Biographie nationale de Belgique/Tome 1/BADIUS, Josse

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BADIUS (Josse) ou BADE, imprimeur, professeur, érudit, né à Assche, en Brabant, en 1462, mort à Paris en 1534 ou 1535. Il fit ses études latines à Gand, à l’école des Hiéronymites ou Frères de la vie commune, qui, on le sait, contribuèrent les premiers à répandre dans les Pays-Bas l’art typographique et qui inspirèrent peut-être, dès lors, à leur élève les goûts qui fondèrent sa réputation. Dans sa préface des œuvres de Thomas à Kempis, il déclare dédier tout particulièrement la vie de ce théologien, composée par lui, à ses maîtres : Pueritiæ meæ institutoribus domus divi Hieronymi apud Gandavum fratribus. C’est sans doute son séjour à Gand qui a fait dire abusivement à Trithème et à Bulæus qu’il était Gantois de naissance.

On suppose qu’il alla perfectionner ses études dans les sciences à Bruxelles. Quoi qu’il en soit, il partit très-jeune pour l’Italie, séjourna à Ferrare et y étudia, sous le célèbre Guarini, les belles-lettres et surtout la langue grecque. Ses cours étant terminés, on le retrouve bientôt à Lyon, enseignant le grec et le latin et expliquant, chez lui, à la jeunesse de cette ville, les auteurs anciens. Il employait, en outre, ses moments de loisir à la correction des épreuves de l’imprimerie de Jean Trechsel, allemand d’origine, le premier typographe qui s’établit à Lyon et qui avait deviné en lui un véritable savant. Dès l’année 1494, les soins apportés par Badius aux travaux d’impression de son patron firent la réputation des productions de celui-ci. Aussi, pour le récompenser de ses services, lui donna-t-il en mariage sa fille Thélife ou Thélèse, qui brillait par une instruction solide et variée. Dès ce moment, on le voit associé à son beau-père et occupé particulièrement d’éditer des auteurs latins. Après la mort de Trechsel, il prit le surnom d’Ascensius et travailla pour son propre compte.

Robert Gaguin, bibliothécaire du Louvre, qui avait apprécié ses productions typographiques, l’engagea à imprimer son Histoire de France et à venir se fixer à Paris, tant pour s’y perfectionner dans son art que pour y enseigner la langue grecque. Badius se rendit dans cette ville en 1499, y fut nommé professeur de belles-lettres à l’Université et établit son imprimerie, devenue si célèbre depuis sous le nom de Prælum Ascensanum, dans la rue Saint-Jacques, à l’enseigne des Trois Loups. Il s’y appliqua à réformer les caractères typographiques un peu carrés de la Sorbonne, usités jusqu’alors, fit graver de nouveaux poinçons et introduisit dans son art ces belles lettres rondes ou caractères romains qui remplacèrent successivement les caractères gothiques.

Sa réputation d’érudit grandit bientôt autant que celle de typographe habile. Trithème avait dit de lui : Vir in sæcularibus literis eruditissimus et Divinarum Scripturarum non ignarus, philosophus, rhetor et poeta clarissimus, ingenio excellens et disertus eloquio (De Scriptoribus Ecclesiasticis, p. 393). Érasme, de son côté, ne tarit pas en éloges, dans son Dialogus Ciceronianus, sur le compte de Badius, qu’il compare, pour le savoir et l’érudition, à Budée qui, lui aussi, faisait grand cas de cet imprimeur et lui confiait la publication de ses œuvres.

Les ouvrages composés par Josse Badius appartiennent à la première partie de sa vie, alors que n’ayant pas encore embrassé la carrière de typographe, il avait eu tous les loisirs nécessaires pour se livrer à ses goûts littéraires. En les énumérant, Trithème ajoute, en effet (De Script. ecclesiasticis, p. 393 in-4°, 1546), qu’en 1494, époque où il donna cette liste, Badius n’avait encore que trente-deux ans.

Voici ses principaux écrits :

Stultiferæ naves sensus animosque trahentes mortis in exitium, autore Jodoco Badio Ascensio. Ce livre fut imprimé à Paris, chez Thilmannus Kerver, en 1500, in-4°, réimprimé[1] en 1502 par J. Prutz, de Strasbourg, et traduit en français par Jean Droyn sous le titre de la Nef des Folles. Il existe trois éditions de cette traduction qui est plutôt une nouvelle rédaction (Brunet, Manuel du libraire, 5e édition, au mot Badius). — 2° Sylvæ morales sive excerpta ex variis auctoribus latinis, cum interpretatione Jos. Badii Ascensii. Impressum est hoc opus diligenti cura atque industria Johannis Trechsel, in civitate Lungdunensi, anno MCCCCXCII, in-4°.— 3° Badii Ascensii nec non Sulpitii de componendis epistolis cæteraque opuscula. Norimb. impr. Joh. Rynman ; 1504. — 4° Allegoriæ moralesque sententiæ in utrumque divinœ legis instrumentum. Parisiis, 1529, in-fol., Prælum Ascensanum.

