Bien-né. Nouvelles et anecdotes. Apologie de la flatterie/Texte entier


BIEN-NÉ.


NOUVELLES ET ANECDOTES.

APOLOGIE DE LA FLATTERIE.



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PARIS.
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1788.

BIEN-NÉ.

Il y avoit, je ne ſais où, un Roi né avec un eſprit droit, & un cœur ami de la juſtice ; mais dont une mauvaiſe éducation avoit laiſſé les bonnes qualités incultes & inutiles. Il n’avoit pas été plus heureux du côté de l’exemple : car à la cour du Roi ſon grand pere, on s’occupoit de tout, hors du gouvernement. Le petit-fils, avant de parvenir au trône, tenu dans une ennuyeuſe oiſiveté, & une plus ennuyeuſe dépendance, avoit trouvé bon de ſecouer le joug de ſon rang, du moins quant au langage, & il avoit adopté les manieres les plus populaires d’exprimer, tantôt ſon impatience, tantôt les ſaillies de ſa gaieté. Ce goût là eſt très-naturel, ſans doute, puiſqu’il eſt preſqu’univerſel. C’eſt par goût que le poſtillon parle d’une certaine façon à ſes chevaux, le laboureur à ſa femme, le ſeigneur à ſes laquais ; car il n’eſt point prouvé qu’il faille jurer pour ſe faire reſpecter & obéir.

Le Roi dont je parle, & que j’appellerai Bien-né, étoit gros mangeur & grand chaſſeur. Rien encore de plus naturel. Depuis Nimrod, tous les miniſtres de la guerre, de la marine, des finances, tous ceux qui entourent un ſouverain, & voudroient faire ſon métier à fa place, diſent que chaſſer eſt un plaiſir de Roi, un plaiſir noble, une image de la guerre. De quelle guerre, bon Dieu ? De celle où l’on égorgeroit des innocens déſarmés ! Mais un jeune Roi ne raiſonne pas, il chaſſe : les ſoucis de la royauté ne galoppent point avec lui, & ne l’attendent pas non plus dans le palais à ſon retour. Il a faim, il mange ; il a ſoif, il boit ; il eſt fatigué, il s’endort.

Bien-né trouvoit pourtant le tems de travailler avec ſes miniſtres ; mais c’étoit toujours ad hoc : on ne débattoit jamais librement avec lui les grandes queſtions de la politique & des loix : on ne s’entretenait jamais librement en ſa préſence des événemens publics ou particuliers : ſes courtiſans, ſes parens, ne lui parloient d’aucune affaire : le travail diurne fini, il ne ſongeoit plus à rien ; & ſes miniſtres ne s’occupoient que des moyens de conſerver leur place. Pour les courtiſans, ils penſoient jour & nuit à obtenir de l’argent & des faveurs.

A force de bonté & de négligence de la part du Roi, de tours de force & d’adreſſe de la part de tous ceux qui l’entouroient, les abus, les fripons & les friponneries pullulerent, les honnêtes gens tremblerent, les frondeurs crierent, les affaires s’embarraſſerent horriblement ; Bien-né ne ſut bientôt plus ou donner de la tête. Il avoit lu dans ſa première jeuneſſe certaines déclamations adreſſées aux Rois, car il y avoit dans ſon pays des philoſophes déclamateurs ; mais il ne lui en étoit reſté que le ſouvenir confus d’un bruit cadencé, & rien qui fut applicable aux conjonctures préſentes ; Il liſoit de tems en tems les diſcours emphatiques, jérémiques & exhortatoires qui lui étoient préſentés ; mais ne paroiſſant écrits que pour lui déplaire, ils ne rempliſſoient aucun autre but, ſi ce n’eſt qu’ils l’endormoient auſſi quelquefois.

Au moment où il étoit le plus embarraſſé, il fut attaqué d’une legere maladie : reſté ſeul un jour, par ce qu’on le croyoit endormi, il penſa & ce fut aſſez triſtement. Pour la premiere fois de ſa vie, il eut une ſérieuſe & véritable inquiétude ſur la ſituation de ſon royaume & de ſes ſujets. Sageſſes, s’écria-t-il, après une heure de réflexions profondes, ſageſſe, que j’ai ſi ſouvent entendu vanter & que perſonne encore ne m’a fait connoître, je t’écouterai, ſi tu daignes me parler. Viens régner, ô ſageſſe, ſur un roi qui veut t’obéir ! il ferma les yeux : une femme d’une figure majeſtueuſe lui apparut, & lui dit : je ſuis celle que tu invoques ; ne jure plus, ni dans ta bonne, ni dans ta mauvaiſe humeur. Je le veux bien, dit le Roi, mais ce ne ſont pas quelques mots un peu trop énergiques qui ont dérangé mes finances ; ô déeſſe ! ſera-ce en m’en abſtenant que je les retablirai ? obéis-moi, repliqua le phantôme : dans huit jours je t’en dirai davantage. Le Roi obéit. Son ſtile ne fut plus le même, ſa gaieté fut décente, ſon impatience fut contenue. Les courtiſans ne comprenoient rien à cette métamorphoſe : Quelques-uns d’entr’eux en furent extrêmement alarmés. Si le Roi, diſoient-ils, peut ſurmonter d’un moment à l’autre, une habitude priſe depuis ſi long-tems, il pourra tout ce qu’il voudra : ô fortune, ne permet pas qu’il veuille voir clair dans les affaires, apprécier la louange, diſcerner le mérite, ſe paſſer des inutiles, éloigner les flateurs ! Le Roi remarquoit cette conſternation, mais il n’en démêloit pas la cauſe ; ſeulement il ſe ſavoit très-bon gré d’avoir ſu ſe vaincre, & trouvoit mauvais que loin de lui en faire compliment on eut l’air plus intimidé avec lui que s’il avoit dit aux gens les plus groſſes injures.

