Biographie universelle ancienne et moderne/2e éd., 1843/RICCI (le P. Matthieu)

Michaud - Biographie universelle ancienne et moderne - 1843
Tome 35 page 555

RICCI (le P. Matthieu)


RICCI (le P. Matthieu), célèbre jésuite et fondateur de la mission de la Chine, naquit à Macerata, dans le marche d’Ancône, en 1552. On l’avait destiné a l’étude du droit ; mais il préféra la vie religieuse, et il entra dans la compagnie de Jésus en 1574. Celui qui le dirigea dans son noviciat était la P. Alexandre Valignan, missionnaire célèbre qu’un prince de Portugal appelait l’apôtre de l’Orient. Ricci conçut bientôt l’idée de le suivre aux Indes et ne s’arrêta en Europe que le temps qu’il fallait pour faire les études nécessaires à une semblable entreprise. Il vint même achever son cours de théologie à Goa, où il arriva en 1578. Le P. Valignan s’était déjà rendu à Macao. où il prenait des mesures pour ouvrir à ses collègues les portes de la Chine. Le choix de ceux qui se lanceraient les premiers dans cette nouvelle carrière était d’une grande importance. Il tomba sur les PP. Roger, Pasio et Ricci, tous trois Italiens. Le premier devoir qu’ils eurent a remplir fut d’apprendre le langue du pays ; et l’on doit convenir qu’à cette époque et avec le peu de secours qu’on avait alors, ce n’était pas une entreprise facile. Après quelque temps d’études, les missionnaires profitèrent de la faculté que les Portugais de Macao avaient obtenue de se rendre à Canton pour pratiquer, et ils les y accompagneront chacun à leur tour. Ricci y alla le dernier, et ses premiers efforts ne parurent pas d’abord plus efficaces que n’avaient été ceux du P. Roger. Tous deux se virent obliges de revenir à Macao. Ce ne fut qu’en 1583 que le gouvernement de la province de Canton ayant été confié a un nouveau vice-roi, les pères eurent la permission de s’établir à Chao-king-fou. Ricci, qui avait eu le temps de connaître le génie de la nation qu’il voulait convertir, sentit dès lors que le meilleur moyen de s’assurer l’estime des Chinois était de montrer, dans les prédicateurs de l’Evangile, des hommes éclairés, voués a l’étude des sciences, et bien différents encela des bonzes avec lesquels ces peuples ont toujours été disposés a les confondre. Ce fut dès ce temps que Ricci, qui avait appris le géographie a Rome sous le célèbre Clavius, fit pour les Chinois une mappemonde, dans laquelle Il se conformait aux habitudes de ces peuples en plaçant la Chine dans centre de la carte, et en disposant les autres pays autour du Royaume du milieu (1)[1] Il composa aussi un petit catéchisme en langue chinoise, lequel fut, dit-on, reçu avec de grands applaudissements par les gens du pays. Depuis 1589. il était chargé seul la mission de Chao-king, ses compagnons ayant été conduits ailleurs par le désir de multiplier les moyens de convertir les Chinois au christianisme. Il eut souvent à souffrir des difficultés que lui suscitaient les gouverneurs de la province, et même il se vit forcé de quitter l’établissement qu’il avait forme a grand’peine dans la ville de Chao-king et de venir résider à Chao-tcheou. Dans ce dernier lieu, un Chinois nommé Tchin-taï-so pria le P. Ricci de lui apprendre la chimie et les mathématiques. Le missionnaire se prêta volontiers à ce désir, et son disciple devint par la suite l’un de ses premiers catéchumènes. Ricci avait formé depuis longtemps le projet de sa rendre à la cour. persuadé que les moindres succès qu’il pourrait y obtenir serviraient plus efficacement la cause qu’il avait embrassée que tous les efforts qu’on voudrait tenter dans les provinces. Jusque-là, les missionnaires avaient porté l’habit des religieux de la Chine, que les relations nomment bonzes ; mais, pour se montrer dans la capitale, il fallait renoncer à ce costume. qui n’était propre qu’à les faire mépriser des Chinois. De l’avis du visiteur et de l’évêque du Japon. qui résidait à Macao, Ricci et ses compagnons adoptèrent l’habit des gens de lettres. On a fait de ce changement un fait de reproche aux jésuites de la Chine ; mais il était indispensable dans un empire où la considération n’est accordée qu’à la culture des lettres. Ricci résolut d’exécuter son dessein, en 1595, et il partit effectivement à la suite d’un magistrat qui allait à Pékin. Mais diverses