Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre XVIII

Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 839-859).
FRAGMENS
DU

LIVRE DIX-HUITIÈME.


I.


Réflexions de l’historien sur les pieux des Romains. — Deux batailles entre Philippe et Flaminius. — Observations sur la phalange macédonienne.


Flaminius ne pouvait découvrir au juste où les ennemis étaient campés ; mais comme il savait qu’ils étaient arrivés dans la Thessalie, il donna ordre aux troupes de couper des pieux pour s’en servir au besoin. Cet usage, qui chez les Romains est aisé à pratiquer, passa chez les Grecs pour impraticable. À peine dans les marches peuvent-ils soutenir leurs corps, pendant que les Romains, malgré le bouclier qu’ils portent suspendu à leurs épaules, et les javelots qu’ils tiennent à la main, se chargent encore de pieux, et ces pieux sont fort différens de ceux des Grecs. Chez ceux-ci les meilleurs sont ceux qui ont beaucoup de fortes branches tout autour du tronc. Les Romains, au contraire, n’en laissent que deux ou trois, tout au plus quatre, et seulement d’un côté. De cette manière, un homme peut en porter deux ou trois liés en faisceau, et l’on en tire beaucoup plus de service. Ceux des Grecs sont très-aisés à arracher. Si le pieu planté est seul, comme les branches en sont fortes et en grand nombre, deux ou trois soldats l’enlèveront fort facilement, et voilà une porte ouverte à l’ennemi ; sans compter que tous les pieux voisins seront ébranlés, parce que les branches en sont trop courtes pour être entrelacées les unes dans les autres. Il n’en est pas ainsi chez les Romains. Les branches sont tellement mêlées et insérées les unes entre les autres, qu’à peine peut-on distinguer le pied d’où elles sortent. Il n’est pas non plus possible de glisser la main entre ces branches pour arracher le pieu, parce que, serrées et tortillées ensemble, elles ne laissent aucune ouverture, et que, d’ailleurs, les bouts en sont soigneusement aiguisés. Quand même on pourrait les prendre, il ne serait pas facile d’en arracher le pied, et cela pour deux raisons : la première, parce qu’il entre si avant dans la terre, qu’il en devient inébranlable ; et la seconde, parce que par les branches ils sont tellement liés les uns avec les autres, qu’on ne peut en enlever un qu’on n’en enlève plusieurs. En vain deux ou trois hommes réuniraient leurs efforts pour l’arracher. Que si, cependant, à force de l’agiter et de le secouer, on vient à bout de le tirer de sa place, l’ouverture qu’il laisse est presque imperceptible. Trois avantages résultent donc de ces sortes de pieux : on les trouve en quelque endroit que l’on soit, ils sont faciles à porter, et c’est pour le camp une barrière sûre et qui ne peut être rompue aisément. À mon sens, il n’est pas de pratique militaire chez les Romains qui mérite plus qu’on l’imite et qu’on l’adopte.

Quand le général romain se fut ainsi précautionné, il se mit en marche à la tête de toutes ses troupes. Il alla d’abord à petites journées, et lorsqu’il fut à cinquante stades de Phérée, il posa là son camp. Le lendemain, au point du jour, il envoya à la découverte pour savoir où étaient les ennemis et ce qu’ils faisaient. Philippe, de son côté, ayant appris que les ennemis étaient campés autour de Thèbes, partit de Larisse avec toute son armée et prit la route de Phérée. À trente stades de cette ville, il campa et donna ordre aux troupes de prendre leur repos. Avant le jour, il envoya son avant-garde occuper les hauteurs qui sont autour de Phérée, et dès que le jour parut, il fit sortir l’armée de ses retranchemens. Peu s’en fallut que ceux qu’on avait détachés de part et d’autre ne se rencontrassent sur les hauteurs et n’en vinssent aux mains. À travers l’obscurité, ils s’aperçurent les uns les autres, s’arrêtèrent à une certaine distance, et dépêchèrent aux généraux pour savoir quel parti ils prendraient. Ces généraux jugèrent à propos de ne pas sortir de leur camp, et de rappeler ceux qu’ils avaient envoyés devant. Le jour d’après, ils firent un détachement de trois cents chevaux et d’autant de vélites pour aller aux nouvelles. Flaminius se servit pour cela de deux turmes d’Étoliens, parce qu’ils connaissaient bien le pays. Les deux détachemens se rencontrèrent sur le chemin de Phérée à Larisse, et il se donna là un combat fort vif. Eupolème, Étolien, s’y distingua par sa valeur ; il engagea les Italiens dans l’action, et les Macédoniens furent battus. Après une longue escarmouche, chacun se retira dans son camp.

