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Céline Lacoste - Souvenir de la vie réelle

Céline Lacoste - Souvenir de la vie réelle
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 2 (p. 869-887).
CÉLINE LACOSTE

SOUVENIR DE LA VIE REELLE.


I.

— Tu ne t’es pas trompé, dit le docteur Durin après l’auscultation.

— Ainsi?.. reprit anxieusement le malade.

— Touche toi-même. Pas un symptôme ne manque; tu as une hypertrophie du cœur.

En disant ces mots, le docteur Durin fixait les yeux sur son ami. Ce dernier ne frissonna pas; il se rajusta en silence, puis ces deux hommes s’assirent et se regardèrent longuement. Ils se revoyaient après de nombreuses années. Médecins tous les deux, ils avaient étudié ensemble, puis la vie les avait séparés. Jean Lacoste s’était établi en province. Henri Durin était resté à Paris; il y avait conquis assez vite la célébrité et la fortune : depuis vingt ans, il habitait, rue de Grenelle, un petit hôtel entre cour et jardin. C’était alors un homme de cinquante-six ans, grand et maigre, toujours rasé. Sa tête fine, ses lèvres minces et ses yeux durs contrastaient singulièrement avec la bonhomie un peu rustique empreinte sur le visage du médecin de campagne, son ancien camarade. Celui-ci s’était affaissé sur sa chaise, et ne cachait rien de son désespoir.

— Je le savais, dit-il tristement, depuis ma maladie de l’année dernière, et pourtant je n’y voulais pas croire. Que deviendront ma femme et ma fille?

— Je te croyais riche? interrogea l’autre.

— Ah! ce n’est pas la question d’argent qui m’inquiète: elles seront à l’aise; mais notre bonne vie, notre vie si douce de quinze années!..

C’était pitié de voir cet homme, vigoureux d’apparence, brisé ainsi par une douleur sans égoïsme. Bien qu’endurci par une expérience continuelle des maladies et des angoisses, le docteur Durin supporta ce spectacle avec peine. Ne semble-t-il pas en effet, lorsque l’homme retrouve les compagnons de sa jeunesse après une longue absence, qu’il rajeunisse un moment à leur contact, et qu’il sente renaître en lui cette âme d’autrefois avec laquelle il les a aimés? Le célèbre médecin n’échappait pas à cette émotion; aussi tremblait-il un peu quand il se leva pour congédier son ami. — Mon pauvre Lacoste, dit-il, je ne suis pas libre, mes malades m’appellent; disons-nous adieu... Tiens, continua-t-il brusquement, embrasse-moi.

L’un et l’autre pleuraient en se quittant. Le docteur Durin accompagna son ami de province jusque dans la cour, puis il monta lestement dans son coupé, qui partit à grand bruit. Le docteur Lacoste regarda l’équipage disparaître au coin de la rue Bellechasse, et s’éloigna seul, à pied.

C’était un dimanche, le soir, au mois de mars, vers cinq heures. Je ne sais pas à Paris d’instant plus mélancolique, lorsque la journée a été belle, et que le ciel reste longtemps clair. Une foule joyeuse remplit les rues. Les petits bourgeois et les ouvriers, en habits de fête, reviennent de la campagne, satisfaits et fatigués. Il se fait là une sorte de repos entre le travail de la veille, qui assourdissait la ville de son tumulte, et le travail du lendemain, qui jettera de nouveau sur le pavé la cohue inquiète des gens d’affaires. C’est alors surtout qu’au milieu des passans oisifs et des boutiques fermées le promeneur qui suit ses pensées aperçoit mieux l’inanité finale et suprême de ses propres efforts : que d’existences étrangères à la nôtre et sans doute pareilles s’agitent dans ces maisons à sept étages! Sommes-nous assez inconnus à cette multitude de nos semblables? Toutes ces idées assiégeaient le docteur Lacoste pendant qu’il parcourait machinalement les trottoirs. Une impression surtout lui fit mal. Dans une des rues qui avoisinent Saint-Sulpice, une porte ouverte lui permit d’entrevoir l’intérieur d’un pensionnat religieux : le jardin était petit, mais déjà vert, des oiseaux chantaient, des bordures de violettes couraient le long des plates-bandes, un essaim de jeunes filles s’était échappé sur les pelouses; au milieu d’elles apparaissaient quelques sœurs dans le costume de la communauté, bleu et noir avec la coiffe noire et blanche; puis la porte se referma. Cette vision d’une existence heureuse et reposée rappela trop vivement au malade sa femme et sa fille, qui le croyaient à Paris pour des affaires d’argent : c’était l’heure où chaque dimanche, après les vêpres qui finissent tard, elles allaient par les temps secs le long de la route plantée de peupliers. Il les voyait là-bas, dans ce coin isolé de l’Auvergne. Elles marchaient sans doute maintenant, calmes, contentes, et parlaient de lui. Le soleil couchant projetait devant elles l’ombre démesurément allongée des arbres, et leur promenade à pas lents, sur ce chemin silencieux, semblait au père le symbole de la vie bonne et honnête qu’il lui faudrait quitter bientôt.

Alors sa solitude au milieu de ce désert peuplé lui fit horreur; il se souvint de son fils, qui achevait à Paris ses études de médecine, et, bien qu’il eût, par des raisons particulières, résolu de cacher au jeune homme son voyage et sa maladie, il courut pour le voir. L’étudiant était sorti. — Il est avec quelque maîtresse, — pensa le docteur, que l’excès de son chagrin rendait injuste, et il ne laissa pas son nom. Il avisa une voiture. Deux heures après, il prenait le train pour Clermont.

La nuit s’écoula sans qu’il fermât les yeux : il n’avait pas mangé depuis le dimanche matin; une légère fièvre le tenait éveillé, et le bruit monotone des roues approfondit tellement la rêverie que cet homme, déjà ému par la certitude de sa fin prochaine, attendri outre mesure par l’attente de ce qu’il aimait le mieux au monde, sa femme et sa fille, se prit à revenir, pour la première fois peut-être, sur toute sa vie, qu’il passa en revue d’un coup, avec la lucidité extraordinaire de mémoire qui se remarque chez les malades et chez les voyageurs.

