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Hetzel et Cie (p. 247-260).
Au cri de celui qui veillait... (Page 252.)

III

en dérive.


On connaît maintenant quelle était la situation des naufragés à la date du 27 octobre. Auraient-ils pu se faire illusion sur leur sort, garder le plus frêle espoir ?… En dérive à travers le détroit de Behring, leur dernière chance eût été d’être attirés par le courant du sud, puis ramenés à la côte asiatique… C’était le courant du nord qui les entraînait au large !

Une fois engagé à travers la mer Glaciale, que deviendrait le glaçon, s’il ne se dissolvait pas, s’il résistait aux chocs ? Irait-il se perdre sur quelque terre arctique ? Poussé par les vents d’est qui dominaient alors, pendant des centaines de lieues, ne serait-il pas jeté sur les écueils du Spitzberg ou de la Nouvelle-Zemble ? Dans ce dernier cas, bien que ce ne pût être qu’au prix d’effroyables fatigues, les naufragés parviendraient-ils à regagner le continent ?

C’est aux conséquences de cette dernière hypothèse que songeait M. Serge. Il en causait avec M. Cascabel et Jean, tout en fouillant du regard l’horizon perdu au milieu des brumes.

« Mes amis, dit-il, nous sommes, sans nul doute, en grand péril, puisque le glaçon peut à chaque instant se rompre, et qu’il nous est impossible de l’abandonner…

— Est-ce là le plus grand danger qui nous menace ? demande M. Cascabel.

— Pour le moment, oui ! répondit M. Serge, mais, avec la reprise du froid, ce danger diminuera et finira même par disparaître. Or, à cette époque et sous cette latitude, il est impossible que le relèvement de la température se maintienne au-delà de quelques jours.

— Vous avez raison, monsieur Serge, dit Jean. Seulement, si le glaçon résiste… où ira-t-il ?

À mon avis, ce ne sera jamais très loin, et il ne tardera pas à se souder à quelque ice-field. Alors, dès que la mer sera définitivement prise, nous essaierons de gagner le continent, afin de reprendre notre ancien itinéraire…

— Et comment remplacerons-nous notre attelage englouti ? s’écria M. Cascabel. Ah ! mes pauvres bêtes ! mes pauvres bêtes !… Monsieur Serge, ces braves serviteurs, ils faisaient partie de la famille, et c’est ma faute si… »

M. Cascabel ne pouvait se consoler. Son chagrin débordait. Il s’accusait d’avoir causé cette catastrophe. Des chevaux traverser une mer, est-ce que cela s’était jamais vu ?… Et il pensait plus à eux peut-être qu’aux embarras qu’entraînait leur disparition.

« Oui ! c’est un irréparable malheur dans les conditions où nous a mis cette débâcle, dit M. Serge. Que nous autres, hommes, nous puissions supporter les privations, les fatigues qui résulteront de cette perte, soit ! Mais Mme Cascabel, mais Kayette, Napoléone, presque des enfants, comment feront-elles, lorsque nous aurons abandonné la Belle-Roulotte

— L’abandonner !… s’écria M. Cascabel.

— Il le faudra bien, père !

— Vraiment, dit M. Cascabel, en se menaçant de son propre poing, c’était tenter Dieu que d’entreprendre un tel voyage !… Suivre une pareille route pour revenir en Europe !

— Ne vous laissez pas abattre, mon ami, répondit M. Serge. Envisageons le danger sans faiblir. C’est le plus sûr moyen de le surmonter !

— Voyons, père, ajouta Jean, ce qui est fait est fait, et nous avons tous été d’accord pour le faire. Ne t’accuse donc pas d’avoir été trop imprudent, et retrouve ton énergie d’autrefois. »

Mais, malgré ces encouragements, M. Cascabel était accablé, et sa confiance en lui-même, sa philosophie naturelle, avaient reçu un rude coup.

En attendant, M. Serge cherchait, par tous les moyens à sa disposition, boussole consultée, points de repères reconnus, à se rendre compte de la direction du courant. C’est même à ce genre d’observations qu’il consacra les quelques heures de jour dont s’éclairait l’horizon.

Ce travail n’était pas facile, car les points de repère se modifiaient sans cesse. Du reste, au-delà du détroit, la mer paraissait être libre sur une vaste étendue. On le voyait avec cette température anormale, jamais l’ice-field arctique n’avait été complètement formé. S’il en avait eu l’apparence pendant quelques jours, c’est que les glaçons, qui descendaient du nord ou remontaient du sud sous l’influence des deux courants, s’étaient réunis les uns aux autres dans cette portion de mer étranglée entre les deux continents.

