travailler.

CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi ! et ça me paraîtrait bien dur.

LOUISE. Ce n’est pas un travail que de garder des troupeaux et de filer du chanvre ou de la laine.

CADIO. Est-ce que vous savez filer ?

LOUISE. Oui ; vois si ce n’est pas aussi bien qu’une autre ? (Elle lui montre son fuseau.)

CADIO, vivement. C’est mieux.

LOUISE, souriant. Tu me flattes ?

CADIO. Vous devriez toujours sourire comme ça.

LOUISE. Pourquoi ?

CADIO. Parce que… ça montre que vous avez du courage.

LOUISE. Il en faut, j’en aurai ; mais, toi, mon pauvre Cadio, que vas-tu devenir ?

CADIO. Ce que j’ai toujours été : rien.

LOUISE. Ce n’est donc rien que d’être paysan ? Moi, je vois à présent que c’est quelque chose.

CADIO. Je ne suis pas paysan : un paysan a de la terre ou cultive celle des autres pour en avoir un jour.

LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras !

CADIO. J’aime mieux ne rien avoir.

LOUISE. Que tu es singulier ! Pourquoi ?

CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre ou l’augmenter. Ça le rend craintif ou envieux, malheureux ou méchant. Moi, je n’ai eu qu’une peur en ce monde, celle de mourir damné. Je ne l’ai plus, je suis tranquille comme me voilà.

LOUISE. Qui t’a ôté cette crainte ?

CADIO. Un ou deux moments de courage que j’ai eus, et des idées… à moi tout seul ! la nuit avec ses étoiles, le chant des vagues quand j’ai revu dernièrement le pays de Carnac, plus de menaces d’enfer pesant sur moi, les champs ravagés, les châteaux détruits, et surtout le couvent en ruine, où le rouge-gorge chantait la semaine passée, et où j’ai cueilli des violettes dans les fentes des tombeaux… Je regardais la croix brisée et les pierres des anciens dieux, couchées pêle-mêle, je me disais : « Tout passe, et Dieu reste ! »

LOUISE, étonnée. Où prends-tu donc tout ce que tu dis-là, Cadio ?

CADIO, montrant son biniou. Je ne sais pas : là peut-être.



Scène VI. — Les Mêmes, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, puis MOTUS, HENRI, le Délégué de la Convention, premier Secrétaire, deuxième Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier.


CORNY, accourant du dehors, suivi de Rebec. Alerte, alerte ! On voit arriver par là (il montre le chemin) des cavaliers, une voiture ; on ne sait point ce que c’est ! mais faut vous en aller dans les taillis, demoiselle, et bien vite !

LOUISE. Oui, mon ami ; mais les autres ?

CORNY, montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison. Les v’là ! (À la Tessonnière.) Allez-vous-en vitement mener notre fumier au pré avec Jean, par là !

LA TESSONNIÈRE. Le fumier ?

REBEC, très-ému. Eh oui ! eh oui ! sauvez-vous ; il n’est que temps !

LA TESSONNIÈRE. Au fumier !… Allons, va pour le fumier ! (Il s’en va.)

ROXANE. Eh bien, et moi ? Je ne peux pourtant pas mener le fumier ?

REBEC. Au moulin ! au moulin !

CORNY. Trop tard ! Allez battre des pois dans la grange.

LOUISE. Elle ne saura pas. Je l’emmène, elle gardera les chèvres avec moi.

ROXANE. Dieu, quelle existence ! pas un jour de sécurité !

LOUISE. Venez, venez, ma tante ! (Elle l’emmène.)

CORNY. Eh bien, et toi, Cadio ? Je ne te savais pas là.

CADIO. Oh ! moi, je ne risque rien. Je ne suis point mal avec les bleus. Je vais seulement faire le guet derrière les buissons.

REBEC. N’ayez pas l’air de vous cacher.

CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (Il sort par le hangar.)

REBEC, à Corny, regardant de la barrière. Diable ! cette fois, ce n’est pas une fausse alerte ; ils viennent bien par ici.

CORNY. D’accord ! mais ça va passer sur le chemin. Qu’est-ce que vous voulez que ça vienne faire chez nous ?

REBEC, qui regarde toujours. C’est des militaires, Dieu me pardonne ! Ils ne sont guère plus de cinquante. C’est l’escorte de quelque général qui va en chaise de poste bien doucement. Il faut croire qu’il est blessé.

CORNY. Les v’là, cachons-nous.

REBEC. Non pas, non pas ! Mettons-nous devant la barrière, et crions : Vive la République !

CORNY. Je ne veux point crier ça !

REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la bouche, je crierai pour deux.

CORNY. Ça y est ! (Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à cheval, vient sur eux.)

MOTUS. C’est bien, assez crié ! Écoutez ce qu’on vous dit ! (À Corny qui se présente.) Sans te déranger, citoyen paysan, as-tu chez toi un charron ?

CORNY. Non, citoyen militaire ; mais on est tous un peu charron en campagne. (Regardant la voiture qui s’arrête devant la porte, escortée des cavaliers.) C’est donc quelque chose à rabigancher à vot’ carrosse ?

MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins, soit dit sans vous molester.

CORNY. Oh ! avec quatre éclisses et un bon bout de corde, ça sera vitement remmanché.

MOTUS. Êtes-vous tout seul ? Appelez du monde !

CORNY. Oui, oui ; j’ai là mes garçons, on s’y mettra tous. (Il court vers la grange.)

LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, mettant la tête à la portière et parlant d’une voix âpre et impérative. Eh bien ?

MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué ; tu peux prendre un peu de repos.

LE DÉLÉGUÉ, descendant de voiture avec l’aide de ses deux secrétaires. Oui, je souffre beaucoup. — Où est l’officier ?

HENRI, paraissant. Le voilà.

REBEC, à part. Lui ? Diable !

LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte.

HENRI. C’est fait, monsieur.

LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. Monsieur, toujours monsieur ! Ces officiers de Kléber ne prendront jamais les manières républicaines ! Quelque fils de ci-devant, je parie ! Vous lui demanderez son nom, je n’y ai pas songé ce matin au départ.

REBEC, faisant l’empressé. Si le citoyen commissaire veut daigner entrer dans la maison du paysan…

LE DÉLÉGUÉ, brusquement. Non, j’ai froid ! je reste au soleil. Une chaise ici.

REBEC, courant vers la maison. Des siéges ; des siéges !… (La mère Corny et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles elles étendent des serviettes blanches. Le délégué s’assied sans y faire attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le mépris marqué d’un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s’est glissé près de Henri et lui parle bas.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, qui observe tout, s’adressant au délégué. Pourquoi l’officier commandant l’escorte chuchote-t-il d’un air mystérieux avec ce particulier au langage doucereux emprunté au vocabulaire des anciens laquais ?

LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître ! (Le premier secrétaire va chercher Rebec. La mère Corny s’approche du délégué avec un air riant et ouvert. Le délégué, farouche et inquiet.) Que voulez-vous ?

LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement, monsieur not’ citoyen ! un fruit, un pichet de cidre…

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n’as pas de vin ?

LA MÈRE CORNY. On n’en cueille point chez nous ; mais on a de l’eau-de-vie… pas bien bonne.

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (Elle obéit.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Voilà le faiseur de phrases !

LE DÉLÉGUÉ, ironique. Daigneras-tu nous dire qui tu es, toi, avec ta face de renard ?

REBEC, se redressant et payant d’audace. Lycurgue, municipal de cette commune.

LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. Interrogez-le ; moi, je souffre comme un damné ! (Il met la tête dans ses mains et ses coudes sur la table, que les femmes ont apportée, ainsi qu’une bouteille et des gobelets d’étain.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, à Rebec. Es-tu de ce pays ?

REBEC. J’y réside depuis le temps voulu, citoyen.

LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant ?

REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où j’avais la commission de faire brûler les châteaux des anciens nobles. J’en ai brûlé douze !

LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes ; on n’en a pas brûlé six en tout de ce côté-là. Avance ici, lieutenant.

HENRI, sans bouger. Vous me parlez, monsieur ?

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut te parler. (Henri s’approche.)

LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais bas tout à l’heure ?

HENRI. Oui, monsieur.

LE DÉLÉGUÉ. Où l’as-tu connu ?

HENRI. À Puy-la-Guerche et aux environs.

LE SECRÉTAIRE. À-t-il brûlé réellement des châteaux ?

HENRI. Je n’en sais rien.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais… attendez donc ! Il y avait par là le repaire du fameux rebelle Sauvières. J’ai bonne mémoire, moi. (À Rebec.) Est-ce toi qui l’as brûlé ?

REBEC, troublé, regardant Henri. Je ne me souviens pas bien si c’est moi ou un autre…

HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la sienne.

LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc ?

HENRI. J’y étais.

LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l’ordre de brûler Sauvières ?

HENRI. C’est moi.

LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes ?…

HENRI. Charles-Henri de Sauvières.

LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle ?

HENRI. Son neveu.

LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution ?

HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chéris sa mémoire.

LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors ! Comment n’es-tu pas capitaine ?

HENRI. Je ne veux pas l’être, monsieur.

LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi ? Tu es las de servir la République ?

HENRI. Non, monsieur. J’ai gagné mon épaulette en combattant l’étranger, je ne veux pas devoir un nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter mon avancement ; mais contre des Français égarés… non ! Je ne veux rien ! Je vous prie de vous le rappeler.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique : tu n’as pas voulu de récompense pour avoir brûlé le château de ton oncle ; dis cela tout bonnement.

HENRI, indigné. Qu’eussiez-vous fait à ma place ?

LE SECRÉTAIRE. J’eusse accepté avec orgueil !

HENRI, avec mépris. Eh bien, tant pis pour vous ! (Le secrétaire pâlit de colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.)

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, à Henri. Si le citoyen délégué est satisfait de tes réponses, nous devons en tolérer l’audace ; mais tu as des renseignements à donner… (Consultant un gros cahier de notes.) Le traître Sauvières avait une fille, une sœur, des amis et des parents qui ont porté les armes, même les femmes !

HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prémouillard ont été tués à l’affaire du Grand-Chêne. Je ne sais rien des autres.

LE DÉLÉGUÉ, plus doux. Étais-tu à cette affaire, jeune homme ?

HENRI, triste. J’y étais.

LE PREMIER SECRÉTAIRE, l’observant. À contre-cœur sans doute ?

HENRI. Plaît-il, monsieur ?

LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton devoir ?

HENRI. Oui, certes ! mais je l’ai fait.

LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire où sont réfugiés les survivants de ta famille.

HENRI. Je l’ignore absolument.

LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l’honneur ?

HENRI. Je le jure sur l’honneur ! J’ignore même si une seule personne de ma famille a survécu à l’écrasement de l’armée vendéenne.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais… si tu connaissais leur tanière, les dénoncerais-tu ?

HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Chargé par mon colonel d’escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter sa personne et celle de ses employés… Voilà ma consigne, je n’en ai pas d’autre.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d’autres pouvoirs que ceux de votre colonel. Tout militaire nous doit obéissance, et nous avons le droit d’interroger toute personne suspecte.

HENRI, avec indignation, s’adressant au délégué. Et je suis une de ces personnes, moi ?

LE DÉLÉGUÉ, entraîné par sa franchise. Non, mon jeune stoïcien ! Tu as bien mérité de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite ! Tu es du bois dont on fait les généraux. Va, tu peux t’occuper de ton service. Nous avons confiance en toi. (Henri s’éloigne, Rebec veut le suivre.)

HENRI, bas. Ne me dis rien. Tu vois que c’est le tribunal de l’inquisition en voyage ! (Ils se séparent. Henri retourne à ses cavaliers. Rebec s’esquive dans la maison. Corny et ses garçons travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger l’avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE, au délégué. Par le saint couperet de la guillotine, tu faiblis !

LE DÉLÉGUÉ, fatigué, à l’autre secrétaire. Qu’est-ce qu’il dit, cet imbécile ?

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce qui nous entoure ou nous approche dans cette tournée est suspect et inquiétant. Le militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan est et sera toujours royaliste. Ce n’est pas le moment de prendre confiance. La mission qu’on t’a donnée de parcourir les campagnes pour connaître l’esprit si connu des populations est probablement un piége de tes ennemis.

LE PREMIER SECRÉTAIRE, inquiet. Le fait est que nous voilà tous les trois seuls au milieu des paysans qui nous détestent… (Au délégué, qui s’est versé de l’eau-de-vie et lui arrêtant la main.) Ne bois pas cela ! j’en ferai l’épreuve le premier.

LE DÉLÉGUÉ, influencé. Du poison peut-être ? Bouquin, tu es un Spartiate !

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t’avons suivi, connaissant bien les embûches dont nous aurions à te préserver au péril de notre vie… et, à présent que nous voyons la tienne entre les mains d’un Sauvières…

LE DÉLÉGUÉ, effrayé. Vous croyez qu’il me laisserait assassiner ?

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile ! On donne le mot à une bande de brigands qui ont bien vite dispersé cinquante hommes sans dévouement ni conviction.

LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse ! Vous êtes malades de peur tous les deux !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons tes instincts de douceur et de clémence, sauf à nous faire mettre en pièces à tes côtés ?

LE DÉLÉGUÉ. C’est vrai ; pardon, mes enfants, vous êtes des héros, et, moi… je suis affaibli, c’est vrai ; je suis malade. Ah ! cette pauvre tête est transpercée de douleurs aiguës, quand elle m’est pas remplie de visions effroyables !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal ? tu n’en sais rien ?

LE DÉLÉGUÉ, appliquant la main sur sa nuque. Là, toujours là ! voilà le siége du mal.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme ! Bois ; à présent, tu peux boire. Cette liqueur est innocente. (Ils se versent de l’eau-de-vie et boivent tous les trois.)

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent les aristocrates à propos du mal dont tu te plains sans cesse ? Ils prétendent qu’à force de faire tomber des têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule !

LE DÉLÉGUÉ. Ah ! cela est étrange ! Je rêve cela continuellement,… et, dans le sommeil, la douleur devient si atroce… Oui, c’est le couperet qui scie ma chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma rage, je saisis ma tête, moi, pour l’arracher du tronc et la jeter dans le panier… Ne parlons pas de ça… Buvons, prenons des forces factices, puisque celles de la nature sont épuisées. (Il boit.) C’est de l’eau, ça !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. C’est du poivre en barres, au contraire. Tu as donc perdu le goût ?

LE DÉLÉGUÉ. Totalement.

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire du sang pour te retremper.

LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi ! une folie sombre !

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l’éloquence ?

LE DÉLÉGUÉ. Non, j’en ai. Donnez-moi plutôt du stoïcisme.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes, nous le savons. Eh bien, écoute ; qui veut la fin veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous en sommes là, plus de milieu ! ce que nous détruisons est le mal…

LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix ! Je sais que, dans toutes les grandes entreprises, il y a un moment suprême où, pour combattre la lassitude et soutenir l’effort, il faut saisir le glaive de la cruauté et… (Reprenant sa tête dans ses mains crispées.) Ah ! je n’en peux plus ; je voudrais être mort !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n’es plus bon qu’à mourir, si tu doutes !

LE DÉLÉGUÉ, buvant encore. Et, si je doutais, vous me dénonceriez, fanatiques enfants de la Révolution ?

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te poignarderais !

LE DÉLÉGUÉ, exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table. Allons, vous feriez bien ! Moi aussi, je vous briserais, si vous ne me souteniez pas sur l’âpre et sauvage montagne ! C’est votre mission, à vous, mes jeunes tigres ! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je ! les hommes n’ont qu’une dose limitée d’énergie, la pitié est chose naturelle, le dégoût est chose fatale ; il faut devenir des dieux ! Des dieux cabires, des essences dégagées de la matière, des forces implacables, funestes ! Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le fer rouge de l’ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations de la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et torche, hache et brandon ! Nous tomberons épuisés, maudits, insultés, torturés peut-être ! mais la vérité triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle…

CADIO, malgré lui. Non !

LE DÉLÉGUÉ. Qu’est-ce que c’est ?

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître ! (Il tire un coup de pistolet sur le hangar : Cadio a disparu.)

HENRI, accourant. Qu’y a-t-il ?

LE DÉLÉGUÉ. Aux armes ! défendez-moi !

HENRI. On a tiré sur vous ?

LE SECOND SECRÉTAIRE, désignant le hangar. On nous a menacés. Courez, fouillez les buissons. Tuez tout ! allez-y tous !

HENRI, au délégué. S’il y a des ennemis ici, ma place est auprès de vous. (À un sous-officier.) Prenez douze hommes et courez par là. Arrêtez tous ceux que vous rencontrerez.

LE DÉLÉGUÉ. Oui, c’est cela. Restez, vous autres ! (Le sous-officier passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses hommes le suivent en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour par ses autres hommes.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le monde ici.

MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire ! j’ai fort bien vu la chose, et, sans te contredire, je déclare que personne autre que toi n’a tiré.

LE SECRÉTAIRE. Ah ! vous raisonnez, vous autres ? vous entrez en rébellion ? vous trahissez aussi ?

HENRI. Non, monsieur ! N’insultez pas de braves soldats qui font leur devoir et le feront toujours.

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, au délégué. On va nous chercher querelle, c’est un coup monté !

LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte ! (À Henri.) Éloignez-vous, lieutenant ; vous nous gardez de trop près. On étouffe ici ! (Henri obéit.)

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal. (Le deuxième secrétaire va le chercher.)

LE DÉLÉGUÉ. À quoi bon, puisque personne ne nous a attaqués ?

LE PREMIER SECRÉTAIRE, montrant le hangar. Une voix est partie de là pour protester contre la gloire et la sainteté de la République.

LE DÉLÉGUÉ, rêveur. Le monosyllabe était audacieux… vrai peut-être ! Qui sait si, en croyant sauver la République, nous ne l’égorgeons pas ?

LE SECRÉTAIRE. L’homme était un lâche, il a fui !

LE DÉLÉGUÉ, en proie à des mouvements contraires et convulsifs. S’il est lâche, qu’on le fusille ; exterminons tous les lâches !

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Avance donc, poule mouillée ! Tu trembles ?

LE DÉLÉGUÉ. Qu’est-ce que vous voulez que je dise à un pareil âne ? Vous m’obsédez !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes dans l’apathie, je l’interrogerai, moi. (À Rebec.) Va chercher ton registre de police municipale.

REBEC. Je l’ai sur moi ; le voici.

LE PREMIER SECRÉTAIRE, cherchant. La liste des habitants de cette ferme !

REBEC, montrant la feuille. La voilà. J’étais en train de la dresser.

LE SECRÉTAIRE. « Corny, Jean-Baptiste, fermier du Mystère. » Qu’est-ce que cela signifie ? quel mystère ?

CORNY, avançant. C’est le nom de l’endroit, citoyen.

LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné ?

CORNY, tranquille et souriant. Oh dame ! c’est vous autres !

LE SECRÉTAIRE. Comment cela ? Te moques-tu de nous ?

CORNY. Non, citoyen. L’endroit s’appelait le Saint-Mystère, à cause d’une chapelle qu’il y avait. On a donné l’ordre d’abattre la chapelle, et on a défendu de donner aux hameaux des noms de saints. On a obéi, nous autres, et v’là pourquoi l’endroit s’appelle le Mystère tout court.

LE SECRÉTAIRE, au délégué. Explication captieuse ! Ce nom désigne pour les brigands un lieu de refuge. (Il lit la liste dressée par Rebec.) « Corny, fermier, sa femme, ses fils… leurs épouses et enfants. » Ah ! qu’est-ce que c’est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans ?

REBEC. Fille de peine.

LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques ? Que signifient ces noms vagues et indéterminés ?

REBEC. Mon recensement n’était pas fini, citoyen. Le père Jacques est un vieux qui va en journée pour gagner sa vie.

LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune ?

REBEC. Mais je suppose…

LE SECRÉTAIRE. C’est-à-dire que tu n’en sais rien et ne t’en inquiètes pas ? (À Corny.) Où est né le père Jacques ?

CORNY. Dame ! comment le savoir ? Il est plus vieux que moi, je n’y étais point. C’était sur les registres de la paroisse, mais les bons républicains de la ville sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous demander d’actes de naissance, à nous autres !

LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Et, comme les Vendéens ont brûlé, de leur côté, les actes civils, les recherches deviennent impossibles dans le pays. Tout échappe ici à la légalité.

LE SECRÉTAIRE, bas. N’importe, j’ai des soupçons… (Il consulte le registre et ses notes. Haut, à Corny.) Et Françoise, que fait-elle ici ?

CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes celle-là.

LE SECRÉTAIRE. D’où sort-elle ?

CORNY. Du pays d’Aunis. C’est une champie, une jeunesse.

LE SECRÉTAIRE, consultant la liste. Dix-huit ans ! Faites-la comparaître.

LE DÉLÉGUÉ, qui se tient toujours la tête et qui donne des signes d’impatience. À quoi diable t’amuses-tu là ? Vas-tu interroger tous ces pouilleux ?

LE SECRÉTAIRE, bas. La fille est la sœur du traître Sauvières sont réfugiées par ici, on me l’a dit. Leurs âges se rapportent à la déclaration du municipal. J’ai là leur signalement, tu dois les voir.

LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous !

LE SECRÉTAIRE, à Corny, qui l’a écouté. Eh bien, la Françoise ?

CORNY. Oh dame ! elle est aux champs, un peu loin. Faut le temps ; j’ai envoyé…

LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne en attendant.

CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté.

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques ? il est aussi aux champs ?

CORNY. Dame ! c’est l’heure de faire son ouvrage.

LE SECRÉTAIRE, au délégué, qui s’impatiente. Une jeune fille et une vieille… Je jurerais que je les tiens ! (À Corny qui l’écoute toujours sans en avoir l’air.) Elle est fille, n’est-ce pas, la Marie-Jeanne ?

CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.

LE SECRÉTAIRE, à Rebec qui tressaille. Est-ce vrai, qu’elle est veuve ?

REBEC, se remettant et payant d’audace. Veuve d’un républicain mort au champ d’honneur, à ce que l’on m’a dit.

LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n’est pas mariée ?

CORNY. Faites excuse, elle l’est.

LE SECRÉTAIRE, à Rebec. Réponds, toi !… J’imagine que tu n’oserais pas mentir au représentant de la nation ? Allons, la vérité ! Françoise est une brigande, nous le savons. Veux-tu que je la nomme ? Tu pâlis, traître !

REBEC. Citoyen, j’ignore…

CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas vous confusionner comme ça pour rien ! Vous savez bien que la Françoise est la promise à Cadio, et qu’elle va l’épouser au premier jour.

LE SECRÉTAIRE. Qu’est-ce que c’est encore que celui-là ?

CORNY, enjoué. Cadio, c’est, sauf votre respect, le cornemuseux de notre endroit ; c’est un homme de son rang, un champi comme elle, et un bon patriote, oui-da ! C’est lui qu’a tué Mâcheballe d’un coup de fusil, rasibus le bois du Grand-Chêne !

LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Alors, C’est un des nôtres, tu vois !

LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à leurs histoires ?

CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez vous gausser de nous. On n’a point de brigands chez nous, ni d’émigrés non plus. On ne connaît point ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme les autres. Où donc qu’on trouverait les moyens de nourrir des étrangers, avec la misère qu’on a, bonnes gens ?

LE SECRÉTAIRE, qui a pris des notes, au sous-officier qui revient par le hangar. Eh bien, vous ne ramenez personne ?

LE SOUS-OFFICIER. Je n’ai pas rencontré une âme dans le rayon d’un quart de lieue.

LE SECRÉTAIRE, au délégué. Ils nous trahissent tous. Partons !

LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée ?

CORNY. Oh ! elle vous mènera ben deux cents lieues, à c’t’ heure !

LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons !

LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de vigueur en partant ; ne leur laisse pas croire qu’ils t’ont joué !

LE DÉLÉGUÉ, à Rebec. Tout ce que nous avons vu ici est louche, et tes registres sont mal tenus. Mon secrétaire, ici présent, repassera demain sous bonne escorte et changera vos garnisaires, qui font mal leur devoir. D’où vient qu’ils ne se sont pas présentés pour recevoir mes ordres ?

REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire.

LE DÉLÉGUÉ, au premier secrétaire. Tu vérifieras demain à la municipalité tous les actes civils. (À Rebec.) J’ai pris note de tes réponses et des assertions du paysan, ton compère. Si vous avez menti, vous serez fusillés dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects ont disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne, ou conduira à Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui leur auront donné asile. Vous entendez tous !

CORNY, à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés. On entend ben, et on ne craint rien ! (Ils sourient tous d’un air ingénu.)

LE DÉLÉGUÉ, appuyé sur un de ses secrétaires ; il peut à peine marcher. Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut retrouver tous ces brigands ! Il faut en finir avec eux ! Il faut faire un exemple (bas), et frapper de terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au nez !

LE SECRÉTAIRE. À la bonne heure ! Je te reconnais, je te retrouve !

LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l’as dit, puisqu’on succombe quand on hésite !

LE SECRÉTAIRE, aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à la main ; avec un ton et une physionomie sinistres. À demain, vous autres ! (Ils remontent en voiture.)

HENRI, à Rebec, qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me le dis pas. Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède est à toi ! (Il saute sur son cheval et suit la voiture qui s’éloigne.)



Scène VII. — REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE, LOUISE, ROXANE, les Paysans, suivant des yeux la voiture, et retournant à leurs travaux quand elle a disparu.

REBEC, se parlant à lui-même, devant Corny. Ah bien, oui ! tout ce qu’il possède ! Qu’est-ce qu’il a, le pauvre officier ? Et quand il aurait des millions, à quoi ça me servirait-il, si on me fusille ? Je n’ai pas d’enfants, moi, je n’ai que ma peau, et j’y tiens.

CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur cousin est venu céans ! ça les rendrait trop tranquilles, la vieille crierait ça sur les toits…

REBEC. Oh ! ne craignez rien ! je n’ai garde ; mais que le bon Dieu vous bénisse, vous ! vous m’attirez, de belles affaires avec vos histoires !

CORNY. Point du tout ! j’ai parlé vite et bien… J’avais pas le temps de penser.

REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de fiancer mademoiselle Louise avec Cadio ?

CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre ! Ici, tout le monde a femme et enfants. J’ai bien pensé à vous, mais je ne sais point si vous êtes veuf ou garçon ; alors, Cadio, que j’avais vu tantôt, m’a passé par la tête…

LOUISE, venant par le hangar avec Cadio ; Roxane les suit. À Rebec. Qu’est-ce qu’il me dit, Cadio ? vous êtes en grand danger à cause de nous ?

CORNY. Tiens ! il était donc là encore ?

CADIO, montrant le hangar. Oui, ils m’ont bousculé dans les fagots. Je me suis tenu coi ; j’ai entendu tout.

CORNY, à Louise. Alors, vous savez qu’on viendra demain…

REBEC, agité. Et que je suis perdu, moi ! Trouvez, à vous tous, le moyen de me sauver, ou je monte à cheval, je rejoins le délégué, je vous dénonce, et j’obtiens ma grâce.

ROXANE. C’est peut-être le mieux ! Va, coquin, ça nous donnera le temps de fuir.

LA TESSONNIÈRE. Fuir encore ? avec ma goutte ? J’aime mieux risquer le tout, je reste.

CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres ? Si vous nous dénoncez, on mettra le feu chez nous, et on nous jettera dans la Loire ?

LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également perdus ! Ah ! mes pauvres amis, que faire ?

CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le monde, et c’est le seul.

LOUISE. Alors, c’est le bon ; dites-le vite.

CORNY. Faut vous marier toutes les deux.

ROXANE. Nous marier ? Et avec qui, bon Dieu ?

CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça soit censé des patriotes. Vous savez bien qu’à Nantes et à Paris des grandes dames se sont sauvées comme ça de la prison et de la mort ; c’était sur votre journal.

ROXANE. Quelle horreur ! Jamais je ne consentirai…

CORNY. Attendez donc, attendez donc ! Il s’agit de trouver deux hommes qui se prêtent à la frime pour vous sauver. On les trouvera ben ! Sitôt le mariage bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties avec vos maris ; pourvu qu’on voie les actes à l’état civil, c’est tout ce qu’on veut, et alors, brigandes ou non, on vous laissera tranquilles. Tant qu’à nous, on ne nous fera point de mal.

LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées à la condition de pareils mariages ?

REBEC. Mais certainement ! (À Corny, bas.) Je n’en sais, ma foi, rien, mais ça doit être.

CORNY, haut. Ça est ! c’est imprimé !

ROXANE, à Louise. Au fait, je le tiens d’une lettre de madame du Roseray. Quantité de femmes de qualité ont passé par là. C’est le salut.

LOUISE. Ma tante !…

CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle ! vous vous imaginez donc que c’est des vrais mariages ? Ah ouiche ! des mariages comme ça, devant le municipal, sans prêtre et sans église ? Vous savez ben qu’à présent on s’en va la nuit dans les bois, nous autres, pour trouver le bon prêtre qui nous marie à la belle étoile du bon Dieu. Si on y allait point, on ne se croirait point mariés… Eh ben, vous, vous n’irez point et y aura rien de fait.

ROXANE. Il a raison, mille fois raison ! Ça ne durera pas six semaines, une loi pareille. Me voilà décidée, moi, je me marie.

REBEC. Avec qui ?

ROXANE. Avec qui ?… Avec toi, gredin !

REBEC. Avec moi ? Miséricorde !

ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le roi sera sur le trône.

REBEC, à part. Diantre ! qui sait ?. (Haut.) Mais je veux conserver mes opinions ! Je suis républicain de cœur et d’âme !

ROXANE. Pardine ! c’est ce qu’il faut ! Fais-toi jacobin, hébertiste, porte le bonnet rouge ! Tu es trop tiède, mon cher ! Ma main et ma ferme, à condition que tu seras un démagogue…

LOUISE. Ma tante ! tout cela n’est pas sérieux ?

CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux… pour les bleus, s’entend ! Voyons, Rebec, qu’est-ce qui prouve le mariage pour ces gens-là ? La feuille du registre, pas vrai ?

REBEC. Et les témoins ?

CORNY. Les témoins ?… On en trouvera bien pour dire oui aujourd’hui, et non une autre fois ! Un supposé, vous faites les mariages ce soir ; demain, vous montrez l’acte au délégué ou à son valet ; vous le déchirez après demain, c’est pas plus malin que ça.

LOUISE, à Rebec. Est-ce vrai, ce qu’il dit ?

REBEC. Mais… oui, c’est très-possible ! Vous pensez bien que, le danger passé, je quitte le pays, moi ! Que mon successeur se débrouille !

ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras ! Sans ça, pas de ferme !

REBEC. Oh ! soyez tranquille ; je n’ai nulle envie d’être votre mari ! (Bas.) C’est une ferme… en toute propriété ?

ROXANE. Tu veux un engagement signé ?

REBEC. Mais… ça se fait ; verba volant !

ROXANE. Tu l’auras. (À Louise.) Allons, ma nièce, fais comme moi. Choisis ton époux républicain.

CORNY. Y a pas à choisir. J’ai choisi au hasard, mais j’ai mis la main tout de suite sur le bon.

LOUISE. Qui donc ?

CORNY. Cadio !

LOUISE, interdite. Lui ?

CADIO. Je n’avais pas osé vous le répéter, demoiselle ; mais il a dit que nous étions fiancés.

LOUISE. Et toi ; Cadio, est-ce que tu te prêterais à une supercherie… qui, après tout, n’engage en rien la conscience ? Voyons, tu réfléchis ?

CADIO. La conscience… vous êtes sûre ? Je croirai ce que vous croirez.

LOUISE. Eh, bien !… en mon âme et conscience, je crois, en bonne chrétienne, qu’un mariage où Dieu n’est pas pris à témoin n’est qu’une feuille de papier.

ROXANE. Pas même ! c’est une feuille de chou !

CADIO. Alors… dans votre cœur, vous direz non ?

LOUISE. Et toi aussi certainement !

CORNY, poussant Cadio qui rêve. Allons, allons, Cadio ! t’es républicain, on sait ça ! t’as tué Mâcheballe ; mauvaise note, quand, les blancs reviendront sur l’eau !… Mais, en sauvant la demoiselle à c’t’heure, tu te sauves pour plus tard…

CADIO. La sauver, elle ! voilà ce qui me décide. (À part.) Puisque Henri m’avait commandé de la sauver… (À Louise.) Alors ! vous le voulez ?

LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour disputer ma vie à des misérables, je ne ferais pas un mensonge ; mais il s’agit de préserver mes vieux parents et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec nous. — Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs ivres de sang ; doutes-tu encore de leur férocité ?

CADIO. Non ! c’est des fous, des malades, des malheureux ! La République va mourir !

ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio ! Aide-nous à tromper ces monstres, et dépêchons-nous. Rebec dit qu’il faut nous marier ce soir.

REBEC. Oui, oui, et tout de suite ! Je cours préparer les actes, Corny se charge de trouver les témoins.

CORNY. J’y vas, ça ne sera pas long.

LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Eh bien, en voilà une plaisanterie ! Si je n’avais la goutte, je danserais à votre noce, ma chère amie !

ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m’habiller. (Elle s’en va.)

CADIO, (à Louise.) Vous n’avez pas peur ?…

LOUISE. De quoi ?

CADIO. Alors… vous m’estimez ? vous avez confiance en moi ?

LOUISE. N’en es-tu pas digne ?

CADIO. Si Henri était là, il dirait oui pour moi, lui ! C’est lui qui m’a fait penser que j’étais un peu plus qu’un chien… Sans doute vous le pensez aussi, puisque vous me demandez un service d’ami ?

LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami sérieux.

CADIO, mélancolique toujours. Alors, je suis content. Allez vous faire belle, — pour qu’on croie que vous m’épousez de bon cœur !




DEUXIÈME TABLEAU


Une heure s’est écoulée. La nuit est venue. — Les brumes de la Loire enveloppent l’horizon et rampent sur les prairies ; au zénith, le ciel est parsemé d’étoiles brillantes. — La ferme est déserte et silencieuse, sauf la maison d’habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers les vitres ternes et rougeâtres. — Les ombres vagues de quelques femmes passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup les chiens aboient avec fureur.



Scène PREMIÈRE. — LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus ; puis SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.


LA MÈRE CORNY, sur le seuil, regardant. Qu’est-ce qu’ils ont donc à tant japper ? avec ça qu’on n’a point d’hommes à la maison !

UNE DES BRUS, venant aussi du dehors. Je ne vois rien ! c’est qu’ils entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, ma mère. Il n’y a encore rien de prêt pour le souper.

LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé à inviter les garnisaires ! Il faut ça pour avoir leurs témoignages.

LA BRU. Soyez tranquille, j’y ai été moi-même. (Elle rentre. Les chiens aboient toujours. — Saint-Gueltas et Raboisson, déguisés en paysans et suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour par le hangar.)

SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais donc taire ces maudits chiens !

TIREFEUILLE. Faut-il les étriper ?

RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande. (Tirefeuille apaise les chiens.)

SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici ?

RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, c’est la ferme du Mystère. Tiens, la palissade ici ; là-bas, la pierre druidique…

SAINT-GUELTAS. Oui, c’est bien ici qu’elles étaient quand Louise m’a écrit. Pourvu qu’elle y soit encore ! J’avoue qu’il ne serait pas gai d’avoir mené à bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la tante !

RABOISSON. Pauvre vieille folle ! nous ne pourrions cependant pas l’abandonner.

SAINT-GUELTAS. Merci ! tu en parles à ton aise ! on voit bien qu’elle n’est pas amoureuse de toi.

RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d’éclaireur, est sûr d’avoir reconnu Louise tantôt sous les habits d’une chevrière. Il faudrait, avant de nous montrer, savoir au juste où elle est. (À Tirefeuille à demi-voix.) Avance, et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on les ouvre ! Glisse-toi contre le mur.

TIREFEUILLE. Tiens ! il faut croire qu’on fait des crêpes là dedans. Quelle flambée ! et la bonne odeur de graisse, Jésus-Dieu !

RABOISSON, à Saint-Gueltas. Mon cher marquis, un dernier mot avant d’agir. Je ne te laisserai pas éluder la question.

SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons, finissons-en ! tes scrupules sont absurdes.

RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu’à emmener Louise, et, d’après toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu veux l’emmener seule.

SAINT-GUELTAS. Il m’est aussi impossible d’emmener trois personnes, car le vieux imbécile la Tessonnière en est également, que de prendre la lune avec les dents. Louise est ma fiancée, elle s’est promise à moi…

RABOISSON. À la condition que tu sauverais son père.

SAINT-GUELTAS. J’avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m’a emporté mourant, et il me semble qu’après trois mois de souffrance et de maladie, j’ai bien payé ma dette. (À Tirefeuille, qui revient.) Eh bien ?

TIREFEUILLE. J’ai écouté et regardé, elles ne sont pas là.

SAINT-GUELTAS. Diable !

TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être. Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d’un moment à l’autre.

SAINT-GUELTAS. C’est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille s’éloigne. — À Raboisson.) Pour conclure, je ne t’empêche en aucune façon de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard. C’est à tes risques et périls, mon cher ; mais tu ferais mieux de les avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j’emmène Louise, je l’ai résolu, je le veux, je l’aime !

RABOISSON. Et tu l’épouses ?

SAINT-GUELTAS. Ah ! c’est là ce que tu veux me faire jurer ?

RABOISSON. Oui. J’étais l’ami et l’obligé de son père. Eh ! mon Dieu ; je ne suis pas plus scrupuleux qu’un autre, tu le sais bien ; mais Louise m’intéresse. Ce n’est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la trompes.

SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C’est pour cela que j’en suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je l’épouserai. Es-tu satisfait ?

RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de ton contrat.

SAINT-GUELTAS. Ah ! sacredieu ! voyons, es-tu un dévot ou un père de famille pour me chicaner de la sorte ? Non, tu es un vieux garçon comme moi, et tu sais de reste qu’on ne doit que de l’amour aux femmes qui ne demandent que de l’amour… Dieu leur a donné comme à nous de la volonté pour résister, et des griffes, faute d’autres armes, pour se défendre. Qu’elles se défendent, si bon leur semble, mordieu ! nous jouons notre rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir ; celle-ci m’appelle…

RABOISSON. Parce qu’elle ignore la mort de son père. Elle te demande de les réunir.

SAINT-GUELTAS. Ah ! bah ! elle m’aime ! elle me suivra pour moi !

