Blanqui et les otages en 1871/3

Imprimerie Jeannette Voir et modifier les données sur Wikidata (p. 18-29).



DEUXIÈME NÉGOCIATION


Du 24 au 28 avril, après ma visite à Rigault, je me mis en rapport avec plusieurs personnes qui cherchaient à faire sortir les otages de prison.

M. Cernuschi, entre autres, apporta un dévouement sans bornes à faire aboutir l’échange. Il se rendit à Versailles auprès de M. Thiers, mais il échoua devant le parti pris du chef du pouvoir exécutif.

Le 29, je reçus ce billet de l’archevêque :

Prière à M. Flotte de venir, aussitôt après son retour de Versailles, visiter à Mazas la personne qui s’est occupée avec lui de faire élargir M. Blanqui, et dont il reconnaîtra aisément l’écriture.

Mazas, ce 29 avril 1871.

Je me rendis le même jour à Mazas pensant que l’archevêque avait du nouveau à m’apprendre. Je ne me trompais pas, car, en me voyant, il me dit :

— Bon espoir, tout n’est pas perdu. Je viens de recevoir la visite d’une personne qui va, avec l’aide du nonce du pape, de l’ambassadeur américain et du délégué du maire de Londres, soumettre de nouveau au gouvernement de Versailles la proposition d’échange de M. Blanqui contre les otages. Il faudra, monsieur Flotte, que vous trouviez une personne sûre pour aller à Versailles porter à M. Thiers une lettre de M. Deguerry, curé de la Madeleine.

— La personne est toute trouvée, lui dis-je, ce sera moi.

M. Darboy fut un moment surpris de ma réponse ; mais il ajouta aussitôt :

— Je n’aurais jamais osé vous en prier, mais puisque vous le proposez, je vous en remercie de grand cœur, car je suis certain que la commission sera bien faite.

Ce jour-là nous nous séparâmes contents et pleins d’espoir.

Dans les premiers jours de mai je reçus un billet du citoyen Charles Beslay, me priant de passer chez lui.

Je me rendis à son invitation ; il était alité.

— Eh bien, me dit-il, où en êtes-vous avec la négociation d’échange ? Lagarde ne reviendra pas. J’ai pensé que vous feriez bien d’aller à Mazas. Il y a un de mes compatriotes, un prêtre nommé Bazin ; vous lui donneriez ce billet, et vous vous entendriez avec lui. Il a de très bons amis à Versailles ; il peut, s’il le veut, faire beaucoup.

Je pris le billet en remerciant le citoyen Beslay et je partis pour voir M. Bazin. Aussitôt entré dans sa cellule, je lui fis connaître en peu de mots la mission que je venais remplir auprès de lui. Sa surprise fut grande, et pour tout dire, il reçut ma communication avec quelque rudesse.

Cependant, après avoir pris connaissance du petit mot dont j’étais porteur, et avoir réfléchi un instant :

— Je ne demande pas mieux que de m’occuper de cette affaire, dit-il, mais je ne veux rien pour moi.

— Qu’à cela ne tienne, lui répondis-je, il s’en trouver assez d’autres, soyez-en sûr, qui ne demanderont pas mieux que d’être compris dans l’échange, si la négociation aboutit.

M. Bazin se mit à rire, mais il répéta qu’il ne voulait rien pour lui, qu’un Breton n’avait pas peur de la mort, et, qu’au surplus, il y avait dans les otages des vies plus précieuses que la sienne.

Avant de le quitter, je lui offris mes services pour tout ce dont il pourrait avoir besoin. Il me remercia en me priant de revenir le lendemain pour prendre les deux lettres destinées à ses amis de Versailles.

Voici ces lettres, ainsi que le petit mot du citoyen Beslay :


Ce 8 mai 1871.
Mon Cher Bazin,

Le citoyen Flotte, porteur de ce petit mot, mérite toute ta confiance comme il a la mienne.

À toi de cœur,
Charles Beslay


Paris, le 10 mai 1871.
Monsieur et Cher Ami,

Vous allez être étonné de recevoir une lettre de moi, et plus encore de la demande que je viens vous faire. Il s’agissait de dévouement, et votre nom s’est présenté tout d’abord à moi. La faute est donc à vous, s’il y a faute. Voici l’affaire.

