Biographie nationale de Belgique/Tome 1/AMBIORIX

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AMBIORIX, roi des Éburons, fut l’un des chefs de la coalition qui, l’an 54 avant Jésus-Christ, essaya d’affranchir les Belges du joug de la domination romaine.

Trois campagnes avaient suffi à Jules César pour obtenir la soumission des races vaillantes qui peuplaient les vastes contrées connues sous la dénomination de Gaule Belgique. Bravant les flots de l’Océan, il avait deux fois planté ses aigles sur le sol encore mystérieux de la Grande-Bretagne. Franchissant audacieusement le Rhin, il avait répandu la terreur des armes romaines jusque chez les peuples les plus éloignés de la Germanie. De l’une à l’autre mer, depuis le Rhin jusqu’aux Pyrénées, ses légions ne rencontraient plus que des sujets et des tributaires ; car aucune importance sérieuse ne pouvait être attachée à l’héroïsme des Ménapiens, qui, retirés derrière leurs forêts et leurs marécages, continuaient seuls à braver les ordres du conquérant des Gaules. Mais toutes ces victoires n’avaient pas suffi pour enlever aux Belges l’espoir d’une délivrance prochaine. Esclaves sous le titre pompeux d’alliés de la république romaine, vaincus, mais non domptés, ils fournissaient en frémissant les hommes, les chevaux et les vivres que les envahisseurs ne cessaient de réclamer pour raffermir leur tyrannie ou marcher à de nouvelles conquêtes. Pendant l’été de l’an 54, tandis que César guerroyait pour la seconde fois sur le sol britannique, un vaste complot fut organisé par les soins d’Indutiomare, l’un des rois des Tréviriens, et d’Ambiorix, l’un des deux rois éburons. Rien n’avait su dompter l’orgueil et abattre le courage de ces fiers enfants de la Gaule Belgique : ni l’extermination des Tencthères et des Usipètes, ni l’horrible défaite des Nerviens, ni l’épouvantable châtiment infligé aux Aduatiques. C’était en vain que le collégue d’Ambiorix, Cativulcus, vieillard refroidi par l’âge et découragé par le malheur, s’était prononcé contre une entreprise dont il prévoyait l’issue funeste : le sentiment national, aigri par la haine de l’étranger, se manifesta avec une énergie tellement irrésistible qu’il fut lui-même forcé de prendre une part active au complot. D’un avis unanime, on convint d’exterminer les légions romaines à la première occasion favorable[1].

César n’ignorait pas qu’un sourd mécontentement existait chez les Belges septentrionaux ; il savait même qu’Indutiomare, roi des Tréviriens, cherchait les moyens de secouer le joug ; mais il était loin de soupçonner l’étendue du mal et l’imminence du péril : les dispositions qu’il prit à son retour sur le continent l’attestent à l’évidence. La récolte ayant à peu près manqué, par suite d’une sécheresse excessive, il se vit forcé de disséminer ses quartiers d’hiver sur une étendue considérable ; mais il eut soin de ne pas laisser entre les divers camps une distance de plus de cent mille pas, afin que les uns, en cas d’attaques isolées, pussent promptement accourir au secours des autres[2]. Une légion conduite par Fabius alla camper sur le territoire des Morins ; une seconde fut envoyée chez les Essuens ; une troisième, sous les ordres de T. Labienus, s’installa chez les Rémois, près des frontières des Tréviriens ; une quatrième, commandée par Q. Cicéron, le frère du grand orateur, s’établit chez les Nerviens, probablement sur l’emplacement aujourd’hui occupé par la ville de Mons. Quinze cohortes, c’est-à-dire une légion et demie, ayant à leur tête T. Sabinus et A. Colla, allèrent séjourner à Atuatuca, dans la patrie des Eburons[3]. Enfin, trois légions complètes, placées sous le commandement du questeur Crassus et des lieutenants M. Plancus et C. Tribonius, se fixèrent dans le Belgium proprement dit, correspondant aux contrées de la Picardie, de l’Artois et du Beauvoisis : circonstance qui suffirait seule pour prouver que le général romain ignorait les dispositions réelles de ses prétendus alliés. Un homme de sa trempe n’aurait pas groupé le tiers de ses forces dans la Belgique méridionale, à plusieurs journées de marche du principal foyer de la conspiration.

