Bretons de lettres/Leconte de Lisle étudiant

Honoré Champion, éditeur (p. 3-158).



LECONTE DE LISLE ÉTUDIANT

(1837-1843)

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Charles Leconte de Lisle quitta l’île Bourbon, le 11 mars 1837, pour venir étudier le droit en France. Il laissait ses parents désolés de son départ. « J’ai beau chercher à me faire une raison de son absence, écrivait son père, quand son souvenir me revient, et il me revient souvent, mes yeux se mouillent. Je me laisse volontiers pleurer. Puisses-tu, mon ami, n’être jamais obligé de te séparer de tes enfants à d’aussi immenses distances ; cela nuit au bonheur de la vie. » Avant de s’installer à Rennes pour y suivre les cours de la Faculté de droit, Charles devait passer quelque temps chez son oncle, M. Louis Leconte, avoué à Dinan. C’était le plus proche parent que M. Leconte de Lisle[1], émigré depuis vingt ans, eût laissé dans la petite ville bretonne dont il était originaire. C’était à lui qu’il confiait la surveillance et la tutelle de son fils pendant le temps de ses études, en lui donnant tout pouvoir pour l’administration du budget et la direction de la vie du jeune étudiant.

La correspondance échangée entre les parents de Bourbon et le cousin de Bretagne, les notes que j’ai prises dans les archives de l’Université et dans les journaux et revues de Rennes, — notes et correspondance éclairées ou complétées par quelques lettres de Charles Leconte de Lisle et par des souvenirs de famille, — m’ont permis de suivre, à Rennes, pendant près de six années, les traces du mauvais étudiant qui devait être un grand poète. Je dis six années, car voici qu’une première rectification s’impose.

« Trois ans, il demeura à Rennes, sous prétexte d’y faire son droit… On le rappela à l’Île Bourbon, en 1841. » Jean Dornis, à qui j’emprunte ce renseignement, se trompe. Le séjour de Leconte de Lisle à Rennes et à Dinan fut de six années ; Leconte de Lisle ne repartit pour Bourbon qu’en 1843.

À ce sujet, j’ai reçu de Jean Dornis la lettre suivante :

« Paris, novembre 1897.

« Monsieur, vous venez de publier un intéressant article sur Leconte de Lisle. Puisque vous me faites l’honneur de citer mon témoignage et que vous croyez pouvoir relever dans mes souvenirs quelques légères inexactitudes, je crois vous être agréable en mettant sous vos yeux le document dont je me suis servi. Je le tire des notes autographes que Leconte de Lisle avait bien voulu écrire pour me renseigner : « Mon père d’origine normande et Bretonne. Deux branches, aînée et cadette. Le nom est ainsi orthographié dans les anciens papiers de famille : Le Conte de Lisle, branche aînée ; Le Conte de Préval, cadette. Les Préval n’ont gardé que le nom patronymique. J’ai réuni, le premier, le et Conte, pour éviter le semblant d’un titre…

« Venu en France à 3 ans, retourné à Bourbon à 10 ans avec ma famille, deuxième voyage, seul, à 20 ans, séjourné au Cap de Bonne-Espérance et à Sainte-Hélène. Retourné à Bourbon à 23. Puis troisième voyage, retour définitif en France… »

En dépit des renseignements puisés par Jean Dornis à la source même, je prouverai par des documents que les notes autographes sont erronées et qu’elles tendraient à biffer près de trois années dans la vie du Maître.


Tout d’abord, quelques mots sur les origines de famille et le nom de Leconte de Lisle ne seront pas inutiles, pour rectifier tant d’erreurs accumulées sur ces deux points.

De documents remis par Mme Le Branchu et déposés par M. Charles Bellier-Dumaine[2] aux Archives d’Ille-et-Vilaine (série E), il résulte que le plus lointain ancêtre connu de Leconte de Lisle est un Jean Leconte qui vivait vers le milieu du XVIe siècle ; son fils fut Jean, son petit-fils Thomas, son arrière petit-fils Charles. Un des fils de celui-ci fut Thomas, « aïeul paternel de Leconte de Lisle au cinquième degré. »

Le fils de Thomas fut Jean, qui vivait dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Un de ses fils Michel prit le nom de Préval, qui « devait se conserver longtemps dans la famille, » et que pourtant M. Louis Leconte, le maire de Dinan, ne parvint pas à se faire concéder légalement et auquel dès lors il renonça.

Ce Michel Leconte de Préval, qui était apothicaire, habitait Pontorson, petite ville aux frontières de la Bretagne. Parmi d’autres enfants, il eut un fils Jacques Leconte, sieur de Préval, qui fut l’arrière grand-père de Leconte de Lisle. Il fit ses études de médecine à Paris et s’établit a Avranches. Son fils Charles-Marie, né en 1759, mort en 1809, vint se fixer comme apothicaire à Dinan. Un de ses frères, René l’y suivit bientôt ; celui-là fut le père de Louis Leconte.

La poésie apparaît pour la première fois dans la famille en la personne de ce Charles Marie, grand-père du poète. La pharmacie lui laissait des loisirs. Il célébra la Révolution naissante et fut à Dinan le chansonnier de la Fédération :


Souviens-toi que le Dieu qui punit les parjures
Lit au fond de ton âme, y voit tes sentiments ;
Si par hypocrisie ou par crainte tu jures,
Va loin de cet autel porter tes faux serments.


Le patriote poète n’en fut pas moins emprisonné, et, rendu à la liberté au 9 thermidor, ce fut en vers encore qu’il manifesta sa joie. Les Souvenirs de M. Néel de Lavigne constatent le succès de ces vers et la célébrité locale de leur auteur.

Son fils fut Charles-Guillaume Jacques, né en 1787. Il n’avait pas terminé ses études de médecine quand, en 1813, il fut nommé chirurgien sous-aide au corps de Bavière. À la chute de l’Empire, il quitta son poste, et, en 1816, il se décida à partir pour l’île Bourbon. Ce Charles-Guillaume-Jacques, père du poète, s’est toujours fait appeler Leconte de L’IsIe, À quel titre et de quel droit ? Voici :

Parmi les noms additionnels des Leconte, nous trouvons ceux de « du Val, de Préval, du Désert, du Grimbert, » et enfin de « de Lisle. » Ils furent pris, selon l’habitude des bourgeois des XVIIe et XVIIIe siècles, pour se distinguer entre frères et cousins et n’impliquaient pas même une prétention à la noblesse ; ils marquaient, et encore pas toujours, la possession d’une terre.

La terre de l’Isle est située sur les anciennes paroisses de Saint Samson de l’Isle et de Cendres, qui font partie aujourd’hui de la paroisse de Pleine-Fougères, au diocèse de Rennes. Elle relevait autrefois de l’évêché de Dol et des moines de Marmoutiers. Une vieille église, les ruines d’une autre plus ancienne détruite par les Normands, la jolie rivière du Couësnon, de vastes marais couverts d’eau pendant l’hiver, la cathédrale de Dol d’un côté, le mont Saint-Michel de l’autre, les hauteurs d’Avranches à l’Est, au nord et à l’ouest la mer et Saint-Malo, voilà les horizons à vol d’oiseau de cette région où est enclose la petite seigneurie du poète. N’y avait-il pas de quoi éveiller une génération à la poésie ? C’est ainsi, du moins, que les Leconte Normands, en franchissant le petit fleuve, qui,

                             par sa folie
À mis le Mont en Normandie.


se sont faits, pour nous dédommager sans doute de la Merveille devenue Normande, un peu plus Bretons et bientôt, par leur séjour à Dinan, Bretons tout à fait.

C’est par un mariage avec la fille de François Estienne, acquéreur de cette terre et qui en prit le nom, que Michel Leconte de Préval devint propriétaire de la petite terre de l’Isle. Le premier qui en porta le nom fut son petit-fils Charles-Marie, grand-père de notre poète. Bien que légalement ce nom ne lui appartînt pas, il le porta si constamment que son fils, sur l’ordre ministériel de 1813 qui l’appelait à l’armée de Bavière, est qualifié : Leconte dit de Lisle. Aussi quand le chirurgien démissionnaire partit pour Bourbon, emportait-il son nom presque légitimement constitué et désormais en fit-il sa signature incontestée, avec la seule variante de l’apostrophe mise ou omise à Lisle.


Il n’y avait guère plus de vingt ans que M. Leconte de Lisle avait émigré à Bourbon pour y exercer la médecine et y faire de la culture. Il s’y était marié avec Mlle Elisée de Riscourt de Lanux ; en 1818, Charles-Marie-René, qui fut le poète, était né.

Quand il fut question d’envoyer Charles en France pour la seconde fois, en 1837, leur plus proche parent dans la petite ville de Dinan était M. Louis Leconte, et c’était à lui que M. Leconte de l’Isle confiait son fils, en le lui recommandant tendrement : « Que nous serions heureux, si vous alliez l’aimer, Lucie et toi. Mon Dieu ! si je pouvais deviner ce qu’il faudrait faire pour cela ! »

Par malheur, les deux cousins étaient loin d’avoir le même tempérament. D’ailleurs, ils se connaissaient peu et n’avaient guère échangé de lettres depuis la séparation. M. Charles Leconte semble tout ignorer de la famille de son cousin. Il lui dit : « Fais-moi connaître, je te prie, l’intérieur de ton ménage. Combien as-tu d’enfants ? Leur âge, leur nom ? Que nous nous connaissions avant de nous voir. »

Fort estimé dans sa ville natale, dont il allait bientôt devenir maire, M. Louis Leconte, à en juger par sa correspondance, semble d’une nature un peu sèche, d’une correction bourgeoise un peu étroite, de principes un peu durs. Il était peu fait, lui, l’homme d’affaires et le citadin d’une petite ville bretonne, pour comprendre et pour diriger un jeune homme librement élevé à Bourbon et déjà atteint de poésie, un enfant gâté, s’il faut tout dire, car la correspondance de M. Leconte de l’Isle, même aux heures où elle se fera sévère, est pleine de la plus grande tendresse et d’une exquise faiblesse pour l’enfant exilé.

Elle marque, dès le début, les préoccupations les plus vives, les inquiétudes les plus minutieuses. Les moindres détails de la vie de l’étudiant seront l’objet de soucis constants et de recommandations pressantes. Si les parents du poète ne l’ont jamais compris, au dire d’un biographe qui reçut les confidences du Maître, ils l’ont, du moins, profondément aimé. Son installation à Rennes les préoccupe à divers points de vue.

« Mon premier désir, écrit M. Leconte de l’Isle, est qu’il habite le quartier le plus aéré et conséquemment le plus sain. Je suis loin de vouloir et de pouvoir lui fournir un logement autre que modeste et propre, mais encore que je ne veuille pas faire une dépense folle, suis-je désireux que sa chambre soit bien propre, bien garnie de tous les meubles nécessaires et commodes — on se plaît mieux chez soi, quand on est bien logé — et bien située pour l’air et la vue — c’est l’expérience qui me l’a appris…

« Il est peu difficile en nourriture. Quant à la pension, qu’elle soit saine, c’est tout ce qu’il lui faut ! Sous ce rapport, il n’est pas sensuel. S’il était possible qu’une personne fût chargée de son linge (celle chez qui il logerait, par exemple), cela serait fort utile pour lui, car nul, que je sache, ne porta plus loin l’insouciance en pareille matière. »

L’excellent père tient à ce que son fils « soigne son costume : il se respectera davantage, quand il sera bien mis. »

« Je n’ai pas le désir, écrit-il, qu’il soit un fashionable, mais cependant je serais désobligé que sa mise ne fût pas soignée. Veuille, mon ami, y donner la main, sans permettre l’excès contraire, qui jusqu’ici n’a jamais été dans ses goûts, mais que je désapprouve autant que la négligence. Qu’il soit donc toujours mis avec goût et propreté. L’homme bien mis se respecte toujours plus que celui qui en raison de son mauvais maintien ne craint pas de se mélanger. »

Et si l’on veut savoir quelle était la façon d’être bien mis à Rennes, à cette époque, voici ce qu’en écrivait, à la date du 12 février 1838, le chroniqueur des Modes du Journal L’Auxiliaire Breton : « Redingote pardessus en drap peloté. La jupe ne dépasse pas le dessous des genoux, elle n’est pas fendue et l’ampleur par derrière est formée par deux gros plis grevés. La taille est très longue et d’une largeur prodigieuse. Les boutons d’un très grand diamètre ; les parements, le col et les poches garnis de velours… Le paletot est très bien porté ; les habits à la française sont une fantaisie négligée. Les pantalons ajustés à la botte passent de mode ; on revient aux pantalons droits ; en négligé, on porte encore quelques pantalons à plis. Les chapeaux n’ont pas varié : fond ballonné avec rebords plus larges devant et derrière que sur les côtés. »

On n’en demandait pas tant au jeune étudiant et sa pension ne lui permettait pas de telles fantaisies. Son père semble pourtant très soucieux de la bonne tenue de son fils et cette préoccupation revient souvent dans ses lettres.

« Nous désirons vivement, Élysée et moi, écrit-il encore, qu’il puisse tenir son rang, qui le force à sortir des habitudes de trop de laisser aller qui lui sont naturelles. Si je me sers du mot rang, je veux dire tout simplement une bonne société, peu soucieux qu’il était ici de voir le monde. Nous craignons qu’il vive trop retiré, ce qui est toujours peu avantageux pour un jeune homme, lorsqu’il est destiné, si rien ne s’y oppose, à entrer dans la magistrature. »

Mais ce n’était pas tout d’habiter un logement sain, de vivre d’une vie confortable, de fréquenter la bonne société, et d’avoir la tenue d’un homme du monde, Charles Leconte de Lisle devait encore, au gré de ses parents, se teinter d’art, non pas sans doute pour l’art en lui-même, mais pour ce qu’il peut ajouter d’agrément au bonheur d’une vie bourgeoise. On lui a bien recommandé de prendre des « maîtres de dessin (paysage), de musique et de danse ». Il serait bon aussi qu’il eût « un maître d’armes pendant l’hiver » ; tout cela est « accessoire, c’est vrai, et secondaire, mais utile, pourtant. »

Et comme ces recommandations faites au départ pourraient être oubliées, le cousin de Dinan est prié par lettre d’y tenir la main.

« Malheureusement, Charles n’est pas encore musicien, fais en sorte qu’il le devienne ; tu en conçois tout l’agrément, toi qui as le bonheur de l’être. Indique-lui un bon maître, car presque toujours, en ces sortes de matières, l’élève dépend du maître. »

Le chapitre des plaisirs était prévu dans ce règlement de vie, sinon dans tous ses détails, du moins au point de vue budgétaire. Une somme de « dix francs par mois » y devait suffire ; cependant M. Leconte de Dinan était autorisé a fournir un léger supplément à cet article et, au besoin « à ne pas se tenir à cinquante francs de plus. » Mais M. Louis Leconte semblait penser qu’on avait toujours trop d’argent pour s’amuser, et je ne crois pas qu’il ait jamais dépassé la somme fixée.

M. Leconte de l’Isle a réfléchi que son fils allait arriver en France pour « la saison des pluies », et l’hiver le préoccupe.

Charles ne doit pas regarder « à une brasse de bois de plus ou de moins. » Non pas qu’on le croie « une demoiselle, mais on travaille mieux, quand on n’a pas froid et l’on ne désire pas aller se chauffer ailleurs que chez soi. »

La maladie aussi est prévue. Il faut qu’on lui indique « le médecin qu’il devra faire appeler, ainsi que la garde-malade. »

Cet article ne devait pas être ruineux. Charles avait une bonne santé et, d’ailleurs, à ce moment, le prix d’une visite de médecin à Rennes était taxé à 1  franc  50 ; ce ne fut qu’en 1841 qu’il fut élevé à deux francs.

Quel que fût le prix, Charles ne devait « rien épargner » en pareille occurrence.

« J’aime encore mieux, écrit M. Leconte de l’Isle, sa santé que sa science. Nous travaillerons pour lui, sa mère et moi ; nous avons essentiellement besoin qu’il se porte bien pour être heureux. »

Et comme s’il se rendait compte que ce sont beaucoup et de bien minutieuses recommandations, et qu’elles pourraient sembler exagérées, le bon père s’en excuse doucement auprès de son cousin :

« Tu songeras que c’est un père qui envoie son fils à 4,000 lieues de lui. »

Et en lui déléguant ses pleins pouvoirs, il ajoute :

« Remplace-moi, mon ami ; supplée dans ses intérêts à ce que j’ai omis ; fais pour le mieux, comme ton père fit pour moi dans ma jeunesse. »

Hélas ! que ne pouvait-il déléguer, avec son autorité, un peu de sa tendresse : mais Charles Leconte de Lisle ne devait pas trouver près de son oncle de Dinan l’indulgence de ses parents, et la vie à Rennes allait être pour lui bien différente de celle de Bourbon.

Ce à quoi M. Leconte de Lisle tient par dessus tout, c’est à savoir « la vérité, toute la vérité sur son fils. Si elle est pénible, il tâchera d’y remédier. Qui n’a pas commis des fautes dans la vie ? Encore vaut-il mieux connaître les erreurs de son fils que de le croire dans la bonne voie, quand il est égaré. »

« Enfin, conclut M. Leconte de Lisle dans ses recommandations à son cousin, sois sévère avec Charles pour la reddition de ses comptes. Cela lui apprendra à avoir de l’ordre. Il n’est point habitué à garder de l’argent. Dans le principe, ne lui confie que l’argent de ses plaisirs et de ses leçons particulières, non qu’il soit aucunement capable d’en mésuser, mais il est si étourdi qu’il laisserait son secrétaire ouvert et il pourrait être dupe. Lorsqu’il sera habitué a soigner lui-même ses affaires, il est digne de toute confiance ; lui aussi sera un honnête homme. »

En même temps qu’ils prouvent la sensibilité profonde et la vraie tendresse de M. Leconte de l’Isle, ces extraits de sa correspondance, ainsi que ceux qui suivront, ont un autre intérêt et plus grand pour nous, c’est de nous permettre de connaître le caractère de notre poète, à vingt ans, et, par ces traits épars, d’en fixer la vraie physionomie.

Pourquoi faut-il que tant d’affection d’un côté et tant de dons heureux de l’autre ne suffisent pas à maintenir d’affectueux rapports entre les parents et les enfants ? Pourquoi en arrive-t-on presque toujours à se séparer et à ne plus se comprendre ?

Charles Leconte de Lisle avait écrit à ses parents, du cap de Bonne-Espérance, une lettre qui leur était parvenue au commencement du mois de juillet 1837. Ils n’avaient pas reçu d’autres nouvelles de lui : peut-être, le bateau n’avait-il pas fait escale à Sainte-Hélène, comme l’avait annoncé le capitaine ? Du moins, les navires anglais qui avaient touché à l’Île de France n’avaient rien apporté et personne n’avait entendu parler du voyageur.

M. Leconte de l’Isle écrivit alors à son cousin ; il ne voulait pas croire à un accident, mais il prenait prétexte de son inquiétude pour prier l’oncle de Charles de bien lui recommander de donner régulièrement de ses nouvelles. « Une négligence de sa part à nous écrire ferait bien souffrir sa pauvre mère et moi aussi. »

Cette lettre, datée du 3 juillet 1837, est pleine d’émotion. La mort de deux compatriotes, Tanguy et Théophile de Querhoënt, à huit mois de distance, l’arrivée à Bourbon d’un Malouin, le capitaine Moucet, commandant le Robert Surcouf ; tous ces événements, joints au départ de son fils et au manque de nouvelles, ont remué au cœur de l’exilé les vieux souvenirs du pays natal.

C’est que M. Leconte de lisle ne se considérait que comme un exilé sur la terre de Bourbon. Il avait placé, de manière à l’avoir toujours sous les yeux, une Vue de Dinan que lui avait envoyée Louis Leconte. « Je suis fort aise, lui écrivait-il, de la revoir tous les jours, encore qu’elle soit bien gravée dans mon souvenir. » Et il en prenait occasion pour renouveler sa demande de toutes les vues de Dinan du même auteur. « Les 4.000 lieues qui nous séparent ne m’enlèveront jamais mon affection pour la terre natale. »

Son projet bien arrêté était de rentrer au pays. C’est avec le capitaine Moucet qu’il rêvait d’y revenir. Quand on lui annonce la mort de Mlle Robinot, de Dinan, il s’en désole ; il se faisait « un plaisir de la compter au nombre des amies de sa fille à son retour. Je ne saurais te dire, ajoute-t-il, combien cet exil me pèse, lorsque je me vois condamné à vivre seul, loin de mon pays, de mes amis. »

De Nantes, où Charles était débarqué, il avait écrit « dix lignes » à sa famille, pour annoncer son arrivée en bonne santé ; mais « de détails, pas encore. » Dieu sait pourtant combien « ils en avaient besoin. » Dans une lettre, apportée en France par le capitaine Moucet qui regagnait Saint-Malo, M. Leconte de l’Isle disait toute son impatience d’avoir des nouvelles. Cette lettre, datée du 12 septembre 1837, était à peine partie que les nouvelles tant attendues arrivaient par l’Ange Gardien. Avec quelle joie les parents de Bourbon connurent l’arrivée de leur fils dans la famille de son oncle et le bon accueil qui lui avait été fait. L’avoué de Dinan annonçait à son cousin qu’il allait, avant peu, être nommé maire. Le reste de la lettre était moins agréable à lire et quelques points noirs étaient signalés déjà dans l’existence de Charles. Son oncle avait remarqué chez lui de la tendance à la « coquetterie, un peu de vanité et d’amour-propre. »

Dès le 27 novembre, M. Leconte de l’Isle répondait à son cousin pour remercier « les protecteurs, les amis de son enfant. » Et ce n’était pas seulement pour la cordialité de leur accueil, c’était même, c’était surtout pour la tutelle morale qui s’exerçait déjà par des observations, quoique peut-être prématurées, sur le caractère de Charles. Il a besoin pourtant qu’on le rassure sur cette vanité et cet amour-propre qu’on lui signale. « Soit faiblesse de père, soit changement chez Charles, je ne m’en étais pas aperçu. Il aime la toilette, me dis-tu : j’avais craint le contraire, tant ce triste pays où je suis exilé avait jeté d’abandon dans son âme, dans sa tenue. Les excès ne valent rien ; je serais aussi peiné qu’il s’occupât trop de sa mise que je serais contrarié qu’il se négligeât. » On devine pourtant que, s’il fallait choisir entre les deux excès, l’excellent homme pencherait plutôt pour un peu de coquetterie. « Un costume soigné porte au respect de soi-même et vous ferme en quelque sorte, à mon avis, l’entrée des réunions trop faciles où l’on contracte de mauvaises habitudes, » Un point sur lequel les deux cousins sont d’accord, c’est la nécessité de mettre de l’ordre dans les dépenses du jeune homme et l’obligation pour lui d’en fournir le compte à son tuteur. Sans doute, il arrivera souvent à Charles de faire infraction à cet article de son règlement de vie : le désordre, l’insouciance du lendemain, l’absence des idées d’économie « sont si grandes à Bourbon, dans ce malheureux pays » où, même pour un homme d’ordre, le mal est contagieux. Ce sera à son oncle « qui a si bien mené sa barque » à prêcher d’exemple. Et M. Leconte de l’Isle le félicite sur « la haute situation » à laquelle il va être appelé !

Soit par suite des préoccupations de sa nomination d’abord, puis des charges de sa fonction, soit mauvaise humeur de sa tutelle, je ne sais ; toujours est-il que M. Louis Leconte, après cette lettre, ne donna plus de ses nouvelles, c’est-à-dire des nouvelles de Charles.

La famille de Bourbon patienta jusqu’au mois de février 1838, mais, le 10 de ce mois, M. Leconte de l’Isle prit la plume et, en même temps qu’il envoyait l’argent de la seconde année de pension de son fils, il suppliait son cousin de rompre enfin le silence.

La lettre fut confiée au Mandarin de Nantes.

Qu’est-il donc arrivé ? L’étudiant aurait-il commis quelque faute ? Mais, outre que Charles en est incapable, encore le lui eût-on écrit. On l’obligerait, si les affaires le permettent, de lui écrire deux lignes sur la conduite de son enfant. « Puisse cette surveillance ne pas te peser trop, conclut-il. Je conçois combien il faut de complaisance pour cela. Sa mère et moi, nous vous en remercions bien sincèrement. »

Ce qui augmentait l’inquiétude des parents de Bourbon, c’est que, depuis les six lignes du Cap, la lettre de Nantes et une autre lettre, écrite huit jours après son arrivée à Dinan, où il disait toutes les bontés de son oncle et de sa tante pour lui, Charles n’avait pas écrit à sa famille, ou, du moins, sa famille n’avait rien reçu de lui !