Le lendemain, les deux généraux ne s’accommodant pas d’un terrain aussi couvert d’arbres, de haies et de jardinages que celui de Phérée, levèrent le camp. Philippe tourna vers Scotuse pour s’y fournir de toutes les munitions nécessaires et choisir ensuite un terrain plus convenable ; mais Flaminius, soupçonnant que c’était là son dessein, se mit en marche en même temps que lui, et fit grande diligence pour ravager tout ce qu’il y avait de maisons dans la campagne de Scotuse. Une chaîne de montagnes, qui, sur la route se trouvait entre les deux armées, fit que ni les Romains ne purent savoir quel chemin tenaient les Macédoniens, ni ceux-ci celui des Romains. Après avoir marché tout le jour, le général romain campa dans un lieu qu’on appelle Érétrie de Phérée, et Philippe près la rivière d’Oncheste, sans que l’un des deux connût où était le camp de l’autre. On se remit en marche le jour suivant. Philippe campa à Mélambie dans le territoire de Scotuse ; et Flaminius à Thétidie autour de Pharsale, l’un et l’autre ignorant encore où campait son adversaire. Une grosse pluie accompagnée de tonnerre effroyable était tombée ce jour-là, et le lendemain matin le temps fut si couvert et si sombre qu’à peine voyait-on à deux pas du lieu où l’on était. Cela n’empêcha pas que Philippe, qui avait son projet en tête, ne décampât : mais incommodé dans sa marche par l’obscurité du temps, après avoir fait quelque peu de chemin, il se retrancha, et détacha un corps de troupes avec ordre de s’emparer du sommet des hauteurs qui séparaient son camp de celui des Romains. Flaminius, campé à Thétidie, n’était pas moins en peine de découvrir où il trouverait les Macédoniens. Il fit partir dix turmes de cavalerie et environ mille soldats armés à la légère, leur ordonnant de reconnaître avec soin les endroits où ils passeraient et de piller la campagne. Ce détachement tomba, sans y penser, sur celui des Macédoniens qui était en embuscade, n’ayant pu l’apercevoir à travers l’obscurité. D’abord on fut de part et d’autre un peu surpris de cette rencontre ; ensuite on se tâta les uns les autres. Des deux côtés on envoya apprendre aux généraux ce qui se passait. Les Romains, mal menés, dépêchèrent à leur camp pour demander du secours. Flaminius exhorta fort Archedame et Eupolème, l’un et l’autre Étoliens, à y courir. Il les fit accompagner de deux tribuns avec cinq cents chevaux et deux mille hommes de pied, qui, joints à ceux qui escarmouchaient, firent bientôt changer de face au combat. Les premiers se voyant secourus se battirent avec beaucoup plus de courage et de confiance. De la part des Macédoniens on ne manquait pas non plus de valeur ; mais accablés sous le poids de leurs armes, ils se sauvèrent par la fuite sur les hauteurs, et de là envoyèrent au roi pour en obtenir du secours.