En attendant que les légions se fussent installées et retranchées aux endroits désignés, César se retira à Samarobriva (Amiens). Il comptait prendre le chemin de l’Italie, aussitôt qu’on lui aurait transmis l’avis de l’installation définitive de ses troupes. Il ne tarda pas à recevoir d’étranges nouvelles.

Jeune, bouillant, mais sachant dissimuler ses desseins, Ambiorix était venu recevoir à la frontière les quinze cohortes qui se rendaient à Atuatuca. Avec tous les dehors d’une amitié sincère, il avait abondamment pourvu le camp de vivres et de fourrage. Sabinus et Cotta étaient arrivés à leur destination, en se félicitant hautement de l’excellent accueil de la nation éburonne. Cette bienveillance envers les Romains leur avait paru toute naturelle, parce que César avait rendu à Ambiorix plus d’un service, acceptés par celui-ci avec toutes les apparences d’une reconnaissance inaltérable. Le général romain lui avait renvoyé son fils et son neveu, détenus comme otages chez les Aduatiques, et il avait affranchi les Éburons d’un tribut qu’ils payaient à cette nation rivale. On fut bientôt détrompé.

Nous commencerons par rapporter succinctement les faits tels qu’ils sont exposés par César dans ses Commentaires.

Les Romains étaient installés à Aduatuca[4] depuis quinze jours, lorsqu’Ambiorix et Cativulcus, à la tête d’une armée réunie en secret, tombèrent brusquement sur les soldats que Sabinus et Cotta avaient envoyés à quelque distance, pour faire des fascines et recueillir du combustible. Ils les massacrèrent et, immédiatement après, ils s’élancèrent à l’assaut du camp, où ils rencontrèrent une résistance à laquelle ils étaient loin de s’attendre. Malgré leur confiance dans l’amitié des Éburons, les commandants romains, fidèles aux traditions militaires de leurs pays, avaient placé une garde nombreuse aux portes. En un clin d’œil, le rempart fut garni de soldats qui, luttant de ce poste élevé contre des adversaires mal armés, firent subir à ceux-ci des pertes considérables. Une sortie vigoureusement exécutée par des cavaliers espagnols dégagea complètement les aborda du camp.

Bientôt quelques Éburons reviennent sans armes et demandent qu’on leur envoie des députés pour terminer les différends à l’amiable. Les Romains chargent de cette tâche deux officiers, dont l’un Quintus Junius, Espagnol d’origine, avait déjà rempli près d’Ambiorix plusieurs missions de la part de César. Ambiorix s’avance à leur rencontre, sous les yeux de la garnison pressée sur le rempart, et leur dit : « Je dois beaucoup à César pour les bienfaits que j’en ai reçus. C’est par son intervention que j’ai été délivré du tribut que je payais aux Aduatiques, mes voisins. Je lui dois également la liberté de mon fils et du fils de mon frère, lesquels, envoyés comme otages aux Aduatiques, avaient été retenus dans la captivité et dans les fers. Aussi n’est-ce ni de mon avis, ni par ma volonté qu’on est venu assiéger le camp des Romains : la multitude m’y a contraint ; telle est, en effet, la nature de mon autorité que la multitude n’a pas moins de pouvoir sur moi que moi sur elle. Au reste, mon pays ne s’est porté à cette guerre que dans l’impuissance de résister au courant de la conjuration gauloise. Ma faiblesse le prouve suffisamment, car je ne suis pas si dénué d’expérience que je me croie capable de vaincre le peuple romain avec mes seules forces. Il s’agit d’un projet commun à toute la Gaule. Ce même jour est fixé pour attaquer à la fois tous les quartiers de César, afin qu’une légion ne puisse venir au secours d’une autre légion. Il était bien difficile à des Gaulois de refuser leur concours à d’autres Gaulois, surtout dans une entreprise où il s’agit de recouvrer la liberté commune. Après avoir rempli mes devoirs envers ma patrie, j’ai maintenant à remplir envers César ceux de la reconnaissance. Je vous avertis, je vous supplie, au nom de l’hospitalité, de pourvoir à votre salut, à celui de vos soldats. De nombreuses troupes de Germains ont passé le Rhin ; elles arriveront dans deux jours. C’est à vous, Romains, à décider, si vous ne voulez pas, avant que les peuples voisins puissent en être informés, retirer les soldats de leurs quartiers pour les joindre à ceux de Cicéron ou de Labienus, dont l’un est à la distance d’environ cinquante mille pas et l’autre un peu moins éloigné. Je vous promets, je vous fais le serment de vous livrer un libre passage sur mes terres ; en le faisant, je crois tout à la fois servir mon pays, que votre départ soulagera, et reconnaître les bienfaits de César[5]. »

