Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BERTHOUT, Gauthier I

◄  Tome 1 Tome 2 Tome 3  ►



BERTHOUT (Gauthier I). Avant de tracer successivement la biographie des personnages les plus célèbres portant le nom de Berthout, il importe de faire remarquer que l’historique de cette puissante maison a été étrangement défiguré par les chroniqueurs. La question de la succession des avoués et des seigneurs de Malines, qui est toute l’histoire de cette famille, est restée obscure et controversée. Ni leur gouvernement, ni l’étendue de leur pouvoir, ni leur origine, ni leurs droits primitifs n’ont jusqu’à présent été clairement définis. Ce n’est point ici le lieu de discuter toutes les allégations des annalistes ni de rechercher quand et comment cette famille s’établit à Malines ; nous renvoyons pour cet objet au savant ouvrage intitulé : Recherches sur l’origine de la famille des Berthout, par le baron Van den Branden de Reeth. (Mémoire couronné par l’Académie royale de Belgique, t. XVII, 1845.) Il ne sera pas inutile cependant de dire quelques mots de l’origine de la famille avant de nous occuper spécialement du personnage qui fait l’objet de cette notice.

Nous croyons, avec raison, pouvoir considérer Gauthier Berthout, sire de Grimberghe, comme chef de cette illustre maison. Il fonda, avec sa femme Adelise, l’abbaye de Grimberghe (1110) et suivit Godefroid de Bouillon en Terre Sainte ; il est le premier d’entre les Berthout dont le nom apparaisse dans des documents authentiques.

A Gauthier succéda son fils Arnold. C’est de son temps qu’eut lieu la fameuse bataille de Grimberghe, si désastreuse pour sa maison (1143 ou 1144). Malgré cet échec, ces seigneurs ne se tinrent point pour battus et, quinze ans après, Godefroid III, duc de Brabant, se vit forcé de les attaquer de nouveau : cette fois leur château de Grimberghe fut ruiné. Arnould décéda en 1147, laissant trois fils.

L’ainé, Gauthier, deuxième du nom, hérita du pays situé autour de Malines et du pays d’Arckel. Le fils de ce seigneur, aussi nommé Gauthier, vint s’établir à Malines après avoir vu raser le manoir de ses ancêtres (1159), par Godefroid III. Avec lui commence une période assez longue, pendant laquelle on ne peut attribuer aucun acte politique aux Berthout ; faisons remarquer seulement que, malgré les graves difficultés qui s’étaient élevées jadis entre ces seigneurs et les ducs de Brabant, ils ne tardèrent pas à rentrer en faveur ; aussi le nom de Gauthier Berthout apparaît-il souvent dans les chartes délivrées par les ducs. Ajoutons que jusqu’ici les Berthout ne portent encore ni le titre d’avoué, ni de seigneur de Malines, comme le témoignent la charte de 1179, celle de 1190, un diplôme de la même époque et la charte de 1203. Dans aucune de ces pièces on ne rencontre ce titre, que certes ils auraient pris, si tel eût été leur droit. C’est vers 1200 que le chapitre de Saint-Rombaut institua Gauthier Berthout son avoué, ou défenseur de ses biens et de ses droits et, depuis, ce seigneur joignit à son sceau personnel celui de ce chapitre. La nomination ou acceptation de Berthout comme avoué du chapitre s’explique aisément si l’on tient compte des difficultés du temps : il fallait un homme puissant pour soutenir et, au besoin, défendre les droits de l’Église. Qui mieux qu’un seigneur influent par ses richesses, fondateur et bienfaiteur de plusieurs communautés religieuses, pouvait remplir ces fonctions ? La voie étant ainsi tracée, il n’y avait qu’un pas de l’avouerie du chapitre à celle de la ville. La dignité obtenue par Gauthier porta à son comble le crédit de sa maison. L’on voit, d’ailleurs, par les nombreuses donations qu’elle fit vers cette époque, combien grande devait être son influence à Malines. Mais Gauthier ne profita guère de sa position. La mort vint l’enlever au milieu des honneurs, dans le courant de l’année 1201. Quelques historiens indiquent l’an 1219 ; mais nous croyons que c’est par erreur.

A celui-ci succéda son fils qui fait l’objet de cette notice et que nous nommons Gauthier I, parce qu’il est le premier de sa famille qui ait une importance historique dans la seigneurie, et qu’il doit être considéré, sinon de droit, au moins de fait, comme le premier avoué à Malines de l’Église de Liége. Il est cependant à remarquer qu’il n’en prit point le titre. C’est à cette époque que la position de sa maison va se dessiner plus nettement ; jusque-là son pouvoir s’appuyait sur ses richesses et sur la protection que le chapitre de Saint-Rombaut avait réclamée d’elle ; mais, graduellement, on vit les Berthout entrer en relations directes avec l’évêque de Liége, seigneur de Malines, et régler avec lui des droits dont l’Église était forcée de faire l’abandon, ou dont cette puissante famille s’était emparée, et que l’évêque avait dû confirmer.