Philippe qui, pour les raisons qu’on a vues plus haut, ne s’attendait à rien moins qu’à une bataille générale, avait détaché pour aller au fourrage la plus grande partie de son monde. Instruit du danger que couraient ses premières troupes, et l’obscurité commençant à se dissiper, il fit partir Héraclide, qui commandait la cavalerie thessalienne ; Léon, sous les ordres duquel était celle de Macédoine, et Athénagore qui avait sous lui tous les soldats mercenaires, à l’exception des Thraces. Ce renfort ajouté au premier détachement, les Macédoniens reprirent de nouvelles forces, retournèrent à la charge, et à leur tour chassèrent les Romains des hauteurs. La victoire même eut été complète, sans la résistance qu’ils rencontrèrent dans la cavalerie étolienne, qui combattit avec un courage et une hardiesse étonnante. C’est aussi ce qu’il y a de meilleur chez les Grecs que cette cavalerie, surtout dans les rencontres et les combats particuliers. Mais l’infanterie étolienne n’est pas estimée ; ses armes et l’ordre dans lequel on la range ne sont nullement propres à une bataille générale. Pour revenir à cette cavalerie, elle soutint de telle façon le choc et l’impétuosité des Macédoniens, qu’elle empêcha que les Romains ne fussent poussés jusque dans le vallon. À quelque distance de l’ennemi ils prirent un peu haleine et retournèrent ensuite au combat. Flaminius s’apercevant non-seulement que les soldats armés à la légère et la cavalerie pliaient, mais encore que cet échec épouvantait toute l’armée, sortit du camp à la tête de toutes ses troupes et les rangea en bataille près des hauteurs. Dans ce temps-là même, de l’embuscade des Macédoniens il venait à Philippe messager sur messager qui criaient : « Prince, les ennemis sont en fuite, ne laissez pas échapper cette occasion ; les Barbares ne peuvent nous résister, c’est pour vous aujourd’hui le jour et le moment de vaincre. » Quoique le terrain ne plût pas à Philippe, il ne pouvait cependant pas se refuser à ces cris redoublés. Les hauteurs dont il est question s’appellent Cynoscéphales ou têtes de chien. Elles sont rudes, rompues en différens endroits et considérablement élevées. Philippe voyait bien que cette disposition n’était nullement avantageuse, et c’est pour cela qu’il avait beaucoup de répugnance à donner là une bataille. Mais, animé par la confiance que témoignaient ceux qui étaient venus lui apporter les premières nouvelles du combat, il ordonna enfin à l’armée de sortir de ses retranchemens.

Flaminius fit la même chose de son côté. Il mit son armée en ordre de bataille, assigna aux escarmoucheurs leur poste, et, parcourant les lignes, fit une harangue à ses soldats, courte à la vérité, mais persuasive et à la portée de ses auditeurs. « Compagnons, ne sont-ce pas là ces Macédoniens, leur dit-il en les leur montrant, qui s’étaient emparés des hautes montagnes d’Éordée où vous avez monté en gravissant, Sulpicius à votre tête, que vous avez chassés de ce poste, et dont vous avez taillé en pièces un très-grand nombre ? Ne sont-ce pas là ces Macédoniens qui s’étaient postés dans ces détroits de l’Épire où l’on désespérait de pouvoir vous conduire, que votre valeur a mis en fuite, et qui, jetant honteusement leurs armes, ne cessèrent de fuir devant vous que lorsqu’ils se virent dans la Macédoine ? Craindrez-vous maintenant ces mêmes Macédoniens, lorsque vous avez à les combattre à forces égales ? Le souvenir du passé vous ferait-il peur ? Ne doit-il pas, au contraire, vous inspirer plus de confiance ? Romains, animez-vous les uns les autres, et marchez à l’ennemi avec votre valeur ordinaire. Je compte, avec l’aide des dieux, que cette bataille vous sera aussi glorieuse que vous l’ont été les précédentes. » Cela dit, il commande à l’aile droite de ne pas sortir de son poste, place les éléphans devant cette aile, et, marchant d’un pas fier et assuré, mène lui-même l’aile gauche aux ennemis. Les escarmoucheurs, se voyant appuyés des légions, retournent à la charge et en viennent aux mains.