Comme résultat de ses opérations multipliées, M. Serge crut pouvoir affirmer que la direction suivie était très sensiblement indiquée vers le nord-ouest. Cela tenait sans doute à ce que le courant de Behring, s’infléchissant vers le littoral sibérien, après avoir repoussé le courant du Kamtchatka, s’arrondissait au sortir du détroit de Behring par un large crochet que sous-tendait le parallèle du Cercle polaire.

En même temps, M. Serge put constater que le vent, très furieux toujours, soufflait du sud-est en plein. S’il avait halé le sud un instant, c’est que la disposition des côtes avait modifié sa direction générale qu’il venait de recouvrer au large.

Dès que cet état de choses eut été reconnu, M. Serge rejoignit César Cascabel, et il ne lui cacha point que rien de plus heureux n’aurait pu se produire dans ces circonstances. Cette bonne nouvelle rendit un peu de calme au chef de la famille.

« Oui, répondit-il, c’est quelque chose que d’aller précisément du côté où l’on voulait !… Mais quel détour nous aurons fait, Seigneur Dieu, quel détour ! »

Les naufragés s’occupèrent alors de s’installer le mieux possible, comme si leur séjour sur cet îlot en dérive devait durer longtemps. Avant tout, il fut décidé que l’on continuerait à se loger dans la Belle-Roulotte, moins exposée à être renversée, puisqu’elle cédait à la poussée de l’ouragan.

Cornélia, Kayette et Napoléone purent reprendre place à l’intérieur et s’occuper de la cuisine, qui avait été absolument négligée depuis vingt-quatre heures. Le repas fut bientôt prêt, on se mit à table et, si les joyeux propos habituels n’assaisonnèrent pas ce dîner, du moins réconforta-t-il les convives, si durement éprouvés depuis leur départ de l’îlot Diomède !

La journée prit fin dans ces conditions. Les rafales ne cessaient de se déchaîner avec une effroyable violence. L’espace s’animait de grands vols d’oiseaux, pétrels, ptarmigans et autres, si justement nommés oiseaux des tempêtes.

Le lendemain et les jours suivants, 28, 29, 30 et 31 octobre, n’apportèrent aucun changement. Le vent, se gardant à l’est, ne modifia point l’état de l’atmosphère.

M. Serge avait soigneusement relevé la forme et l’étendue du glaçon. C’était une sorte de trapèze irrégulier, long de trois cent cinquante à quatre cents pieds, large d’une centaine. Ce trapèze, qui émergeait sur ses arêtes d’une bonne demi-toise, se renflait légèrement vers l’intérieur. Nulle fissure à sa surface, bien que de sourds craquements courussent parfois à travers sa masse. Il ne semblait donc pas que sa solidité eût été — jusqu’ici du moins — compromise par l’assaut des lames et de la bourrasque.

Non sans grands efforts, la Belle-Roulotte avait été ramenée au centre. Là, les cordes et les piquets de la tente, qui servaient aux représentations foraines, l’assujettissaient si fortement, qu’elle ne risquait plus d’être chavirée.

Ce qu’il y avait de plus alarmant, c’étaient les chocs, dus à de soudaines rencontres avec d’énormes icebergs, qui se déplaçaient sous des vitesses inégales, suivant qu’ils obéissaient aux courants ou qu’ils tournoyaient au milieu des remous. Quelques-uns, mesurant parfois quinze à vingt pieds de hauteur, avaient l’air de se précipiter comme à un abordage. On les apercevait de loin, on les voyait venir, et comment serait-on parvenu à éviter leur brutal contact ? Il y en avait qui culbutaient avec fracas, lorsque le déplacement du centre de gravité en modifiait l’équilibre ; mais, lorsqu’ils se heurtaient, ces collisions étaient extrêmement redoutables. La secousse était souvent telle que, sans certaines précautions prises à temps, tout eût été brisé à l’intérieur de la voiture. On était toujours sous la menace d’une dislocation possible et soudaine. Aussi, dès que l’approche de quelque gros bloc était signalée, M. Serge et ses compagnons se réunissaient autour de la Belle-Roulotte, se cramponnant les uns aux autres. Jean cherchait à se rapprocher de Kayette. De tous les risques, le plus épouvantable eût été de se voir entraînés séparément sur les morceaux brisés du glaçon. D’ailleurs, il offrait moins de sécurité sur ses bords que dans sa partie centrale, où son épaisseur était plus considérable.