Huit jours après la première apparition, le Roi s’enferma dans ſon cabinet, & au bout d’une heure de rêverie, il vit le même phantôme qui lui dit d’un ton plus doux que la premiere fois ; ſois plus ſobre. J’y conſens, dit le Roi, mais j’ai l’eſtomac très-bon, & ce n’eſt pas ce que je mange & bois qui peut ôter la ſubſiſtance à mon peuple. Obéis, dit le phantôme ; Je t’en dirai davantage dans huit jours. Le Roi obéit. Il faiſoit placer auprès de lui ſur la table une bouteille moitié eau, moitié vin, & quand elle étoit finie, n’ayant plus de quoi boire, il ceſſoit de manger.

L’étonnement redoubla, & la conſternation devint général. Bien-né s’apperçut qu’il avoit la tête beaucoup plus libre qu’auparavant, & que cependant on lui parloit beaucoup moins d’affaires. C’eſt ſingulier, diſoit-il, jamais je n’ai point été ſi diſpoſé à travailler, on doit voir que je ſuis moins diſtrait & moins aſſoupi que je n’étois, & cependant on me propoſe point de projets utiles, point de projets nouveaux, on n’a plus rien à me demander, ni à me dire.

Outre que l’abſtinence où il vivoit, ne laiſſait pas que d’être pénible, ce ſilence où l’on reſtoit avec lui l’ennuyoit un peu, mais l’eſpece d’amie qu’il s’étoit acquiſe lui revenant dans leſprit à tout moment, le conſoloit beaucoup, & il étoit très-curieux de ſavoir ce qu’elle lui diroit à leur premiere entrevue.

Le jour venu, Bien-né, n’eut pas peu de peine à ſe débarraſſer de ſes courtiſans, qui commençoient à redouter à l’excès ſes momens de retraite & de ſolitude. Il leur dit enfin : je veux être ſeul ; & ils séloignerent. Le phantôme ne ſe fit pas attendre.

Chaſſes moins ſouvent, lui dit-il ; le pouvoir que tu as ſur toi même, augmente, à meſure que tu l’exerces, & ce ſacrifice ne te ſera pas plus difficile que les autres. Bien-né ne fit cette fois aucune objection : il ſe demanda ſeulement quel uſage il feroit du tems qu’il avoit coutume d’employer à la chaſſe. Eſt-ce du tems gagné, dit-il, ſi je ne ſais qu’en faire ? Obéis, dit le phantôme, je reviendrai dans quinze jours. Le Roi, qui ſe jour là ſe propoſoit de courir le Cerf, fit contremander les courtiſans, les chevaux, & les chiens, & reſta ſeul, à ſe promener, & à rêver dans ſa chambre. Huit jours ſe paſſerent, pendant leſquels il ne chaſſa qu’une fois. Il s’enuya ſouvent ; mais le regime, auquel il continuoit à s’aſtreindre, ne lui coûtoit plus du tout. Le neuvieme jour, il demanda des livres. Le dixieme, après quelques heures de lecture, il regarda pour la premiere fois les chefs-d’œuvres de peinture & de ſculpture dont il étoit environné. Le onzieme, il chercha parmi ſes courtiſans, celui avec qui il pourroît le mieux s’entretenir de ſes lectures. Le douzieme, il chaſſa avec un médiocre plaiſir ; & de retour de la chaſſe, il ordonna qu’on vendit les trois quarts de ſes chiens & de ſes chevaux, mais quant à ceux qui en prenoient ſoin, il leur permit de reſter ſans rien faire, juſqu’à ce qu’il put les employer autrement. Il s’apperçut, le treizieme jour, qu’il n’avoit eu depuis trois ſemaines aucune fantaiſie coûteuſe, aucune complaiſance dangereuſe, & cela le fit travailler avec ſes miniſtres beaucoup plus gaiement & donner ſon avis beaucoup plus nettement qu’il ne l’avoit jamais fait. Le quatorzieme il remarqua qu’autour de lui tout prenoit une face nouvelle ; que les phyſionomies qui lui avoient toujours paru les plus ouvertes & les plus agréables devenoient riantes & ſereines, que celles qui au contraire annonçoient l’agitation & les paſſions inquiètes étoient, ou ſombres, ou abattues, il s’éloigna de ceux qui lui déplaiſoient, s’entoura des autres, & de ſa vie il ne s’étoit ſenti ſi à ſon aiſe ni ſi gai. Le quinzieme jour il trouva la majeſtueuſe femme dans ſon cabinet au moment où il s’y retira. Je ſuis contente, lui dit-elle ; tu as ſuivi mes conſeils, & aucun des bons effets qui en ſont réſultés ne t’échappe & ne te trouve inſenſible. Il faut à préſent établir plus de liberté entre toi, & les citoyens les plus dignes de ta confiance ; il faut qu’on puiſſe à toute heure, & en toute occaſion, te parler de tout ce qu’il t’importe de ſavoir, & qu’il ne ſoit plus néceſſaire d’épier le moment de ton loiſir, de conſulter ton humeur, d’attendre tes queſtions, pour obtenir de toi une réſolution ſage & utile : il faut que ton avis puiſſe être diſcuté librement avec toi-même, & que le ſujet converſe avec le Roi : Ah déeſſe ! s’écria Bien-né, moi & mes pareils ſommes accoutumés à être trompés, & n’ignorons pas qu’on ſe permet contre nous des quolibets & des chanſons ; mais ſe voir queſtionné, interrompu, contredit, comment un Roi de ma conſéquence pourroit-il s’y faire ? Celui de tes prédéceſſeurs, répondit le phantôme, qui eſt en plus grande vénération parmi tes ſujets, dont la mémoire leur eſt la plus chere, & auquel tu aimois à être comparé, s’eſt vu questionné & contredit, & n’a du ſes qualités les plus aimables & les plus précieuſes, qu’à l’égalité dans laquelle la mauvaiſe fortune l’avoit forcé de vivre avec les autres hommes, & au niveau, pour ainſi dire, de leurs béſoins & de leurs paſſions. Tu es ſi puiſſant que tu ne ſeras toujours que trop reſpecté ; peu de gens auront aſſez de vertu pour vouloir riſquer de te déplaire. Obéis moi. Je ne viendrai plus te chercher, à des jours marqués ; mais je t’apparoîtrai au milieu de tes conſeils, dans les converſations particulières, dans les fêtes publiques, auxquelles je te conſeille de prendre part ; je te ferai tirer parti des diſcours ſages des diſcours frivoles & méme des diſcours inſenſés : je ſerai ta compagne & ton amie.

