Biographie nationale de Belgique/Tome 1/BARRE, Pasquier DE LA

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BARRE (Pasquier DE LA), magistrat et écrivain, né à Tournai, sur la fin du xve ou au commencement du xvie siècle, mort en 1568. Après avoir exercé les fonctions de greffier des doyens et sous-doyens des métiers de sa ville natale, fonctions auxquelles il avait été nommé en 1545, la Barre devint, en 1559, procureur du roi au bailliage de Tournai et Tournaisis. Vers ce temps, les doctrines de Calvin s’introduisirent à Tournai et y firent de nombreux prosélytes. La Barre, sans embrasser ouvertement les opinions nouvelles, montra qu’elles ne lui déplaisaient point, par la tolérance dont il usa envers les novateurs. La duchesse de Parme, gouvernante des Pays-Bas, voulant empêcher qu’elles ne se propageassent de plus en plus dans une ville aussi importante que Tournai, y envoya, en 1563, le président du conseil d’Artois, le procureur général de Malines et le conseiller au grand conseil Éverard, avec la mission de rechercher et de châtier tous ceux qui avaient contrevenu aux édits sur la religion. Ces commissaires prononcèrent la destitution de la Barre, convaincu « d’avoir favorisé ceulx de l’escolle de la réthorycque et pluisieurs héréticques, schandaleux et injurieux rondeaux, refrains et aultres pièces de réthorycque, et mesme aydé à donner prix aux autheurs d’icelles, au lieu de les avoir calengé et faict punir conformément aux placardz. (20 août 1563.) » Cependant, la place de procureur général et fiscal de la ville étant devenue vacante, la Barre ne craignit pas de se mettre sur les rangs pour l’obtenir. Il l’obtint en effet, par la protection de Eloris de Montmorency, seigneur de Montigny, gouverneur et grand bailli de Tournai et Tournaisis ; mais il ne fut élu qu’à la simple majorité des suffrages des consaux (ainsi étaient appelés les trois colléges des prévôts et jurés, des mayeur et échevins de la ville et des mayeur et échevins de Saint-Brice dont le magistrat se composait), et, parmi ceux qui votèrent contre lui étaient les deux prévôts de la commune ainsi que les conseillers pensionnaires (15 janvier 1566). Lorsqu’il fut installé, les consaux lui déclarèrent qu’ils l’admettaient à l’exercice de la charge de procureur général, à condition « qu’il ferait exécuter les placards et édits à l’encontre des sectaires et délinquants pour le fait de la religion sans aucune dissimulation ou connivence, à peine, s’il était trouvé en ce négligent et défaillant, d’être dès maintenant pour lors privé d’ice-lui état de procureur » (17 janvier). Il promit et jura d’ainsi le faire.

La nomination de la Barre avait été vue de mauvais œil par les catholiques, et surtout par l’évêque, Gilbert d’Ongnies, qui la dénonça à la duchesse de Parme. La gouvernante écrivit aux consaux, pour leur en exprimer son mécontentement ; elle ne s’en tint pas là, mais elle voulut qu’ils la révoquassent (9 février 1566). Les consaux s’efforcèrent de se justifier ; la Barre partit lui-même pour Bruxelles, accompagné d’un des pensionnaires de la ville, afin de se laver du soupçon d’hérésie que faisait planer sur lui la sentence de 1563 : il y réussit, et la gouvernante ne s’opposa plus à ce qu’il prît possession de la charge qui lui avait été conférée, grâce à l’appui que, cette fois encore, le seigneur de Montigny lui prêta.