TIREFEUILLE, approchant. On vient !

RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m’éloigne, je ne sais pas faire le paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige vers le bois le plus proche.)

SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais mener près d’ici la barque que j’ai louée.

TIREFEUILLE. J’y vas ; mais cachez-vous, mon maître ! voilà la fermière.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce ! Va-t’en, cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s’en va par le hangar.)




Scène II. — SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus ; puis CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de garnisaires, Militaires et Invités.


LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine : il doit y avoir encore deux chaises et la petite table. Attends, je vas t’aider.

SAINT-GUELTAS. C’est trop lourd, madame Corny, c’est à moi de porter ça. À la maison, pas vrai ?

LA MÈRE CORNY. En vous remerciant ; mais qui donc que vous êtes ? Je ne vous reconnais point.

SAINT-GUELTAS. Un ami.

LA MÈRE CORNY, méfiante. Un ami ?

SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.

LA MÈRE CORNY, émue. Ah ! bonne sainte Vierge, tant que ça ? Mais, si c’est pour le dommage de quelqu’un, je n’en veux point.

SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne demande qu’à me reposer une heure chez vous, et je pars.

LA MÈRE CORNY. Dame, c’est qu’on va avoir du monde, et on a invité les garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez ! v’là la noce qui arrive. Écoutez le biniou ! Deux belles mariées, oui-da !

SAINT-GUELTAS. Deux ?

LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d’oranger à sa cornette ; elle donne le bras à Rebec.)

SAINT-GUELTAS. Ça ?

LA MÈRE CORNY. Eh ! oui, c’est la Marie-Jeanne, notre servante.

SAINT-GUELTAS, à part. Roxane ! Je crois rêver. (Haut.) Mais l’autre ?…

LA MÈRE CORNY. Tenez ! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio. (Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une partie des invités.)

SAINT-GUELTAS, à part. Louise ! Cadio ! je deviens fou ! Ah ! la Tessonnière, je le ferai parler ! (Il se glisse parmi les invités. — Toute la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie : « Une danse, une danse, avant d’entrer au logis ! » Les quatre garnisaires avec leur caporal crient : « Vivent les mariés ! Une danse, tout de suite ! »)

ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne ! C’est très-joli ! Je veux danser, moi, ouvrir le bal. (À Louise.) Sois donc gaie ! C’est charmant, le bal champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine !…

CORNY. Minute, minute ! j’allume le fanal ! (Il allume une grosse lanterne de corne qu’il accroche à un pieu.) Joseph ! viens par là, sur le tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c’est tout ce qu’il faut.

CADIO, au garçon qui commence à faire brailler le biniou. Non, Joseph ! rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C’est moi qui ferai danser, comme les autres fois !

CORNY, riant. Ah ! par exemple ! un nouveau marié, c’est pas l’usage, ça ! (À Louise.) Faut observer tous les usages !

LOUISE, un peu gênée. Comment, Cadio, vous n’allez pas me faire danser ?

CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n’ai dansé de ma vie et ne veux point vous faire rire de moi.

LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c’est moi que j’aurai l’avantage d’inviter la belle Françoise, nonobstant l’autorisation préalable du mari.

CADIO. Oui, oui, allez !

CORNY, à Louise qui hésite. Craignez rien, c’est nos amis et nos répondants ! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de couper la chaîne et de s’y placer où il veut.)

SAINT-GUELTAS, qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part. Mariée, elle ! Ah ! j’arrive à temps ! (À Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh bien, qu’y a-t-il ?

TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard remonte.

SAINT-GUELTAS. Bien,… va… Non, écoute ! Tu vois ce joueur de biniou ?

TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d’avoir tué Mâcheballe.

SAINT-GUELTAS. Ah ! alors… tu l’empêcheras de nous suivre.

TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser ?

SAINT-GUELTAS. Si c’est nécessaire, s’il menace de nous perdre, oui ! Autrement… Après ça, un coquin de moins…

TIREFEUILLE. Ça Suffit ! (Ils se séparent.)

LA TESSONNIÈRE, bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger vers Louise. N’oubliez pas qu’elle ne sait rien de la mort de son père !… et méfiez-vous de ces bleus qui sont là ! Votre figure est si connue !

SAINT-GUELTAS. Allons donc ! ma vie se passe à me moquer d’eux. (Il va couper la ronde et sépare le caporal de Louise, dont il prend la main. Personne n’y fait attention, pas même Louise, qui le prend pour un paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio s’interrompt, repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.)

REBEC, inquiet. Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?

CADIO. Rien, rien, dansez toujours ! (À part, isolé et regardant Louise.) Saint-Gueltas ! c’est lui, j’en suis sûr. Ah ! voilà le réveil ! Déjà ! J’étais heureux, moi, de pouvoir la préserver. La voir gaie et tranquille un moment ! si belle, si gracieuse à la danse,… et ma musette allait si bien !… J’étais comme dans un songe ! j’oubliais tout !… et voilà le démon !

CORNY, interrompant la danse. Allons, allons, les amis ! le festin vous attend ! Ça n’est pas du fameux ; vous savez la grand’ misère, grand’misère ! Y a des galettes, et des crêpes, et du cidre ; et puis encore du cidre, des crêpes et des galettes. (Bas, au caporal.) Avec quatre ou cinq bouteilles de vin de Saintonge pour les amis qu’on a sous les drapeaux.

LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny !

ROXANE. Oui, oui ! allons manger des crêpes ! (Bas, à Rebec.) Allons, mauvais drôle, donne-moi le bras !

REBEC. Oui, aimable épouse ; mais, essuyez donc votre rouge : ça va se voir aux lumières, et ça donnera des soupçons… (Ils rentrent tous dans la maison.)



Scène III. — LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se glisse derrière une charrette pour les observer.


LOUISE, (que Saint-Gueltas retient.) Vous dites… de la part de mon père ? Parlez, parlez ! nous sommes seuls.

SAINT-GUELTAS, soulevant son chapeau. Louise, c’est moi ! votre père vous attend.

LOUISE, étouffée par la joie. Ah ! merci, merci ! Il est vivant ! mon Dieu, merci ! (Elle fond en larmes.)

SAINT-GUELTAS, la faisant asseoir. Il est à ses genoux. J’ai tenu ma parole, je suis tombé mourant à ses côtés. Lui… je ne dois pas vous cacher qu’il avait été blessé aussi.

LOUISE. Ah ! j’en étais sûre, qu’il ne pouvait pas m’écrire ! Et vous ?…

SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j’aurai la force de vous emmener et de vous protéger. Hâtons-nous, Louise.

LOUISE. Oui, oui ! mais… Hélas ! non, pas avant demain soir ! Le salut des braves gens qui nous ont donné asile exige que je sois représentée à un de ces misérables qui viennent nous relancer jusqu’ici.

SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu’à demain ? Y songez-vous ? croyez-vous que je le souffrirai ?

LOUISE. Puisqu’il le faut pour empêcher…

SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d’être inquiété, n’est-ce pas ? Ah ! Louise, quelle insigne folie que ce mariage !

LOUISE. On m’a dit…

SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait pas de la persécution et de la mort.

LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de perdre ces généreux paysans…

SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai au pouvoir d’un Cadio, d’un idiot, d’un fou !

LOUISE. Il n’est rien de tout cela.

SAINT-GUELTAS, irrité et impétueux. Alors, c’est vous qui êtes insensée de croire qu’un homme quelconque ne se prévaudrait pas en pareille circonstance…

LOUISE. Taisez-vous ! Cette pensée calomnie son dévouement, et elle m’outrage !

CADIO, à part, répétant tout bas. Outrage !…

SAINT-GUELTAS. Ah ! pardonne-moi, Louise, ma Louise adorée !… Mais est-il possible que je ne sois pas révolté jusqu’à la fureur en songeant qu’un autre, fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son nom et de recevoir ta main dans la sienne ! C’est un simulacre, je le sais, un engagement nul, arraché par la crainte qu’exercent nos tyrans ; mais il me tarde de laver cette souillure avec mes baisers sur ta main chérie ! Viens, viens ! je ne veux pas que cette brute te voie une heure, une minute de plus !

LOUISE. Impossible avant demain !

SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le dire… Louise ! votre père n’est pas guéri,… son état est grave,… on n’est pas certain de le sauver. Le temps presse, il réclame vos soins !

LOUISE, qui s’est levée. Assez, assez ! partons ; mais il faut appeler…

SAINT-GUELTAS. Les autres, oui ! Raboisson est ici, il s’en charge ; venez, j’ai là une barque, nous les rejoindrons à un endroit convenu.

LOUISE. Mais… les paysans !… Mon Dieu, que va-t-on leur faire ? Avertissons-les.

SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments sont précieux. Si nous ne retrouvions pas votre père vivant, quels reproches n’auriez-vous pas à vous faire, vous ?

LOUISE. Mon pauvre père ! ah ! lui avant tout ; emmenez-moi, courons !

SAINT-GUELTAS. Venez ! (Ils vont pour sortir par le hangar.)

CADIO, qui s’est mis devant, les arrête. Non, il vous trompe, il ment ! votre père…

LOUISE. Est mort ?

CADIO. Non, émigré ! Il n’est pas où il vous dit.

SAINT-GUELTAS, mettant la main à sa ceinture. Comment le saurais-tu, imbécile ? (À Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux ! il va parler en maître. Remettez-le donc à sa place, ou je serai forcé…

LOUISE, lui retenant le bras. Non, non ! — Adieu, Cadio. J’emporte ton anneau d’argent, gage de ton dévouement et de ta soumission. (Montrant Saint-Gueltas.) Voici l’époux que j’avais choisi. Tu viendras nous voir quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà pour payer le voyage. (Elle lui donne une bourse et disparaît avec Saint-Gueltas, qui, en passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les débris du hangar.)

CADIO, stupéfait. De l’argent ! de l’argent à Cadio pour payer son silence ! celui qu’on estimait, que l’on prétendait traiter en ami ! (Il jette la bourse vers le hangar. Tire-feuille rampe et s’en saisit.) Ah ! Voilà leur cœur, à ces femmes-là ! voilà leur amitié, leur reconnaissance ! Je comprends à présent ce que j’ai entendu là ce matin ! Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire du sang, c’est des hommes qu’on a humiliés et qui se vengent !… Mais qu’est-ce que je peux faire, moi ?… Je dois pourtant sauver la cousine d’Henri, car il l’enlève, ce démon ! (Le brouillard s’est dissipé, il voit Saint-Gueltas et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant ! j’irai plus vite qu’eux ! Je crierai à Louise que son père est mort. Il le faut. (Il va vers la barrière.)

TIREFEUILLE, qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et disparaît en disant : Il a son affaire ! (Cadio est tombé sur le coup.)

CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu’est-ce que c’est donc ? Pourquoi ce coup de poing ? Tant pis ! Allons ! Comment ! me voilà sans force ? Il m’a fait grand mal, ce lâche ! (Regardant sa main qu’il a portée à son côté.) Du sang ? est-ce du sang ? Ah ! l’assassin ! qu’est-ce qu’il m’a fait ? N’importe, j’irai. Louise !… (Il retombe sur la paille et reste évanoui.)



Scène IV. — CORNY et REBEC sortent de la maison et passent près de CADIO sans le voir.


CORNY. C’est drôle tout de même que les deux jeunes mariés ne se montrent point ! Faudrait pourtant qu’on les voie !

REBEC. Moi, je vois ce que c’est… Mademoiselle Louise a grand’honte de ce mariage ; elle n’est point comme sa tante, qui en rit parce qu’au bout du compte épouser un fonctionnaire… ce n’est pas tant déroger !…

CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. Elle aura ouï dire au pays que c’est tous des sorciers et des meneux de loups. Dame, y a ben du vrai là dedans, et Cadio a une parole, une manière, une figure, qui ne sont pas comme celles des autres chrétiens. Pourvu qu’il l’ait pas charmée avec quelque sortilége ! ça s’est vu !

REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises ! Il ne faut plus croire à ces superstitions-là. Moi, je pense que la demoiselle se cache et qu’elle a dit à Cadio de s’en aller. Allons ! on en fera des plaisanteries ; ça ne nous regarde pas.

CORNY. Eh ! eh ! des plaisanteries sur les nuits de noces, c’est ce qu’il faut, mordi ! Je vas en faire aussi !

REBEC. Oh ! mais non ! La vieille pourrait se fâcher et se trahir ! Croyez-moi, poussez tout votre monde à boire et à danser, ça fera oublier les absents.

CORNY. J’vas flanquer de l’eau-de-vie dans le cidre. Allons, venez-vous ? (Il rentre.)



Scène V. — REBEC, puis HENRI et CADIO.


REBEC. C’est drôle tout de même, ces mariages-là ! On ne sait pas ce qui peut arriver. S’ils étaient bons par hasard, et si ces dames rentraient dans leurs biens ?… Qu’est-ce qui rôde donc par là ? Miséricorde ! M. Henri ! Vient-il pour les faire sauver ? Oh ! pas de ça ! Et la visite de demain ! Il faut l’éloigner d’ici, sans qu’il les voie ! (Bas, allant à lui.) C’est moi, ne craignez rien.

HENRI. C’est justement toi que je cherche.

REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher votre consigne ?

HENRI. J’ai risqué ma tête, voilà tout ; j’ai laissé le délégué sous bonne garde à Donges, où il passe la nuit. Je suis venu seul à bride abattue. J’ai caché mon cheval derrière le moulin. Me voilà. Parle vite. Louise est ici ?

REBEC. Mais… non ! je ne vous ai pas dit ça !

HENRI. Tu me l’as fait entendre par signes tantôt ; tu me montrais ces bois…

REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées.

HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne, qui ont attiré les soupçons, ce n’est pas Louise et sa tante ?

REBEC. Si fait ! c’est à moi qu’elles doivent leur salut. Je les ai protégées ici pendant tout l’hiver ; mais, ce soir, elles ont été prudemment se réfugier ailleurs.

HENRI. Où ça ? Dis-le donc vite !

REBEC. Vite, vite !… permettez, monsieur Henri. Ce que vous voulez faire est une trahison envers la République !

HENRI. Ah ! tu as des scrupules, à présent ?

REBEC. J’en ai… j’en ai pour vous ! Vous n’en avez donc plus ?

HENRI. Quant à cela, non ! Ce n’est plus la guerre, c’est-à-dire le besoin de se défendre ; c’est la persécution, c’est-à-dire le besoin de se venger. Malheureusement, je n’ai ni temps ni fortune, ni liberté d’agir pour assurer la fuite de ces deux femmes ; mais je peux faire qu’elles soient averties de quitter la France et de mettre à leur disposition le peu que j’ai. Tu vas me dire où elles sont, et j’y cours.

REBEC. Vous auriez grand tort d’attirer l’attention sur elles. Elles ont plus d’argent que vous. Saint-Gueltas leur en a fait tenir, et c’est en Angleterre qu’elles se proposent d’aller.

HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là ?

REBEC. Je vous jure ! Voulez-vous que, pour plus de sécurité, j’envoie un exprès après elles, pour leur dire de filer vite ?

HENRI. Vas-y toi-même !

REBEC. Oh ! moi, un municipal, pas possible ! mais le fermier ira.

HENRI. Vite alors ! Tiens ! voilà pour payer son déplacement.

REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à ces dames, et il ira plus vite que vous qui ne connaissez pas les chemins. Allez-vous-en, les garnisaires sont par là. Je tremble qu’ils ne vous voient !

HENRI. Adieu donc ! tu réponds…

REBEC, avec une dignité burlesque. Je réponds de tout. Retournez à votre poste, citoyen lieutenant ! (Henri s’éloigne.) Et nous… retournons à ma noce ! (Il rentre.)

HENRI, revenant sur ses pas. Il me trompe… Je ne sais pas pourquoi il me semble… Ce n’est pas un méchant homme, il ne les livrerait pas ; mais il craint la mort, et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à la vie est capable de tout ! Le temps marche, chaque instant me perd, et je ne sais que faire pour que mon danger serve à ces pauvres femmes ! Tiens ! un homme endormi… ou ivre ! Cadio ! tout est sauvé. (Il le secoue et l’appelle à voix basse.) Cadio ! Cadio, mon ami !

CADIO. Ah ! vous me faites mal, vous !

HENRI. Es-tu malade ?

CADIO. Oui, bien malade !

HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre ? La misère, la faim peut-être ? Il n’y a donc plus de pitié en ce monde ? (Il l’aide à se relever.) Pauvre garçon, remets-toi, voyons ! Tiens, bois un peu. — (Il lui fait boire quelques gouttes d’eau-de-vie dans une petite bouteille plate qu’il porte sur lui en cas de blessure ou d’épuisement.) Ça va-t-il mieux ?

CADIO, qu’il a assis sur un timon de charrette. Oui ; qu’est-ce que vous voulez ? Ah ! c’est vous ?

HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche Louise, et… m’entends-tu ?

CADIO. Oui, Louise, partie.

HENRI. Tant mieux, alors ! Merci, Cadio.

CADIO. Oh ! non, pas tant mieux ! partie avec lui !

HENRI. Qui, lui ?

CADIO. Saint-Gueltas ! Allons, courez ; moi, je ne peux pas !

HENRI, douloureusement. Et moi, je ne dois pas !

CADIO. Vous y renoncez ?

HENRI. Il y a longtemps que j’ai renoncé à être heureux, Cadio ! Il n’est plus question de ça en France ! Je ne voulais pas que mes parentes fussent traînées à la boucherie nantaise au milieu des insultes. — Saint-Gueltas est mon ennemi, mon ennemi politique et personnel ; mais Louise n’a plus que lui pour la protéger, je ne les poursuivrai pas !

CADIO ranimé, se levant. Oh ! vous n’aimez donc pas ?… vous n’êtes donc pas jaloux ?

HENRI. Je n’ai pas le droit de l’être. Louise ne m’a jamais aimé.

CADIO. Qu’est-ce que ça fait, ça ? Elle est aveugle, elle est trompée, et elle veut l’être, parce qu’elle est folle, parce qu’elle est lâche !

HENRI, étonné. Qu’est-ce que tu as donc contre elle, Cadio ?

CADIO. Moi ? Rien ! Je déteste les royalistes, voilà tout… et je veux… je veux m’engager, à présent ! J’ai l’âge ! je me suis toujours caché… je ne veux plus avoir peur ! Emmenez-moi !

HENRI. Certes, de tout mon cœur. Il y a longtemps que je le voulais et que je me tourmentais de ce que tu étais devenu. Bois encore, et viens, car je suis pressé !

CADIO. Oui, soldat ! je serai soldat ! Je tuerai Saint-Gueltas ! — Bonté de Dieu ! je ne peux pas marcher ! Allons, laissez-moi mourir là. Je suis blessé, voyez !

HENRI. Blessé ? par qui ?

CADIO. Je ne sais pas, un assassin ! peut-être lui, parce que je voulais courir après elle.

HENRI. Ce n’est peut-être rien, essaye ; donne-moi le bras, mon cheval est bon, il nous portera tous les deux.

CADIO. Où est-il ?

HENRI. Là, au moulin ; c’est tout près.

CADIO. Allons ! (Il retombe.) Pas possible. Adieu !

HENRI. Non ! je te porterai.

CADIO. Vous, me porter ?

HENRI. La belle affaire !

CADIO. Ah ! tenez, c’est vous que j’aime ! tout le reste… il n’y a que vous… Je marcherai !

HENRI. Eh ! oui, tu marcheras ! Tu apprendras à marcher à moitié mort. Je te l’ai déjà dit au Grand-Chêne : sers ton pays et tu deviendras vite un homme.

CADIO. C’est vrai, je me souviens ! Eh bien, allons je serai un homme !

HENRI. Attends ! voilà sous mes pieds quelque chose… Ne tombe pas !

CADIO, touchant avec son pied. Je sais ce que c’est ! Mon biniou !

HENRI. Ah ! tu y tiens ? (Il veut le ramasser.)

CADIO. Non, laissez-le. C’est fini, ça ! Un sabre, c’est un sabre que je veux ! (Ils s’en vont. On continue à chanter et à danser dans la maison.)






TROISIÈME TABLEAU


Un îlot couvert d’une épaisse oseraie. — Saint-Gueltas et Louise abordent, et descendent d’une barque que conduit un paysan batelier.



Scène PREMIÈRE. — SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Batelier.


SAINT-GUELTAS, au batelier. Va plus loin remiser ton bachot, cache-le bien et attends-nous. (Le batelier obéit.)

LOUISE, sur la grève. Mon Dieu, pourquoi nous arrêter déjà ?

SAINT-GUELTAS. Je n’ai pas voulu vous effrayer, mais nous étions suivis.

LOUISE. Vous en êtes sûr ? Je n’ai rien vu ! C’est peut-être nos compagnons !…

SAINT-GUELTAS. Impossible ! Raboisson doit conduire à cheval votre tante et M. de la Tessonnière un peu plus loin. Venez, venez ! Ne restons pas sur la rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, si l’on s’obstine à nous suivre ; mais j’espère qu’on nous a perdus de vue. (Ils ont gagné le milieu de l’îlot.) Tenez, voici une hutte de roseaux où j’ai déjà échappé une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre sur le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon manteau. Entrez, il fait froid.

LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J’ai passé plus d’une nuit d’hiver dans les genêts pour déjouer les perquisitions. Je resterai ici, assise. Personne ne peut me voir.

SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi avec une obstination…

LOUISE. Non ! Dans la position où je suis, inquiète et désolée, puis-je penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement ?… Mais verrez-vous d’ici passer cette barque qui nous suit ?

SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l’entende ; j’ai l’oreille exercée, et, d’ailleurs, la nuit est si calme et si belle ! Cet endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve semé d’étoiles est si doux ! Ah ! sans l’inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez votre âme se dilater ici, n’est-ce pas ?

LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu’à celui qui m’attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal ?

SAINT-GUELTAS. J’ai exagéré. Pardonnez-le-moi, chère enfant. Je devais vous arracher à ce refuge périlleux, à ces protecteurs imbéciles…

LOUISE. Ah ! cruel, vous jouez avec ma douleur ! Est-ce vrai maintenant, ce que vous dites ? Mon père…

SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous ; mais dites-moi, Louise, ce mariage absurde contracté ce soir…

LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n’existe pas. Quand même la loi impie qui prétend le rendre sérieux sans consécration religieuse ne serait pas déchirée au premier jour de raison et de foi qui luira sur la France, il n’aurait aucune valeur.

SAINT-GUELTAS. Comment s’est-il fait ? sous quels noms ?

LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées sous des noms d’emprunt.

SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre ?

LOUISE. Très-sûre, j’ai bien écouté ce qu’on a lu.

SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu’on a écrit ?

LOUISE. Non ; mais l’acte sera détruit. Celui qui l’a rédigé a tout intérêt à n’en pas laisser de traces. D’ailleurs, vous m’avez promis de faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution. Jurez-moi qu’il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne seront pas victimes de ma fuite précipitée.

SAINT-GUELTAS. Je vous le jure ! On vous apportera, si vous le voulez, les deux oreilles de M. le secrétaire.

LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans me remettre sous les yeux les horribles représailles…

SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous n’avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en vigueur l’affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières, égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents ; on a dévasté leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces atrocités !

LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles ?

SAINT-GUELTAS. Oui, c’est une raison pour le paysan, et nul pouvoir humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche d’exaspérer ses passions. Si je vous parlais d’oreilles, c’est que les patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau : ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la ceinture de nos chouans farouches !

LOUISE. Ah ! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler le sang, que je n’entende plus le râle de l’agonie ! J’en serais devenue folle ! À présent que j’ai vécu dans la solitude des champs et des bois, je n’aspire plus qu’à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père, dussé-je mendier pour le nourrir !

SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté dans ma maison ; séparé de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vendée, je me fais fort de tenir dans mon Marais jusqu’au rétablissement de la monarchie. Les princes eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge et, de là, diriger une guerre qui embrasera la France d’un bout à l’autre. Alors, Louise, une grande existence vous est réservée, si par crainte et découragement vous ne séparez pas votre avenir du mien.

LOUISE. Je suis insensible à l’ambition. Si mon père consent à rester avec vous, c’est la reconnaissance seule qu’y m’y retiendra.

SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indifférente aux grandes choses que je suis peut-être destiné à accomplir ?

LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d’audace, de persévérance et d’habileté, mais je ne crois plus au succès. Hélas ! vous périrez victime de votre zèle !… S’il en doit être ainsi, pourquoi risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste ?

SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie ?

LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même et faire place au besoin que la France éprouve de revenir à la civilisation.

SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d’étranges utopies, ma chère Louise. La civilisation que la France d’aujourd’hui appelle et désire, c’est la négation du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut l’égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le bourgeois, dévoré d’ambition, renonce à un état de choses qui lui ouvre toutes les carrières, et qu’il consente à rétablir nos priviléges, qui l’excluaient du concours ? Non, jamais plus le plébéien ne nous cédera le pas de bonne grâce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire plébéiens nous-mêmes, ou il faut l’écraser et le réduire au silence. Pour ma part, j’y suis résolu, et, si je succombe, j’aime mieux la mort qu’une vie d’abaissement et de honte.

LOUISE. C’est bien de l’orgueil ! mon père ne pense pas comme vous.

SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son sentiment chevaleresques l’ont ramené à nous, — à nous purs et solides enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de province, n’avons jamais perdu le sens de l’hérédité et la conscience de nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié contre nos priviléges ; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller la jalousie des croquants, et les droits qu’ils invoquent pour nous les ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté. Qu’ils essayent donc d’être les plus forts ! c’est à nous de résister ! Si nous succombons, nous l’aurons mérité apparemment, nous aurons manqué d’énergie ; mais nous ne succomberons pas, allez ! Tous les moyens sont devenus bons pour combattre la Révolution, même l’appel à l’étranger, qu’on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule, seule condition pour devenir invincible ! Est-ce que mon obstination vous scandalise ? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la Révolution, comme tant d’autres qui nous ont quittés durant la campagne d’outre-Loire, pour essayer d’une opinion mixte et d’une situation honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu ? Si je n’ai pas quitté l’armée alors, comme j’en avais le dessein, c’est pour ne pas la démoraliser en passant pour un traître. J’ai tout sacrifié et j’ai conseillé à votre père de tout sacrifier à l’influence, au prestige que nous devions conserver. À présent, tout est perdu, fors l’honneur, c’est-à-dire que rien n’est perdu, car l’honneur est tout. Nous soulèverons les provinces de l’Ouest sur une plus vaste étendue ; mais n’oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à l’esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours de l’Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans roi, sans prêtres et sans nobles, c’est-à-dire sans frein d’aucun genre, et sans respect d’aucune supériorité.

LOUISE. Votre énergie est grande !… Je rougis d’avoir perdu beaucoup de la mienne. Je la retrouverai peut-être… Il me semble que je la retrouve déjà en vous écoutant.

SAINT-GUELTAS. Allons donc ! il le faut ! Vous avez réclamé mon appui, chère Louise ; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier.

LOUISE. Ah ! c’est que mon cœur a été brisé de tant de manières et déchiré de tant de remords !

SAINT-GUELTAS. Des remords ! quoi ? comment ?

LOUISE. Dites-moi… savez-vous ?… Je n’ose vous interroger… Pourtant il faut que vous me disiez… Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur l’échafaud pour expier l’amitié qu’elle m’avait témoignée en me suivant à la guerre ?

SAINT-GUELTAS. Je n’en sais rien. Je croirais plutôt qu’elle a été noyée à Nantes.

LOUISE. Ah ! grands dieux ! l’horrible mort ! Pauvre Marie ! Et c’est moi qui l’ai envoyée à l’ennemi !

SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance ! Voyons, Louise, vous pleurez ! Le temps des larmes est passé ; la source doit être tarie. Il s’agit de vouloir, à présent !

LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après.

SAINT-GUELTAS, l’entourant de ses bras. Eh bien, oui, pleure, chère créature désolée ! pleure et pardonne-moi ma rudesse ; mais songe que te voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert ! Comment as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements ? Te voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage ; mais c’est le rivage, Louise ! et mon sein où tu te réfugies est le port où la tempête ne te reprendra plus. Voyons ! que crains-tu ? ne repousse pas mon étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre cœur arraché de ma poitrine en te sentant là ! Ma sœur, mon héroïne, ma fille, ma souveraine, ma maîtresse, ma femme ! oui ! oui, tu es pour moi tout cela, et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le veux aussi, ou la force d’âme qui m’a fait survivre à nos désastres m’abandonne pour jamais !

LOUISE, se dégageant de ses bras. Écoutez-moi ! Vous me l’avez dit souvent, le temps n’est plus où l’amour voilé pouvait longtemps remplir le cœur d’une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous aviez raison, je le sentais bien, moi qui n’ai pas su vous cacher l’ascendant que vous excerciez sur moi : j’ai été sincère avec vous. Je vous ai dit aussi l’effroi que vous m’inspiriez. Je ne vous ai pas caché qu’en retrouvant Henri à Sauvières j’avais fait un effort désespéré pour le rattacher à ma vie. Je ne l’aimais pas, je ne l’ai jamais aimé, et pourtant, s’il fût revenu à nous, j’aurais réussi à vous oublier… à être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce temps-là, on disait autour de moi que vous n’étiez pas libre, que votre femme vivait encore…

SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont j’avais blessé la vanité et combattu l’influence ?

LOUISE. Je n’y crois plus, puisqu’à l’affaire du Grand-Chêne, au moment où nous pensions tous marcher à la mort, vous m’avez fait promettre d’être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre. Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j’avais renoncé à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie, misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne m’aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m’aviez arrachée, il y avait eu le délire d’un suprême enthousiasme plutôt que l’attachement profond d’une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites ? Il y a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m’émeut et me charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l’heure ; mais je me rappelais aussi qu’après avoir épuisé avec moi les séductions de votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et une sorte de haine… Est-ce là l’amour ? Il m’attire et m’épouvante. Irrité, je vous crains ; — attendri, je vous crains plus encore… Que de fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m’accablant de reproches, me menaçant de me tuer ou m’attirant dans le piége de vos séductions ! Plus d’une fois, égarée, j’ai couru le soir à travers la lande déserte, croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre main sanglante… Ayez pitié de moi ! ne me brisez pas de douleur, mais ne m’avilissez pas par un amour sans lendemain. J’aime mieux mourir, — et je me tuerais ! Vous savez bien que, si j’ai l’esprit timide, je n’ai pas le cœur lâche.

SAINT-GUELTAS. Et c’est pour cette chasteté craintive, c’est pour cette fierté tremblante que je t’adore, moi, ne le vois-tu pas ? Tu t’es confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m’a éloigné de toi plus souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J’ai essayé, moi aussi, de t’oublier, de me distraire. Impossible ! ton image adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur ; je le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré… Mais le terme de tant d’épreuves approche, puisque, tel que je suis et indigne de toi, j’ai la gloire et le délice d’être aimé de toi. Ô Louise, laisse-moi te parler comme si tu m’appartenais déjà ! Laisse-moi te rassurer sur cet avenir qui t’épouvante ! J’ai raison d’y croire, va ! Tout homme de volonté a son étoile : les uns la placent au ciel, les autres dans leur âme seulement ; moi, je la vois en toi, et je ne demande qu’à toi la durée de mon énergie. Ce n’est pas là un rêve, et, si tu doutes, c’est que ton attachement n’est pas encore la passion que j’éprouve et que je veux t’inspirer. Oui, je veux que tu m’aimes follement, c’est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne, sans me juger d’après tes propres idées, sans te souvenir qu’il existe des êtres pires ou meilleurs. Et que t’importe que je sois bon ou méchant, pur ou souillé, pourvu qu’il y ait en moi une force capable d’absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma poitrine ardente ? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille à mesurer ? ne m’as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d’herbe à l’insecte qui se noyait ? Si j’ai tous les vices, comme on me le reproche, j’ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait ? N’ai-je pas prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon orgueil ? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui m’emporte ? N’est-ce pas jusqu’ici le sacrifice ? N’ai-je pas tout donné, ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire triompher ? Je suis un fou, à ce que l’on dit, un téméraire, un prodigue ; j’engloutirai ta fortune comme j’ai englouti la mienne dans l’abîme sans fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me mépriserais, si j’hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au milieu de la vie d’aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce digne de nous ? Ce sont là des vertus du temps passé comme l’amour timide et matrimonial de nos grand’mères ! Nous ne sommes pas nés pour ces choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu d’une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée. Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier que je suis met à néant les Apollons de l’ancienne mythologie galante. C’est qu’à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel ou de l’enfer ; c’est que cette main est plus noueuse que le câble et plus dure que le chêne ; c’est que ces bras velus et ces épaules arquées te porteraient tout un jour sans se fatiguer ; c’est que tout cet être qui t’appartient a été prédestiné aux travaux d’Hercule d’une époque de monstres et de prodiges ! Et tu parles de clémence, de pitié, de modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l’épurer en le ravageant ?… C’est de l’enfantillage, ma pauvre Louise ! c’est ne pas comprendre l’horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent la dominer. C’est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour compagnon un idiot. Non, non ! lève les yeux plus haut ! Tu as déjà vaincu la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes de carnage et de désolation. Porte dans l’amour l’enthousiasme et la foi qui t’ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c’est la plus terrible, la plus enivrante de toutes ! Apprends à te mesurer avec le lion et non à jouer avec le passereau ! Sois ma vraie compagne, ma lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin… ma complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes, mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se rétracter. — Tu trembles… Qu’as-tu donc ? Tu pleures encore ?

LOUISE. Oui… N’importe ! où tu iras, j’irai, et ce que tu voudras, je le veux !

SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon cœur, et, là, dans cette solitude enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi…

LOUISE, tressaillant. Écoutez ! Le bateau ! il aborde ! Nous sommes découverts !… Nous sommes perdus !

SAINT-GUELTAS, la poussant sous la hutte de roseaux. Reste là, ne bouge pas, et ne crains rien ! (Il s’élance vers le rivage un pistolet dans chaque main.)




Scène II. — LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.



LA KORIGANE, faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu’elle conduit. Vite, vite ! Ils sont là ! Sautez sur le sable ; moi, je remise et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.)

SAINT-GUELTAS, qui débusque de l’oseraie ; à part. La tante ! Ah ! que le démon te réduise en fumée, vieux fantôme ! (Haut.) Comment ! c’est vous, mademoiselle de Sauvières ?

ROXANE. Eh bien, oui, c’est moi, cher marquis. Ne m’attendiez-vous pas ?

SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire…

ROXANE. Il s’est chargé de la Tessonnière. J’allais partir avec eux, quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne pouvait pas rester convenablement seule avec vous.

SAINT-GUELTAS. La Korigane ! Et d’où diable sort-elle ?

ROXANE. N’est-ce pas vous qui me l’avez envoyée ?

SAINT-GUELTAS. Non ! N’importe ! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous allons repartir. (Il lui montre la hutte.)

ROXANE. Ah ! marquis, nous vous devrons tout !

SAINT-GUELTAS. Allez, allez ! (Il fait quelques pas sur le rivage et se trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à triple queue t’amène ici avec la vieille folle ?

LA KORIGANE. Maître, je t’ai suivi partout sans me montrer. Je savais bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t’ai amené la tante pour te contrarier. C’est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu t’étonnes.

SAINT-GUELTAS. Ah ! oui-da ! Qui donc vous a conduites ici ? Est-ce Cadio ?

LA KORIGANE. Cadio ? Tirefeuille l’a tué, le pauvre Cadio ; il vient de me le dire. Et c’est toi qui as commandé cela ! Moi, j’ai volé un batelet, j’ai ramé, et me voilà… à moitié morte, par exemple ! Achève-moi, si tu veux. Je n’aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le sable.)

SAINT-GUELTAS, pensif, la regardant. Si petite, si frêle, si laide ! une espèce de singe !… et si forte, si résolue, si passionnée ! Tuer cela… oui, on écraserait d’un coup de talon cette tête plate comme celle d’une vipère ! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons ! Ne tente pas ma fureur ! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans l’eau froide ?

LA KORIGANE, se levant. Ah bah ! Il y a longtemps que je suis morte ! Vous ne le saviez donc pas ? C’est ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.

SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie ! tu n’en es pas chiche, toi, la Bretonne endiablée ! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n’y a pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours ?

LA KORIGANE. Oui.

SAINT-GUELTAS. C’est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me contrarier une fois ; mais deux fois, c’est trop, tu sais ?

LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.

SAINT-GUELTAS. L’épine qui s’attache à mes jambes, je la brise.

LA KORIGANE. C’est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me faire peur !

SAINT-GUELTAS. Nous allons voir ! (Il la prend d’une seule main et la tient au-dessus de l’eau.)

LA KORIGANE, d’une voix douce et comme épurée tout à coup. Bien, mon doux maître ! Mourir de ta main : voilà ce que je voulais !

SAINT-GUELTAS, à part. Le chant du Cygne ! (La reposant à terre.) Tu penses que je ne tuerai pas celle qui m’a sauvé la vie ? Ton courage n’est que du raisonnement. Ce n’est pas grand’chose, va, et tu ne m’aimes guère !

LA KORIGANE. Qu’est-ce qu’il faut donc pour que tu me croies ?

SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j’aime, que tu la serves comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de crainte de l’affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l’amitié que je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute, tu ne seras plus rien pour moi.

LA KORIGANE. Ah !… Et qu’est-ce que je serai donc pour toi, si j’obéis fidèlement ?

SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es : l’être que j’admire le plus sur la terre.

LA KORIGANE. Tu m’admires, moi si laide ?

SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta laideur ?… La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le cœur. C’est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne t’aime pas d’amour, tu le sais bien. T’ai-je trompée, toi ? Jamais. Seule au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l’ai dite ; mais je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n’y pas prendre garde. Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire, plus grande que les déesses qui me charment… et qui me marchandent leur amour ! Je n’ai rien fait, rien dit pour avoir le tien ; il ne m’a coûté ni effort d’imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni frais d’éloquence ! Tu me l’as donné, comme si c’était une dette à me payer. Toi seule m’as compris ! Vois si tu veux garder ta supériorité, ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et troublée se prosterne en secret.

LA KORIGANE. Ah ! tu dis des paroles magiques pour m’ensorceler !

SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises ?

LA KORIGANE. Oui, j’obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme ?

SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas ; mais je veux qu’elle m’appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.