Orphelin de père et de mère, il avait grandi sans famille, peu aimé, peu heureux, entre les quatre murs d’un collège de province. A vingt ans, il s’était réveillé de ces dix années de prison riche et libre. Il voulait tenter la gloire littéraire, et partit aussitôt pour Paris avec un recueil de vers dans sa valise. On était en 1829. Pour avoir pleuré sur les Méditations, derrière ses dictionnaires, durant les longues études du soir, et défendu les Orientales à coups de poing dans la cour du lycée, il se croyait poète. Il l’était au sens habituel et dangereux du mot, qui pour la plupart désigne simplement une créature nerveuse et fine, facile à la douleur comme à la joie, et sans cesse remuée par les nobles sympathies. Il manquait de la puissance d’expression qui ne s’acquiert pas, et il n’eût jamais consenti à cette analyse continuelle de son propre cœur qui jette l’écrivain hors de la vie et l’introduit dans l’art. Aussi sa ferveur littéraire dura-t-elle peu. — Les poètes m’ont guéri de la poésie, — disait-il en plaisantant, car il avait connu de près quelques-uns des jeunes maîtres les plus célèbres, et sa simplicité de provincial se révoltait contre la double existence de ces Parisiens, gens de plaisir autant que de pensée, assez élégans et assez discrets pour ne s’exalter qu’une plume à la main dans la solitude de leur cabinet de travail. Il avait rencontré un étudiant pauvre et sérieux, ce même Durin qui devait lui signifier son arrêt de mort. A sa suite, il s’était lancé dans la science. Il n’était pas assez fort pour ces études : elles lui furent funestes. Élevé par le vieil aumônier de son lycée, resté chrétien jusqu’à l’âge d’homme, il abjura ses croyances une à une sous la parole de son ami. Il appartenait à cette époque et à cette famille d’esprits dont le délicat et malheureux Jouffroy a écrit la confession; un sentiment trop sérieux de la vie lui interdisait comme un crime le doute et l’indifférence. La foi déracinée entraînait et arrachait avec elle les parties les plus nobles et les plus vives de son cœur. Il connut les révoltes aussitôt réprimées, les retours désolés vers un passé à jamais évanoui, les regrets si voisins des remords, et toute cette lamentation dont l’écho magnifique remplit encore les chants de nos grands poètes. Lui aussi, comme Henri Heine, il tendit les mains vers les étoiles indifférentes; lui aussi, il étouffa dans cet univers géométrique où l’emprisonnait la science, et il cria : — Est-ce là une réponse? — La lueur mystique s’était éteinte pour ne plus se rallumer.

Ces idées dévorantes le préservèrent presque absolument de la passion et de la débauche. Cinq années durant, il apprit et il travailla sans relâche; puis son cœur se détendit, la tendresse domina, et, las de cette science pure qui le glaçait, il quitta Paris. On était à un moment du siècle où les résolutions extrêmes et les généreuses utopies n’étonnaient pas les jeunes gens : celui-ci se fit médecin de campagne à Eyda.

Eyda est un petit village d’Auvergne, situé à 22 kilomètres environ de Clermont, parmi les montagnes et les bois, au bord d’un lac. Le lac d’Eyda n’est pas très grand, mais l’eau en est d’une pureté admirable. Ce n’est pas l’azur sombre du lapis, la turquoise est plus pâle, un beau saphir trempé de soleil donnerait seul l’idée de cette nappe d’eau transparente. Des ajoncs en garnissent les bords, et trois vieilles barques de pêcheurs s’y promènent en toute saison. Le docteur Lacoste fit bâtir au bord de ce lac une maison entourée d’un verger. Il desservait quelques bourgs de la plaine et plusieurs hameaux perdus dans les montagnes. Comme sa fortune personnelle lui permettait de ne pas exiger beaucoup de ses malades, il fut vite célèbre dans tout le pays. L’action utile et la contemplation des champs apaisèrent par degrés ses tristesses philosophiques, dont toute l’amertume s’amassa au fond de son âme sans plus remonter à la surface. Bientôt il se maria. Il choisit une fille bourgeoise; il la voulut très simple, par haine des poètes et des romanciers, qu’il avait trop aimés autrefois. Il fut, non pas heureux, mais content, et la seule douleur un peu vive de cette époque lui vint de son fils. Ce garçon, comme il arrive souvent, ressemblait à sa mère, mais les qualités de la femme de ménage aboutissaient chez l’enfant à l’égoïsme étroit, commun et intéressé. Son père avait d’abord voulu l’élever, puis il reconnut vite chez Pierre une irréparable médiocrité, avec un fonds de méchanceté froide. Il se dégoûta de cette éducation, que ses occupations forcées rendaient difficile et peu efficace. Il mit son fils au lycée, comme interne, puis l’envoya à Paris, et le jeune homme, à qui son père servait une pension assez forte, restait quelquefois une année et plus sans rentrer à Eyda.

Quelques années après ce fils, une fille était venue, que Mme Lacoste avait appelée Céline. Et dans cette route de Clermont à Paris, qu’il savait bien accomplir pour la dernière fois, ce n’étaient pas les souvenirs de sa triste jeunesse ou de son mariage sans flamme qui s’offraient le plus volontiers à la mémoire du docteur Lacoste : il les évoquait par contraste, pour que la figure de sa fille se détachât au milieu d’une plus pure lumière. — L’amour d’un père ou d’une mère a cela de précieux et de rare que, n’étant point né d’attraits présens et passagers, il embrasse les enfans tout entiers depuis la première heure de leur vie. Aussi M. Lacoste retrouvait-il sous toutes ses formes l’image de cette fille qu’il avait aimée à tous les instans, et il revoyait les diverses toilettes qui avaient le mieux convenu aux divers âges de sa gracieuse beauté. Comme ces souvenirs affluaient en lui avec une abondance extraordinaire, il ressentit un bonheur amer à les rappeler par ordre, pour mieux approfondir sa douleur, et de crainte que la confusion des temps ne lui dérobât un des chers détails de ce passé.

Comme il s’ennuyait de nouveau lorsqu’elle lui était née! Il aimait sa femme sans doute, mais il gardait tant de choses sans les jamais dire, qu’il la considérait malgré lui comme un être un peu inférieur. Il s’était répété si souvent qu’il aurait un second fils, mais que ce fils ressemblerait au premier; il y eut donc pour lui dans la venue de Céline quelque chose de doux et d’inespéré, et cette âme d’athée, habituée à toujours attendre le pire, jouit délicieusement de ce bonheur auquel elle avait renoncé par avance.