Les circonstances au milieu desquelles la Barre entrait dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, étaient difficiles pour les dépositaires de l’autorité et ne tardèrent pas à le devenir encore davantage. La confédération de la noblesse, la requête présentée par les confédérés à la gouvernante, leur assemblée à Saint-Trond, produisirent dans les Pays-Bas une fermentation générale. Malgré les mesures acerbes, les supplices, les bannissements auxquels le gouvernement avait eu recours, le calvinisme n’était pas anéanti à Tournai ; il se ranima et prit tout aussitôt un développement extraordinaire. Ce n’était plus en secret, dans des endroits écartés ou au milieu des bois que les apôtres de la réforme tenaient leurs prêches, mais ils avaient lieu publiquement, à proximité de la ville, et l’on y comptait jusqu’à dix, douze, quinze mille assistants, presque tous armés et prêts à repousser la force par la force ; aussi les magistrats royaux et municipaux auraient-ils bien vainement tenté d’y mettre obstacle. Le 22 août, la nouvelle arriva à Tournai que les images avaient été détruites à Gand et à Anvers ; en un instant le peuple s’émut, des rassemblements se formèrent ; l’un d’eux se disposait à abattre une croix placée près de l’église Saint-Pierre, lorsque Pasquier de la Barre, étant accouru sur les lieux, persuada aux individus qui le composaient de renoncer à leur dessein ; mais, le lendemain, il ne fut plus possible d’empêcher le déchaînement des passions populaires, et toutes les églises, cloîtres, chapelles, abbayes de la ville et des environs furent envahis et saccagés. Dans cette triste journée, la conduite de la Barre ne fut pas exempte de blâme ; on l’accusa plus tard, et ce fut une des causes de sa condamnation, d’avoir lui-même conduit les dévastateurs dans l’église de Saint-Brice. Cependant il préserva les tableaux des armoiries des chevaliers de la Toison d’or qui ornaient le chœur de la cathédrale depuis le chapitre que Charles-Quint y avait célébré en 1531, et s’il ne s’opposa pas à ce que les riches reliquaires qui étaient cachés dans un lieu secret de la trésorerie fussent mis en pièces, il veilla à ce que rien n’en fût pillé ni dérobé. Par ses soins, tous les morceaux en furent renfermés dans des coffres et placés en lieu sûr.

Pendant plusieurs mois, et jusqu’au 2 janvier 1567, les calvinistes furent véritablement les maîtres dans la ville. Ce jour-là, Philippe de Sainte-Aldegonde, seigneur de Noircarmes, qui, en l’absence du marquis de Berghes, parti pour l’Espagne, était chargé du gouvernement du Hainaut, fit entrer dans le château une compagnie de gens de pied, bientôt suivie de plusieurs autres. Les consaux, sommés par lui de recevoir garnison dans la ville, n’eurent d’autre parti à prendre que d’obéir. Onze enseignes d’infanterie furent logées chez les bourgeois, et ceux-ci durent livrer toutes leurs armes, qui furent portées au château. Le 24 février, Noircarmes, s’étant transporté à la maison de ville, signifia aux consaux assemblés la destitution de plusieurs des membres de l’administration qui n’avaient pas rempli leurs devoirs : Pasquier de la Barre était du nombre. La réaction allait commencer. Déjà des commissaires chargés d’informer sur les troubles de l’année précédente et le saccagement des églises, étaient arrivés à Tournai. La plupart de ceux qui avaient été mêlés à ces événements s’absentèrent. La Barre jugea prudent de suivre leur exemple ; il se retira à Flessingue.

Arrêté en cette ville dans les premiers jours d’octobre 1567, il fut conduit au château de Vilvorde, d’où on l’amena à Bruxelles, pour lui faire son procès. L’instruction, qui eut lieu devant le conseil des troubles, dura jusqu’à la fin de l’année suivante. Par sentence du 29 décembre 1568, le prévôt général de l’hôtel, Jean Grauwels, condamna la Barre à être exécuté par l’épée, avec confiscation de tous ses biens au profit du roi. Les motifs de cette condamnation étaient qu’il avait confié un de ses fils à un Français, compagnon du ministre calviniste Étienne Mermier, permis à sa femme, à ses enfants et à ses clercs de fréquenter les prêches, dit à l’un de ses clercs, le seul qui fût catholique : Vous allez à la messe, vous ne faites pas bien ; je n’y voudrois aller pour grosse somme d’argent ; que, le jour où les images avaient été abattues à Tournai, il s’était fait remettre les clefs de l’église de Saint-Brice, et l’avait ouverte aux sectaires, lesquels l’avaient incontinent saccagée ; qu’au lieu de les en détourner, il les avait excités par ces paroles : Enfants, besognez bien, on vous payera bien ; ces prêtres et évêques nous ont bien abusés, mais avant peu de jours on y mettra bien remède ; qu’il avait engagé l’une des religieuses de l’hôpital à se marier avec un augustin, et tenu aux autres des propos hérétiques, etc. Ces faits, fussent-ils avérés, méritaient-ils la peine capitale ?…. Le jour même où la sentence avait été rendue, elle reçut son exécution sur la place de Vilvorde.