Trithème (loco cit.) lui attribue encore de son côté :

Contra Vincentium, lib. I. — 2° Psalterium Β. Mariæ versibus Saphicis. — 3° De Grammatica, lib. I. — 4° Epigrammata plura, lib. I. — 5° Epistolæ variæ ou de Conscribendis epistolis Isagoge. Ce dernier ouvrage semble être le même que le n° 3 ci-dessus indiqué.

Nous croyons cependant que ces derniers écrits appartiennent aux préfaces, commentaires et épîtres dédicatoires dont Badius enrichit les nombreuses publications sorties de ses presses. Paquot (Mémoires manuscrits de la Bibl. Royale, pp. 954 et suiv.) énumère la plupart des auteurs, tant sacrés que profanes, qu’il édita, expliqua ou commenta. Nous citerons Raymond Lulle, Laurent Valla, Baptista Mantuanus, Petrus Burrus, Juvencus, Béroald, Pétrarque, Pæanas, Térence, Horace, Cicéron, Salluste, Valère Maxime, Ovide, Perse, Sénèque, Lucain et Quintillien.

On lui doit encore une vie de Thomas à Kempis mise en tête des œuvres de ce théologien célèbre, imprimées par lui, à Paris, in-fol., en 1523. Sa prose comme ses vers se distinguent par un goût épuré, une connaissance approfondie des classiques et une grande élévation de pensée.

Indépendamment de ces ouvrages, Badius composa une foule de préfaces et d’épîtres dédicatoires, placées en tête de ses différentes publications, et dans lesquelles on trouve sur sa manière de vivre, sur sa famille, sur ses relations littéraires, sur l’exercice de son art des détails, pleins d’intérêt, qui dépeignent à la fois l’homme et le siècle de rénovation sociale où il vivait.

Le premier livre qu’il imprima à Paris porte la date de 1500, c’est le Philobiblion seu de amore librorum et institutione de Richard de Bury. Depuis cette époque jusqu’à sa mort, on peut dire sans exagération qu’il fit gémir les presses sous le poids de ses productions, aussi est-il considéré comme l’imprimeur qui a le plus produit dans la première moitié du xvie siècle. « Ses impressions, dit M. E. Hoyois, qui a consacré une longue notice à Badius, « toutes imprimées avec un certain luxe, sont recherchées à cause de leur exactitude. » En effet, son ambition était surtout d’imprimer sans fautes et de respecter religieusement les textes originaux des classiques. Il cherchait à égaler, sinon à surpasser, sous ce rapport, son illustre émule, Alde Manuce, établi à Venise vers 1495, et qui s’occupait plus spécialement d’éditer les auteurs grecs, tandis que Badius se consacrait à l’impression des écrivains latins.

Nous citerons à ce propos un fait curieux. En 1526, il fit paraître à Paris une traduction d’un traité de saint Jean-Chrysostôme sous le titre confus de : Divi Johannis Chrysostomi quam multe quidem dignitatis sed difficile sit episcopum agere dialogus in sex libros partitus, Germano Brixio Altessiodorensi, canonico parisiensi, interprete. Ce petit volume fourmillait de fautes typographiques ; Badius s’empressa de s’en excuser dans sa préface, et fit connaître qu’en commençant l’impression de ce traité, son fils aîné, doctus adolescens, qu’il avait préposé à la correction de ce traité, était devenu malade et avait succombé en peu de jours, laissant les ateliers de l’imprimerie et son père dans la plus profonde désolation, ce qui avait empêché ce dernier de s’occuper de la révision des épreuves.

Toutes les éditions de Badius portent au frontispice et quelquefois à la fin sa marque gravée sur bois, représentant l’intérieur d’une imprimerie en activité ; sur la presse on lit ces mots : Prælum Ascensanum.

Il avait en outre adopté pour devise ce vers :

Aere meret Badius laudem auctorum arte legentum.

La contre-façon ne tarda pas à spéculer sur la renommée du Prælum Ascensanum, et le célèbre typographe fut obligé de prémunir ses lecteurs contre l’abus que l’on faisait de son nom et de sa marque ; il prit donc le parti d’insérer un avis à ce sujet dans quelques-unes de ses publications. Cette réclamation, si bien justifiée, donna peut-être naissance à l’octroi de priviléges, accordés peu de temps après aux imprimeurs, pour assurer d’une manière légale la propriété de leur industrie.

Arrivé à l’apogée de sa réputation, Badius ambitionna l’honneur d’obtenir le titre, fort recherché alors, d’imprimeur de l’Université. Il en fut revêtu dès l’an 1507. Aussi le reproduisit-il depuis sur la plupart de ses livres. C’est en cette qualité que l’Université le chargea de publier, en 1521, la Censure des hérésies de Luther. Comme imprimeur-libraire-juré, il devait imprimer cette célèbre condamnation avec fidélité. Il était en même temps interdit à ses confrères de la réimprimer ou de la vendre.