Le Roi obéit : & ſa cour devint comme la maiſon d’un particulier ſage, éclairé, & ſociable, ou les enfans, les amis, les domeſtiques, parlent, conſeillent, agiſſent, avec intelligence & zele, pour le plus grand bien du maître & de la famille. L’intérêt de la choſe publique fut la penſée habituelle du Roi : en ſe couchant, en ſe réveillant, en ſe promenant, il étoit occupé du bien de ſes ſujets, de la gloire de ſon état, & de la ſienne propre. Du moment où il eut vraiment beſoin de ſe délaſſer, ſes divertiſſemens ceſſerent d’être ruineux, & il s’amuſa plus & à beaucoup moins de frais. La ſageſſe lui tenoit parole, & toujours à ſa portée, elle l’aidoit en toute occaſion de ſes conſeils. Un jour il lui demanda quelle devoit être ſa principale lecture ? Elle répondit : l’hiſtoire. Un autre jour elle lui dit : chacun de tes miniſtres veut ſignaler ſon élévation, & en marquer l’époque, par quelque réforme qui eſt ordinairement ou puérile, ou cruelle, par des inſtitutions dont les inconvéniens, non-encore éprouvés, exiſtent néanmoins, & ne tardent pas à paroître. C’eſt ſurtout dans les armées que les changemens ſont ſubits & fréquens, mais la victoire n’eſt pas attachée à la dénomination, ni au vêtement du guerrier. Obliges ton nouveau Miniſtre à étudier dans les abus actuels la ſource de tous les abus à craindre, & à bien connoître l’eſprit militaire de la nation avant de tenter une réforme qui, faite à la hâte, ſeroit ſuivie bientôt d’une réforme nouvelle : ſonges ſur-tout, ſonges-bien, qu’il ne faut affliger aucun de tes ſujets ſi tu n’y es pas obligé pour le bien de tous.

Une autre fois la Sageſſe dit à Bien-né, je ne te conſeille pas de te déguiſer en marchand comme le Calife Aaron Alraſchid, pour aller écouter ce qu’on dit & voir ce qu’on fait, dans les cabarets & dans les maiſons particulieres ; je ne te conſeille pas non plus de courir les grands chemins comme tracaſſier ton allié, t’amuſant à te faire méconnoître quelque tems & reconnoître enſuite, de maniere à cauſer les cris des enfans, les accouchemens prématurés des femmes, & les longs éloges des gazetiers ; mais je te conſeille d’accoutumer tes yeux à ſe fixer ſur les objets dont il faut que tu t’occupes, & d’accoutumer les yeux de ton peuple à te voir avec moins de ſurpriſe que de plaiſir. Et ou veux-tu que j’aille pour cela, dit le Roi ? Entre, dit la Sageſſe, entre quelquefois ſans ſuite dans les cabanes de tes cultivateurs, dans les hôpitaux, & même dans les priſons ; montre toi ſur les chantiers & au milieu des exercices des troupes dans les villes de guerre, & ſur-tout moque toi ouvertement des exagérations avec leſquelles on voudroit peindre des actions ſi ſimples, des vertus qui te coûteront ſi peu. Le Roi obéit, & peu-à-peu il ſembla que la Sageſſe elle-même fut ſur le trône. Les finances ſe rétablirent : la Nation fut plus floriſſante & plus reſpectée que jamais, & Bien-né fut auſſi heureux qu’un Roi peut l’être.