Dans les premières années cependant, Céline grandissait sans qu’il l’aimât autant qu’il devait faire plus tard. Elle n’était guère à ses yeux qu’une gentille enfant. Ce fut par un soir d’automne, quand elle avait cinq ans, qu’il comprit pour la première fois l’exquise sensibilité de son enfant. Ce soir-là, il rentrait de ses visites profondément attristé : une jeune paysanne qu’il avait soignée et sauvée de la mort le mois d’auparavant s’était enfuie à Paris avec le fils d’un riche notaire. Le médecin se repentait presque d’avoir rendu cette malheureuse à la vie. Il se demandait si nous faisons du bien ou du mal aux hommes en altérant l’ordre marqué par la nature. Pendant que sa femme surveillait les derniers apprêts du repas, et que le domestique pansait le cheval en sifflant, il s’était assis sur un banc de pierre devant le rez-de-chaussée. La croisée était ouverte derrière lui, en sorte qu’il dépassait des épaules l’appui de la fenêtre. Le soleil se couchait sur le lac, et le ciel, que l’eau réfléchissait tout entier, avait revêtu ces teintes étranges dont Léonard de Vinci a seul rendu l’incomparable délicatesse. L’horizon était vert et rose. Les rainettes criaient doucement, et leurs murmures singuliers montaient vers les premières étoiles avec une suavité triste qui accompagnait bien ce paysage d’octobre. Une larme coulait le long de la joue du médecin, quand il entendit un gémissement; il se retourna : sa fille était montée sur une chaise de la chambre, derrière lui, pour le surprendre et l’embrasser. Elle l’avait vu pleurer, et elle sanglotait.

Elle ne voulut jamais expliquer ses larmes. La pudeur des enfans est infinie; aussi souvent ignore-t-on combien ils souffrent, sans se plaindre, d’une parole dure ou d’une indifférence. A partir de cette soirée, le docteur considéra sa fille avec plus d’attention, il l’étudia, et découvrit en elle une nature si choisie et si fine, qu’il l’admira comme une fleur unique dont il écartait tout souffle trop froid, toute émotion trop violente. Il reconnaissait chez elle, transformées en regards, en gestes, en intentions natives, les pensées délicates qui avaient visité sa jeunesse. Elle était, visible et présente, l’âme qu’il avait rêvée pour lui-même et qu’il n’avait jamais eue, toute de pureté et de beauté. Il savait déjà qu’une hérédité matérielle compose le sang des enfans du sang des parens, il apprit que les idées aussi passent dans la famille, et que la grâce innée dont nous nous étonnons est faite des vertus des aïeux qui composent l’âme des générations nouvelles.

Comme il vieillissait alors, et qu’un jeune médecin s’était établi à Saint-Amand, petite ville voisine d’Eyda, il était plus libre et vivait davantage avec sa fille. Ils entreprenaient de longues promenades. Dès les premiers temps, elle marchait bien; ils parcouraient les volcans d’Auvergne, dont les cratères, aujourd’hui éteints, affectent les formes bizarres des paysages lunaires. Ils partaient, par les matinées d’avril surtout, pour déjeuner hors de la maison. Au printemps, après les premières pluies, les pelouses fleuries des montagnes sont d’une merveilleuse fraîcheur : les bestiaux, lâchés en pleins pâturages, apparaissent sur les pentes; les clochettes des vaches s’entendent de loin, et l’eau des lacs est aussi bleue que le ciel. Sur les hauteurs où poussent les pensées sauvages, ils allaient, son enfant et lui, et causaient, car c’était une conversation continue. Céline, sérieuse déjà, posait à son père des questions qui affermissaient encore chez ce dernier certaines convictions acceptées d’avance. Les enfans bien nés pensent si droit que leurs impressions renouvellent en ceux qui les aiment l’évidence diminuée de la justice. Aussi parfois arrivait-il à cet homme longtemps éprouvé de se sentir pénétré de l’immense bonté de la nature, au point qu’il prenait sa fille et l’embrassait avec emportement. Il ne pouvait se rassasier de la possession de cette âme, dont les moindres momens lui appartenaient. Est-il un sentiment plus exquis et plus humain en effet que celui d’un père pour sa fille, alors qu’il y pressent la femme encore à venir, et qu’il voit sous ses yeux, sous ses pensées, éclore cet esprit qui emprunte seulement aux choses leur charme et leur fleur de beauté? Le père de Céline avait connu l’anxiété et le malaise de nos poètes modernes, il s’en reposait au spectacle des naïves émotions de sa fille. Il respecta pieusement cette naïveté. Sceptique, il la voulut catholique; rêveur, il défendit qu’on lui apprît la musique. Il pensait que les distractions de l’art affinent et exaspèrent encore les sensations. Peut-être se trompait-il ; les sensations inexprimées ne torturent-elles pas davantage, et l’art ne nous guérit-il pas de nos misères en nous habituant à les contempler dans notre imagination, comme si elles nous étaient étrangères?

Maintenant ces joies de chaque jour allaient finir. Le médecin en goûtait mieux la triste douceur. Il se reprochait de n’avoir pas aimé assez cette fille qu’il devait quitter si vite. Il demeura seul toute la nuit dans le wagon où il était monté, et parfois, hors de lui-même, il s’étendait sur les coussins, la tête dans les mains, pour sangloter comme un enfant. Au petit jour, il arrivait à Clermont. Des courses forcées pour ses paysans, des visites, quelques emplettes le retinrent à la ville toute la matinée et une partie de l’après-midi. Il n’entra dans Eyda qu’à la nuit tombante. Les lanternes de la voiture étaient déjà allumées, et c’est dans une clarté tremblotante et presque sinistre que lui apparut le visage de Céline, lorsque le cheval s’arrêta devant la porte de la maison.


II.

Céline avait alors dix-huit ans; elle était petite, les épaules et la poitrine un peu étroites. Il semblait qu’elle eût juste assez de corps pour porter sa tête, qui était charmante. Ses traits n’étaient pas réguliers, ils plaisaient par l’expression d’une bonté vraiment céleste. Son sourire surtout était divin ; il ne s’arrêtait pas sur les coins des lèvres, il animait et il éclairait à la fois les joues, le front, les grands yeux bruns, tout le visage. Ses cheveux châtains étaient simplement relevés et tordus au-dessus de la tête. Ces beaux cheveux faisaient la seule coquetterie de la jeune fille.

Elle accueillit son père avec une gaîté attendrie et contenue; mais, par une divination réelle de son amour, à peine l’eut-elle embrassé : — Tu souffres? dit-elle vivement.

— Moi! fit le docteur en tressaillant, ce n’est rien. Ce long voyage m’a fatigué; j’ai si peu dormi!.. Où est ta mère?