Dans un conseil de guerre, convoqué immédiatement après le retour des députés, le langage habile d’Ambiorix devint l’objet d’un débat tellement animé que les soldats eux-mêmes ne tardèrent pas à être mis au courant. Malgré la résistance énergique et prolongée de Cotta, qui prétendait qu’on ne devait jamais suivre les avis donnés par un ennemi, l’opinion contraire, soutenue par son collègue Sabinus, finit par prévaloir, et l’on décida d’abandonner le camp pour se rapprocher des quartiers de Cicéron. On voulait se joindre aux soldats de ce dernier, afin d’opposer une barrière efficace aux Germains dont on attendait l’arrivée et qui, presque toujours, faisaient leurs invasions par troupes innombrables. La grande majorité des chefs et des soldats ne révoquaient pas en doute la sincérité de l’avis donné par Ambiorix. On refusait d’admettre que la nation obscure et faible des Éburons (civitatem ignobilem atque humilem Eburonum) eût osé d’elle-même faire la guerre au peuple romain.

Ambiorix s’attendait à ce résultat, et, partageant son armée en deux corps, il les embusqua dans les bois, à l’entrée et à la sortie d’une vallée profonde que les Romains devaient traverser. Quand ceux-ci, au lever du soleil, y arrivèrent sur une longue file entrecoupée par de nombreux bagages, le signal du combat fut aussitôt donné. Ce fut en vain que les chefs et les soldats luttèrent héroïquement pendant huit heures ; ils furent à la fin mis en déroute, et les Éburons en firent un affreux carnage. Cotta mourut les armes à la main ; Sabinus, qui, à la demande d’Ambiorix, s’était avancé pour parlementer, fut entouré, désarmé et froidement massacré. Sept mille Romains restèrent sur le champ de bataille. Quelques phalanges réussirent à regagner le camp et y luttèrent jusqu’à ce que l’obscurité les contraignît à suspendre le combat ; puis, succombant sous le désespoir et la honte, ils se tuèrent tous jusqu’au dernier. Ceux qui, en très-petit nombre, s’étaient enfuis du champ de bataille, se jetèrent dans les bois, et, après des fatigues et des dangers de toute nature, réussirent à atteindre les quartiers de Labiénus chez les Rémois.