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Un Préſident du Parlement de Paris, au Roi.


Sire, vous avez dit à votre Parlement que les magiſtrats eux-mêmes ne ceſſent d’invoquer ce même pouvoir contre lequel ils s’élevent ; cette réponſe, ces paroles qui ne juſtifient point les lettres de cachet, mais qui nous accuſent & nous condamnent, ne ſont pas ſorties un inſtant de mon eſprit depuis que votre majeſté les a prononcées. Daignez recevoir, Sire, ma priere ; & que ma réſolution reſte conſignée dans votre ſein.

J’ai, Sire, un fils diſſipateur, libertin, dépravé. Ce fils a d’une femme ſenſible & vertueuſe, trois enfans en bas âge. Tous mes parens, réunis à ſon beau pere, me preſſent de demander à votre majeſté, un ordre qui mette ſa femme & ſes enfans à l’abri d’une ruine totale, & qui l’empêche de tomber du vice dans le crime. Jamais rigueur de cette eſpece n’eût été mieux motivée : cependant, Sire, loin de vous demander un acte arbitraire de votre pouvoir en cette occaſion, je ſupplie votre majeſté de rejetter ma demande ſi jamais j’ai la foibleſſe de vous la faire. Mon fils, tout coupable qu’il eſt aux yeux de la raiſon & de la délicateſſe, ne l’eſt point encore aux yeux de la loi ; il n’a point encore du craindre de perdre la liberté ; cette peine ne lui étoit point annoncée, comme devant punir les actions qu’on lui reproche : elle ne doit donc pas en être la ſuite : ce ſeroit une perfidie que le pouvoir exécutât contre lui ce dont la loi ne l’a point menacé : la fortune qu’il diſſipe ſi follement, ſi honteuſement, c’eſt la ſienne ; ce n’eſt pas encore celle de ſes enfans : quand moi, quand leurs autres parens n’aurions pas de quoi les vêtir ni les nourrir, le bien de leur pere n’en ſeroit pas plus à eux ; & nous ſommes auſſi peu en droit de l’en priver de leur part qu’un mendiant de voler un riche. L’on ne ceſſe de me dire qu’il me faudra bien avoir recours à vos bontés & à votre pouvoir, lorſque mon fils ſe ſera rendu coupable de quelqu’action contre laquelle la loi devra ſévir, & le tribunal où je ſiège, prononcer une peine qui m’en banniroit, ſans doute, en même-tems qu’elle me rendroit le plus malheureux des hommes, & qu’elle marqueroit mes autres enfans & les enfans du coupable d’une flétriſſure éternelle. J’ai, Sire, en effet, tous ces maux à redouter : deux fois déjà j’ai craint qu’une plainte formelle n’accusât mon fils d’un délit grave, & qu’il ne pût ſe défendre, mais jamais je ne demanderai que le pouvoir vienne le ſouſtraire aux loix, ou ſi j’ai la foibleſſe de le demander, rejettez, Sire, ma priere, regardez-la comme le délire de la douleur, & qu’un pere affligé ne vous faſſe pas oublier l’égalité que le pere commun de l’Etat doit mettre entre ſes enfans. Et pour qui les rigueurs de la loi ſeront-elles donc réſervées ? Pour ceux chez qui la loi ne protége rien, qui, n’ayant nulle propriété, n’ont pas beſoin des loix pour la défendre, ou dont la vie indifférente, ignorée, n’a à craindre que le froid & la faim. Non, ces malheureux ne craignent ni les aſſaſſins, ni les voleurs ; la loi n’eſt pas faite pour eux ; c’eſt contre eux qu’elle ſemble faite ; l’extrême ignorance ou la miſere les plonge, en fait un piége caché dans lequel ils peuvent tomber ſans le ſavoir, & mille tentations, filles, non de la fantaiſie ni des deſirs immodérés, mais des beſoins les plus naturels comme les plus urgens, les y pouſſent. Il faudroit les récompenſer quand ils ne ſont pas coupables, tant ils ont de motifs de l’être ; & au lieu de l’indulgence qu’ils devroient attendre ils ne trouvent que rigueur, & eux ſeuls la trouvent cette rigueur ! Et nous, favoriſés par la loi autant que par la fortune, nous, à qui la loi ne devroit rien pardonner, nous obtenons qu’elle plie & ſe détourne, quand ils s’agit de punir nos attentats !