— Chez le père Antoine, tu sais. Il va plus mal. Il ne passera pas la nuit. — Puis, en secouant la tête, Céline ajouta : — Sa fille était ma camarade de première communion ; elle n’avait plus que lui au monde. Que deviendra-t-elle maintenant? Elle l’a fait administrer ce matin.

M. Lacoste ne répondit pas, cette rencontre d’un malheur semblable au sien dans la maison d’un pauvre laboureur le toucha vivement. On débarrassait la voiture, ce désordre et l’obscurité qui gagnait lui permirent de dissimuler l’altération subite de ses traits. Ils dînèrent, et s’établirent ensuite, comme de coutume, dans la grande chambre du premier étage. Le docteur Lacoste s’assit, et il regarda longtemps, sans rien dire, ce tableau d’intérieur, tout disposé pour un peintre : la table rapprochée de la cheminée, l’éclat du feu mêlé à la lumière plus douce de la lampe, les vieux meubles perdus dans ce demi-jour, sa femme et sa fille assises à leur ouvrage. Au dehors, la nuit avait enseveli la campagne dans un silence infini, que troublait à peine par instans le gémissement d’un char attardé.

Céline et sa mère causaient seules; elles projetaient ensemble un grand voyage. Un oncle de Mme Lacoste, qui se faisait vieux, demandait sans cesse Céline pour une saison. La liaison des idées amena l’entretien sur les misères d’une vieillesse isolée ; de là, les deux femmes aventurèrent leur pensée sur l’avenir obscur de leur propre famille. Mme Lacoste voyait d’avance Céline mariée auprès de la maison natale, fière et heureuse à la fois comme fille, comme femme et comme mère. — L’illusion de cette causerie était trop légitime et trop menteuse pour que le père pût y assister sans désespoir. Il se savait condamné, et, pendant que la voix attendrie de Céline ou de sa mère s’arrêtait complaisamment sur quelque détail de bonheur intime, le médecin se représentait exactement, par une ironie douloureuse, la fin de ceux qu’il avait soignés pour le mal dont il mourrait lui-même. L’angoisse physique l’effrayait peu; mais il comprenait qu’il est difficile de mourir lorsqu’on meurt seul et qu’on est aimé.

Convenait-il de laisser leur sécurité à ces deux femmes? Une lutte pénible le déchirait. S’il se taisait, il reculerait seulement l’explication. Ses manières et son régime allaient changer; ignorantes, les deux femmes s’en inquiéteraient davantage. L’incertitude de leur crainte entretiendrait leur espérance : elles souffriraient plus. S’il parlait, elles seraient bouleversées dès l’abord; mais ne s’accoutumeraient-elles pas à l’idée de le perdre durant les longs mois de sa maladie? Il y a aussi un invincible désir qui pousse l’homme à raconter ses douleurs; extraordinaires déjà par eux-mêmes, l’isolement et le silence deviennent horribles, s’ils sont compliqués de désespoir. M. Lacoste voulut en finir; il parla, il avoua d’un coup toute l’histoire de sa maladie, et ses craintes, et le motif de son voyage à Paris, et l’arrêt du docteur Durin. Il parlait d’une voix presque calme, sa résolution et son aveu l’avaient soudain apaisé. Il lui semblait qu’il donnait une consultation pour un autre; le métier l’emportait sur la douleur.

Il fut effrayé des effets de sa parole : Mme Lacoste pleurait, la tête dans les mains; Céline avait laissé tomber à terre sa broderie, elle n’avait pas bougé durant tout le récit de son père, elle le regardait, et de grosses larmes coulaient abondamment le long de sa figure. Il lui tendit les bras, elle s’y jeta, et l’explosion de son chagrin fut si violente que tout ce corps frêle de jeune fille était agité par les sanglots. Il crut qu’elle mourrait, et il lui ordonna presque sévèrement d’aller reposer.

Lorsque la jeune fille eut dit ses prières du soir et se fut couchée, elle ne put dormir. Elle se représenta la mort prochaine de son père avec une précision incroyable; elle pleura, elle gémit comme auparavant, et elle goûta une sorte de plaisir à écouter le bruit de sa douleur. Enfin le trouble la jeta hors de son lit; elle courut à la croisée, qu’elle ouvrit. Sa chambre était en vue de l’église et du lac à la fois. La lune pleine, mais à peine levée, donnait à cet horizon nocturne un aspect mystique et désolé. Des parfums de printemps venaient de la plaine, et se mêlaient aux senteurs de bois, de ravines, que les vents entraînaient du fond des gorges des montagnes; mais Céline n’y prit pas garde. Elle regardait sur la blancheur de la route se détacher fortement les croix du petit cimetière, éclairées en arrière par la lune. Les tombes du village étaient dans l’enclos même de l’église, sur le bord du chemin, mais l’édifice les cachait durant la journée. Céline fut épouvantée. Cette image funèbre et religieuse éveilla en elle des craintes singulières. Elle pensa que bientôt son père dormirait là. La croix lui rappela le Christ, et, l’incurable souci de se rassurer contre l’éternelle séparation la transportant, elle sourit douloureusement au paradis qu’elle apercevait dans son rêve, lorsque tout à coup ces images évoquèrent en elle le souvenir de l’irréligion de son père. Il ne communiait jamais, il ne mettait jamais les pieds à l’église. Céline n’avait pas osé le juger jusqu’alors, elle le vénérait; mais à cet instant, par un sacrilège sublime de sa douleur, elle songea qu’il serait damné. Il mourrait sans les derniers sacremens. — Damné ! — La profondeur de ce mot, qu’elle répéta plusieurs fois, se révéla à elle si brusquement qu’elle ferma la fenêtre avec effroi; elle courut à son lit, toute glacée, — Ah ! murmurait-elle en s’endormant enfin, brisée de fatigue, je le sauverai !