LA KORIGANE. C’est bien, je le souffrirai.

SAINT-GUELTAS. Allons ! c’est l’amour, cela ! sans réserve, sans scrupule, sans égoïsme ! (Lui frappant rudement le front.) Ah !… si je pouvais faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles !

LA KORIGANE. Tu sais que je t’aime mieux qu’elles, c’est tout ce qu’il me faut.

SAINT-GUELTAS. En route, alors ! Appelle ta jeune maîtresse — et la vieille, dont je saurai bien me débarrasser. — Vite ! Il ne faut pas que le jour nous surprenne ici.



SIXIÈME PARTIE


PREMIER TABLEAU


À Nantes. — Une petite chambre sous les toits. — Une trappe s’ouvre au plafond de bois en mansarde. — Une table est couverte de livres, de cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux chaises de paille composent tout l’ameublement. La fenêtre, étroite et longue, plongeant sur les fossés formés par l’Erdre et la Loire, occupe le recoin d’une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la prison du Bouffay. — La masse noire de l’antique édifice ne laisse percer qu’un rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence sur la place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles nues et sombres. — Cadio lit dans l’obscurité, où il semble voir comme un chat. — Henri entre. Il est en petite tenue militaire.



Scène PREMIÈRE. — HENRI, CADIO.


CADIO. Ah ! enfin ! mon ami, te voilà ! je n’espérais plus te voir aujourd’hui. Je savais pourtant que tu étais revenu sain et sauf.

HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la chasse à MM. les chouans. Je n’ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te sens-tu ? voyons !

CADIO. Très-bien ; j’aurais pu aller aux manœuvres, moi, et commencer à m’exercer avec les nouvelles recrues.

HENRI. Non, tu es encore trop faible… Songe donc, tu as été si malade !

CADIO. Ma blessure est fermée, je n’en souffre plus.

HENRI. Je ne m’inquiète pas de la blessure, mais de la fièvre pernicieuse. Elle t’a mis bien bas, sais-tu ? j’ai été diablement inquiet de toi !

CADIO. C’est fini. J’aurais été fâché de mourir sans avoir rien appris.

HENRI. Et tu as trouvé le moyen d’apprendre beaucoup dans ta convalescence ; c’est même ça qui a retardé la guérison, je parie ! J’ai eu tort d’apporter ces livres.

CADIO. Je n’ai rien appris là dedans.

HENRI. Rien ?

CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire ce que l’on pense.

HENRI. C’est quelque chose !

CADIO. Oh ! j’en avais déjà lu, des livres ! Il y en avait au couvent où j’ai été. Les livres, c’est beau ; mais la vérité, ça ne se lit pas, ça se trouve en priant Dieu.

HENRI. Tu es toujours mystique, alors ? Soit ; mais, comme il faut te rétablir entièrement au moral et au physique avant de t’exposer aux fatigues du service, qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci, je vais t’envoyer passer quelques semaines à la campagne.

CADIO. Sans toi ! Pourquoi ça ?

HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t’a si bien soigné et qui sait combien je tiens à te voir guéri, dit qu’il te faut changer d’air. Celui de Nantes est empesté, et tu es ici dans le foyer de l’infection des prisons et des massacres. Ah ! mon pauvre Cadio, je n’avais jamais regretté la fortune, mais, en me trouvant si dénué au moment où tu étais si malade, j’ai eu du chagrin, va ! Et puis, par là-dessus, être forcé de te quitter sans cesse !… Enfin nous voilà pour quelques jours tranquilles, j’espère. J’irai te voir à la Prévôtière.

CADIO. Qu’est-ce que c’est que la Prévôtière ?

HENRI. Une maisonnette auprès d’une petite ferme qui appartient à un de mes camarades. Il l’a mise à ma disposition, c’est-à-dire à la tienne. C’est à deux ou trois lieues d’ici, au milieu des bois. Tu y trouveras des livres, et tu pourras reprendre la musique sans gêner les délibérations du tribunal révolutionnaire, qui siége ici tout à côté et qui ne se payerait pas de tes chansons quand il délibère.

CADIO. La musique… je n’y entendais rien ! Je ne regrette pas celle que je faisais.

HENRI. Tu l’as donc étudiée théoriquement, pour savoir que tu ne la savais pas ?

CADIO. Non ! j’ai entendu chanter une femme.

HENRI. Ah ! oui, à propos ! la prisonnière ? Tu n’avais pas rêvé ça dans le délire de ta fièvre ?

CADIO. Elle a encore chanté hier au soir : c’est la voix d’un ange !

HENRI. Je joue de malheur ; elle ne dit rien quand je suis là. Est-ce pour elle que tu as voulu rester dans cet affreux logement ?

CADIO, à la fenêtre, lui montrant la guillotine. Non ! c’est à cause de ça : tiens !

HENRI. Diable ! c’est moins gracieux ; une drôle d’idée ! Pourquoi ça ? voyons ! (Il lui tâte le pouls.)

CADIO. Tu me crois fou ?

HENRI. Non, certes ! mais trop exalté. Je sais bien que c’est ton état naturel, mais il ne faut pas que la fièvre s’y ajoute.

CADIO. Est-ce que je l’ai ?

HENRI. Non.

CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d’inquiétude. Je n’aime guère à parler, et peut-être ne sais-je pas bien encore. Pourtant il faut que j’essaye, il le faut ! Tu sais ce qui s’était passé à la ferme du Mystère quand tu m’y as trouvé assassiné par l’ordre de M. Saint-Gueltas ?

HENRI. Ma foi, ce que tu m’as raconté était si étrange… Ce n’était pas une divagation ?

CADIO. C’était la vérité.

HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage avec ma cousine pour la sauver en cas d’arrestation ?

CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait rien, on s’était servi de faux noms.

HENRI. Alors, il n’eût servi à rien.

CADIO. Je ne savais pas ; j’ai agi comme elle l’a voulu. J’étais content de lui rendre service et de lui inspirer de la confiance ; et puis, quand j’ai vu que Saint-Gueltas la trompait, j’ai voulu l’avertir : on m’a répondu par une insulte et un coup de poignard.

HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise…

CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l’insulte venait d’elle !

HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet.

CADIO. C’est la première fois de ma vie que j’ai connu la colère ; mais la colère n’est pas la fureur, qui est la folie. La colère est une bonne chose, c’est une clarté qui se fait dans l’esprit. On dit que Dieu a tiré l’homme d’un peu de boue. Les moines m’avaient appris cela ; je me sentais avili dans ma chair et dans mon âme par cette croyance triste et basse. Je l’avais gardée pourtant ! Vivant en plein air et dormant sans abri, je me demandais souvent : « Quelle différence y a-t-il entre toi et l’épine ou le caillou ? » Je ne m’aimais pas, je ne me respectais pas. Si je ne faisais pas le mal, c’est que je ne savais pas le faire. J’ai commencé à me compter pour quelque chose le jour où tu m’as donné ton amitié ;… mais, le jour où j’ai senti la haine, j’ai porté enfin mon existence tout entière, et j’ai compris que l’homme était, non pas une figure de terre et d’argile, mais un esprit de feu et de flamme. J’ai juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que ceux qui m’ont dédaigné comme un faible ennemi ou comme un ami indigne. Tu m’as dit : « Sois homme, sois soldat. » Oh ! je l’ai voulu, je le veux ! Mais quoi ! j’étais mourant ; tu ne savais que faire de moi ; tu m’avais amené ici où ton service t’appelait. En entrant dans cette ville terrible d’où Carrier venait de partir la veille, j’ai tremblé. Oh ! je me souviens bien ! je voyais et j’entendais tout malgré le mal qui me rongeait. Tu m’avais fait mettre sur une charrette avec d’autres malades. Nous marchions au centre de ton régiment. C’était le soir, une nuit pâle et froide. Tu m’avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais ton cheval près de moi pour voir si j’étais mort, car je n’avais plus la force de te répondre. Nous traversions un long faubourg brûlé par les Vendéens et devenu depuis un vrai charnier où on les fusillait par centaines. On n’avait pas encore ramassé ceux qui étaient tombés là dans la journée ; les bras manquaient sans doute. La peste et la famine étaient ici, et ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que les morts. Les chiens affamés dévoraient les cadavres, et les roues de la charrette les écrasaient. Mes cheveux se dressaient sur ma tête, et je me disais : « Voilà l’enfer de la vengeance ! c’est ici la fête du sang et de la fureur ! » Alors, j’ai entendu un rire exécrable qui partait de moi, et tu as dit au chirurgien qui nous escortait : « Pauvre Cadio ! c’est la mort ! » Quand je me suis éveillé à l’hôpital militaire, tu étais encore auprès de moi, tu t’affligeais, disant : « L’épidémie est ici, il faudrait le transporter ailleurs. » C’est alors qu’un des infirmiers m’a reconnu et qu’il t’a dit : « Cadio est de mon pays. Je l’ai vu tout petit, je lui veux du bien. Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation, parce qu’il est employé à son service. Je vais transporter Cadio chez lui, il n’y manquera de rien. »

HENRI. Et on m’a tenu parole, n’est-ce pas ? Tu n’as pas à te plaindre de ton hôte ?

CADIO. Non ! C’est un homme malheureux, mais c’est un honnête homme, et il ne faudra pas lui parler de le payer. Il en serait offensé. Je veux t’en parler, de cet homme-là ! Il m’a beaucoup appris et beaucoup fait réfléchir.

HENRI. C’est un maître charpentier, n’est-ce pas ?

CADIO. C’est un ancien chartreux du couvent d’Auray, qui est venu ici reprendre l’état de son père, et, quand on construisait des gabares destinées à être englouties avec les prisonniers qu’on y entassait, c’est lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là.

HENRI. Ah ! je ne savais pas ce détail. Sa figure est très-douce pourtant.

CADIO. Oui, comme la mienne ; mais elle ne sourit pas. Cet homme était cruel et intolérant autrefois. Il ne rêvait que le retour de l’inquisition. Carrier est devenu son dieu. À présent, il ne parle pas volontiers des choses qu’il a faites. Depuis le départ de Carrier, ces choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui y ont pris part.

HENRI. Et qu’est-ce qu’un pareil fonctionnaire de la Terreur a pu t’apprendre, à toi ?

CADIO. Il m’a appris qu’il faut se méfier de soi, vu que les hommes les plus rudes sont faibles comme des enfants. Cet homme ne dort plus et il dépérit. Il est plus malade que moi, il meurt d’épouvante et de chagrin.

HENRI. Ma foi, c’est ce qu’il a de mieux à faire. Je comprends qu’il existe des bêtes féroces comme Carrier et ses complices ; je ne comprends pas que le peuple se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu’une bande de loups se précipite sur un troupeau, c’est dans l’ordre ; mais que les moutons, pris de fureur, se mettent à se dévorer les uns les autres, voilà ce qui m’indigne et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est honnête et laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes au nom de la République, la République ne se fût pas égarée ; mais, à Nantes comme à Paris, comme partout, le peuple tremblant s’est effacé, et, parce qu’une poignée de meneurs d’émeutes s’est toujours trouvée là pour applaudir le meurtre et demander des têtes, les meneurs de la Convention ont mis leurs crimes sur le compte du peuple tout entier, disant qu’on lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi qui ai vu les choses de près, je déclare qu’ils en ont menti, et que, s’ils eussent, enseigné et pratiqué l’humanité, ils eussent trouvé le peuple humain et généreux. A-t-on osé punir nos soldats parce qu’ils ont mainte fois refusé de fusiller les prisonniers ?

CADIO. Alors, selon toi, ce n’est pas le peuple qui a fait la Révolution ? Si cela est vrai, gloire aux hommes qui l’ont faite sans lui et pour lui !

HENRI. Oui, tu as raison ; mais ne peut-on faire ces grandes choses sans les souiller par la fureur et la vengeance ?

CADIO. On ne le peut pas !

HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio ?

CADIO. Je le suis.

HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu’il t’a révélé dans la prière ?

CADIO. Dieu n’explique rien à l’homme. Il le frappe, le brise, le pétrit et le renouvelle. On le questionne ardemment, il ne répond pas ; mais, un matin, après beaucoup de souffrance et d’agitation, on s’éveille changé et retrempé : c’est lui qui l’a voulu ! Vous appelez cela la force des choses, je veux bien ; mais la force des choses, c’est Dieu qui agit en nous et sur nous.

HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique et fataliste. Je te voulais républicain et brave : tu dépasses le but avant d’avoir fait le premier pas ! La compagnie du maître charpentier et la vue malsaine de cet échafaud et de cette prison te font du mal. Je t’emmènerai demain.

CADIO. J’irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre. Tu me voulais républicain, j’étais indifférent. Tu me voulais brave, j’étais lâche.

HENRI. Non certes !

CADIO. Si fait ! Je savais bien accepter la mort, mais en la détestant, et j’étais sensible ; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas le voir. Quand les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail des églises, quand ils les écorchaient vifs,… je m’enfuyais en fermant les yeux, et je les ai quittés pour n’en pas voir davantage. Il me semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu’on faisait endurer aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j’étais resté bon et tendre comme une femme ? Il fallait endurcir mon cœur, et j’ai regardé comment la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le sang avec la vie. On s’est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On n’a plus tué sans jugement, on n’a plus noyé ; la vengeance a reculé devant son œuvre, ceux qui l’avaient servie ont eu peur ! J’ai vu le maître charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans sa cave et s’enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille. Donc, l’homme a peur de tout, même de son énergie, et, pour devenir un des premiers, il faut vaincre tout, l’effroi, la pitié, le remords !

HENRI. Tu veux devenir un des premiers ? Méfie-toi de ces rêves d’ambition qui ont fait tant de coupables et d’insensés parmi ceux de ton âge !

CADIO. Tu ne m’entends pas. Je ne songe pas à la gloire et à la fortune, je ne songe qu’à me sentir aussi fort que je me suis senti faible ; alors, je serai content.

HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre inhumain ?

CADIO. J’y arriverai, j’ai assez souffert pour cela. Oh ! la pitié, quel mal ! quel déchirement ! quelle défaillance mortelle ! J’y ai passé, va ! j’ai vu tout ce qu’a fait Carrier.

HENRI. Tu l’as vu en songe, puisque tu n’étais pas ici…

CADIO. En songe ? Non, je l’ai vu en réalité quand le charpentier me l’a raconté à cette fenêtre, et depuis… Tiens ! je le vois encore, et pourtant je ne sue ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens !… regarde, dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette tache blanche comme de l’écume ? C’est une tête coupée que le flot emporte ! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure ! Attends ! elle cherche à mordre, elle a rencontré le cadavre d’un enfant, elle s’y attache, elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé par les morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l’entends pas, toi ?

HENRI. Non, Dieu merci, je n’appelle pas de pareilles visions, et tu as tort…

CADIO. Oh ! moi, j’ai des sens qui pénètrent du présent dans l’avenir et dans le passé. Quand j’étais faible et craintif, j’ai vu et entendu tout cela d’avance, et tout cela se passait dans l’enfer, dont j’avais peur. À présent que l’enfer s’est répandu sur la terre, je le vois mieux, voilà tout. — Oh ! comme je le vois ! Regarde avec moi, tu verras peut-être aussi. Là-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe de jeunes filles pâles et nues : la plus âgée n’a pas quinze ans. Des hommes les poussent devant eux ; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a qui disent : « Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber dans l’eau ! » Elles ne croient pas possible qu’on les y pousse exprès. Et cependant, on redouble ; elles se rassemblent, faible barrière, elles s’imaginent qu’en se serrant les unes contres les autres et en criant toutes ensemble, elles résisteront et se feront comprendre. « Nous sommes des enfants, nous n’avons fait de mal à personne, la loi nous protége, ayez pitié ! — Eh bien, oui ! répondent les bourreaux ; nous avons pitié ; finissons-en vite. Mourez, qu’on n’entende plus vos cris, qu’on ne voie plus vos figures pâles ! » Allons ! en voilà une qui tombe dans l’eau noire infectée de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et puis une autre dont le poids l’entraîne. — Mais qu’est-ce qui arrive ? On cesse de les pousser, on tend la main à celles qui sont à moitié englouties, c’est le pardon peut-être ? Non ! c’est le comble du laid, ce qui vient là, c’est le dernier mot de la vengeance ! — Une meute de vieilles femmes moitié louves, moitié limaces ; cela rampe dans l’ordure et cela a des yeux ardents ; elles viennent demander la vie de ces enfants. Chose atroce ! on la leur accorde en riant et en disant des choses obscènes que ces femmes seules comprennent. Et les voilà qui payent un droit, car elles sont patentées pour livrer l’enfance à la prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées à mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se réjouissent ; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices hideuses… Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui comprend ou devine. Elle résiste, elle dit : « J’aime mieux mourir ! » On veut l’emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue ;… c’est bien fait, on lui a rendu service !… Les autres… Attends, un nuage passe ! Il se dissipe ! Deux mois se sont écoulés, les voilà qui reviennent, toutes vieilles et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a rendues si dangereuses pour la santé publique, qu’elle les a préservées de l’outrage ; mais elles ne guérissent pas assez vite, il faut s’en débarrasser. D’autres ont roulé dans la fange comme dans leur élément ; plusieurs,… celles qui valaient le mieux, sont devenues folles ; tout cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles chantent et rugissent, musique infernale ! Savent-elles où elles vont, cette fois ? Il y en a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs habits sont plus précieux que leurs personnes, à présent ; on les dépouille, toutes deviennent muettes d’horreur. Les coups de hache résonnent sourdement sur les flancs de la gabare… Les ouvriers sautent dans des batelets ; on coupe sans pitié les mains qui se cramponnent aux bourreaux. — L’eau bouillonne autour d’un immense cri de détresse brusquement étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent un instant et disparaissent, — plus rien ! La Loire est tranquille et contente ; elle a bu ce soir, elle boira demain ! Passons… Entrons dans les cachots. Les murs se fendent et s’entr’ouvrent devant nous. Viens, suis-moi, il faut tout voir. Tu recules ? L’atmosphère fétide éteint les flambeaux, c’est l’odeur de la peste. C’est cette odeur-là qui suinte à travers les murailles, qui traverse les rues et qui m’a presque fait mourir sur ce grabat où j’étais hier ; aussi je ne la crains plus, j’ai passé par le crible !… Entrons… Il y a là vingt, trente, cent cadavres épars dans les ténèbres ; deux ou trois spectres se traînent vers nous en tendant leurs mains décharnées ; ils trébuchent et tombent sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. « Levez-vous et sortez, misérables, il faut mourir ! — Ah ! oui, sortir, merci ! c’est tout ce que nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffée d’air pur, mourir après ; nous sommes contents ! » Allons ! ceux-ci seront fusillés. — Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine est fatiguée ; elle a trop mordu, la vierge rouge ! ses dents sont ébréchées. — (Riant.) Ah ! comme je t’ai bien conduit pour voir le spectacle, n’est-ce pas ? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué aussi. — Oui, c’est assez pour aujourd’hui. — Je veux, comme autrefois, écouter le chant des oiseaux et m’étendre sur la bruyère ! (Il se jette sur son grabat.)

HENRI. J’ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux ! tu prétends avoir tué la pitié, et elle te tue ! Tiens ! j’ai eu tort de vouloir te métamorphoser ! Tu es un artiste et non un soldat. Tu as trop d’imagination.

CADIO, se relevant. N’importe, je veux vivre et agir, dussé-je souffrir ce que nul homme n’a souffert ! Les artistes sont considérés comme des êtres inutiles et chimériques. Le devoir que tu m’as tracé est atroce, je veux le remplir. Je veux être un Français, un meurtrier comme les autres ! Il faut savoir tuer pour savoir mourir ; n’est-ce pas la devise du soldat ? Le trouble où tu me vois n’est que la dernière crise d’une longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République exigera de moi, je peux et je veux le faire. J’ai bu le calice de la terreur ! J’ai tué la peur, j’ai guillotiné, fusillé, noyé et violé la Pitié !

HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve plus digne de servir la patrie, si tu dois rester ainsi… je me repens… Mais non, mon pauvre Cadio ! tu es malade, tu es faible, cela passera, je te calmerai. C’est ma faute après tout, je n’aurais pas dû te laisser ici ; que ne m’as-tu parlé plus tôt ? Mais qu’as-tu maintenant ? tu pleures ?

CADIO. Tu n’entends donc pas ? la voix du ciel !…

HENRI. La prisonnière ? (courant à la fenêtre.) Oui, j’entends !… Mais, grand Dieu, je la connais, cette chanson triste, je l’ai entendue autrefois à Sauvières. Et cette voix douce… je la connais aussi ! Cadio, Cadio ! c’est Marie Hoche qui est là !

CADIO. Tu en es sûr ? Moi, je ne sais pas. Il me semblait… Je n’osais le croire.

HENRI. Je la savais partie d’Angers, je la croyais en liberté. Il l’ont reprise, ou ils l’ont transférée ici. Depuis cinq mois peut-être ! Quel martyre ! Pauvre chère fille ! où est-elle ? comment se fait-il que nous l’entendions ? Il n’y a pas une seule fenêtre, pas une seule ouverture de ce côté de la prison.

CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette petite tourelle.

HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux ? Oui, sa voix part de là. Elle peut nous entendre, je veux lui parler.

CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être en bas…

HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré.

CADIO. Attends, écoute ! on monte l’escalier, c’est lui… Quittons cette fenêtre, n’ayons pas l’air d’écouter : il a peur de tout ; il ferait mettre la prisonnière au cachot, s’il pensait que nous voulons la délivrer.

HENRI. La délivrer, hélas ! ce serait tenter l’impossible !




Scène II. — Les Mêmes, LE CHARPENTIER.


LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi ! tout est perdu, je suis un homme mort !

HENRI. Qu’est-ce qu’il y a donc ?

LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just…

HENRI. Eh bien ?

LE CHARPENTIER. À l’échafaud ! morts ! Carrier…

HENRI. Mort aussi ?

LE CHARPENTIER. Non ! le scélérat a aidé à les faire périr, il les a accusés aussi… Tout est fini, tout est perdu. La République est décapitée. La nouvelle vient d’arriver. Les royalistes sont dans l’ivresse, ils s’embrassent dans les rues. On va venir nous égorger. La réaction triomphe… On parle de marcher sur les prisons et de forcer les portes… On sauvera tous les nobles, on jettera à l’eau tous les républicains, car il y en a aussi… Et moi, ils vont m’égorger vivant… Ils me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où me cacher ?

HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons ! ne perdez pas la tête. Partez, vous avez le temps !

LE CHARPENTIER. Oui, c’est vrai. Adieu. — Je crierai : « Vive le roi ! » Ils ne me reconnaîtront pas. (Il sort.)




Scène III. — HENRI, CADIO.


CADIO. Cet homme est lâche !

HENRI. Non, il est fou ; mais il a dit quelque chose qui me frappe. S’il y a une émeute royaliste, si on force les prisons… Marie Hoche est républicaine ; elle aura peut-être l’imprudence de se nommer et de dire ce qu’elle pense. Il faut l’avertir, et tout de suite ! Mais comment faire pour ne pas attirer l’attention sur elle ? Ce grenier au-dessus de nous, y es-tu monté quelquefois ?

CADIO. Non ; il y a si peu de jours que je peux me porter sur mes jambes ! Vas-y, monte sur la table ! je t’aiderai.

HENRI, dans le grenier. Ah ! le toit est au niveau de la plate-forme ; il y touche,… non, il y a un espace… Avec une planche, on le franchirait.

CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu’il faut ! (Il monte aussi dans le grenier avec peine.)

HENRI. Reste tranquille, j’ai trouvé !

CADIO. Elle ne chante plus ; pourvu qu’elle soit encore là !

HENRI. Je vais le savoir, (Il dresse la planche.) Tiens-moi seulement un peu ce pont du diable.

CADIO. Il est solide ; mais, toi, tu n’auras pas le vertige ?

HENRI, sur la planche. Jamais. Eh bien, que fais-tu ?

CADIO. Je te suis.

HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas !

CADIO. Je veux !



DEUXIÈME TABLEAU


Au point du jour, à la Prévôtière.



Scène UNIQUE. — HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite maison bourgeoise auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au rez-de-chaussée. Au fond est un escalier qui monte au premier étage.


HENRI, embrassant Marie. Enfin, vous voilà sauvée, chère sœur !

MARIE, serrant ses mains et celles de Cadio. Enfin, vous voilà sauvés, chers amis ! car, pour me délivrer, vous vous êtes exposés à de grands risques ! Est-ce que nous pouvons parler librement ici ?

HENRI. Je présume qu’il n’y a personne ; mais je vais faire une visite domiciliaire avant de nous installer. (Il sort.)

CADIO. Vous avez eu peur, n’est-ce pas ?

MARIE. Oui, pour vous deux, j’ai eu bien peur !

CADIO. Vous vouliez rester prisonnière ! Ça doit être affreux, la prison.

MARIE. Ce qu’il y a de plus affreux, c’est d’entraîner ceux qu’on aime dans le malheur, le reste n’est rien. Ah ! si j’avais pu vaincre votre résistance… mais, en résistant moi-même, je prolongeais votre danger. J’ai dû céder…

CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche : vous êtes une femme courageuse.

MARIE. Non, je suis née timide.

CADIO. C’est comme moi ! On devient dur pour soi en devenant dur pour les autres.

MARIE, étonnée. Mais, non, c’est le contraire, il me semble !

HENRI, revenant. Il n’y a personne. La maison est meublée du strict nécessaire, et le jardin, vous voyez, est complétement à l’abandon. C’est comme partout. On n’ose rien embellir et rien cultiver, parce qu’on craint toujours une visite des chouans ; mais ils ne sont jamais venus ici, et, maintenant, ils n’auraient plus l’audace de porter leurs expéditions si près de la ville ; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce petit réduit qu’il est possible de l’être en Bretagne à l’heure qu’il est.

MARIE. Mais vous ! quand on s’apercevra de mon évasion,… si quelqu’un nous a vus sortir de la maison de ce charpentier…

HENRI. Personne n’a fait attention à nous : on était trop agité par la grande nouvelle. Nous avons fait assez de détours dans la ville pour dérouter les espions, s’il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu’on m’a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne pouvait suivre à pied notre cabriolet, et il n’y avait aucune voiture, aucun cavalier derrière nous. Quand ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour me montrer où l’on a l’habitude de me voir, et je reviens vous dire que tout va bien ; vous allez donc enfin goûter quelques jours, peut-être quelques semaines de repos et de bien-être !

MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici ? Je ne trouverai aucun travail, et je ne puis être à votre charge.

HENRI. Vous y recevrez l’hospitalité fraternelle que viendra vous offrir le propriétaire de ce petit bien. C’est un officier de mon régiment, un excellent ami qui sera bien heureux d’assurer un asile à la cousine de Hoche.

MARIE. Mais puis-je accepter ?… Il n’est sûrement pas riche ?

HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux qu’on aime, et il y a de la dignité à savoir accepter une telle assistance.

MARIE. Vous avez raison, Henri ! Et Cadio ?…

HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le verrez tous les jours.

MARIE. Et vous quelquefois ?

HENRI. Le plus souvent possible.

MARIE. Je vais donc être heureuse, moi ? C’est étonnant, cela ! je crois rêver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-être !

HENRI. Pourquoi pas plus longtemps ? qui sait ?

MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où nous vivons. À présent,… dites-moi, Henri, puisqu’il y a une minute pour respirer, où est Louise ?

HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout ce que je sais. Ils ont dû traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre à leur parti ; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de Robespierre va hâter sans doute la véritable pacification. Quant au général Hoche…

MARIE. Où est-il à présent ?… Je n’osais vous demander de ses nouvelles. Il n’a donc pas été tué à la guerre ?

HENRI. Non, Dieu merci ! Il doit être à l’armée du Nord. (Bas, à Cadio.) Ne lui dis pas qu’il est en prison, puisqu’elle ne le sait pas. Il va certainement être délivré. (À Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie ; je ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à Nantes… et toujours détenue ?

MARIE. C’est-à-dire comment ai-je fait pour n’être pas mise à mort ? C’est une sorte de miracle, et un autre miracle, c’est d’avoir échappé à l’épidémie horrible qui ravageait les prisons. C’est qu’à Nantes comme à Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé la conscience de mes juges. Interrogée plus d’une fois avec une obstination minutieuse, j’ai été reconnue coupable d’attachement à mes maîtres, — je me faisais passer pour une servante de la famille de Sauvières ; — mais on n’a pu me convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J’étais si nette de conscience à cet égard-là, que j’ai pu l’être dans mes réponses, et, ne sachant que faire de moi, on a pris le parti de m’ajourner de série en série, jusqu’au rappel de Carrier. Alors, soit à dessein, soit autrement, on m’a oubliée tout à fait, et j’ai dû à l’attachement d’une femme de geôlier, dont j’avais sauvé l’enfant malade en lui indiquant un remède, d’être mieux traitée que je ne l’avais été d’abord. Le séjour de ces geôles était horrible : couchées parmi les mortes et les mourantes qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions littéralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de condamnées pour les faire mourir, les curieux s’écartaient dans la crainte de la contagion. Moi, j’ai eu dans ces derniers temps une petite cellule à moi seule avec un escalier de quelques marches qui me permettait d’aller respirer sur la plate-forme, où je pouvais marcher un peu en rond, tantôt dans un sens et tantôt dans l’autre. On m’avait donné des vêtements propres et une nourriture presque suffisante. J’étais donc bien, et j’aurais dû moins souffrir. Eh bien, c’est le temps le plus rigoureux de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir plus s’oublier en s’occupant des autres ! Dans cet enfer de la prison commune, je parvenais à soulager quelques souffrances, à ranimer des courages par l’exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur par la part que j’y prenais. Toutes ces infortunées étaient mes amies,… des amies sans cesse renouvelées par le départ des unes et l’arrivée des autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient : « Au revoir dans l’autre vie ! » Et, comme ce pouvait être mon tour le lendemain, la mort ne semblait plus être un adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me suis aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais contempler le soir un petit espace du ciel fermé par le cercle de pierres qui m’entourait. Je voyais les étoiles et les nuages ; mais, le jour, j’entendais le cri des corbeaux attirés par l’odeur du sang, les clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable que fait le couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu ! mon Dieu ! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs !… Vivre ainsi préservée au milieu de cette tuerie perpétuelle m’a paru le pire des supplices.

HENRI. Pauvre Marie ! Et vous chantiez pour vous distraire ?

MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que, des autres cellules, des malheureux isolés comme moi m’entendraient peut-être et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. Je ne pouvais que cela pour eux…

CADIO. Vous m’avez fait du bien, à moi ! Je vous écoutais.

MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi ?

HENRI. Non… Il vous racontera à loisir comment il a vécu depuis le jour où vous vous êtes quittés à Saint-Christophe ; et moi qui vous avais vue là aussi, j’aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie !… À ce soir !…

CADIO. Je vais t’amener le cheval au bout du jardin. (Il sort.)

MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu’à la porte de l’enclos.

HENRI, sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie. Eh bien, il est charmant, ce jardin abandonné ; comme il est couvert et touffu ! Qu’est-ce que c’est que ces grandes feuilles qui poussent jusque sur les marches de la maison ?

MARIE. C’est de l’acanthe ; comme c’est beau ! et voilà des orties, des fraises, des œillets, des ronces… Oh ! que tout cela est nouveau pour moi ! Je ne croyais pas revoir jamais un brin d’herbe, et je vois des feuilles, des fleurs… Et ces grands horizons bleus, ce sont des bois ?… J’ai les yeux affaiblis, tout m’éblouit à présent ; il me semble que je nage dans un rayon de soleil comme ces mouches qui commencent à bourdonner. Comme elles chantent bien, n’est-ce pas ? Je ne chantais pas si bien que cela sur ma tourelle ! Pourvu qu’on ne me reprenne pas !… Ah ! j’ai peur ! Voyez ce que c’est que le bonheur, on devient lâche tout de suite.

HENRI. Oh ! vous, vous ne le serez jamais ! et moi, je suis heureux aussi, allez, de vous avoir conduite à bon port dans ce joli nid de verdure. Adieu, Marie ! non, au revoir ! Reposez-vous ; ce soir, nous causerons.


TROISIÈME TABLEAU

Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend en pente rapide vers le fond d’un étroit ravin. — À travers les branches d’un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en s’éloignant. — Paysage peu varié, mais frais et charmant. — Marie est assise sur un groupe de rochers à l’ombre du chêne avec plusieurs enfants autour d’elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle apprend à lire.




Scène PREMIÈRE. — MARIE, deux Enfants.


MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants ; je suis très-contente de vous. (Les enfants s’éloignent, il en reste deux.)

UNE PETITE FILLE. C’est drôle !… Dites donc, mamselle Marie, à quoi ça sert de savoir lire ? Maman dit que ça ne sert à rien.

UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être bon citoyen. C’est les chouans, qui ne savent pas lire !

LA PETITE FILLE. Maman n’est pas chouan, et elle ne sait pas non plus.

MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c’est ta maman, elle n’a pas besoin de savoir lire : elle n’a pas le temps, d’ailleurs ; mais toi, qui n’es la maman de personne, il faut apprendre à écrire les comptes de ton papa.

LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m’apprendras aussi à écrire ?

MARIE. Certainement.

LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas vrai ? Papa dit qu’à présent, c’est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les généraux, et tout !

MARIE. Oui, pourvu qu’on soit bien savant.

LE PETIT GARÇON. Et patriote ?

MARIE. Et patriote.

LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant ?…

MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon soldat, mais ni avocat ni général.

LA PETITE FILLE. Vous qu’êtes savante, vous êtes donc général aussi ?

MARIE. Je suis ta maîtresse d’école pour le moment, c’est-à-dire ton amie qui tâche de t’apprendre ce qu’elle sait, et ta couturière qui fait tes robes et celles de tes sœurs.

LA PETITE FILLE. Combien qu’on vous paye pour tout ça ?

MARIE. C’est moi qui paye comme ça l’amitié qu’on a pour moi.

LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l’amitié ?

MARIE. Oui, avec de l’amitié. Est-ce que tu ne m’aimes pas, toi ?

LA PETITE FILLE. Oh ! si !

MARIE. Eh bien, tu me payes.

LE PETIT GARÇON, d’un air capable. Ça n’est pas plus malin que ça, pardi ! Citoyenne,… je t’aime aussi moi !

MARIE, l’embrassant. Je l’espère bien ! autrement, tu serais ingrat.

LA PETITE FILLE. Qu’est-ce que c’est, ingrat ?

LE PETIT GARÇON. C’est d’être bossu, méchant, vilain et malpropre, v’là ce que c’est. Viens, que je te reconduise à la maison. On jouera un brin au bord de la mare, et puis j’irai chercher mon chevau pour le faire boire.

MARIE. Ah ! on dit un cheval, tu sais !

LE PETIT GARÇON. C’est vrai ! c’est vrai ! c’est les chouans qui disent : « Mon chevau ! »

(Il s’en va avec sa sœur. Marie se remet à coudre ; Henri sort du jardin et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion avant d’oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.)



Scène II. — MARIE, HENRI.


MARIE. Je vous ai entendu venir ! Il faut me pardonner si je ne quitte pas mon ouvrage : ces paysans sont si bons pour moi, que je suis vraiment heureuse ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez que j’achève ce petit bonnet ?

HENRI, qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d’enfant et le regardant. Qu’un homme doit être heureux quand il voit une femme chérie travailler comme cela pour la jolie tête dont il attend le premier regard, le premier sourire ! Être époux et père ! époux de la femme de son choix, père de beaux enfants qu’il lui voit élever avec intelligence et tendresse,… cela vaut bien la gloire ! À quoi songez-vous, Marie, quand vous faites ces habits d’enfants ?

MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage ! Quelles nouvelles apportez-vous ?

HENRI. Une bien bonne ! Vous êtes enfin libre et à couvert de toute persécution.

MARIE. Grâce à vous ?

HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise peut-être : après le départ de Carrier, votre nom avait été porté sur la liste des morts. Si le geôlier l’eût osé, il eût pu vous faire sortir. J’ai réussi à voir les registres et à savoir que votre évasion n’avait pas été et ne serait pas recherchée.

MARIE. Merci ! Et du général Hoche, que savez-vous ? Est-ce bien vrai, que lui aussi est sorti de prison ? La nouvelle d’hier n’est pas démentie aujourd’hui ?

HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même qu’il va recevoir le commandement en chef de notre armée de l’Ouest.

MARIE. Ah ! quel bonheur ! je vais peut-être enfin le connaître !

HENRI. Comment se fait-il que vous ne l’ayez jamais vu ?

MARIE. Je l’ai vu, mais je m’en souviens à peine. J’étais si jeune ! N’importe, je l’aime comme s’il était mon frère.

HENRI. Vous l’aimerez peut-être davantage encore quand vous le verrez.

MARIE. Je l’aimerai davantage, si son arrivée vous décide à ne pas quitter la Bretagne.

HENRI. Ne dites pas cela, Marie ! je ne suis que trop disposé à y rester, si vous l’exigiez…

MARIE. L’exiger !… Je ne puis, à moins que vous n’acceptiez l’avancement auquel vous avez droit depuis longtemps. Tant que vous avez eu à combattre vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face, j’ai compris et admiré ce fier scrupule ; mais votre oncle n’est plus ; Louise est mariée, elle me l’a écrit elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa tante, puisque M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l’idée de faire sa paix avec la République. La guerre de brigands qui se continue en Bretagne va bientôt cesser. D’ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises avec aucune des personnes qui vous sont chères ; je ne vois donc pas pourquoi vous voulez aller conquérir vos grades hors de France.

HENRI. Hélas ! ma chère Marie, vous vous nourrissez d’illusions. La Vendée n’est pas réellement pacifiée. Si les paysans, apaisés par des mesures de prudence et d’humanité, rentrent chez eux et reprennent leurs travaux, gare au jour où leurs moissons seront faites ! Ils seront facilement entraînés par ceux des localités où le passage des colonnes infernales n’a pas laissé de moissons à faire. D’ailleurs, les chefs ambitieux et inquiets n’ont pas renoncé à leurs espérances, et Charette ne se tient pas pour vaincu. Quelque parti que prenne Saint-Gueltas, soit d’imiter Charette en se tenant retranché dans sa province, soit de la quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, ce qui reste de ma famille est condamné à tomber dans nos mains un jour ou l’autre. Hoche fera peut-être, s’il vient ici, comme on l’espère, le miracle de ramener ces esprits avides d’émotions et dévorés d’orgueil ; mais, s’il échoue, si cette paix armée qui permet aux rebelles de se préparer à de nouvelles luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il faudra donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux pays qui sont pour moi le cœur de la patrie, et où je n’ai jamais donné un coup de sabre sans qu’il me semblât répandre mon propre sang ! J’obéirai à mon devoir demain comme hier, mais je ne veux pas d’autre récompense que le mérite d’avoir vaincu les révoltes de mon propre cœur. Cela se réglera entre Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier ce qu’il m’en a coûté et m’adjuger un prix proportionné à mon sacrifice !