circonstances le contraignirent de s’arrêter à Nan-tchang-fou. capitale de la province de Kiang-sl. Ce fut le qu’il composa un traité de la mémoire artificielle et un dialogue sur l’amitié, à l’imitation de celui de Cicéron. On assure que cs livre fut regarde par les Chinois comme un modèle que les plus habiles lettres auraient peine à surpasser. À cette époque, le bruit s’était répandu à la Chine que Taïkosama, roi du Japon, projetait une irruption en Coree et jusque dans l’empire. La crainte qu’il inspirait avait encore augmenté la défiance que les Chinois ont naturellement pour les étrangers ; Ricci et quelques-uns de ses néophytes s’étant rendus successivement à Nankin et à Pékin, y furent pris pour das Japonais, et personne ne consentit à se charger de les présenter à la cour. Ils se visent donc obligés de revenir sur leurs pas. Le seul avantage que produisit cette course fut l’assurance acquise par Ricci que Pékin était bien la célèbre Cambalu de Marc-Pol ; et la Chine, le royaume de Catai, dont on parlait tant en Europe sans en connaître la véritable situation. Le missionnaire fit ensuite quelque séjour à Nankin, ou sa réputation d’homme savant s’accrut considérablement. Les Portugais lui ayant fait passer des présents destinés à l’empereur, il obtint des magistrats la permission de venir a la cour pour les offrir lui-même en qualité d’ambassadeur. Il se mit en chemin au mois de mai accompagné P. D. Pantoja, Espagnol, de deux jésuites chinois et de deux catéchumènes. Malgré quelques traverses qu’il renconta encore dans son voyage, il parvint à être admis dans le palais de l’empereur (voy. Chin-Tsong), qui lui fit faire un bon accueil et vit avec curiosité plusieurs de ses présents, notamment une horloge et une montre à sonnerie, deux objets encore nouveaux à la Chine dans ce temps-là. La faveur impériale une fois déclarée pour lui, le P. Ricci n’eut plus qu’à s’occuper des soins qu’exigeaient les intérêts la mission. Plusieurs conversions éclatantes furent, à ce qu’il parait, le fruit de ces soins ; et les travaux littéraires et scientifiques auxquels le missionnaire se livrait en même temps, contribuaient a lui assurer l’estime des hommes les plus distingués de la capitale. Un travail d’un autre genre fut celui que lui confia le général de sa compagnie, et qui consistait à recueillir les mémoires sur toutes les diverses missions qu’il avait fondées à la Chine. Tant d’occupations différentes, les peines qu’il lui fallait prendre pour entretenir avec un grand nombre de personnes de distinction des relations que les usages de la Chine rendent infiniment assujettissantes, épuisèrent promptement les forces du P. Ricci. Il mourut le 11 mai 1610, laissant pour successeur le P. Adam Schall, presque aussi célèbre que lui par les importants services qu’il a rendus à la religion et aux sciences. Ricci n’avait que 58 ans quand il mourut, et non pas quatre-vingt-huit, comme on l’a dit par erreur. Les principaux lettrés qui se trouvaient à Pékin se firent un devoir de contribuer, au moins par leur présence, a la pompe de ses obsèques. Les chrétiens le portèrent ensuite en procession, et la croix levée, sans craindre d’étaler ce signe à la vue des infidèles, au travers de la capitale et jusqu’à une lieue au delà, dans un ancien temple, retenu abusivement par un favori disgracié, et qui fut accordé par l’empereur pour servir de sépulture à l’humble religieux. Cet édifice fut consacré au vrai Dieu, et l’on y établit pour les missionnaires une habitation, qui est encore aujourd’hui à la Chine (disait le P. Dorléans en 1693) le sanctuaire da la religion. Le P. Ricci avait pris en chinois le nom de Li, représentant la première syllabe de son nom de famille, de la seule manière que les Chinois puissent l’articuler, et le surnom de Ma-teou (Matthieu). Il avait aussi reçu le nom de Si thaï. Il est ainsi désigné darrs les annales de l’empire sous le nom de Li-ma-teou. D’après son exemple, les autres missionnaires ont tous pris des noms chinois, formés généralement de la même manière. Les quinze ouvrages qu’il a composés en chinois sont les premiers de ce genre que l’on doive à des Européens ; on ne sera peut-être pas fâché d’avoir ici une liste un peu détaillée des principaux : 1° Thien-tchu chi i, ou la véritable doctrine de Dieu, en deux livres. On le trouve à la bibliothèque de Paris (voy. Catal. Fourmont, No 170 et suiv). Il passe pour être écrit très-élégamment et dans un goût tout à fait conforme au véritable style littéraire (l)[2]. C’est sans doute une chose très-remarquable qu’un étranger soit parvenu, en peu d’années, à connaître les secrets d’une langue aussi difficile que le chinois, de manière à mériter les éloges des lettrés eux-mêmes. À la vérité, il avait, pour cet ouvrage comme pour les suivants. le secours du célèbre Siu, kolao ou ministre d’État, qui avait bien voulu le retoucher. 