« Il a eu tort, écrit avec un peu d’amertume ce pauvre père attristé ; aurait-il oublié notre amour pour lui ? Si loin, c’eût été cependant bien doux pour nous de recevoir de ses nouvelles. » Et à la pensée de cet enfant qu’il n’a pas embrassé depuis si longtemps, l’attendrissement le gagne. Il faut que l’étudiant soit présent à Bourbon un peu plus que par le souvenir, et on demande au cousin que Charles fasse faire sa miniature par le meilleur artiste de Rennes ; on paiera la somme nécessaire. « Ce sera toujours pour eux un moyen de le revoir. Être éloigné, et si loin encore, de son enfant, on ne saurait croire combien cela fait de mal. »

Le 25 février, le Col de Nantes emporte une autre lettre de Bourbon. Toujours pas de nouvelles de France. On en attend par tous les navires. Et, cependant, pour bien disposer le cousin, on lui a envoyé « un petit ballotin de café ; il n’est pas gros, mais c’est de la crème. »

Enfin, le 29 mars 1838, arrivait à Bourbon une lettre de Dinan, datée du 23 octobre 1837 ; elle avait mis cinq mois à franchir les quatre mille lieues. Mais quelles nouvelles !

Le Maire de Dinan semblait épouvanté de son neveu et, sous les réticences de sa plume, on devine son effroi et sa colère. Charles était accusé « d’affecter un mépris sauvage pour tout ce que l’on est convenu de respecter dans la société » ; son caractère est froid, inégal ; il est peu poli ; ses opinions politiques « d’une exagération blâmable » ont fortement blessé son oncle ; bref, il est républicain et M. le Maire n’entend pas que son neveu le compromette. M. Louis Leconte se plaint encore d’une « prétendue myopie » qui ne lui paraît qu’affectation et pose, et de dépenses exagérées de toilette, et d’achats excessifs de livres. Il y a lieu de signaler enfin certains déportements de ce jeune homme, qui n’est pas du tout la demoiselle qu’on lui avait annoncée.

Comment dire la surprise des parents de Charles ? Sa conduite près d’eux avait toujours été si pure, le mot est souligné dans une lettre du 5 mai 1838 ; son caractère « si égal, si poli avec tout le monde », qu’ils en sont littéralement « tombés des nues ». Les compagnons de voyage de Charles avaient tous « chanté ses louanges » ; sa douceur, son affabilité, son travail avaient fait l’admiration des passagers. Qui eût pu croire qu’on eût jamais écrit à son père qu’il « affectait un mépris sauvage pour tout ce que l’on est convenu de respecter dans la société. Je n’en reviens pas, écrit M. Leconte de l’Isle. Je m’y perds. Quant à sa timidité, ou plutôt son caractère froid et réservé, cela lui est naturel, il est peu communicatif, peu causeur. La nature l’a fait ainsi ; le temps, les femmes, la société le changeront peut-être. »

Quant à ses opinions politiques, il n’a péché que par trop de franchise avec son oncle. Il a cru pouvoir s’exprimer avec celui qui lui tient lieu de père, comme il le faisait avec son père, à Bourbon.

« Tu as trouvé, continue M. Leconte de l’Isle, ses idées en politique exagérées au-delà de toute expression et tu es assez bon enfant pour me demander comment j’ai pu lui en inculquer de pareilles. Eh morbleu ! je ne les lui ai pas plus données de cette espèce que les professeurs de l’École Polytechnique et de tous les Collèges Royaux de France n’en avaient inculqué de semblables à tous les jeunes gens. Cette exaltation de pensée tient, comme chez les jeunes gens de son âge, à sa jeune organisation ; ses idées religieuses prennent chez lui une teinte plus forte, parce qu’il sait mieux soutenir son paradoxe. »

Certainement, le père ne prétend pas défendre les exagérations de son fils ; cela serait « impardonnable à son âge, mais il veut plaider la cause de son enfant, » lui conserver l’affection de son oncle dont il a tant besoin ; et, d’ailleurs, avec les années, tout cela s’atténuera. « Le temps et les bons conseils viendront facilement à bout de son républicanisme. »

Il est clair qu’en défendant le jeune Charles, M. Leconte de l’Isle veut éviter surtout de froisser son sévère cousin et qu’il n’ajoute foi qu’à moitié à toutes les accusations dont on charge son fils. Il avait meilleure opinion de lui et cette bonne opinion se trouvait encore confirmée par une lettre de France, adressée à un parent établi à Bourbon, M. Foucque, et que celui-ci lui avait communiquée. « Charles, écrivait-on, est un excellent garçon et d’une conduite exemplaire. »

Quant à la prétendue myopie, et je pense que M. Leconte de l’Isle dut se tenir à quatre pour ne pas rabrouer son farouche cousin, il serait à désirer qu’elle fût vraiment un enfantillage, mais le grand-père, le père et un oncle de Charles étant « atteints de cette infirmité, » quoi d’étonnant à ce que Charles en souffrît également ? Aussi son père lui avait-il bien recommandé de ne jamais travailler le soir, sans être éclairé par « deux grosses chandelles. » Ses économies de bouts de chandelle « seraient contre lui. » Quant aux dépenses exagérées, ne faut-il pas que sa chambre soit bien située, bien aérée, les meubles simples, mais en quantité suffisante ; sa mise doit être « constamment soignée. » Quant aux livres, que M. le Maire soit juge de ce qui est utile ?

Et M. Leconte de lisle s’excuse d’entrer dans « de si petits détails, » si toutefois il peut y avoir rien de petit, « quand il s’agit « d’un fils qu’on aime. »

Hélas ! il eût bien voulu, le cher père, qu’on imitât un peu la minutie de ses lettres dans les réponses ; mais on écrivait si peu, et c’était toujours, et si bref et si sec ! « Que vous êtes égoïstes, vous autres, gens de France ! Un exilé trouverait un adoucissement dans vos causeries. Vous les lui refusez, ce n’est pas bien ! »

Parti de Bourbon, le 11 mars 1837, débarqué a Nantes dans les derniers jours de juin, Charles Leconte de Lisle avait gagné Dinan, où sa famille l’attendait. De Nantes, il avait annoncé son arrivée « en cinq mots », et de Dinan, il adressait à sa sœur, avec un complément de nouvelles, un recueil illustré : Paris-Londres.

Au commencement d’octobre, son oncle et sa tante le conduisaient à Rennes pour y surveiller son installation. On lui avait trouvé une chambre, dans la partie basse de la ville, au bord de la rivière, non encore canalisée, au no 4 de la rue des Carmes. En dépit des recommandations réitérées de son père qui désirait « une exposition bien aérée, » importante surtout « dans une ville humide comme Rennes », ce qui avait déterminé le choix, c’était le voisinage d’un parent des Leconte, M. Liger, brasseur, qui demeurait au no 1 de cette même rue.

Sur les 1,500 francs qui formaient le budget annuel de l’étudiant, un crédit de sept à huit cents francs était affecté au logement et à la nourriture. La somme avait paru suffisante à M. Leconte de l’Isle, mais il avait quitté le pays depuis vingt-deux ans et les prix s’étaient élevés déjà. On le lui fit remarquer et il se rendit de bonne grâce aux observations de sou cousin. « Fais comme tu le jugeras, lui écrivait-il, et ce sera toujours très bien. »

Le cousin, d’ailleurs, n’en faisait qu’à sa tête ; c’est ainsi qu’il n’avait pas cru devoir présenter son neveu chez un magistrat rennais, M. Amand Robinot, auquel Charles cependant avait été recommandé par son père et par M. Auguste Robinot.

Cet « oubli » contrariait vivement M. Leconte de l’Isle. « Il n’eût pas manqué d’y rencontrer » (chez M. Robinot) « des hommes de robe, dont la société ne pouvait manquer de lui être utile et la connaissance avantageuse. » Il fallait absolument qu’à son prochain voyage, le cousin conduisît Charles chez le magistrat.

Hélas ! c’était trop tôt parler de robe et de magistrature ; il fallait d’abord, avant de faire son droit, obtenir le diplôme de bachelier ès-lettres, et les choses n’allèrent pas toutes seules de ce côté. Cette formalité n’est pas sans ennuyer M. Leconte de l’Isle, qui n’en comprend pas la nécessité. « Je compte sur ton aide, écrit-il à son cousin, et sur tes connaissances de Rennes pour lui faciliter son ridicule examen de baccalauréat. Je viens de voir qu’il était essentiel d’être bachelier avant de prendre sa première inscription. » Et il ajoute cette réflexion amusante : « Je ne sais en vérité quand ce gouvernement cessera de faire des sottises. »

Mais, s’il fallait être bachelier pour être admis à prendre la première inscription de Droit, il fallait encore, « autre sottise de ce gouvernement, » pour être admis au baccalauréat, fournir un certificat d’études. M. Leconte de l’Isle avait omis de munir son fils, au départ, de l’attestation nécessaire. Il fallut écrire à Bourbon et l’année fut prise par ces difficultés.

Charles avait déjà fait en France un premier séjour au sujet duquel M. Jean Dornis a bien voulu me communiquer une note de Leconte de Lisle que j’ai transcrite à la première page de cette étude : « Venu en France à trois ans, retourné à Bourbon avec ma famille à dix ans. »

D’autre part, je tiens de M. Auguste Lacaussade, compatriote du Maître et son collègue à la Bibliothèque du Sénat, que « Leconte de Lisle et lui étaient élèves de la pension Brieugne, place aux Cochons, à Nantes[3], pendant la Révolution de Juillet. »

Si ce séjour fut de sept ans, il faut rectifier l’assertion de Leconte de Lisle, quant à son âge, et lire qu’il arriva à Nantes, vers six ans, — ce qui paraît plus naturel, d’ailleurs, puisqu’il y venait en pension, — et qu’il en repartit vers treize.

Et maintenant, le Maître a-t-il étudié au collège de Dinan ? Une lettre de lui écrite à Rennes, à la date du 12 janvier 1838, et dont un extrait m’a été adressé par M. Rellier-Dumaine, le montre occupé à faire « démonter entièrement pour l’emporter, » un grand bureau qui faisait partie de son mobilier de Rennes, cherchant le moyen d’expédier ses malles à Dinan et prenant soin « de payer tout » avant son départ, selon la recommandation de son oncle.

Il est probable que, prévoyant les difficultés et les lenteurs que l’éloignement des parents de Charles allait mettre à la solution de cette affaire du certificat d’études, M. Louis Leconte avait rappelé son neveu près de lui. Il est possible encore que, pour occuper les loisirs forcés du candidat, il l’ait fait entrer au collège de Dinan, pour y compléter la préparation de son examen.

Aucune trace du passage de Leconte de Lisle n’est restée au collège ; c’est une tradition pourtant qu’il y fut élève. En tout cas, il n’a pu y entrer avant le mois de février 1838 et y rester après la fin de l’année scolaire, en tout six mois environ.

C’est à cette époque qu’il faudrait rapporter les témoignages fournis en faveur de son séjour au collège de Dinan, par M. Bellier-Dumaine, dans une lettre que j’ai publiée dans l’Hermine, tome XVII, page 179.

Enfin le certificat fut envoyé. Le père de Charles grommelait un peu : « C’est absurde ! car s’il ne savait rien, à quoi bon ? Et s’il sait, qu’importe un certificat ? Mais enfin le voilà ! Je ne pense pas que cela l’ait empêché de prendre des inscriptions. »

Pourtant, à la date de l’envoi, (5 mai 1838) Charles attendait toujours que la Commission d’examen l’admît à se présenter devant elle. Mais de nouvelles difficultés surgirent à la remise des pièces. Une lettre de Charles à son oncle, datée de Rennes, octobre 1838, y fait allusion.

Le Secrétaire de l’Académie vient de lui rendre ses pièces, afin qu’il rectifie deux erreurs qui lui seraient très préjudiciables. Peu s’en fallut qu’il ne fût encore « repoussé de l’examen, parce que son père ne désignait pas d’une manière spéciale les professeurs qui avaient dirigé ses études, avant qu’il les eût continuées avec lui. » Enfin on voulut bien passer sur ce manque « des formalités voulues et borner les difficultés à la demande qu’on lui faisait faire, » et lui permettre de passer l’examen, les premiers jours de novembre.

Quels étaient ces maîtres, non désignés d’une manière spéciale ? On s’en tira « d’une manière générale » en inscrivant, au lieu du nom de ces maîtres, sans doute ceux de la pension Brieugne, la mention : « Élève du Collège de Nantes et de son père ».

Tout conspirait d’ailleurs, contre ce pauvre baccalauréat et « quelques difficultés » semblent être venues du candidat lui-même. Charles se montrait peu soucieux de s’y préparer, à moins que, se trouvant suffisamment préparé d’avance, il ne crût inutile de peiner sur des bouquins classiques. Déjà se manifestaient en lui les premières rébellions et l’artiste s’éveillait dans l’étudiant.

Ce serait la peinture qui aurait motivé sa première escapade, s’il faut en croire un billet au crayon, destiné à calmer les fureurs de son oncle.

Deux artistes de Paris, amis de son ami Cliquot, l’avaient invité « à faire avec eux une petite tournée » ; ce dernier l’engagea à partir avec lui, contrarié qu’il eût été de revenir seul. Charles consentit à l’accompagner « certain de pouvoir revenir de suite » mais le manque d’argent les retint en route et notre étudiant en rupture d’études, dut faire « treize lieues de chemin à pied et un sac de peinture sur le dos, ce qui fait, écrit-il, que je suis maintenant harassé de fatigue ». Il comprenait bien l’inquiétude de son oncle, mais « une petite tournée comme celle-là » ne devait pourtant pas le fâcher contre lui. Comme on le battait froid depuis quelque temps, il n’avait pas osé en demander l’autorisation, ce qui ne l’empêche pas de reconnaître qu’il n’a pas agi « comme il aurait dû le faire. »

La « petite tournée », comme écrivait le jeune « vagabond, » ne fut pas du goût de M. Louis Leconte. Non seulement il gourmanda vertement son neveu, mais il envoya Mme Louis Leconte à Rennes, pour remettre le coupable dans la bonne voie. Ce n’était pas ainsi que les parents de Bourbon entendaient encourager « les leçons de paysage ; » le plein air n’était pas encore à la mode en art. Aussi les mit-on, sans tarder, au courant de cette peccadille et de quelques autres ; le pauvre père en fut navré.

« J’ai vu avec bien de la peine, écrivait-il le 30 octobre 1838, que Charles t’avait donné quelques sujets de mécontentement. Je ne saurais m’expliquer les motifs qui ont pu le porter à oublier son devoir pendant tant de jours. Lucie est allée le chercher. Ma chère Lucie, permets-moi de t’en remercier de tout mon cœur. Si mon enfant commet quelques fautes, ramène-le ; il t’écoutera, puisqu’il est mon fils. Il n’est pas infaillible ; puis, il n’est pas bien vieux ! On pèche si facilement à son âge. »

Quelle différence entre ce père indulgent qui a l’intelligence du cœur, qui se souvient de sa vingtième année, et cet oncle aux idées étroites qui voudrait que son jeune neveu regardât la vie avec les lunettes de M. le Maire et par les fenêtres de son étude. M. Leconte de l’Isle est désolé pourtant que son fils « ait perdu une année ». Du moins, « il devait avoir travaillé tout de même et il serait reçu à son examen. »

Il le fut, en effet, le 14 novembre 1838, et voici le certificat qui lui fut délivré en attendant le diplôme.

Collège Royal de Rennes

Je soussigné, proviseur du Collège Royal de Rennes, remplissant les fonctions de doyen près la Commission du baccalauréat, certifie que l’élève Leconte de l’Isle, né à Saint-Paul (de Bourbon), a été déclaré admissible au grade de bachelier ès-lettres, dans la séance du 14 novembre 1838.

Rennes, le 14 novembre 1838.
RÉPÉCAUD

Il n’est pas sans intérêt de connaître les notes qui furent attribuées à l’élève Leconte de Lisle. Je les ai copiées sur le registre du baccalauréat de la Faculté des Lettres. Elles ne manquent pas, sur certains points, de quelque piquant.

Les voici :

Leconte de Lisle, né le 20 novembre 1818,
à Saint-Paul (Île Bourbon).

Établissements où il a étudié. Collège de Nantes et chez son père. —————————Interrogations———————————Notes.

———En Grec (Homère) 
 médiocre.——————
———En Latin (Cicéron) 
 assez bien.——————
———Sur la rhétorique 
 assez bien.——————
———En histoire et géographie 
 assez bien.——————
———Sur la philosophie 
 passable.——————
———En mathématiques 
 faible.——————
———En physique 
 très faible.——————
———En Français 
 suffisant.——————

Voilà ! Maintenant, mélangez ces assez bien, ces médiocre, ces passable, ces suffisant, ces faible, et ces très faible, vous avez le traducteur d’Homère et d’Eschyle, d’Euripide et d’Horace, le curieux de toutes les histoires et de toutes les géographies, le philosophe, l’érudit, le plus grand poète de la seconde moitié de ce siècle.

On pensera peut-être que, comme pierre de touche de l’avenir du Maître, cette épreuve du baccalauréat fut insuffisante. Mais il n’était pas au bout des épreuves académiques et la Faculté de droit de Rennes lui en réservait de plus nombreuses et de plus rudes. D’ailleurs, le jeune bachelier ne se plaignit pas. Si les notes étaient « sévères, » il ajoutait en riant qu’elles étaient « justes ». Deux lettres témoignent de sa joie d’en avoir fini. (15 novembre et décembre 1838). Fort peu préparé à son baccalauréat, il n’était pas sans crainte. «  Heureusement, écrit-il que les demandes qu’on m’a faites étaient des plus faciles, puisque j’y ai répondu passablement et que le résultat a été plus favorable que je ne le méritais. » Pure modestie ! Il ajoute, faisant un retour sur les escapades de l’année, qu’il y a en lui « plus de faiblesse que de propension à mal faire. » L’aveu est gentil, pour un garçon de vingt ans, dans sa naïveté qui charme, et il conclut : « La ville de Rennes me plaît beaucoup, rien ne me manque : la bibliothèque, le théâtre, une chambre tranquille, commode et point d’amis !!! Que demanderais-je de plus ? » Le philosophe pessimiste s’éveille !

Ce jour même, 14 novembre 1838, Charles Leconte de Lisle prenait sa première inscription de droit. J’en ai trouvé le certificat dans les archives.

J’autorise M. Le Conte de Lisle[4] à prendre une première inscription sans représentation de son acte de naissance, parce qu’il s’oblige à le déposer avant la fin du mois, sinon son inscription serait de nul effet pour lui.

Et cette autorisation, signée du doyen Vatar, est datée, par erreur sans doute, du 13 novembre. Quant à l’extrait de naissance qui manquait encore à cette date, il ne figure pas au dossier de Leconte de Lisle. Fut-il présenté, je ne le crois pas, car celui de tous les autres étudiants est soigneusement épinglé avec les autres pièces qui les concernent ; un seul fait défaut, celui de Leconte de Lisle.

C’est à l’absence de l’acte de naissance qu’il faut attribuer ces variantes d’orthographe du nom sur les registres des deux Facultés et ce sont ces variantes sans doute qui avaient été cause des dernières difficultés pour le certificat d’études.

Quoi qu’il en soit, le 14 novembre 1838. Charles Leconte de Lisle était étudiant en droit à la Faculté des Lettres de Rennes.

« Encore que Rennes ne soit pas précisément une ville enchanteresse, a dit M. Henri Houssaye dans son discours de réception à l’Académie Française, Leconte de Lisle s’y plaisait, grâce au milieu intellectuel où il vivait. »

La Civitas Rubra, l’ancienne ville aux murailles de briques rouges, Rennes n’est pas « une ville enchanteresse ! » M. Henri Houssaye n’est pas le premier à décocher contre la capitale de la Bretagne un de ces traits malicieux que nous recevons et recueillons, nous autres Rennais, avec une souriante tranquillité. La mauvaise réputation de Rennes auprès des écrivains et des artistes ne date pas d’aujourd’hui !

Ce sont les Angevins qui ont commencé. Baldric, évêque de Dol, appelait Rennes « un nid de scorpions et un repaire de bêtes doublement féroces[5]. » Son compatriote et ami Marbode a laissé, parmi d’autres vers plus aimables, une satire contre notre ville, qui s’aggrave de cela qu’il fut évêque de Rennes (on aimerait à croire que ce poème fut antérieur à son épiscopat) et de ceci qu’elle est écrite en vers catapultins[6]. M. Henry Houssaye, qui est un vrai lettré, ne les lira pas sans plaisir. Voici ce morceau, curieux de facture, où la consonne d’appui et la double assonnance et la triple répétition pourraient faire envie aux auteurs, de nos rimes batelées, fraternisées, emperières et couronnées.

de civitate rhedonis

Urbs Redonis Spoliata bonis, Viduata colonis,
Plena dolis, Odiosa polis, Sine lumine solis,
In tenebris Vacat illecebris Gaudet que latebris.
Desidiam Putat egregiam Spernitque sophiam ;
Jus atrum Vocat omne patrum, Meritura barathrum.
Causidicos Per falsidicos Absolvit iniquos,
Veridicos Et pacificos Condemnat amicos.
Quisque bonus Reputatur onus. Nequit esse patronus.
Bella ciet Neque deficiet, Quia pessima fiet.
Nemo quidem Scit habere fidem, Nutritus ibidem.
Quid referam Gentemque feram Sævamque Megæram ?
Ruricolis Fit ab armicolis Oppressio solis.
Mors currit. Quia prædo furit Villasque perurit ;
Ira Dei Non obstat ei, Plenæ rabiei.
Qui graditur Miser exuitur Pugnisque feritur.
Pauperibus Deest inde cibus. Sunt vulnera gibbus.

C’est une boutade, a dit un Rennais, Alphonse Marteville[7], qui en a essayé une traduction, et cet ami et contemporain de Leconte de Lisle ajoute, en parlant de la ville qu’habitait le jeune étudiant en droit : « Qui reconnaîtrait aujourd’hui (vers 1840) la ville de Rennes au portrait qu’en lait Marbode ? »

Parmi ces boutades contre Rennes, il faut signaler encore une amusante traduction en vers du poème de Marbode par M. Sigismond Ropartz. Le spirituel auteur — mettons que ce fut pour des nécessités de rime, et encore le traducteur contemporain n’a pu atteindre à l’étonnante richesse de rimes du poète du XIe siècle — a parfois aggravé la virulence du texte primitif. Qu’on en juge.

la ville de rennes

La ville des Redons
Que désertent les bons
Est pleine de fripons.

Ville chère à l’enfer,
Où la fraude est dans l’air ;
On n’y voit jamais clair.

Amante de la nuit,
Dans l’ombre elle poursuit
Quelque infâme déduit.

Là, le plus insensé
Du peuple est encensé ;
Le sage est méprisé.

Ô damnable cité,
Où le droit est traité
Comme une iniquité.

Des avocats menteurs
Et retors et rhéteurs
Défendent les voleurs[8].

Les hommes droits et vrais,
Amoureux de la paix,
Perdent tous leurs procès.

Là, le bon citoyen
N’est jugé propre à rien :
On le lui montre bien.

Là, toujours des débats,
Des guerres, des combats
Qui ne finissent pas.

Oh ! que voir je voudrais
Ce qu’on ne vit jamais :
Un honnête Rennais[9].
 
En quels traits plus hideux
Te dépeindrais-je mieux,
Mégère aux traits affreux ?

Tes soldats, vrais brigands,
Pillent tes paysans
Et sèment dans leurs champs

La mort et ses horreurs,
Le vol et ses fureurs,
L’incendie et les pleurs,

Brigandage sans frein
Qui brave avec dédain
Le châtiment divin.

L’étranger mal venu
Est bientôt reconnu,
Dépouillé, puis battu !

Aux mendiants, enfin,
Qui périssent de faim,
Les coups servent de pain.


Faut-il m’excuser de renouveler de si cruelles accusations contre ma ville natale ? Un éditeur de Marbode, Dom Beaugendre, en a senti la nécessité. En reproduisant le poème de Marbode dans l’édition de 1708, il écrivait : Ne Redonenses indigenas, tot nominibus et virtutibus nunc illustres, lœdere voluisse, videremur. Nous ne voudrions pas, nous aussi, blesser nos compatriotes, non moins vertueux et non moins illustres maintenant qu’au dix-huitième siècle… et avant ! car ce nunc de Beaugendre n’est pas sans impertinence pour les contemporains de Marbode. Nous ne sommes pas au bout cependant du chapelet des méchancetés débitées contre Rennes et les poètes vraiment ont abusé contre nous de leur droit à l’irritabilité.