MARIE, émue. Bien, bien ! Alors, il faut partir et rejoindre Kléber aux bords du Rhin, puisque votre colonel en a reçu l’ordre… L’a-t-il déjà reçu ?

HENRI. Marie !… nous partons demain ! une partie de mon régiment reste ici, et je pourrais choisir… mais… Ah ! je suis dans un grand trouble, ne le voyez-vous pas ? Vous ne voulez pas comprendre !

MARIE, troublée aussi. Je crois voir que l’amitié vous retiendrait ici… mais, alors, je ne dois pas accepter le sacrifice de votre légitime ambition.

HENRI. Mon ambition ! je n’en ai pas d’autre que celle de pouvoir offrir à une femme aimée une existence honorable,… et je n’en suis pas là ! Qui voudrait partager ma misère ?

MARIE, embarrassée. Voilà Cadio qui nous cherche.

HENRI, appelant, attentif et inquiet. Par ici. Cadio ! (À Marie.) Le croyez-vous en état de partir aussi, lui ?

MARIE, parlant vite pour changer de conversation. Mais… Oui ! Il se porte bien. Il s’exerce à manier les jeunes chevaux de la ferme. Il est intrépide et adroit, calme surtout, étrangement calme et studieux. Chaque jour marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui aurait deviné cette âme profonde et cette intelligence active sous cet habit de toile bise et sous cette physionomie ingénue ? Il a trouvé ici des livres, il ne les lit pas, il les boit ! Il parle peu, et on ne s’apercevrait pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète ne s’échappait en jets de flamme. Parfois, il me confond, je l’avoue, et je défends mal mes idées quand il les combat.

HENRI, soupçonneux. Il vous entraîne alors, et bientôt vous penserez comme lui !

MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose que nous fassions, il restera dans les partis extrêmes. Le voilà, annoncez-lui le départ.




Scène III. — Les Mêmes, CADIO.


CADIO. Le départ ?

HENRI. Oui, c’est pour demain.

CADIO, sans émotion. Décidément ? où allons-nous ?

HENRI. À Maëstricht pour commencer.

CADIO. Non !

HENRI. Comment, non ? Je te jure que si.

CADIO. Je n’y vais pas.

HENRI. Tu ne veux plus servir ?

CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais ; mais tu peux tout auprès de ton colonel : dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C’est en Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C’est là seulement que je serai bon à quelque chose, et que j’aurai un rapide avancement.

MARIE, à Henri. Vous saurez qu’il pense à cet égard tout le contraire de ce que vous pensez. Il brûle de tuer ses chers concitoyens.

HENRI. Et d’en être récompensé ? Chacun son goût !

CADIO. Oh ! moi, je n’ai ni pays ni famille. Ma patrie, c’est l’armée à présent, et ma destinée, c’est de détruire ceux qui ont une patrie et qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de nous. Je les connais, je sais ce qu’ils veulent et comment ils se battent. Je serai aussi fin qu’eux, — et aussi implacable !

MARIE, bas, à Henri. Vous voyez ! nous ne le changerons pas.

HENRI, à Cadio. Alors, tu veux attendre l’arrivée du général Hoche ?

CADIO. Oui ; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible ?

HENRI. Puisque tu désires me quitter…

CADIO. Il faut que cela soit.

HENRI. Je croyais à ton amitié !

CADIO. Si tu en doutes, c’est différent ! Je te suis.

HENRI. Je n’ai pas le droit de t’imposer le sacrifice de tes rêves,… de ta destinée, comme tu dis !

CADIO. Si fait, tu as le droit. L’exiges-tu ?

HENRI. Non ; mais je pense que tu vas rejoindre le détachement qui reste au dépôt ?

CADIO. À Nantes ? Certainement ! Il faut bien que je m’habitue à la discipline. Ce doit être le plus difficile. Tu pars dans une heure ?

HENRI. Oui.

CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.




Scène IV. — Les Mêmes, hors CADIO.


HENRI. Marie ! Cadio ne veut pas s’éloigner de vous. C’est pour vous qu’il reste en Bretagne.

MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C’est son idée fixe.

HENRI. Il vous l’a dit ?

MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.

HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n’est pas facile à tuer.

MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige pourtant, vous ne lui en sauriez pas mauvais gré ?

HENRI. Son dévouement pour qui ?

MARIE. Mais… pour vous, j’imagine !

HENRI. Ah ça ! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas ?

MARIE. N’avez-vous pas aimé Louise ?

HENRI. Je l’ai mal aimée probablement, puisque, à supposer qu’elle redevînt libre et que la paix fût faite, je ne me sentirais pas de force à épouser la veuve de M. Saint-Gueltas !

MARIE. Vous en êtes bien sûr ? Je ne vous crois pas !

HENRI. Vous allez me croire : Louise m’était chère, mais comme sœur et parente bien plus que comme fiancée. Je ne m’en rendais peut-être pas bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un besoin de domination qui ne pouvaient être satisfaits ou domptés que par un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus désintéressés et plus tendres qu’elle dédaignait. Il est tout simple qu’elle m’ait préféré le partisan farouche et insinuant qui sait, dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination par des actes d’autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis battu contre lui sans le voir ; j’ignore si son royalisme est sincère, je ne le juge pas comme homme politique ; je sais seulement qu’il a séduit beaucoup de femmes, qu’il a inspiré beaucoup d’amour et de haine, et que celles qui l’ont aimé ont l’âme à jamais flétrie ou désenchantée. Pour succéder à un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler. J’ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même et d’inspirer l’estime avant d’éveiller la passion ! Dites donc à notre ami Cadio de pardonner à Louise et de ne pas chercher à me venger d’elle sur la personne de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l’un que de l’amour de l’autre. C’est un amour et une gloire qui se ressemblent, car la folie en est le point de départ et la vengeance en est le but. Dites encore à Cadio…

MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il n’aura pas le loisir de revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le revois jamais.

HENRI. Vous croyez qu’il veut être soldat ? Je ne le crois plus, moi.

MARIE. Que croyez-vous donc ?

HENRI. Je crois qu’il vous aime.

MARIE. Vous vous trompez absolument : cela n’est pas.

HENRI, agité. Qu’en savez-vous ? Vous n’en savez rien !

MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète indépendance. Nous n’avons pas plus de fortune et d’aïeux l’un que l’autre. Une grande estime réciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les soins échangés dans ces derniers temps, nous ont donné le droit de nous parler sans détour. S’il m’eût aimée, je crois qu’il me l’eût dit avec la certitude de ne pas m’offenser et de ne pas perdre mon amitié : il m’a dit, au contraire, qu’il ne voulait ni connaître l’amour ni engager sa vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte.

HENRI. Alors… s’il vous eût aimée, vous ne l’auriez pas repoussé ?

MARIE. Je lui aurais dit : « Restons frère et sœur. »

HENRI. Voilà tout ?

MARIE. Voilà tout.

HENRI. Pourquoi, cela ?

MARIE. Comment, pourquoi ?

HENRI. Oui, pourquoi ? Il n’est pas encore l’homme qu’il doit être ; mais l’inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d’associer votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble trahir une naissance mystérieuse…

MARIE, souriant. Ah ! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui ! Vous croyez que, s’il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre caste, c’est qu’une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines !

HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant. S’il n’est qu’un paysan, peu importe d’ailleurs ; il y a de jeunes Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes que baigne l’Océan terrible et splendide produisent des types horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous confond, c’est vous qui le dites ; son cœur est grand aussi, je lui rends justice, j’en sais quelque chose !… Enfin…

MARIE. Enfin vous voulez que je l’aime ?

HENRI, agité. Moi ?… Eh bien, voyons, supposons que je le désire !…

MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.

HENRI, lui prenant la main. Vous ne voulez pas me dire pourquoi ?

MARIE, rougissant et retirant sa main. Non.

HENRI. C’est un autre que vous aimez ?

MARIE, essayant d’être gaie. Je ne suis pas forcée de vous répondre, n’est-ce pas ?

HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes ! Marie, chère Marie ! est-ce qu’il ne vous aime pas, celui que vous préférez ?

MARIE, se levant. Je ne sais pas… Je ne crois pas… c’est-à-dire je ne veux pas ! Je n’ai ni le temps ni le droit de vouloir être aimée. Il faut combattre la misère par un travail assidu et se tenir prêt à tout sacrifier dans ce temps de malheur… Le moyen de rendre quelqu’un heureux et d’élever une famille quand on a tant de peine à traverser la vie avec dignité pour son propre compte ? Les gens sans cœur et sans conscience s’étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain. — Moi, je ne saurais, je suis restée femme par le respect de moi-même. Je ne comprendrais l’affection qu’avec la durée, et la maternité qu’avec la sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, c’est-à-dire traîner leur grossesse ou leurs nourrissons à travers la bataille et la déroute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel l’insouciant, l’égoïste amour qui les avait créés ! — Vous voyez ! je ne vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille ; c’est qu’on n’a plus, hélas ! la coquetterie de la pudeur. Il n’y a plus de jeunesse, plus de douce innocence : les grâces ont pris la cuirasse de Minerve. Il faut renoncer à tout ce qui faisait l’ornement et le charme de la vie, et se résigner à n’être qu’une sœur de charité dans ce grand hôpital d’âmes meurtries ou égarées qui est la société présente !

HENRI. Vous avez raison, Marie ! Il faut rester l’héroïne de dévouement, la sainte que vous êtes ; mais tout ceci ne peut durer qu’un temps limité, tout se ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France. La guerre ardente va y ramener la paix durable. L’homme ne peut pas s’habituer à vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an ou deux peut-être, ce qui est impossible aujourd’hui sera facile. Déjà nous avons la victoire éclatante au dehors, le patriotisme doit triompher au dedans. Douter de cela, c’est douter de la grandeur de la patrie, et vous et moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous n’en avons jamais douté. L’avenir nous tiendra-t-il compte de l’effort suprême qu’il nous a fallu faire pour garder la foi ? N’importe, gardons-la passionnément, et croyons à l’amour comme à la couronne qui nous est due. — Eh bien, nous attendrons… Pour moi, la confiance m’est revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrachée à la prison… Ah ! j’ai passé ici des heures bien douces ! J’y ai souffert aussi, car, à mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais bien qu’une transformation rapide se faisait dans votre âme. Vous aviez de soudaines rougeurs, d’involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou brisée par l’émotion. « Elle aime, me disais-je, et ce ne peut être que moi ou Cadio !… Comment le savoir ? oserai-je jamais l’interroger ? Elle sera sincère et d’une loyauté inébranlable ; sa réponse sera l’arrêt de mon désespoir ou l’essor de mon bonheur… J’aime mieux douter encore… » Et j’aurais encore attendu ; mais je pars demain, Marie !

MARIE, éperdue. Ne partez pas !

HENRI, à ses pieds. Non, je resterai si tu m’aimes !

MARIE, pleurant. Ah ! je suis folle, et nous sommes des enfants ! Il faut que vous partiez, c’est l’honneur qui le commande, c’est le devoir. Il n’y aura peut-être plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours menacées et vos frères se battent. Si je vous empêchais d’y courir, vous souffririez bien vite, et vous me reprocheriez bientôt d’avoir entravé votre carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacré qui est entre nous, l’amour de la patrie, serait relâché et terni par ma faiblesse. Allez, Henri, allez. — Je ne vous reverrai peut-être jamais ! Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort ! Vous emportez mon cœur et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous pleurer éternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir à un autre !

HENRI. Merci, Marie, je t’adore ! Tu es grande comme la vertu, tu es pour moi l’âme de la France, l’ange de la Révolution ! Oui, le devoir, — non pas avant l’amour, mais à cause de l’amour ! Je t’appartiens, Marie, et, si tu me disais d’être lâche, je le serais peut-être ; mais je sens qu’avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumière. Il n’est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m’élèverai au-dessus de la nature, je ferai des prodiges de dévouement, j’aurai la vie la plus pure et la meilleure conscience, je n’aimerai que toi seule. Le serment que tu me fais, je veux te le faire ; je jure de rapporter à tes pieds un cœur sans défaillance et un amour sans souillure.

MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon ! que nous sommes heureux !

HENRI. Oui, nous sommes heureux ! un calme divin descend en nous… Ah ! regarde, la nature s’illumine et rayonne ; toutes les splendeurs du ciel se déroulent dans ces nuages d’or qui courent sur nos têtes. Les bois exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mélodies célestes. C’est la première fois que la campagne est ainsi, n’est-ce pas ? Tout était mort, ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang, — le sel des pleurs l’avait stérilisée, — ou, si elle verdissait et fleurissait encore, nous n’en savions rien. Nous n’avions pas le temps de la regarder, ou nous n’étions plus assez purs pour la comprendre. Aujourd’hui, tout s’est ranimé en nous et autour de nous ; aujourd’hui, c’est fête, c’est l’été, c’est la vie ! c’est le règne éternel de la beauté salué par toutes les créatures. Ah ! oui, nous sommes heureux, et ce moment résume des siècles de repos et de délices ; c’est un rêve du ciel qui rachète des années de douleur et de fatigue !

MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où tout ce que l’on a souffert, tout ce que l’on doit souffrir encore n’est plus rien. C’est comme un compte à part dont on s’occupera quand on y sera forcé. En attendant, on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh ! que c’est bon et beau de s’estimer l’un l’autre jusqu’à l’adoration ! Qu’importe après cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou nous tuent ? Ce n’est pas leur faute s’ils ne comprennent pas l’innocence ! Ils seront bien assez punis, puisqu’ils ne connaîtront pas les joies divines que savourent les cœurs purs. — Je me souviens en ce moment d’un homme qui trouvait dans son désespoir la force de braver le ciel… Il osait dire que la mort n’était douce qu’à celui qui avait satisfait ses passions. Il mentait, n’est-ce pas ? la mort n’est douce qu’à celui qui les a vaincues pour faire de son âme le sanctuaire d’un grand amour ?

HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans cœur qui s’arrogent l’impunité parce qu’ils savent braver la mort ! Moi, je sens qu’on peut la bénir quand on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, dans la grande patrie qui réunira tous les justes, l’être qu’on a chéri uniquement et saintement respecté sur la terre !

MARIE, tressaillant. Voilà Cadio prêt à partir. Il vous attend.

HENRI. Déjà, mon Dieu !

MARIE. Henri, chaque moment qui va s’écouler, chaque pas que vous allez faire nous rapprochera du bonheur, et mériter le bonheur, c’est le posséder déjà.

HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse ! je vais vivre du souvenir de cette heure enchantée ! — Adieu, Marie ! laisse-moi baiser l’écorce de cet arbre qui a entendu nos serments et abrité notre joie ; je voudrais remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes les fleurs de ce lieu charmant pour t’y faire retrouver partout la trace de mes lèvres et les parfums d’un amour digne de toi !



SEPTIÈME PARTIE



PREMIER TABLEAU

12 septembre 1794. — Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une crête rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.




Scène PREMIÈRE. — SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait partie de l’appartement de Louise et de sa tante.

(Louise est assise dans l’embrasure d’une fenêtre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.)


SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez pas à vous habiller ?

LOUISE, sortant comme d’un rêve. Ah ! pardon… j’oubliais… Est-ce que l’heure est venue ? le prêtre est arrivé ?

SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu’à dix heures, et il fait à peine nuit. Vous avez encore le temps de réfléchir et de prier, si le cœur vous en dit ; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon et de vous distraire ? Il y a déjà nombreuse compagnie.

LOUISE, préoccupée. Ah ! vraiment ! Qui donc ?

SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanchées à l’ancienne mode : vous allez y voir reparaître la poudre et les paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On joue, on rit, on boit… un peu trop peut-être ! Enfin, puisque la Convention nous fait ces loisirs, il n’y a pas grand mal à en profiter.

LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu’au moment de me rendre à l’église.

SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à cette fenêtre, pour paraître pâle et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait traîner à l’autel ?

LOUISE. Que vous font mes larmes ? Est-ce que vous avez le temps de vous en occuper ?

SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voilà roucoulant près de vous, tandis que les plus graves intérêts se débattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre connaissance nous sont arrivés mystérieusement d’Angleterre de la part des princes : c’est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de Raboisson, avec un ancien aumônier de l’ancienne grande armée, celui qu’on appelait M. Sapience. Voyons ! cela ne vous intéresse pas ? Vous ne voulez pas suivre l’exemple des femmes d’esprit et de courage qui servent maintenant d’intermédiaires à nos combinaisons politiques ? Vous avez tort !

LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prétexte et la galanterie un but ?

SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c’est la galanterie qui est le moyen et la politique le but, par conséquent l’absolution. Vous vous obstinez dans des principes farouches qui ne mènent à rien d’utile, ma chère amie !

LOUISE. Hélas ! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu’il vous faudrait et que vous aviez rêvée.

SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c’est vous qui vous en faites. Vous sentez bien que cette austérité n’est pas trop de saison dans la circonstance. Allons ! il faut vous en départir un peu. Votre parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habillée à la romaine ou à la grecque. C’est un peu révolutionnaire, un peu décolleté, cela scandalise ; mais c’est charmant.

LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse ?

SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça ?

LOUISE. On me l’a dit.

SAINT-GUELTAS. On s’est moqué de vous, ma chère ! Mais supposons que j’aie été, comme on le prétend, comblé des faveurs de toutes les jolies femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et d’inquiétude ?

LOUISE. C’est un sujet d’humiliation.

SAINT-GUELTAS. Ah ! permettez ! Si m’appartenir est une honte, vous avez raison : rougissez et baissez les yeux, ma belle maîtresse !… Mais, si, comme vous l’avez pensé dans une heure d’enthousiasme, c’est une gloire de détrôner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un triomphe. Est-ce que je ne m’y prête pas courtoisement en vous jurant fidélité par-devant le prêtre ?

LOUISE. Ah ! vous regrettez votre parole ; vous ne m’aimez déjà plus !

SAINT-GUELTAS. M’aimez-vous réellement, vous qui êtes si injuste ? Si je ne vous aimais plus, je vous aurais laissée mourir, comme vous y étiez décidée. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous l’emportez ; je me soumets, au risque d’être moins fier et moins heureux que je ne l’étais en vous chérissant librement et en me croyant aimé pour moi-même. Je me trompais, hélas ! vous mettiez votre réputation au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la passion, c’était le mariage ! Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j’appelais, moi, votre grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas ; mais je fais votre volonté. Pourquoi n’êtes-vous pas fière et joyeuse ?

LOUISE. Saint-Gueltas, j’ai la mort dans l’âme, et vos paroles répondent avec une cruelle franchise à mes terreurs ! Vous allez me haïr, vous me haïssez déjà ! N’importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d’un être qui m’est déjà plus cher que moi-même. Qu’il vive, et que je meure après ! Il ne maudira pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas donner le jour à un bâtard ! Eh bien, vous pâlissez ?

SAINT-GUELTAS, effrayé. Louise, que dites-vous ? Est-ce vrai, mon Dieu, ce que vous dites-la ? Vous croyez… ?

LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu’au sortir de l’église, pour vous récompenser d’avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise : Épargnez-moi ! ayez pitié de votre enfant !

SAINT-GUELTAS, à ses genoux, avec effort. Pardon, Louise, pardon ! Je t’adore et je te bénis ! oublie que j’ai douté de ton amour, et ne vois que l’excès du mien dans ce doute injuste ! Allons, reprends courage, ma pauvre amie, essuie tes larmes ; voilà ta tante qui vient t’habiller… (Roxane est entrée par la porte de gauche en grande toilette.) Venez, chère belle-tante ! vous êtes splendide ! faites que Louise soit adorable ; arrangez-la, dites-lui d’être confiante ! Je suis heureux, je l’aime de toute mon âme ! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.)




Scène II. — ROXANE, LOUISE.


LOUISE, à part, désespérée. Il ment !

ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, puisque voilà nos petites querelles finies.

LOUISE. Nos petites querelles ! Ah ! chère tante, que vous comprenez peu ce qui se passe entre nous !

ROXANE. Si fait, si fait ! je sais tout…

LOUISE, effrayée. Vous savez ?…

ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah ! il faut savoir pardonner le passé. C’est une personne qui a fait parler d’elle, mais c’est une maîtresse femme, qui rend de grands services à notre cause et qui est l’âme de tous les complots. Il faut lui faire bon visage et ne pas croire… Bah ! Saint-Gueltas est galant, il en conte à toutes les femmes sans que cela tire à conséquence. Si j’avais voulu me persuader qu’il voulait m’entraîner à quelque sottise, il n’eût tenu qu’à moi, car il dit parfois des choses ;… mais il faut rire de cela ! Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi ?

LOUISE, qui l’écoute à peine. Non, ma tante.

ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es très-pâle et toute défaite depuis quelques jours ? Mets un peu de fard, crois-moi ; c’est très-nécessaire à tout âge. — Je vais sonner ta femme de chambre.

LOUISE, la retenant. Pas encore ! je me sens mal. Laissez-moi respirer, on étouffe ici ! (Elle ouvre la porte vitrée, qui donne sur le balcon.)

ROXANE. Moi, je trouve qu’on y gèle en plein été avec ce vent du nord. Ah ! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise ! Ce château est un navire échoué sur un écueil ; c’est pour cela qu’il ne faut pas empêcher le marquis d’y recevoir joyeuse compagnie. C’est un peu mêlé, j’ai donné un coup d’œil au salon tout à l’heure, il y a de tout ; mais, en temps d’insurrection, il faut tolérer bien des choses. — Tu ne m’écoutes pas ?

LOUISE. Si fait ! vous disiez que l’endroit est triste ? Il est effrayant !

ROXANE. Oh ! effrayant ! ne parle pas de ça ! Il y revient certainement !… Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaieté ; mais, la nuit dernière… Ah ! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.

LOUISE. Peur ? — Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi !

ROXANE. Tu es bien heureuse de n’en avoir jamais vu ! moi… Mais je ferai aussi bien de garder ça pour moi.

LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n’y crois pas.

ROXANE. Comme tu voudras ; mais je ne manque pas de courage et je ne suis pas visionnaire. J’ai vu l’autre nuit la femme blanche, passer sur ce balcon au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des yeux égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait ;… c’était affreux ! un vrai cri de mouette dans la tempête ! Un petit démon à tête de singe marchait derrière elle, tenant sa robe déguenillée… Mais tu ne vois pas ces choses-là, toi… Quand on rêve d’amour et de bonheur… Où vas-tu ?

LOUISE, qui se dirige vers sa chambre. Je vais m’habiller, il est temps.

ROXANE. Sonne donc la Korigane ! il n’y a pas de lumière, et on ne voit pas ce qu’on fait.

LOUISE. Elle est là, je l’entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas dans l’autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri d’épouvante, et reste immobile sur le seuil.)

ROXANE. Qu’est-ce que tu as ?

LOUISE, rentrant et fermant la porte brusquement. Rien probablement ! une vision, un rêve ! C’était horrible. (Elle se laisse tomber sur un siége.)

ROXANE. Horrible, quoi ? La dame blanche ? tu l’as vue ?

LOUISE. Un spectre livide, repoussant,… avec mon voile et ma couronne de mariée sur des cheveux gris et sur des haillons sordides, l’épouvante, la mort ! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine de squelette ! Et cela grimaçait en riant devant la glace. — Ah ! cette hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-être. Ce spectre, c’est ma propre image, c’est le fantôme de ce que je serai pour avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas !

ROXANE, tremblante. Louise, voyons, tu as eu peur, c’est ma faute, c’est parce que je t’ai parlé de la dame blanche ! C’est la Korigane qui est là, je parie, et qui a eu la fantaisie d’essayer ta toilette. Elle est si hardie et si fantasque !

LOUISE. Oui ! cela doit être ; je veux m’en assurer.

(Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.)

LOUISE. Ah ! je n’avais pas tout vu ! Il y a un enfant mort étendu sur le sofa ! Non, il se lève, mais c’est un cadavre qui marche ! Il paraît insensé comme sa mère… et il ressemble à… Oui, c’est cela ! La vision se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant mourant ou idiot, ce sera le mien !

ROXANE, se cachant la figure. Ton enfant ? quel enfant ? qu’est-ce que tu dis ? Ah ! tu es malade, tu rêves…

LOUISE. Voyez vous-même ! Si vous ne voyez rien, c’est que je suis folle en effet ! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de décrire s’avancent en se tenant par la main et en riant d’une manière fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitrée qui donne sur le balcon. Louise s’évanouit. Roxane se pend à la sonnette en criant au secours.)



Scène III. — Les Mêmes, LA KORIGANE, qui a tardé à venir et qui entre par la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée vêtue d’un riche costume breton.


ROXANE. Ah ! j’en étais bien sûre, que c’était toi… Sotte que tu es, tu nous as fait une peur…

LA KORIGANE. Oui, oui, c’était moi, mademoiselle Louise ! Remettez-vous. C’était moi !…

LOUISE, égarée. Toi ?… Mais l’enfant…

ROXANE. Il y avait un enfant ? tu es sûre ? Je n’ai rien vu, moi ; j’ai fermé les yeux.

LA KORIGANE, à Louise. C’est des rêves que vous avez. Ah ! vous avez peur ici… Vous ne vous y plaisez pas !

LOUISE. Où est ma toilette de mariée ?

LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en ordre ; mais, croyez-moi, remettez le mariage à un autre jour, vous n’êtes pas bien.

LOUISE. C’est impossible, ma pauvre fille !

LA KORIGANE, se mettant à ses genoux. Mademoiselle Louise… vous n’avez pas de confiance en moi, je sais bien !

LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela ?

LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous ! Vous me croyez méchante ?

LOUISE. Je ne sais plus ; tu me montres tant d’attachement, tu es si dévouée !… Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer !

LA KORIGANE. Ah ! tenez, quand vous me parlez comme ça, je me sens capable de tout pour vous servir. Vous êtes malheureuse… Je le suis plus que vous, allez !

LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse ?

LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas ! Mais répondez-moi, vous voulez épouser le maître absolument ?

LOUISE. Il le faut.

LA KORIGANE. Et si c’était la fin de son amour, à lui ? Tout ce qui lui est commandé, il le déteste !

LOUISE, avec énergie. N’importe, il le faut ! Viens m’habiller. (Elle sort avec la Korigane.)




Scène IV. — SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.


ROXANE, troublée. Quel plaisir de vous revoir, cher baron !

RABOISSON, lui baisant la main. Vous me dites cela d’un air bouleversé ; qu’y a-t-il ?

SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle ? encore à sa toilette ?

ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (À Raboisson.) Elle sera joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.)

RABOISSON. Elle a l’œil effaré, la belle tante ! Serait-elle jalouse du bonheur de sa nièce ?

SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.

RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout ! Tes amours sont traversées de quelque gros nuage.

SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse… Elle me reprochera toujours de lui avoir caché la mort de son père pour l’amener ici.

RABOISSON. Elle a raison !

SAINT-GUELTAS, avec impatience. Enfin tu exiges ce mariage ? c’est ton idée fixe ?

RABOISSON. C’est mon ultimatum. N’as-tu donc pas compris mes lettres de Londres ? Ce n’est pas seulement par un sentiment de délicatesse envers la famille de Sauvières que j’insiste, il y va de ton avenir.

SAINT-GUELTAS, inquiet. Parle plus bas ; elles sont là…

RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L’envoyé de Londres que je t’amène est un dévot rigide : une fille de grande maison, comme Louise, séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur des princes un obstacle invincible.

SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des cagots et des vieilles femmes ? Parbleu ! il sied bien à l’un, qui n’est pas plus croyant que nous, à l’autre, qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire à ce point les renchéris ! Ils me préfèrent M. de Charette, qui, pour son compte…

RABOISSON. Laissons Charette en repos, c’est un utile serviteur ; mais tu peux l’emporter sur lui précisément en évitant les scandales qu’on lui reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l’abbé Sapience, qui approche sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvières à l’autel.

SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès ? Je serai le chef suprême et absolu de l’insurrection ?

RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j’ai foi au succès.

SAINT-GUELTAS. Allons, c’est décidé ! (À la Korigane, qui entre.) Ces dames sont prêtes ?

LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (Bas.) Moi, j’ai à te parler. Vite ! (Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.)

SAINT-GUELTAS. Qu’est-ce qu’il y a ?

LA KORIGANE. Un grand malheur ! Retarde ton mariage.

SAINT-GUELTAS. Impossible !

LA KORIGANE. La folle est ici.

SAINT-GUELTAS, se tordant les mains. La folle ? elle est vivante ? Et l’enfant ?…

LA KORIGANE. L’enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait cachés, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés dans le guettoir ; mais…

SAINT-GUELTAS. Est-ce qu’ils parlent ? est-ce qu’ils se souviennent ?

LA KORIGANE. L’enfant, non ; mais la mère se reconnaît. Elle s’échappe, elle rôde, elle est entrée là tout à l’heure…

SAINT-GUELTAS. Louise l’a vue ?

LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n’a pas compris…

SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi !… Ah ! c’est trop de malheur aussi !


DEUXIÈME TABLEAU

Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.



Scène UNIQUE. — LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON, l’Émissaire des Princes, L’ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde embrasure d’une croisée pendant que les autres invités causent avec animation dans le salon et la salle des gardes contiguë. — À la fin, SAINT-GUELTAS et LOUISE.


LA COMTESSE, à Raboisson. Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon cher ! un homme marié n’est plus que la moitié d’un chef et le quart d’un conspirateur.

RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes ; qu’il perde les trois quarts de son énergie, il lui en restera plus qu’à tout autre. D’ailleurs, est-ce qu’il n’en a pas dépensé avec les belles bien plus qu’il ne s’en dépense dans le mariage ?

LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n’a eu que du plaisir, et cela entretient l’énergie. Dans le mariage, il n’y a que des peines, il est payé pour le savoir !

L’ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant fort bien née, m’a-t-on dit ?

RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible d’esprit.

LA COMTESSE. Bah ! elle n’est pas la seule qui lui ait donné un enfant idiot ! C’est une particularité assez plaisante dans la vie de Saint-Gueltas : tous ses bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou affectés d’un vice du sang. On n’a jamais pu en élever un seul.

RABOISSON, d’un air ingénu. À propos d’enfants, monsieur votre fils se porte bien ?

LA COMTESSE, d’un air dégagé. On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous me payerez cela.

L’ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf ?

RABOISSON. Depuis deux ans.

L’ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu’on n’en sait rien.

RABOISSON. Pardon, monsieur l’abbé, personne n’ignore que la marquise était avec son fils au château de Morande quand les républicains l’ont surpris et brûlé.

L’ABBÉ. Je sais que la mère et l’enfant ont disparu à ce moment-là ; mais j’imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort ?

RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer le nouveau mariage. Vous pensez bien qu’il s’est mis en règle.

L’ABBÉ. S’il avait négligé ce soin, il faudrait l’avertir si vous souhaitez que le mariage soit valide !

LA COMTESSE, bas, à Raboisson. Est-ce qu’il y a quelque doute à cet égard ?

RABOISSON. Aucun que je sache ; mais l’abbé est vendu à M. de Charette, et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprès de l’émissaire des princes. Il faudrait empêcher cela.

LA COMTESSE. Je m’en charge.

RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions.

LA COMTESSE. Les beaux yeux d’un évêché seront plus puissants encore. Mon oncle le cardinal ratifiera mes promesses. Quant au mariage de Saint-Gueltas, je le blâme absolument ; mais, s’il le faut pour qu’on lui rende justice…

RABOISSON. Il le faut, je vous jure.

LA COMTESSE. Alors, c’est que mademoiselle de Sauvières… (Elle rit.)

RABOISSON. Non ; mais je ne veux pas que pareille chose lui arrive.

LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu’elle ait passé un an près de lui, courant par monts et par vaux, et vivant ensuite sous son toit, sans que sa vertu ait reçu quelque atteinte.

RABOISSON. Sa tante ne l’a pas quittée.

LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures qu’elle passe à épiler ses cheveux blancs et à plâtrer sa figure.

RABOISSON. Voyons, n’abusez pas de vos avantages contre les autres femmes. Vieilles ou jeunes, toutes disparaissent comme de pâles étoiles dans le rayonnement de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous dirai pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa jeune compagne. Il suffit qu’on vous regarde pour être pris ou repris de la belle manière ; mais conduisez-vous comme une grande reine des cœurs que vous êtes. Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout de vos flèches. Si le comte de Roseray eût voulu avoir l’esprit de mourir à temps, certes vous étiez la seule femme digne de seconder le futur lieutenant général ; mais il s’obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle de Sauvières est une personne si romanesque, pour ne pas dire si niaise dans ses opinions, que vous saurez diriger le marquis sans qu’elle s’en aperçoive. Elle déteste les Anglais et n’aime guère les émigrés ; vous vaincrez aisément les préjugés qu’elle pourrait entretenir dans l’esprit de son mari.

LA COMTESSE. Allons, je vois qu’en qualité d’émigré vous-même, vous avez besoin de moi. Je serai bonne femme, je vous le promets ! (Entre Saint-Gueltas, tenant Louise par la main. Elle est vêtue en mariée. Roxane les suit.)

SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous présenter celle qui sera dans un quart d’heure la marquise de la Rochebrûlée. (Il la conduit d’abord à la comtesse, qui lui tend la main ; Louise lui donne la sienne avec effroi. Saint-Gueltas s’adressant aux hommes qui se rapprochent de lui.) Messieurs, souffrez que je vous présente à ma fiancée.

LA COMTESSE, à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à Louise l’émissaire des princes et ceux des autres invités qu’elle ne connaît point. Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré. Voyez, à l’épaule, c’est de mauvais présage en temps de guerre !

RABOISSON. Bah ! c’est la fille de chambre en lui mettant les épingles ; mieux vaut qu’elle ne s’en aperçoive pas.

LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à déranger les longs plis qui cachent sa taille !

RABOISSON. Méchante que vous êtes !

SAINT-GUELTAS. Tout est prêt ; rendons-nous à la chapelle. (Il invite l’émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter la sienne à la comtesse, comme à la personne la plus considérable de la réunion.)

LA COMTESSE, bas. Ah ! vous me faites les grands honneurs, infidèle ? C’est pour me consoler !

SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis éperdu d’amour pour vous depuis ce soir.

LA COMTESSE. Alors, vous ne m’aviez pas encore aimée ?

SAINT-GUELTAS. Ma foi, non ; je commence !

LA COMTESSE. Ce n’est pas vrai, mais c’est aimable. J’ai à vous parler après la cérémonie.


TROISIÈME TABLEAU

Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en rampe la falaise à pic jusqu’à une petite construction soudée à son flanc.




Scène UNIQUE. — LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant.


TIREFEUILLE, montrant la construction. Pas possible de les laisser dans ce guettoir. La porte ne tient plus ; ils s’échapperont encore. Il faudrait les embarquer tout de suite.

LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.

TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire cette nuit à Noirmoutier.

LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. (Tirefeuille monte l’escalier. La Korigane le descend jusqu’au guettoir.) Ce qu’il faudrait faire, il le désire. S’il ne le veut pas… Pourquoi ne le voudrait-il pas ? Il m’a déjà commandé le mal, et plus j’en faisais, plus il avait d’estime pour mon courage. Il sera content après. Il est perdu sans cela. La folle parle plus qu’il ne pense. Voilà les cloches qui annoncent la fin. Il est marié. Si je ne me dévoue pas pour lui, il est déshonoré, conspué, abandonné de tout le monde… Allons ! que le crime retombe sur ma vie et le péché sur mon âme ! (Elle va ouvrir la cellule.) Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener.

LA FOLLE, sortant ; l’enfant la suit. Ah ! oui ! le bal, le bal des noces !… Je veux aller au bal ! C’est moi la mariée !

LA KORIGANE, lui montrant le pied du rocher que longe une étroite bande de sable. Par là. Descendez !

LA FOLLE, voulant monter l’escalier. Non, par ici !

LA KORIGANE, l’arrêtant. Je vous dis que non. Par ici, les portes sont fermées. Voilà votre chemin.

LA FOLLE, qui descend. Il y a de l’eau… la marée monte.

LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez ! elle descend !

LA FOLLE. C’est bien vrai ? Je ne sais plus, moi !

LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.

LA FOLLE. Allons, allons !

LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.

LA FOLLE. Quel fils ? Ah ! oui ! (Elle le tire par le bras ; l’enfant a peur et résiste.)

LA KORIGANE, à l’enfant. Allez donc, ou votre mère va vous laisser tout seul.

LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant ! Eh bien, reste, adieu !

L’ENFANT. Maman, maman !

LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai ! (Elle le prend dans ses bras et disparaît en courant le long de la falaise.)

LA KORIGANE, qui a descendu derrière eux. Comme ça, tout ira bien, sans que je m’en mêle, — la marée monte !… S’ils ne reviennent pas dans cinq minutes… Comme le flot va lentement !… non, le voilà qui remplit le sentier ; il me gagne… Je vais remonter les marches en comptant… Encore une de couverte, une autre… En voilà cinq, en voilà dix ; dix marches, c’est dix pieds. — Ah ! qu’est-ce que j’entends ? un cri, bien sûr ! — C’est le petit qui dit le seul mot qu’il sache, maman ! Va, pauvre malheureux, c’est elle qui te mène, ce n’est pas moi !… Qu’est-ce que je vois de blanc là-bas ? Elle surnage ? Non, c’est une lame… et ce n’est plus rien… Tout est dit, le brouillard et l’eau ont tout fait ; ils ne parleront pas… Je vais remonter auprès de la mariée… l’arranger pour le bal… Mais qu’est-ce que j’ai, donc ? je ne peux pas marcher. Suis-je bête ! j’en ai bien vu d’autres et j’ai bien fait pire ! — Mais, si le maître était fâché, s’il regrettait l’enfant ? — Bah ! ce n’est pas son fils !… D’ailleurs, je lui ai pardonné la mort de Cadio, moi ! il faudra bien qu’il me pardonne… Cadio ! si sa pauvre âme voyait ce que je viens de faire !… Ah ! j’ai peur ! (Elle veut remonter l’escalier et s’arrête hallucinée.) Il est là, je le vois ! Laisse-moi passer, Cadio ! le flot monte toujours… Tu ne veux pas ? tu me parles ? qu’est-ce que tu dis ?… Je périrai comme j’ai fait périr ? Il me pousse… je tombe ! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c’était un rêve ! ce n’est pas lui, ce n’est rien ! Est-ce que je deviens folle aussi, moi ? (Elle remonte l’escalier en courant.)