L’on oſe dire qu’une peine flétriſſante eſt plus grave, quand elle tombe ſur un homme bien né, que lorſqu’elle tombe ſur un homme du peuple : qu’elle punit dans le premier cas une famille entière & la punit d’autant plus cruellement que cette famille eſt plus ſenſible à l’honneur, plus intacte, plus reſpectable, au lieu que dans le ſecond la peine ne frappe que l’individu qui l’a mérité. Que voilà bien le jugement de gens ſuperficiels qui ne connoiſſent que leurs alentours, & qui ſont plus touchés de quelques exclamations emphatiques que de la vraie miſere ; que de la vraie déſolation ; que d’une infortune ſans conſolation & ſans reſſource ! ont-ils penſé à toutes les reſſources de l’opulence ! ont-ils penſé à tous les ménagemens que des gens diſtingués par leur naiſſance ou par leur fortune obtiennent toujours de leurs inférieurs & même de leurs égaux ! ont-ils penſé qu’avec de l’or ou un nom on peut ſe donner une patrie nouvelle, & qu’il eſt un pays où les ſupplices avilliſſent auſſi peu que le crime impuni humilie chez nous ! & cela parce que dans ce pays-là, les lois inexorables condamnent également les coupables les plus nobles, comme les plus vils, & frappent des familles qu’il eſt impoſſible de mépriſer. Rien de tout cela, je le demande à ces raiſonneurs ſi durement légers, peut-il convenir à l’homme obſcur & pauvre, dont le fils aura ſubi un ſuplice honteux ! Que ferait-il dans un pays étranger où il n’auroit porté que ſa triſteſſe & ſa miſere, au milieu d’inconnus dont rien ne lui attireroit la conſidération ni les ſecours ! & s’il reſte dans ſa patrie, pourra-t-il reſter dans ſa ville, dans ſon quartier, dans ſon attelier, dans l’endroit ſeul ou il pouvoit gagner de quoi ſoutenir ſon exiſtence ! Les regards mépriſans, les reproches groſſiers ne lui rappeleroient-ils pas à chaque inſtant, le jour affreux du ſupplice de ſon fils, à moins que, le fuyant comme ſi ſon infortune étoit contagieuſe, on ne le laiſſat totalement ſeul avec ſa malheureuſe Famille ! Sire, ne me ſéparez jamais du reſte de mes concitoyens. Ne m’accordez jamais de faveur qui ſoit pour d’autres une cruauté & une injuſtice. Mon fils eſt juſqu’ici maître de ſes actions & propriétaire de ſon bien comme moi ; qu’il foit libre comme moi ; s’il devient coupable, qu’il ſoit puni comme le plus obſcur de vos ſujets.

Un Conſeiller au Parlement de Paris, au Roi.


Sire, je ſuis auſſi ennuyé que votre Majeſté peut l’être du galimathias incohérent de mes confreres ſur la juſtice & la bienfaiſance des Rois. Les comparer, les joindre, les ſéparer dans mille phraſes emphatiques & précieuſes eſt aſſurément une des plus triſtes occupations qu’ait pu ſe donner votre parlement ; Il n’en a pas encore aſſez dit pour être entendu & je ſuis encore à comprendre comment on vous demande d’abolir les lettres de Cachet en même tems qu’on vous ſoutient que vous n’avez pas le droit d’en faire uſage. Car ſi vous n’avez pas ce droit, il n’y a rien à abolir, il faut ſeulement que vous n’en donniez plus & c’eſt de quoi il ne faudroit ceſſer de vous prier ; mais ſi l’on a beſoin d’un acte de votre part, cet acte même ſuppoſe que vous aviez un droit, & la renonciation regardée comme une dérogation aux droits de la couronne pourroît n’être pas reſpectée par vos ſucceſſeurs. Je ſuis ſi peu d’avis que ce ſoit vraiment un droit de la couronne que ſi, on venoit enlever mon pere, ma femme, ou ſeulement ma ſervante en vertu d’une lettre de cachet, je m’oppoſerois de toutes mes forces à ſon exécution ; peut-être ſerais-je maſſacré dans la bagarre, mais ſi je tuois ou maltraitois les gens de votre miniſtre on me mettroit en priſon & on me feroit mon procès comme rebelle à vos ordres. Alors je demanderois en vertu de quelle loi vous avez pu donner de tels ordres, en vertu de quelle loi j’ai du reſpecter votre Miniſre ou ceux qu’il avoit employés lorſqu’ils exerçoient chez moi une violence que leur caractere public ne rendoit pas légitime ? Sire, il eſt impoſſible de trouver dans les loix de votre royaume le fondement du droit d’empriſonner par lettres de cachet & vous ne pouvez le fonder que ſur l’uſage ; mais un pareil droit ne peut ſe maintenir que par un autre droit de même eſpece, le droit du plus fort, & ſi des mécontens ſe révoltoient à l’occaſion des lettres de cachet, ceux de vos ſujets qui reſpectent les loix ne s’armeroient pas pour vous avec le même zele que ſi on vous eut diſputé un droit mieux reconnu. Mais en mettant de côté les événemens dont votre puiſſance actuelle ne vous permet peut-être pas d’enviſager la poſſibilité, ſongez combien les lettres de cachet vous ôtent de l’amour que vous voudriez inſpirer ; faites vous raconter tous les maux qu’elles ont produites ; réfléchiſſez ſur le caractere des miniſtres qui les ont employées & ſur celui des miniſtres qui les abhorroient ; demandez-vous s’il n’y a pas un grand inconvénient à ce que dans votre royaume on puiſſe craindre ſans avoir fait de mal & n’oſer pas faire tout ce qui ne ſeroit pas du mal ; aſſez d’autres ont parlé des calamités produites par ces actes de deſpotiſme, & je ne joins à tant de lugubres tableaux que la conſidération des vertus qu’ils ne peuvent manquer d’étouffer. Tant qu’un avis ſalutaire, un projet utile, l’expreſſion franche & hardie du mal que l’on ſouffre ou qu’on voit ſouffrir, du bien que l’on deſire pour ſoi ou pour autrui, pourront être punis par un miniſtre dont on aura attaqué, peut-être ſans le ſavoir, l’amour propre ou les paſſions, votre peuple eſt condamné à la futilité & à l’aviliſſement, & pendant qu’ailleurs tout ſe perfectionnera, on ne combattra les maux de votre royaume que par des chanſons & des calembours. Quand vous aurez réfléchi, Sire, ſur les lettres de cachet, vous n’en donnerez certainement plus ; & pourquoi ne nous promettriez-vous pas de n’en plus donner ? pourquoi ne déclareriez-vous pas que tout miniſtre, favori, ou favorite, qui vous propoſera une lettre de cachet perdra ſa place à l’inſtant, & que ſi la baſtille n’eſt pas encore détruite, ce fera pour elle ou pour lui que ce cruel donjon ſubſiſtera ?