Le roi des Éburons sut profiter de cette victoire avec l’énergie et la promptitude qu’exigeaient les circonstances. Se plaçant à la tête de sa cavalerie, courant jour et nuit, il arrive chez les Atuatiques, rassemble les débris de ce peuple, raconte sa victoire, annonce la venue prochaine de son armée et place le fer aux mains de tous ceux qui sont en état de le porter. Le lendemain, il apparaît au milieu des Nerviens qui avaient échappé au glaive des Romains, les soulève à leur tour contre les oppresseurs de la patrie commune et fait retentir partout un appel aux armes. Les Centrons, les Grudes, les Levaques, suivent cet exemple, et tous se jettent sur le camp de Cicéron, où la nouvelle de la défaite de Sabinus et de Cotta n’était pas encore parvenue. Quelques soldats, surpris hors des retranchements, sont massacrés ; mais là s’arrêtent les succès des assaillants. L’assaut qu’ils livrent à l’instant ne réussit pas mieux qu’à Atuatuca. Ils répètent cet assaut pendant plusieurs jours, font des prodiges de valeur, comblent les fossés de leurs cadavres, mettent le feu aux cabanes qui servaient d’abri aux assiégés. Les Romains, égaux par la valeur et supérieurs par la science de la guerre, triomphent de toutes ces attaques et restent inébranlables au poste que César leur avait assigné. Alors les Nerviens, instigués par Ambiorix, ont à leur tour recours à la ruse. Quelques-uns de leurs chefs, qui avaient entretenu des rapports d’amitié avec Cicéron, lui demandent une entrevue. Ils lui annoncent la défaite de Sabinus et de Cotta, lui tiennent le langage qu’Ambiorix avait tenu au pied des remparts d’Atuatuca, lui montrent le roi des Éburons pour faire foi de leurs paroles, et finissent par lui dire qu’il est libre de se retirer en pleine sécurité avec ses troupes, leur seul but étant de se débarrasser des charges qu’entraîne le campement des Romains. Plus habile que ses malheureux collègues, Cicéron leur répond simplement : « Le peuple romain n’est pas dans l’habitude d’accepter des conditions d’un ennemi armé. Déposez les armes ; je serai votre protecteur auprès de César ! »

Celui-ci apprend enfin ce qui se passe. Il part de Samarobriva à la tête de quatre cents cavaliers, prend l’une des légions de Crassus, trouve sur son chemin la légion de Fabius, et marche rapidement en avant avec une armée d’environ sept mille hommes. Les Belges, levant le siège, courent à sa rencontre au nombre de soixante mille, se laissent entraîner sur un terrain défavorable et sont complètement défaits. Simulant la terreur et réduisant son camp à des proportions aussi exiguës que possible, César les avait attirés au pied des retranchements, pleins de mépris pour des ennemis qui, disaient-ils, n’osaient pas se montrer en rase campagne. Le même jour, il se rendit au camp de Cicéron, où, en présence des légionnaires survivants, il jura qu’il laisserait croître ses cheveux et sa barbe jusqu’au jour où il aurait tiré une vengeance éclatante de la révolte et de la perfidie des Éburons[6]. Il ne tint que trop ce serment terrible ! Passant une partie de l’hiver à Samarobriva, parce que la plupart des peuples de la Gaule lui inspiraient des inquiétudes, il n’attendit pas même le retour du printemps pour commencer la réalisation de ses desseins. Il donna à Labienus l’ordre de soumettre les Tréviriens, dont le roi Indutiomare, ami et instigateur d’Ambiorix, était tombé, victime de son imprudence, au pied des retranchements du camp établi chez les Rémois. Il se jeta lui-même sur les Nerviens, avec tant d’impétuosité qu’ils s’empressèrent d’accepter toutes les conditions du vainqueur et de lui fournir de nombreux otages. Il envahit ensuite le pays des Ménapiens, par trois endroits à la fois, parce qu’ils étaient les alliés d’Ambiorix et qu’ils pourraient[7], en cas de besoin, lui offrir une retraite derrière leurs forêts et leurs marécages ; il brûla leurs bourgs, enleva leur bétail, fit de nombreux prisonniers et ne leur accorda la paix que sous la condition expresse qu’ils refuseraient tout asile au roi des Éburons ou à quelqu’un des siens. Il se rendit alors aux bords du Rhin, traversa ce fleuve et envahit une seconde fois la Germanie, pour châtier les peuplades qui avaient envoyé des secours aux Tréviriens, et surtout pour fermer à Ambiorix toute retraite de ce côté[8]. Le tour du vaillant chef des Éburons allait venir.