Quand Philippe eut, devant son camp, rangé en bataille la plus grande partie de son armée, il se fit suivre des rondachers et de l’aile droite de sa phalange, se hâta d’arriver sur les montagnes, et donna ordre à Nicanor, surnommé l’Éléphant, de marcher incessamment après lui avec le reste de l’armée. Les premières troupes arrivées au sommet, il tourne à gauche, fait son ordonnance de bataille et s’empare des hauteurs, qui de ce côté-là étaient abandonnées, parce que, dans le premier combat, les Macédoniens avaient repoussé les Romains jusque sur l’autre côté des montagnes. Le roi était encore occupé à l’ordonnance de sa droite, lorsque arrivèrent à lui en désordre ses soldats soudoyés, à qui les Romains avaient fait tourner le dos. Car, comme je le disais tout à l’heure, quand les soldats armés à la légère se virent soutenus des légionnaires qui combattaient avec eux, reprenant alors de nouvelles forces, ils retournèrent à l’ennemi avec fureur et firent un très-grand carnage. Philippe, qui d’abord, en arrivant assez près du camp des Romains, voyait aux mains ses soldats armés à la légère, prenait beaucoup de plaisir à ce spectacle ; mais quand il les vit plier et dans un besoin extrême d’être secourus, il fallut les soutenir et entrer dans une action générale, quoique la plus grande partie de sa phalange fût encore en marche pour venir sur les hauteurs où il était. Il reçoit cependant les combattans repoussés, il les rassemble tous, tant infanterie que cavalerie, à son aile droite, et donne ordre aux rondachers et à la phalange de doubler leurs files et de serrer leurs rangs sur la droite. Cela fait, comme les Romains étaient proche, il commande à la phalange de marcher à eux piques baissées, et aux soldats armés à la légère de les déborder. Flaminius avait aussi, en même temps reçu dans cet intervalle ceux qui avaient commencé le combat, et il chargeait les Macédoniens.

Pendant le choc, qui fut des plus violens, on jeta de part et d’autre des cris épouvantables ; ceux qui étaient hors du combat joignaient les leurs à ceux des combattans ; jamais spectacle ne fut plus affreux et plus effrayant. L’aile droite de Philippe avait visiblement tout l’avantage. Le poste élevé d’où elle combattait, le poids de son ordonnance, l’excellence de ses armes, tout cela lui donnait une grande supériorité. À l’égard du reste de l’armée macédonienne, une partie à la suite des combattans se tenait à quelque distance de l’ennemi et l’aile gauche, qui ne faisait que d’arriver, se montrait sur les hauteurs. Déjà les Romains avaient peine à soutenir le choc de la phalange, déjà une partie de l’aile gauche avait été taillée en pièces et l’autre prenait la fuite. Flaminius, pour remédier à ce désordre, courut au plus vite à l’aile droite, qui seule pouvait être de quelque ressource. Là il voit qu’entre les ennemis, les uns se joignaient aux combattans, les autres descendaient des montagnes, et quelques autres se tenaient sur le sommet ; sur-le-champ il place les éléphans à la tête de sa ligne et marche à l’ennemi. Les Macédoniens alors, sans chef qui leur donnât le signal, et ne pouvant se ranger en phalange, tant à cause de la disposition du terrain qui ne leur était pas propre, que parce que, suivant ceux qui combattaient, ils étaient plutôt en ordre de marche qu’en ordre de bataille, lâchèrent le pied ; rompus d’ailleurs par les éléphans, et prirent la fuite à l’approche des Romains, dont la plupart se mirent à leur poursuite et ne firent quartier à aucun.

En cette occasion, un tribun, qui n’avait pas avec lui plus de vingt compagnies, fit un mouvement qui contribua beaucoup à la victoire. Voyant que Philippe, fort éloigné du reste de l’armée, pressait vivement l’aile gauche des Romains, il quitte la droite où il était, et qui certainement victorieuse n’avait nul besoin de son secours, marche vers les combattans, arrive sur leur derrière et les charge de toutes ses forces. Or tel est l’ordre en phalange, qu’on ne peut ni se tourner en arrière, ni combattre d’homme à homme. Le tribun enfonce donc, toujours en tuant à mesure qu’il avançait, et les Macédoniens, ne pouvant eux-mêmes se défendre, jettent leurs armes et prennent la fuite. Le désordre fut d’autant plus grand, que ceux des Romains qui avaient plié, s’étant ralliés, étaient venus en même temps attaquer en front la phalange.