Elle est encore d’un compatriote Breton, d’un Morlaisien, Charles Alexandre, cette boutade qui n’est pas sans valeur… poétique.

Ô terre de l’ennui, morne pays de Rennes,
Où la route serpente au fond des vastes plaines,
Où le sol affaissé, sans sève et sans sommets,
Perd l’horizon du ciel sous les flots des forêts ;
Champs aux fossés touffus tout recouverts de chênes,
Dont les troncs émondés n’ont que des branches naines,
Vieux arbres mutilés où le vent sans échos
Passe impuissant et mort dans les bois sans rameaux ;
Contrée aux flancs taris, monotone nature,
Sans souffle, sans oiseaux, sans hymne, sans murmure,
Aux rivières de rmant dans les ajoncs épais,
Aux plaines de blé noir, de lande, de genêts,
Aux murs de terre jaune, aux foyers en décombres,
Aux vieilles croix en bois, au bord des chemins sombres,
Aux sentiers s’enfonçant sous les taillis ombreux,
Où les Chouans cachés frappaient sans peur les Bleus ;
Aux paysans trapus vêtus de peaux de chèvre,
Passant d’un air farouche et tout pâles de fièvre ;
Pays mort, sans élan, aux bas et lourds clochers,
Dont les flèches d’ardoise, au sein des verts halliers,
Montant d’un vol pesant, sans essor et sans aile,
Donnent à peine au cœur la pensée éternelle,
Et perdant à demi les fourrés de leurs croix,
Semblent des mâts noyés dans l’océan des bois.


Un Rennais, M. Raoul de la Grasserie, savant doublé d’un poète, n’a pas été clément pour sa ville natale :

Comment te chanter, ma ville natale !
Dans tes monuments tu n’as rien de beau.
Le soir, un gaz maigre éclaire un tombeau,
Des sombres Bretons terne capitale.

Quand le jour enfin montre son flambeau,
La pluie et le vent te font un ciel sale ;
L’été, ton bourgeois bien vite détale,
Le noble plus loin porte son drapeau.

Tes quais sont étroits, ton canal est jaune,
Une boue épaisse entoure la zone
Où deux piétons seuls marchent à pied sec.

Et si de ta flore on passe à ta faune,
On voit petit homme et fier comme un trône
Et dame pointue aiguisant son bec.

Et le poète continue sa critique dans un second sonnet, dont voici les tercets :

Ta morgue, dit-on, au monde est unique.
Breton à lui-même, ah ! souvent se pique,
Rennais est piqué bien plus que piquant ;

Et comme sa rue est étroit, modique !
Cependant il fait de la politique,
Comme un député, tout en s’en moquant.

Voilà certes de bien méchants vers. Et le poète récidive en un troisième sonnet pas meilleur. Cependant les tercets s’adoucissent et s’améliorent ; le Rennais, mécontent de ses compatriotes et de sa ville, aperçoit le Thabor.

C’est là qu’il faut vivre et qu’il faut mourir.

L’abbé Neveu a pensé, lui, qu’il fallait y vivre et y rimer. Il s’est fait en maint endroit de son œuvre imprimée[10] ou inédite, le panégyriste de Rennes, non pas de ses habitants, mais de sa nature et surtout, — il n’a que cela de commun avec M. de la Grasserie, — de son admirable Thabor.

Son Thabor avec ses marronniers et ses enfants, son Jardin des Plantes avec ses vieux chênes et ses oiseaux, lui ont inspiré ses meilleurs vers.

Ah ! ce Thabor, Hippotyte Lucas aussi l’a chanté dans ses Heures d’amour, mais en amoureux, pour les yeux de sa bien-aimée, car c’est elle qu’il suivait partout à travers Rennes jusqu’à notre Musée. Où M. Taine a vu des toiles, le poète, lui, ne voit que son amour. Aux buttes Saint-Cyr, dans la forêt de Rennes[11], il cherche partout la bien aimée, et partout il ne trouve qu’Elle ; le reste est indifférent. Les rues ou elle passe ne sont que vieilles, l’église où elle entre n’est que vénérée, le porche qu’elle franchit n’est que sombre.

Où près d’un bénitier dans l’ombre
Il attendait cet ange pur.

La beauté de Rennes, c’est celle de « la belle marquise. »

Mettons que Rennes a gardé pour Hippolyle Lucas quelque chose du charme de Mme de P… son « ange pur ».

C’est Souvestre, dans ses Souvenirs d’un Bas Breton, qui fait dire à l’un de ses personnages, à propos de Rennes : « J’étais frappé de la largeur des rues, de la hauteur des maisons. En arrivant à la place du Palais, je demeurai immobile d’admiration. » Il y a d’ailleurs un peu d’anachronisme dans cette admiration, la régularisation de la place du Palais étant toute moderne, mais le Palais, sans doute, méritait à lui seul cette stupeur élogieuse, d’autant que le jeune voyageur était natif et arrivait de Guingamp.

Moins régulière, alors, la place avait, ce qu’elle n’a plus, en son milieu, l’ornement d’une statue équestre de Louis XIV, semblable à celle de la place Vendôme et dont l’érection avait enrichi le répertoire des dictons de la ville de celui-ci, pour qualifier l’entêtement de certains Rennais : « Plutôt que de l’en faire démordre, on ferait faire un p… au Cheval de bronze. »

De Souvestre encore, ce poétique éloge de Rennes, dans Riche et Pauvre : « Peu de cités possèdent autant de promenades charmantes que l’ancienne capitale de la Bretagne. De quelque côté que vous tourniez vos pas, vous rencontrez des allées verdoyantes ou des jardins fleuris, ouvrant devant vous leurs oasis embaumées. Aussi conçoit-on facilement, en parcourant ses parcs publics, que Rennes ait produit dans ces dernières années tant de jeunes poètes intimes et mélancoliques. C’est en effet par excellence la ville de l’élégie. Tout vous y pousse ; on la sent dans l’air du Champ de Mars, on la respire sous les dômes gazouillants du Thabor ; elle s’exhale au bord du Mail avec les parfums du soir, alors que l’odeur du foin coupé vient des prairies et que les chants des Filles repenties s’élèvent des buttes éloignées de Saint-Cyr. À Rennes, la rêverie trouve partout des asiles muets, des retraites nombreuses, où le vers peut germer et éclore. Rien ne manque à ses promenades, pas même la solitude, car à peine si vous y rencontrez de loin en loin quelque penseur solitaire qui, la tête baissée, pousse devant lui avec distraction les feuilles dont la terre est jonchée. »

Il est vrai qu’ailleurs le même Souvestre a traité Rennes de « vieille ville replâtrée, » qui essaie de faire « peau neuve » et à laquelle on ne saurait trouver « un caractère décidé. »

Il faut en prendre notre parti, Rennes n’est pas une ville sympathique. C’est de Rennes qu’Évarisle Boulay-Paty, qui y fit son droit, a écrit : « Pauvres villes, où point çà et là un artiste inconnu, poète, peintre, musicien, sculpteur, qui s’échappe bien vite et qu’elles sont tout à coup stupéfaites d’entendre proclamer grand homme, dans ce Paris, le Capitole des Beaux-Arts ! Bonnes gens de compatriotes, qui, après avoir dénigré sans jugement le jeune homme, s’enorgueillissent de l’homme fait sans enthousiasme et qui, après avoir tenu l’aigle dans leurs mains sans en reconnaître les plumes, le voient avec étonnement planer haut et disent alors : C’est d’ici qu’il est parti ! »

Il est vrai, par contraste, que celui qui fut, avant Hérédia, le maître du sonnet, écrivait à son ami Hippolyte Lucas :

« J’ai regretté que vous ne fussiez plus à Rennes, lorsque j’y suis arrivé. Pourquoi donc n’avez-vous pas profité du voyage fait pour rester quelque temps dans la vieille ville qui vous a inspiré des vers si jolis ? On aime, malgré Paris et le temps qui nous presse, à parcourir ces rues tranquilles qui rappellent le passé ; on retrouve mille émotions dans les lieux chéris autrefois. La belle jeunesse nous sourit de loin et nous fait encore signe du doigt. »

En 1636, un voyageur, Dubuisson-Aubenai, a parcouru la Bretagne ; voici comment il a vu Rennes.

D’abord, il cite l’opinion de d’Argentré, très flatteuse, au moins pour les fortifications de Rennes : « que le circuit de Rhennes, parsus ses murs aujourd’hui, est de 3.450 marches ou pas communs et que c’est la ville de la plus grande étendue de Bretagne, en très bonne assiette, et jugée forte de tous les hommes de guerre, en sorte qu’il y a peu de villes en France qui la secondent ». Sur quoi Dubuisson proteste : « Belle, belle, o bone vir, sed nunc non est vere, » et il redécrit à sa manière : « Le circuit est médiocre et comme d’une demi-heure ou fort petite heure de chemin…

« La plus menue populace sont les artisans de toute sorte, épars par toute la ville, mais principalement abondants et presque tous en la basse ville, au delà de la rivière et du côté de sa rive gauche. On appelle ces sortes de gens les gars de Rhennes et sont la plupart ivrongnes et séditieux… La ville est peu belle. Le pavé est comme celui de Vienne, en Autriche, fort petit et pointu, les rues étroites, les maisons s’élargissant par le haut, en sorte qu’en beaucoup de lieux, elles se touchent presque l’une l’autre et à peine le jour entre-t-il dans les rues, car les seconds étages s’avancent en dehors sur les premiers, les troisièmes sur les deuxièmes et ainsi toujours se vont estrécissant. Par dedans, elles sont mal ordonnées, les chambres et quartiers mal disposés. En la plupart des logis, il faut passer par la salle ou la cuisine pour aller à l’écurie ou estable. C’est comme au reste de la Bretagne, les bestiaux passent par même passage que les hommes et peu s’en faut qu’ils ne logent ensemble. Et comme les logis sont partie de pierre ardoisine et principalement de bois, les rats et les souris y sont en plus grand nombre que j’aie jamais vu en aucun autre lieu.

« Leur meuble est à l’avenant ; leurs licts sont fort courts et fort aults de terre, leurs tables aultes et les sièges d’autour fort bas. Les puces et les punaises n’y manquent pas. »

M. Henri Houssaye avait raison, la ville n’est pas « précisément enchanteresse » ; du moins ne le semble-t-elle pas en 1636, sous la plume de Dubuisson-Aubenai.

A. de la Borderie a publié[12] d’amusantes stances d’un poète méridional qui mourut prêtre (Décidément Rennes n’a pas de chance avec le clergé) et où Rennes est sévèrement traité.

Le petit poème a pour titre : Le Cours de Rennes, et le poète a pour nom Benech de Cantenac. C’est presque un contemporain de Dubuissou-Aubenai. Le volume d’où A. de la Borderie a extrait cette satire est un petit in-12, paru à Paris chez Théodore Girard, en 1662

Le Cours de Rennes était la promenade à la mode au XVIIe siècle, « sorte d’esplanade plus longue que large située au sud de la ville et sur le bord extérieur des fossés de l’enceinte murale, lesquels sont aujourd’hui représentés par les boulevards établis de la place de Bretagne à l’avenue de la Gare. »

Juste Dieu ! que ce cours est sale !
Il ne s’en vit jamais de tel ;
L’on ne sent rien de si mortel
Que les puanteurs qu’il exhale.
Qu’il est mal pris, qu’il me déplaît !
Il mérite le plus noir trait
De la plus piquante satire.

Et voici la description qu’en donne Cantenac :

Ce lieu, sale en toutes saisons,
Est bordé de vieilles maisons
Qui le bornent par leurs mazures
Et l’on ne voit rien de plus beau
Qu’un canal tout rempli d’ordures

Où coule la bourbe avec l’eau ;
Là, pour tout poisson, la grenouille
Sort de la fange et du limon.
Puis avec un horrible ton
Se jette dans l’eau qui la souille.
Là tous les égouts d’alentour
Viennent apporter chaque jour
Un tribut d’ordure et de peste ;
Là le flambeau de l’univers
Puise cette vapeur funeste
Dont on voit infecter les airs.

Suit une énumération des galanteries des dames de la ville, qui essayent par leurs grâces de réparer la laideur du lieu : œillades, appas, mouchoirs à l’envers, doux propos, etc.

Elles auraient perdu leur temps, je crois, auprès de ce religieux de Vitré qui écrivait, à l’occasion de l’incendie de 1720 : « Pour vous figurer la situation de cette infortunée ville, rappelez-vous ou Rome ou Troie ou les villes criminelles : ce n’est qu’un monceau de cendres et un tas fumant de débris, » comparaison qui ne peut sembler excessive, étant donné que l’excellent Père affirmait qu’une « pluie de feu visible » était tombée sur la ville, sans doute pour la châtier, et que « tous l’ont vu et l’assurent ». Sodome ou Gomorrhe, n’est-ce pas ?

Dans son livre, l’Elégie en France, Henri Potez écrit, à propos du séjour de Parny dans notre ville :

« On le mit au collège de Rennes. De ce séjour, il conserva un fort mauvais souvenir. Rennes était alors comme aujourd’hui une grande ville solennelle, sombre et morne, au seuil de l’austère Bretagne. »

Bernardin de Saint-Pierre a eu la même impression à peu près :

« Rennes m’a paru triste. Les faubourgs sont formés de petites maisons assez sales, ses rues mal pavées. »

M. Taine non plus ira pas dépeint Rennes comme « une ville enchanteresse. » Ses Carnets de Voyage sont amusants à consulter :

« Belles grandes rues monumentales au centre, pavés et trottoirs en granit, mais rien pour le goût. La ville a été brûlée au XVIIIe siècle. La Cathédrale, à colonnes superposées en consoles, n’a rien d’intéressant au dehors et, au dedans, elle est blanche[13] et plate. »

Le pavé est « pointu, exécrable et blesse les pieds. Les maisons sont misérables, comme un reste du Moyen Âge[14], bâties en bois, ventrues, bossues, protégées par une espèce de cuirasse lézardée en vieilles ardoises ébréchées, salies, branlantes, un pêle-mêle bizarre. Des escaliers vermoulus, obscurs, sortent de mauvaises odeurs. »

Le type des habitants n’est pas plus avantagé que leurs maisons : « quelque chose de grêle, de souffreteux, de pâlot. » Cependant, ne peut s’empêcher de remarquer M. Taine, cela produit parfois chez certaines jeunes filles des « expressions admirables de virginité parfaite, de sensibilité exquise, de délicalesse charmante, de suavité étrange. » Saluez, Mesdemoiselles, mais dépêchez-vous, car, s’il fallait en croire M. Taine, ce ne seraient qu’apparences au grand jour et, la nuit, il faudrait en rabattre avec la réalité. Enfin « saleté, puanteur, pauvreté, tapage, mendiants, » la Juiverie de Francfort, et tous les « imbéciles de l’endroit » recevant les fonctionnaires à genoux pour obtenir « des routes et des écoles… » Quant aux mœurs, elles sont primitives : on boit, on mange, on est « rouge, gonflé, » on fume, on danse, on est ivre-mort ! Pour échapper à tout ce vilain monde, M. Taine se réfugie au Musée, où il admire quelques toiles de maîtres et lit quelques légendes, celle de sainte Tryphine entre autres, mais comme il lit mal, puisqu’il appelle M. de la Villemarqué, Hersent au lieu de Hersart, et qu’il fait de Saint Trémeur Saint Travers, je suis persuadé qu’il a mal vu aussi et qu’il a vu Rennes de travers. Un ami d’Amiens, pour consoler le Rennais que je suis, m’affirme que M. Taine a dû mal voir, en effet. Ses notes sur Amiens, élogieuses pourtant, sont, paraît-il, tout à fait fausses.

Il avait vu Rennes de travers encore, ce personnage des Propos Rustiques de Noël du Fail qui dit :

— « Ne voudrois principalement aller à Renes, car aucuns de mes compaignons qui se estimaient bien fins et qui en vendoyent aux autres y ont esté frottez et estrellez et laissé quelque oreille. »

Il est vrai que c’est un « coquin et maraud » qui parle.

Il est vrai, d’autre part, qu’un saint, un bienheureux, du moins — mais j’espère bien que sa satire contre Rennes l’empêchera de monter plus haut dans la hiérarchie céleste — un bienheureux, le P. Grignion de Montfort, a fulminé contre Rennes un cantique sévère. De bonnes âmes ont vu même la prédiction de l’incendie de 1720, dans le refrain :

Adieu Rennes, Rennes, Rennes !
On déplore ton destin ;
On t’annonce mille peines :
Tu périras à la fin.

Le Père Grignion de Montfort fut toujours prolixe. Citons deux couplets seulement de sa pieuse chanson, plus pieuse que poétique, selon son habitude. « Si Montfort l’eût voulu, dit un de ses biographes, l’abbé Quérard, il eût peut-être été l’un des plus grands poètes de son siècle, » Mais, par modestie, sans doute, comme saint Mathurin qui aurait pu être le Bon Dieu et ne voulut pas, le Vénérable Montfort a préféré demeurer un mauvais poète. En voici la preuve :

Tout est en réjouissance,
Monsieur est au cabaret,
Mademoiselle à la danse
Et Madame au lansquenet
Où chacun fait sa bombance
Et sans croire avoir mal fait.
Que voit-on en tes églises ?
Souvent des badins, des chiens,
Des coureuses des mieux mises,
Des libertins, des païens,
Qui tiennent là leurs assises
Parmi très peu de chrétiens.

À rapprocher de cette satire des ménages Rennais, cette tradition sur leur mauvaise entente, consignée par Noël du Fail :

« À l’abbaïe de Saint Melaine près Rennes, y a plus de 600 ans, sont un costé de lard encore tout frais et non corrompu, et neantmoins voué et ordonné aux premiers qui, par an et jour ensemble mariez, ont vescu sans débat, grondement et sans s’en repentir. » (Contes d’Eutrapel XXX).

« Rennes, dit Jouanne, a conservé l’aspect froid et sévère de l’ancienne cité parlementaire. Si les maisons furent rebâties dans un style uniforme avec un granit gris ou même noirâtre qui assombrit la ville, les places du Palais, de l’Hôtel de Ville et les rues avoisinantes sont dignes d’une grande cité. Mais tout autour… se serrent et s’enchevêtrent les rues étroites, noires, mal pavées et tortueuses de la vieille cité… »

« Le Palais de Justice, affirme Conty, a quelque chose de grandiose. »

Enfin, conclut Mme de Sévigné, à propos de l’exil du Parlement en 1675 : « On a transféré le Parlement (à Vannes) ; c’est le dernier coup, car Rennes sans cela ne vaut pas Vitré. » C’est le dernier coup, en effet !

Aussi, c’est avec un peu de surprise et beaucoup de joie, que j’ai lu au début d’un livre récent de M. A. Pigeon, Un Ami du Peuple, ces aimables lignes que je transcris très volontiers, tout en me demandant si M. Pigeon est jamais venu à Rennes, pour y avoir vu tout ce qui n’y est pas !

« De toutes les villes de la Bretagne, Rennes est celle qui rappelle le mieux le passé d’une des plus grandes provinces de France, et qui conserve les plus vieux souvenirs de ce passé… On va droit au Palais de Justice, on se croit transporté en plein XVIIe siècle… On ne serait pas surpris de rencontrer, dans une des rues qui avoisinent le Palais, un contemporain du comte de Rieux et du maréchal de Montesquiou… De vieux hôtels, semblables à ceux qu’on voit encore à Paris dans la rue du Bac et dans les rues qui l’entourent, forment autour du Palais de Justice comme une ceinture qui le protège. On sent là l’âme d’une époque où les architectes savaient faire grand… De grandes portes de pierre, des cours pavées… Quelquefois une statue rappelant le style de Coysevox ou de Coustou, un bas-relief encadré dans une façade… Le Palais de Justice, si vaste, si majestueux, avec sa grande salle des Pas-Perdus… avec ses longs couloirs, avec ses statues grises et sa porte sculptée est lui-même comme la fleur d’une époque processive et batailleuse… Les peintures de Jouvenet, de Coypel, d’Érard, de Ferdinand témoignent des goûts artistiques des anciens commandants de la province et rappellent un peu les splendeurs du Louvre et de Versailles.

« Les églises de Rennes, Notre-Dame, Saint-Sauveur et la Cathédrale ont aussi d’anciennes boiseries, des vitraux, des fragments de tombeaux qui font songer au passé. »

D’ailleurs, les « agréments de Rennes » ont eu leurs poètes.

« Souvent je me suis demandé où était M. Turquety, écrit Brizeux ; si sa douce ville de Rennes le tenait toujours et s’il rêvait pour la poésie. » (La vie d’un poète, par F. Saulnier, p. 128.) Paul Féval écrit à Hippolyte Lucas : « La même cité, une belle ! nous a fourni le jour. »

Chateaubriand a dit : « Rennes me semblait une Babylone.»

Boulay-Paty, dont j’ai cité une boutade qu’il faut mettre au passif d’Élie Mariaker, a eu, quoique nantais, pour la ville où il avait vécu sa jeunesse, de bonnes paroles et de gracieux souvenirs. Il a chanté une de ses rues :

Je me souviens toujours de la petite rue
Des Violiers, auprès de Saint-Georges ; souvent,
Au milieu de l’hiver, lorsque soufflait le vent,
Qu’on entendait le bruit de la rivière accrue,

Sans plus m’apercevoir de la fleur disparue,
J’allais dans cet endroit promener en rêvant
Et, le moindre rayon de soleil arrivant,
Pour moi la saison belle était vite accourue.
 
Ce nom des Violiers me rendait le printemps ;
Malgré les blancs frimas et l’âpreté du temps,
Sur le vieux mur soudain les tiges désolées
 
Me montraient leurs bouquets de toutes les couleur ;
J’aspirais les parfums des douces giroflées
Et janvier me semblait un avril tout en fleurs.

Hélas, on nous l’a enlevé ce joli nom : la rue des Violiers est maintenant la rue Gambetta, Brrou ! Je ne crois pas que la nouvelle rue rectifiée inspire jamais un poète.

La Promenade du Canal, à Rennes, a été chantée encore par le même poète et en un sonnet aussi, car c’est toujours en sonnets que s’exprime son quidquid tentabam.

Charmante promenade aux sentiers frais et lisses,
Je ne t’oublierais pas au bout de l’univers !

Il est vrai que le souvenir du Canal est associé par Boulay-Paty aux souvenirs chers « de sa mère et de sa sœur…

Elle, ma sœur et moi, nous descendions les Lices.

Et, la rime y aidant un peu, — chez Boulay-Paty elle aide beaucoup, à moins qu’elle ne nuise aux idées, — vous ne serez pas surpris que la promenade fit leurs délices. Ne fait-elle pas nos délices, aussi, puisqu’on nous la conservée encore ? Car, hélas ! les « promenades » ne sont pas éternelles et les Rennais d’aujourd’hui peuvent, comme ceux de jadis, pleurer sur le Mail, délicieuse promenade[15] », détruit de nos jours pour la seconde fois.

Le beau qui meurt, poète, à tes pleurs doit s’attendre.

Et les pleurs de Boulay-Paty n’ont pas manqué au crime des premiers Vandales… Pauvre Mail !

On change donc en un triste chemin
La fraîche promenade, un admirable ouvrage ;
La poussière à ton front va faire un dur outrage,
Le poète et l’oiseau te quitteront demain[16].

Mais avec les vieux arbres, tombent aussi les vieilles maisons. Et les regrets et les reproches sont les mêmes :

Démolisseurs, je hais votre métier,
Car votre main est prosaïque et vile.
D’un vil chagrin, je vois l’ancienne ville
Sous le marteau disparaître en entier[17].

Vraiment nos pères furent de grands coupables, et si notre ville est si cruellement dénigrée, c’est qu’ils ont détruit l’œuvre pittoresque des aïeux. Et nous-mêmes, s’il y avait encore des poètes parmi nous, ne devrions-nous pas venger par un sonnet la calme beauté de nos rues et de nos places que les tramways à trolley ont détruite à jamais. Boulay-Paty pleurait la Place aux Arbres ; ne pourrions-nous avoir un regret pour la Place de la Mairie, et refaire, sur la destruction de la Motte, le sonnet du poète sur la Place aux Arbres[18] :

Comme à son sein la fille des champs met
La fleur des bois, et dort dans la prairie,
Rennes, la ville humble, calme et fleurie,
Avait au cœur un bouquet qu’on aimait.