Ambiorix, qui avait passé l’hiver à chercher partout des ennemis aux Romains, n’avait que très-imparfaitement réussi dans ses démarches. Quelques mouvements assez sérieux avaient eu lieu jusque dans la Gaule celtique ; mais la présence de César avait aisément dissipé ces troubles et découragé ces résistances. Les Ménapiens, les Tréviriens et les Nerviens étaient vaincus ; les Aduatiques étaient à la veille de l’être. Les Suèves qui, seuls de tous les Germains, avaient promis le secours de leurs armes, terrifiés par la brusque invasion de César, s’étaient enfuis en désordre à l’aspect des aigles romaines. Inquiet de l’avenir, désespéré peut-être, Ambiorix, accompagné de ses amis et de ses compagnons les plus dévoués, s’était retiré dans une maison entourée de bois et d’étangs, où il avait l’habitude de séjourner pendant les chaleurs de l’été. Ils y délibéraient sur les mesures à prendre dans l’intérêt de la nation, lorsqu’ils furent brusquement surpris par la cavalerie de César.

Repassant le Rhin, pour se rendre au pays des Éburons, le général romain s’était fait précéder de toute sa cavalerie, sous les ordres de L. Minutius Basilus. Celui-ci se jeta en avant et traversa la forêt des Ardennes avec tant d’impétuosité qu’il arriva sur le territoire des Éburons sans que ceux-ci eussent reçu l’avis de son approche[9]. Quelques prisonniers, frappés de terreur, lui indiquèrent la retraite d’Ambiorix, et il s’y rendit aussitôt avec ses cavaliers les plus habiles. Le roi perdit ses chevaux, ses chars, tout son attirail de guerre ; mais il échappa lui-même à la rage de ses ennemis ; ses compagnons s’étaient dévoués pour le sauver. Postés dans un défilé, tombant les uns après les autres, ils avaient soutenu pendant quelque temps le choc de la cavalerie romaine, afin de laisser à leur chef le temps de prendre un cheval et de s’enfuir à travers les bois, dont il connaissait tous les passages.

Quelques jours plus tard, César lui-même se présenta sur la scène pour procéder à l’extermination de cette « race de brigands[10]. » Un long cri de désespoir retentit dans toutes les bourgades, lorsqu’Ambiorix, convaincu de l’impossibilité de toute résistance sérieuse, fit savoir que chacun avait à pourvoir à son salut personnel. Cativulcus, chargeant son collègue d’imprécations terribles, parce qu’il voyait en lui la cause de l’extermination de son peuple, s’empoisonna avec le suc de l’if[11]. Quelques milliers d’infortunés cherchèrent un refuge dans les marécages situés entre la Meuse et le Wahal ; d’autres se sauvèrent jusqu’au rivage de l’Océan et pénétrèrent dans les îles presque désertes de la Zelande ; d’autres encore, cachés dans les bois et dans les marais de leur patrie, espéraient se dérober à la poursuite des Romains. César sut déjouer toutes ces tentatives ! Il se fit livrer par les peuplades voisines tous les Éburons qui s’étaient réfugiés sur leur territoire ; puis, divisant son armée en trois corps, il leur donna l’ordre de parcourir et de ravager le pays dans toutes les directions. Femmes, enfants, vieillards, tout ce qui tombait sous la main des légionnaires était impitoyablement massacré. Ce n’est pas tout : afin d’anéantir « jusque dans sa racine et dans son nom une nation si criminelle (ut, pro tali facinore, stirps ac nomen civitatis tollatur), » César engagea les peuples voisins à venir piller le territoire des Éburons et à s’enrichir de leurs dépouilles. Des nuées de pillards répondirent à cet appel. Enflammés par l’espoir du butin, ils se firent les auxiliaires de la vengeance romaine, et l’œuvre d’extermination fut impitoyablement consommée. « Le petit nombre de ceux qui nous échappèrent, dit César, dut mourir de faim et de misère, après le départ de l’armée[12]. » Les Éburons qui réussirent à passer le Rhin purent seuls se soustraire à l’exécution de cet arrêt de mort prononcé contre tout un peuple.