HUITIÈME PARTIE

Juillet 1795. — Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique. — Une heure du matin.



Scène PREMIÈRE. — REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont une porte donne sur la cuisine, l’autre sur une chambre à coucher, une autre, avec guichet, sur un escalier extérieur qui descend à une petite place.


JAVOTTE. Ah ! vous voilà, ce n’est pas malheureux !

REBEC. Mauvaise nuit, Javotte ! un temps magnifique, un clair de lune désespérant ! Tu ne t’es donc pas couchée ?

JAVOTTE. Non, j’ai sommeillé là sur une chaise. J’étais inquiète de vous… Vous vous ferez prendre avec vos manigances !

REBEC. Ah dame ! il faut se hâter ; il faut être en mesure de plier bagage encore une fois. Il ne se passera peut-être pas trois jours avant que le pays soit à feu et à sang.

JAVOTTE. Moi, je trouve qu’il y est déjà ! Toutes ces bandes de chouans qui battent la campagne font des horreurs, et il en arrive des quatre coins du ciel. Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des cormorans ! Et ces vaisseaux anglais dans la rade ! si ça ne fait pas mal au cœur de voir des choses pareilles ! Pas possible que les républicains, qui sont partis sans rien dire, ne reviennent pas un de ces matins nous délivrer !

REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi ! ne te mêle pas de politique, ma fille ! Rien de plus pernicieux que d’avoir une opinion !

JAVOTTE. Oh ! ma foi, tant pis ! Je suis patriote, moi, et vous ne me blanchirez point.

REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence ! Songe donc que je t’ai tirée jusqu’à présent des plus grands dangers ! Ah ! certes, on voudrait bien pouvoir dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme ; mais, quand il y va de notre existence et de notre argent, il faut avoir le courage de se taire et l’héroïsme de se cacher. Ah ça ! dis-moi, est-il venu du monde, ce soir, pendant ma tournée ?

JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs sont encore venus demander des habits et des armes.

REBEC. Tu n’as rien délivré, j’espère ?

JAVOTTE. Non, ils n’avaient point de bons pour toucher. J’ai dit que nous n’avions plus rien.

REBEC. Tu n’as guère menti. La nuit prochaine, j’emporterai ce qui nous reste, et, quand on se battra, nous pourrons lâcher l’auberge.

JAVOTTE. Et si on y met le feu ?

REBEC. Me crois-tu assez bête pour l’avoir payée ?

JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera pas déniché ?

REBEC. Parle plus bas. J’ai avisé à tout. Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ! J’ai des cartouches et des souliers dans un souterrain, un ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux pas d’ici… J’ai des balles et de l’eau-de-vie dans trois villages de la côte. J’ai du riz et des gibernes dans les ruines du couvent. J’ai…

JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous fusilleront comme accapareur ou comme vendu aux Anglais !

REBEC. Laisse-moi donc tranquille ! je suis plus fin qu’eux ! Je les conduirai moi-même à une de mes caches, ça me mettra à l’abri du soupçon pour les autres.

JAVOTTE. En attendant, c’est un vol que vous faites aux royalistes !

REBEC. Oh ! ma mie Javotte, dans des temps comme ceux-ci, il y a des mots qui ne signifient plus rien. Qu’est-ce que c’est que ces armements et ces approvisionnements que les Anglais et les insurgés distribuent aux rebelles ? Des instruments de guerre civile, n’est-ce pas ? Tout bon citoyen a le droit de s’en emparer pour les livrer à la nation ; mais tout service mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu’une modeste spéculation après les dangers que j’ai courus pour me procurer ce butin incendiaire et prévaricateur ! Ai-je sollicité la confiance des chefs insurgés ? Ne m’ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma charrette, pour travailler à leurs convois et à leurs distributions ?

JAVOTTE. Vous n’avez point été forcé, ce n’est pas à moi qu’il faut conter des histoires ! Vous n’êtes venu dans ce vilain pays faire semblant de vous établir que parce que vous avez eu vent de l’expédition et de ce qui s’ensuivrait.

REBEC. Javotte, tu faiblis ! tu ne comprends pas,… tu n’es pas à la hauteur de ma mission.

JAVOTTE. Votre mission ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

REBEC. C’est le devoir de traverser les discordes civiles en faisant fleurir les transactions commerciales au milieu de tous les périls et à la faveur de tous les désordres. Je me flatte d’être sous ce rapport un homme peu ordinaire et d’arriver bientôt à une position de fortune qui m’assurera le bien-être et la considération… Mais écoute… on marche dans la rue, on vient sur la place,… on monte l’escalier de pierre,… on frappe… — Qui va là ?

VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez !

REBEC, qui a regardé par le guichet, ouvre en disant : Entrez !




Scène II. — Les Mêmes, RABOISSON.


RABOISSON. Bonjour, Rebec !

REBEC. Ah ! citoyen baron, plus bas, je vous en supplie ! je ne m’appelle plus comme ça.

RABOISSON, riant. C’est vrai, c’est vrai ! Lycurgue, je crois ?

REBEC. Ah ! miséricorde ! encore moins ! Ici, je suis Normand et je m’appelle Latoupe.

RABOISSON. Va pour Latoupe ; ça m’est égal ! Je sais que tu es de nos amis, puisque je t’ai vu travailler pour nous sur le rivage.

REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur un canot de l’escadre anglaise ; mais je n’ai pas osé vous parler. Et, sans être trop curieux, vous… ?

RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon cher ! Ma confiance ne pourrait que te compromettre, et je sais que, par état comme par tempérament, tu dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si quelqu’un est venu me demander ici cette nuit.

REBEC. Personne, monsieur le baron.

RABOISSON. Alors, j’attendrai chez toi. Sers-moi quelque chose, ce que tu voudras.

REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux. — Javotte, descends à la cave et monte du meilleur. (Il sort, Javotte, le suit.)

RABOISSON marche avec impatience et va regarder par le guichet. Ah ! le voilà ! il est exact au rendez-vous ! (Il ouvre, Saint-Gueltas entre. Ils se serrent la main en silence. Raboisson referme la porte au verrou.)




Scène III. — SAINT-GUELTAS, RABOISSON.


SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici ?

RABOISSON. Oui, l’aubergiste est des nôtres.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle ; c’est à toi de m’instruire, puisque j’arrive à ton appel.

RABOISSON. Diable ! tu me vois embarrassé…

SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends ; on refuse mes services ?

RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme les tiens ; mais…

SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir gratis ?

RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui ne se marchandent pas. (À Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine et qui apporte le déjeuner.) Un peu plus tard, laisse-nous. (Il referme la porte de la cuisine et revient vers Saint-Gueltas, qui frappe du pied avec fureur.) Eh bien, voyons ! As-tu si peu de philosophie, si peu de dévouement ?

SAINT-GUELTAS, irrité. Ah ! je t’admire, toi qui me prêches le désintéressement après avoir excité mon ambition quand la tienne y trouvait son compte ! J’échoue, tu m’abandonnes, c’est dans l’ordre ; mais tu pourrais t’épargner la peine de me railler.

RABOISSON. Je ne t’abandonne pas, puisque je t’ai fait venir ; mais te soutenir ouvertement est devenu impossible. Ton compétiteur l’emporte, et, ma foi, il y a de ta faute, mon cher ! Tu es d’une imprudence, d’une témérité… excellentes sur les champs de bataille, mais funestes dans la vie privée.

SAINT-GUELTAS. De quoi m’accuse-t-on ?

RABOISSON. De bigamie, rien que ça !

SAINT-GUELTAS. Qui m’accuse ? l’abbé Sapience ?

RABOISSON. Oui, l’abbé prétend que ta première femme était vivante et jouissait de toute sa raison quand tu as épousé Louise. Eh bien, qu’est-ce que tu as ?

SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti ! elle était complètement folle, incurable, et elle est morte !

RABOISSON. En as-tu la preuve ?

SAINT-GUELTAS. Mieux que ça : j’en ai la certitude.

RABOISSON. Comment ? Voyons, explique-toi.

SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m’expliquer, je n’ai de comptes à rendre à personne.

RABOISSON. Tant pis ! c’est donner gain de cause à la calomnie. Il circule sur ton compte des histoires effroyables que je n’ose te répéter.

SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.

RABOISSON. Puisque tu le veux… On a fait courir le bruit autour des princes que tu avais assassiné ta première femme la nuit de ton mariage avec la seconde. Ton malheureux fils aurait partagé son sort… Tu pâlis ! il y a donc quelque chose de vrai ?…

SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie : l’enfant était vivant, si c’est vivre que d’être un avorton privé de sens ; il s’est noyé durant cette nuit fatale, j’ai retrouvé son corps sur la grève.

RABOISSON. Il était donc chez toi ? Comment ? pourquoi ? avec qui ?

SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m’infliges cet interrogatoire ?

RABOISSON. Non, c’est pour te justifier, si cela est possible, pour te défendre dans tous les cas.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, voici la vérité… Cette femme m’avait trompé, tu le sais. J’ai tué son amant dans ses bras ; elle est devenue folle. Longtemps enfermée dans mon château de Marande avec un enfant infirme de corps et d’esprit que j’avais sujet de ne pas croire légitime, mais auquel j’étais forcé par la loi de laisser porter mon nom, elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir a été pris et incendié par les républicains. On a cru et j’ai dû croire que ces deux misérables créatures avaient été égorgées ou brûlées ; mais elles s’étaient échappées, et elles s’étaient traînées jusque chez moi la veille du jour où j’ai épousé Louise, dont tu connaissais la situation délicate. Pouvais-je et devais-je sacrifier son honneur et mon avenir à ce fantôme d’épouse légitime, objet d’horreur et de dégoût, dont le malheur ne méritait même pas le respect ? La loi qui rend de tels liens indissolubles est atroce. Elle violente la plus inaliénable des libertés humaines, celle de disposer de soi. Ma femme était coupable, elle ne m’était plus rien ; elle était folle, elle n’était plus rien pour personne. Je me suis cru le droit de la considérer comme morte, et j’allais l’éloigner pour jamais… mais à quoi bon te dire le reste ? Ce qui s’est fait, je ne l’ai ni souhaité ni ordonné ; j’aurais dû le châtier peut-être… Mais, si nous punissions tous les excès de dévouement dont nous sommes forcés de profiter, nous n’aurions plus guère de soldats et de serviteurs à offrir à notre cause.

RABOISSON. N’importe !… dis tout. Ils ont été assassinés ?

SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués ! Quelqu’un leur a montré le château où ils s’obstinaient à pénétrer en leur disant : « Voilà le chemin ! » C’était le pied de la falaise, et la marée montait !

RABOISSON. C’est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette chose atroce ?

SAINT-GUELTAS. Non ; je ne dirai pas… je ne peux pas le dire.

RABOISSON. Tu me jures que cela s’est fait malgré toi ?

SAINT-GUELTAS. Je te le jure.

RABOISSON. Eh bien, j’essayerai de ramener les esprits. Puisaye est tout à Charette ; mais d’Hervilly commande l’expédition, et, si tu veux amener ici tes Poitevins…

SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés. Les paysans nous trahissent et nous abandonnent. Le petit corps d’aventuriers qui me reste est à peine suffisant pour mettre mon château à l’abri d’un coup de main.

RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province soulevée pour recevoir, accueillir et défendre au besoin les princes, tu me trompais ?

SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion ; mais je sais où trouver de nombreux chefs de chouans dont les bandes éparses ne demandent qu’un nom prestigieux pour se réunir à moi. Ici, je n’ai qu’un mot à dire, et je suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable de l’insurrection.

RABOISSON. Rien n’est perdu, alors. Rassemble cette armée, et sois sûr que, quand elle paraîtra, les mandataires des princes feront bon marché du blâme qui pèse sur ta vie domestique.

SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des imbéciles ! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à la lutte qui va décider de leur sort, et se faire juges des coups ? Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou à des poltrons ? Je suis las de ce métier de dupe ! On s’est mal conduit envers moi. Des subsides insuffisants, des éloges contraints, des remercîments froids, tandis qu’on a comblé Charette de louanges, d’argent et de promesses ! J’ai pourtant agi plus que lui, j’ai plus souffert, j’ai suivi la Vendée jusqu’à son dernier soupir. J’ai fait plus de sacrifices… Les princes sont pauvres… soit ! Je veux bien manger jusqu’à mon dernier écu et ne pas compter avec le futur roi de France ; mais, en fait d’orgueil, je ne me pique pas de désintéressement chevaleresque. Je veux un éclat proportionné à la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins égal à celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien. À l’œuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m’accuse, il me semble qu’il n’est pas plus blanc que moi !

RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes conditions. Combien en as-tu autour d’ici ?

SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.

RABOISSON. Ce n’est guère !

SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu trouves que le résultat est mince ?

RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes recrues.

SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus.

RABOISSON. Grand merci !

SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres ! Une bonne victoire des républicains fera tomber les préventions de mes amis et rabattra les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher ; j’ai le temps de penser à mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire rentrer ma seconde femme dans le devoir.

RABOISSON. Louise ! Que dis-tu ? qu’a-t-elle fait ? où est-elle ?

SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n’en sais rien. Elle s’est enfuie de chez moi pendant que je me rendais ici. On vient de me l’apprendre. Je sais qu’elle erre dans les environs, guettant le moment de s’embarquer ou de faire pis.

RABOISSON. Comment ! Louise te quitte ? Elle te trompait ? C’est impossible !

SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens qu’elle cherchait depuis longtemps à s’assurer une autre protection que la mienne ; elle me menaçait sans cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée de jalousie, aigrie par le chagrin ; notre enfant n’a pas vécu. Enfin elle a dû nouer à mon insu des intelligences avec nos ennemis… peut-être avec son cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais, auprès de M. Hoche. Je ne l’accuse pas d’infidélité, mais je vois qu’elle est lâche, et je n’entends pas qu’elle aussi déshonore le nom que tu m’as forcé de lui donner.

RABOISSON. J’ai fait pour elle tout ce que je devais, tout ce que je pouvais. Elle a voulu être ta femme, c’est à elle d’en accepter les conséquences. Le jour va paraître, je te quitte. Tu m’as dit ton dernier mot ? Tu ne veux pas te joindre à nous ?

SAINT-GUELTAS. Pas encore.

RABOISSON. Ce n’est ni patriotique ni fraternel. Tu te proposes de venir ramasser nos morts sur le champ de bataille ? J’en serai peut-être ; reçois donc mes adieux.

SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.

REBEC, frappant à la porte de la cuisine. Ouvrez ! ouvrez !

RABOISSON, allant ouvrir. Qu’est-ce qu’il y a ?

REBEC. Les bleus ! les bleus ! Ils envahissent le village…

SAINT-GUELTAS. Ils attaquent ?… Je n’entends aucun bruit !

REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s’installent, et probablement… Tenez, oui, on vient chez moi. Sortez par la cuisine et par la ruelle.

RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Si tu as cinq cents hommes sous la main, ce serait l’occasion de faire un coup d’éclat.

SAINT-GUELTAS, amer et ironique. Non, messieurs, vous êtes encore intacts ; à vous l’honneur ! (Ils sortent. On frappe à la porte de la rue. Rebec va ouvrir. Motus entre.)




Scène IV. — REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.


REBEC. Salut et fraternité !

JAVOTTE, accourant. Vivent les bleus !

MOTUS. Sensible à vos politesses ! Où diable, sans vous offenser, ai-je vu vos estimables frimousses ? Ça ne fait rien. J’en ai tant vu ! Ayez la chose de préparer le vivre et le couvert pour mon capitaine.

REBEC. Ah ! le capitaine Ravaud, n’est-ce pas ?

MOTUS, avec un gros soupir, portant la main à son front (salut militaire). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ d’honneur à l’armée du Rhin.

REBEC, qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et Saint-Gueltas. Vous en venez ?

MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a toujours tenu la campagne depuis un an contre la satanée chouannerie ! (Il crache par terre en prononçant le mot chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie patriotique.)

REBEC. Alors, M. Henri… je veux dire le citoyen Sauvières, où est-il, lui ?

MOTUS. Colonel à l’armée du Rhin en remplacement du colonel Ravaud. (À Javotte qui l’examine.) Allons, vivement, la jolie fille ! Où diable vous ai-je vue ? Des beautés de votre calibre, ça ne s’oublie pas !

JAVOTTE. Pardine ! au château de Sauvières en 93 ! Je vous reconnais bien, moi !

MOTUS. Flatté de la circonstance.

REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s’appelle-t-il ?

MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à lui-même, et il te répondra si la chose lui paraît nécessaire et conforme au règlement de la civilité. Au reste, le voilà.




Scène V. — Les Mêmes, LE CAPITAINE.


LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de quatre hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites faire bonne garde. Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, pas de provocation inutile. Vous rencontrerez des figures suspectes, n’arrêtez personne sans une absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N’engageons pas d’affaire avant l’arrivée des grenadiers. Dans deux heures, j’irai faire avec vous une reconnaissance. (Il entre seul dans l’auberge.)

JAVOTTE, bas, à Rebec. Un joli garçon, tout blond, tout jeune ; il ne doit pas être bien méchant, celui-là ?

REBEC, observant le capitaine qui s’approche de la cheminée machinalement, en réfléchissant. Pas méchant ? Il a des yeux qui brillent comme des étoiles. — Allume donc une autre chandelle, on ne se voit pas ici ! (Au capitaine, pendant que Javotte allume.) Tu dois être fatigué, citoyen officier, après cette étape de nuit ? (Le capitaine, absorbé, ne fait pas attention à lui.) Au reste, dans le fort de l’été, comme ça, il vaut mieux marcher à la fraîcheur ! (Silence du capitaine.) Et puis, pour dérouter l’ennemi, n’est-ce pas ? (À Javotte.) Je vois ce que c’est ! Il est sourd comme un pot ! (Au capitaine ; d’une voix élevée et lui montrant la table servie.) Ce déjeuner t’attendait, capitaine ! Si tu veux t’asseoir…

LE CAPITAINE. Merci, je n’ai pas faim.

REBEC. Ni soif ? (Le capitaine dit non avec la tête. À Javotte.) Alors, nous mangerons le déjeuner. C’est ne pas avoir de chance : les blancs n’ont pas le temps, les bleus n’ont pas d’appétit… (Haut.) Capitaine… (Le capitaine a un léger mouvement d’impatience et porte les mains à ses oreilles.) C’est ça, il est sourd ! J’ai beau crier !

JAVOTTE. Eh ! non ! Il vous dit que vous lui cassez la tête !

REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait est que ça commence à passer de mode. (Au capitaine.) M. le capitaine souhaite-t-il quelque chose ?

LE CAPITAINE. Rien, merci. J’ai besoin d’une heure de sommeil.

REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent lit.

LE CAPITAINE. Très-bien. (Il entre dans la chambre voisine.)

REBEC, croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction. Javotte ! voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante !

JAVOTTE. Quoi donc ?

REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi ?

JAVOTTE. Non ! Qu’est-ce qu’il y a ?

REBEC. Attends ! Je vais voir sa figure pendant qu’il ôte son kolback. (Il regarde par la fente de la porte.) Il ne l’ôte pas. Il ne se couche pas. Le voilà assis ; il va dormir les coudes sur la table et le sabre au flanc… un vrai militaire ! il craint quelque surprise, — il n’a pas tort ! — Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois plus rien. (Revenant.) C’est égal, j’en suis sûr, à présent, c’est lui !

JAVOTTE. Qui, lui ?

REBEC. Cadio !

JAVOTTE. Quel Cadio ? Le sonneur de biniou qui venait à la ferme du Mystère ?

REBEC. Lui-même.

JAVOTTE. Vous rêvez ça ! c’est pas possible !

REBEC. C’est comme je te le dis.

JAVOTTE. Il nous aurait reconnus !

REBEC. Tu sais bien qu’il était à moitié fou. Il l’est tout à fait à présent !

JAVOTTE. S’il était fou, il ne serait pas devenu ce qu’il est.

REBEC. Bah ! il savait lire et écrire, et il y a une telle disette d’officiers ! Les chouans en ont tant tué ! ça fait de la place. Et puis on aura su qu’il avait tué Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser.

JAVOTTE. Attendez ! on frappe à la petite porte. (Elle sort par la cuisine.)

REBEC. Drôle de chose que l’existence ! Ce Cadio avec son biniou… officier à présent, l’air fier,… le parler sec,… la tenue imposante, ma foi ! Eh bien, alors… pourquoi pas ? Ses intérêts sont les miens,… je lui dirai tout !




Scène VI. — HENRI, MOTUS, REBEC.


REBEC. Bon ! autre surprise ! M. Henri à présent ! On vous croyait sur le Rhin.

HENRI. J’en arrive ! Où est l’ami Cadio ?

REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages !

HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées ; ne le dérangeons pas. (À Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que tu pourras. J’attends un convive. Va-t’en fricasser n’importe quoi ; vite ! (Rebec sort. — À Motus.) Tu dis qu’il est capitaine ? Peste ! c’est bien, ça ! au bout d’un an de service !

MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l’unanimité pour action d’éclat. — Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat, encore qu’il soit un peu chien.

HENRI. Chien ?

MOTUS. Pardon de l’expression, mon colonel. Je veux dire qu’il est porté sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants ; mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui pardonne des choses…

HENRI. Quelles choses, voyons ?

MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami — et le mien dans le temps qu’il était soldat comme moi — est à présent… un tigre !

HENRI. Ah ! un chien, un tigre… Va toujours !

MOTUS. Si la licence de mon discours t’offense, mon colonel, tu n’as qu’à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.

HENRI. Non ! puisque c’est moi qui t’interroge.

MOTUS. Eh bien, voilà ! le capitaine est tigre dans la bataille ; il n’y en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de quartier, point de prisonniers ; toutes nos lattes se sont ébréchées en manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang jusqu’aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était certainement un brave soigné, on avait tous le cœur un peu sensible pour les vaincus, et moi-même ;… mais il a fallu emboîter le pas dans la férocité, et, à présent que la clémence est à l’ordre du jour, on ne sait point ce que fera le capitaine, qui n’est pas certes un homme pareil aux autres humains.

HENRI. Quel homme est-ce, selon toi ? voyons !

MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je suis susceptible pour t’expliquer la chose !

HENRI. Essaye toujours.

MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu’il a une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à l’Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers supérieurs de l’esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes ne peuvent s’en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de ceux de nous qui devaient y passer l’arme à gauche.

HENRI. Allons donc ! est-ce qu’il vous a fait quelquefois des prédictions de ce genre ?

MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas ; mais, à sa manière d’agir, on voit qu’il connaît ce qui arrivera, et, à sa manière de regarder le troupier, on voit qu’il lit sur son visage le compte de ses heures.

HENRI. Allons, allons ! mon brave Motus, je vois que tu n’es pas aussi esprit fort que je le croyais, et qu’il y a toujours des superstitions dans nos troupes de l’Ouest. C’est le pays qui le veut ; vous avez pris ce mal-là du paysan…

REBEC, rentrant avec une oie rôtie. Javotte porte deux bouteilles de vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler ; il dit que vous l’attendez.

HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé.

MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la cuisine. Le paysan breton entre.)




Scène VII. — HENRI, LE BRETON.


HENRI. Eh bien, l’ami, c’est vous…

LE BRETON, d’un air riant et ouvert. Moi… qui ?

HENRI. Christin Tremeur, de Pornic ?

LE BRETON. C’est bien moi. Et vous ?

HENRI. Henri de Sauvières.

LE BRETON. Colonel des hussards de la République ?

HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité ?

LE BRETON. C’est ça. Nous allons souper… ou déjeuner, car je n’ai rien pris depuis vingt-quatre heures, et on a beau être durci à la fatigue et à la la misère, il faut se sustenter quand l’occasion se trouve.

HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez ? (Ils s’assoient.)

LE BRETON, découpant l’oie très-adroitement. Doux Jésus ! voilà une belle pièce par le temps qui court, pas vrai ?

HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette…

LE BRETON. Oh ! depuis que les chiens d’Anglais lui ont débarqué des vivres, on n’y manque de rien ; mais ça ne durera pas longtemps, allez ! Les distributions sont mal faites, et chacun tire à soi la part des autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C’est pas un gaspillage, mon bon Dieu, c’est un vrai pillage ! Ça ne fait rien, profitons-en. Tenez, v’là du fameux vin ! À votre santé !

HENRI. À la vôtre.

LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là ?

HENRI. C’est du bordeaux de bonne qualité.

LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent comme ça leurs officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes ! C’est comme ça, hein ?

HENRI. Si nous parlions d’affaires plus sérieuses, maître Tremeur ? Vous me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j’ai reçue à Auray m’a donné confiance ; mais le temps est précieux…

LE BRETON. Patience, patience ! Commençons par le commencement. — Vous connaissez bien Saint-Gueltas ?

HENRI. Personnellement, non.

LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de près dans la campagne d’outre-Loire ?

HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si j’ai vu sa figure, elle ne m’a rien appris.

LE BRETON. Tant pis, tant pis !

HENRI. Pourquoi ?

LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer ; mais comment saurez-vous que je ne vous vole pas votre argent, si vous ne pouvez pas vous dire comme ça en le voyant : « C’est pas un méchant renard qu’on m’amène ; c’est ben le vrai sanglier des bois qu’on me donne à écorcher ? »

HENRI. Vous voulez me le livrer ? C’est là le but de l’entrevue que vous m’avez demandée ?

LE BRETON. C’est ça et pas autre chose : ça vous va, je pense ?

HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon cher ; ça ne me va pas du tout. (Il se lève de table.)

LE BRETON, tirant de sa ceinture un pistolet qu’il pose sur la table, à côté de son assiette. Ah ben, par exemple, v’là qu’est drôle !

HENRI, sans le regarder. Mais non, c’est très-sérieux, au contraire.

LE BRETON, posant son autre pistolet de l’autre côté de son assiette. Vous vous méfiez peut-être ?

HENRI, se retournant. C’est vous qui vous méfiez. Qu’est-ce que vous faites donc là ?

LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j’ai encore faim.

HENRI, se rasseyant en face de lui. À votre aise ! (Il tire de sa veste deux pistolets qu’il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur la table.) Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.

LE BRETON. Bien dit ! Ainsi vous refusez d’écorcher la mauvaise bête ?

HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n’entre pas dans mes habitudes.

LE BRETON. Mais l’envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas ?

HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent ; mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.

LE BRETON. Vous êtes ben délicat ! Est-ce que vous n’êtes pas ici, en habit bourgeois, pour faire de l’espionnage, comme c’est permis à la guerre ?

HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen qu’on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite et le plus sûrement possible l’échange de meurtres et de malheurs qu’on appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang ; mais le devoir d’un bon soldat et d’un honnête homme est de la faire aussi petite que possible en s’assurant de la position et des ressources de l’ennemi, et en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu’ici, l’on s’est égorgé dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre chèrement sa vie. Ce n’est plus là le but de la guerre que nous faisons. Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans l’impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience ; mais, pris dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de l’assassiner.

LE BRETON, s’oubliant. Vous êtes un homme d’honneur, je le vois, monsieur de Sauvières !… (Reprenant son accent et sa physionomie de paysan.) Mais c’est donc que vous espérez l’acheter, ce gueux-là ?

HENRI. L’acheter ? Je n’ai pas ouï dire que la chose fût possible, et je n’y crois pas :

LE BRETON. Vous n’avez pas ouï dire qu’il était ruiné, réduit aux expédients, capable de tout à c’t’heure ?

HENRI. J’ai ouï dire qu’il s’était ruiné en débauches ; j’ai ouï dire aussi qu’il avait sacrifié sa fortune à sa cause. Je crois que les deux versions sont vraies et qu’il a pu mener de front les plaisirs et le dévouement. Quel que soit son véritable caractère, j’ai des raisons personnelles pour souhaiter qu’il survive à la guerre en acceptant la paix. (Il se lève de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le paysan fait aussitôt la même chose, et s’approche de lui avec confiance.)

LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons ?

HENRI. Il les connaît, lui, c’est tout ce qu’il faut !

LE BRETON. Mais si je les savais aussi ?

HENRI. Voyons !

LE BRETON. Il s’est fait aimer d’une femme que vous aimiez, et vous souhaiteriez vous battre en duel avec lui : idée de gentilhomme !

HENRI. La femme que j’aimais comme ma sœur et qui m’aimait comme son frère est devenue sa femme légitime. Je suis à la veille d’épouser une personne que j’aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour être peu fidèle en amour, ne maltraite et n’avilisse ma parente… Mais je ne suppose pas cela ; et vous ?

LE BRETON, s’oubliant. Saint-Gueltas n’a jamais avili ni maltraité les femmes qui se respectent.

HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je n’ai probablement aucune réparation à vous demander.

LE BRETON. À me demander ?

HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par suite d’un souvenir bien marqué, mais à cause de votre air et de vos paroles. Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous moquer de moi. Je vous le pardonne, à la condition que vous me donnerez de cette tentative une raison aussi loyale que ma réponse.

SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il accepter mes excuses ?

HENRI. Certes, monsieur ; mais je serais plus touché d’un aveu sincère que d’une courtoisie évasive. Pourquoi m’avez-vous tendu ce piége ?

SAINT-GUELTAS, souriant. Vous tenez à le savoir ? Eh bien, je vais vous le dire : je voulais vous tuer !

HENRI. Comme ennemi politique ?

SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.

HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d’un ennemi de votre bonheur ?

SAINT-GUELTAS. D’un ennemi de mon honneur.

HENRI. Qui a pu vous faire penser… ?

SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence… L’amour a ses faiblesses, la jalousie ses aberrations. Vous n’exigez pas que je me confesse davantage ? J’ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la mienne ! (Il lui tend la main.)

HENRI, lui donnant la main. Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous séparerons-nous sans que vous me chargiez pour le général en chef de quelque parole d’estime ? Il est de ceux dont tous les partis respectent le caractère, et vous l’avez connu à Nantes lorsque vous y avez signé l’an dernier un traité de paix…

SAINT-GUELTAS. Qui n’a été tenu de part ni d’autre.

HENRI. Il me semblait…

SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps ! Il vous semblait qu’en dépit de nos promesses, nous avions continué la guerre d’escarmouches qui épuise vos troupes et empêche la République de dormir tranquille ? Songez, monsieur, que nous n’avons jamais eu comme vous des soldats enrôlés par force, et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils l’entendent. On avait exaspéré nos paysans. Ils se vengent sans nous et souvent à notre insu, quand l’occasion s’en présente. Ils rendent le mal qu’on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les désavouer ? Vous avez dit sous la Terreur : « Vive la République malgré tout ! » Permettez qu’en face de la chouannerie nous disions : « Vive le roi quand même ! » Ces gens-là n’ont pas signé le traité de la Mabilaye, et nous n’avons pu répondre que de nous-mêmes. Sous prétexte de les contenir et de les châtier, vous nous avez entourés de troupes qui nous font une existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas protester.

HENRI. Et c’est parce que nous avons sévi contre les bandits qui continuent à exercer le vol et l’assassinat sur toutes les routes, que vous avez appelé l’étranger ici ?

SAINT-GUELTAS. Permettez ! ceci est une autre question. Vos généraux, Canclaux entre autres, nous avaient donné des espérances qui ne se sont pas réalisées.

HENRI. Des espérances ?

SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant à faire cesser à tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruautés exercées contre nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à la tyrannie républicaine un mouvement de recul qui permettrait à l’opinion de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en vous voyant désavouer vos proconsuls renversés et défendre que nous fussions traités de brigands. L’événement a déjoué leurs espérances et les nôtres ; la Convention règne encore, nos amis et nos parents sont toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez toujours en armes autour de nous, enfin votre déesse Liberté est toujours montée sur son rouge piédestal, l’échafaud. Dans cet état de choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que vous font les chouans est une protestation outrée, mais sincère, contre le despotisme, qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n’étiez pas les plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait indéfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons libres de protester à notre tour et de vous appeler en bataille rangée… Voici le jour ! d’ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade de l’Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les vôtres en passant. Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille hommes et de quoi en habiller soixante mille…

HENRI, sonnant. Où sont les hommes ?

SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d’avoir à les compter, monsieur ! Nous sommes maîtres d’une presqu’île qui contient quatorze villages et que ferme une chaussée facile à défendre avec une poignée de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre approche, à nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays sur quarante lieues de profondeur ? Et vous autres, vous êtes à peine quinze mille, disséminés par petits détachements de quelques centaines d’individus. Dans ce village, vous êtes deux cents, pas un de plus ! Il ne tiendrait qu’à moi de vous écraser jusqu’au dernier, avant deux heures d’ici !

HENRI. Pourquoi ne l’essayez-vous pas ? Vous vous taisez, monsieur le marquis ? Ma question est indiscrète, mais votre silence est éloquent ! Vous avez vos raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous n’êtes pas d’accord avec l’expédition qui menace nos côtes, soit que vous soyez bon juge des fautes qu’elle commet chaque jour, soit, comme j’aime mieux le supposer, que votre patriotisme répugne à compter sur l’étranger pour faire triompher votre cause !

SAINT-GUELTAS, troublé. Il y a du vrai dans ce que vous dites : on n’accepte pas ce secours-là sans souffrir !… Mais croyez que je souffrirais encore plus d’avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous qui venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. Faites-moi l’honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi !

HENRI, s’inclinant. Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur, permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore moins nombreux qu’il ne vous plaît de le supposer, ce n’est pas sur quarante, c’est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté ne vous est pas accordée, c’est parce que la France nous défendrait de vous l’accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne pas, j’en conviens : le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour ne pas être passionné, jaloux et ombrageux ; mais cette crainte que nous avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n’est pas royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre vous-mêmes ; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands… On a bien fait sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de frères égarés qu’on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le méritez encore. Hélas ! vous ne savez ce que vous faites ! Vous déchirez le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d’une bravoure héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune… Ses bras meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent !

SAINT-GUELTAS, ému, se raidissant. Nous jouons notre dernière partie, je le sais ; mais elle est belle, avouez-le !

HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon ! nos légions sont impérissables ; c’est la tête de l’hydre que vous couperez en vain et qui repoussera avec une rapidité effrayante !

SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général Hoche ? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant ; vous devez connaître sa pensée ?

HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l’oubli des fautes passées.

SAINT-GUELTAS. Voilà tout ? C’est une seconde édition du traité de la Jaunaye ; nous l’avons déchiré. Dites à M. Hoche qu’il nous a trompés ! trompés en galant homme qu’il est, c’est-à-dire en se trompant tout le premier. Il s’est attribué une toute-puissance qu’il n’a pas, puisque la Convention fonctionne toujours et garde, derrière la parole sacrée du général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir inique ? Qu’il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur Paris : qu’il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c’est nous qui pardonnerons à nos frères égarés ! Autrement, nous vous combattrons jusqu’à la mort ; voilà mon dernier mot.

HENRI. Je le regrette, mais voici le mien : nous repoussons la royauté avec horreur !

SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort ! un de vos généraux, plus hardi ou plus ambitieux que les autres, nous la rendra, — à moins qu’il ne la garde pour lui-même, auquel cas vous n’aurez fait que changer de maître ! Adieu ! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la chambre voisine et se jette dans ses bras.)




Scène VIII. — HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.


CADIO. J’entendais ta voix. Je croyais rêver.

HENRI. Tu ne m’attendais pas ? Tu n’avais pas reçu ma lettre d’Allemagne ?

CADIO. Non. Où m’aurait-elle rejoint ? Depuis trois mois, je n’ai fait que parcourir l’ouest et le nord de la Bretagne sans m’arrêter nulle part. À la tête d’une compagnie d’élite, j’étais chargé de débusquer les chouans de leurs repaires… Mais toi, comment donc es-tu ici ?

HENRI. Je suis en congé. Hoche m’a écrit de venir le rejoindre. Marie est à Vannes, où je l’ai vue un instant… Ah ! je suis heureux, mon ami ! Elle avait parlé de moi au général ; il s’intéresse à notre amour ; il m’a attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui cette campagne contre les Anglais. Il m’accorde sa confiance, et j’épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs ; c’est pour connaître l’état de leurs forces et l’usage qu’ils en comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout vivement, comme tu penses ! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à Plouharnel ?

CADIO. L’ennemi n’a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n’ont pas les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va ! Que le général arrive vite, qu’il les surprenne, c’est le moment.

HENRI. Il le sait, et il est en marche.

CADIO. Il devrait être arrivé ! Nos petits détachements, suffisants contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des côtes.

HENRI. J’ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.

CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas ; on nous cerne, et la retraite est impossible. N’importe après tout ! Cela est arrivé tant de fois, qu’une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la marche des patriotes, soit ! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau ! Tiens, regarde ! C’est le pays où j’ai passé mon enfance ; je ne le revois pas sans émotion ! Il n’est pas gai, mais je l’aime triste ! Vois-tu là-bas les grandes pierres ? C’est mon berceau. C’est là que j’ai été trouvé, enfant abandonné. Il y a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort ! Et la terre ? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d’hommes se cherchent dans l’ombre des collines, épiant l’heure de s’égorger ? Rien ne bouge… aucun bruit n’annonce les combats ! Qui sait si, avant que le soleil rouge ait remplacé l’étoile blanche au zénith, il n’y aura pas des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur ? On dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts tombés dans la bataille… Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a longtemps qu’elles n’ont bu ; elles ont soif du sang des hommes !

HENRI. Ah ! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve ! Sais-tu que, parmi tes soldats, tu passes pour illuminé ?

CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.

HENRI. N’y a-t-il pas un peu de ta faute ? Ne crois-tu pas un peu toi-même à tes visions ?

CADIO. Je n’ai plus de visions, mais j’ai le sentiment logique et sûr de ce qui doit avoir été et de ce qui doit être.

HENRI. Tu n’es pas modeste, mon camarade !

CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l’orgueil ? Les idées sont toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles étaient dans l’air que j’ai respiré, elles me sont venues sans être appelées ; qui peut commander à ces choses ?