Philippe, qui d’abord, jugeant du reste de la bataille par l’avantage qu’il remportait de son côté, comptait sur une pleine victoire, lorsqu’il vit ses soldats jeter leurs armes et les Romains fondre sur eux sur les derrières, s’éloigna un peu du champ de bataille avec quelques maîtres et quelques fantassins, et de là il considéra en quel état se trouvaient toutes choses. Et quand il s’aperçut que les Romains, qui poursuivaient son aile gauche, touchaient presque au sommet des montagnes, il rassembla ce qu’il put de Thraces et de Macédoniens et chercha son salut dans la fuite. Flaminius se met à la queue des fuyards. Il rencontre sur les hauteurs et sur l’aile gauche des Macédoniens quelques troupes qui y étaient tout récemment arrivées ; il s’avance pour les combattre ; mais il s’arrêta quand il vit qu’elles tenaient la pique levée : c’est l’usage parmi les Macédoniens, quand ils se rendent ou qu’ils passent du côté des ennemis. S’étant informé de la vérité du fait, il retint les siens et se fit un devoir d’épargner des gens que la peur lui livrait. Malgré cela, quelques-uns des premiers rangs, tombant d’en haut sur eux, en tuèrent une grande partie, et il n’y en eut qu’un petit nombre qui par la fuite put leur échapper.

Après le combat, où de tous les côtés la victoire s’était déclarée en faveur des Romains, Philippe se retira à Tempé. Le premier jour de sa retraite il arriva au lieu qu’on appelle la Tour d’Alexandre, et le lendemain à Gonnes, dans le voisinage de Tempé, où il s’arrêta pour y attendre ceux qui s’étaient sauvés de la défaite. Les Romains poursuivirent ces fuyards pendant quelque temps. Ensuite les uns dépouillèrent les morts, les autres rassemblèrent les prisonniers, la plupart se jetèrent sur le camp des ennemis et le pillèrent. Les Étoliens y étaient arrivés avant les Romains, qui, croyant être frustrés d’un butin qui leur appartenait, s’en plaignirent hautement au général. « Vous nous commandez, lui dirent-ils, de nous exposer aux dangers, mais le butin vous l’accordez à d’autres. » Ils retournèrent cependant au camp et y passèrent la nuit. Le lendemain, après avoir ramassé les prisonniers et le reste des dépouilles, on prit le chemin de Larisse. La perte des Romains, dans cette bataille, fut d’environ sept cents hommes. Les Macédoniens y perdirent treize mille hommes, dont huit mille restèrent sur le champ de bataille, et cinq mille furent faits prisonniers. Ainsi se termina la journée de Cynoscéphales.

Dans mon sixième livre j’ai promis de saisir la première occasion qui se présenterait de comparer ensemble les armes des Macédoniens et celles des Romains, l’ordre de bataille des uns et des autres, et de marquer en quoi l’un est supérieur ou inférieur à l’autre ; l’action que je viens de raconter m’offre cette occasion, il faut que je tienne ma parole.

Autrefois l’ordonnance des Macédoniens surpassait celle des Asiatiques et des Grecs. C’est un fait que les victoires qu’elle a produites ne nous permettent pas de révoquer en doute ; et il n’était pas d’ordonnance en Afrique ni en Europe qui ne le cédât à celle des Romains. Aujourd’hui, que souvent ces différens ordres de bataille se sont trouvés opposés les uns aux autres, il est bon de rechercher en quoi ils diffèrent et pourquoi l’avantage est du côté des Romains. Apparemment que quand on sera bien instruit sur cette matière, on ne s’avisera plus de rapporter le succès des événemens à la fortune, et qu’on ne louera pas les vainqueurs sans connaissance de cause, comme ont coutume de faire les personnes non éclairées ; mais qu’on s’accoutumera enfin à les louer par principes et par raison.

Je ne crois pas devoir avertir qu’il ne faut pas juger de ces deux manières de se ranger par les combats qu’Annibal a livrés aux Romains, et par les victoires qu’il a gagnées sur eux. Ce n’est ni par la façon de s’armer, ni par celle de se ranger, qu’Annibal a vaincu ; c’est par ses ruses et par sa dextérité. Nous l’avons fait voir clairement dans le récit que nous avons donné de ces combats. Si l’on en veut d’autres preuves, qu’on jette les yeux sur le succès de la guerre. Dès que les troupes romaines eurent à leur tête un général d’égale force, elles furent aussitôt victorieuses. Qu’on en croie Annibal lui-même, qui, aussitôt après la première bataille, abandonna l’armure carthaginoise, et qui, ayant fait prendre à ses troupes celle des Romains, n’a jamais discontinué de s’en servir. Pyrrhus fit encore plus, car il ne se contenta pas de prendre les armes, il employa les troupes mêmes d’Italie. Dans les combats qu’il donna aux Romains, il rangeait alternativement un de leurs manipules et une cohorte en forme de phalange. Encore ce mélange ne lui servit-il de rien pour vaincre ; tous les avantages qu’il a remportés ont toujours été très-équivoques. Il était nécessaire que je prévinsse ainsi mes lecteurs, afin qu’il ne se présentât rien à leur esprit qui parût peu conforme à ce que je dois dire dans la suite. Je viens donc à la comparaison des deux différens ordres de bataille.