Il n’est pas nécessaire d’ajouter que les Romains, au milieu de ces scènes de sang, d’incendie et de pillage, avaient surtout cherché à s’emparer de la personne d’Ambiorix. Poursuivi, traqué sans relâche, il fut plus d’une fois aperçu par leurs cavaliers ; mais toujours le dévouement de son peuple, et, plus encore, sa connaissance exacte des lieux, le dérobèrent à leur atteinte. Il est probable qu’il réussit à passer le Rhin et à trouver un asile dans les libres forêts de la Germanie. La dernière fois qu’il se montra à la vue des Romains, il n’avait plus qu’une escorte de quatre cavaliers. Mais la vengeance de César n’était pas encore complètement assouvie ! Deux ans plus tard, le bruit s’étant répandu que quelques centaines d’Éburons étaient revenus dans leur pays, et qu’Ambiorix vivait au milieu d’eux, il se porta de nouveau sur ce territoire déjà si impitoyablement ravagé. « Désespérant de réduire en son pouvoir cet ennemi fugitif et tremblant, » dit le continuateur de ses Commentaires, « il crut, dans l’intérêt de son honneur, devoir détruire si bien, dans les États de ce prince, les citoyens, les édifices, les bestiaux, que, désormais en horreur à ceux qui échapperaient par hasard au massacre, Ambiorix ne pût jamais rentrer dans un pays sur lequel il avait attiré tant de désastres[13]. »

Tel est, en résumé, le récit des événements donné par César dans ses Commentaires. Les autres écrivains de l’antiquité, qui se sont occupés du roi des Éburons et du vainqueur des Gaules, n’y ont ajouté que des détails d’une importance très-secondaire. Dion Cassius raconte qu’Ambiorix, après avoir appelé Sabinus, à la fin du combat, le perça d’un javelot, en lui disant : « Comment, petits comme vous êtes, osez-vous concevoir le projet de commander à des hommes comme nous ? » Le même historien rapporte que, par le conseil d’Ambiorix, les Belges, réunis devant le campement de Cicéron, entourèrent leurs propres camps d’un rempart et d’un fossé, à l’exemple des Romains : circonstance qui, peut-être, a fait dire à César qu’il vit avec grand étonnement les remarquables ouvrages que les barbares avaient élevés pendant le siége[14]. Florus, consacrant un seul chapitre à la guerre des Gaules, se borne à dire qu’Ambiorix, auteur de la défaite de Sabinus et de Cotta qu’il avait attirés dans une embuscade, s’enfuit au retour de César et resta toujours caché au delà du Rhin[15]. Suétone, plus laconique encore, se contente d’énumérer les pays conquis par son héros[16]. Plutarque, passablement inexact dans sa narration, ne nous fournit aucun fait nouveau[17]. Paul Orose ne nous a transmis qu’un abrégé très-succinct des Commentaires, en y ajoutant, par une erreur manifeste, que la nation tout entière des Éburons s’était réfugiée dans la forêt des Ardennes et qu’elle y fut exterminée par les maraudeurs gaulois accourus à l’appel de César [18].