Pendant la nuit, MM. Serge et Cascabel, Jean et Clou veillèrent tour à tour. Ils mettaient tous leurs soins à s’y reconnaître au milieu de cette obscurité profonde, hantée d’énormes formes blanches, qui se mouvaient comme des fantômes. Bien que l’espace fût empli de brumes, fouettées par l’interminable bourrasque, la lune, très basse à l’horizon, l’imprégnait d’une lumière blafarde, et les icebergs pouvaient être aperçus à une certaine distance. Au cri de celui qui veillait, tout le monde était sur pied, en attendant le résultat du choc.

Souvent la direction de l’iceberg se modifiait, et il passait à contre-bord ; mais, quelquefois, il y avait rencontre, et la secousse cassait les cordes, arrachait les piquets de la Belle-Roulotte. C’était à croire que tout allait être brisé ; il fallait s’estimer heureux d’avoir résisté à la collision.

Et la température qui ne cessait d’être anormale ! Et cette mer, qui n’était pas prise pendant la première semaine de novembre ! Et ces parages qui restaient navigables, à peu de degrés au-dessus du Cercle polaire ! C’était vraiment une bien mauvaise chance ! Et encore si quelque baleinier, attardé dans sa campagne de pêche, fût passé en vue, on lui aurait fait des signaux, on aurait attiré son attention par des coups de feu ! Après avoir recueilli les naufragés, il les aurait ramenés dans un des ports du littoral américain, à Victoria, à San-Francisco, à San-Diego, ou sur la côte sibérienne, à Petropavlovsk, à Okhotsk… Mais non ! pas un navire ! Rien que des icebergs en mouvement ! Rien que l’immense mer déserte, que limitait au nord l’infranchissable banquise !

Très heureusement, à moins d’une prolongation invraisemblable de cette anomalie climatérique, la question des aliments n’était pas pour inquiéter, dût la dérive se prolonger pendant quelques semaines. En prévision d’un long cheminement à travers les territoires asiatiques, où il serait malaisé de se procurer des vivres, on avait fait ample provision de conserves, de farine, de riz, de graisse, etc. Il n’y avait plus même, hélas ! à se préoccuper de la nourriture de l’attelage. Et, il faut bien le dire, si Vermout et Gladiator eussent survécu à la débâcle, comment eût-il été possible de subvenir à leurs besoins ?

Pendant les 2, 3, 4, 5 et 6 novembre, rien de nouveau, si ce n’est que le vent montrait une tendance à se calmer en remontant un peu vers le nord. C’est à peine si le jour durait deux heures — ce qui ajoutait encore à l’horreur de la situation. Malgré les observations incessantes de M. Serge, il devenait très difficile de contrôler la dérive, et, faute de pouvoir la pointer sur la carte, on ne savait plus où l’on était.

Cependant, le 7, un point de repère put être relevé, reconnu, puis fixé avec une certaine exactitude.

Ce jour-là, vers onze heures, au moment où les vagues rayons du jour imprégnaient l’espace, M. Serge et Jean, accompagnés de Kayette, venaient de se rendre à l’avant du glaçon. Il y avait dans le matériel forain une longue-vue assez bonne, qui servait à Clou, lorsqu’il montrait aux badauds l’équateur, figuré par un fil tendu sur l’objectif, et les habitants de la Lune, représentés par des insectes introduits dans le tube. Après avoir nettoyé soigneusement cette longue-vue, Jean l’avait emportée, et, l’oculaire aux yeux, il cherchait à reconnaître s’il n’y avait pas de terre au large.

Or, depuis quelques instants, il examinait très attentivement l’horizon, lorsque Kayette, tendant la main vers le nord, dit :

« Je crois, monsieur Serge, que j’aperçois là-bas… Est-ce que ce n’est pas une montagne ?…

— Une montagne ?… répondit Jean. Non !… Ce n’est probablement qu’un iceberg ! »

Et il braqua la longue-vue vers le point indiqué par la jeune Indienne.

« Kayette a raison ! » dit-il presque aussitôt.

Et il donna l’instrument à M. Serge, qui le dirigea à son tour du côté signalé.

« Oui ! dit-il. C’est même une montagne assez haute !… Kayette ne s’est point trompée ! »

Après une nouvelle observation, il fut constaté qu’une terre devait se trouver dans la direction du nord, à une distance de cinq ou six lieues à peu près.

C’était là un fait d’une extrême importance.

« Pour qu’un terre soit dominée par une montagne aussi élevée, fit observer Jean, il lui faut une étendue considérable…

— C’est vrai, Jean, répondit M. Serge, et, lorsque nous serons rentrés à la Belle-Roulotte, nous tâcherons d’en retrouver la position sur la carte. Cela nous permettrait de relever exactement notre situation.