Verte ramée où tant d’ombre charmait,
Lieu ravissant de longue causerie,
Place où, le soir, errait la rêverie
Et qu’à plaisir le tilleul embaumait.

On a détruit ta belle promenade,
Chère à l’enfant, au vieillard, au malade ;
Rennes n’a plus ses frais parfums au cœur !

La hache abat ce que le temps effeuille !
Du lieu qui fut des oiseaux le doux chœur,
Que ce sonnet reste une verte feuille.

Les touristes modernes n’ont pas été très cléments pour Rennes.

Rennes, dit un voyageur, « grande préfecture, aux rues propres, spacieuses, régulières, bordées de trottoirs larges et de massives bâtisses uniformes, de couleur sombre, d’aspect, hélas ! tout à fait moderne. La Vilaine y mérite son nom, dans ses quais larges mais inanimés, silencieux et tristes[19]. »

Un autre[20] n’est pas séduit davantage par les « casernes neuves, » par les beaux « quartiers, » par la « lugubre monotonie des angles droits, » par les « embellissements » du goût moderne qui, avec l’incendie, ont défiguré « la vieille capitale. »

On connaît l’opinion de Mérimée[21] sur Rennes : « La manière, le mauvais goût du dix-huitième siècle déparent presque tous les édifices publics qui, d’ailleurs, construits en granit, offrent une teinte grise, uniforme, à laquelle mes yeux ont de la peine à s’habituer. Il faut cependant reconnaître dans quelques-uns un caractère de grandeur. »

Mais l’éloge ne dure guère et Mérimée conclut ainsi :

« On a généralement peu de goût à Rennes, pour les objets d’art et les antiquités. »

Peut-être Mérimée se trouvait-il à Rennes au moment où l’évêque venait de faire enterrer un certain nombre de vieux saints de bois, « façonnés de façon tellement grossière qu’ils en étaient grotesques ! » Et je comprendrais alors sa critique, mais il l’eut atténuée pourtant, si on lui avait raconté la spirituelle riposte d’un curé de campagne au prélat.

Ayant appris que Sa Grandeur arrivait en visite pastorale, le bon curé, qui avait de vieux saints dans son église et qui les aimait, donna l’ordre à son bedeau de les cacher dans le clocher pour les soustraire à la vue de l’évêque proscripteur.

— Vous n’avez donc pas de vieux saints ici ? fit Monseigneur, en interrogeant du regard tout le presbytère.

Silence, d’abord. Insistance du prélat. Gêne de tout le monde. Alors le bedeau s’approche :

— Il ne faut pas mentir à Monseigneur ; nous avions des vieux saints, mais quand ils ont su qu’on enterrait leurs camarades à Rennes, ils sont partis pour assister à la cérémonie.

L’évêque ne put s’empêcher de rire :

— Oh ! alors ils reviendront, fit-il.

Et les vieux saints de bois sont revenus dans l’église. Mérimée ne les y a pas vus !

Encore une autre opinion et qui n’est pas négligeable, d’autant qu’elle est contemporaine du séjour de Leconte de Lisle. Par une coïncidence curieuse, au moment où, débarqué à Nantes, il traversait Rennes pour se rendre à Dinan, Stendhal visitait la « capitale de la Bretagne. » Voici quelles étaient ses impressions de voyageur[22] (Juillet 1837) :

« Comme je savais que Rennes avait été entièrement détruite par l’incendie de 1720, je m’attendais à n’y rien trouver d’intéressant sous le rapport de l’architecture. J’ai été agréablement surpris. Les citoyens de Rennes viennent de se bâtir une salle de spectacle, et, ce qui est bien plus étonnant, une sorte de promenade à couvert, première nécessité dans toute ville qui prétend à un peu de conversation.

« On a commencé depuis nombre d’années une cathédrale, où les colonnes sont, ce me semble, en aussi grand nombre qu’à Sainte-Marie Majeure, ou à Saint-Paul-hors des murs (Rome). Mais, grand Dieu ! quel contraste ! Rien de plus sot que cette assemblée de colonnes convoquée par le génie architectural du siècle de Louis XV.

« L’aspect du palais, remarquable par son immense toit d’ardoises, n’est que triste ; il n’est pas imposant : mais l’intérieur est décoré avec beaucoup de richesse. Ces vastes salles disent bien : nous appartenons à…, ont bien l’air d’appartenir à un palais : il y a certainement abus de dorures, les formes des ornements sont tourmentées.

« La grande rue qui passe devant la place du Palais est assez belle ; mais les gens qui y passent marchent lentement, et peu de gens y passent.

« À Sainte-Melaine, l’ancienne cathédrale, on voit des colonnes engagées, probablement du XIIe siècle : leurs chapiteaux ont été masqués avec du plâtre, pour ménager, dit-on, la pudeur des fidèles.

« Saint-Yves, l’église de l’hôpital, de la fin du XVe siècle, présente à l’extérieur quelques ornements gothiques. Parmi les caricatures sculptées à l’intérieur, on remarque un marmouset tournant le dos, pour ne pas dire plus, au grand autel. Quel chemin les convenances n’ont-elles pas fait depuis ce temps-là !

« Une porte de la ville est en ogive, et l’une des pierres que l’on a employées pour la construire présente une inscription romaine.

« Il faut avouer que ta couleur gris-noirâtre des petits morceaux de granit carrés avec lesquels les maisons de Rennes sont bâties, n’est pas d’un bel effet.

« On construisait un pont sur la Vilaine, qui là est une bien petite rivière ; il me semble qu’il est tombé depuis. J’ai été fort content des promenades du Tabor et du Mail. Les pantalons rouges des conscrits, auxquels on enseignait le maniement des armes, faisaient un très bon effet au coucher du soleil ; c’était un tableau du Canatello.

« Je me suis hâté de courir au Musée, avant que le jour me quittât ; les tableaux sont placés dans une grande salle, au rez-de-chaussée ; une grosse église voisine la prive tout à fait du soleil ; aussi elle est fort humide et les tableaux y dépérissent-ils rapidement. J’y ai vu un Guerchin presque tout à fait dévoré par l’humidité. Dans deux ou trois petites salles, voisines, où les tableaux et les gravures sont entassés, faute d’espace, on a le plaisir d’aller comme à la découverte. J’y ai trouvé une jolie collection des maîtresses de Louis XIV ; elles ont des yeux singuliers et bien dignes d’être aimés ; mais, par l’effet de l’humidité, une joue de Mme de Maintenon venait de se détacher de la toile.

« Il faut que l’on ait en ce pays-ci bien peu de goût pour les arts : un Musée aussi pauvrement tenu fait honte à une ville aussi riche. »

Un peu plus loin, Stendhal, en quittant Rennes, la qualifie de « ville si aristocratique. » Il en reparlera une dernière fois, au même tome II des Mémoires d’un Touriste, dans une lettre datée de Genève : « Je ne rencontre jamais ici cet esprit de routine étroite qui me désole dans les villes de l’intérieur de la France, Bourges, Rennes, etc. »

Un Anglais, Arthur Young, a décrit Rennes, au point de vue gastronomique et l’a louée : c’est quelque chose. Par malheur, Leconte de Lisle, au dire de son père, n’avait pas le moindre sensualisme sous ce rapport.

« Rennes, dit le vovageur d’outre-Manche, est bien bâti. Il a deux belles places, particulièrement celle de Louis XV, où est sa statue. Le jardin des Bénédictins, appelé le Thabor, mérite d’être vu.

« Je trouve que Rennes n’est pas cher. La table d’hôte à La Grande Maison est fort bonne. On y donne deux services avec abondance de plats et un ample dessert. Au souper, un service avec un gros gigot de mouton et un autre bon dessert. Chaque repas avec le vin ordinaire coûte quarante sols et pour vingt sols de plus on a de bon vin ; de sorte qu’avec de bon vin, ce n’est que 6 livres 10 sols par jour. »

Enfin pour terminer cette revue des opinions sur Rennes, longue certainement et pourtant incomplète, on lit dans Les Actionnaires de Scribe et Bayard (1829) :

Gustave. — Je suis arrivé hier à Rennes.

Piffart. — Notre pays ! « À tous les cœurs bien nés… » La plus vilaine ville que je connaisse !.. Et nos chers compatriotes, têtus, querelleurs, mauvaises langues !.. C’est égal, le souvenir de la patrie !… Je vois que tu as fait comme moi, tu n’as pas pu y rester… »

Somme toute, les reproches les plus graves qu’on pût faire à la ville, vers 1840, étaient ceux-ci, qu’Alphonse Marteville résume sensément : « Les eaux potables manquent et les étrangers admirent toujours en riant ce magnifique escalier-fontaine de la Motte[23], qui attend l’eau pour ses cascades. Rennes, en perdant son Parlement, a conservé ses habitudes d’un autre siècle ; elle ne peut croire qu’elle soit le moins du monde destinée au commerce et se proclame tour à tour, se drapant dans son apathie, ville d’études, de droit, de garnison. Rennes a beaucoup de propriétaires qui vivent sans travailler, non dans l’aisance, mais dans la gêne, à l’abri de quelques petits revenus fonciers ou d’intérêts de capitaux… »

Les chemins de ter, l’adduction des eaux, l’invasion des tramways ont déjà changé tout cela et je crois que désormais la modernisation de la ville ira vite. Ceux qui ont mon âge ont connu l’ancienne ville et l’ancienne vie dans leur tranquille douceur, et peuvent se faire une plus juste idée de ce que pouvait être l’existence à Rennes un quart de siècle avant leur naissance.

Le mieux est de prendre l’opinion d’un contemporain, d’un homme sage qui écrivait en 1838, l’année même où Leconte de Lisle se faisait inscrire sur les registres de la Faculté de Droit. Ce contemporain, cet homme sage, c’est l’abbé Manet, et son Essai sur la Ville de Rennes paraissait justement cette année-là même, chez MM. Vatar, Molliex et Mlles Blouet, libraires. Voyons un peu ce que pense de Rennes, ce Malouin au franc parler.

« Le climat de Rennes est doux et l’air y est sain, mais presque toujours humide et chargé de vapeurs… Les orages y sont rares et encore bien plus rarement y tonne-t-il avec force ; mais les pluies y sont fréquentes, et il y pleut même souvent tandis que le ciel est serein à trois lieues de là. » Je vous fais grâce de toutes les facilités de la vie qu’on y rencontre : beurre très estimé, excellent cidre, fort bons légumes, fruits délicieux et des lièvres et des lapins et des perdrix et du bœuf qui, selon Manet, figure « avantageusement à la boucherie. »

La ville est divisée par la Vilaine : « la ville haute est la plus belle et la plus considérable ; » Manet en loue « l’unité, la magnificence, la propreté et l’agrément, (Attrappe, Monsieur Taine !) mais la ville basse est ordinairement assez sale et renferme beaucoup de tanneries[24], de rues aussi tortueuses que mal pavées, de maisons ou maisonnettes en simple bousillage… et l’abattoir ! » C’est la ville basse qu’avait surtout visitée M. Taine.

Manet note encore que « de deux ou trois points, Rennes se présente assez pittoresquement » et qu’au Thabor, « la vue est magnifique. » Il fait l’énumération des promenades publiques, mais… et c’est ici que le mais familier triomphe et pendant près de cinq pages, pleines d’insinuations, qui, sous leur forme volontairement vague, ressemblent terriblement à des personnalités. Et c’est sur les habitants que tous ces mais s’abattent. Que voit-on dans ces belles promenades et dans ces belles places ? Regardez passer tous ces gens, et Manet les nomme au passage :

« Ce pauvre naufragé du déluge révolutionnaire, marchant le front humilié ; et cet héritier de Robespierre aux mains encore rouges de sang, trottant fièrement, la tête haute, prêt à cracher au visage des victimes dont il regrette de ne pouvoir plus consommer le meurtre : ce professeur émérite dans le noble art de boire, fléchissant sous l’influence du rameau de gui : et ce cortège bruyant de polissons, saluant d’un haro général ce vieux silène ; ce maigre rentier végétant sans honneurs dans ses foyers domestiques ; et ce gros industriel fou d’un bon dîner ; ce pétitionnaire important renvoyé par les distributeurs des grâces au médecin des fous ; et cet être sans nom dont les grands cercles ne valent pas mieux que les épicycles ; ces beaux messieurs et ces belles dames ensevelis sous la dentelle, le velours et le drap d’or ; et ces misérables hères à demi cachés sous leurs guenilles ; ce jeune insensé, livré à toutes les illusions de l’amour, qui croit voir dans l’objet aimé un objet divin ; et cette rustique Galathée qui écoute les flatteuses paroles d’un suborneur, comme Ève écouta celles du serpent ; ce gyrovague qui n’a jamais su s’arrêter à l’embranchement de deux routes et qui a constamment arboré la couleur du Jour, sans s’embarrasser si elle faisait gloire ou tache à la France ; et ce vrai citoyen, pur comme le soleil, dans l’histoire de nos désastres, qui n’a jamais apporté la moindre matière combustible dans le brasier de nos discordes civiles ; cette vierge ingénue, peu inquiète si son nom se retrouvera ou pas dans les débris du siècle et ne voyant dans son âme qu’une immortelle exilée ; et cette vieille coquette qui n’a pas songé un seul instant à embellir de saintes espérances son existence terrestre ; ce politique turbulent, livré à d’interminables discussions, pour trouver quelque intermède propre à rapprocher des éléments inassociables de leur nature ; et ce cacochyme maladif allongé sur la pelouse, tout occupé de se remémorer le tissu de ses anciennes puérilités ou d’ajouter de nouveaux rêves à ses espérances invétérées : cette bonne vieille, revenue des joies vulgaires, causant tout bas dans un coin avec Dieu ; et cette petite déité d’argile fort satisfaite de sa draperie, de ses charmes et de sa pantomime : ce fumeur à la journée, tirant symétriquement de sa poche l’étui de cuir où sont renfermés sa pipe et son briquet ; et ce priseur au ton doucereux et emmiellé, vous offrant galamment une pincée de la poudre que contient sa tabatière ; cet adolescent sans expérience qui pense prématurémenl à asseoir sa vie en prenant femme ; et cet ennuyeux barbon lassé de la sienne, qui ne sait comment s’ingénier pour s’en débarrasser au plus vite ; ce polyphème à moustaches de sapeur, qui, après avoir été en quelque sorte un des dromadaires de l’armée d’Égypte, est revenu faire mettre des compresses sur ses contusions, par ceux qui l’appelaient jadis tout court Gabriel ; et ce compagnon du Devoir, qui, las d’être une machine à fabriquer des clous où des têtes d’épingle, vient de s’engager, dans l’espoir de devenir un des maréchaux de Philippe Ier et veut avant de partir, fêter ici pour la dernière fois son vieux maître, ses voisins et ses amis : ces nymphes parfumées au goudron, et au corsage épais, dont les pieds parchus font sur le sable des allées le même effet que l’instrument du paveur dans nos rues… »

Qui disait donc qu’il n’y avait personne dans les rues de Rennes ? C’est une foule que nous dépeint l’abbé Manet. Ce Rennes est un vrai microcosme ! Et ce n’est pas tout, car le défilé continue, dans la prose du satirique abbé, qui a des chatoiements de cinématographe.

« Et ce véritable bourgeois gentilhomme, qui a des raisons pour se montrer très content de tout ce qui existe dans notre ordre social ; et ce modeste boutiquier qui continue de vivoter dans la France comme à son insu ; ce libertin fini qui, n’ayant bientôt plus qu’une bouche sans lèvres, ne cesse de blasphémer Dieu dans sa rage impie : et cette chrétienne méticuleuse qui s’imagine honorer par des frayeurs excessives l’Être infiniment bon, comme un marmot qui se cache à la vue d’un objet inconnu : ces grosses tôles d’un fort relief qui ne singent pas mal Pasquin et Marforio et ces espèces de cylindres qui ont bien de la peine à tenir leurs bretelles affermies sur leurs épaules ; ces bonnes, rassemblées sur le gazon destiné aux États Généraux de l’enfance du quartier, caquetant, bavardant, ricanant sans mesure en se racontant les confidences de leurs amoureux ; et ces écoliers espiègles, faisant autour du même sopha les excursions vagabondes de leur carrousel ; ce spéculateur s’orientant sur un lord tel ou tel, comme le marinier sur la brillante étoile du Nord ; et cet auteur dont le nom est à peine prononcé dans le village où il naquit, exigeant pour ainsi dire que ses œuvres soient gravées sur le granit et sur le marbre ; cette esquisse d’homme dont les péripéties de l’existence sont le matin et le soir et qui, sentant son infériorité en tout genre, se tient à l’écart comme un suspect de la fièvre jaune ; et ce malencontreux chanteur faisant dans une longue complainte le récit de ses nombreuses infortunes ; Ce pauvre diable de gentillâtre fier encore de sa misère native, se vantant à qui voulait l’entendre de l’honneur qu’il a eu autrefois de se griser à la table du Président des États. Et cette vénérable antique comtesse de N*** qui, ayant depuis plus de trente ans achevé son bail, prétend que le millésime qu’elle porte sur la figure est faux d’autant et tâche de plâtrer cette erreur par le fard et la céruse ; enfin, ces marchandes d’oranges, de limonade, de petits pains au lait ou de babioles, soutenant à qui mieux mieux les duels de la concurrence dans leurs appels aux consommateurs ; et ce désœuvré à la journée travaillant, heureusement en vain, à ce qu’on puisse dire de ses compatriotes : les joueurs de Rennes[25], comme on disait jadis les buveurs d’Auxerre, les fainéants de Verdun, les usuriers de Metz, les mangeurs de Poitiers. »

Voilà ce que l’abbé Manet avait vu dans les rues de Rennes. Quand aura-t-il tout vu ?

Est-ce un fragment de sermon ? Est-ce une satire réelle ? N’est-elle pas un peu générale ? Gabriel est-il un Malouin ? La comtesse de N*** est-elle une Rennaise ? Faut-il prendre cette boutade au pied de la lettre ? L’abbé Manet corrige un peu plus loin ce qu’elle semble avoir d’excessif et d’oratoire et de vague.

« Les Rennais, dit-il, sont, en général, d’un naturel doux, sociables[26], obligeants. L’esprit et un certain sel épigrammatique leur sont particuliers. Chez eux l’honneur ne s’escompte pas, et s’il est ailleurs des palais où l’argent est tout, il est là des chaumières où il est regardé comme rien. Ils ne se sont pas chargés de fournir l’Europe d’arlequins et leur coutume n’est nullement de laisser d’un œil sec le misérable languir à leur porte pour aller au théâtre pleurer les malheurs de la famille d’Agamenmon. »

Les Rennais ne sont pas loin, à ce compte, d’avoir maintenant toutes les qualités, et c’étaient sans doute des étrangers de passage que Manet a photographiés dans nos rues. Voyons maintenant ce qu’il pense des Rennaises ; un si grave abbé est incapable de flagorner le beau sexe.

« Elles sont polies, belles, enjouées, costumées d’une façon assez avenante[27]. »

Les femmes de Rennes n’ont donc rien à envier aux hommes, dans les éloges du bon abbé, qui dit encore qu’« on se ressent peu, à Rennes, de l’entêtement indomptable reproché aux habitants de la partie basse de la province. » La partie basse est un peu dur ! Si l’on ajoute que « les belles-lettres y sont cultivées, que les jeunes gens ont du goût pour le commerce et l’état militaire, qu’ils s’y faisaient moines lorsque c’en était la mode, » Rennes était, vers 1838, comme il est aujourd’hui, un petit paradis terrestre, surtout lorsque l’Adam avait nom Leconte de Lisle.


Voilà dans quelle ville, peu différente à cette époque de ce qu’elle avait été aux dixseptième et dix-huitième siècles, le jeune bachelier Leconte de Lisle s’installait définitivement pour faire son droit, obtenir le diplôme de licencié et se faire nommer à un poste dans la magistrature.

Pour occuper les loisirs de son fils et lui donner aussi quelque notion des affaires, M. Leconte de L’Isle avait demandé que « Charles pût travailler, une heure le matin et autant le soir, dans l’étude d’un avoué. » Il avait recommandé à Charles de suivre un cours d’anatomie et de physiologie : « Ces connaissances sont de toute utilité en médecine légale ; j’ai rencontré en Cour d’Assises, disait le colon, qui n’avait pas oublié sa médecine, trop de magistrats ignorants sur cette matière, incapables de concevoir nos explications et conséquemment de fixer leur jugement. » Charles devait encore étudier « la botanique, au printemps, et la chimie, dans les cours d’hiver. Quant aux leçons d’histoire, il en aime l’étude, ajoutait M. Leconte de L’isle ; une Faculté des Lettres étant établie à Rennes, je ne doute pas qu’il ne se rende à ces conférences avec plaisir. M. Salvandy a bien mérité de la patrie. C’est comme cela que j’entends les améliorations de la chose publique ; trop vite, non ! »

L’important d’abord, était que le temps de l’étudiant fut entièrement pris par des occupations sérieuses et quelques distractions honnêtes. M. Leconte de L’Isle y tenait beaucoup.

Il avait recommandé surtout, ordonné même « l’étude de la flûte et du paysage. » Enfin, la fréquentation de la bonne société était un des points importants du programme paternel. « Un jeune homme qui porte notre nom, écrivait-il, est admissible partout, non pour assister à toutes les fêtes, mais pour y paraître dans l’occasion. » Et, se figurant, à tort d’ailleurs, qu’on avait pu « faire l’épaule Rennaise » à son fils, il concluait : « Qu’il reste donc dans son étude, mais qu’il sache comme moi s’abstenir plutôt que de mal choisir, »

Dans ses lettres, en effet, Charles ne parlait pas de cette société-là ; par un mot des « deux Robinot » et M. Leconte de Dinan, toujours aussi peu prolixe, ne donnait aucune assurance qui pût tranquilliser les parents de Bourbon. M. l’avoué avait bien d’autres choses à faire en ce moment : non content d’être maire, il rêvait de plus hautes destinées, et la situation de sous-préfet le tentait. Il travaillait à l’obtenir. Voilà un oncle plus pratique que son neveu ! M. Leconte de Bourbon, lui, suivant toujours son idée, essayait par tous les moyens de réchauffer le zèle de son cousin : dans une lettre du 30 octobre 1838, il lui annonce l’envoi d’un nouveau ballot de café.

À dire le vrai, cette année scolaire 1838-1830 fut fort mal employée par l’étudiant, au point de vue du moins de ses études de droit. Il prit une seconde inscription en janvier 1839, mais son manque d’assiduité aux cours lui avait fait perdre la première (novembre 1838) ; il perdit de même encore celle d’avril 1839 pour les mêmes raisons, et ne prit pas celle de juillet. Inutile d’ajouter que, n’ayant pas le nombre d’inscriptions réglementaire, il ne put se présenter à l’examen à la fin de l’année scolaire.

Aussitôt les inscriptions prises, Charles Leconte de Lisle ne se rappelait plus qu’il y avait une Faculté de droit, des professeurs et qu’il était étudiant à Rennes. La première fougue de jeunesse s’épanchait librement : il oubliait tous les freins ; il oublia même sa famille. Pendant plus de six mois, il ne donna pas de ses nouvelles à Bourbon. Son oncle, qui n’avait rien de bon à écrire, hormis les espérances de sa sous-préfecture,

Imitait de Conrart le silence prudent.

Les parents de Bourbon étaient désolés. « j’ai peine à comprendre, écrivait le père, que Charles ait pu rester six mois sans nous écrire, si des motifs sérieux ne l’en eussent empêché. Est-il malade ? Voilà notre plus grande crainte ! » M. Leconte de L’Isle ne pouvait prendre son parti de ce double silence de son fils et de son cousin. Il avait « besoin de consolation après la lettre qui lui apprenait l’escapade inqualifiable » de son fils. « Éloigné que je suis, écrivait-il à la date du 10 juin 1839, silencieux que tu es toi-même, dans la crainte sans doute de trop m’affliger, je courbe la tête, priant Dieu qu’il s’amende, plus en état, à des distances pareilles, de pleurer, malgré mon caractère sévère, que de heurter trop durement le coupable ; craignant d’ailleurs de frapper à faux et à contretemps. Il est si loin de nous ! » Et l’excellent homme va jusqu’à remercier avec des larmes son peu sensible cousin de ne pas avoir abandonné Charles, « malgré sa conduite aussi impolie que peu respectueuse. » Et les recommandations de pleuvoir de plus belle sur l’étudiant « léger et peu soucieux du lendemain. »


Tous ceux qui ont connu le Maître, ne fût-ce que pour l’avoir vu traverser le jardin du Luxembourg ont gardé mémoire du fameux monocle, dont il accentuait le dédain de son regard. Tous ceux qui ont franchi le seuil de son appartement à l’École des Mines se rappellent la cigarette fichée au coin moqueur de sa bouche. Je ne sais si dans sa garde-robe modeste[28] et dont la postérité ne connaîtra jamais sans doute l’inventaire, — les comédiens, seuls, ont de ces honneurs-là ! — je ne sais si on a retrouvé la flûte dont retentirent les échos de sa chambre d’étudiant à Rennes, et certaine pipe et certaines lunettes. Et cependant flûte, pipe et lunettes, car c’était une pipe et des lunettes alors, ont joué un rôle dans sa vie de jeune homme.