C’est une chose constante et qui peut se justifier par mille endroits, que tant que la phalange se maintient dans son état propre et naturel, rien ne peut lui résister de front ni soutenir la violence de son choc. Dans cette ordonnance, on donne au soldat en armes trois pieds de terrain. La sarisse était longue de seize coudées. Depuis elle a été raccourcie de deux pour la rendre plus commode, et après ce retranchement il reste, depuis l’endroit où le soldat la tient jusqu’au bout qui passe derrière lui et qui sert comme de contre-poids à l’autre bout, quatre coudées ; et par conséquent si la sarisse est poussée des deux mains contre l’ennemi, elle s’étend à dix coudées devant le soldat qui la pousse. Ainsi, quand la phalange est dans son état propre, et que le soldat qui est à côté ou par derrière, joint son voisin autant qu’il le doit, les sarisses du second, troisième et quatrième rang s’avancent au-delà du premier plus que celles du cinquième, qui n’ont au-delà de ce premier rang que deux coudées. Ce serrement de la phalange est décrit ainsi dans Homère :

Les boucliers joignent les boucliers, les casques touchent les casques, le soldat appuie le soldat,
Et l’on voit flotter au-dessus des casques les brillans panaches dont ils sont ornés,
Tant les soldats se sont serrés les uns contre les autres.

Cette peinture est aussi belle qu’élégante ; et de là il s’ensuit qu’avant le premier rang il y en a cinq de sarisses, plus courtes les unes que les autres de deux coudées, à mesure qu’elles s’éloignent du premier rang au cinquième. Or, comme la phalange est rangée sur seize de profondeur, on peut aisément se figurer quel est le choc, le poids et la force de cette ordonnance. Il est vrai cependant qu’au-delà du cinquième rang les sarisses ne sont d’aucun usage pour le combat. Aussi ne les allonge-t-on pas en avant, mais on les appuie sur les épaules du rang précédent la pointe en haut, afin que pressées elles rompent l’impétuosité des traits, qui passent au-delà des premiers rangs et pourraient tomber sur ceux qui les suivent. Ces rangs postérieurs et reculés ont cependant leur utilité ; car, en marchant à l’ennemi, ils poussent et pressent ceux qui les précèdent, et ôtent à ceux qui sont devant eux tout moyen de retourner en arrière. On a vu la disposition tant du corps entier que des parties de la phalange. Voyons maintenant ce qui est propre à l’armure et à l’ordonnance des Romains, pour en faire la comparaison avec celle des Macédoniens.

