Bien-né. Nouvelles et anecdotes. Apologie de la flatterie/Bien-né

BIEN-NÉ.

Il y avoit, je ne ſais où, un Roi né avec un eſprit droit, & un cœur ami de la juſtice ; mais dont une mauvaiſe éducation avoit laiſſé les bonnes qualités incultes & inutiles. Il n’avoit pas été plus heureux du côté de l’exemple : car à la cour du Roi ſon grand pere, on s’occupoit de tout, hors du gouvernement. Le petit-fils, avant de parvenir au trône, tenu dans une ennuyeuſe oiſiveté, & une plus ennuyeuſe dépendance, avoit trouvé bon de ſecouer le joug de ſon rang, du moins quant au langage, & il avoit adopté les manieres les plus populaires d’exprimer, tantôt ſon impatience, tantôt les ſaillies de ſa gaieté. Ce goût là eſt très-naturel, ſans doute, puiſqu’il eſt preſqu’univerſel. C’eſt par goût que le poſtillon parle d’une certaine façon à ſes chevaux, le laboureur à ſa femme, le ſeigneur à ſes laquais ; car il n’eſt point prouvé qu’il faille jurer pour ſe faire reſpecter & obéir.

Le Roi dont je parle, & que j’appellerai Bien-né, étoit gros mangeur & grand chaſſeur. Rien encore de plus naturel. Depuis Nimrod, tous les miniſtres de la guerre, de la marine, des finances, tous ceux qui entourent un ſouverain, & voudroient faire ſon métier à fa place, diſent que chaſſer eſt un plaiſir de Roi, un plaiſir noble, une image de la guerre. De quelle guerre, bon Dieu ? De celle où l’on égorgeroit des innocens déſarmés ! Mais un jeune Roi ne raiſonne pas, il chaſſe : les ſoucis de la royauté ne galoppent point avec lui, & ne l’attendent pas non plus dans le palais à ſon retour. Il a faim, il mange ; il a ſoif, il boit ; il eſt fatigué, il s’endort.

Bien-né trouvoit pourtant le tems de travailler avec ſes miniſtres ; mais c’étoit toujours ad hoc : on ne débattoit jamais librement avec lui les grandes queſtions de la politique & des loix : on ne s’entretenait jamais librement en ſa préſence des événemens publics ou particuliers : ſes courtiſans, ſes parens, ne lui parloient d’aucune affaire : le travail diurne fini, il ne ſongeoit plus à rien ; & ſes miniſtres ne s’occupoient que des moyens de conſerver leur place. Pour les courtiſans, ils penſoient jour & nuit à obtenir de l’argent & des faveurs.

A force de bonté & de négligence de la part du Roi, de tours de force & d’adreſſe de la part de tous ceux qui l’entouroient, les abus, les fripons & les friponneries pullulerent, les honnêtes gens tremblerent, les frondeurs crierent, les affaires s’embarraſſerent horriblement ; Bien-né ne ſut bientôt plus ou donner de la tête. Il avoit lu dans ſa première jeuneſſe certaines déclamations adreſſées aux Rois, car il y avoit dans ſon pays des philoſophes déclamateurs ; mais il ne lui en étoit reſté que le ſouvenir confus d’un bruit cadencé, & rien qui fut applicable aux conjonctures préſentes ; Il liſoit de tems en tems les diſcours emphatiques, jérémiques & exhortatoires qui lui étoient préſentés ; mais ne paroiſſant écrits que pour lui déplaire, ils ne rempliſſoient aucun autre but, ſi ce n’eſt qu’ils l’endormoient auſſi quelquefois.

