Biographie universelle ancienne et moderne/2e éd., 1843/PROPERCE (Sextus-Aurelius Propertius)

Michaud - Biographie universelle ancienne et moderne - 1843
Tome 34 page 405 à 407

PROPERCE (Sextus-Aurelius Propertius)


PROPERCE (Sextus-Aurelius Propertius),le moins connu, mais non le moins célèbre des élégiaques latins, était né, suivant l’opinion la plus commune, à Mevania, ville d’Ombrie, aujourd’hui Bevagna (duché de Spolète). Quelques critiques font remonter sa naissance à l’an de Rome 690 : M. Schœll en fixe l’époque avec plus de vraisemblance à l’an 702 (52 ans avant J.-C.). Son père, chevalier romain, proscrit avec les restes du parti d’Antoine, fut égorgé, dit-on, sur l’autel de Jules-César, et, s’il est vrai, comme l’ont cru tous les biographes, que cet ordre ait été donné par Octave, il est difficile de pardonner à Properce les louanges qu’il a prodiguées au vainqueur. L’héritage paternel avait été dévoré par les guerres civiles. Le jeune Properce vint à Rome, où l’appelaient les études et les exercices du barreau ; mais à peine a-t-il revêtu la robe virile qu’une passion impérieuse vient lui révéler qu’il est poète, et les vers brûlants que lui inspire la courtisane Hostia le désignent bientôt au patronage de Mécène et aux faveurs de son maître. Ces faveurs n’étaient point désintéressées. Cependant Properce refusa toujours d’abaisser l’épopée à ces adulations qu’il laissait tomber sans scrupule dans des élégies où le nom du triumvir qui fut heureux à Actium n’est presque jamais séparé de celui de Cynthie : c’est le nom sous lequel le poëte a immortalisé sa maîtresse. Cette femme ne nous est connue que par les vers de son amant, et, lorsqu’il vante en elle le talent de la poésie ou celui du chant, il est permis de ne pas le croire entièrement sur parole. Des liaisons plus honorables remplirent le reste d’une vie qui fut courte, comme toutes celles qu’on abandonne au plaisir. Tous les rivaux de Properce, Tibulle, Ovide, Gallus, le second Mécène de la cour d’Auguste, partagèrent, avec Bassus, Ponticus et d’autres poètes contemporains, l’amitié du chantre de Cynthie. Rien n’empêche de conjecturer que la confidence des premiers chants de l’Enéide ne lui fut pas refusée : la dernière élégie du deuxième livre est un magnifique hommage rendu à ce poème et au génie de Virgile. La date de la mort de Properce a divisé les critiques comme celle de sa naissance. La dixième élégie du quatrième livre des Tristes ne permet guère de douter qu’il n’ait survécu à Tibulle ; Ovide y parle en termes exprès de son intimité avec Properce, et se plaint que les destins lui aient envié celle de son rival, qu’il place formellement avant Properce dans l’ordre des temps : or nous savons que les Muses pleurèrent en même temps Tibulle et Virgile, dont on fixe la mort à l’an de Rome 735 ; il faut donc reculer celle de Properce jusqu’à l’an 742 (12 ans avant J.-C.). On prétend avoir retrouvé son tombeau en 1722 à Spello (1)[1], à six milles de Bevagna, sous une maison qu’on appelle encore la maison du poète (2)[2]. Nous n’avons de Properce que ses Elégies, distribuées en quatre livres. Un mot de Martial, qui les appelle « les vers de la jeunesse de Properce (3)[3], » pourrait être invoqué à l’appui des conjectures qu’a fait naître un vers attribué à Properce par Fulgence et qu’on a cherché vainement dans les poésies de l’ami d’Ovide, telles qu’elles nous sont parvenues. Mais il ne faut pas se hâter de regarder ces conjectures comme des preuves suffisantes de la perte d’une partie des poésies de Properce. Celles dont nous jouissons suffisent à sa gloire, et bien peu de compositions du siècle d’Auguste sont plus dignes d’être étudiées par les amis de l’antiquité. L’élégie, naturalisée à Rome par Catulle, avait souri aux chants un peu âpres de Gallus, et surtout à la pureté des accents si vrais et si mélodieux du mélancolique Tibulle. Properce voulut être le premier dans l’élégie passionnée. Quintilien, qui paraît préférer le chantre de Délie, avoue que son. rival partageait de son temps les suffrages, et la postérité a longtemps hésité, entre ces deux poètes, comme les Romains et les Grecs entre Phillétas et Callimaque, comme les critiques du dernier siècle entre deux autres amis dont il n’est plus permis de séparer les noms de ceux de Properce et de Tibulle, Bertin et Parny. Aujourd’hui les rangs sont fixés, et la place de Properce est fixée un peu au-dessous de Tibulle, mais beaucoup plus près de lui que d’Ovide, leur ami commun. Son style, fort de mouvements et d’images, plein dans sa précision et par sa précision même un peu obscur, manque trop souvent, nous, ne dirons pas de naturel, mais de ce mol abandon qui nous charme quand nous lisons Tibulle. Il est vrai que la lyre de Tibulle n’a qu’un ton, et, si Properce a moins de sentiment, il est plus varié, plus riche en idées, « Né pour la haute poésie, dit Parny, il a peine à se renfermer dans les bornes du genre élégiaque ; il met trop souvent entre Cynthie et lui tous les dieux et tous les héros de la fable. Ce luxe d’érudition a de l’éclat ; mais il fatigue et refroidit parce qu’il manque de vérité. L’âme, préoccupée d’un seul objet, se refuse à tant de souvenirs étrangers : la passion ne conserve de mémoire que pour elle-même ».