Le lendemain, lorsque Céline, à son lever, ouvrit toute grande la croisée de sa chambre pour respirer l’air frais qui venait du lac, la matinée était charmante, les premiers gazons et les premières feuilles luisaient au soleil, trempés de rosée. De légères vapeurs transparentes flottaient sur l’eau; à l’horizon, des bandes roses s’effaçaient dans l’azur fin, presque gris-perle, du ciel. La jeune fille était d’ordinaire heureuse pour la journée quand ses premiers regards rencontraient un paysage riant et reposé. Elevée en pleins champs, elle vivait réellement de soleil : aussi sa douleur violente s’évanouit-elle à demi sous cette influence bienfaisante de la lumière et du printemps. Dans toute situation de la vie, même triste, même désespérée, il y a un côté moins sombre que notre âme recherche ou évite selon qu’elle veut s’affliger davantage ou se consoler un peu. Le principe de l’extrême tristesse réside en nous-mêmes plus que dans les choses. Céline réfléchit aux paroles de M. Lacoste sans cette inquiétude terrible qui la veille l’avait précipitée hors de son lit, épuisée et sanglotante. Il faut tout dire : ce n’était plus la maladie de son père dont le souvenir l’obsédait. Cette crainte humaine était comme emportée et noyée dans la crainte surnaturelle de la damnation. Chez cette jeune fille mystique, il régnait une exaltation religieuse semblable à celle dont étaient animées les mères du moyen âge, qui tuaient leurs enfans pour leur assurer le paradis. Ce fut donc avec un soulagement délicieux que Céline se dit : — Suis-je folle! — Elle regardait une barque de pêcheur s’avancer sur le lac d’un mouvement doux et balancé. — Mon père m’aurait-il élevée pieusement, s’il n’était religieux lui-même? Comme beaucoup d’hommes du monde, il ne pratique pas; mais il sera facile de le ramener à Dieu.

Au fond de sa pensée d’ailleurs, Céline était d’une foi trop entière pour admettre une seule minute que son père ne crût pas à la vérité de la religion. La tolérance est une vertu de sceptiques, elle s’établit dans les sociétés délicates, mais amoindries. Lorsque le principe de la certitude n’est encore ni atteint ni déconcerté, l’esprit ne comprend pas qu’un être humain, intelligent et de bonne foi, doute en présence de l’évidence. Le docteur Lacoste n’était pour sa fille ni un imposteur ni un fou : donc il croyait.

La tristesse de Céline fut ainsi adoucie par l’espérance, et les premières semaines qui suivirent le retour de M. Lacoste s’écoulèrent presque heureusement pour le père et pour l’enfant. Le printemps fut magnifique cette année-là, et la beauté de la saison, en même temps qu’elle retardait chez le père les progrès du mal, entretenait chez la fille une invincible confiance. Leur vie n’avait guère changé : ils se promenaient comme autrefois; mais les montées étaient interdites à M. Lacoste : aussi avait-il annoncé qu’il se retirait et qu’il ne visiterait plus ses malades. Il réglait des affaires d’argent, et il consacrait ses dernières forces à rédiger un ouvrage sur la flore d’Auvergne, pour lequel il avait composé avec sa fille bien des herbiers. Comme elle l’aidait dans cette occupation, ils se quittaient peu. Cependant, persuadée qu’un mot d’elle suffirait à décider la conversion du médecin, elle ne prononçait pas ce mot : dès le premier jour, le docteur avait défendu qu’on lui parlât jamais de sa maladie.

Pouvait-il empêcher les deux femmes de se confier leurs craintes l’une à l’autre alors qu’il n’était plus là? Durant les après-midi, tandis qu’il recevait ses fermiers ou son notaire, elles demeuraient seules au rez-de-chaussée, elles travaillaient, elles rangeaient dans les hauts et profonds bahuts le linge et les vêtemens, elles les réparaient, et la conversation allait comme l’aiguille. M’me Lacoste avait toujours été la confidente des pensées de sa fille, et cette dernière voulut un jour la questionner sur le point obscur et douloureux de sa pensée.

— Maman, — lui dit-elle subitement et sans préparation parce que le sentiment était trop fort, — crois-tu que tous ceux qui meurent sans confession soient damnés?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Pour rien, pour savoir, — fit Céline en rougissant. — Ma mère ne me comprend pas, se dit-elle.

— Ah! Jésus Dieu ! — reprit la mère, — c’est pour ton père que tu fais cette question. Vois-tu, Dieu est si bon! Quand on a toujours été charitable et honnête, que l’on se confesse ou non, qu’importe?

Il y eut un silence interrompu seulement par le bruit monotone de la vieille horloge, placée dans un coin de la chambre. C’était dans la salle à manger que les deux femmes causaient ainsi. La mère, qui depuis un an portait des lunettes pour travailler, les avait ôtées et les essuyait avec son mouchoir. Céline cousait en tremblant; elle était toute révoltée. Mme Lacoste avait parlé comme une excellente femme, mais incapable de pousser une idée à ses dernières conséquences. Céline sentit que ces paroles avaient creusé entre elles un abîme; elle n’essaya pas une seconde tentative. Elle n’implora pas non plus les conseils de son confesseur; ce prêtre, qui l’avait vue naître, la traitait un peu comme une petite fille bien sage. Il était très honnête et très convaincu, mais peu intelligent des troubles du cœur. Les paysans et les bourgeois de campagne qu’il dirigeait ne l’avaient guère habitué aux complications que la pensée introduit dans la sensibilité. Céline donc, réduite à ses propres ressources, inventa une ruse qui lui sembla infaillible.

C’était l’habitude que le dimanche elles allassent à la grand’ messe, sa mère et elle; la domestique assistait à la messe basse. Quelquefois Mme Lacoste, pressée par les soins du ménage, s’était rendue à cette première messe, et Céline, trop pieuse pour manquer la grand’messe, y avait été accompagnée par la domestique. Pour rien au monde, M. Lacoste n’aurait souffert que sa fille sortît seule, même dans ce petit village d’Eyda. Il conservait à cet endroit une crainte puérile, insurmontable, depuis qu’une bête échappée avait blessé Céline encore enfant. Par la même raison, il s’était interdit de posséder une barque sur le lac. Sa sollicitude était inquiète, irréfléchie et passionnée comme celle d’une mère. Céline le savait et comptait sur cet amour exagéré. Depuis longtemps, la domestique, villageoise des montagnes, demandait quelques jours de liberté pour revoir sa mère et son pays ; Céline fit en sorte que ce congé tombât un samedi et un dimanche.

Alors j’irai à la messe basse, dit Mme Lacoste; mais toi, qui te conduira à l’église?

Eh bien ! Mme Doucet par exemple. — C’était le nom d’une vieille dame dont la petite-fille, morte depuis deux ans, avait joué longtemps avec Céline. La bonne dame, en souvenir de cette liaison, aimait beaucoup la fille du médecin et s’asseyait près d’elle à l’église; souvent elles faisaient route ensemble.

Le dimanche matin, quand le coup de la grand’messe sonna, Céline était seule dans la chambre de son père, habillée, son livre d’heures à la main.