HENRI. Toujours fataliste ?

CADIO. Je ne sais pas ; je n’ai pas eu le temps de lire assez de livres pour bien connaître le sens des noms qu’on donne aux pensées. J’ai là, dans l’âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, n’étant pas elle, n’est plus.

HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités, Cadio ? On dit que tu es devenu vindicatif ?

CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce n’est pas la même chose. J’ai été craintif, on m’a cru doux,… je ne l’étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les fuir. Dieu ne m’avait donné qu’une joie dans la solitude, un verbe intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument rustique et grossier. J’ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais, par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité ; j’étais dans l’erreur. Dieu ne l’entendait pas ; mais j’élevais mon âme jusqu’à lui, et je faisais moi-même le miracle de la grâce. À présent, je sais que Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie… Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque instant de sa durée indestructible. Qu’est-ce que la mort ? La même chose pour les bons et les méchants. Ce n’est pas un mal que de mourir. Le malheur, c’est de renaître méchant quand on l’a déjà été. C’est pourquoi il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été souillé, il faut le purifier, c’est un devoir sacré. Moi, je n’ai qu’un moyen, c’est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J’use de ce moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement la prairie pour qu’elle repousse plus épaisse et plus verte !

HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d’idées étranges que tu évoques. J’ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec ce que j’ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même. — Tu souris de pitié ? Soit ! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu poursuis la sauvage tradition de la vengeance ; moi, je poursuis le règne de la fraternité, et j’y travaille, même en faisant la guerre, dans l’espoir d’assurer la paix.

CADIO, avec un soupir. Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux. C’est un malheur, un grand malheur ! Moi, je proteste !

HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu’on te défendra de la plonger dans la poitrine du vaincu ?

CADIO. Non ! je sais qu’il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront de bonne foi, tu verras, Henri ! ils relèvent déjà la tête bien haut ! (Montrant au loin l’escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités ! voilà le résultat du baiser de la Jaunaye ! Je les ai vus à Nantes, ces partisans réconciliés ! Ils crachaient en public sur la cocarde tricolore, et il fallait souffrir cela ! Notre sang payera la lâcheté de votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité ! Peu vous importe ! nous sommes les exaltés farouches dont on n’est pas fâché de se débarrasser… Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n’aurez plus à attendre qu’une chose, c’est que l’on vous crache au visage !

HENRI. Voyons, voyons, calme-toi ! tu vois tout en noir. Tu as besoin de me retrouver, moi l’espérance et la foi ! Entre l’ivresse sanguinaire et la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l’humanité n’a été acculée à des situations morales sans issue.

CADIO. Tu te trompes, il y en a ! Tu crois à ta bénigne Providence ! Tu ne connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes ; elle est plus terrible que cela : elle a ses jours mystérieux d’implacable destruction, comme le ciel visible a la grêle et la foudre !

HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y est plus bienfaisant que la foudre n’est cruelle ; il est comme Dieu, qui a fait l’un et l’autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les registres de l’homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos tragédies. C’est alors que nous pourrons aider le gouvernement, chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C’est à nous, jeunes gens, c’est à nos généraux imberbes, c’est à des hommes comme toi et moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu’il appartient de replanter l’arbre de la liberté tombé dans le sang. C’est la pensée de Hoche. Tu dois l’entrevoir pour t’y conformer. Tu n’es encore qu’un petit officier, Cadio ; mais tu as voulu devenir un homme, et tu l’es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d’importance que celles de tout autre, et ce n’est pas un temps de décadence et d’agonie, celui où tout homme peut se dire : « J’ai reçu la lumière et je la donne ; mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s’étendre. Je ne suis plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un chiffre dans les armées… J’aurai dans la patrie, dans l’État, dans la société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se trompent et s’égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre ! Le temps n’est plus où cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République : une rapide et cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par la rage des proscriptions et des supplices, plus d’hommes ivres de carnage pour nous diriger ! Ayons une république maternelle. Ce ne serait pas la peine d’avoir tant souffert pour n’avoir pas su donner le repos et le bonheur à la France !

CADIO, triste. Henri ! Henri ! vous avez les idées d’un chevalier des temps passés ! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez cela facile ! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà trop inspirée la bravoure et l’obstination des Vendéens, le règne de l’égalité est ajourné de plusieurs siècles ! Voilà ma pensée, mais je ne peux la dire qu’à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre, chacun de mes hommes contre cent !

HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent pas nous attaquer, aujourd’hui du moins !

CADIO. Aujourd’hui, il y aura quelque chose de grave, Henri ! Je sens cela dans ma poitrine. (Il le regarde.) Il ne t’arrivera rien, à toi, Dieu merci !… Mais parlons d’autre chose ! attends d’abord ! (Il va à la porte de la cuisine.) Tu es là, Motus ?

MOTUS, approchant. Présent, mon capitaine.

CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.

HENRI. J’irai avec toi.

MOTUS. Le poulet d’Inde… pardon ! je veux dire le cheval du colonel sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l’avoine. (Il sort.)

HENRI. Te voilà tout à coup très-ému ; qu’est-ce que tu as ?

CADIO. Rien ! Tu me raconteras tes campagnes, n’est-ce pas ? Ce doit être bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats !

HENRI. Tu n’as pas voulu me suivre.

CADIO. Non ! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué.

HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j’aime. C’est elle qui a fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une région d’enthousiasme où l’on peut accomplir l’impossible.

CADIO. Alors, tu as oublié… l’autre ? Cela m’étonne ; je ne croyais pas que l’on pût aimer deux fois.

HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible ? Ce serait de la folie !

CADIO. Mais l’amour n’est que folie…, à ce qu’on dit du moins !

HENRI. À ce qu’on dit ? Tu n’as donc pas encore aimé, toi ?

CADIO. J’ai fait un vœu, Henri.

HENRI. Allons donc !

CADIO. Oui, je suis vierge, moi ! J’ai juré de n’appartenir à aucune femme avant le jour où j’aurai donné de mon sang à la République…

HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours ?

CADIO. Tous les jours je l’offre ; mais les balles des chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs baionnettes s’émoussent. Cela est bien étrange, n’est-ce pas ? J’ai traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je n’ai pas eu l’honneur de recevoir une égratignure, et j’en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu’elle me réserve une belle mort, ou qu’elle ait décidé que je ne serais jamais digne d’offrir à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon sang ! (Motus entre et fait le salut militaire.) Les chevaux sont prêts ?

MOTUS. Oui, mon capitaine.

CADIO, avec un trouble insurmontable. C’est bien, mon ami ! (Il sort avec Henri.)

MOTUS. Fichtre !… mon ami !… lui qui ne dit jamais ce mot-là au troupier ! — et ce regard triste et bon !… Fichtre ! Allons ! mon affaire est dans le sac ! c’est réglé ! c’est pour aujourd’hui. Sacredieu ! j’aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant !

JAVOTTE, entrant pour desservir. Qu’est-ce que tu as donc, citoyen trompette ? Tu as l’air contrarié !

MOTUS. C’est une bêtise, belle Javotte ; dans notre état, il faut être toujours prêt à répondre à l’appel… Qu’un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.

JAVOTTE. Un baiser ? Le voilà pour m’avoir dit vous ! C’est gentil, un militaire qui dit vous à une femme ! (Elle lui donne un baiser sur le front.)

REBEC, entrant. Eh bien, Javotte, eh bien !

MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier ! c’est sacré, ça ! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin : c’est sacré.

REBEC. Qu’est-ce qu’il veut dire ?



Scène IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA KORIGANE.


HENRI, entrant. Où est le capitaine ?

JAVOTTE, qui achève de ranger et de balayer. Par là, dans le jardin avec mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire… ?

HENRI, s’approchant de la table. Non, merci. Il y a ici de quoi écrire ?

JAVOTTE. Voilà !

HENRI. C’est tout ce qu’il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie ! Je parie qu’elle est déjà inquiète de moi ! (Il écrit. Au bout de quelques instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se retournant.) Que demandes-tu, petite ?

LA KORIGANE. Petite je suis, c’est vrai ; mais j’ai la volonté grande, et je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières !

HENRI. Oui-da ! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne ! Mais… attends donc ; je te connais, toi ! tu es la Korigane de Saint-Gueltas !

LA KORIGANE. Tu m’as donc vue au feu, en Vendée ? car tu étais à l’armée du Nord quand j’ai été servante dans ton château.

HENRI. C’est au feu en effet que je t’ai vue… intrépide… et atroce !… Que me veux-tu, méchante créature ?

LA KORIGANE. Je veux te parler.

HENRI. Tu viens de la part de ton maître ?

LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu’il le sache, au risque de le fâcher beaucoup !

HENRI. Ah ! tu l’abandonnes ou tu fais semblant de l’abandonner ?

LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais !… Mais réponds-moi vite : aimes-tu encore ta cousine Louise ?

HENRI. Une question en vaut une autre. Qu’est-ce que cela te fait ?

LA KORIGANE. Tu te méfies de moi : c’est malheureux pour elle !

HENRI. Court-elle quelque danger ?

LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu’elle puisse courir. Elle s’est enfuie de chez son mari avec sa tante ; elle voulait aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l’attend. Elle a profité de l’absence du maître, qui avait dit comme ça : « Avant d’aller à Quiberon, j’irai aux Sables-d’Olonne rassembler des amis. » Nous avons pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l’entrée du Morbihan ; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je connais le pays, j’en suis ! J’ai amené Louise dans ce bourg ; je l’ai cachée dans la maison d’une femme que j’ai autrefois servie, mais je ne suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. À Locmariaker, j’ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes réfugiées ici à l’aube du jour. Elle a dormi ; moi, j’ai veillé dans une chambre en bas, où tout à l’heure deux soldats bleus sont entrés pour demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient : « Le colonel le Sauvières est arrivé, il est à l’auberge. » J’y suis venue vite sans avertir Louise. J’ai reconnu céans Javotte, que j’avais vue dans le temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire : Veux-tu sauver ta cousine ? Sans toi, elle est perdue.

HENRI. Conduis-moi auprès d’elle.

LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n’est peut-être pas loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.

HENRI. Oui, cours ! Non, attends ! Ceci est un piége de ta façon ! Son mari a été jaloux de moi ; toi, tu es sa maîtresse ou tu l’as été : tu l’aimes passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C’est pour la mieux perdre que tu veux l’attirer chez moi.

LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise ; le maître ne l’aime plus !

HENRI. Tu mens ! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez lui ;… donc, il l’aime.

LA KORIGANE. Il veut l’empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu’il veut ! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la maudite des maudites… oh ! c’est celle-là que je hais et que je voudrais voir morte ! elle l’a repris dans ses griffes ; elle règne chez lui, elle le rend fou ! Elle m’a fait chasser, moi… moi à qui le maître devait tout !

HENRI. Tu as du dépit… un dépit tout personnel… Tu dois mentir !

LA KORIGANE, frappant du pied. Tu ne me crois pas ? Misère et malheur ! Voilà ce que c’est !… Ah ! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je peux faire tout ce qu’il y a de plus mal ; mais, quand je veux faire le bien une fois dans ma vie, on me dit : « Tu mens !… » Allons ! qu’il la trouve où elle est ! Sachant où vous êtes, il ne l’accusera pas moins d’être venue ici pour vous. C’est tant pis pour toi, pauvre Louise ! Dieu sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si j’avais pu finir par aimer quelqu’un, c’est toi que j’aurais aimée !

HENRI, frappé de la voir pleurer. Explique-toi tout à fait ; dis toute la vérité ! Pourquoi quitte-t-elle son mari ? L’a-t-il menacée, maltraitée ?

LA KORIGANE. Il a fait pis, il l’a avilie ! L’autre est venue demeurer chez lui ; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que par moi elle envoyait des lettres en secret : c’étaient des lettres à mademoiselle Hoche ; elle a fait croire au maître que c’étaient des lettres pour vous.

HENRI. Il ne le croit plus ; tout peut être éclairci. Va chercher Louise et sa tante.

LA KORIGANE. J’y cours.

HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas ; tu lui diras que je l’attends et que sa femme est chez moi.

LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui ?

HENRI. Je veux qu’il me rende compte de sa conduite envers elle.

LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela ! on ne tue pas Saint-Gueltas, c’est lui qui tue les autres.

HENRI. C’est-à-dire que tu ne veux pas qu’il s’expose à être tué par moi ?

LA KORIGANE, qui est sur le seuil de la rue. Je ne crains pas ça ! Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D’ailleurs, il a plus d’hommes que toi ; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise bien vite et ne dis rien… Mais… qui vient là ? Louise elle-même ? Allons ! c’est sa destinée ! fais ce que tu voudras ; moi, je vais guetter pour dérouter Saint-Gueltas, s’il vient par ici.

HENRI. Au contraire, dis-lui que je l’attends de pied ferme ! (La Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l’escalier ; entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.)




Scène X. — HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.


HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui tend la main sans rien dire.)

ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver. Nous voilà comme Coriolan chez les… Je ne me souviens, plus, ça ne fait rien !

LOUISE. Nous venons d’apprendre que vous étiez ici, nous n’avons pas réfléchi, nous sommes accourues.

HENRI, leur serrant les mains. Vous avez bien fait, allez ! merci !

ROXANE, à Louise. Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content de nous voir. Ah ça ! misérable jacobin, tu ne m’embrasses donc pas ?

HENRI, l’embrassant. Ah ! de tout mon cœur, chère tante ; mais parlons vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m’a dit la Korigane ?

ROXANE. La Korigane ? tu l’as vue ?

HENRI. Elle sort d’ici.

ROXANE. Je pensais qu’elle nous avait abandonnées ou trahies. Que t’a-t-elle dit ?

HENRI. J’ose à peine le répéter devant Louise.

LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et décisive, que du reste je n’approuve pas, je serais pour lui une préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d’insurrection quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce qu’elles peuvent. J’ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là, je compte, avec sa protection, gagner l’Angleterre, où M. de la Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l’expédition échoue par la trahison des Anglais.

HENRI. Ainsi c’est avec l’agrément de Saint-Gueltas que vous venez toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de guerre, au risque de n’y pas rencontrer un ami pour vous préserver ? Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d’autant plus que vous n’êtes pas femme à abandonner l’homme dont vous portez le nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d’en partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison ; quelqu’un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre dévouement.

LOUISE. Ne croyez pas…

ROXANE. Louise, c’est trop de considération pour un scélérat. Je dirai la vérité, moi !… Je veux la dire !…

LOUISE. Ma tante, vous m’aviez juré…

ROXANE. Tant pis ! j’aime mieux me parjurer, j’aime mieux mourir que de rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l’on peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c’est là ce que t’a dit la Korigane, elle t’a dit la pure vérité ; cette fille nous est dévouée, et elle n’est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées, Saint-Gueltas l’a souffert sous prétexte d’une jalousie feinte ; il nous a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient menacés. Si la Korigane te l’a caché, elle n’a pas tout dit. Donne-nous un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou l’Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de l’escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son mari et le dépouiller des honneurs qu’il ambitionne. La République seule peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c’est une honte pour nous, que le péché retombe sur la tête de l’indigne, qui nous y force !

SAINT-GUELTAS, sortant d’un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme un tiroir et fermé d’une planche à jour. Merci, mademoiselle de Sauvières ! Voilà qui est bien parlé ! Votre douce voix m’a réveillé d’un profond sommeil que la peine de courir après vous m’avait rendu fort nécessaire. Je demande pardon au colonel de m’être ainsi introduit dans son logement pour m’y reposer en sûreté comme chez un ami ; j’ai eu la meilleure idée du monde, puisque je m’y trouve à point pour répondre à votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.) En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré vous, je le sais, un rôle très-comique ! Vous voilà constitué vengeur de l’innocence à bien bon marché !

HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous avez entendu ce qui s’est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée, loin de vous trahir, vous défend ; mais deux autres personnes, dont l’une est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne sérieusement d’avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis l’unique appui qui lui reste, et, qu’elle l’accepte ou non, je jure qu’elle l’aura… Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre conduite.

LOUISE, à Saint-Gueltas. Ne répondez pas, monsieur, c’est à moi de parler. Je n’ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant mon cousin, et, tout en le remerciant de l’intérêt qu’il m’accorde, je le prie de ne pas m’offrir une protection que je dois recevoir de vous seul.

SAINT-GUELTAS. En d’autres termes, ma chère amie, vous l’engagez à ne pas s’immiscer dans nos petites querelles de ménage ? Vous avez raison. Moi, je lui pardonne de tout mon cœur ce mouvement irréfléchi, mais généreux. C’est un noble caractère que le sien ! Nous nous connaissons depuis ce matin, et j’aurais grand regret de l’offenser. Dites-lui donc qu’après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.

LOUISE, pâle et près de défaillir. Oui, mon cousin, je confirme ce que M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.

ROXANE. Alors, j’en ai menti, moi ! Ne la crois pas. Henri ! (Montrant Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance ; nous sommes perdues, si nous retournons chez lui !

SAINT-GUELTAS, moqueur. Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me semble que vous voilà sous l’égide de la République et que rien ne vous force à suivre votre nièce… Quant à moi, je la reconduis chez elle, et je la prie de vouloir bien accepter mon bras.

HENRI. Un instant, monsieur ! Je vois ma tante sérieusement effrayée et Louise près de s’évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va rentrer ?

SAINT-GUELTAS, tressaillant. Que voulez-vous dire, monsieur ?

HENRI. Je veux dire qu’une femme n’est plus chez elle quand une rivale y a plus d’autorité qu’elle-même. Je n’ai pas le droit, je le reconnais, de juger le plus ou moins d’affection sincère que vous portez à votre compagne ; mais j’ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si une étrangère règne dans sa maison, elle n’a plus de maison. La loi juge ainsi cette situation et donne gain de cause à l’épouse dépouillée de sa légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l’invoquer. C’est à moi de la remplacer auprès d’elle, et je vous somme de me dire si vous comptez faire sortir de chez vous madame…

SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l’on calomnie est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer pareille folie, j’ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (À Louise.) Vous ne l’y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d’honneur… que vous seule avez le droit de me demander ! Êtes-vous satisfaite ?

LOUISE. Oui, monsieur ; partons !

HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole qui vous est donnée ?

SAINT-GUELTAS. Diable ! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières ! Vous abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés.

LOUISE, vivement. J’ai confiance, Henri, je vous le jure ! (À Roxane.) Adieu, ma tante !

ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide ? Non, je mourrai avec toi !

SAINT-GUELTAS, riant. Très-bien ! dévouement sublime ! — Adieu, monsieur le comte, sans rancune !

LOUISE, émue. Adieu, Henri !




Scène XI. — Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre la porte.



CADIO, le sabre à la main. Pardon ! vous êtes prisonnier, monsieur !

SAINT-GUELTAS, méprisant. Allons donc ! quelle plaisanterie !

CADIO. N’essayez pas de résister, les précautions sont prises. Rendez-vous !

HENRI, arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets. Laissez, monsieur, ceci me regarde. (À Cadio sur le seuil, devant les militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne personnellement. Laissez-le se retirer librement.

CADIO, à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire. Passez. (À Roxane.) Passez aussi.

SAINT-GUELTAS, le voyant arrêter Louise. Madame est ma femme !

CADIO. Non.

SAINT-GUELTAS, repassant la porte qu’il a déjà franchie. Comment, non ? Est-ce que vous êtes fou ?

CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.

SAINT-GUELTAS, refermant derrière lui. Voyons !

CADIO. Cette femme n’est pas la vôtre ; elle est la mienne.

HENRI. Que dis-tu là, Cadio ? c’est absurde !

SAINT-GUELTAS, très-surpris. Cadio ?… (Louise et Roxane reculent, étonnées et inquiètes.)

CADIO à Saint-Gueltas. Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous dire : Vous n’emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu’elle suive davantage son amant.

HENRI. Son amant ?

LOUISE. Ne m’outragez pas, Cadio ! Je vous croyais mort quand un prêtre a béni mon mariage avec monsieur…

CADIO. Je le sais ; mais ce mariage-là ne compte pas sans l’autre, et l’autre n’est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c’est moi, Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous laisser vivre avec un amant !

SAINT-GUELTAS, ironique. Si cela est, il est temps de vous en aviser, monsieur Cadio !

CADIO. Il n’y a pas de temps perdu. Il n’y a pas une heure que je sais la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez ! (Rebec entre, un peu troublé ; Cadio referme la porte.) Parlez ! qu’est-ce que vous venez de me dire ?

ROXANE. Ah ! c’est lui ?… Qu’est-ce qu’il dit, qu’est-ce qu’il prétend, ce coquin-là ?

REBEC, reprenant de l’assurance. J’ai dit la vérité. Le mariage est légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties contractantes y sont inscrits.

CADIO. Montrez la copie.

REBEC, la remettant à Henri. Ce n’est qu’une copie sur papier libre ; mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune dont j’étais l’officier municipal.

ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée !

REBEC. Elle ne l’a pas été.

ROXANE. C’est une infamie ! Alors, moi… ?

REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée ; mais l’incompatibilité d’humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous voudrez.

ROXANE. C’est fort heureux ! Tu ne prétends qu’à ma fortune, misérable !

REBEC. On s’arrangera, calmez-vous !

HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec ! Je ne te croyais pas si malin et si corrompu.

REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n’était que de soustraire ces dames et moi-même à la persécution ; mais, quand il s’est agi de rédiger un faux, j’ai reculé devant le déshonneur. Ces dames pouvaient lire ce qu’elles ont signé. J’ignore si elles en ont pris la peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là… Elles ont signé leurs vrais noms sur l’observation que je leur ai faite que, reconnues pour ce qu’elles sont, elles ne seraient sauvées qu’au prix d’un mariage bien fait. Elles doivent s’en souvenir.

HENRI. Mais Cadio lui-même m’a juré qu’on avait lu de faux noms…

REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu attentifs, sous les noms d’emprunt qu’elles s’étaient attribués ; mais ces témoins sont morts, je m’en suis assuré. La famine et l’épidémie ont passé par là. Il ne reste qu’un acte authentique et régulier.

ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant !

REBEC. Que je n’ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter le nom d’un homme condamné aux galères.

ROXANE. Ah ! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom ?

REBEC. Dans la vie privée, peu m’importe ; mais, dans tout acte civil, vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l’acte sera nul.

SAINT-GUELTAS, qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise, sèchement. Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio ! Vous voyez bien qu’il faut à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la République, au lieu de se jeter dans ses bras !

LOUISE, bas. Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à l’humiliante situation où je me trouve !

ROXANE, bas à Henri. Fais-nous partir, vite ! J’aime mieux le donjon du marquis que de pareilles discussions.

HENRI, haut. Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard, lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et séparons-nous.

CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l’invoque ; elle sanctionne mon droit, la femme que j’ai épousée m’appartient, et, par là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune.

SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous ?

CADIO. Oui, et c’est mon dernier mot.

SAINT-GUELTAS. Il est charmant ! mais voici le mien. Je regarde votre opposition comme nulle et je passe outre, car j’emmène ma femme, — ou ma maîtresse, n’importe ! Je tiens pour légitime celle qui s’est librement confiée, et donnée à moi, et qui n’a jamais eu l’intention d’appartenir à un autre.

LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa probité. Nous nous étions expliqués d’avance, il connaissait la promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la violence de la situation qui m’était faite, l’engagement que nous allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd’hui. Le voilà parvenu, ambitieux peut-être !… Non, ce n’est pas possible ! Tenez, Cadio, voici votre anneau d’argent que j’avais conservé par estime et par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter ?

CADIO, ému. Gardez-le, je mérite toujours l’estime pour cela…

SAINT-GUELTAS, l’interrompant et prenant le bras de Louise. Bien ! assez ! je pardonne à votre folie. — Votre serviteur, monsieur de Sauvières ! (À Cadio qui s’est placé devant la porte.) Allons, mordieu ! faites place !

CADIO. À vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien ! mais à elle, non. J’ai dit non, et c’est non !

SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête ?

HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis, puisqu’en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre vous. Je vous prie de ne pas l’oublier !

SAINT-GUELTAS. Il paraît que l’on peut retenir ma femme prisonnière pour la livrer à cet insensé ? Vous ne pensez pas que je m’y soumettrai, monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l’heure, ou je donne un signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez qu’ils ne sont pas loin et que l’on ne me fera pas violence impunément. Vous voulez sans doute éviter d’exposer nos hommes à s’égorger pour un motif qui nous est purement personnel ? Vous avez raison. Faites-donc respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se révolte.

HENRI. C’est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice, je le connais. Permettez-moi de l’y rappeler devant vous. Il faut que ma cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu’une situation si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous protéger tous deux ; je n’y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement contre mon meilleur ami. (À Cadio.) Admettons que tu aies raison en droit, ce que j’ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être méconnue par tout un parti résolu à la détruire ; ma cousine appartenait à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l’eût pas fait pour sauver sa propre vie.

LOUISE. Non, jamais !

HENRI. Elle a surmonté l’effroi de sa conscience par dévouement pour les autres. C’est le plus grand sacrifice que puisse faire à la reconnaissance et à l’humanité une âme comme la sienne. Tu l’as senti, toi, tu l’as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux vous avez commis, dans un religieux esprit d’enthousiasme, une sorte de sacrilége ; vous avez oublié que les serments au nom de l’honneur et de la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre ! mais votre erreur à été sincère et complète. D’avance, tu avais tenu mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me l’as dit toi-même ; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu n’es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure.

CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n’est pas légitimement mariée avec cet homme-là ! elle ne pouvait pas l’être, elle ne le sera jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les reconnaissait, ils seraient forcés de s’appeler comme moi.

HENRI. Soit ! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette situation, et vivra avec celui qu’elle a voulu épouser devant Dieu, ignorant la valeur et l’indissolubilité de l’autre engagement. Mon rôle vis-à-vis d’elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me forcez pas à vous donner des ordres.

CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m’avez pas convaincu. Je proteste contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me donner sans remords un ordre qui m’inflige le déshonneur ! (À Saint-Gueltas.) Oh ! vous avez beau rire d’un air de mépris, vous ! Je ne connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d’entendre les convenances. Je ne sais qu’une chose, c’est que votre existence me pèse et m’avilit. J’ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité, empêché de me marier avec une autre et d’avoir des enfants légitimes. Elle m’a pris ma liberté, je n’entends pas qu’elle use de la sienne. Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j’étais un simple, un ignorant, un sauvage ; j’ai fait ce qu’elle m’a dit. Elle m’a traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment vous avez agi envers moi, et dès lors elle s’est regardée comme libre de devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu’elle ne l’était pas. Son parti était écrasé, la République s’imposait, la loi était consolidée. Qu’elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui le lui avait donné pour la sauver, qu’elle ne voulût jamais revoir sa figure chétive et méprisée, je l’aurais compris et je n’aurais jamais songé à l’inquiéter ; mon dédain eût répondu au sien ; mais, avant de se livrer à l’amour d’un autre et de s’y faire autoriser par un prêtre, elle eût dû au moins s’assurer de son droit, savoir si son premier mariage ne m’engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était réellement veuve. Elle n’était pas à même de s’informer peut-être ? Eh bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de cœur, savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l’annulation de notre mariage ; j’y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d’un acte de dévouement. Il fallait faire vœu de chasteté comme moi… Oui, comme moi ; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait vœu de libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d’une religion que vous méprisez, la condamnez à subir l’outrage de vos infidélités ! La malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout ! Elle veut à présent, retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d’accepter ma protection ; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d’exercer cette protection, je ne veux pas qu’elle traîne plus longtemps ma honte et la sienne à vos pieds. — Voyez, monsieur de Sauvières, si vous consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux lui pardonner l’erreur où elle a vécu jusqu’à ce jour ; elle a pu croire nos liens illusoires : en apprenant qu’ils ne le sont pas, si elle ne quitte son amant à l’instant même, elle devient coupable de parti pris et autorise ma vengeance.

SAINT-GUELTAS, toujours ironique. Répondez, monsieur de Sauvières ! Ma parole d’honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec quelle attention je l’écoute.

HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre ?

SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non ; mais je désire avoir votre opinion.

HENRI. Et vous, Louise ?

LOUISE, abattue. Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je reconnais d’avance qu’il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me sont adressés, et que j’ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je les ignorais. Je viens de les comprendre.

SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. On ne vous en demande pas tant ! ne soyez pas si pressée de vous repentir.

LOUISE, s’éloignant de lui. Parlez, Henri !

HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos deux mariages que vous n’avez pas librement consenti. Jusque-là, les droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S’il vous est prescrit de le quitter, n’attendez pas qu’un tel arrêt vous surprenne dans une situation condamnable. — Voilà mon avis. J’engage M. Saint-Gueltas à l’adopter sans appel.

LOUISE, tremblante, mais résolue. Je l’accepte, moi ; oui, je déclare que je l’accepte !

SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j’en ouvre un autre que je crois meilleur, monsieur de Sauvières ! Vous me voyez très-calme dans une situation qui serait odieuse et absurde, si je n’étais homme de résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je viens d’écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que j’avais d’abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de lutte sérieuse. J’accepte donc l’antagonisme, et il ne me déplaît pas d’avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à reconnaître qu’aux termes de la législation actuelle, les droits de monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas ; mais, comme je ne puis reconnaître l’autorité morale d’une loi faite par nos ennemis et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d’ailleurs la femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n’ai pas de sots préjugés, moi ; un duel à mort tranchera la question, et je le lui propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu’elle ne tombera pas du pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour elle.

LOUISE. Oh ! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu’un pareil combat ! (À Saint-Gueltas.) Je vous supplie…

SAINT-GUELTAS, sèchement. Vous n’avez plus rien à dire. C’est à M. Cadio de répondre.

CADIO. Ainsi, vous me faites l’honneur de vous battre en duel avec moi, monsieur le marquis ? C’est bien généreux de votre part en vérité ! Vous n’avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison ?

SAINT-GUELTAS, irrité. Vous refusez ?

CADIO. Non, certes ! mais je me demande lequel de nous fait honneur à l’autre en acceptant le défi !

HENRI. N’envenimons pas la querelle par des récriminations. (Haut.) Marchons ; je serai un de tes témoins, et, pendant que monsieur ira chercher les siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde de ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent. — À Louise, qui, sans pouvoir parler, essaye de l’arrêter.) Soyez calme, Louise ! ayez la force d’âme que commande une pareille situation. Elle est inévitable ! (Il sort. — Louise, atterrée un instant, s’élance vers la porte, mais Henri l’a refermée en dehors.)




Scène XII. — LOUISE, ROXANE.



ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières ?

LOUISE. Non, pas encore ! (Elle va vers la porte de l’escalier et entend Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef ; elle revient et se laisse tomber sur une chaise.)

ROXANE. Où irais-tu, d’ailleurs ? Que ferais-tu pour empêcher ce duel ? Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs ! Et puis après ? Quand le marquis serait tué, ce n’est pas moi qui l’arroserais de mes larmes.

LOUISE. Ah ! ne parlez pas, ne dites rien !… Je deviens folle !

ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l’aimes… Et je le vois bien, hélas ! tu l’aimes toujours !

LOUISE. Qu’est-ce que j’en sais ? Je n’en sais rien ! J’étais mortellement offensée, il me semblait que tout devait être rompu entre nous, et que son infidélité, son injustice, son ingratitude, avaient comblé la mesure. Il me semblait aussi qu’il souhaitait cette rupture, qu’il ne la repoussait, l’orgueilleux, que pour m’empêcher d’en avoir l’initiative ; mais vous voyez bien qu’il m’aime encore, puisqu’il éloigne ma rivale, puisqu’il trouve l’occasion de briser nos liens et qu’il s’y refuse au péril de sa vie !…

ROXANE. Tout cela, c’est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuité insatiable, qui ne veulent pas céder en face des républicains !

LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l’admire encore !

ROXANE. Hélas ! gare à nous, quand il va être débarrassé de ce fou de Cadio !

LOUISE, pensive. Il va le tuer ?

ROXANE. Tu penses bien qu’un insensé comme Cadio a beau être devenu militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la première lame de France ! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la mort…

LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux !… car c’est un duel à mort !… Ils l’ont dit ! il faut que cela soit !… Oh ! funeste et misérable existence que la mienne ! Je n’avais qu’une consolation, un espoir, une raison de lutter et de vivre…

ROXANE. Ton pauvre enfant !… Oui, c’est un ange au ciel et un malheureux de moins sur la terre !… Mais… qu’est-ce que j’entends donc ? les bleus font l’exercice à feu ?

LOUISE, écoutant. Non, c’est autre chose… C’est un combat ! (Elle court à la fenêtre.) Ceux qui nous gardaient s’éloignent, ils courent… On sonne l’alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il ? Et nous sommes enfermées ici !




Scène XIII. — Les Mêmes, LA KORIGANE.


LA KORIGANE. (Elle entre par la cuisine. N’ayez pas peur, c’est moi. Le marquis n’a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J’ai averti les chouans. Ils l’ont enlevé de force au bout de la rue : les bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne ; mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir !

ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela ? Tu veux donc que mon neveu soit exposé pour nous avoir reçues généreusement ?

LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je ne veux pas, moi !

ROXANE. Tu l’aimes donc toujours, ce Cadio ?

LA KORIGANE. J’ai aimé les anges comme on doit les aimer et le diable comme il veut qu’on l’aime !

ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange ? Pourquoi ?

LA KORIGANE. Parce qu’il a toujours détesté le mal, parce que les nuits je le vois en rêve, quand j’ai le mal dans l’esprit, et il me fait des reproches, il me menace… Je le croyais mort. Je l’ai revu officier tout à l’heure, je l’ai vu tranquille et fier… Je me suis dit : « Tu ne mourras pas par ma faute ; cette fois, j’empêcherai cela ! »

LOUISE, agitée. Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l’a fait assassiner à la ferme du Mystère ?

LA KORIGANE. C’est vrai.

LOUISE, effrayée. Avec quel sang-froid il m’a dit que ce malheureux s’était noyé dans la Loire en voulant nous poursuivre !

ROXANE. Mais, mon Dieu ! la fusillade se rapproche… Est-ce que les bleus reculent ?… Pauvre Henri ! s’il lui arrivait malheur ! si Saint-Gueltas revenait nous prendre ! Ah ! tant pis ! pour la première fois, je fais des vœux pour les sans-culottes, moi !

LOUISE, à la Korigane. Comment donc le marquis n’empêche-t-il pas… ? il est donc sans autorité sur les chouans ?

LA KORIGANE. Les chouans l’aiment pour sa renommée et le veulent pour chef ; mais ce n’est plus ça les Vendéens ! Le Breton obéit comme il veut et quand il veut !

LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer un rôle odieux ! C’est impossible !… J’irai les trouver. Je leur dirai…

LA KORIGANE. Qu’est-ce que vous leur direz ? Vous ne savez pas seulement leur langue ! Est-ce qu’ils vous connaissent, d’ailleurs ? est-ce qu’ils vous laisseront approcher ?

LOUISE. J’essayerai ; on peut toujours…

LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu’une chose, vous cacher ; mais je veux que vous me juriez d’abandonner Saint-Gueltas.

LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir retourner avec lui ? il m’a juré, lui, que je ne retrouverais pas sa maîtresse au château ; il se repent, j’en suis sûre, il m’aime encore…

LA KORIGANE. Vous croyez ça ?… Louise de Sauvières, il faut donc que je vous dise tout ? (On entend une fusillade plus proche.)

ROXANE. Ah ! grand Dieu ! patatras ! nous y voilà encore une fois, dans la bagarre ! Fuyons !

LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repoussés défendent l’entrée du village ; mais, moi, je n’ai plus le temps de rien ménager. Louise, regardez-moi, et tremblez ! C’est moi qui ai tué la première femme de Saint-Gueltas et son fils !

LOUISE, reculant d’effroi. Toi ?

ROXANE. Ah ! quelle horreur ! Par l’ordre de ton maître ?

LA KORIGANE. Non, j’ai pris cela sur moi ; il avait besoin de leur mort, il la désirait, je m’en suis chargée. Il m’a maudite pour cela ; mais il a profité de mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il ne vous aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, à ceux qui vous protégeaient ; vous avez bien deviné cela, vous le lui avez dit, vous l’avez mortellement offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche, plus habile, plus puissante que vous. Il ne l’aime pas, mais il a besoin d’elle à présent, et vous le gênez… Eh bien, le jour où cet homme-là, qui est le démon, me dira : « Emmène Louise, fais que je ne la revoie jamais !… » je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort que moi… Et, comme vous avez été bonne pour moi, comme vous m’avez montré de la confiance et qu’après vous avoir haïe, je vous ai aimée par son ordre, je me tuerai après l’avoir encore une fois servi en vous tuant. Ah ! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie jamais ! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre âme, car je le déteste et le maudis ; mais, s’il me parle, s’il me flatte, s’il me commande…, je ne peux pas répondre de moi ! Non, vrai ! je ne peux pas !

LOUISE. Ah !… Tu étais donc sa maîtresse, toi ? Je ne pouvais pas le croire !

LA KORIGANE, avec dépit. À cause que je suis laide ? Eh bien, j’ai été sa maîtresse comme vous, car vous n’êtes pas sa femme !

LOUISE. Je ne suis pas… ?

LA KORIGANE. Je n’ai réussi qu’à tuer l’enfant. La femme, le fantôme que vous avez vu le jour du mariage, parée de votre voile et de votre couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noyée, s’est réfugiée sur un rocher où, au point du jour, l’abbé Sapience l’a trouvée ; il l’a emmenée dans une barque, il l’a cachée et envoyée à Nantes ; elle vit, la mort de son enfant lui a rendu la raison, à ce qu’on dit. On attend les événements pour la faire reparaître, si Saint-Gueltas l’emporte sur Charette. Voilà toute la vérité, je vous la dis aussi laide que je l’ai faite… Me croirez-vous à présent ?

LOUISE. Va-t’en ou tue-moi tout de suite, si tu veux ! J’ai horreur de la vie, j’ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-même ! (La fusillade éclate plus près.)

ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise !

LOUISE, égarée. Qu’importe ?

LA KORIGANE. Venez ! je peux vous cacher !

LOUISE. Emmenez ma tante : moi, je veux mourir ici ! (À Roxane.) Partez !

LA KORIGANE. Venez, Louise, venez !

LOUISE. Non !

LA KORIGANE, se jetant à ses pieds. Venez ! maudissez-moi, crachez-moi au visage, mais laissez-moi vous sauver ! Voyons !… si vous aimez encore le maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal, buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amitié, comme je l’ai eue.