N’importe que votre juſtice ou votre bonté vous dicte cette bienheureuſe déclaration, faites-là, Sire, nous en ſerons plus heureux, vous en ſerez plus aimé ; & après un regne dont alors nous demanderons au Ciel de prolonger la durée, vos ſucceſſeurs ne voudront, n’oſeront pas renouveller un acte de pouvoir, tombé en déſuétude, & les races futures vous béniront ainſi que nous.


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Requête d’un Conseiller du Parlement.


Sire, je ſupplie votre Majeſté en termes clairs & ſimples de faire élargir mes confreres.

Ne leur dites, ni : c’eſt par grace, ni : c’eſt par juſtice, & alors s’ils veulent reſter où ils ſont, c’eſt leur affaire & j’eſpere qu’on n’en parlera plus. Tandis que quelques-uns de ces meſſieurs ne ceſſent de faire des phraſes alambiquées où ils croyent voir du patriotiſme & des vertus Romaines au lieu que c’eſt du plus petit eſprit François, je ne puis dire combien pluſieurs d’entre nous s’impatientent & s’ennuyent. Votre Majeſté doit compatir à nos maux, puiſque c’eſt de l’avoir impatientée & ennuyée qu’elle punit ſi ſéverement mes ſuſdits confreres, ne les accuſant pas, je penſe, d’avoir prêché la révolte, d’avoir tramé contre ſon état ou ſa perſonne. Sire c’eſt une grande mal-adreſſe d’impatienter un puiſſant Roi, & certainement à force de vouloir profiter de l’occaſion de vous dire la vérité on en a étrangement abuſé, mais qu’il me ſoit permis de repréſenter à votre Majeſté qu’elle a reſſenti un peu trop vivement, ce manque de tact & de meſure, car mes confreres n’étoient pas obligés au même ſavoir vivre que vos légers & gentils courtiſans. Faites les élargir, Sire ; votre bienfaiſance reſſemblera ſi fort à de la juſtice & votre juſtice à de la bienfaiſance que chacun pourra s’y méprendre & vous applaudir ou vous remercier ſelon qu’il voudra voir en vous ſoit le Roi juſte, ſoit le bon Roi. Perſonne, Sire, ne ſera plus reconnoiſſant que moi & quelques uns de mes confreres, car outre que nous ſerons délivrés d’un grand ennui, nous en aurons la tête plus libre pour nos fonctions de Juges, & non-ſeulement les mépriſes qui font condamner les innocens en ſeront plus rares, mais nous pourrons nous occuper des moyens d’obtenir des loix & des formes de juſtice qui les rendent preſque impoſſibles.

Ceux qui diſent que nous nous oppoſerions à des réformes néceſſaires, & nous jugent tous ſur le réquiſitoire de M. Séguier, nous calomnient, & nous ôtent l’honneur auſſi injuſtement que l’on auroit ôté la vie à Bradier, L’ardoiſe & Simare. Ah ! Sire, quand nous n’y gagnerions, vous & nous, que de ne plus entendre tant de lugubres hiſtoires, ces réclamations, ce blâme, ces plaintes, ces mots deſpotiſme, injuſtice, indolence, iniquité qui, non-ſeulement bourdonnent à nos oreilles mais accompagnent nos noms, ou les noms de nos fonctions, d’un pôle à l’autre, ne ſeroit-ce pas la peine pour vous de régner ſans Lettres de Cachet, & pour nous de mieux juger ?


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Nouvelles & Anecdotes


Un grand Roi, à qui l’on vouloit ériger une ſtatue, a dit qu’il n’en étoit pas encore tems, & comme perſonne ne comprenoit ſa reponſe, il a ajouté : je veux ou n’en point avoir, ou que l’amour & la reconoiſſance l’érigent. Il n’en eſt qu’une dans ma capitale qu’on regarde comme je voudrois qu’on regardât la mienne. Les courtiſans très-ſurpris ſe ſont mis à balbutier on ne ſait quoi : mais le monarque s’eſt écrié en riant : Ventre St. Gris, gardez vos louanges ; il en eſt comme des ſtatues : dans dix ans, ſi je vis, j’eſpere que vous pourrez les donner ſans baſſeſſe & moi les recevoir avec plaiſir.