Peut-être ne savez-vous pas que j’ai l’honneur d’être à la prison de Mazas avec les otages de la Commune, et c’est de ma cellule que je vous écris, non pour moi, car je ne serais plus Breton, il me semble, si la peur me faisait redemander ma liberté, mais pour des hommes et pour des vies qui méritent assurément tout votre intérêt. Si vous voulez prendre la peine de lire la lettre que je vous envoie, vous verrez comment j’ai été amené providentiellement, je l’espère, à m’occuper de la délivrance de Monseigneur et autres otages qu’il s’agit d’échanger avec Blanqui.

Un homme que je ne connais pas, mais porteur des signatures de deux membres de la Commune, dont l’un est mon cher et pauvre compatriote, est venu me trouver. Il affirme qu’il a tout pouvoir pour cet échange si Versailles l’accepte. Six personnes de Mazas, au choix, seraient rendues à la liberté ; vous voyez que la chose mérite que l’on s’en occupe.

J’ai pensé que vous auriez la bonté de voir l’excellent et très parfait monsieur Vitet, vice-président, je crois, de l’Assemblée, de lui remettre ma lettre, après l’avoir lue et cachetée (pardon de cette peine), de causer avec lui de cette affaire, des mesures à prendre, du mode à suivre pour la métier à bonne fin (peut-être, par un ministre étranger, comme M. Washburn), et enfin de me faire connaître sa réponse le plus tôt possible, je vous en prie. S’il y a un danger réel à courir pour les otages prêtres, ce sera, il me semble, au moment où l’armée victorieuse pénètrera dans Paris, et ce moment n’est peut-être pas très éloigné. L’exaspération d’une certaine classe sera telle, qu’il est à craindre qu’elle ne recule devant aucun excès.

Il s’agirait donc, premièrement, d’obtenir cet échange, en principe, de M. Thiers.

Deuxièmement, de désigner à Paris une personne avec laquelle pût s’entendre cet homme qui me parait l’agent de la Commune et l’ardent ami de Blanqui.

Vous comprenez que je ne veux pas que mon nom paraisse le moins du monde dans cette négociation, pas plus que je ne veux qu’il soit porté sur la liste des prisonniers libérés.

Il n’est pas nécessaire que vous signiez votre réponse, mon cher monsieur Ludovic. Je vous prierai seulement de mettre votre lettre cachetée à mon adresse dans une enveloppe avec cette suscription :

Monsieur C… (poste restante),
À St-Denis (Seine), pour remettre à madame veuve L…


Soyez assez bon pour me donner enfin des nouvelles de votre cher et brave René et du capitaine Hyacinthe. Est-il maintenant votre gendre ? Il m’avait fait l’amitié de me confier ses espérances.

Comment va-t-on aux Granges ?

Dieu me fait la grâce de me plaire dans ma cellule, que je me figure être une cellule de chartreux. Les jours s’y passent assez rapides dans la solitude que j’aime, dans la prière, dans l’étude, et, avec ces excellentes choses, je n’ai pas eu encore une minute de peine ni d’ennui.

Adieu, cher monsieur, agréez, je vous prie, toute ma haute considération, et croyez toujours à mon dévouement bien sincère.

Signé : J. Bazin,
9 mai, Mazas, 6e division, no 41.


Monsieur,

Vous trouverez peut-être encore dans vos souvenirs un prêtre qui, grâce à vos sages conseils, eut le bonheur d’adoucir et de bénir les derniers moments de votre ami M. Azévedo. Ce prêtre, depuis un mois, habite la prison de Mazas où il ne pensait pas le moins du monde à jeter une lettre au milieu de vos graves occupations, et s’il prend aujourd’hui la liberté de vous écrire, il croit obéir à une inspiration de sa conscience.

J’abuserai le moins possible de votre temps.

Un de mes amis d’enfance est membre de la Commune, et peut-être l’avez-vous aperçu en 1849 à la Chambre à laquelle il appartenait aussi : c’est M. Charles Beslay. Il a su mon arrestation et deux fois il a pris la peine de venir me voir dans ma cellule de prisonnier.

Mais hier s’est présenté avec une lettre de recommandation de lui, un homme qui m’a fait une proposition si étrange que, d’abord, je l’ai repoussée en le renvoyant à qui de droit. Il a insisté en affirmant qu’il était parfaitement autorisé à proposer un échange de Blanqui contre six otages de Mazas, si je connaissais quelqu’un qui voulût et qui pût mener cette négociation à bonne fin. Ces prisonniers seraient Monseigneur l’archevêque et sa sœur, M. Bonjean, le curé de la Madeleine et deux autres au choix.