Au moment où il étoit le plus embarraſſé, il fut attaqué d’une legere maladie : reſté ſeul un jour, par ce qu’on le croyoit endormi, il penſa & ce fut aſſez triſtement. Pour la premiere fois de ſa vie, il eut une ſérieuſe & véritable inquiétude ſur la ſituation de ſon royaume & de ſes ſujets. Sageſſes, s’écria-t-il, après une heure de réflexions profondes, ſageſſe, que j’ai ſi ſouvent entendu vanter & que perſonne encore ne m’a fait connoître, je t’écouterai, ſi tu daignes me parler. Viens régner, ô ſageſſe, ſur un roi qui veut t’obéir ! il ferma les yeux : une femme d’une figure majeſtueuſe lui apparut, & lui dit : je ſuis celle que tu invoques ; ne jure plus, ni dans ta bonne, ni dans ta mauvaiſe humeur. Je le veux bien, dit le Roi, mais ce ne ſont pas quelques mots un peu trop énergiques qui ont dérangé mes finances ; ô déeſſe ! ſera-ce en m’en abſtenant que je les retablirai ? obéis-moi, repliqua le phantôme : dans huit jours je t’en dirai davantage. Le Roi obéit. Son ſtile ne fut plus le même, ſa gaieté fut décente, ſon impatience fut contenue. Les courtiſans ne comprenoient rien à cette métamorphoſe : Quelques-uns d’entr’eux en furent extrêmement alarmés. Si le Roi, diſoient-ils, peut ſurmonter d’un moment à l’autre, une habitude priſe depuis ſi long-tems, il pourra tout ce qu’il voudra : ô fortune, ne permet pas qu’il veuille voir clair dans les affaires, apprécier la louange, diſcerner le mérite, ſe paſſer des inutiles, éloigner les flateurs ! Le Roi remarquoit cette conſternation, mais il n’en démêloit pas la cauſe ; ſeulement il ſe ſavoit très-bon gré d’avoir ſu ſe vaincre, & trouvoit mauvais que loin de lui en faire compliment on eut l’air plus intimidé avec lui que s’il avoit dit aux gens les plus groſſes injures.

Huit jours après la première apparition, le Roi s’enferma dans ſon cabinet, & au bout d’une heure de rêverie, il vit le même phantôme qui lui dit d’un ton plus doux que la premiere fois ; ſois plus ſobre. J’y conſens, dit le Roi, mais j’ai l’eſtomac très-bon, & ce n’eſt pas ce que je mange & bois qui peut ôter la ſubſiſtance à mon peuple. Obéis, dit le phantôme ; Je t’en dirai davantage dans huit jours. Le Roi obéit. Il faiſoit placer auprès de lui ſur la table une bouteille moitié eau, moitié vin, & quand elle étoit finie, n’ayant plus de quoi boire, il ceſſoit de manger.

L’étonnement redoubla, & la conſternation devint général. Bien-né s’apperçut qu’il avoit la tête beaucoup plus libre qu’auparavant, & que cependant on lui parloit beaucoup moins d’affaires. C’eſt ſingulier, diſoit-il, jamais je n’ai point été ſi diſpoſé à travailler, on doit voir que je ſuis moins diſtrait & moins aſſoupi que je n’étois, & cependant on me propoſe point de projets utiles, point de projets nouveaux, on n’a plus rien à me demander, ni à me dire.

Outre que l’abſtinence où il vivoit, ne laiſſait pas que d’être pénible, ce ſilence où l’on reſtoit avec lui l’ennuyoit un peu, mais l’eſpece d’amie qu’il s’étoit acquiſe lui revenant dans leſprit à tout moment, le conſoloit beaucoup, & il étoit très-curieux de ſavoir ce qu’elle lui diroit à leur premiere entrevue.

Le jour venu, Bien-né, n’eut pas peu de peine à ſe débarraſſer de ſes courtiſans, qui commençoient à redouter à l’excès ſes momens de retraite & de ſolitude. Il leur dit enfin : je veux être ſeul ; & ils séloignerent. Le phantôme ne ſe fit pas attendre.