Un puiſſant monarque s’eſt réſolu tout-à-coup à ne plus eſſayer de rendre ſes peuples philoſophes, bon gré malgré. De plus il a rappellé dans ſes états les gens qui, au lieu de ſervir Dieu d’une des douze manieres que par tolérance il avoit preſcrites & ordonnées, l’adoroient d’une treizieme façon à laquelle il n’avoit pas ſongé.

Voici ce qu’on écrit de Conſtantinople. Le Sultan s’étant beaucoup ennuyé depuis quelque tems & ne regardant qu’avec dégoût les plus belles femmes de ſon ſérail, a démandé ce que faiſoient les ſouverains d’Europe pour ſe divertir. Les gens attachés aux ambaſſades ont fourni là deſſus les lumières qu’on leur a démandées. Tout cela leur donne trop peu de peine, tout cela eſt monotone a dit le Sultan en bâillant. Je parierois que vos ſouverains s’ennuyent autant que moi & c’eſt beaucoup dire, car je ſuis las à mourir d’avoir plus de femmes qu’aucun autre mortel, de plus beaux tapis qu’aucun autre mortel, & le plus magnifique cimeterre qui ait jamais pendu au côté d’un mortel. Mais que font les courtiſans d’Europe quand ils veulent faire plaiſir à leurs princes & gagner leurs bonnes graces ? ils leur diſent, a répondu le ſecrétaire d’un ambaſſadeur, qu’ils ſont aimés de leurs peuples & conſidérés de tout le monde. Le croyent-ils, a demandé le Sultan ? à moitié, a répondu le ſecrétaire. Et s’ils le croyoient tout-à fait, s’ils le savoient & le voyoient, a repris le Sultan, ſeroient-ils très-aiſes ? apparemment, a dit le ſecrétaire, car la flatterie n’a tout pouvoir ſur eux que parce qu’elle eſt le ſimulacre, & qu’il la croyent le garant de l’amour & de la conſidération. Le Sultan s’eſt tû & a rêvé.


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Apologie de la flatterie.


Vos zélateurs, ô flatterie ! vous donnoient juſqu’ici des noms empruntés & ne vous rendoient leur culte qu’en ſecret. Vous avez enfin un partiſan aſſez hardi pour prendre ouvertement votre défenſe. Trop long-tems on a mis à votre charge des maux que vous ne cauſez point. Trop long-tems on a fait un crime aux princes, du goût, non-ſeulement naturel, mais honorable, qu’ils ont pour vous. Ils vous prennent, & ce n’eſt ni leur faute ni la vôtre, mais celle de l’inexpérience qui voile pour eux tous les objets, ils vous prennent tantôt pour la louange méritée, tantôt pour l’expreſſion de l’amour. Sous l’un & l’autre de ces deux aſpects ne doivent-ils pas vous aimer, & n’eſt-il pas heureux pour nous qu’ils vous aiment ?

Que dites-vous à un prince aſſez puiſſant pour que vous vous établiſſiez chez lui & ne le quittiez qu’avec la vie ? Vous lui dites qu’il eſt bon, juſte, magnanime. N’eſt-ce pas lui dire qu’il faut l’être ? On pourroit le lui dire encore mieux, mais cette manière toute foible qu’elle eſt de le faire ſouvenir qu’on doit quelque préférence à ces vertus ſur les vices contraires, vaut mieux que le ſilence.

Mais que lui dites-vous encore ? Qu’il eſt chéri des peuples autant que vous lui avez perſuadé qu’il mérite de l’être. N’eſt-il pas heureux qu’il le croye ? que deviendroit une nation dont le Roi, ne ſe croyant pas aimé, s’aigriroit contr’elle ? Flatterie, la vérité préſentée par la ſageſſe vaudroit mieux que vous, mais vos déguiſemens, vos cajoleries, valent encore mieux que les exagérations de la miſanthropie, que les mal-adreſſes d’un zele inconſidéré.

Ce n’eſt pas vous qui dénaturez les grands. Ce n’eſt pas par vous que l’uſage de leurs facultés eſt circonſcrit, & que leurs facultés mêmes ſont rétrécies. S’ils ſont les moins clairvoyans des hommes, c’eſt que dans leur enfance & dans leur jeuneſſe, on a accoutumé leurs yeux à ne s’ouvrir que ſur un petit nombre d’objets, à ne ſupporter qu’une faible lumière.

Mais quittons la métaphore. Penſe-t-on que l’imagination d’un Prince qui connoît à peine les environs de ſa capitale puiſſe parcourir ſes vaſtes États ? D’après un petit nombre de courtiſans qui l’entourent ordinairement, d’après une foule de curieux qui l’importunent a certains jours marqués, une foule preſque toute compoſée de citadins aiſés puiſqu’ils ſe donnent du bon tems, jeunes & ingambes puiſqu’ils courent ſur ſes pas, penſe-t-on qu’un Roi puiſſe ſe repréſenter tout ſon peuple ? Et d’après quoi ſe figureroit-il un ſiege ou une bataille ? Les fatigues d’une armee qui attaque, les horreurs qu’éprouve quelquefois une ville qui ſe défend, lui auroient-elles été racontées par quelqu’invalide mutilé, qui entre-mêlant ſes récits lugubres du recit grivois de ſes proueſſes & de ſes amours, lui auroit donné une idée des plaiſirs de la vie militaire en même tems que de ſes périls ? Les invalides ne parlent pas aux Rois.