— Ah! quel malheur! s’écria-t-elle.

— Qu’y a-t-il, mon enfant? demanda le père.

— Il y a que je suis une étourdie. Nous avons laissé Suzette partir hier, maman a entendu ce matin la messe basse...

— Et tu n’as personne pour te conduire à l’église; tu ne peux pas aller seule cependant. Eh bien?..

— Quoi, papa? demanda-t-elle en rougissant de cette question, qui était un vrai mensonge.

— Apporte-moi ma canne, mon habit et mon chapeau. Je te conduirai.

— Que tu es bon! répondit-elle en l’embrassant vivement. — Jamais elle ne l’avait tant aimé.

— Tu n’es qu’une rusée, — lui dit tout bas sa mère sur le pas de la porte, et Céline rougit encore; elle était trop heureuse. Elle se représentait par avance l’étonnement des paroissiens. Elle en jouit aussitôt, car l’arrivée de M. Lacoste à l’église sembla si extraordinaire que toutes les têtes se retournèrent.

— Il faut qu’il soit bien malade, murmurait-on. — Le secret de son voyage à Paris n’avait pas été si bien gardé que les voisins n’eussent deviné ou appris la vérité par les domestiques. Quelques paysans libres penseurs qui jouaient au bouchon sur la place pendant le service se moquaient : — Ah! ah! le curé veut que Mlle Céline prenne le voile. C’est un bon héritage pour eux, ajoutaient-ils avec mépris.

La pauvre petite n’y pensait pas. Abîmée dans cette pensée unique qu’elle sauvait l’âme de son père, elle connut plus que jamais les effusions du cœur et les tendresses exaltées de la prière. Si elle était descendue en elle-même, elle aurait frémi de contempler l’étendue et l’ardeur de la passion mystique dont elle jouissait alors avec folie. Le mauvais orgue touché par le maître d’école la transportait. Elle ne savait pas apprécier les nuances des phrases, il lui suffisait qu’un peu d’harmonie enveloppât et caressât son rêve. Sans image distincte des choses, sans raisonnement, elle se perdait dans une délicieuse extase qui lui tirait des larmes. M. Lacoste, lui, ne devinait pas les émotions de sa fille. Tout le temps que dura la messe, il resta debout, les bras croisés. Il ne voyait dès longtemps dans cette cérémonie qu’un frein pour le peuple.

Aussi, le dimanche suivant, ne fut-il pas médiocrement surpris quand sa fille lui fit la même demande, Céline en effet fut imprudente. Elle voyait déjà son père tel qu’elle le souhaitait. Son désir avait été trop aisément réalisé une première fois; elle était d’ailleurs de ces créatures trop violentes pour qui la distance entre le rêve et la vie est toujours un étonnement. Sa mère l’avertit en vain. A la même heure que le dimanche précédent, la fille était devant le père.

— Es-tu prêt pour la messe ce matin? lui demanda-t-elle en souriant.

Il la regarda d’un air indifférent qui la troubla.

— Tu n’as donc pas ta mère?

— Si, mais... — Elle était confondue et n’acheva pas. Elle s’enfuit en pleurant : il n’en fallut pas davantage au père pour comprendre une partie de la vérité. Pourtant cet homme, si intelligent et si habile d’ordinaire, fut trompé par le souvenir des plaisanteries de Voltaire et de Stendhal. Il eut la naïveté de croire sa fille victime d’un complot de prêtres qui la poussaient à le convertir. Il ne vit ni la vraie place ni la vraie profondeur du mal. Il laissa ainsi passer le moment où il aurait guéri peut-être cette « folie de la croix » qui grandissait chaque jour,

Céline cependant partait désolée. Elle comprenait que la victoire était difficile et que le cœur de son père n’était pas chrétien. Comme il arrive quand on a trop espéré, elle craignait trop, et, incapable de contenir le flot de ses impressions, elle voulut consulter son confesseur.

La chapelle était déserte quand elle y entra, par un jour orageux d’été, vers cinq heures de l’après-midi. Quelques vieilles femmes étaient agenouillées sur la pierre et priaient silencieusement. Céline tremblait quand la grille du confessionnal s’ouvrit. Elle avoua tout au prêtre, et ses premières espérances, et son succès, et son découragement. Cet aveu ne sortit pas simplement et naturellement de son cœur, elle n’avait pas la conscience exacte et complète de ses propres sentimens. Le prêtre y vit plutôt un enfantillage respectable qu’une passion, mais il comprit que ce zèle insensé irriterait le père, et il eut la franchise de répondre à Céline par une gronderie. Il lui cita le précepte du Décalogue : « tu honoreras ton père et ta mère; » il lui rappela le dogme de l’église : «nul ne doit penser de l’âme d’un autre qu’elle est damnée; » enfin il la blâma d’avoir jugé celui qu’elle devait respecter, et il lui refusa l’absolution.

En d’autre temps, la jeune fille aurait plié sous cette punition, terrible pour elle ; mais l’idée fixe l’envahissait, l’obsédait : elle osa penser par elle-même. Elle consulta les livres imprimés, auxquels elle portait un naïf respect. Elle se sentait isolée, et toujours elle se heurtait à ce texte qui dit qu’un péché mortel sans contrition parfaite mène à l’enfer, — et comment son père aurait-il la contrition parfaite, puisqu’il ne croyait pas en Dieu? L’angoisse fut telle qu’un jour, à une question de M. Lacoste, elle répondit en avouant toute la vérité.

Le moment était mal choisi. Le médecin avait, le matin même, constaté une aggravation de son état. — Quoi! s’écria-t-il, on ne me laissera pas mourir tranquille ! — La scène fut presque violente. Il traita Céline avec une sévérité qu’elle ne lui connaissait pas ; elle en demeura anéantie. Le lendemain, il se repentait déjà de sa colère; une singulière évolution s’accomplit dans les pensées de cet homme. La désolation de Céline répandit une teinte de tristesse sur toutes ses idées; puis il se considérait comme la cause du malheur de son enfant, et il ne se pardonnait pas d’avoir favorisé chez elle la piété excessive qui la dévorait. Ce mépris qu’il conçut pour lui-même le portait à s’exagérer son insuffisance en toutes choses, et il se prit à douter de ses convictions philosophiques; ne les avait-il pas adoptées par faiblesse, sous l’influence de Durin par exemple? Ces réflexions le déchiraient en tout sens, sans qu’une seule dominât et fît taire les autres. Céline en outre pâlissait et maigrissait chaque jour, et sa tendresse pour elle le portait à désirer sans se l’avouer ce qu’il savait devoir la rétablir. Il arrivait d’ailleurs que chacun d’eux se croyait coupable, et, par amour pour l’autre, affaiblissait tous les jours ses prétentions. Cela les rapprochait beaucoup, et Mme Lacoste les aurait réunis, si elle eût été plus intelligente; elle restait neutre, et avait peur. Il était donc nécessaire que l’occasion s’offrît d’elle-même.