On a de Pasquier de la Barre :

1° Une chronique de Tournai, en deux livres, commençant à la fondation de cette ville et allant jusqu’au 22 mars 1564 ; — 2° Un Recueil, par forme de mémoires, des actes et choses plus notables qui sont advenues ès Pays-Bas, et espéciallement en la ville et cité de Tournay, depuis l’an mil cinq cens soixante-cincq jusques en l’an mil cinq cens et……. (15 mars 1567).

Les Archives du royaume possèdent les seuls manuscrits connus de ces deux ouvrages, quin’en forment réellement qu’un. En quittant Tournai, la Barre les avait laissés en sa demeure : ils furent saisis le 6 octobre 1567, par ordre du comte du Rœulx, à la nouvelle que l’ancien procureur général avait été pris à Flessingue. Les notes qui s’y trouvent, de la main du secrétaire de la Torre, ne laissent guère de doute qu’ils n’aient été envoyés alors au conseil des troubles. En 1850, on découvrit le second volume, mêlé avec des acquits de comptes, dans les greniers des Archives ; l’autre se trouvait en la possession de M. le comte de Limminghe, qui le céda à l’administration des Archives en 1862.

M. Alex. Pinchart a publié, dans la collection des mémoires de la Société de l’histoire de Belgique, le Recueil des actes et choses plus notables, etc., 2 vol. in-8°, 1859-1865. Au texte de l’auteur il a joint des éclaircissements, des pièces justificatives en grand nombre et une introduction à laquelle nous avons emprunté la plupart des faits qu’on vient de lire. La chronique, qui finit en 1564, est encore inédite ; elle prendra probablement place un jour dans la collection des chroniques belges qui paraît sous les auspices de la Commission royale d’histoire. Si, sur les origines de Tournai et sur ses fondateurs, elle reproduit les fables imaginées par les chroniqueurs du moyen âge, elle contient, sur les événements des règnes de Charles-Quint et de Philippe II, dont le récit remplit tout le second livre, des détails qui ne manquent pas d’intérêt.

Comme le dit M. Pinchart, les mémoires de Pasquier de la Barre qu’il a mis en lumière « sont rédigés sous forme de journal, et l’auteur y raconte les faits à mesure qu’ils se produisent. » Il les raconte froidement, impartialement. C’est à peine s’il laisse percer dans sa narration ses opinions religieuses : pas de déclamations contre la religion catholique ; pas de plaidoyer en faveur de la réforme. Il lui arrive bien de se moquer d’un jésuite qui, prêchant un jour dans l’église de Notre-Dame et disant à ses auditeurs qu’il était prêt à mourir pour eux, au brait causé par des vessies qu’un jeune garçon dégonfla en les frappant contre la porte de l’église, se sauva épouvanté dans une chapelle où il s’enferma (t. I, p. 109) ; mais c’est la seule fois qu’il se permette une semblable malice. Du reste, il n’hésite pas à qualifier « d’acte scandaleux » le fait d’un tapissier d’Audenarde qui, ayant enlevé des mains d’un prêtre, au moment où il célébrait la messe, l’hostie consacrée et l’ayant mise en morceaux, cria au peuple stupéfié : Regardez ! s’il était de chair, il saignerait (Ibid., p. 46) ; et, au moment de terminer son récit, il reconnaît que, durant les troubles, « pluiseurs d’entre le menu populaire s’estoient merveilleusement desbordez ; qu’ilz avoient commis plusieurs insolences, usé de grandes menasches, et commis pluiseurs actes intollérables (t. II, p. 30). »

Gachard.