Chaſſes moins ſouvent, lui dit-il ; le pouvoir que tu as ſur toi même, augmente, à meſure que tu l’exerces, & ce ſacrifice ne te ſera pas plus difficile que les autres. Bien-né ne fit cette fois aucune objection : il ſe demanda ſeulement quel uſage il feroit du tems qu’il avoit coutume d’employer à la chaſſe. Eſt-ce du tems gagné, dit-il, ſi je ne ſais qu’en faire ? Obéis, dit le phantôme, je reviendrai dans quinze jours. Le Roi, qui ſe jour là ſe propoſoit de courir le Cerf, fit contremander les courtiſans, les chevaux, & les chiens, & reſta ſeul, à ſe promener, & à rêver dans ſa chambre. Huit jours ſe paſſerent, pendant leſquels il ne chaſſa qu’une fois. Il s’enuya ſouvent ; mais le regime, auquel il continuoit à s’aſtreindre, ne lui coûtoit plus du tout. Le neuvieme jour, il demanda des livres. Le dixieme, après quelques heures de lecture, il regarda pour la premiere fois les chefs-d’œuvres de peinture & de ſculpture dont il étoit environné. Le onzieme, il chercha parmi ſes courtiſans, celui avec qui il pourroît le mieux s’entretenir de ſes lectures. Le douzieme, il chaſſa avec un médiocre plaiſir ; & de retour de la chaſſe, il ordonna qu’on vendit les trois quarts de ſes chiens & de ſes chevaux, mais quant à ceux qui en prenoient ſoin, il leur permit de reſter ſans rien faire, juſqu’à ce qu’il put les employer autrement. Il s’apperçut, le treizieme jour, qu’il n’avoit eu depuis trois ſemaines aucune fantaiſie coûteuſe, aucune complaiſance dangereuſe, & cela le fit travailler avec ſes miniſtres beaucoup plus gaiement & donner ſon avis beaucoup plus nettement qu’il ne l’avoit jamais fait. Le quatorzieme il remarqua qu’autour de lui tout prenoit une face nouvelle ; que les phyſionomies qui lui avoient toujours paru les plus ouvertes & les plus agréables devenoient riantes & ſereines, que celles qui au contraire annonçoient l’agitation & les paſſions inquiètes étoient, ou ſombres, ou abattues, il s’éloigna de ceux qui lui déplaiſoient, s’entoura des autres, & de ſa vie il ne s’étoit ſenti ſi à ſon aiſe ni ſi gai. Le quinzieme jour il trouva la majeſtueuſe femme dans ſon cabinet au moment où il s’y retira. Je ſuis contente, lui dit-elle ; tu as ſuivi mes conſeils, & aucun des bons effets qui en ſont réſultés ne t’échappe & ne te trouve inſenſible. Il faut à préſent établir plus de liberté entre toi, & les citoyens les plus dignes de ta confiance ; il faut qu’on puiſſe à toute heure, & en toute occaſion, te parler de tout ce qu’il t’importe de ſavoir, & qu’il ne ſoit plus néceſſaire d’épier le moment de ton loiſir, de conſulter ton humeur, d’attendre tes queſtions, pour obtenir de toi une réſolution ſage & utile : il faut que ton avis puiſſe être diſcuté librement avec toi-même, & que le ſujet converſe avec le Roi : Ah déeſſe ! s’écria Bien-né, moi & mes pareils ſommes accoutumés à être trompés, & n’ignorons pas qu’on ſe permet contre nous des quolibets & des chanſons ; mais ſe voir queſtionné, interrompu, contredit, comment un Roi de ma conſéquence pourroit-il s’y faire ? Celui de tes prédéceſſeurs, répondit le phantôme, qui eſt en plus grande vénération parmi tes ſujets, dont la mémoire leur eſt la plus chere, & auquel tu aimois à être comparé, s’eſt vu questionné & contredit, & n’a du ſes qualités les plus aimables & les plus précieuſes, qu’à l’égalité dans laquelle la mauvaiſe fortune l’avoit forcé de vivre avec les autres hommes, & au niveau, pour ainſi dire, de leurs béſoins & de leurs paſſions. Tu es ſi puiſſant que tu ne ſeras toujours que trop reſpecté ; peu de gens auront aſſez de vertu pour vouloir riſquer de te déplaire. Obéis moi. Je ne viendrai plus te chercher, à des jours marqués ; mais je t’apparoîtrai au milieu de tes conſeils, dans les converſations particulières, dans les fêtes publiques, auxquelles je te conſeille de prendre part ; je te ferai tirer parti des diſcours ſages des diſcours frivoles & méme des diſcours inſenſés : je ſerai ta compagne & ton amie.