Depuis que la Belgique, ayant reconquis son indépendance, paye un juste tribut d’hommages à ceux qui, dans les siècles antérieurs, ont versé leur sang pour la défense du sol natal, plusieurs de nos publicistes ont révoqué en doute plus d’une assertion de César et des autres historiens romains. Il est permis de nier le meurtre de Sabinus, que Dion Cassius met à charge d’Ambiorix ; car César, qui se connaissait dans l’art de noircir ses ennemis, n’aurait pas manqué de dire que le roi des Éburons assassina de sa propre main l’homme qu’il avait trompé par ses conseils perfides. On peut aussi ne pas accepter sans réserve le parjure que César lui-même fait commettre par Ambiorix, dans la partie finale du discours qu’il adresse, devant les remparts d’Aduatuca, aux envoyés de Sabinus et de Cotta. Mais il ne nous semble pas que le fait principal, celui d’avoir eu recours à la ruse, pour obtenir le départ de Sabinus et de Cotta, puisse être sérieusement contesté. Aucun danger sérieux ne menace les commandants des quinze cohortes cantonnées sur le territoire des Éburons. Et cependant la grande majorité du conseil de guerre ordonne le départ immédiat, ou pour mieux dire, la retraite vers les quartiers de Cicéron ! Il faut donc bien reconnaître que Sabinus et ceux qui partageaient son avis agissaient sous l’empire d’une crainte imaginaire, et dès lors rien n’est plus simple que d’attribuer au chef des révoltés le rôle qu’il joue dans les Commentaires. Le massacre des légionnaires avait eu d’ailleurs un retentissement immense ; les soldats en connaissaient la cause aussi bien que les chefs, et César, malgré l’autorité attachée à son nom, eût en vain tenté de donner le change à l’opinion publique. Il est vrai qu’Ambiorix se montra perfide et implacable ; mais César, ne l’oublions pas, lui avait largement donné l’exemple de la ruse et de la cruauté. Quel droit ce dernier avait-il de se plaindre de l’attitude prise par son ennemi, lui qui faisait arrêter les ambassadeurs des Germains et attaquer ceux-ci pendant qu’ils attendaient le résultat des propositions de leurs envoyés[19] ; qui faisait couper les mains à toute une garnison désarmée[20] ; qui avait l’habitude d’annoncer son approche par l’incendie de toutes les habitations qu’il rencontrait sur son passage[21] ; qui faisait fermer l’issue des cavernes, afin de laisser mourir de faim une population inoffensive[22] ; qui, plein de mépris pour toutes les croyances et toutes les traditions des Gaulois, se faisait un jeu de dépouiller les temples et même les chapelles particulières[23] ? De quel droit enfin les Romains venaient-ils imposer leur joug aux populations heureuses et libres de la Belgique ? Ambiorix a commis des fautes plus graves que la perfidie du rôle qu’il joua en présence des envoyés de Sabinus et de Cotta. En commençant l’attaque avant le départ de César pour l’Italie, avant même qu’il eût reçu la nouvelle du soulèvement des Tréviriens, il compromit, dès le début, le succès de la grande et noble cause à laquelle il avait voué sa vie[24][25]. Plus tard, en donnant, tête baissée, dans le piége grossier que César lui tendit sur le territoire des Nerviens, il fit preuve d’une imprudence peu commune. Plus tard encore, sachant que César se trouvait sur les rives du Rhin, il se laissa surprendre par la cavalerie romaine, sans avoir pris aucune précaution, soit pour la lutte, soit pour la retraite. A la vérité, relativement à sa conduite chez les Nerviens, on allégue que, se trouvant sur leur territoire, il était lui-même soumis au commandement supérieur de leurs chefs, et que, dès lors, on ne saurait lui attribuer la responsabilité des erreurs commises. Quelques passages des historiens que nous avons cités autorisent l’admission de cette excuse, et nous y sommes d’autant plus disposé que le roi des Éburons ne nous est connu que par les récits de ses adversaires : redoutable épreuve à laquelle ne résisterait pas la gloire de plus d’un héros des temps modernes. La postérité a oublié les fautes commises par Ambiorix pour ne songer qu’à l’héroïsme de ses actes, à la grandeur de ses efforts, à l’élévation de son but. Nos poëtes ont chanté sa bravoure, nos sculpteurs et nos peintres ont fait revivre les principaux épisodes de sa lutte contre les dominateurs du monde. A l’heure où nous écrivons, le gouvernement, la province de Limbourg et la ville de Tongres prennent les dernières mesures pour lui ériger une statue de bronze. Debout sur un rocher, la hache à la main, le pied posé sur des faisceaux romains, il semblera redire, d’âge en âge, la célèbre maxime des Germano-Belges : « La mort est préférable à la domination de l’étranger ! »

J.-J. Thonissen.