On a essayé de le justifier en disant que ces allusions continuelles à la mythologie, qui sont de l’érudition pour nous, étaient pour les Romains des souvenirs de tous les jours. Mais ceux qui savent lire Properce ne peuvent s’empêcher de reconnaître un peu d’ostentation dans toute cette science dont il surcharge ses élégies, et l’on ne doit pas oublier que le même reproche a été encouru par Callimaque, celui de tous les Grecs qu’il affectait le plus de suivre comme modèle, puisqu’il se glorifie du titre de Callimaque romain. Le caractère même de la diction décèle fréquemment dans Properce l’étude des poëtes grecs. Sa versification se distingue par le retour presque habituel d’un mot polysyllabe à la fin de ses pentamètres. Ovide et Tibulle terminent presque toujours leurs distiques par un ïambe, et, si l’on peut s’en fier au jugement d’une oreille étrangère, cette chute a bien plus de grâce et d’harmonie. Properce a mérité un reproche plus grave, celui d’avoir outragé plusieurs fois dans ses élégies cette décence que Tibulle respecte toujours. On a blâmé ce dernier de n’avoir pas été fidèle à des courtisanes mais Properce ne nous apprend-il pas lui-même que ses vers furent beaucoup plus fidèles à Cynthie que son amour ? N’est-ce pas la volupté qui le ramène sans cesse auprès d’elle ? Il chante ses sensations plutôt que sa maîtresse, et cette fougue ardente qui le caractérise est bien plus dans son imagination que dans son cœur. C’est cette imagination qui l’entraîne à des mouvements vraiment lyriques, soit lorsqu’il célèbre les triomphes d’Auguste, soit lorsqu’il prie pour Cynthie malade ou lorsqu’il gémit sur le naufrage de Pétus, soit dans son dithyrambe à Bacchus (liv. 3, élég. 17) ou dans l’hymne qu’il chante à la gloire d’Hercule (liv. 4, élég. 9). C’est encore à l’imagination flexible de Properce que l’antiquité doit les deux plus beaux modèles qu’elle nous ait transmis dans l’héroïde, celle de Cornélie à Paulus et celle d’Aréthuse à Lycotas liv. 4, élég. 3e et 11e). L’édition princeps des poésies de Properce porte la date de février 1472, petit in-4°, sans autre désignation. La seconde, en faveur de laquelle on a réclamé la priorité (Sexti Aurelii Propertii Elég., liv. 4, in-4° de 164 pages, sans date), paraît avoir été imprimée avec les caractères de Th. Ferrand de Brescia, vers 1473. Le manuscrit sur lequel avaient été faites les copies qui ont servi à ces éditions était fort altéré par le temps. Turnèbe, Muret, Passerat et d’autres zélés commentateurs se sont efforcés de rétablir le texte primitif, encore mutilé par les corrections de Scaliger. Mais la diction du poëte, hérissée d’allusions aux traits les moins connus de la fable et d’ellipses qui ne laissent presque jamais entrevoir les idées intermédiaires dont il craint d’embarrasser sa marche, a plus d’une fois rebuté ses admirateurs, et c’est peut-être le moins lu de tous les classiques. Nous citerons encore l’édition de Barth, Leipsick, 1777, in-8° ; celle de Burmann, publiée par Van Santen, 1780, in-4°, et celle de Kuinoel, Leipsick, 1805, 2 vol. in-8° (1). Les élégies de Properce accompagnent ordinairement les poésies de Catulle. Parmi ses traducteurs en prose, nous nommerons Delongchamps, dont la version française, publiée en 1772, a été réimprimée avec des éclaircissements très utiles à l’intelligence du texte, en 1802 (2 vol. in-8°) ; il est difficile de vaincre plus de difficultés avec plus de bonheur ; - la Houssaye, 1785 ; - Piètre, 1801. La traduction en vers de Denne-Baron a paru en 1814 ; elle a reparu dans la Collection latine publiée sous la direction de M. Ch. Nisard. Celle de J.-P.-Ch. de St-Amand a été annoncée comme la plus complète en vers français. Les Elégies de Properce, réduites à trois livres, ont aussi été traduites en vers français par Mollevaut, de l’Académie des inscriptions, qui en a donné une seconde édition in-18 en 1821. Properce a fourni des traits d’une heureuse imitation à André Chénier et à Bertin.

F-T j.


  1. (1) L’ancienne Hispellum, l’une des neuf villes d’Ombrie qui se disputent l’honneur d’avoir donné le jour à Properce.
  2. (2) Voy. les Mémoires de Trévoux, mai 1723, p. 823-845, et la dissertation de F.-C. Conradi : Observatio critica de monumento Propertii, etc., dans les Acta eruditorum de 1725, p. 363.
  3. (3) Carmen juvenile Propert., épigr. 1, v. 189, liv. 14,