Un de ses premiers ennuis lui est venu de ces lunettes et de cette pipe : il dut ses premières joies musicales, — ses dernières sans doute, car il goûtait peu la musique vers la fin de sa vie, — à la flûte, aimée de son père et imposée par lui.

Le 18 janvier 1839, Charles Leconte de Lisle, « étudiant en droit et demeurant rue des Carmes, n° 4, » se présentait chez le sieur Binda, afin « d’obtenir crédit d’une paire de lunettes et d’une pipe en écume garnie d’argent, » le tout d’une valeur de 22 francs, « soit dix-huit francs pour la pipe et quatre francs pour les lunettes. » C’est Binda lui-même qui raconte la chose, en français d’Italien, dans une lettre de réclamation adressée à M. Leconte de Dinan. Il promettait de s’acquitter « fin courant. » Le temps révolu, Binda présente sa facture rue des Carmes, mais l’étudiant était sans argent et priait son créancier « d’attendre quelque temps. » Binda pazienta quelque temps, mais, fatigué par des remises successives, il se dirigea à un oncle habitant Rennes, M. Liger probablement. « Chargé seulement du paiement de la pension, du logement et de l’habillement. » M. l’oncle dirigea Binda à un attire oncle, le vrai celui-là, et qui n’était autre que M. le Maire de Dinan.

On devine les récriminations de M. l’oncle, après les réclamations de Binda ; cette année scolaire en fut empoisonnée. L’écho en parvint jusqu’à Bourbon. Que signifiait cette myopie ; cette « prétendue myopie ? » M. l’oncle n’y pouvait pas croire. Évidemment c’était quelque farce d’étudiant ! On n’est pas myope à vingt ans ! Et quatre francs de lunettes sont une dépense excessive !

Et le tabac ! On fume ! Et on fume dans des pipes « en écume garnies d’argent ! » Dans des pipes « de seize francs ! » La voilà bien la vie folle ! Et ce n’est point ainsi qu’on devient maire et qu’on peut aspirer à se faire nommer sous-préfet.

M. Leconte de L’Isle fut moins ému que M. Louis Leconte ne l’avait pensé à la lecture de la lettre qui contenait ces commérages. Cette myopie n’était point si « prétendue ; » son père et son frère avaient été myopes, rien n’empêchait donc que son fils eût « la même infirmité. » C’était tellement prévu même qu’au moment du départ, il avait « recommandé à Charles de ne jamais travailler sans être éclairé par deux grosses chandelles. » Quant au tabac, le père ne l’acceptait pas aussi facilement que les lunettes. Pour ce qui est de « cette singulière habitude de fumer, je n’en reviens pas, écrivait-il ; sévère jusqu’à la rudesse, c’est la dernière manie que j’eusse permise, moi qui la considère comme la plus propre à éloigner un homme de la société des femmes, la seule agréable selon moi : moi qui n’avais jamais voulu lui permettre de la contracter ! S’il ne la perd pas entièrement, j’ose espérer du moins qu’il la modifiera. Je saurai me répéter… »

Le Maître devait la modifier, en effet, puisque, de fumeur de pipe, il devint fumeur de cigarettes ; ce fut, je pense, la seule modification que les répétitions du père obtinrent du fils incorrigible.

Les objurgations pour commander n’eurent guère plus de succès que pour défendre, s’il faut en croire ce passage d’une lettre de Bourbon : « Ce qui m’étonne bien, c’est que dans aucune de ses lettres, Charles ne me parle de son étude de la flûte et du paysage que je lui avais recommandée verbalement et que je n’ai cessé, chaque fois que je lui ai écrit de renouveler avec instance. Après le droit, ces talents sont considérés par moi essentiellement utiles à la position d’un jeune homme de la société. »

Hélas ! le droit, la flûte, le paysage, notre « jeune homme de la société » n’en avait cure, et, s’il devait demeurer, en dépit des plaintes de M. l’oncle, un vrai myope et un parfait fumeur, il ne devait pas mourir dans la peau d’un magistrat — c’est l’hermine que je veux dire — et dans celle d’un musicien, pas davantage.

Cependant, averti par son cousin de l’indiffférence que son fils marquait pour ses études, de ses pertes d’inscriptions successives, de l’impossibilité pour lui de subir son premier examen, bref de toute une année gâchée, après un an déjà gaspillé pour le baccalauréat ès-lettres, M. Leconte de L’Isle écrivit à son fils pour le rappeler au devoir et le prier de tenir un peu plus compte des observations de son oncle de Dinan. La lettre était sérieuse ; elle dut être accentuée par une glose solennelle de M. l’oncle de Dinan. La double mercuriale fit son effet sur l’étudiant coupable et nous trouvons le gentil témoignage de son repentir et de ses bonnes résolutions dans une lettre adressée à M. Louis Leconte.

Mais on sait ce que valent ces promesses de la vingtième année.


M. Leconte de L’Isle disait vrai, M. de Salvandy avait bien mérité de la Bretagne en accordant à Rennes une Faculté des Lettres : son fils put assister à la séance d’installation ; elle eut lieu le samedi 1er décembre 1838. Le Palais Universitaire actuel n’était pas encore bâti : on projetait d’en construire un sur la Motte ; M. Chevremont développait dans l’Auxiliaire Breton les raisons qui imposaient cet établissement à la Ville. Il faut, disait-il, s’appuyer sur le sentiment provincial ; Rennes est peu soucieuse de l’entretenir ; c’est une indifférence coupable ; il ne se produit aucune tentative pour y concentrer le mouvement intellectuel, artistique, industriel de la province ; aucun enseignement n’est consacré aux antiquités, à la littérature, à l’histoire de Bretagne : aucun monument ne rappelle les vieilles gloires du pays ; il faudrait à Rennes un enseignement destiné aux Bretons : nous avons une histoire et une poésie !

« Dans leur intérêt commun, ajoutait M. Chevremont, la Ville et les Facultés doivent s’attacher à tout ce qui peut restaurer chez nous le patriotisme provincial, l’attachement au sol, le culte des traditions, la vénération des ancêtres. »

Hélas, ces idées, pour lesquelles nous luttons encore aujourd’hui, étaient peu en faveur à cette époque, et comment pouvait-on songer à les faire triompher ? Elles n’avaient d’asile que dans la tête des rêveurs et les Palais demandés pour elles n’existaient guère que dans les brouillards de Bretagne.

La Faculté de Droit était au Palais de Justice ; la Faculté des Lettres tenait toute dans la salle des Séances du Conseil municipal : le Musée de tableaux était dans une chapelle, et le Musée d’Histoire Naturelle, dans un grenier. La Faculté des Sciences n’était pas encore établie, mais on cherchait un « local important » pour elle et le rapport constatait avec effroi qu’elle devait comporter essentiellement « une cour et un puits[29] pour ses expériences ! » Il était à peine question d’une Faculté de Médecine !

Telle quelle, pourtant, dans la salle municipale, la Faculté des Lettres faisait bonne figure et Leconte de Lisle y suivit, il me l’a dit, quelques cours pendant ses années d’étude.

M. Martin, helléniste éminent, y étudiait la tragédie grecque, puis la poétique d’Aristote ; M. Delaunay y fit de remarquables leçons sur la poésie au XVIe siècle et sur Ronsard, puis sur Montaigne ; M. Charles Labitte parlait de Dante et de Pétrarque. Avec M. Varin, c’était l’histoire des temps Mérovingiens. Le 2 février 1839, M. Xavier Marmier inaugurait son cours, qui ne devait durer que jusqu’en mai, les voyages vers le Nord requérant le jeune professeur, que le savant Lehuérou venait remplacer. Aux leçons de celui-ci, Leconte de Lisle a pu sentir s’éveiller en lui les premières émotions de l’histoire. M. Émile de la Bigne Villeneuve, le 4 mars de la même année, ouvrait un cours libre de langue hébraïque ; peut-être y parla-t-il de Qaïn et d’Akhab.

À dire le vrai, à la Faculté des Lettres, comme à celle de Droit, Charles Leconte de Lisle ne fut qu’un étudiant irrégulier ; cette année scolaire 1838-1839 fut occupée à prendre possession de la vie rennaise.

Elle n’était point si ennuyeuse alors et si dénuée d’intérêt artistique et littéraire.

Les concerts étaient fort brillants à Rennes à cette époque et nos entrepreneurs de musique devraient revenir aux anciennes habitudes, en faisant entendre aux Rennais, ce dont il se gardent bien à cette heure, les vrais grands artistes parisiens et étrangers.

Pendant les années du séjour de Leconte de Lisle à Rennes, je trouve dans les programmes des concerts les noms de Stamaty, M. et Mme Schecht, Charles Delioux, Ernst, Anna Thillon, Filippa, Ghys, Mme de Paw, Tellier, M. et Mme Richelmi, Loisa Puget, Huerla, Forzonni, Mme Ernst-Seidler, Danjou, Luigi Elena, M. et Mme Yweins d’Hennin, Mlles Anaïs Bazin et Thomassetti, Gareau, Lecorbellier, Teresa et Maria Millanollo, Mme Mazinni, Giorgis, Polydore Devos, A. de Latour, Le Maout, Prudent, Morandy, Bourguy, etc., auxquels des artistes locaux comme Warot, Pilet, Mlles Comettant et Sorbiatti, Godfroy, Brune, Ferdinand prêtaient leur concours.

Nous n’avions pas de Conservatoire alors, et, pourtant, je relève, parmi les lauréats du Conservatoire de Paris en 1810, les noms d’Eugène Claudel, âgé de 14 ans, second prix de cor ; Carlier, second prix de basson ; Chapelle, sans un mal de lèvres qui l’empêcha de concourir, allait obtenir le premier prix. Tous trois sont des Rennais ; deux Brestois remportent deux premiers prix de chant et de flûte, la même année.

Le théâtre fut pour le jeune créole la première distraction favorite.

Est-ce aux auditions de la troupe d’opéra de Rennes qu’il devait prendre l’horreur de ce genre de spectacles. On jouait La Muette, La Juive, Robert, « toujours une solennité, » dit un chroniqueur, et où triomphait Warot, le père du professeur de chant du Conservatoire. L’opéra comique était représenté par La Dame Blanche, Le Postillon, Le Serment, Le Domino Noir, L’Ambassadrice[30], encore frais et pimpants et jeunes alors. Pour la comédie et le drame, c’était Mlle de Belle-Isle, L’Alchimiste, Le Fils de la Folle, L’Homme au Masque de fer, Le Manoir de Montlourier, Le Mariage de Figaro, Le Naufrage de la Méduse.

Tel était le répertoire des soirées ordinaires mais il y eut aussi quelques soirées de gala, et pour un jeune créole de vingt ans, exilé dans une province lointaine, ce dut être une grande joie d’art d’applaudir, à quelques mois de distance, Mme Dorval et Frédérick Lemaître,

Mme de Dorval, voilà de ces fêtes qu’on ne nous procure plus à Rennes ! y donna quatre représentations les 5, 7, 10 et 14 février 1839 ; elle joua Angelo, Trente Ans ou la Vie d’un Joueur, Les Suites d’une Faute, Clotilde et La Belle-sœur. Toute sa lyre, comme on voit. Son succès fut très grand.

Celui de Frédérick fut plus grand encore et marqué par des manifestations des étudiants en droit.

I| vint en juillet pour jouer Kean, Ruy Blas et Trente Ans ou la Vie d’un Joueur. C’était bien, mais le public de Rennes voulait mieux encore, c’est-à-dire Robert Macaire et L’Auberge des Adrets. Le préfet refusait l’autorisation. « Le développement donné plus tard à ce caractère (celui de Robert Macaire) et la fâcheuse célébrité qu’il a acquise en ont fait un de ces types dont l’exposition publique serait un danger pour l’homme ignorant et une honte pour l’administration qui l’autoriserait. » Telle était l’opinion de la Préfecture, basée surtout, je pense, sur la ressemblance de la tête que Frédérick se faisait dans ce rôle,


À la représentation du 11 juillet, il y eut du tapage ; le public s’obstinait à réclamer les deux pièces. Le soir, une agression eut lieu contre la Préfecture, dont un communiqué officiel rend compte dans l’Auxiliaire Breton, Quelques jeunes gens, « assez bien mis et parlant le langage de ce qu’on appelle communément des gens bien élevés, » s’étaient réunis sur la Motte. Une fanfare de cors de chasse les accompagnait. Au signal des cors, une volée de pierres est lancée contre l’appartement du préfet et de sa famille. Une seconde fanfare se fait entendre, rythmée par une seconde volée de pierres adressée cette fois à l’aile de la rue de Fougères. Puis, la troupe se disperse. La Préfecture ne céda pas, et pour éviter de nouveaux désordres, Frédérick Lemaître dut filer à l’anglaise. Déjà, depuis un an, les étudiants, à la suite de coups de cannes aux agents dans l’intérieur du théâtre, avaient dû, par ordonnance de M. le Maire, abandonner cannes et bâtons à la porte[31].

Du moins, ne leur ordonna-t-on pas de couper leurs cheveux qu’ondulait savamment un célèbre coiffeur, installé « sous les arcades de la comédie, M. Édouard, auteur de l’Huile d’Alcibiade !! »

Deux cafés surtout étaient fréquentés par les clients de M. Édouard : au bas de la rue Saint-Louis, dans le vieux cabaret du Fort de Plaisance, où s’allongeait un ancien jeu de boules célèbre, on allait boire du « cidre en bouteilles ; » au café moderne du Cirque, on dégustait les boissons parisiennes, dans un « local » nouvellement installé « à l’instar, » avec des « lustres à branches d’or et de magnifiques rideaux de soie rouge reflétés par des glaces multipliées.»

Un troisième, le Café de Bretagne, avait surtout pour clients les jeunes gens de la noblesse Voici ce qu’en disait le baron Régis de Trobriand dans son roman, rarissime aujourd’hui, Les Gentilshommes de l’Ouest : « Ô mon joyeux café de Bretagne, ingrat qui pourrait oublier les soirées de fête arrosées de vin vieux et parfumées de tabac ; tu n’étais qu’un trou obscur, le premier de la ville où l’on allumât les lampes, chaque soir ; jamais le soleil n’y jetait un timide rayon qui n’y fût obscurci autant par la fumée que par le sombre reflet de tes tentures rouges, traces vieillies des temps passés, quels stupides gens sont venus te défigurer à plaisir, toi, le dernier cabaret de France peut-être, où la noblesse vînt encore se régaler ! Combien de marquis sortirent au matin par la rue d’Estrées, cherchant à reconnaître à travers les fumées d’Aï, le chemin de leur hôtel et combien de gentilshommes y noyèrent dans le punch, les soucis plébéiens de notre misérable époque. Aujourd’hui que sont-ils devenus ? » Hélas ! l’ancien cabaret lui aussi allait être transformé à l’instar, « doré sur tous les lambris, chargé de glaces sur tous les murs, bariolé de fresques sur tous les plafonds… Pauvre café ! de gentilhomme qu’il était, il est devenu presque banquier ! »

À trois kilomètres de Rennes, sur la route de Saint-Malo, les étudiants allaient encore « manger de la galette » chez Jamet.

Ce Jamet, surnommé Poganne, était célèbre à Rennes pour les bonnes farces qu’il avait faites aux Prussiens, en 1815. L’une de ces farces consistait à mettre du suif, au lieu de beurre, sur les galettes qu’il était forcé de leur vendre. Où le patriotisme va-t-il se nicher ?

Les joies de la Basoche ne se bornaient pas à boire et l’un de ces jeunes gens, Leconte de Lisle peut-être, nous en conte de plus poétiques dans le numéro du 30 décembre 1838 du journal Le Foyer,

Mais vienne le printemps avec ses soleils d’or
Et nous aurons le Mail et le riant Thabor
Et les champs pleins de fleurs et le Jardin des Plantes,
Où se glissent, le soir, tant de femmes charmantes,
Qui viennent voir fleurir un arbuste étranger
Ou sentir les parfums qu’exhale l’oranger.
Puis au bord du canal les joyeuses baignades
Et de la Prévalais les douces promenades.

Paul Loysel, étudiant d’alors, et qui devait mourir sous la robe du Jésuite, a chanté, lui aussi, la beauté calme du Thabor et ses plaisirs permis, dans un poème de ses Paysages Bretons, intitulé À Paul et adressé à son cousin Paul de Geslin, étudiant Rennais aussi, qui lut plus tard le P. de Geslin.

Le Thabor près de nous ouvrait son Élysée
Et nous y promenions aux matins de printemps
Pour voir la tendre feuille humide de rosée
Lentement dérouler ses bourgeons éclatants,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Et nous nous arrêtions auprès du chêne antique,
De la forêt rennaise admirable débris,
Cette forêt semblable aux mœurs de l’Armorique,
Où tombent chaque jour de beaux arbres flétris.

Le Thabor, ou, pour mieux dire, ses environs, n’était pas uniquement le lieu de rêverie des poètes en herbe ; la noblesse rennaise en avait fait le théâtre des duels à sensation.

«  Derrière le Thabor est un chemin peu fréquenté qui borde la promenade dans toute sa longueur et se prolonge dans la plaine. Comme tous les chemins de Bretagne, il est assez mal tenu et tracé irrégulièrement, de sorte que tantôt il se trouve de niveau avec les champs d’alentour, et tantôt, creusé comme un vaste sillon, il s’enfonce entre deux talus couronnés de haies et élevés de chaque côté de huit ou dix pieds,

— Que dites-vous, Messieurs, de ce terrain ? dit le premier Ulric de Puyceney avec une tranquillité parfaite.

— Excellent ! répondit Arthur d’Ortenailles.

Les Gentilshommes de l’Ouest, dont j’extrais les lignes qui précèdent, ont paru en 1841 chez Louis Dessessart, 22, rue des Grands-Augustins, à Paris, et racontent la vie Rennaise de 1832 à 1836.

À propos des étudiants de Rennes et de leurs amusements, je trouve justement dans un livre récent : Le P. Geslin de Kersolon, d’après ses souvenirs, quelques amusants détails sur les « farces académiques » du temps de Leconte de Lisle.

« Il paraît qu’à Rennes, il y avait aussi de joyeux « esbattements » et Paul de Geslin ne refusait pas non plus de prendre part aux farces académiques, quand, bien entendu, elles n’étaient pas de mauvais aloi et ne nuisaient à personne. On s’en allait, par exemple, la nuit, et à l’aide de longues échelles, enlever les enseignes d’une rue tout entière et, le matin, le coiffeur se réveillait boucher et l’épicier, dentiste ; par le même procédé, on échangeait les pots de fleurs d’une fenêtre à l’autre, et, au jour, on venait en tapinois et l’air le plus innocent du monde, jouir de l’agréable surprise des propriétaires. »

Ainsi s’amusaient Messieurs les étudiants, parmi lesquels les plus ardents étaient certes les jeunes rédacteurs du Foyer.

Ce bon petit journal Le Foyer, qui, à toutes ses qualités d’alors, joint aujourd’hui celle d’être introuvable, il se fondait à Rennes au moment même où Leconte de Lisle y arrivait pour passer son baccalauréat (15 novembre 1837.) Il paraissait, sur papier de couleur, tous les dimanches, pendant la saison théâtrale, au prix de 4 francs pour la ville. Son imprimeur était Alphonse Marteville ; le libraire chargé de la vente était Blin, place du Palais, il s’intulait : Le Foyer, journal de littérature, musique, beaux-arts et programme. J’ai parcouru avec plaisir[32] la collection des deux premières années. Elle contient, sous le titre Étincelles, une partie satirique ; beaucoup de vers. La plupart des articles ne sont pas signés ; cependant, peu à peu les jeunes rédacteurs s’habituent à la publicité et y prennent goût ; ils tirent leurs masques les uns après les autres ; parmi les poètes, je relève le nom de Kerambrun, le premier qui brave la publicité avec une pièce Le Poète, 5 décembre 1837. « Aujourd’hui, disent les Étincelles, Le Foyer paraît en vert ; nous pouvons nous flatter d’en faire voir à nos abonnés de toutes les couleurs. »

Le numéro suivant parait encadré de noir, avec des larmes ! Il annonce la mort supposée du journal ; le 17 décembre, il ressuscite en rose et une pièce intitulée : Passion et Résurrection du Foyer, nous conte les épisodes de cette mort.

Dans le numéro du 7 janvier, je remarque une poésie d’H. Lucas, « notre spirituel compatriote » : La Bretagne.

La littérature Bretonne est représentée dans le numéro du 11 janvier par une traduction du Kanomp oll an dero de Brizeux ; le 21 janvier, c’est une romance d’Émile Langlois, « La Rose blanche ». Puis ce sont des vers de Kerambrun encore, d’Ernest Turin, d’Émile Langlois, de Paul Rabuan, C. Bethuys, A. Desbarres, E. Udelez, Louis de Léon, Aristide Letourneux, Eugénie Vaillant, A. Marteville, Les Étincelles critiquent de plus en plus les choses locales avec calembours par à peu près ; c’est souvent spirituel et parfois mordant.

Le numéro du 20 décembre 1838 est particulièrement amusant ; il est tout en vers

depuis la manchette jusqu’à la signature de l’imprimeur :

Avis important : on s’abonne,
Sans jamais souffrir de refus
En payant cinq francs par personne[33] ;
Et par la poste un franc de plus.

Le numéro débute par des « souhaits de bonne année, » ou Rennes est moqué sous le nom de Castel-Gorin ; ou critique son Conseil municipal, ses gouttières, les pavés pointus de la ville.

La seconde pièce est intitulée Rennes. On décrit les « magasins de fraîches nouveautés, » de jouets ; on parle des librairies, où brillent

Les chefs-d’œuvre nouveaux en pompeux exemplaires ;
Souvestre, Turquety, Chateaubriand, Hugo,
Surchargeant les comptoirs de leurs in-octavo

des cours, de la Bibliothèque,

Que Maillet met en ordre et range par étages…

et des promenades. La poésie lyrique est représentée par Prière, d’Émile Langlois.

On annonce, en vers toujours, le bal du Cercle musical, la première soirée du Concert Musard, la représentation du cirque. Le compte rendu du théâtre est aussi en vers ; et le volume nouveau de Turquely est annoncé en vers. La signature de l’imprimeur elle-même est rédigée dans la langue des dieux.

Notre petit journal s’imprime en cette ville
Chez notre typographe Alphonse Marteville.

Le numéro du 10 mars 1830, dernier de la deuxième année, est aussi en vers :

Notre journal qui fit rire toute la Ville
Pour la dernière fois s’imprime. A. Marteville.

Hâtons-nous de dire que Le Foyer devait renaître de ses cendres et reparaître à des intervalles divers.

J’en ai des numéros de l’année 1847, qui s’intitule huitième année ; mais Leconte de Lisle n’y collaborait plus.

Quelle fut sa part de collaboration au Foyer, je ne saurais le dire ; les rédacteurs étaient ses amis ; il y collabora, voilà tout ce que je sais, mais sans doute pour des plaisanteries qu’il ne crut pas devoir signer de son nom et que pendant longtemps il n’aima pas à rappeler.


La Faculté multiplia les avertissements au cours de cette année 1838-1839.

Leconte de Lisle avait pris sa seconde inscription en janvier 1839 ; pendant ce second trimestre, les admonestations ne lui manquèrent pas. Les professeurs MM. Richelot (Code Civil) et Saiget (Droit Romain) constataient de nombreuses absences et les signalaient sans pitié. Le 16 février 1839, Charles recevait la lettre que voici :

Monsieur,

La Faculté, dans sa séance d’hier, a décidé que vous seriez mandé devant elle pour justifier de vive voix ou par écrit des absences que vous avez faites aux cours que vous deviez suivre. Vous aurez, en conséquence, à comparaître devant elle, le 28 février courant, à midi et demi, salle des examens, ou à envoyer avant cette époque vos motifs par écrit à M. le Doyen[34].