2° Discussions et controverses en un volume ; 3° Ki ho youan pen, ou les six premiers livres d’Euclide ; 4° Kiao-yeou lun, ou Dialogue sur l’amitié (voy. plus haut} ; 5° Thoungwen souan tchi, ou Arithmétique pratique, en onze livres ;Si tseu ki tsi, ou Système de l’écriture européenne ; 7° Si-koue fa, Art de la mémoire tel qu’il est enseigné dans les royaumes de l’Occident : 8° Thse fa i, Géométrie pratique ; 9° Wan kou iu thou, Carte des dix mille royaumes, ou Mappemonde ; 10° Explication de la sphère céleste et terrestre, en deux livres. Outre plusieurs autres ouvrages de géométrie et de morale (2)[3], on doit encore au P. Ricci les mémoires d’après lesquels le P. Trigault a rédigé, sous le titre De christiane expeditione apud Sinas suscepta. l’histoire de l’établissement et les premières années de la mission de la Chine (Augsbourg 1615, in-4°). C’est dans cet ouvrage qu’on peut prendre une idée juste des travaux du fondateur de cette mission, et il doit être considéré comme une excellente vie du P. Ricci, enrichie d’un grand nombre de morceaux pour l’histoire et la géographie. Le P. Kircher, qui en a extrait de longs fragments pour les insérer dans sa China illustrata, a fait graver un portrait de Ricci, en costume de lettré. Enfin le P. Dorléans a composé, d’après l’Expédition chrétienne, la Vie du P. M. Ricci, Paris, 1693. in-12. Ce n’est qu’un extrait peu étendu du grand ouvrage du P. Trigault. L. P. Jean Aleni a aussi fait imprimer, en chinois, une vie de ce célèbre jésuite. Soixante-six lettres originales du P. Ricci, aussi curieuses qu’intéressantes, ont passé de la bibliothèque du P. Lagomarsini dans celle de la famille Ricci, à Macerata (voy. le Dision storico, édition de Bassano, 1796). On a accusé le P. Ricci, comme missionnaire. d’avoir donné l’exemple d’une tolérance coupable en n’exigeant pas des nouveaux le sacrifice absolu des opinions qui font la base des systèmes philosophiques et politiques de la Chine relativement au culte du ciel, ainsi qu’aux honneurs à rendre aux ancêtres et à Confucius. Le système qu’il avait adopté à cet égard a longtemps servi de régle ans jésuites qui ont marché sur ses traces ; et, de bonne heure aussi, il a été attaqué par les dominicains. Tous le monde a entendu parler des querelles qui se sont élevées entre les missionnaires de ces deux ordres (voy. Maigrot), querelles déplorables qui ont fini par causer l’expulsion des uns et des autres et la ruine presque totale de la mission. fondée par le P. Ricci. A. R—T.


  1. (1) Riccioli ajoute (Almagest, nov. 1651, in-fol., p.XI) que, pour se conformer encore plus aux idées des Chinois, Ricci, loin de suivre la projection stéréographique ordinaire, selon laquelle la partie centrale est vue en plus petit qu’aucune autre, y représenta au contraire la Chine plus en grand [...] ce qui ne peut guère s’expliquer que par une perspective extérieure dans le genre de l’hémisphère que J.-B.-H. de St Pierre a fait graver dans ses Etudes de la nature. Le continuateur de Léon Pinelo croit que cette Mappemonde est la même que Gemelli Carreri dit avoir vue dans la bibliothèque de Pékin (Giro del mundo, part. 4, fol [...]).
  2. (1) Le P. Julien Baldinotti, jésuite de Pistoie, le fit réimprimer, en 1730, au Tonkin, pour la seconde fois, et il assure que l’élégance et la pureté du style de ce catéchisme contribuerait puissamment au succès de ses prédications dans ce royaume.
  3. (2) Le traité sur l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme et la liberté de l’homme, qui a été traduit en français par le P. Jacques et inséré au tome 26 de la 2e édition des Lettres édifiantes, fait sans doute partie de la liste précédente.