Permettez-moi de vous dire, monsieur, que j’ai immédiatement refusé d’être l’un de ces prisonniers libérés ; autrement, je ne vous écrirais pas : vieux Breton, j’ai toutes les faiblesses, sauf celle de la peur, je me trouve heureux de pouvoir me dire avec Saint-Paul : Vinctus Christi, et il y a un autre titre qui serait bien plus beau encore à mes yeux : Martyr Christi.

Mais il s’agit de vies infinement plus précieuses que la mienne ; il s’agit peut-être aussi d’épargner à Paris un crime et une honte ; je ne crois pas à des mesures sanglantes de la part de la Commune, mais le jour où l’assaut sera livré, au moment où l’armée entrerait, n’y a-t-il pas à craindre qu’une foule affolée et furieuse ne se rappelle les scènes du 2 septembre ?

Si vous voulez bien, monsieur, prendre cette affaire en considération, je vous prierais de me faire dire quelle serait la marche à suivre. Je ne veux y paraître en rien, et je me bornerais à indiquer, à celui qui est venu me trouver, après avoir vu plusieurs fois l’archevêque, la personne que vous désigneriez. Évidemment, il faudrait que l’affaire allât jusqu’à M. Thiers ; j’ai pensé que votre haute influence pourrait mieux que toute autre venir en aide aux prisonniers à libérer.

J’ai pensé aussi qu’il vous serait agréable que cette lettre ne vous fût pas envoyée directement par la poste, et voilà pourquoi je l’adresse à M. de Foucaud, député de la Bretagne, et l’un de mes anciens amis.

J’espère n’avoir pas été indiscret ; bien certainement je n’aurais pas consenti à m’occuper de cette affaire si j’avais cru qu’elle pût le moins du monde blesser la susceptibilité la plus délicate de l’homme, mais je n’y ai vu que l’occasion de faire une bonne œuvre, et j’ai cédé par conséquent à la pensée de m’adresser à vous : ce sera mon excuse.

Agréez, je vous prie, monsieur, l’hommage de mon profond respect.

Mazas, le 9 mai 1871.
Signé : J. Bazin.

Le 10 mai, j’allais de bonne heure à Mazas pour arrêter avec l’archevêque et le curé de la Madeleine, le jour de mon départ pour Versailles.

M. Darboy était souriant : il croyait à la réussite :

— Ces messieurs, me dit-il, le nonce du pape, l’ambassadeur américain et le délégué du maire de Londres doivent se rendre à Versailles. M. Thiers les attend.

— Le moment est arrivé, ajouta M. Deguerry, d’y aller vous-même. Ma lettre sera prête demain matin de bonne heure.

— Je suis prêt à partir, répondis-je, j’ai mon permis.

Le 11, à dix heures du matin, j’étais à Mazas. M. Darboy me remit la lettre de M. Deguerry et la sienne.

Ces deux lettres étaient adressées à M. Thiers.

Le 12, je partis pour Versailles ; mais ce ne fut que le 13, à huit heures du matin que je fus reçu à la préfecture par le chef du pouvoir exécutif.

— Vous avez, me dit M. Thiers, des lettres à me remettre de la part de Mgr Darboy ?

— Oui, les voici.

M. Thiers prit les lettres, les lut et me dit :

— Mais la chose n’est pas possible. La tête de Monseigneur ne peut pas être en danger. M. Deguerry se trompe : il est mal renseigné.

M. Deguerry ne se trompe pas, et il est très bien renseigné.

— Mais, si la Commune commettait un pareil crime, ce serait monstrueux.

— Il ne dépend que de vous, monsieur Thiers, de l’empêcher.

— Je ne demande pas mieux, mais donnez-moi donc la raison qui vous fait croire que la tête de Monseigneur soit en danger.

— C’est la conduite inhumaine que les généraux de l’armée de Versailles tiennent envers les combattants de la Commune.

— C’est une erreur, une grande erreur, monsieur Flotte ; les insurgés qui combattent pour la Commune sont traités comme nos propres soldats, lorsqu’ils tombent entre les mains du gouvernement régulier.