Il vint un moment, à la suite de ces contrariétés, où la maladie fit de rapides progrès : les jambes du docteur enflèrent. Il garda la chambre; comme il était devenu presbyte, il ne pouvait lire lui-même qu’avec peine, et les lunettes lui alourdissaient bien vite la tête. La lecture était cependant sa seule distraction, il s’ennuya. Céline était trop faible pour lire tout haut, son père craignait de la fatiguer. Mme Lacoste ne savait ni mettre le ton, ni suivre bien de la voix le sens des phrases; un jour donc, Céline dit au docteur : — Est-ce que tes yeux t’empêcheraient de voir une carte à jouer?

— Non; ce sont les petites lettres qui m’échappent.

— Alors... je t’ai trouvé une distraction, car tu t’ennuies. Voyons, dis la vérité, tu t’ennuies : ce n’est pas ma faute, je ne suis qu’une petite fille,

— Petite fille, dites-moi donc vite le jeu que vous avez découvert pour amuser votre père malade.

— Ce n’est pas si facile que cela. D’abord il faut que tu te confesses à moi. — Le mot confesser la fit rougir; elle l’avait dit sans intention cependant. — Tu as joué aux cartes quand tu étais jeune?

— Oui; mais, ma pauvre petite, ton jeu n’est pas possible. Tu ne veux pas apprendre le piquet, n’est-ce pas?

— Aussi n’est-ce pas moi dont il s’agit.

— Bon! et quel est le mystérieux personnage?

— C’est mon secret; demain il sera là. Par exemple, tu le recevras bien, n’est-ce pas?..

Le malade en était venu à ce point qu’il avait besoin de ces câlineries de langage. La jeune fille les lui prodiguait avec une coquetterie filiale. Il s’y laissait toujours gagner; aussi ne fut-il pas affecté trop péniblement lorsque Céline lui amena le curé, car c’était là le joueur dont elle avait parlé à son père. Le médecin fut même heureux de réparer ainsi ses torts envers son enfant, et dans l’accueil bienveillant qu’il fit au prêtre peut-être y avait-il la joie secrète de reprendre les habitudes les plus anciennes de ses soirées d’étudiant? Il semble, lorsqu’un homme va quitter la vie, que tout son être s’en aille peu à peu, et que ses plus lointaines années remontent en quelque sorte vers lui. C’est ainsi qu’il retrouve un peu d’agrément à des plaisirs dès longtemps abandonnés.

L’abbé Cheminat n’avait jamais été reçu dans la maison; aussi les parties de piquet furent d’abord silencieuses. La familiarité du jeu conduit vite aux conversations, si bien que le médecin dit un soir, — il avait en main quinte et quatorze et gagnait : — Vous serait-il égal, monsieur l’abbé, de dire la prière ici, le soir, avant votre départ ?

L’abbé en perdit la suite du jeu. — Pourquoi cela, docteur? demanda-t-il.

— C’est bien simple : ces dames vont chaque soir, à six heures, après le dîner, prier à l’église. L’automne s’avance, une fluxion de poitrine est si vite prise.

Le prêtre regardait la jeune fille. Il lut tant de joie dans ses yeux qu’il accepta aussitôt, et à partir de cette époque, tous les soirs, vers neuf heures, les domestiques entraient. On s’agenouillait, et l’abbé Cheminat disait les prières du soir. Céline et sa mère répondaient les priez pour nous des litanies, et l’impression de ces voix pieuses, dans cette salle à demi éclairée, durant les mélancoliques soirées d’automne, pénétrait. M. Lacoste lui-même. Il demeurait assis dans son fauteuil à cause de ses jambes, mais bientôt il fit le signe de la croix. Alors Céline fut heureuse; avec quelle ferveur elle poussait au ciel ses oraisons pour que son père achevât de se convertir !

Or, un matin du mois de novembre, le docteur Lacoste lisait silencieusement au coin du feu. Céline mettait le couvert pour le déjeuner. La neige était prématurément tombée cette année. Le lac, qu’on apercevait par la fenêtre, semblait tout noir au milieu de la blancheur extraordinaire de la plaine. Tout à coup le livre du docteur tombe à terre. Céline se retourne. M. Lacoste ne remuait plus; l’enfant épouvantée courut à lui, il était mort.


III.

Pierre Lacoste arriva de Paris assez vite pour épargner aux deux pauvres femmes la douleur des derniers devoirs. La cérémonie funèbre fut très touchante. Tous les pauvres paysans que M. Lacoste avait si souvent consolés tinrent à honneur d’y assister. Céline était au lit avec la fièvre.

Elle fut malade longtemps, puis la jeunesse la sauva, et, bien qu’une légère toux sèche lui fût demeurée, elle put, sans trop de malaise, reprendre son ancienne vie. On n’a en soi, dit un sage, ni de quoi toujours souffrir, ni de quoi toujours aimer; pendant toute une année, les ressources de sa douleur s’étaient comme épuisées, et l’idée religieuse n’aurait peut-être pas reconquis son empire exclusif sur cette âme profondément atteinte, si la jeune fille avait pu voir ses espérances refleurir à l’ombre d’une affection aussi dévouée et aussi délicate que l’avait été celle de son père. Elle était triste encore, bien triste, mais elle se répétait souvent que la miséricorde divine est infinie, et elle vivait, s’abandonnant à une sorte de regret vague, au fond duquel sommeillait cependant un souvenir de douleur qu’un rien devait suffire à réveiller.