Vers 1212, la guerre éclata entre Henri, duc de Brabant, et Hugues de Pierrepont, évêque de Liége, à l’occasion de la succession d’Albert de Moha, qui conditionnellement devait passer à l’Église de Liége. Berthout, prenant le parti du duc de Brabant contre le prélat, alla grossir avec ses vassaux l’armée brabançonne. Soucieux de ses intérêts, il ne laissa pas passer cette occasion pour établir plus solidement son pouvoir. Les embarras que cette campagne avait suscités au prélat liégeois étaient favorables à ses projets : aussi ne tarda-t-il guère à lui susciter d’autres difficultés. Dès lors l’évêque put se convaincre que l’opinion lui était hostile dans sa seigneurie : et cependant, il lui était impossible de recourir à des mesures de rigueur. « Il est hors de doute, dit l’historien David, que les Berthout ne devinrent si hardis, qu’ils n’usurpèrent si effrontément à Malines que parce qu’ils s’appuyaient sur leur suzerain, et que par eux-mêmes ils étaient assez puissants pour résister aux évêques de Liége. »

Ne voyant aucun moyen de réduire Gauthier Berthout, qui était si vigoureusement soutenu, l’évêque se décida à traiter avec lui ; en conséqueuce il lui octroya une autorité très-étendue et de grands priviléges tout en se réservant la souveraineté de la seigneurie. La charte, datée de 1213, est le plus ancien document qui détermine les rapports établis entre l’évêque de Liége et les Berthout. Gauthier y reconnaît les droits de l’Église à Malines et dans ses dépendances ; de son côté, le prélat lui accorde d’augmenter ses domaines à la condition de respecter ses droits et de lui rendre l’hommage qui lui est dû. D’autre part Berthout s’engage à majorer de trente marcs d’argent (monnaie de Liége) les revenus annuels du prélat, il promet de se considérer comme son vassal, de défendre son Église contre ses ennemis et de tenir en fief de l’évêque tout ce qu’il acquerra dans la même seigneurie. Berthout ne fit valoir aucun droit, n’invoqua aucun antécédent pour l’avouerie. Il ne prit point le titre d’avoué et se reconnut sujet et vassal de l’Église de Liége : aussi n’est-ce que environ un quart de siècle plus tard que son fils se qualifie d’avoué. Il est toutefois probable que Gauthier en exerça les fonctions. Comment expliquer sans cela la convention faite entre lui et l’évêque ?

Plusieurs chroniqueurs affirment qu’en 1216, Berthout partit avec un corps de troupes pour l’Aragon afin d’y secourir le roi Jacques Ier contre les Sarrasins ; qu’il y combattit si vaillamment, que trois fois en un jour il fit éprouver des pertes sanglantes aux ennemis ; qu’enfin il parvint à les expulser du royaume d’Aragon et que, grâce au puissant concours des troupes de Malines, ce prince fit la conquête des îles Baléares. Le monarque voulant reconnaître les services de son puissant allié, lui laissa le choix d’une récompense. La demande de Gauthier fut de pouvoir charger son écusson de trois pals de gueules sur champ d’or, en mémoire des trois sanglantes victoires qu’il avait remportées. Le roi d’Aragon aussi avait mainte fois battu les Sarrasins, et, en souvenir de ces glorieux faits d’armes, son blason était d’or, à neuf pals de gueules ; le souverain supprima trois pals de son écu pour les transmettre à Berthout : déclarant, dit-on, en même temps, qu’il eût préféré lui céder les trois principales villes de ses États. A son retour d’Espagne, Berthout fit son entrée à Malines, en arborant son nouvel étendard et telle est, disent les chroniques, l’origine des armes de la ville.

Un judicieux écrivain, le baron Vanden Branden, combat ces allégations, en faisant remarquer que le roi Jacques succédant à son père, Pierre II, en 1213, avait à peine dix ans ; ensuite que l’île Majorque, la plus importante des Baléares, ne fut conquise qu’en 1339. Quoi qu’il en soit, il est plus avéré que Gauthier fit plusieurs voyages en Terre Sainte, pour combattre les Infidèles. On affirme même que sa femme, Sophie de Looz, qui avait accompagné son mari en Syrie, y décéda et fut enterrée à Saint-Jean-d’Acre. Berthout, revenu à Malines, reprit bientôt le chemin de Jérusalem et y mourut sous les murs de Damiette, le 20 octobre 1219, comme le témoigne le livre obituaire de l’église Saint-Rombaut, où annuellement son service anniversaire est encore célébré. Quelques auteurs nous apprennent que son corps embaumé fut transporté à Malines, dans la cathédrale actuelle. Un écrivain allègue que son cœur seul fut placé dans le tombeau de son père.

Emm. Neeffs.