J’ai l’honneur, Monsieur, de vous saluer.

Le secrétaire de la Faculté de Droit,
Th. Pontallié.

Le jeune étudiant dut sourire à la forme peu littéraire de cette sommation. À force d’en recevoir de semblables, il finit sans doute par s’y habituer, je n’ose dire par s’y plaire, en dépit de la répétition. Il faut croire d’ailleurs qu’il ne vit en cette première lettre qu’une aimable plaisanterie du Doyen ; il ne se rendit pas à son invitation ; le châtiment ne se fit pas attendre : le 2 mars, il était averti qu’il perdait par défaut son inscription de novembre 1838 et qu’il était mandé de nouveau pour « le jeudi 21 mars courant, à midi et demi, salle des examens. » Le 22 mars, la Faculté avisait le Recteur que, par délibération en date de la veille, Charles Leconte de Lisle avait perdu une inscription « pour son défaut d’assiduité aux cours et qu’avis en serait donné à ses parents. » Le 24 mars, M. Liger, son répondant en recevait la nouvelle.

Leconte de Lisle prit l’inscription d’avril ; en juillet, il négligea de se mettre en règle avec la caisse de la faculté ; le 20 juillet, le Recteur et M. Liger étaient prévenus de cet oubli[35]. Le 21 juillet, Leconte de Lisle et ses camarades délinquants étaient invités à comparaître devant la Faculté, le 14 août. Le 17 août, notification était faite au Recteur et aux familles de la radiation sur les registres de l’inscription d’avril. Les étudiants n’avaient pas comparu !

Leconte de Lisle, furieux de se voir enlever deux inscriptions sur trois qu’il avait prises, bouda l’étude du Droit jusque vers la fin de l’année (1839). Dans les premiers jours de décembre, il se décida à prendre une nouvelle inscription ; il dut en faire la demande officielle. Son père, informé de tout ce qui s’était passé pendant l’année scolaire, avait donné ordre de lui couper les vivres ; Charles s’y était résigné ou du moins semblait faire contre fortune bon cœur. Puisque l’autorisation du Recteur ou du Ministre pouvait se faire attendre jusqu’au 15 janvier (1840), « son oncle a eu raison de suivre les recommandations de son père. Il doit se trouver encore fort heureux d’avoir une chambre et une pension que certainement il ne mérite pas. »

« J’eusse désiré, ajoute-t-il dans cette lettre à son oncle en date du 10 décembre 1839, que mes lettres à Bourbon fussent accompagnées des preuves de ma bonne volonté à recommencer mon droit, mais il n’en sera pas ainsi malheureusement. » Il veut dire que l’autorisation ministérielle ou rectorale ne suivrait pas, aussi vite qu’on l’espérait, le mouvement de sa bonne volonté.

Et, en attendant que son retour aux études de droit lui vaille de la part de ses parents la levée des mesures de rigueur, il prie son oncle de lui remettre « ce que son père veut bien encore lui accorder, » n’ayant pas « l’intention de mourir de faim. » Et il signe : Votre neveu affectionné. On peut penser que c’était une simple formule de politesse, car les rapports commençaient à être très tendus entre M. Louis Leconte et son neveu Charles.

Ses protestations, d’ailleurs, n’avaient point ému le farouche Maire. Il avait eu tort pourtant de ne pas y croire. Aussitôt l’autorisation accordée, notre étudiant avait pris, le 14 janvier 1840, une inscription « pour faire suite à cette prise en janvier 1839, celles de novembre 1838 et d’avril 1839 » ayant été radiées. Mme Liger se faisait, auprès de Mme Louis Leconte, la messagère de la bonne nouvelle : elle garantissait les excellentes dispositions de Charles et implorait un adoucissement aux sévérités de son oncle. Elle écrit à sa cousine :

« Charles désire une redingote, il l’a même commandée. Peut-on la laisser faire ? Il en a grand besoin, et il serait à craindre que, si on lui refuse tout, il pourrait se dégoûter de son droit qu’il suit dans le moment très exactement ».

Il y avait même, peut-on penser sans trop de malice quelque exagération, dans ce zèle d’étude et de claustration, car Mme Liger est obligée de constater qu’elle ne voit jamais son jeune parent.

M. Louis Leconte avait notifié aux cousins de Bourbon la reprise des études de leur fils. C’était si imprévu, que M. Leconte de Lisle avait de la peine à croire ce retour sincère ; aussi écrivait-il à Charles, an commencement de 1840, pour le prévenir que, s’il ne passait pas « son premier examen en juillet 1840, son second en juillet 1841 et sa thèse en juillet 1842 », il deviendrait « ce qu’il voudrait ! » À lui « d’orienter son budget » comme il pourra ; la somme de 1,200 francs ne sera pas dépassée : « Cinq ou six cents francs pour logement et nourriture, deux cents pour vêtement, le reste pour les cours et livres, etc… »

Donc cent francs par mois, s’il se conduit bien, écrit M. Leconte de l’Isle à son cousin ; sinon qu’on le réduise de suite à quarante francs par mois, pendant trois mois, au bout desquels il aura trouvé un moyen de se suffire à lui-même…. « Son cœur se serre » en écrivant cela, mais il doit à sa nombreuse famille « cette décision sévère, » et il la doit « même à son fils, » qu’il soutiendrait « dans son inqualifiable conduite, s’il se montrait faible. » Il veut bien « oublier, » mais il ne veut pas « être dupe ! » Et l’excellent père ajoute :

« Puisque Charles s’est remis au travail, qu’il nous écrive ; sa pauvre mère souffre beaucoup de son silence. La honte de nous avouer sa paresse l’a retenu sans doute ; dis-lui, je t’en prie, que nous oublions, s’il se conduit bien, que conséquemment, il peut nous écrire sans nous parler de ses fautes. »

Il ne semble pas que Charles Leconte de Lisle ait obéi au désir de son père ; pendant cette année 1840, il n’écrivit pas à Bourbon. Les registres de la Faculté de Droit nous apprennent qu’il prit une inscription, qui fut notée comme sa troisième, le 14 avril ; puis une autre, la quatrième, le 14 juillet[36] la cinquième, le 14 novembre ; à la fin de l’année 1840, son premier examen n’avait pas été subi. Il fut néanmoins autorisé par le Doyen à prendre sa sixième inscription, le 15 janvier 1841, et invité à se présenter à la session d’examens de ce mois.

Le 29 janvier 1841, Charles Leconte de Lisle comparaissait devant ses examinateurs. Ses trois juges étaient MM. Morel, Lepoitvin et Gougeon. « Le résultat du scrutin, disent les registres, a été pour l’admission, mais avec deux boules rouges et une noire. »

Ce n’était pas brillant, mais c’était suffisant ; Charles Leconte de Lisle était donc « bachelier en droit ». On dut fêter cet heureux événement, avec les camarades, dans la boutique de l’horloger Alix où se réunissait le Cénacle, car Leconte de Lisle, moins misanthrope qu’à son arrivée à Rennes, y avait noué quelques relations de camaraderie littéraire.

Un album qui m’a été communiqué par M. Orain et qui fut celui d’Édouard Alix, contient des dessins et des vers de Leconte de Lisle et de ses amis d’alors.

Des dessins de Guiheneuc et de Victor Lemonnier. Des vers, Laissez chanter l’Oiseau du même Lemonnier, dessinateur et poète ; Mes Vœux, deux quatrains de Villeblanche ; deux autres quatrains de Gaston (?) ; La Fleur de N. Mille, un de ceux-là dont Leconte de Lisle avait gardé le meilleur souvenir : quatorze vers de E. du Pontavice ; un dialogue en vers assez spirituel de Émile Langlois, et deux pièces de Leconte de Lisle.

On nous permettra de ne pas les transcrire.


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À une date que je ne saurais préciser, peu de

temps après son élection à l’Académie, Leconte de Lisle me pria d’intervenir près d’un éditeur et d’un écrivain rennais pour leur faire défense de sa part de publier un recueil projeté par eux et qui contenait ses vers de jeunesse.

Leconte de Lisle me reparla quelquefois de cet incident, mais ses idées sur ce point semblaient s’être modifiées. Ces exhumations possibles avaient fini par le faire sourire. Un jour même, cet impeccable alla jusqu’à me dire, comparant ses débuts si lents aux habiletés rapides de tant de jeunes maîtres de dix-neuf ans, dont les vers sont d’une irréprochable facture : « Plus j’y pense, mon ami, plus je crois, qu’il faut avoir fait de mauvais vers. »

Moins mauvais que les vers de Leconte de Lisle récemment publiés dans la Revue Bleue et qui furent écrits à Bourbon, ces petits poèmes ne sont pas de ceux qu’il est intéressant de sauver de ce que les pédants appellent « le juste oubli. »

Ils sont un peu moins amoureux et un peu moins tristes que les autres Romances des futurs inconnus, écrites sur l’album d’Alix, et

dont voici quelques extraits :

L’œil levé, je l’écoute
Moi qui ne chante plus
Et qui seul sur la route
Compte mes jours perdus.

C’est Victor Lemonnier qui se lamente ainsi. Villebranche lui répond amoureusement :

Je voudrais au loin dans la plaine,
Par delà les monts et les mers,
Seul respirer ta douce haleine,
Seul être seul ton univers

Et N. Mille à son tour soupire et geint :

Si ton amour ne luit sur ma vie isolée,
Ô vierge, en quelques jours, je m’étendrai, pareil
À cette fleur étiolée
Qui mourut faute de soleil.

J’ai détaché quatre vers et la signature d’une pièce de Leconte de Lisle intitulée : Romance et je les ai reproduits en tête de cette étude, simplement à titre d’autographe. L’écriture de l’étudiant à cette époque aura sans doute pour les curieux plus de prix que la poésie.

D’ailleurs, nous allons trouver d’autres vers du Maître, et non plus inédits ceux-là, mais sauvés de l’oubli, juste ou injuste, par l’impression. Ce fut, en effet, pendant cette même année 1840 que Leconte de Lisle fonda à Rennes la revue littéraire La Variété.

Le 9 Mars 1840, on lisait dans l’Auxiliaire Breton :


une feuille littéraire

« Dans une ville studieuse la littérature doit rencontrer des adeptes et le résultat de ses travaux des encouragements et des lecteurs. Jusqu’à ce jour, Rennes, placée dans des conditions si favorables sous ce rapport, n’a néanmoins laissé paraître qu’une tiédeur déplorable. Foyer resplendissant de lumières et d’incontestables talents, elle a sans cesse semblé les méconnaître et abandonné à d’autres le soin de les apprécier. D’où vient ce mal ? D’un individualisme mal entendu, d’une sorte d’éloignement tel pour l’esprit d’association que personne n’ose se produire, que les essais les plus heureux, les inspirations les plus fécondes restent enfouis en germe dans le secret du cabinet et que, chacun restant isolé, personne ne s’échauffe à cette noble flamme de l’émulation, source de si grandes choses dans une foule d’autres villes.

« Aussi voyez ce qui advient de cet isolement funeste ; aussitôt qu’un jeune talent se sent assez de vigueur pour aspirer à quelques succès, à un peu de renommée, vite il tourne les yeux vers Paris, vite il y transporte son bagage littéraire, quelque minime qu’il soit et, après quelques années écoulées, nous nous étonnons, lorsqu’un beau jour, les feuilles de la capitale viennent nous apprendre que nous avons négligé une perle qu’elle a soigneusement recueillie en son sein et nous apporte toute faite une réputation d’artiste ou d’écrivain qui fût morte pour nous sous notre indifférentisme glacial ; après cela plaignez-vous de la centralisation parisienne, si vous l’osez.

« C’est sans doute sous l’impression pénible des funestes effets de cette froideur mortelle pour les jeunes gens qu’une feuille littéraire nouvelle vient de jeter son prospectus au vent de la publicité et se propose d’ouvrir ses colonnes à la jeunesse laborieuse et amie des arts. « Exciter les sympathies de la jeunesse, se faire l’interprète de toutes les inspirations qui méritent d’être révélées, voilà le but de La Variété, qu’elle essaiera de réaliser. » [37]

« Bon accueil donc à la nouvelle feuille littéraire et puisse-t-elle, en ouvrant la voie à quelque talent ignoré, dissiper l’apathie qui étouffe chez nous tout sentiment artistique. »

L’article était long mais bienveillant pour la nouvelle Revue, mal écrit mais animé d’un souffle généreux. Je l’attribuerais volontiers, pour toutes ces raisons, au poète Yves Tennaëc, vulgò M. Chèvremont, qui collaborait à l’Auxiliaire.

Le premier numéro de La Variété parut le 1er avril 1840. Un professeur de la Faculté des Lettres, M. Alexandre Nicolas, accepta d’écrire l’Introduction et de présenter les jeunes rédacteurs au public. Il ne manquait pas en même temps de tracer sa voie, à « cette milice adolescente, à ces enfants de la croisade. »

Cette voie est uniquement celle du christianisme. Le monde grec ne fut qu’injustice, déraison, égoïsme, cruauté, dit M. A. Nicolas. « Le monde romain fut un peu meilleur, mais il fut matérialiste comme lui. » Le Christ est venu délivrer les hommes et rappeler l’humanité « à sa dignité primitive ». Il faut donc « saluer avec attendrissement et respect cette loi du progrès que le christianisme a dévoilée au monde ; » il faut faire de la doctrine chrétienne la base de la politique, des sciences, de la législation et des beaux-arts. La nouvelle Revue doit être un foyer « de toutes les nobles émotions que les arts, sortis du christianisme, peuvent communiquer à tous ces frères de cœur, d’âge et de pensée. » Le spiritualisme a des luttes à soutenir ; des mains coupables veulent éteindre le feu sacré, les « adorateurs de la pierre et du bois » relèvent la tête ; le Paganisme n’est pas mort.

Et M. A. Nicolas conclut : « Ses adversaires se doivent réunir, se nommer et combattre. Ah ! que cette flamme divine qui a brillé un instant aux mains de Platon, pour se rallumer avec tant de force dans celle des Apôtres, ne soit pas abandonnée par la jeunesse dans cette terre chrétienne et catholique, où s’est levé l’astre de Châteaubriand. »

« Catholique et Breton toujours, » chantait déjà le protagoniste de La Variété et ses jeunes amis allaient faire leur partie dans ce cantique, bien décidés à partir en guerre pour défendre l’idée chrétienne[38]. Les trois chefs de cette croisade étaient Mille, Bénézit et Leconte de Lisle.

Ce ne fut pas en vain, d’ailleurs, qu’ils avaient prononcé le grand nom de Châteaubriand, et l’illustre vicomte, invoqué par eux, leur adressait quelques paroles d’encouragement, un peu désenchantées. Mais la jeunesse a des chaleurs d’illusion et d’enthousiasme où se fondent toutes les glaces de l’expérience et de l’âge. Châteaubriand écrivait :

« Si je n’avais pas entièrement renoncé aux lettres et à la politique, je vous demanderais, tout vieux que je suis, à combattre dans vos rangs. Grâce aux armes modernes, l’âge n’est plus une excuse pour refuser de descendre en champ clos ; mais, pour écrire avec succès, il faut avoir de la foi, et je n’en ai plus aucune dans la société. Tous mes vœux seront pour votre Revue littéraire. Il y a aujourd’hui en Bretagne trois ou quatre talents dont les preuves sont faites et qui seront sans doute très disposés à vous prêter secours dans vos belles études. »

Je ne sais si cette façon de passer la main tout en bénissant fut goûtée par nos enthousiastes : du moins déclarent-ils que la lettre était « honorable » pour eux, et, comme ils avaient la foi, Leconte de Lisle et ses deux amis redoublèrent de zèle chrétien et d’ardeur littéraire, en faisant appel « aux talents inconnus ». Ils déclarèrent même que les bénéfices — ô naïfs ! — de la Revue seraient consacrés à des œuvres de bienfaisance. À La Variété, «  les paroles seront aumônieuses, les pensées seront la propriété de l’indigent » et tous ainsi, « riches et pauvres, poètes et puissants, » collaboreront à l’accomplissement d’une bonne pensée. Les marches de l’autel, on le voit, furent ainsi les premiers degrés que franchit le jeune poète pour arriver au fouriérisme, au bouddhisme, au panthéisme et au naturalisme. La charité et la fraternité chrétiennes furent son premier idéal : il a aimé le catholicisme autant qu’il devait le haïr plus tard, et cela servirait à justifier ses amis et ses exécuteurs testamentaires d’avoir voulu l’ombre de la croix pour sa tombe et pour son œuvre, puisqu’ils lui firent des obsèques religieuses et qu’ils ont publié son poème La Passion. Ne faut-il pas ajouter aussi que ses haines s’étaient bien atténuées à la fin et que, dans ses derniers vers, Jean Dornis a voulu voir « un acte de foi. » On peut dire sans exagération que La Variété fut, de toute manière, un véritable acte de foi religieuse.

N. Mille était un humoriste, Charles Bénézit était un musicien. Les Mémoires d’une Puce de qualité (Une puce de Napoléon Ier !) et l’Orphelin, roman musical, de ces deux rédacteurs, se continuèrent de livraison en livraison. La collaboration de Leconte de Lisle[39] était de moins longue haleine, mais ne fut pas moins importante ; elle comprend cinq poèmes, trois études littéraires et deux nouvelles.

Les cinq poèmes sont Issa ben Mariam, Lelia dans la Solitude, La Gloire et le Siècle, À M. F. de Lamennais, Rehdi et Stephany ; il faut y joindre une sixième pièce en petits vers, À Mlle A. L. de L., insérée dans une des nouvelles.

Les trois Esquisses littéraires, tel est le titre même qui leur est donné, témoignent des études que Leconte de Lisle avait entreprises sous l’impulsion heureuse de Charles Labitte, dont les cours à la Faculté des Lettres obtenaient un très vif succès. Ces articles sur Hoffmann et la Satire fantastique, Sheridan et l’Art comique en Angleterre, André Chénier et la Poésie lyrique à la fin du XVIIIe siècle étaient « l’essai consciencieux d’une trilogie raisonnée ; » il s’agissait « de faire entrevoir la réaction littéraire fondamentale qui se rattache » à ces trois noms en Allemagne, en Angleterre et en France.

La valeur critique de ces esquisses n’est pas grande, non plus que la valeur esthétique de ces poèmes ; ce n’est pas sous ce rapport que nous devons les interroger, mais seulement comme des témoins d’un état d’esprit et d’un état d’âme que nous aimerions à fixer nettement. Quelque contradiction qu’il y ait entre les croyances du poète à vingt ans et ses négations d’homme mûr, quelque variation que ses théories littéraires aient dû subir avec le temps, on ne doit rien écarter de ce qui peut faire mieux connaître une telle pensée, et les années d’étude et de formation ne sont pas les moins intéressantes à étudier.

Quand j’ai parlé du catholicisme de Leconte de Lisle, je n’aurais pas eu le droit d’être aussi affirmatif, si je n’avais pu que lui prêter les croyances que voulait défendre sa Revue ; mais j’en trouve à toutes les pages l’expression personnelle, sans qu’il soit possible d’en nier la sincérité. Ce qui frappe dans tous ses poèmes de cette époque, ce sont ses convictions religieuses, très ardentes. Pour Leconte de Lisle, alors, le progrès de l’humanité est lié au christianisme ; c’est des yeux de Jésus qu’a jailli « l’aurore du monde ; » c’est « son sang sacré qui a fécondé l’avenir ; » c’est lui qui a doté

« la frêle humanité »

Des rayons de l’amour et de la liberté
Et de l’immortelle espérance.

Les mots « Dieu, ange, prière, foi, espoir divin, impiété, soleil de Dieu, espérance, azur divin, âme immortelle, but sacré, œuvre divine, temps religieux, » tombent tout naturellement de sa plume. Quand il s’adresse à Lamennais, il l’appelle « prophète ; » c’est

… Son geste sauveur qui désigne dans l’ombre
L’étoile de la Liberté ;

C’est lui qui fait luire

Un radieux soleil de jeunesse et de fête
Sur notre vieille humanité.

Leconte de Lisle était à cette époque un catholique libéral. Et qu’on ne dise pas que ce sont là de simples formules poétiques, de purs développements lyriques. C’est d’un accent bien personnel qu’il adjure Lélia de se rappeler les jours de sa jeunesse, où « son hymne d’innocence cherchait Dieu dans le ciel ; » qu’il lui demande de maudire l’orgueil qui fit d’elle « un ange déshérité, » de prier et de pleurer et de se laisser emporter par « l’espoir divin » pour remonter au ciel. En vain dira-t-on qu’il ne partageait pas les idées de M. Nicolas dans l’Introduction de La Variété ou de ses collaborateurs dans leur programme. La prose de Leconte de Lisle est plus nette encore que ses vers et trahit la ferveur de son christianisme.

Nous en trouvons un témoignage dans l’étude sur André Chénier ; il ne lui ménage pas les éloges certes, mais il ne peut s’empêcher de noter que « la sublime et douloureuse tristesse de la Grèce chrétienne échappait à ses regards. Aveuglement coupable ou incompréhensible du poète, » il s’est laissé éblouir par l’éclat du passé. « Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore de l’intelligence humaine, ne lui avaient jamais été révélés. Nous ne pensons même pas qu’il les eût compris ; André Chénier était païen de souvenirs, de pensées et d’inspirations. Il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique, mais un autre esprit puissant et harmonieux lui a succédé pour la gloire de notre France. Ce doux et religieux génie nous a révélé un Chénier spiritualiste, disciple du Christ, ce sublime libérateur de la pensée, un Chénier grand par le sentiment comme par la forme, M. de Lamartine. »

Plus tard, dans des notes sur les poètes contemporains et que Mme Dornis a publiées, Leconte de Lisle a écrit :

« Lamartine : Imagination abondante ; intelligence douée de mille désirs ambitieux et nobles plutôt que d’aptitudes réelles ; nature d’élite ; artiste incomplet ; grand poète de hasard. À laissé derrière lui, comme une expiation, une multitude d’esprits avortés, cervelles liquéfiées et cœurs de pierre, misérable famille d’un père illustre. »

Si le rédacteur de cette note, si l’auteur de Qaïn, des Siècles maudits et d’Hypathie, le fervent de la Grêce païenne, l’ennemi du Christianisme, n’apparaît pas encore dans l’écrivain de La Variété, peut-être parviendrons-nous à découvrir, dans les théories littéraires de Leconte de Lisle à cette époque, le germe de l’originalité artistique du chef de l’École Parnassienne.

Dans son étude sur Hoffmann, il s’attache à prouver que ce « génie bizarre et enthousiaste » fut cependant « éminemment et incontestablement moral. » Il le défend, comme d’une injure, de l’accusation d’avoir « mené une vie errante et sauvage, » et constate avec empressement qu’il occupait « une position élevée et honorée, » qu’il était accueilli « dans la haute société et y exerçait une influence proportionnée à la profondeur de son talent. ». Ce qui surprendra moins, c’est qu’en louant les œuvres « de ce créateur d’une nouvelle forme de satire, » il condamne « les fantaisies incroyables et les caprices fous » de ses imitateurs. En terminant, il demande à M. Henri Heine de prendre la direction du mouvement allemand, « pour ramener l’esprit enthousiaste de mélancolie outrée aux beautés plus réelles d’une pensé sévère. » Et comme il ajoute que « les jeunes écrivains font tous leurs efforts maintenant pour se laisser guider par le cachet qui leur est propre et se confient avec plus de foi à leurs tendances particulières, » on pourrait, peut-être déjà pressentir sous cette formule, — si peu nette soit-elle, — la première expression d’une personnalité qui se cherche et le rêve d’une réaction contre les devanciers.