Cæsar, Commentarii de Bello Gallico, liv. V et VI. — Florus, Epitome de Gestis Romanorum, liv. III, c. XI — Dion Cassius, Hist.rom., liv. XL. — Suetonius, J. Cæsar — Hirtius, Bellum Gallicum. — Orosius, Historiæ, liv. VI, c. X. — Amedée Thierry, Histoire des Gaulois.


  1. Par une singulière coïncidence, Indutiomare avait rencontré chez son collègue Cingetorix les mêmes craintes et les mêmes résistances. Seulement Cingetorix, moins scrupuleux que Cativulcus, availt appelé l’attention de César sur les projets hostiles de son collègue.
  2. César lui-même indique positivement la mauvaise récolte pour cause de l’éparpillement de ses troupes (Comm., l. V, c. 24)
  3. On sait à combien de controverses l’emplacement de ce camp a donné lieu en Belgique, en France et en Allemagne. Nous nous contenterons de dire ici que les partisans de l’emplacement de Tongres nous semblent très-loin encore d’avoir établi leur thèse sur des arguments irréfutables.
  4. ERRATA ET RECTIFICATIONS DU Ier VOLUME : au lieu de : Aduatuca, lisez : Atuatuca.
  5. Comment., l. V, c. 27 ; trad, de M. Baudement.
  6. Cette particularité est rapportée par Suétone. (Vit. Cœs., c. 67.)
  7. ERRATA ET RECTIFICATIONS DU Ier VOLUME : au lieu de : pourraient, lisez : pouvaient.
  8. Comm., l. VI, c. IX.
  9. La forêt des Ardennes s’étendait alors depuis les rives du Rhin et le pays des Tréviriens jusqu’au territoire des Nerviens. (Comm., l. VI, c. XXIX.)
  10. César n’a pas honte d’employer ces termes. (Comm., l. VI, c. XXXIV.)
  11. Contrairement à l’assertion de César, Amédée Thierry (Histoire des Gaulois, 2e part., c. VII) prétend que l’homme maudit par Cativulcus était, non Ambiorix, mais César lui-même. Cette interprétation est purement arbitraire. Cativulcus, ayant toujours été opposé à la guerre avec les Romains, pouvait très-bien maudire l’homme qui, malgré son avis, avait entraîné son peuple dans une lutte désastreuse.
  12. Comm., l. VI, c. XI.III.
  13. Hirtius, Bell. gall., c. XXIV ; trad. de M. Baudement. — Pauli Orosii Hist., l. VI, c. XI.
  14. Dion. Hist. rom. liv. XL, chap. V à X ; édit. de Reimar, tome I, p. 229. Cæsar, Comm., liv. V, chap. LII.
  15. Hist, rom., liv. III, chap. XI.
  16. Vit. Cæs., c. XXV.
  17. Vit. Cæs.
  18. Hist., liv. VI, chap. X.
  19. Cæsar, Comm., l. IV, c. XIII et XIV.
  20. Hirtius, Bell.-gall., chap. XXXXLIV.
  21. Ibid., liv. V, chap. XLVIII.
  22. Florus, Hist. liv. III, chap. XI.
  23. Suetonius, Vit. Cæs., chap. LIV.
  24. On a voulu, bien a tort, expliquer sa précipitation par le désir de profiter de la révolte des Carnutes contre leur roi Fargot (Comm., liv. V, chap. XXV.)
  25. ERRATA ET RECTIFICATIONS DU Ier VOLUME : au lieu de : Fargot, lisez : Tasget.