LOUISE, exaltée. Son amitié ! elle souillerait ma vie ! garde-la pour toi qui en es digne, et qu’il me haïsse, l’infâme ! C’est assez que son odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de justice, venge-moi et frappe-le ! Protége les républicains, pardonne à l’égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu’ils aient un emblème sur la poitrine et une image au chapeau ! Honte et malheur sur ces bandits qui se jouent des choses sacrées, du mariage et de l’église, de l’amour et de la vérité ! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton maître, va lui dire ce que tu viens d’entendre. Dis-lui que, s’il approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me défendre, je m’y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari !

ROXANE. Cadio, ton mari ? Ah ! elle devient folle !

LOUISE. Non ! je vois clair à présent ! c’est lui, c’est Cadio que j’aurais dû aimer. Il est l’homme de bien, lui, l’homme sincère et pur qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais ! Orgueil de race, préjugés imbéciles ! J’aurais cru m’avilir en portant le nom de ce bohémien homme de cœur, et j’ai voulu le nom souillé d’un bandit de qualité !

ROXANE. Calme-toi, Louise !… c’est du délire !

LOUISE. Non ! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts. Je n’aime plus rien, ni personne ! Ah ! j’ai été trop punie ;… mais le moment de l’expiation est venu, et je vais me réhabiliter… Écoutez ! la mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares… les cris plus sourds… Entendez-vous ces voix qui murmurent encore : « Vive la nation !… » C’est l’hymne de mort des malheureux patriotes !… Et là-bas, ces hurlements féroces, c’est la horde sauvage des chouans qui me réclame ! Ils viennent… (À la Korigane, lui arrachant ses pistolets qu’elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne m’aura pas vivante !




Scène XIV. — Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin.

(La porte de la cuisine s’ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus s’élancent dans la chambre.)


HENRI. Ici, nous tiendrons encore.

MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns ! Le malheur est que nous n’avons pas de munitions !

JAVOTTE, venant de la cuisine. Si fait ! là, dans ce trou, il y a encore des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout !

MOTUS. Des clarinettes anglaises ? Tant mieux ! elles sont bonnes.

CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec ?

JAVOTTE. Oh ! qui sait où il s’est caché ? Mais soyez tranquilles, ils ne viendront pas par la ruelle ; c’est trop étroit, vous auriez trop beau jeu ! Gardez le côté de la place ; moi, je veillerai par ici.

HENRI, entrant dans la salle. Alors, vite ici une barricade ! La porte de l’escalier est solide. Ajoutons-y les meubles ! Femmes, passez dans l’autre chambre, vite !

LOUISE. Non ! nous vous aiderons. Courage, Henri ! Courage, Cadio ! (Lui donnant les pistolets.) Tiens ! voilà des armes chargées, défends-moi, venge-moi !

CADIO, éperdu. Vous dites ?…

ROXANE. Oui, oui ! mort à Saint-Gueltas ! Nous allons vous aider. Ah ! Henri, mon pauvre enfant ! c’est nous qui sommes cause…

MOTUS, arrêtant la Korigane, qui veut s’élancer dehors. Minute, l’espionne ! on ne s’en va pas !

CADIO. La Korigane ? Laisse-la partir, nous serions forcés de la tuer.

MOTUS. Alors, filez, brimborion !

LA KORIGANE, reculant. Non ! Je ne ferai rien contre Cadio ! Laissez-moi ici ! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percés d’un cœur à jour sur chaque battant ; Henri et Cadio poussent le bahut et la table contre la porte de l’escalier. Les femmes travaillent à rassembler les armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le bas de la fenêtre jusqu’à la hauteur des jours.)

MOTUS, à Javotte, qui porte un sac. Courage, la belle fille ! Forte comme un garçon meunier !

HENRI, à sa tante. De grâce, emmenez Louise, allez dans l’autre chambre. Dès que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons, vous n’aurez rien à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis…

ROXANE. Nos amis, c’est toi, et c’est pour toi que nous allons prier. (Elle passe dans l’autre chambre avec Louise, qui revient bientôt et se tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s’est assise dans un coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l’événement. Les préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne au dehors.)

HENRI, à Cadio. C’est étrange, l’ennemi aurait-il quitté la partie ?

CADIO, qui regarde par le trou du contrevent. Non, je vois là-bas les vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. Ils s’arrêtent, ils se consultent. Ils n’osent pas s’engager entre les feux de nos refuges. Il ne savent pas que nous n’en avons qu’un et que nous y sommes seuls !

MOTUS. Ah ! les gueux ! nous tenir comme ça bloqués, quand on aurait fait d’ici une si belle charge de cavalerie, s’ils n’avaient pas coupé les jarrets de nos pauvres bêtes !

CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous nous sommes trouvés séparés, comment ne se sont-ils pas repliés par ici ? L’ordre était donné…

MOTUS. Le lieutenant est jeune ; il aura perdu la tête, il aura mal entendu.

HENRI. Où peuvent-ils être ? Avec eux, rien ne serait perdu encore.

CADIO. Attention ! voilà l’ennemi qui se décide.

HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête ?

CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n’ose pas se montrer.

LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni paix, ni trêve, ni affaires d’honneur en dehors de leurs intérêts.

CADIO. Qui donc les a avertis ?

LA KORIGANE. C’est moi.

CADIO. C’est toi qui as fait massacrer la moitié de mes braves soldats ? Ah ! maudite, je te reconnais là.

LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu’ils vous attaqueraient. Ils ne le voulaient pas ; quand ils ont vu que vous étiez si peu…

HENRI, qui regarde par le contrevent. Un parlementaire, attendez ! (Il le couche en joue.) Parlez d’où vous êtes, n’approchez pas.

UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous ! Saint-Gueltas vous fait grâce.

HENRI. Saint-Gueltas ? Qu’il se montre d’abord !

LA VOIX. Il ne viendra pas.

CADIO. Il a peur ?

LA VOIX. Il n’est pas le maître.

HENRI. S’il n’est pas le maître, il ne peut rien promettre. Retirez-vous !

LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez !

HENRI. On la connaît, la grâce des chouans ! Allez au diable !

LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons !

CADIO. Non.

LA VOIX. Vous ne voulez pas ?

MOTUS. Allez vous faire… (Un groupe de chouans cachés sous la halle de la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme à temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.)

MOTUS. C’est bien, il est salé, le traître !

LA KORIGANE. Mort ? Bien, Cadio !… C’était Tirefeuille, ton assassin, j’ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protégés par les sacs de farine, tirent par le contrevent, dont le haut est bientôt criblé par les balles.)

MOTUS, à Henri. Mon colonel, baisse-toi plus que ça. Voilà le bois de chêne percé en dentelle.

HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond ; tiens, le plâtre et les lattes nous tombent sur la tête. — Louise, ôtez-vous, allez-vous-en.

LOUISE. Qui vous passera vos fusils ?

LA KORIGANE. Moi. — Défends-toi, Cadio.

CADIO, sans l’écouter. Ah ! les voilà qui montent sur le toit de la halle ! Ils vont pouvoir ajuster !

MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les munitions ne manquent pas.

CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes ! Ôtez-vous de là, Henri ! Ôte-toi, Motus ! inutile de succomber tous trois à la fois. Chacun son tour, ça durera plus longtemps ! Je commence. (Il se présente à la fenêtre, dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et tire.) En voilà un ! Vite un autre fusil ; deux ! J’en aurai abattu six avant qu’ils aient rechargé. (Il continue, tous ses coups portent, les chouans hurlent de rage.)

MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C’est à moi !

CADIO, qui change toujours d’arme et qui tire toujours. Non ! pas toi ! Je ne veux pas !

MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd’hui !

CADIO. Tu es fou !

HENRI. Assez, Cadio ! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien qu’ils viennent à la portée de nos sabres.

CADIO. Des munitions ? Ils n’en ont plus. Voyez, ils vont nous donner l’assaut. Les voilà sur l’escalier !

HENRI. Alors, feu par la fenêtre ! tous les trois ! (Ils tirent pendant que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent la fenêtre à coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade. Cadio reste exposé sans paraître s’en apercevoir.)

LOUISE, au seuil de l’autre chambre. Cadio ! c’est trop de courage ! De grâce…

CADIO, qui tire toujours. Vous m’avez dit de vous défendre et de vous venger ! Je vous défends aujourd’hui, je vous vengerai demain.

LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous…

CADIO. Non ! je suis invulnérable, moi ! Tenez, ils se lassent !

HENRI. Et ils abandonnent l’assaut de la porte ! Que veulent-ils faire ?

CADIO. Ils reviennent avec des échelles ! Ils croient donc que nous n’avons plus de balles ?

HENRI. Laissons-les monter un peu.

MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent l’échelle… Rendons-leur les pierres qu’ils nous ont envoyées. Tenez, chiens maudits, reprenez vos présens !

CADIO. Dix sur l’échelle ! Voilà le moment. À toi, Motus, pousse ! moi, je tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de côté l’échelle, qui tombe avec ceux qu’elle porte. Malédictions et rugissemens des chouans.) Les voilà qui se décident enfin à mettre le feu. Tant mieux ! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur eux pour défendre leurs maisons.

MOTUS. Ils n’oseront pas, mon capitaine ! Sans te contredire, on pourrait bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les sabrer comme qui fauche.

HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver l’incendie. Sortons par la cuisine ;… ces dames auront le temps de se faire reconnaître pendant qu’ils abattront la barricade.

LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez !

CADIO. Moi ? Non pas ! je vais faire le tour de la maison et les sabrer par derrière. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici !

HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul !

MOTUS. Non, fichtre ! j’en suis pareillement à mes supérieurs ! (Ils se serrent tous trois la main précipitamment et vont à la cuisine.)

JAVOTTE, prenant une broche. Ils sont quelques-uns dans la ruelle : je vais vous aider !

LOUISE, à la Korigane. Je veux mourir avec eux ! Toi, lave-toi de tes péchés, sauve ma tante, parle à ces furieux.

LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous et de Cadio ! (Allant à la fenêtre. Parlant breton.) Les bleus ! les cavaliers bleus ! Là-bas, voyez, ils reviennent ! Courez-leur sus, mes amis ! Ici, il n’y a plus que des femmes prisonnières ! (Les chouans reculent, hésitants et agités.)

CADIO, qui était déjà au fond de la cuisine, revenant. Qu’est-ce qu’elle dit ? Nos cavaliers reviennent ?

HENRI, revenant aussi. Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes !

LA KORIGANE. Non, j’ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous ; moi, je reste.

CADIO. C’est à présent que tu mens ! Ils reviennent, je les vois !

MOTUS, regardant aussi. Les voilà ! Ils sont encore au moins cent, mais dispersés !

LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous êtes perdus ! fuyez donc ! vous avez le temps. Les chouans vont à leur rencontre, ils s’éloignent…

MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement…, ça donnerait du cœur et de l’ensemble aux camarades.

HENRI. Oui, oui, dépêche-toi ! (Motus saute sur la fenêtre et sonne le ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et ajuste Motus. Cadio, qui l’a vu, repousse Motus, et, s’élançant devant lui, recule et tombe.)

MOTUS. Ah ! malheur ! mort pour moi !

CADIO. Non, blessé enfin ! C’est bon signe ! Achève ta fanfare, tu ne risques plus rien ! (Louise et Henri ont couru à Cadio, qui se relève sur ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle étanche le sang de son front avec son mouchoir.)

LOUISE, éperdue. Ah ! pauvre Cadio ! Est-ce qu’il va mourir ?

CADIO. Je n’aurai pas cette chance-là de mourir où me voilà !

JAVOTTE, lavant la blessure. Je crois que ça n’est rien ; la balle a ricoché.

MOTUS. Non, ce n’est rien ; mais assieds-toi, mon ami.

CADIO, serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa coiffure militaire. Non, c’est le moment de sortir et de sabrer.

MOTUS, qui a achevé sa fanfare. Fais excuse, mon capitaine. Les chouans sont refoulés… ils reviennent sur la place… Ah ! nos braves cavaliers, comme ils y vont ! Tirons encore sur les chouans !

HENRI, qui a saisi un fusil. Oui ! Nous leur ferons d’ici plus de mal que de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivés en chargeant sur la place, sabrent et écrasent les chouans, qui fuient en désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientôt en voyant le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont défait la barricade et se sont élancés sur l’escalier. Un hourra de leurs cavaliers les salue ; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et égorgent les hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise et sa tante, muettes d’horreur et d’effroi, sont à la fenêtre. La Korigane a disparu. Javotte, armée d’une hache, frappe ceux qui approchent de l’escalier. Henri, Motus et Cadio l’ont descendu ; mais, séparés par la mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir avancer. La petite troupe républicaine diminue à vue d’œil. On se bat corps à corps avec furie. Tout à coup, le canon retentit à quelque distance. Le premier coup est à peine entendu au milieu des clameurs de la lutte. Au second, un instant de profond silence.)

LES CHOUANS. Victoire ! c’est les Anglais ! Vive le roi !

LES BLEUS, Henri en tête. C’est le général Hoche ! Vive la République ! (Une troupe de paysans sans armes et revenant du marché avec des femmes, des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en criant : Les bleus ! c’est les bleus ! nous les avons vus, nous autres ! Leurs bœufs et leurs charrettes achèvent de mettre la confusion et d’écraser les blessés et les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers de volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en fuyant et en criant en breton : Sauve qui peut !… Les cavaliers et leurs chefs leur donnent la chasse ; Louise, Roxane et Javotte sont sur l’escalier.)

REBEC, reparaissant sans qu’on sache d’où il sort. Victoire !

JAVOTTE. C’est pas tout ça, on est vainqueur, mais y a du mal ! Courons aux blessés !

ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains ! Où vas-tu, Louise ?

LOUISE. Leur chirurgien n’a pas été tué, je le vois là-bas… Je cours me mettre à sa disposition.

REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l’ambulance ! Javotte, ma mie…

JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes caché quand je me battais, vous n’êtes pas un homme !



Scène XV. — LOUISE, MARIE, HENRI.

(Pendant qu’on apporte et soigne les blessés, une chaise de poste percée de balles arrive au galop sur la place, avec une escorte de gendarmes volontaires dont quelques-uns sont blessés. — Marie s’élance sur l’escalier. Louise se jette dans ses bras.)


Louise. Ah ! mon amie, mon ange ! (Elle sanglote. Roxane embrasse Marie en pleurant aussi.)

MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence m’a conduite. Nous avons rencontré les chouans, nous avons traversé leurs balles. Heureusement, ils n’en avaient presque plus. Ils fuient en désordre. Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu’île. Nous voilà pour aujourd’hui en sûreté ; mais, mon Dieu, comme on s’est battu ici ! Où peut être Henri ?

LOUISE, lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et Motus. Regarde !

HENRI, saute de son cheval et court baiser les mains de Marie. Comme toujours, vous êtes l’envoyée du ciel ! Serrez la main du capitaine Cadio, et remontez en voiture avec vos amies. Regagnez Auray avant la nuit. Louise ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous dira pourquoi !



NEUVIÈME PARTIE

16 juillet 1795. — Onze heures du soir, au bout de la presqu’île de Quiberon. — Un hameau à la côte. — Des paysans et des chouans bivaquent ou campent par groupes sur la grève parmi les rochers. — Un chouan fait cuire une volaille à peine plumée au feu d’une cantine, quelques autres l’entourent et causent à voix haute.




Scène PREMIÈRE. — Chouans, Paysans, un Officier anglais, un Émigré, Femmes.


LE CHOUAN, dans un dialecte. Oui, oui, on a été entraîné, poussé comme des moutons dans une foire. Qu’est-ce que vous voulez ! encore une panique de ces imbéciles de paysans !

UN PAYSAN, qui passe, dans un autre dialecte. De quel pays donc que vous êtes, vous ? Vous ne vous croyez plus paysans, parce que vous avez des armes et que nous n’en avons point ?

LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en donnaient, mais vous avez mieux aimé les vendre que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés de rien. Vous voilà ici comme nous !

LE PAYSAN. Peut-être bien qu’on s’en serait mieux servi que vous autres, qui vous êtes sauvés les premiers, après avoir saccagé notre village.

LES AUTRES CHOUANS. Qu’est-ce qu’il dit, celui-là ?

LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte !

UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu’on ne te mette en travers du feu, toi ! Tu m’as l’air d’un républicain honteux !

D’AUTRES PAYSANS, s’approchant. Qu’est-ce qu’il y a ? Voyons !

LE PREMIER PAYSAN. C’est ces voleurs-là qui nous ont pillés tantôt, et qui mangent nos poules pendant que nous irons nous coucher sans souper.

UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Voilà mon panier, je le reconnais bien, et les plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous autres, j’ai mes enfants là-bas qui crient la faim !

LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher de ma baïonnette, ta méchante poule de deux sous ! tâche !

LA FEMME, aux paysans. Vous n’avez point de cœur si vous laissez malmener comme ça le monde de votre endroit !

UN PAYSAN. Oui ! Il faut qu’on nous rende ce qui est à nous. Ces gueux-là m’ont volé mes deux moutons, à moi !

UN DES CHOUANS. Ça n’est pas nous, mais ça ne fait rien, on répond les uns pour les autres. Tout ce que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous tranquilles, les amis ! C’est nous qui défendons le pays, nous avons droit à tout ce que vous avez.

UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous ? Eh bien, vous n’en défendez ni long, ni large, puisque nous voilà, grâce à vous, sur un pays grand comme la langue d’un chien et fait de même.

UN DES HABITANTS DE LA PRESQU’ÎLE. C’est vous qui êtes des langues de chien, dites donc ! Vous venez ici nous gêner et nous affamer, et vous méprisez notre endroit par-dessus le marché ! (Aux chouans.) Cognez-les donc, vous autres, on va vous aider ! (Les chouans et les paysans se battent. Les femmes éperdues accourent pour soutenir leurs maris. Les enfants se réfugient dans les rochers en pleurant et en criant. Une patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec peine les combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais les frappent et les menacent. — Un vieil émigré à cheval accourt et se fait expliquer la cause du tumulte.)

UN OFFICIER ANGLAIS, qui parle français. C’est comme cela dans tout le fond de la presqu’île, monsieur, on se bat pour les vivres et on en manque.

L’ÉMIGRÉ, à un paysan. Est-ce qu’on ne vous a pas fait une distribution de riz ce soir ? L’ordre a été donné…

UNE FEMME. On a donné l’ordre, oui, mais la nourriture, point ! Voilà vingt-quatre heures que nos pauvres enfants se nourrissent de quelques méchants coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils se battent !

L’ÉMIGRÉ, à l’officier. Ceci est intolérable, monsieur ! Il y a chez vous une indifférence, ou un désordre…

L’OFFICIER. Oh ! monsieur, adressez-vous à l’administration, cela ne me regarde pas. Je suis chargé de la police et non des vivres.

L’ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l’un que l’autre !

L’OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur, que vous adressez cette réprimande impertinente ?

L’ÉMIGRÉ. Vous ? Je ne vous connais pas ; mais prenez-le comme vous voudrez !

L’OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, monsieur ?

L’ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur !

UN PAYSAN, qui les a écoutés, parlant à ses compagnons. Voilà comme ça se passe ici ! On se bat, nous autres, parce qu’on a faim, et les chefs se battent parce qu’ils ne s’aiment point. On nous a trompés, les amis ! Anglais et Français ne pourront jamais marcher ensemble.

UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand malheur, et ça n’est pas la faute des uns ni des autres, si ces vaisseaux-là n’ont point apporté de quoi nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de marcher en avant. M’est avis que nous avons fait comme les oiseaux affamés qui s’acharnent sur la mangeaille pendant que le vautour tombe sur eux.

UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous avons été sottes de nous sauver devant les républicains ! Ils ne nous auraient point fait de mal. Et quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils nous auraient au moins laissé nos maisons ! À présent, nous voilà ici, couchant sur la terre, à la franche étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou les bleus nous tiennent bloqués, Dieu sait pour combien de temps !

UNE AUTRE. Faut essayer d’en sortir ! À quoi ça leur sert-il, de nous bloquer ?

LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et les émigrés, et ils nous tiendront là jusqu’à tant qu’on soit nus comme la pierre et plats comme le varech.

L’AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent tout ça ?

UNE VIEILLE FILLE. C’est vos hommes qui devraient vous délivrer ; s’ils ne le font point, c’est des lâches !

L’AUTRE FEMME. Ah ! oui, nos hommes ! fallait qu’ils ne se sauvent point les premiers quand on est entré ici ; c’est eux qui nous ont donné la grand’peur… Mais les hommes ! c’est ce qu’il y a de plus capon !

UN HOMME. Vous dites des bêtises ! les femmes, c’est ce qu’il y a de plus pleurard et de plus décourageant ! Taisez-vous !

LES FEMMES. On se taira si on veut ! (Les hommes et les femmes se disputent. Les chouans se moquent d’eux. On recommence à se battre. Les habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.)



Scène II. — RABOISSON, SAINT-GUELTAS.

(Ils se promènent en causant, sur la laisse de mer, un peu plus loin.)



RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu’elle n’est point ici ?

SAINT-GUELTAS. J’ai parcouru tous ces hameaux, je ne l’ai pas trouvée. Il n’en faut plus douter, les républicains l’ont emmenée de Carnac, et me voilà séparé d’elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de trahison par Sauvières, bloqué ici parmi des gens qui me sont hostiles, sous la protection des Anglais, que je ne crois pas sincères.

RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste : ils font pour nous ce qu’ils peuvent ; mais nos divisions, nos jalousies, l’incapacité de nos chefs et le découragement de nos partisans, sans compter la malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés, voilà ce que nos alliés ne pouvaient prévoir et ne peuvent empêcher. Voyons, il faut demander une barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte. Les républicains ne sont pas partout, que diable ! et nous trouverons bien moyen de rejoindre Vauban ou quelque autre corps en rase campagne.

SAINT-GUELTAS. Libre à toi d’aller te mettre sous les ordres de M. de Vauban ou de M. Georges ; mais Saint-Gueltas ne reçoit pas d’ordres, il en donne.

RABOISSON. L’orgueil n’est pas de saison dans un moment aussi critique. Je servirai comme simple soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi, tu retrouveras d’autres bandes de chouans qui probablement t’appellent et te cherchent.

SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans ? Non, plus jamais ! J’aimerais mieux une armée de peaux-rouges ou de cannibales. Jamais je ne leur pardonnerai d’avoir porté la main sur moi ! J’ai été forcé d’en tuer trois ou quatre ; après quoi, écrasé sous le nombre…

RABOISSON. Il y a là quelque chose d’inexpliqué. Que ne te laissaient-ils tuer Cadio ?

SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas ! ils ont contre le duel la même prévention que contre les combats à découvert. Tout ce qui est lutte à force égale répugne à leur lâcheté. Ils n’ont pas voulu me laisser tenter le diable, comme ils disent.

RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre en duel ?

SAINT-GUELTAS. Je m’en doute. Je le saurai plus tard ! Un ennemi, frêle comme une guêpe, mais comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me poursuit depuis quelque temps ! Je l’ai longtemps supporté et ménagé par pitié,… par superstition peut-être ! Oui, je me figurais que cette Korigane, au sobriquet bien trouvé, était mon porte-bonheur, une sorte de petite étoile rouge chargée de présider à ma sanglante destinée et d’entretenir de son souffle infernal le feu de ma volonté dans les situations extrêmes ; mais elle a été trop loin, je n’ai pu la suivre, je l’ai reniée et chassée. À présent, elle s’est tournée contre moi, et rien ne me réussit plus !

RABOISSON, haussant les épaules. Tu baisses, mon pauvre marquis ! Tu ne crois pas en Dieu, je t’en offre autant ; mais te voilà croyant au diable, c’est le commencement de la dévotion.

SAINT-GUELTAS. L’homme le mieux trempé a beau compter sur lui-même,… il a besoin d’invoquer quelque mystérieuse influence… Tiens ! l’autre nuit, j’ai eu, moi qui te parle, des visions effroyables ! Ces brutes de chouans, ne pouvant me décider à marcher contre Sauvières, ne voulant pas comprendre que sa loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace que je leur faisais de me tourner contre eux, s’ils me laissaient libre, m’avaient jeté dans une cave. J’avais lutté comme un taureau pour me défendre de cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec mes bras meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je me suis évanoui brisé de fatigue, étouffé de rage ; c’est la première fois de ma vie que ma force physique m’a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et que mon autorité a été méconnue. J’étais si accablé, que je n’ai rien entendu de ce qui se passait au-dessus de ma tête, dans ce village où l’on s’est battu avec fureur. Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j’étais dans les ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me suis cru enterré vivant avec d’autres cadavres qui m’apparaissaient dans la lueur glauque de l’hallucination. J’ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J’ai vu la folle, qui rampait le long des murs humides et qui traversait la voûte en volant comme une chauve-souris. J’ai eu peur, oui, moi, j’ai eu peur !… Une sueur froide glaçait mes membres. Enfin, j’ai surmonté ce cauchemar, j’ai commandé à mon énergie. J’ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je suis sorti ! J’ai erré dans le village sans y rencontrer un visage ami. Les habitants s’étaient renfermés chez eux. De la maison de Rebec convertie en ambulance partaient les gémissements des blessés. Quelques soldats républicains les gardaient. J’ai écouté, caché dans l’ombre. Les officiers étaient partis pour rejoindre un des corps de Hoche avec quelques hommes valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je n’ai rien pu apprendre, sinon qu’elles n’étaient plus là. J’ai pensé qu’elles avaient été entraînées ici par les fuyards, car les bleus parlaient d’une panique qui avait refoulé sur Quiberon chouans et habitants du rivage pêle-mêle. J’ai traversé miraculeusement les avant-postes républicains, cherchant à apercevoir quelque barque anglaise que je pusse héler et joindre à la nage. N’en voyant aucune, j’ai longtemps marché sur le sable, dans l’eau jusqu’à la poitrine, et mourant de faim et de soif. Enfin une barque s’est approchée aux premières clartés du matin, et je me suis jeté dans la vague. Je suis bon nageur, tu le sais, et, quoique le trajet fût long, il n’était pas inquiétant pour moi. Eh bien, j’ai mal nagé, je ne savais plus ! Dix fois j’ai failli être englouti, et, chaque fois, j’ai vu auprès de moi la folle et l’enfant qui flottaient sur l’écume et cherchaient à me saisir pour m’entraîner. Quand la barque m’a recueilli, je me suis évanoui encore… Tiens ! c’est fait de moi. Je subis les défaillances et les terreurs qui sont le lot des autres hommes. Je n’espère plus rien. Je mourrai ici, et voilà peut-être la dernière fois que je te parle !

RABOISSON. Tu as l’esprit frappé, comme tant d’autres. Celui qui pourrait voir et retracer les fantômes sinistres que les songes de nos nuits évoquent ferait ici, en ce moment, un second enfer du Dante… Nous avons tous été dévots, c’est-à-dire superstitieux, dans notre enfance ; quelques-uns de nous le sont encore, et, d’ailleurs, nous subissons forcément le contre-coup de nos agitations et de nos fatigues, sans être soutenus par l’espoir du triomphe. Tu as plus qu’un autre sujet de t’alarmer. D’Hervilly, blessé, résilie ce soir son commandement, et c’est bien vu. Ses meilleurs amis sont forcés de le reconnaître incapable. Puisaye ne t’aime pas. Si tu t’abandonnes toi-même, si tu refuses de reprendre la campagne avec les partisans, tu n’auras, parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun prestige. L’abbé Sapience t’a perdu dans leur esprit,… et l’on sait, ou l’on croit, d’après son assertion, que, grâce à lui, celle dont l’ombre te poursuit est vivante et guérie, toute prête à te convaincre d’infamie.

SAINT-GUELTAS. Que dis-tu ?… Ah ! voilà le dernier coup ! Je paraîtrai demain au conseil, je veux me disculper, raconter les faits…

RABOISSON. Il ne faut pas même l’essayer. On ne t’a pas encore vu ici : il faut, pour te soustraire à des affronts qui te conduiraient peut-être au suicide, partir cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis et repoussés ceux que d’Hervilly protégeait hier, et qui sont entraînés dans sa défaite aujourd’hui !

SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas ! je repousserai tous les outrages, je démasquerai toutes les intrigues, je déjouerai toutes les calomnies. Ah ! devant l’insolence de mes ennemis, je sens renaître mon courage ! Si on refuse de me rendre justice et de me donner réparation, je braverai ici le sort des combats. Je n’irai pas me cacher encore dans les genêts pour attaquer l’ennemi par derrière et faire dire que je ne connais que la guerre des brigands et les audaces de l’embuscade. Chef de partisans à perpétuité, moi ? c’est là ce qu’on veut et à quoi on me condamne ? Non, je ne le suis plus, je ne veux plus l’être ! Ce rôle est bon pour l’initiative, il devient abject quand il se prolonge. J’en ai assez ! j’en suis dégoûté, repu, je l’ai en horreur ! On veut que je rentre dans l’ombre des bois pour que le monde ignore les prodiges que j’y accomplirais, et pour que l’on dise à la cour que je me cache ! La fin de ces destins-là est atroce, on est assassiné par les siens ou livré à une patrouille ennemie qui vous fusille au pied d’un arbre sans vous connaître, sans vous accorder la mise en relief du procès politique et la haute tragédie de l’échafaud. On disparaît comme on a vécu, ignoré ou méconnu ; on n’a pas même une tombe, et c’est tout au plus si le bûcheron de la forêt ose révéler à vos amis au pied de quel chêne il vous a enseveli sous les ronces !

RABOISSON. Je t’ai averti, tu feras ce que tu voudras. Je n’ai plus qu’un conseil, une prière à t’adresser : ne provoque personne en duel. Adieu ! (Il s’éloigne.)

SAINT-GUELTAS, seul. C’est-à-dire qu’on a décidé de ne pas m’accorder même la réparation de l’honneur ! Ô rage ! vrai, si j’ai fait le mal, j’en suis trop puni !



Scène III. — SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE.


SAINT-GUELTAS, à la Korigane, qui se glisse dans les rochers et vient à lui. Ah ! te voilà, toi ? Bien, je vais te tuer. Ça me délivrera du diable qui est après moi.

LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas vivre sans toi, et je viens chercher ma punition.

SAINT-GUELTAS. Tu l’auras ! Fais ta confession ! C’est toi qui as conseillé à Louise de me fuir et qui lui as servi de guide ?

LA KORIGANE. C’est moi.

SAINT-GUELTAS. Qu’as-tu dit contre moi à Sauvières ?

LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise.

SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu as fait ?

LA KORIGANE. Tout.

SAINT-GUELTAS. C’est toi qui as aidé l’abbé à sauver la folle ?

LA KORIGANE. Non ! je t’aimais encore, je ne me repentais de rien.

SAINT-GUELTAS. Et à présent ?

LA KORIGANE. Je me repens de tout.

SAINT-GUELTAS. Ah ! bon ! Alors, tu connais le repentir, toi ?

LA KORIGANE. Et toi, maître ?…

SAINT-GUELTAS. Moi ? Je n’ai pas lieu de le connaître. Je n’ai rien fait que ma conscience ne m’ait permis de faire, et je te croyais encore plus forte que moi de ce côté-là ! Tu ne l’es pas ? tu as peur de l’enfer ? Tu n’es qu’une femme comme les autres, et tu perds ton prestige. Tu ne peux rien contre moi, rien pour moi ; va-t’en, je te méprise !

LA KORIGANE. Ça, c’est la plus méchante parole que tu m’aies dite. J’aimerais mieux la mort que ce mot-là, car c’est par l’orgueil que tu m’as toujours menée ! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à quelque chose. J’ai entendu ce que tu disais tout à l’heure ici ; je sais tes peines et tes colères. Veux-tu te débarrasser des deux hommes qui te rabaissent et te persécutent ? Ils sont là, tout près d’ici, oui, l’abbé Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne les garde. On ne soupçonnera ici personne. On croira qu’ils sont tombés à la mer. L’abbé est faible comme une mouche, je me charge de lui. L’autre n’a pas la moitié de ta force… L’endroit est désert. Demain, on aura besoin d’un chef, on sera content de te trouver, et celui qui te menace de faire reparaître la morte ne parlera plus ! M’entends-tu ? faut-il te conduire ? Je peux t’aider encore, tu le vois bien !

SAINT-GUELTAS. Où sont-ils ?

LA KORIGANE. Suis-moi ! (Ils montent sur un rocher escarpé. La Korigane montre un petit canot qui côtoie la rive.) Les voilà tous deux, ils viennent de faire une reconnaissance. Ils n’ont qu’un batelier. Ils vont aborder là-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un pêcheur de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ désert que tu vois là-bas, pour prendre le chemin du fort. Surprends-les, et reviens ici ; tu prendras le bateau, et je te ferai débarquer sur un autre point de la presqu’île ou à la côte, si tu veux.

SAINT-GUELTAS, égaré. Je t’ai écoutée, et je veux te donner cette dernière satisfaction d’apprendre que tu m’as tenté ; cela te réhabilite un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais, à présent ; mais le diable donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. Il faut savoir se délivrer de lui à temps, et… (Levant sur elle la crosse de son pistolet.) voilà qui te prouve que je suis plus fort que le diable !

LA KORIGANE, lui arrêtant le bras. Maître, je sais qu’il faut que je m’en aille ! Tu as assez de moi, j’en ai assez aussi ! Ne verse pas mon sang,… il ne faut pas tuer qui vous aime, — on en meurt ! Laisse-moi me condamner toute seule, tu pourras penser à moi et m’estimer encore. D’ailleurs, c’est par l’eau que je dois périr, puisque j’ai fait périr par l’eau l’enfant innocent ! Adieu ! maître ! — Ah !… Cadio ! voilà ce que tu m’avais prédit !… (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s’élance dans la mer qui bat le pied du rocher.)

SAINT-GUELTAS, la regardant disparaître. J’eusse mieux fait de l’écouter ! J’aurais sauvé l’expédition, moi ! Mon scrupule perd la royauté et rend ma vie inutile ! (Il arme son pistolet pour se brûler la cervelle ; puis, après un moment d’hésitation.) Non ! il me faut une glorieuse mort !



DIXIÈME PARTIE

25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray. — Un chemin de sable enfoncé dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons. — Un convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats républicains l’escortent à pied et à cheval. — On est arrivé en haut de la cote. On laisse souffler les chevaux.



Scène PREMIÈRE. — RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIÈRE, puis CADIO.


RABOISSON, sur une charrette. Soldats, nous sommes cruellement entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement ?

MOTUS. Ça n’est pas notre faute, citoyen prisonnier ; on n’a pas les moyens de transport qu’il faudrait.

RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne sont pas blessés.

MOTUS. Parle à l’officier, citoyen prisonnier : le voilà.

RABOISSON, à Cadio, qui s’est approché. D’abord, monsieur l’officier, nous ne sommes pas prisonniers à la rigueur, puisque nous nous sommes rendus par capitulation.

CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce n’est pas à moi de prononcer en pareille matière.

RABOISSON. C’est juste. Alors, nous avons recours à votre humanité ; laissez-nous marcher.

CADIO. Oui, à la prochaine côte.

RABOISSON. Merci, capitaine !

CADIO, aux conducteurs. En avant, allons ! (Les charrettes prennent une allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs rangs. Motus reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval. Cadio revient sur ses pas pour l’appeler.) Voyons, dépêche-toi ! Il ne faut pas rester seul en arrière la nuit.

MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine ; j’ai un œil derrière la tête… et, avec ta permission, je vois très-bien quelque chose de noir couché dans ce buisson.

CADIO, allant au buisson, le pistolet en main. Un homme ? — Que faites-vous là ? Vous ne répondez pas ? Je fais feu sur vous.

LA TESSONNIÈRE, tapi sous le buisson. Tiens ! c’est toi ? Si j’avais su !… Cadio, mon garçon, fais-moi sauver. J’étais sur cette dernière charrette qui s’en va ; pendant que Raboisson te parlait pour distraire ton attention, je me suis laissé glisser au risque de me faire grand mal ! Grâce à Dieu, je n’ai rien : aide-moi à sortir de là ; c’est ça, donne-moi la main. Merci ! Indique-moi le chemin, à présent ; je voudrais retourner à mon domicile.

MOTUS, riant. Eh bien, en v’la un qui ne se gêne pas, par exemple !

LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas, à vous ; faites-moi l’amitié de vous taire quand je m’adresse à votre supérieur !

MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison ; je ne dis plus rien.

CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon ?

LA TESSONNIÈRE. Oh ! bien sûr, je ne m’y battais pas. Ce n’est pas de mon âge ; d’ailleurs, je n’aime pas les Anglais ; mais je n’avais pas d’autre moyen pour émigrer que de m’adresser à eux.

CADIO. Avant d’aller à Quiberon, vous étiez chez Saint-Gueltas ?

LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l’avais quitté. C’est un homme mal élevé et difficile à vivre. J’étais tranquille à Ancenis ; mais je m’ennuyais, et j’avais besoin d’aller dans le Midi pour ma santé. Une fois en Angleterre, j’aurais gagné l’Espagne. Les émigrés m’ont très-mal reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là n’ont ni cœur ni raison. J’essayais de me retirer tranquillement quand vous m’avez fait prisonnier par mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la route d’Ancenis.

CADIO, à Motus en levant les épaules. Partons ! (Ils s’éloignent au galop.)

MOTUS, quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au pas. Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, sans t’offenser, de rire comme un bossu à cause de ce particulier…

CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter de ce moment d’indulgence. Ce vieillard est idiot à force d’égoïsme. Il ne m’intéresse pas ; mais il ne peut faire aucun mal, et j’aime mieux fermer les yeux sur son évasion que d’avoir à le faire fusiller.

MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu que les autres… ?

CADIO. Je n’en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas soit sur la première charrette ?

MOTUS. On me l’a dit, mon capitaine. Pas plus que toi je n’étais présent à l’emballage.

CADIO. Avançons ! Je n’ai pas envie que celui-là s’échappe.

MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a racheté sa lâcheté de Carnac. Il s’est battu comme un lion sur la presqu’île ; acculé à la mer, il pouvait se sauver en s’y jetant. Il n’a pas voulu. Moi, j’aurais souhaité être à portée de le sabrer ; mais, à présent qu’il est là sur la brouette, je ne lui en veux plus. Et toi, mon capitaine ? (Cadio, sans lui répondre, reprend le galop et gagna la tête du convoi.)