Ce mépris pour la bohême de lettres se marque de nouveau dans les opinions de Leconte de Lisle sur Sheridan ; son mépris aussi pour l’improvisation littéraire s’y affirme. Le brillant auteur comique aurait pu être un « réformateur » ; il ne l’a pas voulu, dit-il. « Cet écrivain indolent prodiguait avec trop de facilité les éclairs de son esprit pour qu’il se souvînt de son génie. Les bizarreries artistiques de sa vie privée rejaillissaient sur ses œuvres ; il composait par saccades. » L’esprit aussi, qui « s’allie rarement au génie, » est un obstacle que Sheridan ne sut pas franchir et qui l’empêcha de fournir toute sa course. Il ne faudrait pas croire cependant que Leconte de Lisle réclamât de l’écrivain une correction exagérée ; il donne en passant, à propos de Cumberland, un coup de plume à Casimir Delavigne, « le premier de nos poètes corrects, si toutefois il n’est pas le seul à l’être, » et qui sembla avoir encore un double tort aux yeux du jeune critique, celui d’être spirituel, — on venait de jouer Don Juan d’Autriche, et d’être académicien. Pour conclure, Leconte de Lisle se demande qui réveillera la littérature anglaise endormie. Le sommeil lui semble profond, tandis qu’en France, il salue « le génie régénérateur de Victor Hugo. »

Le nom de Victor Hugo, prononcé avec sympathie, nous amène à rechercher quelles étaient les idées de Leconte de Lisle sur la poésie. Il les a formulées dans son étude sur Chénier. La poésie, « inspiration créatrice et spontanée, sentiment inné du grand et du vrai, » était morte « dans les dernières années du XVIIe siècle. À l’énergie avait succédé la timidité académique ; à la spontanéité, la réflexion ; à Corneille, Racine ! » La poésie n’est pas ce qu’en ont écrit Malherbe et Boileau. « Ces hommes » sont oubliés ! Corneille n’a pas eu d’héritier ; Phèdre et Alhalie « ne révèlent rien qu’une prodigieuse puissance de forme, rien de plus. » Quant à Voltaire, « il a passé inaperçu ou justement méprisé par ceux qui conservaient religieusement les saintes traditions de la véritable poésie. » Le XVIIIe siècle n’est intéressant qu’à son agonie et seulement pour sa double réaction politique et littéraire. Corneille et André Chénier « se touchent comme intelligences primitives, spontanées, originales. » Chénier aussi est un fils de Ronsard, « le seul poète du XVIe siècle et qui a conquis la gloire de n’avoir pas été compris par Boileau. » André Chénier est « le Messie » et, s’il avait eu le sentiment chrétien, il ne lui eut rien manqué pour atteindre la perfection du génie qui s’est réalisée dans Lamartine ; aussi, malgré la grandeur de ses qualités poétiques, n’a-t-il pu faire revivre que « la forme éteinte, l’expression oubliée… La facture de son vers, la coupe de sa phrase, pittoresque et énergique, ont fait de ses poèmes une œuvre nouvelle et savante, d’une mélodie entièrement ignorée, d’un éclat inattendu…» Lebrun-Pindare, Lefranc de Pompignan, Lamotte, Marmontel et Dorat avaient « jeté la honte et la médiocrité sur l’inspiration lyrique ; ces incapables et ces insensés » avaient profané la poésie. Chénier parut ! Le présent fut relié au passé et se nouait à l’avenir. De son amour, de son enthousiasme et de son énergie, Chénier a « créé Lamartine, Hugo et Barbier[40], le sentiment de la méditation, ou de l’harmonie, l’ode, l’iambe… Notre littérature actuelle n’a d’autre sève primitive que lui ; sans lui nous ne posséderions pas aujourd’hui ce qui fait l’envie du monde contemporain. »

J’ai tenu à conserver à ces opinions de la vingtième année leur expression même, si imparfaite et si naïve soit-elle parfois ; dans ces bouillonnements, ce sont des germes qui fermentent. Leconte de Lisle, dès cette époque, était plein d’idées, selon le mot de Beaumarchais. À vrai dire, il n’avait pas encore choisi parmi elles ni fait la part de ce qu’il en devait conserver, mais, à vingt ans, ce qui importe c’est d’amasser un nombreux bagage, ne fut-ce que pour suffire à tout ce qu’il faut en jeter par dessus bord, pendant la traversée.

À la fin de son article sur André Chénier, Leconte de Lisle écrivait ceci :

« Nous entreprendrons maintenant d’examiner successivement le théâtre français depuis son origine jusqu’à Corneille et Molière, et le Théâtre italien, depuis le XVIe siècle… Délicatesse, finesse et souvent excès d’une imagination enthousiaste et exaltée ; peu de profondeur sans doute mais beaucoup d’esprit ; plus de propension à prendre en traits saillants le bizarre et le ridicule, que de mûres réflexions, que de caractères fortement dessinés, que de graves tableaux de mœurs ; telles seront les principales manières de voir qui donneront lieu à une nouvelle série d’esquisses littéraires. »

Cette promesse, faite dans le sixième numéro de La Variété, qui en vécut douze, n’a pas été tenue par Leconte de Lisle. Nous ne trouvons plus à glaner aux pages de la revue que les deux nouvelles : Un Premier Amour et Une Peau de Tigre, épisodes de sa vie à Bourbon et de son passage au Cap, qui témoignent, la première, d’une sensibilité très vive, l’autre, d’une tentative, pas très heureuse d’ailleurs, dans la manière humouristique et cavalière de certains conteurs à la mode d’alors. Elles sont sans intérêt au point de vue du séjour de Leconte de Lisle à Rennes.


Le 11 mars 1841, en ce mois qui vit mourir La Variété, l’étudiant inassidu fut mandé de nouveau devant la Faculté. On prononçait contre lui la perte conditionnelle d’une inscription et il était marqué « sur la liste des étudiants qui seraient interrogés plus sévèrement à leur examen. » Le 22 juillet, il était encore appelé devant les professeurs et ne comparaissait pas : la perte par défaut était donc prononcée et devenait définitive, le délinquant ayant négligé de se pourvoir. Je note encore sur son Bulletin individuel qu’il fut « mandé de nouveau, » le 23 juillet 1842, frappé de « perte conditionnelle » et inscrit « sur la liste de sévérité. » Dans l’intervalle, il avait pris quatre inscriptions, les 15 avril, 15 juillet, 15 novembre 1841 et le 13 avril 1842. Celle-ci fut la dernière et la Faculté comprit qu’elle n’avait plus à mander devant elle celui qui n’y voulait pas revenir. On se borna à prévenir la famille qu’il n’avait pas pris l’inscription de juillet, comme on l’avait avertie qu’il avait omis de prendre celle de janvier.

Sa vie, à cette époque, semble de plus en plus affranchie des obligations imposées par son père. Néanmoins, il ne rompt pas avec sa famille ; il semble, au contraire, très préoccupé de la rassurer sur ses bonnes intentions de travail et la parfaite correction de sa conduite. Le 7 fevrier 1841, il écrit à M. Louis Leconte :

« Votre lettre, mon cher oncle, m’a fait beaucoup de peine. La promesse que j’avais faite à ma tante de ne plus me défaire de mes vêtements n’a pas été oubliée. Si vous avez été informé que je persistais à vendre mes habits[41], on vous a fait un infâme mensonge. Quant à mes mauvaises connaissances, mon cher oncle, l’influence qu’elles exercent sur ma conduite se réduit a me faire rester dans ma chambre toute la journée, si ce n’est pour aller aux cours. Nous nous rassemblons, le soir, pour causer, et à cela se réduit mon crime. Depuis quelque temps, je suis on ne petit plus assidu à la Faculté. Si je suis appelé devant elle pour quelques absences, je viens d’écrire au doyen pour lui expliquer mes motifs et j’espère qu’il y aura égard. J’ai maintenant la ferme volonté de terminer le plus tôt possible mes études de droit, mais, si je recevais d’aussi affreuses lettres que par le passé, je ne sais trop ce que je ferais. Je suis bien avec papa maintenant et j’ai une grâce à vous demander, c’est de ne pas lui écrire contre moi. Fiez-vous encore à ma promesse de travail, je la tiendrai. J’aurai une éternelle reconnaissance, mon cher oncle, des peines que je vous cause.

« Votre neveu dévoué,
C. Leconte de Lisle. »


Mais M. Louis Leconte ne se fiait pas aux promesses que les lettres de la Faculté ne confirmaient pas, tant s’en faut ! M. Leconte de L’lsle annonçait bien un envoi d’argent à son fils, mais de Dinan pas de nouvelles. Charles insiste par une lettre d’avril 1841. Il s’étonne qu’on ne comprenne pas « le cruel embarras » dans lequel il doit se trouver, « toujours sans le moindre argent. » Il n’est certes pas exigeant, d’ailleurs ; il sera satisfait si son oncle veut bien lui « faire parvenir cinq francs » et il ajoute, pris de remords sur la modicité de sa demande, « cinq francs au moins. »

M. Louis Leconte est insensible. La pénurie augmente au logis de l’étudiant. Les appels se multiplient de Rennes mais à Dinan, toujours même silence. Au mois de septembre, c’est une lettre désespérée. Il « manque absolument de tout ; » il ne sait plus « même comment se faire la barbe ; » il a été obligé de recourir « à la bonne volonté » d’un ami « pour se procurer un peu de sirop, » attendu qu’il avait la fièvre et que la soif le dévorait. » On devrait bien comprendre pourtant la situation d’un jeune homme qui, depuis longtemps, n’avait pas eu « un centime à sa disposition. » Il sait bien que ce sont là des « demandes quelque peu honteuses, » mais la nécessité l’y contraint. Son oncle venait de passer à Rennes, mais il n’avait pas osé lui présenter sa requête de vive voix.

Les parents de Bourbon, cependant, avaient repris un peu d’espérance. On croit au prochain succès de la licence enfin conquise, et déjà on prie M. Louis Leconte de mettre en avant ses amis pour obtenir une place de substitut ou procureur du roi, ou de juge auditeur à Bourbon. Si Charles pouvait être nommé au tribunal de Saint-Denis, ce serait le rêve accompli ; car on voudrait bien le voir rentrer dans sa famille ; « malgré ses forfaits, sa pauvre mère n’a pas d’autre pensée ; ainsi est fait le cœur des parents. » Pour arriver à ses fins, M. Leconte de l’Isle écrit à un ancien camarade, M. Gesbert, avocat général à la Cour Royale de Rouen, et le prie de prendre en main les intérêts de son fils.

« Simple élève de son père, écrit M. Leconte de l’Isle, il a dépassé son professeur ; il s’est adonné à l’étude et est regardé comme capable parmi les élèves. » Et il conclut, avec un retour sur lui-même : « Adieu, mon ami ; plus heureux que moi, tu ne vis jamais l’étranger dans ses fêtes, comme dit Châteaubriand. Moi, depuis de longues années, je souffre de mon exil. La nostalgie est le mal le plus pénible pour l’homme qui pense.

Et dulces semper reminiscitur Argos ! »

Puis sachant que les éloges paternels paraîtront entachés de partialité et ne prouvent pas grand chose, il donne pour caution du jeune étudiant la bonne opinion qu’en a M. Louis Leconte, près de qui Gesbert peut se renseigner, mais, craignant quelque mauvais renseignement de l’oncle, il lui écrit aussi pour le prier d’oublier les torts de Charles. « La jeunesse a besoin d’indulgence, et, à notre âge, il sera probablement plus raisonnable ! » dit-il.

Hélas ! la raison ne venait pas, du moins celle qu’espéraient les parents de Charles. Un moment, pour expliquer l’abandon de ses études de droit, Leconte de Lisle parla de se faire inscrire étudiant en médecine. Cette fantaisie dura peu : en réalité, il avait renoncé à la magistrature et à toute autre carrière « bourgeoise. » Sa décision était prise d’être un homme de lettres et rien que cela.

Pendant toute l’année 1842, Leconte de Lisle vécut sans relations presque avec sa famille, ne recevant plus d’elle que des subsides irréguliers, étudiant l’histoire et les langues, faisant quelques courses en Bretagne, tout entier à ses idées d’avenir. Ses parents le rappelaient en vain près d’eux ; il faisait la sourde oreille. De cette année datent ses premières révoltes ouvertes contre la « société, » qu’exaspéraient encore les remontrances de son père, les duretés de son oncle, et l’imbécillité de quelques « bourgeois » de Rennes.

Il projeta de dire à tous ces braves gens ennuyeux, — magistrats et professeurs, — ce qu’il pensait de leurs ridicules ; un de ses camarades de la Faculté, fils d’un riche notaire pourtant, s’associa à lui pour fonder un journal satirique, Le Scorpion. Le titre était menaçant et le premier numéro justifiait le titre, paraît-il. Ce fut du moins l’opinion des imprimeurs de la ville, à qui les deux fondateurs, Paul Duclos et Charles Leconte de Lisle, s’adressèrent, mais vainement à tour de rôle. L’un d’eux, Ambroise Jausions, avec lequel des pourparlers avaient été engagés, se déroba comme les autres ; dès qu’il eut pris connaissance des premiers manuscrits. Les deux journalistes ne se tinrent pas pour battus ; ils firent sommation audit Jausions d’imprimer leur journal, offrant de satisfaire, — Duclos le pouvait sans peine, — à toutes les exigences et garanties pécuniaires. L’imprimeur, ayant persisté dans son refus, fut cité à comparaître devant le tribunal civil de Rennes, le 28 décembre 1842 pour être condamné à imprimer Le Scorpion, « à payer 1500 francs à titre de dommages-intérêts aux demandeurs, plus 20 francs par jour de retard. »

Me Provins, l’avocat des deux « pamphlétaires, » se fondait sur l’article 7 de la Charte de 1830, qui accordait aux Français « le droit de publier et faire imprimer leurs opinions. » Or, l’imprimerie étant un monopole, le refus des imprimeurs équivalait à une annulation de cet article. Les Français n’étaient pas libres ! On les privait de leurs droits !!

La cause fut renvoyée au lundi suivant pour l’audition de Me Caron, avocat de M. Jausions. Le dit Me Caron fut sévère : « L’esprit du journal, dit-il, mérite la réprobation des gens de bien ; c’est ce qui explique et justifie le refus de tous les imprimeurs de fournir leur concours au journal projeté. Le prospectus déjà imprimé et les articles proposés à l’impression ne laissent aucun doute sur le caractère du Scorpion, où les personnages les plus recommandables par leur position et les plus honorables par leur caractère sont l’objet des attaques les plus vives. En imprimant de pareilles œuvres, les imprimeurs seraient complices et bientôt le ministère public serait obligé de les poursuivre… Le Tribunal ne peut les contraindre à accepter une telle responsabilité. »

Tel fut aussi l’avis du procureur du Roi, M. Malherbe et ses conclusions furent celles de Me Caron. Le 9 janvier 1843, le Tribunal donna gain de cause à l’imprimeur récalcitrant et débouta Leconte de Lisle et Duclos de leurs prétentions.

Ce fut la dernière manifestation littéraire de Leconte de Lisle à Rennes. À bout de ressources et las de cette vie de privations, dans l’ennui d’une ville de province qui devenait hostile peu à peu, il finit par céder au désir de ses parents et s’embarqua pour retourner à Bourbon, après un séjour de près de six années à Rennes.


Il était de retour dans sa famille à la fin du mois de septembre 1843. Une lettre de son frère parle de « l’heureuse métamorphose » que « les idées et les principes de l’indigne et bien aimé Charles » ont subie à Rennes ; ces idées étaient alors, paraît-il « de haute philosophie » et ses principes « irréprochables. »

Sans doute, quand le bateau quitta le port de Nantes, Leconte de Lisle eut un regard en arrière, non pas pour dire adieu à cette Bretagne, qui était sa terre maternelle[42]pourtant et où la formation de son esprit venait de s’achever, mais pour crier au revoir à cette France, où il rêvait de revenir pour ne plus la quitter et qu’il devait remplir à jamais de son nom.


P.-S. — Décidément, tout examiné, je ne puis admettre que Leconte de Lisie ait été, à un moment quelconque, élève du Collège de Dinan.

Je viens de relire l’histoire de ce Collège, publiée par M. Bellier-Dumaine dans les Annales de Bretagne, et j’y trouve mon meilleur argument contre l’affirmation de l’historien lui-même. J’ai prouvè que Leconte de Lisle n’avait pu entrer à ce Collège « avant le mois de février 1838 et y séjourner après la fin de l’année scolaire, en tout six mois environ. » J’étais trop généreux, car le collège de Dinan, fermé, faute d’élèves, à la fin de l’année scolaire 1837, ne dut rouvrir ses portes, selon le témoignage de M. Bellier-Dumaine, que le 1er Mai 1838.

À ce compte, Leconte de Lisle n’a pu y séjourner que trois mois, et encore je demande une preuve de ce séjour.

J’ai suivi le Maître pendant ses études à Rennes, je l’ai retrouvé à Nantes : que ceux qui affirment qu’il fut élève à Dinan ne se bornent pas à des témoignages vagues ; qu’ils retrouvent son nom sur le palmarès de 1833, ou dans les papiers du principal ou dans les comptes de l’économat.

Rien n’était plus facile à M. Beilier-Dumaine, qui a eu en mains la « liasse de 1838, Arch. du Collège. » Faute de l’avoir fait, il ne peut maintenir que Leconte de Lisle ait suivi les cours ni « pendant plusieurs années, » ce qui est manifestement impossible, ni même pendant trois mois, seule concession que je puisse faire aux affirmations qu’il a données.

On peut voir dans Jean-Marie de la Mennais, par le R.-P. Laveille (tome II, page 103 et suiv.), les pourparlers engagés entre la municipalité de Dinan et le fondateur des Frères, à l’occasion de la fermeture du collège dont les rares élèves devaient être versés dans la grande école que M. de Lamennais se disposait à fonder à Dinan (Juillet 1837).

L’évêque de St-Brieuc fit échec à ce projet, auquel la ville et M. de Lamennais durent renoncer. Le P. Laveille donne une lettre du Maire, M. Le Conte (en deux mots,) extraite des archives de Ploërmel, qui venge M. de Lamennais des attaques injustifiées de Mgr La Romagère.


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À PROPOS D’UN LIVRE RÉCENT
sur

LECONTE DE LISLE


M. Benjamin Guinaudeau vient de publier un recueil de Premières poésies et de Lettres intimes de Leconte de Lisle. (Fasquelle éditeur, 1902).

La première de ces lettres est datée : Rennes, janvier 1838 et la dernière : Rennes, octobre 1840. Ayant, le premier, raconté la vie d’étudiant du Maître et fixé des dates et des faits inconnus ou dénaturés jusque-là, j’ai parcouru ces pages avec le plus vif intérêt. Je les lisais non sans crainte aussi : une lettre de Leconte de Lisle pouvait contredire telle opinion que j’avais exprimée, infirmer telle conclusion que j’avais cru pouvoir tirer des documents.

Ces documents étaient de trois sortes : une correspondance de famille, les archives universitaires, les journaux de l’époque. On parlait beaucoup de Leconte de Lisle dans tous ces papiers ; dans le livre de M. Guinaudeau, c’est Leconte de Lisle qui parle « en personne. » S’il allait se lever contre moi !

J’ai la grande joie de dire qu’il ne m’a pas contredit. Toute cette correspondance du Maître avec Julien Rouffet vient confirmer mon étude, et c’est seulement d’une lumière plus intense qu’elle éclaire la vie d’étudiant que j’ai racontée. Il peut être intéressant de suivre à nouveau le sentier que j’ai parcouru et de revivre ces années encore, avec, pour guide, le livre de M. Guinaudeau ou mieux Leconte de Lisle lui-même.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que Leconte de Lisle avait oublié ce Rouffet, son ami d’alors, son confident préféré, son poète chéri. Je me rappelle qu’un jour je causais avec le Maître de ses collaborateurs de La Variété et je lui en évoquais les noms, l’un après l’autre ; il me dit : — «  Non !… Je ne me rappelle qu’un certain Mille ! »

Ainsi, après plus de quarante ans, c’était « le jeune homme étranger qui demeure maintenant à Rennes » qui, seul, avait laissé sa trace dans le souvenir du Maître, N. Mille, l’auteur des Mémoires d’une Puce de Qualité. Leconte de Lisle avait oublié Julien Rouffet, dont l’amitié lui était aussi chère que les vers lui étaient harmonieux.

Il ne se rappelait plus celui dont l’affection « l’honorait », à qui il écrivait qu’ils étaient « faits l’un pour l’autre, » que leurs âmes se comprenaient, « l’homme de son choix ! » le cœur qu’il met « en dehors de bien d’autres ; » celui que, dans un bel élan de lyrisme amical, il se prend à tutoyer ; son correspondant le plus cher, son poète le plus admiré ! Il ne se le rappelait plus ! L’amitié a de ces infidélités comme l’amour. Que de choses on sème le long de la vie ! Comme il est bizarre pourtant que ce soit justement par ce paquet de lettres adressées à cet oublié que l’oublieux ami soit réveillé de nouveau. Scripta manent.

Si la première lettre est datée de Rennes, janvier 1838, la seconde est de Dinan, février 1839. Et voilà qui fixe définitivement, comme je l’avais pressenti, le séjour de Leconte de Lisle à Dinan, « de février 1838 à la fin de l’année scolaire, en tout six mois environ. » La septième lettre est datée de Rennes, octobre 1838. Le candidat au baccalauréat a-t-il suivi les cours du Collège de Dinan pendant ce semestre ? J’ai dit que c’était une tradition que rien ne confirmait, et dans les lettres de Leconte de Lisle à son ami, rien non plus, pas un mot, ne peut faire supposer qu’il fut même externe à ce collège,

Nous voyons bien qu’il « mange avec la plupart des notabilités de la ville, hommes excellents, sans doute, mais dépourvus de toute idée avancée ; » c’est un état de contrainte pour lui de vivre « parmi des êtres non intelligents » qu’il est obligé de ne pas froisser. Il est probable que ces « notabilités non intelligentes » étaient les amis de son oncle, chez lequel il ne dut demeurer que peu de jours. Il écrit en effet, dans sa seconde lettre, encore datée de février : « Je demeure maintenant chez Mlle Aubry, place des Champs. »

Nous le voyons occupé d’aller au bal chez M. Aubry et chez M. Robinson.

À la porte de M. Aubry, il glisse dans la boue, s’y allonge. « Dès lors, plus de bal ! » Chez l’Anglais, il fut plus heureux et là, il rencontra « la femme la plus gracieuse, la plus noble », telle enfin qu’un sonnet seul peut en dire les charmes, sonnet tout platonique d’ailleurs, s’il faut en croire le jeune impassible qui écrit : « L’amour et moi, voyez-vous, c’est de l’eau sur une pierre : elle peut la mouiller mais ne la pénètre jamais. »

Nous voyons encore qu’il fait des vers, qu’il en reçoit, qu’il s’intéresse à l’Annuaire Dinannais, où d’ailleurs il dédaigne de collaborer. qu’il se laisse distraire par « une partie de masques et quelques bals » encore ; que l’image de Mlle C. B. le suit dans les nuages ; c’est tout !

Il n’y a pas une allusion à la vie de collège ; il n’est question que de sa vie mondaine. Pas de thèmes latins, pas de vers français : « de l’étourdissement et de la distraction, » pas un mot sur ses études.

En octobre 1838, Leconte de Lisle est de retour à Rennes ; le souvenir de Mlle C. et M. B*** le poursuit et c’est en vers qu’il chante son amour pour l’une d’elles, qui semble devenir une « passion positive. » Mais l’idéalisme reprend vite le dessus et, dans une lettre suivante, l’étudiant préconise l’autre amour « plus doux, plus frais, l’amour mystique, l’amour de l’âme. »

J’avais parlé, sur la foi d’un billet au crayon de Leconte de Lisle, d’une « petite tournée » avec son ami Cliquot, escapade qui lui avait valu une forte semonce de son oncle. La lettre X (novembre 1838) nous apprend qu’elle eut lieu en Bretagne, aux mois d’août et de septembre. Cette « tournée artistique, » le mot est souligné, commença par Lorient, où le poète séjourna quatre jours ; il avait pour compagnons trois « peintres paysagistes de Paris ; ils visitèrent « Kemperlé, l’Isole et l’Ellé, que Brizeux a chantés, Scaër, le Faouet et Guémenée. » Ils ne purent voir Auray, Carnac et Pont-Scorff, qui étaient dans leurs désirs, mais… le manque d’argent, je l’ai dit, les força d’abréger leur voyage.

Son baccalauréat le préoccupe en ce moment, il « compte être refusé. » Il se trompait et la lettre XII annonce qu’il est reçu. J’ai dit comment. Le bachelier trouve que « MM. les examinateurs se sont montrés extraordinairement bienveillants » à son égard. Il fera donc son droit à Rennes.

Ce qui l’absorbe désormais, c’est la composition d’un volume de vers, Le Cœur et l’Âme, qu’il veut faire de moitié avec Rouffet. Ce serait « l’ensemble raisonné et vraiment grand, utile et beau, de toutes les niaises et insignifiantes publications du jour. » La partie du cœur reviendrait de droit à Rouffet ; celle de l’âme, il s’en chargerait. » Et il ajoute avec le bel enthousiasme des vingt ans : « Ce serait une œuvre immortelle dans son genre ! » Rouffet accepte ; on échange les divers poésies, on les classe.