Le Roi obéit : & ſa cour devint comme la maiſon d’un particulier ſage, éclairé, & ſociable, ou les enfans, les amis, les domeſtiques, parlent, conſeillent, agiſſent, avec intelligence & zele, pour le plus grand bien du maître & de la famille. L’intérêt de la choſe publique fut la penſée habituelle du Roi : en ſe couchant, en ſe réveillant, en ſe promenant, il étoit occupé du bien de ſes ſujets, de la gloire de ſon état, & de la ſienne propre. Du moment où il eut vraiment beſoin de ſe délaſſer, ſes divertiſſemens ceſſerent d’être ruineux, & il s’amuſa plus & à beaucoup moins de frais. La ſageſſe lui tenoit parole, & toujours à ſa portée, elle l’aidoit en toute occaſion de ſes conſeils. Un jour il lui demanda quelle devoit être ſa principale lecture ? Elle répondit : l’hiſtoire. Un autre jour elle lui dit : chacun de tes miniſtres veut ſignaler ſon élévation, & en marquer l’époque, par quelque réforme qui eſt ordinairement ou puérile, ou cruelle, par des inſtitutions dont les inconvéniens, non-encore éprouvés, exiſtent néanmoins, & ne tardent pas à paroître. C’eſt ſurtout dans les armées que les changemens ſont ſubits & fréquens, mais la victoire n’eſt pas attachée à la dénomination, ni au vêtement du guerrier. Obliges ton nouveau Miniſtre à étudier dans les abus actuels la ſource de tous les abus à craindre, & à bien connoître l’eſprit militaire de la nation avant de tenter une réforme qui, faite à la hâte, ſeroit ſuivie bientôt d’une réforme nouvelle : ſonges ſur-tout, ſonges-bien, qu’il ne faut affliger aucun de tes ſujets ſi tu n’y es pas obligé pour le bien de tous.

Une autre fois la Sageſſe dit à Bien-né, je ne te conſeille pas de te déguiſer en marchand comme le Calife Aaron Alraſchid, pour aller écouter ce qu’on dit & voir ce qu’on fait, dans les cabarets & dans les maiſons particulieres ; je ne te conſeille pas non plus de courir les grands chemins comme tracaſſier ton allié, t’amuſant à te faire méconnoître quelque tems & reconnoître enſuite, de maniere à cauſer les cris des enfans, les accouchemens prématurés des femmes, & les longs éloges des gazetiers ; mais je te conſeille d’accoutumer tes yeux à ſe fixer ſur les objets dont il faut que tu t’occupes, & d’accoutumer les yeux de ton peuple à te voir avec moins de ſurpriſe que de plaiſir. Et ou veux-tu que j’aille pour cela, dit le Roi ? Entre, dit la Sageſſe, entre quelquefois ſans ſuite dans les cabanes de tes cultivateurs, dans les hôpitaux, & même dans les priſons ; montre toi ſur les chantiers & au milieu des exercices des troupes dans les villes de guerre, & ſur-tout moque toi ouvertement des exagérations avec leſquelles on voudroit peindre des actions ſi ſimples, des vertus qui te coûteront ſi peu. Le Roi obéit, & peu-à-peu il ſembla que la Sageſſe elle-même fut ſur le trône. Les finances ſe rétablirent : la Nation fut plus floriſſante & plus reſpectée que jamais, & Bien-né fut auſſi heureux qu’un Roi peut l’être.


De Charrière - Bien-né. Nouvelles et anecdotes. Apologie de la flatterie (page 24 crop).jpg