— Ce qui n’est pas une erreur, monsieur Thiers, c’est le triple assassinat de Duval et de ses deux lieutenants par le général Vinoy, et celui des quatre-vingt-quatre gardes nationaux fusillés par l’ordre du général de Galliffet.

M. Thiers me regarda un instant et, changeant tout à coup la conversation, reprit :

— Cette question d’échange a déjà été deux fois agitée au Conseil. Demain matin je la présenterai de nouveau à la commission des Quinze. Je n’oublierai rien pour la faire prendre en considération.

— L’archevêque et M. Deguerry comptent sur votre influence, et espèrent que vous ne leur refuserez pas ce qu’ils sollicitent, puisque les principes ne sont pas en jeu.

— Monseigneur et M. Deguerry se trompent sur mon influence. Je peux, d’accord avec le Conseil et les généraux, faire beaucoup de choses ; mais, sans leur autorisation, je ne puis rien. Je ne connais pas M. Blanqui. On le dit très intelligent et très dangereux ; il appartient au parti extrême de la Révolution.

Il s’arrêta un moment, puis il parla de sa maison démolie de ses principes politiques, de ses préférences pour le gouvernement anglais sur le gouvernement américain, et finit par ajouter :

— Si les Prussiens ne sont pas dans Paris, c’est à moi qu’on le doit. Je suis plus républicain que vos amis qui sont à l’Hôtel de Ville. Comment ne comprennent-ils pas que les neuf dixièmes de la population de Paris sont contre eux ?

— Vous vous trompez, monsieur Thiers, les neuf dixièmes de la population de Paris sont contre Versailles. La haine contre les hommes qu’on rend responsables de la capitulation de Paris est immense. On ne prononce les noms du général Trochu, de Jules Favre, de Jules Ferry et de Jules Simon qu’avec horreur.

Cette première entrevue dura plus d’une heure ; je sortis de la préfecture, convaincu que M. Thiers ne voulait à aucun prix de l’échange proposé. Il avait ses raisons pour cela. Quant aux craintes qu’il avait manifestées pour M. Darboy, j’avais compris que ce n’était qu’une pure comédie.

Le lendemain 14, je me rendis, comme le chef du pouvoir exécutif m’en avait prié, à la préfecture, à huit heures du matin. Il était à la commission militaire : je l’attendis à peu près un quart d’heure.

En entrant il me dit que l’échange n’était pas possible, que rendre M. Blanqui à l’insurrection c’était lui envoyer une force égale à un corps d’armée, mais qu’il m’autorisait à dire à l’archevêque que les choses pouvaient changer d’un jour à l’autre, et qu’il n’oublierait rien pour le retirer de la fâcheuse position où il se trouvait.

Ceci n’était plus même de l’eau bénite de cour, c’était tout bonnement une sinistre plaisanterie, aussi grossière que cynique. Je fis observer à M. Thiers qu’il y avait d’autres prisonniers que l’archevêque à Mazas et que, s’il voulait consentir à rendre Blanqui, la Commune rendrait tous les otages. M. Thiers s’y refusa encore.

— Eh bien ! lui dis-je, voulez-vous me donner votre parole que vous allez signer l’ordre de faire élargir Blanqui, et je vous amène ici, demain, les soixante-quatorze otages.

Nouveau refus de M. Thiers. Devant cette détermination bien arrêtée je n’avais plus qu’à me retirer.

Le même jour, je quittai Versailles pour revenir à Paris ; j’allai aussitôt à Mazas pour rendre compte de ma démarche à l’archevêque et à M. Deguerry : je leur racontai, sans en rien omettre, les deux entrevues avec le chef du pouvoir exécutif et son refus obstiné.

Quand j’eus fini, M. Deguerry dit :

— Cet homme manque de cœur.

— Mieux vaudrait dire, ajouta l’archevêque, cet homme n’a pas de cœur.

Je les quittai pour aller voir Rigault, Ferré, Tridon, Vaillant, Eudes et mes autres amis de la Commune qui attendaient le résultat de ma mission.

Voici les lettres de MM. Darboy et Deguerry que j’avais portées à M. Thiers.


Mazas, 11 mai 1871.
Monsieur le Président,

Je vous prie instamment d’accorder quelques minutes d’audience à M. Flotte qui vous présentera cette lettre, et qui pourra vous faire connaître la situation de certains otages. Il vous remettra aussi une lettre de M. Deguerry à ce sujet.