— Jean… on dirait qu’une fumée s’échappe de cette montagne ! dit alors Kayette.

— Ce serait donc un volcan ?… répliqua M. Serge.

— Oui !… oui !… ajouta Jean, qui avait appliqué la longue-vue à son œil. On voit très bien une fumée… »

Mais déjà le jour commençait à s’éteindre, et, même avec le grossissement de l’oculaire, les linéaments de la montagne s’effacèrent peu à peu.

Une heure plus tard, à la vérité, lorsque l’obscurité fut presque complète, de vives lueurs apparurent dans la direction qui avait été relevée au moyen d’une ligne tracée sur la neige.

« Allons consulter la carte », dit M. Serge.

Et tous trois retournèrent au campement.

Jean chercha dans l’atlas la carte qui représentait l’ensemble des régions boréales au-delà du détroit de Behring, et voici ce qui fut établi.
c’était comme une sort de bastingage. (page 258.)

Puisque M. Serge avait déjà reconnu, d’une part, que le courant, après avoir remonté au nord, s’infléchissait vers le nord-ouest à une cinquantaine de lieues en dehors du détroit, et, d’autre part, que le glaçon suivait cette direction depuis quelques jours, il s’agissait de chercher s’il se trouvait des terres en vue dans le nord-ouest. Précisément, à une vingtaine de lieues du continent, la carte indiquait le gisement d’une grande île que les géographes désignent sous le nom d’île Wrangel, dont les contours ne sont qu’à peine déterminés sur sa partie septentrionale. Il était très probable, d’ailleurs, que le glaçon ne l’accosterait pas, si le courant continuait à l’entraîner à travers le large bras de mer qui la sépare de la côte sibérienne.

M. Serge n’eut aucun doute sur l’identité de l’île Wrangel. En effet, entre les deux caps que projette sa côté méridionale, le cap Hawan et le cap Thomas, elle est dominée par un volcan en activité, marqué sur les cartes récentes. Ce ne pouvait être que le volcan aperçu par Kayette et dont la lueur était devenue distincte à la chute du jour.

Il fut d’après cela facile de reconnaître la route suivie par le glaçon depuis sa sortie du détroit de Behring. Après avoir contourné la côte, il avait doublé le cap Serdtse-Kamen, la baie Kolioutchin, le promontoire de Wankarem, le cap Nord ; puis il s’était engagé à travers le canal de Long, qui sépare l’île Wrangel du littoral de la province des Tchouktches.

Vers quels parages le glaçon serait-il entraîné, lorsque le courant l’aurait rejeté hors du canal de Long ? Il était impossible de le prévoir. Ce qui devait préoccuper plus particulièrement M. Serge, c’est que, du côté du nord, la carte ne mentionne aucune autre terre. La banquise s’étend sur cet immense espace, dont le centre est formé par le pôle même.

La seule chance de salut à laquelle on pût se rattacher désormais, c’était que la mer se congelât en entier sous l’action d’un froid plus intense — ce qui ne pouvait tarder, ce qui aurait dû se produire depuis plusieurs semaines déjà. Alors la dérive s’arrêterait sur les bords de l’ice-field, et, en redescendant vers le sud, les naufragés pourraient tenter d’atteindre le continent sibérien. Il est vrai, la nécessité s’imposant d’abandonner la Belle-Roulotte, faute d’attelage, comment feraient-ils, s’ils avaient un long trajet à parcourir ?

Cependant, quoique le vent se tînt toujours à l’est, il soufflait, sinon en tempête, du moins avec violence. Mais, dans ces détestables parages, de longues lames déferlantes couraient à grand fracas, et venaient battre l’arête du bloc flottant ; puis, rejaillissant au choc, elles le couvraient en grand, comme le pont d’un navire en cape courante et provoquaient des secousses telles que le glaçon s’ébranlait jusque dans sa partie centrale, à faire craindre qu’il ne s’entrouvrît tout à coup. En outre, ces énormes paquets de mer, projetés jusqu’à la Belle-Roulotte, menaçaient d’entraîner tous ceux qui étaient dehors.