Les deux derniers ouvrages édités par notre compatriote sont : Alphonsus a Castro contrà hæreseos in-fol., 1534, et In epistolas Pauli, par Pierre Lombard.

Nous ajouterons que Badius publia aussi plusieurs livres pour le compte de Jean Petit, un des principaux libraires de Paris.

Comme homme privé, il jouissait pareillement d’une grande considération. Ses nombreuses dédicaces en font foi. Sa maison était le rendez-vous habituel des lettrés de l’époque ; on le recherchait à cause de son savoir et de son expérience. Sa femme et ses enfants, instruits comme lui, agrandissaient ce centre littéraire, qui ne fut pas sans influence sur la renaissance des auteurs classiques et sur le développement qu’elle prit.

Badius mourut âgé de plus de soixante-douze ans et fut inhumé dans le charnier du cloître de Saint-Benoît. Après les dévastations faites au siècle dernier, à la suite de la révolution française, les ossements de ceux qui avaient été enterrés dans les églises et les cloîtres détruits de cette partie de Paris, furent transportés dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont. Des inscriptions, consacrées à ces personnages, ont été incrustées dans les murailles, et l’on y voit, entre autres, les noms de Jean Racine, de Blaise Pascal, des graveurs Edelinck et d’autres illustrations du xvie et du xviie siècle. C’est là également que sont déposés les restes de Josse Badius, qui ne pouvaient certes reposer en meilleure compagnie.

Plusieurs épitaphes en vers furent composées en l’honneur de Badius : on en a conservé le texte ; l’une d’elles figurait sur sa tombe au cloître de Saint-Benoît[2].

Le célèbre imprimeur, après avoir laissé un nom honoré, une réputation intacte, une grande renommée littéraire, s’éteignit avec la douce consolation que le Prælum Ascensanum trouverait de dignes continuateurs dans ses enfants. En effet, outre son fils aîné, qui mourut en 1526, comme nous l’avons déjà dit, il eut un second fils nommé Conrad, typographe comme lui, dont nous parlerons tantôt, et trois filles qui eurent pour maris des imprimeurs célèbres : Catherine, l’aînée, épousa Michel Vascosan, Jeanne, Jean de Roigny et Perette, la cadette, l’illustre savant Robert Étienne, le deuxième de ce nom qui devait répandre tant d’éclat en France sur l’art typographique et l’érudition classique.

Il eut en outre un frère, nommé Jean, qui exerça la librairie à Paris, où nous le trouvons établi en 1516.

Conrad Badius, dont nous avons parlé plus haut, naquit à Paris en 1510. Il se livra de bonne heure à l’art exercé par son père et laissa des productions typographiques très-estimées. Ayant embrassé la religion protestante, il se réfugia à Genève et s’y attacha à Jean Calvin pour lequel il imprima plusieurs livres importants. Il s’y associa bientôt à Jean Crépin, imprimeur distingué, et à Robert Étienne, son beau-frère, qui, lui aussi, s’était rendu à Genève pour échapper aux persécutions religieuses. Ils firent paraître ensemble un grand nombre d’auteurs classiques. Conrad Badius traduisit en français le livre d’Érasme Albert, intitulé : l’Alcoran des Cordeliers, (Genève, 1556, in-12), et l’augmenta d’un second livre de sa composition qui fut souvent réimprimé. Les nombreuses préfaces qu’il mettait, comme son père, en tête de ses éditions, sont remarquables par leur forme littéraire élevée et pleine de goût. Ardent prosélyte des doctrines nouvelles, il composa en vers les Satyres chrétiennes de la cuisine papale (Genève, 1560, in-8°).

Conrad Badius mourut à Genève en 1568, à l’âge de cinquante-huit ans[3].

Bon de Saint-Genois.

Bulæus, Historia univ. parisiensis, t. VI. — Paquot, Mémoires manuscrits (Bibl. Royale). — Michaud. Biographie universelle. — Mémoires de la Société du Hainaut, t. II, article de M. E. Hoyois. — Trithemius, De Scriptoribus ecclesiasticis, p. 393. — Feugères, Caractères littéraires, t. II, p. 19. Paris, 1859. — Miræus, Elogia Belgica, p. 121. — Graesse (J.-G.), Trésor des livres rares, t. I, p. 274.


  1. Sous le titre de : De Stultifera navicula seu scapha fatuarum mulierum circà sensus quinque exteriores fraude navigantium.
  2. Elles sont rapportées par Paquot, Mémoires manuscrits cités.
  3. Paquot, Mémoires manuscrits, cite encore un Conrad Badius, ami de Théodore de Bèse, qui mourut de la peste avec toute sa famille à Orléans, en 1562, où il était ministre protestant. Faut-il rattacher, ce personnage à la famille de Josse Radius ? Était-ce peut-être un fils de Conrad précité ?