Diverses personnes, le ministre des États-Unis ou son secrétaire, le nonce, peut-être, et M. Noriolt, délégué du maire de Londres, tenteront de vous soumettre de nouveau la proposition d’échange entre M. Blanqui et moi.

Comme ma vie est en jeu, je crois convenable de ne pas plaider la cause : mes arguments paraissant intéressés seraient affaiblis par là même. Je vous demande seulement de prendre en considération la lettre de M. Deguerry et d’entendre M. Flotte. Quelles que soient ses opinions politiques, c’est un homme droit et de paroles sincères. Il obtiendra de vous une réponse et la liberté de la rapporter ici. Je vous serai très reconnaissant de ce que vous daignerez faire dans l’ordre d’idées que je prends la liberté de vous exposer.

Veuillez, Monsieur le Président, agréer l’hommage de mes sentiments de profond respect.

G. Darboy,
Archevêque de Paris.


Mazas, 12 mai 1871.
À M. Thiers, président du conseil des ministres et chef du pouvoir exécutif.
Cher Monsieur Thiers,

La promenade nous étant tolérée durant une heure depuis quelques jours, je viens d’apprendre de Mgr l’archevêque que des personnes cordialement préoccupées de son état, et qui sont loin d’être indifférentes à celui de M. Blanqui, ayant voulu, après s’en être entendues avec les principaux membres de la Commune, reprendre la négociation pour laquelle une lettre vous a été apportée de la part de Sa Grandeur, par M. l’abbé Lagarde, son vicaire général, une note lui avait été demandée à ce sujet, laquelle doit vous être remise par M. le ministre des États-Unis.

Or, je crois devoir, cher monsieur Thiers, et je l’ai proposé à Monseigneur, vous exprimer ma pensée réfléchie sur cette question et sur des circonstances où, je vous certifie, les plus graves intérêts sont engagés. Vous n’ignorez pas ce que la religion en ce moment souffre ici dans la personne de ses prêtres, dont beaucoup sont emprisonnés, et presque tous les autres en fuite ou cachés ; pour ses églises fermées en partie, et même affectées à des réunions scandaleuses et impies ; pour ses communautés envahies, ayant sous les verrous de diverses geôles des membres qui les composent, non moins les femmes que les hommes.

Vous n’ignorez pas que la tête de Monseigneur a été demandée avec acclamation dans plusieurs clubs ; que celle de chacun de ses prêtres détenus avec lui n’est pas plus en sûreté.

Qu’une émeute, facile à exciter par des méchants, peut, se précipitant sur les prisons, y commettre des horreurs.


Eh bien ! en accordant ce que l’on sollicite de votre plein pouvoir, vous pouvez, cher Monsieur Thiers, prévenir ces malheurs et faire cesser les autres.

Oui, vous pouvez délivrer les églises profanées, les rendre à leur auguste destination et la conserver à celles que l’on n’a pas encore perdues, la Madeleine entre autres. Il ne tient qu’à vous de consoler, de réjouir par là le clergé et les fidèles de Paris, de la France, et même de toute la catholicité, et de vous couvrir à leurs yeux d’une belle et noble gloire.

L’Angleterre, l’Amérique, émues des dangers du sacerdoce à Paris, de ceux surtout de son chef éminent et de toutes les institutions de l’Église s’intéressent avec anxiété, vous le savez sans aucun doute, à cette situation extrême et attendent avec un ardent désir qu’elle soit changée. Ces grands pays n’ignorent pas d’ailleurs que cela dépend de vous. Aussi on peut dire que la question a une étendue et une importance immenses.

À l’honneur de votre illustration, à laquelle je n’ai cessé d’applaudir, je vous prie, cher Monsieur Thiers, aussi bien c’est une véritable prière que je vous écris, de ne pas vous refuser à faire cesser de grands maux, à en conjurer de plus grands encore, par un acte qui, dans le fond comme pour la forme, n’en peut produire aucun de comparable, ce qui n’est pas douteux.

Votre affectionné serviteur.

G. Deguerry,
Curé de la Madeleine, en prison depuis 38 jours.

P. S. — Permettez-moi de profiter de l’occasion, de me rappeler au souvenir de Mme Thiers et de Mlle Dosne, et de leur renouveler l’hommage de mon respect et de mon dévouement.

G. D.