Aussi, sur le conseil de M. Serge, quelques précautions furent-elles prises. D’abondantes neiges étant tombées pendant la première semaine de novembre, il était facile de construire une sorte de digue à l’arrière du glaçon, afin de le protéger contre les lames qui venaient le plus communément de ce côté. Tout le monde se mit à l’œuvre, et, lorsque la neige, convenablement piétinée et battue, se fut durcie sur une hauteur et une épaisseur de quatre à cinq pieds, elle présenta un obstacle aux coups de mer, dont les embruns seuls passèrent par-dessus sa crête. C’était comme une sorte de bastingage élevé à la poupe d’un bâtiment désemparé.

Pendant ce travail il arriva que Sandre et Napoléone se lancèrent quelques boules de neige et même ne les épargnèrent pas au dos de Clou-de-Girofle. Mais, bien que ce ne fût pas le cas de s’amuser, M. Cascabel ne gronda pas d’une voix trop sévère, excepté un certain jour, où une boule, se trompant d’adresse, vint s’appliquer sur le chapeau de M. Serge.

« Quel est le fichu maladroit ?… s’écria M. Cascabel.

— C’est moi, père ! répondit la petite Napoléone, toute décontenancée.

— Fichue maladroite alors ! reprit M. Cascabel. Vous excuserez, monsieur Serge, cette gamine…

— Eh ! laissez-la faire, ami Cascabel ! répondit M. Serge. Qu’elle vienne m’embrasser, et il n’y paraîtra plus ! »

Ce qui fut fait.

Non seulement une digue avait été construite à la partie postérieure du glaçon, mais bientôt la Belle-Roulotte fut entourée d’une espèce de rempart de glace, qui devait la protéger d’une façon encore plus efficace, tandis que ses roues, enfoncées jusqu’au moyeu, lui assuraient une immobilité absolue. Ce rempart montait jusqu’à la hauteur de sa galerie supérieure ; mais un étroit couloir ménagé à l’intérieur, permettait de circuler autour. On eût dit un navire en hivernage au milieu des icebergs, et dont la coque est défendue par une cuirasse de neige contre le froid et les bourrasques. Si le glaçon ne s’effondrait pas, les naufragés n’avaient plus rien à craindre des coups de mer, et, dans ces conditions, peut-être serait-il possible d’attendre le moment où l’hiver arctique aurait définitivement pris possession de ces parages hyperboréens.

Mais alors, ce moment venu, il faudrait partir pour regagner le continent ! Il faudrait quitter cette maison roulante, qui avait promené ses hôtes à travers tout le Nouveau-Monde ! Il faudrait délaisser ce solide et sûr abri de la famille ! Abandonnée au milieu des glaces de la mer Polaire, la Belle-Roulotte disparaîtrait dans les débâcles de la saison chaude !

Et lorsque M. Cascabel songeait à cela, lui, si philosophe, si enclin à prendre les choses par leur bon côté, il levait les mains au ciel, il maudissait la malchance, il s’accusait de tous ces désastres, oubliant qu’ils étaient dus à ces coquins qui l’avaient volé dans les gorges de la sierra Nevada, et auxquels la responsabilité de cette situation incombait tout entière.

En vain Cornélia essayait-elle de l’arracher à ses sombres pensées, par de bonnes paroles d’abord, par de violentes objurgations ensuite ! En vain ses enfants et Clou lui-même réclamaient-ils leur part dans les conséquences de ces funestes décisions ! En vain répétaient-ils que ce projet de voyage avait eu l’assentiment de toute la famille ! En vain M. Serge, en vain la « petite caille » cherchaient-ils à consoler l’inconsolable César !… Il se refusait à rien entendre.

« Tu n’es donc plus un homme ?… lui dit un jour Cornélia, en le secouant d’importance.

— Pas tant que toi, en tout cas ! » répondit-il, tandis qu’il reprenait son équilibre, quelque peu compromis par cette admonestation conjugale.

Au fond, Mme Cascabel était pleine d’inquiétude pour l’avenir ; mais elle sentait la nécessité de réagir contre l’abattement de son mari, si résistant jadis aux coups de la mauvaise fortune.

Cependant la question de nourriture commençait à préoccuper M. Serge. Tout d’abord il importait que l’alimentation fût assurée jusqu’au jour où il serait possible de faire route à travers l’ice-field, puis aussi jusqu’au jour où la Belle-Roulotte aurait atteint la côte sibérienne. Inutile de compter sur la chasse, à une époque où les bandes d’oiseaux de mer ne passeraient plus que rarement au milieu des brumes. La prudence, par suite, conseillait de se rationner, en prévision d’un trajet dont la durée pouvait être longue.

Ce fut dans ces conditions que le glaçon, irrésistiblement entraîné par les courants, arriva à la hauteur des îles d’Anjou, situées au nord du littoral asiatique.