Scène II. — SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO.

(À deux lieues de là, dans un bois. — Les officiers commandent la halte. Les prisonniers descendent et se groupent au centre du détachement, qui a rompu les rangs.)


SAINT-GUELTAS, à Raboisson, bas. Notre convoi est de mille, et personne n’est blessé gravement. Nos gardiens ne sont pas plus de deux cents ici. Nous allons rester deux heures dans ce bois… et la nuit est sombre ! Est-ce qu’il ne te semble pas que c’est une invitation à fuir ?

RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous ? Nous sommes prisonniers sur parole ; c’est la preuve de la capitulation.

SAINT-GUELTAS. L’absence de surveillance est la preuve du contraire. On sait que nous allons à la mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde a dû ordonner qu’on nous laissât accrochés aux buissons de la route.

RABOISSON. M. Hoche a l’âme trop haute pour employer de pareils subterfuges. Il a juré à Sombreuil…

SAINT-GUELTAS. Il n’a rien juré. J’y étais !

RABOISSON. J’y étais aussi, ce me semble ! Sombreuil nous a dit…

SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête ! C’est un héros, mais c’est un fou ! Après avoir parlé à Hoche, il a voulu se jeter à la mer. Son cheval a résisté. S’il eût traité avec le général, il n’eût pas cherché à fuir ou à se tuer.

RABOISSON. Mais j’ai entendu les soldats crier : « Rendez-vous ! on vous fait grâce ! »

SAINT-GUELTAS. D’autres nous disaient : « Sauvez-vous ! » ce qui signifiait : « Vous serez tués, si vous restez. » D’ailleurs, les soldats peuvent-ils traiter avec les vaincus ? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher, un drame inénarrable, une confusion indescriptible. Les mêmes soldats qui nous criaient de fuir tiraient sur ceux de nous qui étaient déjà à la mer. J’étais calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais mes coups, tous portaient. Je sentais que j’étais le seul maître de moi, le seul qui, n’ayant pas eu d’illusions sur cette dernière lutte, pouvait la contempler sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien d’hommes nous avons cédé, nous qui étions encore trois mille cinq cents ? À sept cents fantassins que nous pouvions écraser. Nous avions tous le vertige, ils l’avaient aussi. Tiens ! j’ai senti là pour la première fois, en voyant des Français s’égorger sous la mitraille de l’escadre anglaise, que la guerre civile dépasse son but quand elle appelle l’étranger. J’ai rougi du rôle qu’on nous faisait jouer. J’ai eu horreur de la rage avec laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais fuir aussi, je n’ai pas voulu, non pas tant par scrupule que par amour-propre. À présent, je regrette d’avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes un instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire qui ne peut nous faire grâce, et, moi, je n’ai pas ratifié la parole que vous avez formellement donnée de ne pas chercher à vous échapper.

RABOISSON. Essaye donc, si le cœur t’en dit ; moi, j’ai juré de bonne foi : je reste. Songe seulement que ta fuite nous expose tous au reproche d’avoir manqué à notre serment, et qu’elle autorise contre nous toutes les rigueurs de la vengeance.

SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant… ce pays est royaliste… Les bleus sont imprudents de nous transporter ainsi la nuit. Si les paysans qui n’ont pas encore donné le voulaient,… te refuserais-tu à être délivré ?

RABOISSON. Non ! s’ils s’exposaient pour notre délivrance, nous ne pourrions nous refuser à les seconder.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons… Je ne puis croire que, sur cette terre de Bretagne, il ne se trouve pas autour de nous quelques centaines d’hommes qui veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en nous montrant à leurs enfants comme des demi-dieux… Écoute !… il me semble que j’entends le cri de la chouette… Sont-ce des ombres que je vois là-bas ramper sous les arbres ?

CADIO, qui l’écoute. Vous ne voyez rien, monsieur. Moi aussi, j’ai l’œil ouvert, et le cri qui résonne dans le bois, c’est réellement l’oiseau de la nuit qui chante. Nous ne sommes pas imprudents de vous escorter en si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se lèvent pas d’eux-mêmes pour la guerre civile, et qu’en perdant leurs chefs, ils recouvrent l’amour du repos et de la sécurité. Notre indulgence pour votre malheur n’est pas une défaillance de notre patriotisme. N’essayez pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant d’oublier son devoir.

SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de vous voir pour vous dire…

CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous battre avec moi ? Je le sais, et je vous plains d’avoir eu pour amis les ennemis de votre honneur.

SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que vous vous piquez de l’être, vous feriez en sorte que je pusse vider ici avec vous cette affaire d’honneur.

CADIO. Croyez qu’il en coûte à ma haine de ne plus pouvoir châtier moi-même l’outrage que vous m’avez infligé. Je fais des vœux pour qu’on vous rende la liberté ; mais mon devoir m’est plus cher que ma vengeance. Vous appartenez à la République ; je ne puis rien ici ni pour vous ni pour moi.


ONZIÈME PARTIE

À Auray, 10 août 1795. — Quatre heures du matin. — Devant la maison d’arrêt.




Scène PREMIÈRE. — CADIO, MOTUS.


MOTUS. Mon capitaine, c’est jour de marché. On va encore leur apporter un tas de douceurs ; faut-il permettre ?…

CADIO. Il faut respecter les témoignages d’amitié ; les sentiments sont libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n’est pas de les priver et de les faire souffrir.

MOTUS. J’adhère à ton opinion, mon capitaine. C’est bien assez d’avoir à supprimer tous les jours leur existence… De neuf cent cinquante-deux, ils ne sont plus que trois cents à condamner.

CADIO. Pas de réflexion là-dessus !

MOTUS. Mon capitaine, si je t’offense,… tu sais bien que pour toi… Enfin suffit ! Si tu me disais que j’ai outre-passé les lignes du respect que je te dois je me passerais mon sabre à travers le corps ; mais quelquefois tu me permets, quand on n’est pas sous les armes, de te parler comme à un simple citoyen, et pour lors…

CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et mon ami. Eh bien, que veux-tu dire ?

MOTUS. Que la corvée d’escorter cette denrée de cimetière est contrariante aux cœurs sensibles, et qu’il y en a encore au moins pour une quinzaine de jours ! On fera ce qui est commandé, mais je peux bien verser dans ton sein le déplaisir que j’en éprouve. Si j’étais blessé, tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l’as fait plus d’une fois. Dès lors que mon âme saigne, tu peux m’assister d’un pansement moral dont le besoin se fait sentir.

CADIO. Oui ; écoute… Je fais partie, sous peine d’être fusillé dans les vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que j’agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que la crainte d’être fusillé m’eût empêché de refuser le métier de juge, s’il eût révolté ma conscience ?

MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J’entends la chose ; tu penses que la mort est juste.

CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain sera résolue à égorger l’autre pour la réduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent la cause du mal. Ils nous ont prouvé qu’ils n’avaient pas de parole, et que le pardon était un crime envers la patrie.

MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine : la conscience d’un simple troupier doit porter les armes à celle de son supérieur… Mais voici, une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m’est pas inconnu, sans que je puisse dire… J’en ai tant vu !

CADIO. Je la connais, moi ; laisse-nous.




Scène II — CADIO, LA MÈRE CORNY.


LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c’est-il bien vous ?… c’est-il bien toi, Cadio ? Je te savais ici, je te cherchais… Mais te voilà si changé…

CADIO. C’est moi. Comment va-t-on chez vous, mère Corny ?

LA MÈRE CORNY. Hélas ! mon fils, pas trop bien. Ceux qui restent sont guéris ; mais mon pauvre cher homme, ma bru, deux de nos petits-enfants et quasi tous nos voisins sont morts, l’an passé, de la malefièvre !

CADIO. Tant pis, mère Corny, j’en ai du regret… Mais comment donc venez-vous de si loin ?…

LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,… tu sais bien, la Françoise et la Marie-Jeanne ! Elles m’avaient fait savoir que je pourrais les trouver à Vannes. J’en viens, mais elles sont ici, que l’on m’a dit…

CADIO. Elles y étaient, elles n’y sont plus.

LA MÈRE CORNY. C’est-il bien sûr ? Je m’imaginais qu’elles pourraient bien être dans cette prison-là avec les autres malheureux…

CADIO. Elles n’y ont jamais été. Il n’y a pas là une seule femme. Tes brigandes sont libres. Tu les retrouveras à Vannes.

LA MÈRE CORNY. Ah ! bon Jésus ! faut donc que j’y retourne ? Me v’là au bout de mes jambes et de mon argent !

CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage ? J’écrirais ce que vous voulez leur dire, et j’enverrais un exprès.

LA MÈRE CORNY. Dame ! ça n’est pas de refus… à moins que… C’est un gros secret, Cadio !

CADIO. Si c’est quelque chose contre la République, ne me le dites pas, je serais forcé…

LA MÈRE CORNY. Non, non ! ça n’est rien comme ça. Dis-moi, Cadio, je me fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours été si honnête et si juste ! Réponds-moi en franchise : étais-tu content ou fâché d’avoir consenti une manière de mariage avec… ?

CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur de ma vie !

LA MÈRE CORNY. Bien, bien ! — Alors… voilà ce que c’est. Quand le citoyen Rebec a quitté notre paroisse par la peur qu’il a eue des menaces du délégué, encore que les bleus nous aient laissés tranquilles, mon pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné qu’il a été quand il a retrouvé au registre de l’état-civil les deux feuilles que Rebec avait promis de déchirer.

CADIO. Je sais par lui qu’elles y sont encore.

LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie ?

CADIO. Je voudrais qu’elles n’y eussent jamais été !

LA MÈRE CORNY. Elles n’y sont plus, les v’là.

CADIO, ému, regardant les papiers. Ah ! vraiment ? vous me les rendez ?

LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres brigandes, qui les brûleront d’accord avec toi.

CADIO. Elles sont averties ?

LA MÈRE CORNY. Nenni ! elles ne savent rien, sinon que je voulais les voir.

CADIO. C’est donc votre mari qui a soustrait… ?

LA MÈRE CORNY. Non ! il n’eût point osé ! après sa mort, on a nommé un ancien royaliste à sa place ; j’ai dit au nouveau maire en causant : « Faudrait enlever ça, c’était promis ! » Il n’a pas eu peur, lui ! Il croyait que la République allait nommer un roi. On le croyait tous, bonnes gens, après la paix de Nantes ! Mais v’là que ça ne va plus si bien, puisque vous fusillez tous les royalistes ! Tant qu’à ces feuilles, je te les donne. Tu les remettras fidèlement, pas vrai ?

CADIO. Je m’y engage, vous pouvez retournez chez vous. Pour mon compte, je vous remercie. En quoi puis-je vous obliger ?

LA MÈRE CORNY. Tu peux m’obliger grandement. J’ai un de mes gars, le plus jeune, qui est soldat dans ton régiment, et qui est enragé, voyez un peu ! de se battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand on ira au feu, empêche-le d’y aller !

CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre ; mais je peux lui faire avoir de l’avancement, s’il le mérite, et, en tout cas, lui témoigner de l’intérêt. Dites-moi le nom de son bataillon.

LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c’est là, en écrit. En te remerciant, Cadio ; mais je vois venir Rebec. Je n’ai pas de fiance en lui, et je me sauve : ne lui dis pas…

CADIO. Soyez tranquille, je le connais !




Scène III. — CADIO, REBEC.


CADIO. Pourquoi es-tu ici ? Tu m’avais promis de ne pas quitter Carnac tant qu’il y aurait des malades et des blessés dans ton auberge ?

REBEC. Un mot en secret, capitaine !

CADIO. Je t’écoute.

REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne au mieux, et bientôt ils pourront rejoindre. Il s’agit d’une affaire… assez importante ;… mais je voudrais connaître ta façon de penser.

CADIO. Pas de préambule, je n’ai pas le temps de faire la conversation ; dis tout de suite.

REBEC. Permets, permets ! Tu es toujours chargé, pour ta part, de la garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expédier ces infâmes ?

CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications ; nul n’a le droit d’insulter les condamnés.

REBEC. Bien, capitaine, bien ! vous parlez noblement… Cependant… tu tiens à ce que tous y passent ?

CADIO. Je tiens à faire mon devoir.

REBEC. Il est rude, conviens-en.

CADIO. Cela ne te regarde pas.

REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le suis a le droit de penser.

CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui avais des armes et des munitions anglaises cachées dans ta maison !

REBEC. J’avais prévu qu’elles vous serviraient, et tu serais ingrat de m’en faire un crime.

CADIO, souriant un peu. Le fait est qu’elles nous ont bien servi !

REBEC. Et puis j’ai racheté ma faute, si c’en est une, en soignant vos blessés.

CADIO. Alors, que veux-tu ? Finissons-en !

REBEC. Je disais… je disais que tous ces prisonniers ne sont pas également coupables. Ceux qui étaient à Londres n’avaient pas ratifié le traité de la Jaunaie.

CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti.

REBEC, insinuant. Permets, permets ! La preuve qu’ils ne s’entendaient pas dans ce temps-là, c’est qu’ils n’ont pas pu s’entendre à Quiberon. Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre ; mais le général Hoche… il est certain que, s’il le pouvait, il leur ferait grâce. Il est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante exécution. Il s’en lave les mains, et les vôtres sont condamnées à verser froidement le sang des vaincus ! C’est commode, conviens-en, de se tirer comme ça des choses désagréables ! On s’en va couronné des lauriers de la victoire, adoré des populations,… et le rude militaire, l’homme austère et résigné, comme voilà le général Lemoine… et toi-même, vous restez chargés de la besogne du bourreau et de l’exécration des royalistes passés, présents et à venir. L’exécution tire à sa fin, il est temps. Vos soldats se lassent et s’attristent. Je les vois, je les observe ; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, au commencement, on venait, dit-on, pour s’étourdir et s’exalter, sont muets et déserts aujourd’hui. Toi-même, capitaine Cadio, tu es pâle, tu es malade, tu en meurs !

CADIO, troublé. N’importe, j’irai jusqu’au bout !

REBEC. Il paraît qu’ils meurent bien, ces malheureux ?

CADIO. Ils n’ont que cela à faire pour se racheter de la honte.

REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible ?

CADIO, se redressant. Que signifie ce mot-là ?

REBEC, embarrassé. J’ai voulu dire inflexible !

CADIO. Le mot t’a échappé, il m’éclaire ! Tu me crois capable…

REBEC. Mon Dieu, mon Dieu ! tu es homme comme un autre ! Tu m’as écouté quand je t’ai révélé la validité de ton mariage ; tu as profité de mon conseil pour faire valoir tes droits. Je t’ai rendu là un service que tu ne dois pas oublier, Cadio !

CADIO. Tu as cru… Oui, je me souviens, à présent ; tu as dû croire et tu as cru que je spéculerais sur la situation comme toi, imbécile !…

REBEC, inquiet. Tu te fâches… Tu es mal disposé, je te quitte.

CADIO, le retenant. Non pas, tu es chargé de négocier la rançon de quelque prisonnier, et tu as cru que je m’y prêterais. Tu vas te confesser, ou bien…

REBEC, effrayé. Non, non ! ne me traite pas en suspect… Diable ! je n’ai pas envie de m’exposer pour cette dame…

CADIO. Quelle dame ? Réponds tout de suite !

REBEC. Je dirai tout, j’irai au-devant de tes soupçons. Je venais pour te révéler un complot tendant à délivrer deux prisonniers condamnés à mort dans la séance d’hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J’avoue que le dernier m’intéresse, mais…

CADIO. Quelle est la femme qui s’intéresse à Saint-Gueltas ? Nomme-la, je le veux !

REBEC. C’est celle que les insurgés appellent la grand’comtesse, c’est la citoyenne de Roseray.

CADIO. Tu as reçu des offres ?

REBEC. Je m’en suis laissé faire pour pénétrer cette infernale machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux cent mille francs…

CADIO. Voilà qui est bon à savoir.

REBEC. Il est bien entendu que tu n’es pas plus tenté que moi…

CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l’es. Tu vas tout avouer, ou je t’arrête.

REBEC. M’arrêter ? Comme tu y vas !… Je révélerai tout ce que je sais. Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au moment de l’exécution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l’autre rive les moyens de fuir.

CADIO. Tu ne sais rien de plus ?

REBEC. Rien, je le jure !

CADIO, à deux soldats qui passent pour relever la garde. Mettez ce citoyen aux arrêts.

REBEC. Tu m’empoignes quand même ? Sacristi ! c’est mal, cela, c’est injuste !

CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n’as rien à craindre, tu seras libre dans deux heures.



Scène IV. — CADIO, MOTUS, quelques Soldats.

(Six heures du matin, même jour. — Un bois qui descend en pente au bord de la rivière du Loch, à une faible distance d’Auray. — En face est la prairie appelée aujourd’hui le Champ des Martyrs[7]. C’est le lieu de l’exécution, encore désert.)


CADIO, postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui borde le rivage. Tenez-vous cachés et faites feu sur les prisonniers qui tenteraient de s’évader par ici, à moins que la trompette ne vous avertisse d’attendre. (À Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu plus haut dans le bois.)

MOTUS. D’ici, mon capitaine, nous verrons sans qu’on nous voie, et nous distinguerons sans empêchement le lieu de l’exécution. La chose n’est point gaie, quoi qu’on en dise ; mais nous ne sommes point ici pour notre plaisir.

CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme doux et railleur, ne croyant pas au bien, mais n’aimant pas le mal.

MOTUS. Tu l’as connu quand tu servais, malgré toi, de trompette sur la cornemuse, du temps de la guerre de Vendée ?

CADIO. Oui, j’ai vu là plusieurs de ceux que je suis forcé de condamner aujourd’hui.

MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où je t’ai bandé les yeux au château de Sauvières ?…

CADIO. Oui certes, je m’en souviens, aujourd’hui surtout !

MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. On faisait semblant de vouloir te fusiller.

CADIO. Et j’avais peur.

MOTUS. Oh ! tout le monde a peur la première fois devant la gueule d’un fusil ; mais quand je pense que, sans l’humanité et la patience du capitaine Ravaud, j’aurais fusillé comme espion l’homme le plus brave que j’aie jamais connu ?

CADIO. Je t’entends : nous fusillons là-bas des gens qui meurent mieux que je n’aurais su mourir alors !

MOTUS. Sans t’offenser, mon capitaine, l’émigré Raboisson est un citoyen poli que je regretterais d’abattre…

CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson n’essayera pas de fuir.

MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m’intéresse pas, d’autant plus que tu lui en veux…

CADIO. À présent, non, s’il accepte son arrêt. La haine expire devant les tombeaux. Silence ! attention à ce qui se passe là-bas !

MOTUS, au bout d’un moment. Voilà le détachement. Pas un seul curieux aujourd’hui. Ils se sont dégoûtés d’être écartés de la scène par la prudence des camarades.

CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures d’évasion sont donc concentrées par ici.

MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent de l’osier dans la palude. C’est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards.

CADIO. C’est possible ; mais que signifie cette halte à l’entrée de la prairie ? Les fossoyeurs sont-ils gagnés aussi ? Ils n’ont pas fini d’ouvrir la tranchée où doivent tomber les condamnés.

MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous ; si tu veux me prêter ta lorgnette, je te dirai leurs noms.

CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de les condamner aussi à mourir. Empêchons l’évasion, et ne recherchons pas ceux qui la favorisent.

MOTUS. Ah ! je vois d’ici Saint-Gueltas, du moins je crois…

CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille !




Scène V. — SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L’ABBÉ SAPIENCE, STOCK, un Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats.

(Dans la prairie en face. — Une clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui descend à la palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés Motus, Cadio et ses hommes. — De grands arbres bordent un chemin, de l’autre côté de la prairie. — Quarante condamnés au centre d’un détachement d’infanterie sont à l’entrée. — Les soldats séparent les condamnés en deux groupes de vingt personnes chacun.)


SAINT-GUELTAS, qui regarde tout avec attention et curiosité, à Raboisson, qui est près de lui. Je ne vois pas encore comment on va s’y prendre pour nous expédier.

RABOISSON, tranquille et souriant. Aucun de ceux qui sont venus ici avant nous pour la même affaire qui nous y amène ne reviendra nous le dire ; mais je vois ce que c’est : on creuse une fosse de vingt-cinq ou trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on nous range face à la tranchée, et on nous fusille par derrière à bout portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes morts et enterrés du coup !

SAINT-GUELTAS. C’est une mort ignoble ! Et personne ici pour nous voir tomber ! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grâce nous aurons su mourir ! Pas un regard ami, pas une larme d’amour !

UN SOLDAT, bas, à son camarade. Ces rosses de terrassiers n’en finiront pas aujourd’hui ? Est-ce embêtant d’attendre comme ça ?

L’ABBÉ SAPIENCE, qui l’écoute. Oui, c’est une infamie, une cruauté gratuite ! on prolonge notre agonie.

LE SOLDAT. Ah ! si vous croyez que ça nous amuse, nous, d’être là pour ce que nous avons à y faire !

UN SOUS-OFFICIER, au soldat. Huit jours de salle de police pour avoir parlé aux condamnés ! (Il court aux fossoyeurs.) Ça finira-t-il, voyons, sacré mille tonnerres ? Qui m’a flanqué des clampins comme ça ? Voulez-vous qu’on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins ?

UN TOUT JEUNE SOLDAT, tout bas, à un autre. Si ça dure encore cinq minutes, mon fusil me tombera des mains. La tête me tourne et le cœur me manque.

L’AUTRE. Allons, allons, c’est la consigne, faut y aller ! (Le jeune soldat s’évanouit.)

LE SOUS-OFFICIER. Qu’est-ce qu’il y a, mille noms de… ?

L’AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c’est le camarade qui ne peut pas supporter l’ennui d’attendre… (Le sous-officier jure et tempête. Il est aussi ému que les autres et se soutient par la colère. Les terrassiers, effrayés, se hâtent.)

SAINT-GUELTAS, à Raboisson, à l’autre bout, de la prairie. Il paraît qu’on veut nous donner le temps de dire nos prières ! Que signifie cette pose que nous faisons ici ?

RABOISSON. Je ne sais, qu’importe ? La vie n’est pas belle, mais on peut bien la supporter un quart d’heure. Regarde donc le soldat qui est à ma gauche.

SAINT-GUELTAS. Le diable m’emporte, c’est Stock ! un de ceux qui vont nous tuer. Il s’est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa vie, le lâche ! Je veux le faire pâlir ! (Haut.) C’est aujourd’hui le 10 août, je crois ! (Stock fait un geste de menace comme s’il voulait prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)

RABOISSON, bas. Qu’est-ce que c’est ?

SAINT-GUELTAS, après avoir lu à la dérobée. La comtesse veut et peut nous sauver ; il ne faut qu’un moment d’audace. (Il lui passe le billet.)

RABOISSON, après avoir lu. Très-aimable de sa part ! tu la remercieras pour moi.

SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter ?…

RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre ; nous le sommes tous ! Notre cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort ; sachons mourir, ce n’est pas le diable.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement ! Il me faut une dernière aventure, une dernière émotion ! Je cours embrasser ma belle amie, et je reviens ici partager ton sort.

RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu’elle t’indique.

SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le cœur me bat ! Grâce à cette femme terrible et charmante, l’amour aura mes dernières palpitations !

RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu’au bout ! Moi, je vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la nature est insensible à nos désastres ! Le soleil rit dans ce charmant paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à peine. — Et les hommes ! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs filets… Comme ils se soucient peu de nous ! Le coup qui nous frappera leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, reprendront leur ouvrage et leurs chansons !

SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l’herbe est foulée sous nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que l’endroit est bien choisi pour notre sépulture ? Il est très-joli, ma foi ! Qui sait si dans quelques années on n’y viendra pas en pèlerinage !

L’ABBÉ SAPIENCE, qui s’est rapproché d’eux. On y viendra, monsieur ! La République se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier !

RABOISSON, riant. Alors, nos ossements feront des miracles ? Parlez pour vous, monsieur ; mais, moi qui n’ai jamais cru à rien, je ne ferai pas marcher les paralytiques.

SAINT-GUELTAS. Et moi donc ! à moins que ma poussière ne serve à composer des philtres amoureux… (On entend des cris et des imprécations sur le côté de la prairie qui est opposé à la palude. C’est une rixe simulée entre des paysans pour attirer les regards de ce côté-là.)

RABOISSON. C’est le signal, adieu !

SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir ! (Il se baisse, traverse les buissons, se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l’oseraie de la palude et se jette dans la rivière.)

UN SOLDAT, s’en apercevant et parlant à son voisin. Eh bien, en v’là, un crâne ! Ne dis rien, il a bien gagné d’en être quitte.

L’AUTRE. Mais c’est un chef, et un rude !

LE PREMIER. Ah ! tant pis, c’est un de moins à descendre.

STOCK, bas, à Raboisson. Eh bien, et vous ?

RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.

STOCK, à part. Mieux que moi !




Scène VI. — MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un Soldat.

(Dans le bois, sur l’autre rive du Loch. — Saint-Gueltas, au moment d’aborder, est aperçu par les bleus en embuscade, qui tirent sur lui. Il disparaît.)


MOTUS, qui observe d’un peu plus haut avec Cadio. L’affaire est faite, mon capitaine.

CADIO. À moins qu’il ne nage entre deux eaux. Regardons bien !

MOTUS, au bout de quelques instants. Il ne pourrait pas si longtemps que ça. Il a été au fond.

CADIO. Non ! Vois ! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous les buissons et qui monte droit à lui sans le voir.)

LOUISE, sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux, qu’elle embrasse. Grâce pour lui, et je suis à toi ! (Cadio, éperdu, laisse retomber son arme. — Louise s’élance au-devant de Saint-Gueltas.) Fuyez !

SAINT-GUELTAS. Louise ?

LOUISE. J’ai agi sous le nom d’une autre pour vous décider…

SAINT-GUELTAS. Ah ! généreuse amie !… Viendras-tu avec moi ?

LOUISE. Jamais ! Fuyez !

SAINT-GUELTAS, voyant Cadio. Ah ! ah ! je comprends ! Je n’accepte pas !… Monsieur Cadio, je vous remercie ; mais j’ai fait serment à mes amis de retourner mourir avec eux. J’y vais, ne vous en déplaise ! (Il s’élance vers la rivière, s’y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son rang auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où ils tombent, on entend le cri de Vive le roi ! et un coup de fusil plus loin derrière eux.

UN SOUS-OFFICIER. Qu’est-ce que c’est, nom de… ?

UN SOLDAT. C’est Stock qui s’est brûlé la cervelle, mon caporal. Faites pas attention. C’était un Suisse ; il avait le mal du pays !




Scène VII. — LOUISE, CADIO.

(Dans le bois. — Cadio et Motus ont porté Louise évanouie sur l’autre versant de la colline.)


LOUISE, (revenant à elle.) Ah ! Dieu ! C’est fini ?

CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas n’est plus, et voici tout ce qui vous liait à moi ! (Il lui remet les feuilles du registre que lui a confiées la mère Corny, et s’éloigne précipitamment en faisant signe à Motus d’accompagner Louise où elle voudra.)



Scène VIII. — MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI.

(Midi. — Dans les ruines d’un couvent entre Carnac et Auray.)


MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. Louise a besoin d’une heure de repos. Ici, nous aurons l’ombre et la solitude.

HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l’ordre au postillon de dételer les chevaux. (Il s’éloigne.)

LOUISE, accablée. Ah ! Marie, que de bontés pour moi ! Comment avez-vous pu retrouver ma trace ? Je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive aujourd’hui.

ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que nous ne l’avons découvert ; mais le secret n’a point été si bien gardé que nous n’ayons pu te suivre à Auray, où l’affaire de ce matin est déjà connue. Ah ! Louise, quelle folie que de t’exposer pour sauver ce misérable ! Tu l’aimais donc toujours ?

LOUISE. Non certes ! j’ai cessé de l’aimer le jour où l’espoir d’avoir un fils l’a trouvé insensible et hautain ; mais le souvenir de l’enfant est sacré, et, quelque haïssable que fût le père, je lui devais ce que j’ai tenté pour lui. Ah ! je hais tous mes souvenirs, sauf celui du pauvre enfant et celui de la générosité de Cadio !

MARIE, l’embrassant. Et celui de mon amitié, ingrate ?

LOUISE, se jetant dans son sein. Oh ! toi !… Mais tu ne me blâmes pas, toi, j’en suis sûre !

MARIE. Non. J’admire ta grandeur d’âme au contraire, car ce n’est pas une dernière faiblesse de l’amour, je le sais. (À Roxane.) Ne la grondez pas : ce serait à nous, républicains, de la trouver coupable pour avoir voulu sauver un de nos pires ennemis ; mais, moi, devant les châtimens et les supplices, je suis faible aussi, et j’aurais fait comme Cadio : je n’aurais pas tiré sur Saint-Gueltas.

ROXANE. Cadio ! allons, il n’y a pas à dire, c’est un grand cœur, de nous avoir rendu ces actes ! je serais capable de l’embrasser, s’il était là.

HENRI, approchant. Il y est, je viens de l’apercevoir là-bas. Entrez dans cette chapelle ruinée, si vous ne voulez pas le voir.

ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier…

HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi connaître l’état de son âme. Marie peut rester, elle le calmera encore mieux que moi. (Louise et Roxane s’éloignent.)




Scène IX. — Les Mêmes, CADIO, MOTUS, puis LOUISE et ROXANE, qui s’étaient retirées à l’arrivée de Cadio.


CADIO, voyant Motus derrière lui. Que viens-tu faire ici ? où est la personne que je t’ai dit d’accompagner… ?

MOTUS. Mon capitaine, j’ai exécuté tes ordres. J’ai accompagné la jeune citoyenne jusqu’à la porte d’Auray, où elle m’a dit qu’elle voulait entrer seule. De là, j’ai été à la prison, faire mettre en liberté le citoyen Rebec ; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici selon ta coutume, je m’y suis rendu pour te communiquer une pétition… Mais je vois que ce n’est pas le moment, tu n’as pas l’air absolument satisfait.

CADIO. Dis toujours.

MOTUS. Eh bien, c’est la citoyenne Javotte, la belle fille et la brave patriote qui n’a point voulu rejoindre son bourgeois, et qui souhaiterait l’honneur d’être attachée au régiment en qualité de cantinière, si la chose ne te déplaît pas.

CADIO. Accordé.

MOTUS, ému. Merci, mon capitaine.

CADIO. Laisse-moi à présent.

MOTUS. Sans t’offenser, mon capitaine, tu me parais plus molesté que de coutume…

HENRI, paraissant. Ne t’inquiète pas, mon brave, je suis là. (Motus fait le salut militaire et s’éloigne.)

CADIO, surpris de voir Henri. Toi ? (Voyant Marie.) Et vous ? Où est mademoiselle… ?

HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu.

CADIO. Vous savez donc ce qui s’est passé tantôt ?

MARIE. Elle nous l’a dit. Elle t’admire et te bénit, Cadio !

CADIO, avec amertume. Vraiment ! Elle est émerveillée de se trouver libre au moment où, pour sauver son amant, elle consentait à suivre son mari ?

HENRI. Tu crois donc toujours l’être ?

CADIO. Non, elle ne m’est plus rien. Moi aussi, je suis libre ; j’oublierai.

MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, Cadio ?

CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J’appartiens à la patrie ; je suis tout à elle, à présent que je n’ai plus d’injure à venger. Je venais ici chercher le calme que j’y trouve quelquefois. C’est le couvent où j’ai failli être moine. Je me demande si ce n’était pas là ma destinée ! Je serais chassé, je serais errant aujourd’hui ; mais j’aurais dans l’esprit une idée fixe : celle de me préserver de l’amour pour plaire à Dieu, tandis que je m’en suis préservé pour remplir un devoir chimérique, celui de rester digne d’une femme qui me méprisait.

HENRI. Que dis-tu là ? Tu as donc toujours aimé Louise ?

CADIO. À présent, je peux l’avouer : je l’ai aimée comme je l’ai haïe, passionnément ! sans aucun espoir, et rempli de dégoût pour le choix qu’elle avait fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, plus brave, plus chaste que celui qu’elle me préférait. Ah ! l’effroyable travail auquel je me suis condamné pour plier ma nature contemplative à ces habitudes d’énergie et de stoïcisme ! J’ai failli en devenir fou !… Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j’avais réussi à me rendre terrible au lieu de tendre que j’étais, je me retrouvais toujours en face de l’impossible ! « Elle ne saura pas tes souffrances, elle n’assistera pas à tes combats, tu n’auras jamais un nom qui remplisse une page de l’histoire, et dont l’éclat efface celui que ton rival a reçu de ses pères. Elle ne rougira pas de t’avoir méconnu, elle ne se doutera pas que tu es supérieur à son idole ! » Voilà ce que je me disais, Henri ! Ah ! pourquoi as-tu mis dans mon cœur cette soif de devenir un homme ? Je ne pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l’enfance m’étais paresseusement abandonné à la facile douceur de ne rien être ! J’étais heureux comme l’oiseau des bois et comme la fleur des bruyères ! Tu m’as fait croire que la race humaine était plus noble, plus digne du regard de Dieu ; hélas ! j’ai foulé aux pieds la musette du bohémien, et j’ai pris le sabre qui donne l’envie de tuer, le cheval dont la course enivre ! J’ai respiré l’odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand ! Pauvre fou ! j’oubliais que l’homme développe en lui, avec la fièvre de la lutte, la fièvre de l’amour, et que plus il fait bon marché de sa vie, plus il est avide d’un jour où sa vie se complète par le bonheur. Ah ! mes amis, n’admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux !

MARIE, lui prenant la main. Si Louise avait quitté brusquement Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l’aurais estimée ?

CADIO. Il y a eu un jour où, dans l’horreur du carnage, elle m’a mis une arme dans la main en me disant : « Garde-moi, venge-moi ! » Elle ne savait ce qu’elle faisait, elle l’a oublié peut-être ! Moi, je m’en souviens, car, ce jour-là, j’étais passé dieu, j’étais invulnérable ! Une seule petite blessure a fait couler mon sang, elle l’a essuyé, elle pleurait. Moi, j’étais heureux, j’étais fou ! J’aurais dû mourir ce jour-là.

HENRI. Et, aujourd’hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son amitié moins sincère ?

CADIO. Aujourd’hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l’a aimé vivant. Le destin qui me poursuit a donné une belle mort à ce maudit, et à moi l’affront de la lui laisser conquérir, sous peine d’être lâche en tuant de ma main un rival sans défense. Louise s’est flattée de m’avoir désarmé en me promettant… Ah ! dites-lui bien que ce n’est pas pour elle, que c’est pour moi-même que je me suis abstenu de le frapper ! Dites-lui que sa promesse était lâche et odieuse ; elle a cru que je voulais d’elle autre chose que son amour ! Elle m’a jugée d’après lui ! Tenez ! son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, comme son honneur. Tout est usé en elle, la joie d’être mère et la douleur de l’avoir été. Son cœur est glacé, les baisers d’un débauché ont souillé ses lèvres… Il ne reste plus d’elle que la brigande ennemie de son pays et alliée des traîtres. Ses vœux sont pour l’Angleterre, le Dieu qu’elle prie est le même fétiche que les moines voulaient me faire adorer ici ; c’est le roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des rois de la terre, en consacrant l’esclavage ! Elle méprise le peuple dont elle s’est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait d’accepter l’alliance… Elle est vaine, elle est folle, elle est aveugle,… et je l’aimais, moi qui aurais dû la trouver indigne d’être la compagne d’un soldat de la République !

LOUISE, paraissant. J’en suis indigne, Cadio, c’est vrai ! Considérez-moi comme morte et pardonnez-moi. Un éternel repentir expiera mon égarement.

CADIO. Que je vous pardonne ! Est-ce que vous l’accepteriez, mon pardon ?

LOUISE. Puisque je vous le demande…

CADIO. Ah ! vous n’accepteriez pas celui de l’amour… :

MARIE. Aujourd’hui, non ! Son âme est brisée ; mais le temps efface les plus cruels souvenirs. (Bas.) Reviens dans un an, Cadio, et je te réponds d’elle.

CADIO, avec douleur. Elle pleure !… elle pleure amèrement !… Louise, est-ce lui que vous pleurez ?

LOUISE. Non, Cadio, c’est le mal que je t’ai fait.

HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez bien qu’il vous aime plus que jamais !

LOUISE. Eh bien, qu’il revienne dans un an. Jusque-là, je vivrai de sa pensée ; elle aura purifié mon âme et retrempé ma vie ! (Elle s’éloigne.)

CADIO. Un an ! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas…

MARIE. Non ! Elle t’aime depuis la terrible journée de Carnac. Je le sais, moi ; mais elle craint l’amertume de tes ressentiments, et des reproches qu’elle ne mérite plus de toi, puisqu’elle se les fait à elle-même.

CADIO. Elle m’aime et elle me craint !… Ah ! je serais un lâche si j’achevais de briser ce pauvre cœur de femme ! Non, non, Marie, dites-lui que je n’ai pas travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai étouffer en moi les tortures de la jalousie. C’est à cela maintenant que j’appliquerai ma volonté, je me suis soutenu par la haine ; je saurai m’élever par l’amour.

HENRI. Bien, Cadio ! Te voilà dans le vrai ; tu entres dans le grand courant qui entraîne la patrie, lasse de violence, vers la réconciliation. Le besoin d’aimer est l’impérieux résultat de nos déchirements. Tu vas quitter cette sanglante arène pour quelques semaines, j’apporte ici ton congé ; tu le trouveras à Auray. Viens nous rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise. Là, vous oublierez que vous représentez tous deux les partis extrêmes de la lutte : elle, le passé avec ses erreurs ; toi, le présent avec ses excès. Marie m’a pardonné d’être gentilhomme, Louise te pardonnera d’être sans famille. Le temps est venu où l’on ne vaut que par soi-même ; la Révolution a consacré le principe, c’est à l’amour de sanctifier le fait.

ROXANE, qui l’écoute. C’est bien fort, Henri, ce que tu dis là !… Si au moins Cadio était général !

HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra !



FIN



poissy. — typ. arbieu, lejay et cie
  1. </Les localités indiquées sont de pure convention.
  2. Chanson textuelle, historique.
  3. Inutile de dire que les localités sont de convention.
  4. Ce peut être aux environs de Savenay.
  5. C’était le mot technique : dispersez-vous.
  6. Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.
  7. On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle expiatoire sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s’y fait des miracles.