De la poésie à l’amour, il n’y a qu’un pas ; il ne faut donc pas s’étonner que Leconte de Lisle en philosophe encore ; il s’élève de plus en plus dans le bleu. « Jamais, écrit-il, je n’aimerai que mes idéalités ou plutôt mes impossibilités. »

Non pas qu’il soit insensible, certes ; il se sent « capable d’éprouver en un mois tout l’amour, toute la haine et toutes les espérances d’un homme qui y aurait consacré sa vie entière. » Et « avec tout cela » il est « excessivement malheureux. » Il y a de quoi !

Le Droit est pour quelque chose aussi dans son malheur, cet « ignoble fatras » qui lui fait monter le « dégoût à la gorge, » sans compter les réprimandes incessantes de son « honoré tonton, » qui ne lui verse pas l’argent « à pleines mains. » Il y a des créanciers, en conséquence.

En juillet 1839, il déclare qu’il abandonne le Droit : j’ai noté toutes les menaces de la Faculté ; elles eurent leur effet, comme les réprimandes du « tonton, » car Leconte de Lisle prit une nouvelle inscription en janvier 1840. En attendant, la préoccupation du volume de vers absorbait nos deux correspondants. Leconte de Lisle peut fournir huit cents vers : cela « formera, avec les vers de Rouffet. « un in octavo dans le genre de ceux de Turquety. » Vendra-t-on la propriété littéraire ou cédera-t-on seulement la moitié des exemplaires au libraire éditeur ?

Tous ces projets vont si bien que déjà il est question d’un second livre : Les Trois Harmonie en Une, ou Musique, Peinture, et Poésie. Raphaël et Rossini, Michel-Ange et Meyerbeer, Lamartine et Hugo, Dante et Byron, en feront le sujet ; il y aura exactement « quatre cent quarante-deux vers. » Ô bel enfantillage du génie !

Mais la question matérielle ? Plusieurs solutions se présentent ; nos étudiants les envisagent.

Leconte de Lisle penche pour la vente totale au libraire, sous réserve d’une dizaine d’exemplaires pour chacun des auteurs. Il se demande si on s’adressera aux libraires de Lorient ou de Rennes. Quant à Dinan, le poète n’y voudrait pas faire imprimer « une carte de visite, en admettant qu’on fût capable de le faire, » et quant à se voir éditer par souscription, il est trop fier ; il aimerait mieux ne pas « faire imprimer une ligne que de la devoir à la pitié du Vulgaire. » Mieux vaut rester ignoré. Hélas ! il est probable que le volume ne verra jamais le jour, car il en faudrait faire les frais ! « Et douze cents francs, pour le moins, » ne se trouvent pas, comme on pense, dans le tiroir d’un étudiant pauvre,

Mais comme il ne faut désespérer de rien, Leconte de Lisle écrit à Charles Gosselin, qui répond « très poliment » qu’il est trop occupé en ce moment pour rien entreprendre de nouveau. Il faut s’adresser ailleurs ; on fera « une circulaire à quatre ou cinq libraires de Paris. » Aussi faut-il se hâter à rassembler les pièces du volume.

Comment s’appellera-t-il : Effusions poétiques. Les Rossignols et le Bengali, Cœur et Âme, Deux Voix du Cœur, Sourire et Tristesse ? Enfin le classement est fait ; il y a quarante-trois numéros ; il faut arriver à deux mille vers. Encore quatre pièces à faire !

Sur les entrefaites, depuis janvier 1840, Leconte de Lisle s’est remis au Droit. J’ai noté dans quelles conditions et ce qu’il advint de cette reprise d’études. Et puis Julien Rouffet s’est marié. Et la correspondance cesse, ou du moins M. Guinaudeau ne nous en donne pas davantage !


J’ai eu occasion de parler des théories littéraires et des opinions religieuses de Leconte de Lisle étudiant ; ses Esquisses Littéraires dans La Variété nous ont révélé sa pensée d’alors. Les lettres publiées par M. Guinaudeau l’expriment plus fortement encore. Il est curieux de connaître l’opinion du jeune homme sur Dumas, sur Lamartine, sur Hugo.

La publication de Caligula est saluée avec enthousiasme par Leconte de Lisle. Il défend la pièce contre les critiques de Jules Sandeau ; quant à lui, il l’admire au point de vue littéraire et historique. Le caractère de Caligula ne pouvait être mieux tracé ; les vers sur le christianisme sont admirables ; les scènes de Stella et d’Aquila superbes ; « somme totale, c’est une belle œuvre. »

Quant à Lamartine, c’est à propos de Jocelyn qu’il en parle. Il s’est « enfin décidé à le lire ; ce n’a pas été sans peine. » Il y trouve du vague prétentieux à côté de « morceaux charmants » et de « pages magnifiques, » mais il y a bien des longueurs qui affadissent « cet incorrect ouvrage. »

Deux hommes, croit-il, eussent fait de Jocelyn « un poème délicieux » : Brizeux, « le doux chantre de Marie, » et son ami Julien Rouffet ! Oui, Julien Rouffet, à côté de qui Leconte de Lisle « tremble de marcher, » lui, si pauvre de tout ce que possède ce poète « et dont le sentier est tellement vague » qu’il se prend parfois « à rire de sa folie. »

Victor Hugo est jugé à l’occasion de Ruy Blas. Leconte de Lisle analyse brièvement la pièce et l’apprécie dans ces termes qu’il faut citer textuellement :

« À part la mise en scène, qui déplaît généralement, à part un style souvent grossier, peu digne de l’auteur des Feuilles d’Automne, il y a dans cette pièce de magnifiques morceaux poétiques… Du génie toujours ; mais peu ou point de règles. »

Mes conclusions sur l’état d’âme de l’étudiant à cette époque sont plutôt corroborées par ses lettres. Il est spiritualiste et chrétien. C’est à ce titre qu’il fait quelques objections à un poème de son ami. « Disciple du Christ, avez-vous raison ?… Le désir de la mort, l’oubli de ses devoirs humains, le découragement de la vie, n’est-ce pas un suicide moral ? » La mort d’un jeune ami lui arrache cet aveu ; « La foi d’un autre monde est d’un bien puissant appui et je plains sincèrement celui qui ne l’a pas. » Il rêvait même de faire profession de ses croyances, car il annonce dans ces termes le second livre qu’il rêve :

TROIS HARMONIES EN UNE

ou
musique, peinture et poésie
POÈME SPIRITUALISTE ET ARTISTIQUE
Pour paraître prochainement

Il est républicain, mais ce n’est pas avec la même conviction qu’il se confesse à cet égard ; il se borne à dire, une seule fois et avec assez d’irrévérence : « Comme je ne suis pas républicain pour des prunes ! » Et il improvise des vers aux Cendres de Napoléon ; les vers ne sont pas bons et lui-même les traite de « fadaise. » Dans une lettre de mai 1839, quand il veut louer un nouvel ami, il dit de lui : « C’est un charmant garçon, doux, religieux et instruit. »


Le théâtre, je le pensais bien, avait pris une certaine place dans sa vie.

« Imaginez-vous un front large et passionné ; deux yeux noirs qui expriment ce qu’ils veulent, une taille gracieusement brisée en avant, une voix cadencée, grave et austère, harmonieuse et douce, un geste ardent, majestueux et sévère, un jeu plein d’expansion, de force, de naturel, de charme et d’intensité… ou plutôt ne vous imaginez rien. Quels mots rendraient l’émotion irrésistible qui fait battre le cœur en face de Mme Dorval. Il faut la voir et l’entendre. »

Cette lettre est de février 1839 ; j’avais noté les quatre représentations des 5, 7, 10 et 14 février à Rennes.

Puis c’est M. et Mme Volnys du Gymnase, « Je n’ai pas besoin de vous dire que je suis un habitué du théâtre. » Comme on change ! Le Maître devait prendre cette forme littéraire en mépris et n’assistait que rarement à une première.

En revanche, notre habitué du Théâtre ne dit rien de Frédérik Lemaître. Et pourtant la troupe locale même l’intéresse. « C’est un coup du sort que nous possédions semblable merveille en province ; nos acteurs ne seraient nullement déplacés à Paris. Nous avons surtout Mercier, notre premier comique, qui est à cent pieds au-dessus de Valmont… Je suis toujours aussi fou du théâtre ; cela ne va qu’en augmentant. »

Cela devait diminuer terriblement, un jour.

J’ai raconté la naissance de La Variété. Il ne semble pas que Leconte de Lisle ait été parmi les premiers directeurs ; il s’y intéresse pourtant, sollicite la collaboration de Rouffet, mais, dès le second numéro, il est de la maison : « Depuis trois jours, je fais partie du comité de rédaction. » Aussi cela marchera mieux désormais. La première livraison a été « composée de raccroc ; c’est un vrai galimatias, à l’exception de l’introduction par M. Nicolas, qui est un fort beau morceau de style, et d’une petite pièce d’Alix, qui est aussi fort bien. »

Mais déjà la discorde sans doute avait séparé les collaborateurs. Cette seconde livraison fut faite par Ch. Bénézit et Leconte de Lisle, qui y insérèrent chacun deux morceaux, Celui-ci même se glisse, une troisième fois, à l’abri d’un pseudonyme : Léonce. Ce sont des conseils à George Sand, à l’occasion de Cosima. La Revue Mensuelle, dans les cinquième et sixième livraisons, est signée du même pseudonyme.

D’ailleurs, les abonnements ne marchent pas et l’impression coûte cinquante francs par mois. On se décide à demander le patronage de Nodier, qui ne vint pas ; en revanche, Châteaubriand envoya une lettre et Turquety, des vers. Leconte de Lisle bat la caisse, on peut le dire. Il faut que Rouffet s’abonne. «  Sept francs, ce n’est pas le diable. »

Pour comprendre ce zèle de Léonce[43], sachez qu’on venait de le nommer Président du Comité de rédaction. Il en est tout glorieux. « C’est un premier échelon. » Et il promet à son ami d’insérer un de ses poèmes.

Ce poème : Seize Ans, parut dans la sixième livraison, et la collaboration de Julien Rouffet se continua par trois pièces : Dernier Asile, Le Cœur et la Nature, Désir du Cœur, qui ne sont pas parmi les moins bonnes du recueil.

Enfin Bénézit se marie (octobre 1840) et Leconte de Lisle devient directeur de La Variété. Il la conduisit jusqu’aux lilas !

J’avais noté la collaboration probable de Leconte de Lisle au Foyer ; pourtant en feuilletant la rarissime collection de cette revue « aussi stupide qu’autrefois, » je n’y avais pas trouvé la signature de Leconte de Lisle. Une lettre de novembre 1839 permet d’affirmer qu’il y a inséré au moins « une bluette : À une Galère !… Il ne manquait plus que cela pour compléter sa nullité. »


J’ai trouvé aussi çà et là et avec grand plaisir le témoignage des sentiments Bretons de Leconte de Lisle. Il demande à Rouffet, pour l’Annuaire Dinannais, de lui adresser un poème et il insiste, de la part de son oncle, pour que ce soit « un sujet Breton. »

Pour La Variété, il demande à son ami « une nouvelle Bretonne. »

Enfin lui-même envoie à l’Impartial de Dinan un fragment de son poème : Amour et Bretagne ! Il écrit : « Cela n’est pas dénué de poésie, » et ce n’est certes pas dénué d’intérêt.


Qui croirait aussi que Leconte de Lisle ait voulu se faire « marchand de soupe. » Lui qui avait tant de peine à décrocher les peaux d’âne, il aspire à cette fonction de préparer la jeunesse à en recevoir.

La chose devait avoir lieu à Quintin ; c’eut été « un pensionnat qui pût faire toutes les classes et dirigé suivant la méthode d’enseignement la plus large. » Houein, son associé, va être reçu licencié ès lettres ; il faut 9,000 fr. ; on commencerait l’année prochaine, en 1840, « avec cinquante élèves, deux maîtres d’étude, quatre professeurs. » Houein ferait le grec et la philosophie, Rouffet le latin et la littérature française, Leconte de Lisle « la rhétorique, la géographie et l’histoire ; » on s’engagerait à faire obtenir « le diplôme baccalauréatique au bout de trois ans et cela dans un prospectus, papier rose, doré sur tranche. Hein ! » Sans doute, il ne manqua que les 9,000 francs !… Déjà l’argent manquait pour affranchir les lettres et elles n’étaient pas dorées sur tranche ni sur papier rose !


Cette correspondance est charmante, vive, sincère, chaleureuse, pleine d”allusions, pleine de malice aussi : ce sont surtout les camarades G*** et R*** de la T***[44] qui font les frais des plaisanteries de Leconte de Lisle,

il écrit à R*** qu’il emportera le royaume des cieux sur la foi de ceci : Beati pauperes spiritu, et il ajoute : « J’attends qu’il me remercie et il me remerciera. »

À propos d’une passion que G*** a pu faire partager, il conclut : « Nous revenons au temps des miracles. »

Puis c’est un poème satirique à l’adresse de R*** ; un amusant dialogue entre Mlle A*** et G*** ; un horoscope, enfin, de ce dernier, qui s’est peut-être réalisé.

« J. G***, le pauvre d’esprit, qui après être resté onze années dans l’étable universitaire, mangeant des pensums en guise de foin, deviendra, j’en suis persuadé, directeur général, membre de la Légion d’honneur, homme considéré, payant 200 francs de contributions !… Gloire aux Utiles !… Honte à vous, honte à moi ! »


Quant aux vers, ils sont nombreux dans ce volume : je reste fidèle à mes intentions premières en ne m’en occupant pas.

En 1902, l’éditeur Fasquelle réunit en un volume ces poèmes que Gosselin refusa en 1839.

En se disculpant de les avoir publiés, en se défendant de « cet attentat, » M. B. Guinaudeau dit qu’il a réalisé « très respectueusement le premier rêve de gloire de Leconte de Lisle. » Telle n’a pas été l’opinion de Mme Leconte de Lisle qui a protesté judiciairement contre la publication de ces vers et qui a eu gain de cause, au moins en partie (mai 1904).

Quel que soit leur intérêt, celui des lettres est plus grand ; Leconte de Lisle y apparaît plus nettement et ce nous est une occasion encore de saluer cet Immortel, debout dans la fleur de sa rayonnante jeunesse, dans l’aube de ses premières illusions.


P.-S. — J’ai écrit, page 28, que Leconte de Lisle habitait rue des Carmes, « au bord de la rivière, non encore canalisée. » J’ai voulu simplement dire que les quais n’étaient pas construits à cette époque ; les lois qui autorisaient l’exécution des travaux et un emprunt de 800,000 francs sont du 8 juillet 1840 et du 25 juin 1841 (Voir Au Pays de Rennes, d’Adolphe Orain.)

Une promenade dite Les Murs et un fossé d’ancienne fortification bornaient la rue des Carmes au sud. Non loin de là s’étendait Le Champ de Mars et sur un triste ruisseau se dressait le solennel Pont aux Lions. Tel se présentait alors, avec le voisinage du Lycée, de Kergus et de Toussaints, le quartier habité par Leconte de Lisle. (Voir Trente Ans après, par Louis Hamon.)


  1. Au sujet de l’orthographe du nom, dans les lettres et documents de cette époque, il y a lieu de remarquer que le nom Leconte est toujours écrit eu un seul mot par les trois correspondants ; l’apostrophe à l’Isle figure dans les signatures du père ; elle est omise dans celles du fils. Je me conformerai, en les nommant, à l’orthographe adoptée par chacun d’eux.
  2. L’Hermine tome XVII, page 179 et tome XX, page 61.
  3. L’archiviste de la ville de Nantes, M. René Blanchard a bien voulu m’adresser les renseignements suivants dont je le remercie :

    « la pension Brieugne était une école secondaire autorisée par l’Université. Les Annuaires de la ville la citent de 1815 à 1840. Elle était située sur la place Brancas, (actuellement, depuis 1897, place Édouard Normand).

    La place aux cochons ou plutôt la motte aux cochons est une dénomination populaire de la place Brancas, provenant du voisinage du grand champ de foire. »</>

  4. Le nom Le Conte est ici en deux mots et Lisle en un ; sur le registre de la Faculté de Lettres, il est écrit : Le Conte de L’Isle en cinq morceaux.
  5. Préface de la vie de Robert d’Arbrisset, citée par S. Ropartz dans ses Poèmes de Marbode traduits en vers français.
  6. M. Léon Ernault, dans son livre Marbode, sa vie et ses œuvres, cite tel vers de notre évêque :

    In quibus, exercens animum, sudare solebam.

    qui pourrait servir d’inscription sur sa catapulte dirigée contre Rennes ou d’épigraphe à ce méchant poème.

  7. Rennes ancien et moderne.
  8. « Les notaires du tablier de Rennes, comme ils ont l’esprit gaillard et esveillé… » Contes d’Eutrapel, XIV, Noël du Fail.
  9. « Je n’ay congneu, dit Polygame, pour vray et entier marchant homme de bien qu’un marchant drapier de Rennes l’appelé Jamet Jan, » Contes d’Eutropel. XXXVI. C’est un bel éloge, après la satire de Marbode.
  10. Au grand air, poésies.
  11. Les cahiers roses de la Marquise.
  12. Mélanges historiques, littéraires et biographiques.
  13. M. Taine écrivait ceci en 1863 ; on a surabondamment maquillé la Cathédrale depuis.
  14. M. Taine nous flatte. Il reste trop peu de Moyen Âge à Rennes ; l’incendie de 1720 et les bâtisseurs modernes y ont mis bon ordre.
  15. Nature, Sonnet LXXX.
  16. Nature, Sonnet LXXXL
  17. Philosophie, Sonnet LV.
  18. Nature, Sonnet XXXVI
  19. En Bretagne, de Saint-Malo à Brest, May et Motteroz. Paris.
  20. Zig-Zags en Brelagne, P. Lethielleux, Paris.
  21. Notes de Voyage.
  22. Mémoires d’un Touriste, II, 43 et seq.
  23. On vient de le transporter pour faire une entrée monumentale au Thabor par la rue de Paris et l’eau y coule maintenant quelque peu et quelquefois dans les cascades.
  24. C’était justement jouxte les tanneries qu’on avait installé Leconte de Lisle.
  25. « Mon fils est revenu de Rennes, écrivait Mme de Sévigné ; il y a dépensé 400 francs en trois jours. »
  26. L’abbé Manet ne croit pas à ta tradition de l’Épaule rennaise.
  27. Frère Thomas Conecte, de l’ordre des Carmes « personne mémorable et digne issue de la ville de Rennes » (d’Argentré, Histoire de Bretagne) était moins indulgent pour les « délices et pompes des habits des femmes et damoiselles » de son temps.
  28. À propos de la façon de se vêtir, Leconte de Lisle m’a raconté ceci. Vers la fin de sa vie, il avait acquis une pelisse de fourrure, qui n’avait rien d’une splendeur provocante. Un de ses confrères à l’Académie, pourtant, l’arrêtait, un jour, par un des boutons de cette pelisse, et, faisant attention à sa grande assiduité aux séances, lui demandait brusquement :
    — Est-ce avec vos jetons de présence que vous vous êtes payé ça, mon cher confrère ?
    Et j’entends encore Leconte de Lisle, me rapportant sa réponse, qui prenait des proportions épiques :
    — Confrère ! Confrère !… Le misérable ! riche comme il est et poète comme il n’est pas !
  29. Tous les enseignements manquaient de Palais et pourtant, en cette année 1839 quatre Rennais, Ramel, Noury, Chrétien et Bertrand, étaient admis à l’École Polytechnique.
  30. Le 4 mars, le directeur Laurent abandonnait sa troupe : « C’est un fait nouveau pour notre arrondissement théâtral, dit un chroniqueur, les troupes d’opéra sont devenues pour les directeurs un trop lourd fardeau ; elles coûtent trop et rapportent trop peu. » Déjà !
  31. Les étudiants sont toujours houleux et profitent de toutes les occasions pour faire du tapage. Le 28 octobre 1811, le Maire prend un nouvel arrêté pour interdire « les cris, sifflets, ou autres actes de même genre contraires à la décence et aux égards dûs au public. » Cette année, la troupe joue L’École des Jeunes Filles, Le Marchand d’Habits, Les Trois Lionnes, Renaudin de Caen, Marie Tudor, Un Mariage sous Louis XV, Paul le Corsaire, Les Saltimbanques, Le Verre d’Eau, La Fête des Fous, Le Sonneur de Saint-Paul, La Grâce de Dieu, La Tour de Nesle
  32. Je n’en ai quelques numéros ; la seule collection complète que je connaisse des deux premières années appartient à M. Frédéric Sacher, qui a bien voulu me la communiquer aimablement.
  33. Le prix avait augmenté et le libraire vendeur était maintenant Molliex.
  34. Leconte de Lisle n’était pas seul à briller aux cours par son absence. Parmi ses camarades de première année mandés comme lui devant la Faculté, je trouve MM. Dubois, Chrétien, Chevalier, Dupont, Delécluse, Delaroche, Lelièvre, Leduc, Meneust, Ollivier, Ravazé et Villeneuve.
  35. MM. Jan Kerguistel, Jules Poinçon de la Blanchardière et Villiers de l’Isle Adam s’étaient rendus coupables du même oubli.
  36. Il avait été mandé encore une fois devant la Faculté, le samedi 13 juin, à une heure du soir, « pour justifier son défaut d’assiduité aux cours ». Cette fois, il ne fit pas défaut, car il ne figure pas sur la liste des étudiants appelés à nouveau pour le 12 août. « à l’effet de purger le défaut prononcé contre eux, le 13 juin. »
  37. Ce recueil, composé de deux feuilles in-8°, beau papier, justification de La Revue de Bretagne, paraîtra le 1er de chaque mois. Le prix de l’abonnement est de 6 francs par an pour Rennes et 7 fr. 20, franc de port, par la poste, pour les départements. On s’abonne à Rennes, chez Molliex, libraire, éditeur du Dictionnaire de Bretagne, rue Royale.
  38. Il n’est peut-être pas inutile de noter en outre que, parmi les vignettes qui ornent La Variété, il en est une qui représente un jeune homme dont la main s’appuie sur une croix ; une autre encore est une croix entourée des attributs de la Passion ; une autre enfin est un calice avec la clef et le livre symboliques.
  39. Les autres collaborateurs étaient Émile Langlois, Charles Vergos, Édouard Turquety, A. Lefas, Julien Rouffet, P. de Labastang, P.-E. Duval, Camille Maugé, Charles de l’Hormay, Pitre Werbel, J.-M. Tiengou, Besnon, etc…
  40. Plus tard, Barbier sera jugé par Leconte de Lisle « un mouton affublé d’une peau de lion assez bien ajustée dans les Iambes, mais tombée en de telles loques dans ses dernières poésies qu’il était désormais impossible de se méprendre sur la nature de l’animal. »
  41. Avaient-ils l’élégance de ceux que décrit le chroniqueur des Modes, à l’Auxiliaire Breton ? (1841)
    « Pour la toilette du matin, on porte l’habit en velours pensée en grenat clair, boutonnant droit avec basques larges, plates sur la hanche et poches de dessous, sans renoncer à l’habit français.
    « Les boutons dorés se perfectionnent. On en voit avec des dessus charmants et d’un travail fini, avec des roses en relief, parfaitement bien faites. Les gilets pour toilette se font croisés avec anglaises ; les étoffes sont les piquets blancs, valencias couleur chamois ou gris tourelle ou à filets formant le carreau écossais. On porte aussi des gilets droits et collets droits.
    « Les pantalons se font à plis droits, ou larges des jambes, formant un peu la guêtre sur la botte ou moins larges des jambes et formant aussi la guêtre. »
  42. Verlaine a écrit :
    « À contempler sa large tête hâlée, ses traits hardis et réguliers, son grand front obstiné, son nez droit volontaire, ses lèvres assez fortes, dessinées d’une ligne extraordinairement nette et pure, tout cet ensemble athlétique que confirmait un regard clair, troublant dès qu’il insistait, en eut dit plutôt un Breton et un dur Breton qu’un créole. »
    Tout de même, Leconte de Lisle avait peu le type Breton et Verlaine se faisait une singulière idée des caractères physiques qui le constituent.
  43. « Ajoutez un t et vous aurez Leconte, en faisant l’anagramme, » écrit Leconte de Lisle.
  44. M. B. Guinaudeau a donné les noms entiers, dont je ne transcris que les initiales.