Il eſt un conte burleſque qu’on n’oſe plus faire, tant il eſt vieux, d’une princeſſe qui parlant d’une vile bloquée & affamée, diſoit : mais ces gens-là, que ne mangeoient-ils du pain & du fromage ! Je crois que ce conte n’exagere pas de beaucoup l’ignorance preſqu’inſéparable de la grandeur ; je crois que ſi on pouvoit entretenir à ſon aiſe un Roi, on ſeroit ſurpris de l’idée fauſſe & confuſe qu’il attache, ou plutôt de la non-idée qui reſte attachée dans ſa tête à la plus part des mots. N’y a-t-il pas eu, Lecteur, dans vos prieres, ou dans votre catéchiſme, ou dans les fables de la Fontaine, quelque phraſe que vous n’ayez point compriſe quand on vous l’a fait apprendre, & que vous ayez entendu réciter & récitée vous-même mille fois depuis, ſans vous en demander le ſens, & même ſans vous appercevoir qu’elle n’en eût point pour vous ? C’eſt, ſi je ne me trompe, l’image du langage des grands Princes.

Et nous-mêmes qui ne ſommes pas des rois quelle ineptie ne découvrons-nous pas en nous, quand de l’emploi machinal de certains mots nous paſſons à la connoiſſance préciſe de la choſe qu’ils expriment ! on nous parle de miſere en même-tems que de charité, dès que nous ſommes capables d’entendre ; mais nous repréſentons-nous juſqu’à ce que nous l’ayons vu, le dénuement total, ce dénuement qui va juſqu’à rendre impoſſible au miſérable tout effort tendant à ſe tirer de ſa miſere ? ne nous faut-il pas quelque expérience pour ceſſer de dire à l’aventure : il ſe porte bien, il n’a qu’à travailler pour vivre : ſes enfans ſont en âge de gagner leur vie, que n’ont-ils appris un métier ! Nous devrions ſavoir qu’il faut être au moins vêtu pour aller chercher de l’ouvrage, qu’il faut porter ſa faulx ou ſa faucille lorſqu’on va demander à fanner ou à moiſſonner, & qu’on peut n’avoir ni faulx ni faucille, ni de quoi en acheter, ni de quoi payer ſon gîte & ſa nouriture, juſqu’à l’endroit où l’on fait les foins ou la moiſſon : nous devrions ſavoir qu’il y a des ſaiſons mortes où l’on ne trouve point à travailler chez l’agriculteur, & où les ouvrages qui ſe font dans les villes requierent bien d’autres choſes que des forces & de la ſanté ; cependant, vous vous portés bien, que ne travaillez vous, ſort de la bouche des moins inhumains ? tant notre faculté de juger par analogie eſt bornée ; tant nous ſommes condamnés à mal juger de tout ce que nous n’avons pas vu ſans ceſſe ou étudié à fond.

Ô flatterie ! avez-vous jamais oſé dire à un Roi que la nature a ſoin autant que la fortune, de privilégier les Rois ? non, vous n’avez pas oſé prononcer ce menſonge abſurde ; & pourtant c’eſt ce qui devroit être, pour qu’un Roi né pour le trône, & élevé à l’abri des revers, fut comme un autre homme. Il faudroit que la nature l’eût doué d’une pénétration telle, qu’il jugeat bien de ce qu’il n’a fait qu’appercevoir, & même de ce qu’il n’entrevît jamais ; ou, ſi nous voulons imaginer un autre miracle, il faudroit qu’ayant deviné ce qu’il lui importe de ſavoir, il eut la perſévérance & le courage inoui de ne ſe contenter d’aucune demi-lumiere, de chercher des gens & des livres & de les interroger juſqu’à ce qu’il ſut. Voilà ce qu’il devroit faire dès l’enfance & pendant toute ſa jeuneſſe ; alors vous n’auriez pas, ô flatterie ! une grande priſe ſur lui ; il ſauroit bien vous diſtinguer de la louange méritée & il n’écouteroit qu’elle avec plaiſir. Ne craignez rien, cela n’arrivera pas.

Mais il pourroit arriver qu’un Roi, qui ne ſeroit plus un enfant, vint à ſe douter d’une partie de ce qu’il ignore, & qu’une fois le voile un peu ſoulevé, l’exiſtence des objets juſques-là ignorés, une fois apperçue, il deſirat de s’inſtruire ; alors, flatterie, dites lui qu’il n’eſt pas trop tard, exagerez ſes talens naturels ; exagerez les reſſources qu’il trouvera dans un eſprit que couvre la cendre, mais qui n’eſt pas éteint. Vous croirez exagérer, & peut-être aurez-vous dit la vérité ; vous ne voudrez que plaire, car vous êtes la flatterie, & peut-être les nations vous devront-elles leur bonheur.


FIN.