Pierre Lacoste avait commencé à dépouiller la succession de son père. Il se trouva que le docteur laissait environ vingt mille livres de rente à ses héritiers; mais, par un testament daté de l’année précédente, il assurait à sa veuve et à sa fille une situation qui réduisait pour plusieurs années la part du fils à six mille livres. Ce n’était pas le compte du jeune homme; son père l’avait trop bien jugé. Apre au gain, décidé à faire fortune par tous les moyens, il arrivait à Eyda avec l’intention de se lancer dans la vie politique. A Paris, il s’était nourri de journaux, et il comprenait qu’au milieu des paysans, riche, fils d’un père vénéré, en peu de temps il ferait partie du conseil-général. Le passage à la députation serait facile, et voici que tout son espoir était déçu. — Six mille francs! se répétait-il; mais c’est à peine de quoi vivre! — et sa pensée se perdait en d’inquiètes méditations où se mêlaient confusément des rêves d’orgueil, des souvenirs de jouissance, des rancunes contre sa mère et sa sœur, des projets pour trouver de l’argent.

Le docteur Lacoste ne soignait sans rétribution que les malades indigens; aux autres, il demandait peu, mais il demandait quelque chose, et il tenait soigneusement son registre de créances. Un soir, Pierre en vint à songer à ce livre, dont M. Lacoste n’avait pas voulu parler dans son testament. Le médecin avait désiré qu’on ne pressât pas trop vivement ses débiteurs, et en conséquence il avait négligé de compter cette somme dans la succession. Pierre prit la lampe et descendit dans le cabinet du mort.

La pièce était encore telle que le docteur Lacoste avait coutume de la disposer. La pieuse sollicitude de Céline n’avait ni déplacé un meuble, ni écarté un livre. Pierre alla tout droit au secrétaire. La clé était sur la serrure, il ouvrit, et il eut bientôt trouvé le cahier. Il le feuilleta silencieusement, debout, et reconnaissant que la somme était ronde, — il s’agissait de quinze mille francs environ : — Cet argent-là sera rentré dans trois mois, — murmura-t-il entre ses dents. Puis il poussa soigneusement le tiroir du meuble et sortit, comme il était entré, sur la pointe du pied, le cahier d’une main, la lampe de l’autre. S’il avait retourné la tête, il aurait vu Céline, épouvantée, à genoux, le suivre des yeux avec l’expression de visage d’un prêtre dont on profanerait l’autel au moment même du sacrifice. La pauvre fille était venue cette nuit même prier dans l’appartement de celui qu’elle pleurait. Elle ne comprenait pas ce que son frère avait fait, elle ignorait le prix et peut-être l’existence du livre dérobe; mais ce mystère, cette visite nocturne, ce pas silencieux, tout cet appareil du vol la troubla si profondément qu’elle en parla dès le lendemain à sa mère.

Mme Lacoste s’entendait aux affaires d’argent; elle comprit du coup au récit de sa fille la cause et l’objet de l’action de Pierre. Elle s’en assura et ne craignit pas d’affronter son fils. Une scène terrible eut lieu, et Pierre sortit de la maison en jurant qu’il n’y remettrait pas les pieds. Sa sœur voulut le retenir sur le seuil, il la repoussa rudement en lui criant : — Toi aussi, tu n’es qu’une hypocrite ; après avoir torturé les derniers jours de mon père, tu me voles mon héritage! — Est-il nécessaire d’ajouter que le livre de créances resta dans les mains du jeune homme, qui se fit payer en quelques mois la somme entière?

Certes ce n’était pas l’argent que regrettait Céline; mais les dernières paroles de son frère l’épouvantaient, et les émotions de toute une année avaient trop ébranlé sa raison pour qu’elle pût, sans faiblir, supporter cette nouvelle secousse. Tantôt elle s’accusait d’avoir torturé les derniers jours de celui pour lequel elle aurait avec tant de joie donné sa vie et versé son sang. D’autres fois elle se représentait jour par jour les derniers mois de son père, avec l’espérance de s’y retrouver innocente de ce qui lui semblait le plus grand des crimes; mais alors le remords religieux l’emportait, et elle se reprochait son silence comme une faiblesse, sa douceur comme une lâcheté.

Dans la solitude absolue où elle vivait, les seuls événemens de son existence étaient ces deux pensées contraires, et, que l’une ou l’autre fût vraie, à ses yeux elle n’en était pas moins coupable. Elle se sentait enveloppée de je ne sais quel malheur; il lui semblait que, marquée au front d’un signe de réprobation, elle effrayait et repoussait les êtres qui l’entouraient. Comme on la croyait poitrinaire, pas un jeune homme ne pensait à la pauvre isolée, qui dépérissait chaque jour.

Ce fut une douloureuse agonie et bien longue. Au bord de ce lac délicieux, Céline ne cherchait dans les cuisans souvenirs de ses anciennes promenades qu’un aliment à ses remords. L’esprit dévora le corps en sept mois; elle y aida tant qu’elle put. Elle jeûnait, se macérait, se blessait même, s’interdisait le sommeil. De la dévotion la plus outrée, elle passait à une sorte de révolte sacrilège; le fanatisme la précipitait dans l’impiété. Elle en voulait à Dieu quelquefois comme à un ennemi, et elle imaginait, pour échapper aux consolations de sa mère, des comédies de gaité qui trompaient la vieille dame.

Enfin le terme fatal arriva. — Elle était toute consumée de fièvre, me disait la vieille montagnarde qui m’a raconté le dénoûment de cette folie tragique, et si maigrie, si pâlie qu’elle faisait peur à voir. Un matin, sa mère envoya en toute hâte chercher M. le curé. Il n’a pas raconté comment elle a fini. Elle était seule avec sa mère et lui; mais, croyez-moi, monsieur, ajouta-t-elle plus bas et presque avec effroi,... elle est morte comme son père...

— Comme son père?., m’écriai-je tout étonné.

— Oui, monsieur, à preuve qu’on lui a dit seulement une messe basse, et qu’il a fallu une permission pour la mettre en terre sainte. Vous comprenez, elle n’a pas voulu aller là où son père n’était pas.

Il est certain que cette mort mystérieuse a laissé dans ces contrées ignorantes une sorte de légende triste et terrible autour de la mémoire de Céline. Elle repose maintenant, et pour toujours, sur les bords de ce lac où elle a vécu, auprès de ce père qu’elle a tant regretté. La tombe a réuni ces deux êtres si bien faits pour se rendre heureux, et qui se sont désolés l’un l’autre jusqu’à la mort par la diversité de leurs croyances. Cette diversité ne fait-elle pas aujourd’hui la plaie de bien des familles, entretenue qu’elle est par les erreurs de l’éducation? Elles sont rares, les jeunes filles que le mysticisme mène à la folie et à la mort; mais combien sans doute ont souffert comme Céline sans qu’aucune plainte ait trahi la secrète blessure qui saignait silencieusement au fond de leur cœur !


PAUL BOURGET.