Le soldat romain n’occupe non plus que trois pieds de terrain ; mais comme pour se couvrir de leurs boucliers et frapper d’estoc et de taille, ils sont dans la nécessité de se donner quelque mouvement, il faut qu’entre chaque légionnaire, soit à côté ou par derrière, il reste au moins trois pieds d’intervalle, si l’on veut qu’ils se remuent commodément. Chaque soldat romain combattant contre une phalange a donc deux hommes et dix sarisses à forcer. Or, quand on en vient aux mains, il ne les peut forcer ni en coupant, ni en rompant, et les rangs qui le suivent ne lui sont pour cela d’aucun secours. La violence du choc lui serait également inutile et son épée ne ferait nul effet. J’ai donc eu raison de dire que la phalange, tant qu’elle se conserve dans son état propre et naturel, est invincible de front, et que nul autre ordonnance n’en peut soutenir l’effort. D’où vient donc que les Romains sont victorieux ? Pourquoi la phalange est-elle vaincue ? C’est que dans la guerre le temps et le lien des combats se varient en une infinité de manières, et que la phalange n’est propre que dans un temps et d’une seule façon. Quand il s’agit d’une action décisive, si l’ennemi est forcé d’avoir affaire à la phalange dans un temps et dans un terrain qui lui soient convenables, nous l’avons déjà dit, il y a toute sorte d’apparence que partout l’avantage sera du côté de la phalange. Mais si l’on peut éviter l’un et l’autre, comme il est aisé de le faire, qu’y a-t-il de si redoutable dans cette ordonnance ? Que pour tirer parti d’une phalange, il soit nécessaire de lui trouver un terrain plat, découvert, uni, sans fossés, sans fondrières, sans gorges, sans éminences, sans rivières, c’est une chose avouée de tout le monde. D’un autre côté l’on ne disconvient pas qu’il est impossible ou du moins très-rare de rencontrer un terrain de vingt stades ou plus, qui n’offre quelqu’un de ces obstacles. Quel usage ferez-vous de votre phalange, si votre ennemi, au lieu de venir à vous dans ce terrain favorable, se répand dans le pays, ravage les villes et fait du dégât dans les terres de vos alliés ? Ce corps restant dans le poste qui lui est avantageux, non-seulement ne sera d’aucun secours à vos amis, mais il ne pourra se conserver lui-même. L’ennemi, maître de la campagne, sans trouver, personne qui lui résiste, lui enlèvera ses convois, de quelque endroit qu’ils lui viennent. S’il quitte son poste pour entreprendre quelque chose, ses forces lui manquent et il devient le jouet des ennemis. Accordons encore qu’on ira l’attaquer sur son terrain ; mais si l’ennemi ne présente pas à la phalange toute son armée en même temps, et qu’au moment du combat il l’évite en se retirant, qu’arrivera-t-il de votre ordonnance ?

Il est facile d’en juger par la manœuvre que font aujourd’hui les Romains, car nous ne nous fondons pas ici sur de simples raisonnemens, mais sur des faits qui sont encore tout récens. Les Romains n’emploient pas toutes leurs troupes pour faire un front égal à celui de la phalange, mais ils en mettent une partie en réserve et n’opposent que l’autre aux ennemis. Alors, soit que la phalange rompe la ligne qu’elle a en tête, ou qu’elle soit elle-même enfoncée, elle sort de la disposition qui lui est propre. Qu’elle poursuive des fuyards ou qu’elle fuie devant ceux qui la pressent, elle perd toute sa force ; car, dans l’un ou l’autre cas, il se fait des intervalles que la réserve saisit pour attaquer, non de front, mais en flanc et par les derrières. En général, puisqu’il est facile d’éviter le moment et toutes les autres circonstances qui donnent l’avantage à la phalange, et qu’il ne lui est pas possible d’éviter toutes celles qui lui sont contraires, n’en est-ce pas assez pour nous faire concevoir combien cette ordonnance est au-dessous de celle des Romains.

Ajoutons que ceux qui rangent une armée en phalange se trouvent dans le cas de marcher par toutes sortes d’endroits, de camper, de s’emparer des postes, avantageux, d’assiéger, d’être assiégés, de tomber sur la marche des ennemis lorsqu’ils ne s’y attendent pas, car tous ces accidens font partie d’une guerre ; souvent la victoire en dépend, quelquefois du moins ils y contribuent beaucoup. Or, dans toutes ces occasions, il est difficile d’employer la phalange, ou on l’emploierait inutilement, parce qu’elle ne peut alors combattre ni par cohortes ni d’homme à homme ; au lieu que l’ordonnance romaine, dans ces rencontres mêmes, ne souffre aucun embarras. Tout lieu, tout temps lui conviennent ; l’ennemi ne la surprend jamais, de quelque côté qu’il se présente. Le soldat romain est toujours prêt à combattre, soit avec l’armée entière, soit avec quelqu’une de ses parties, soit par compagnies, soit d’homme à homme. Avec un ordre de bataille dont toutes les parties agissent avec tant de facilité, doit-on être surpris que les Romains, pour l’ordinaire, viennent plus aisément à bout de leurs entreprises que ceux qui combattent dans un autre ordre ? Au reste, je me suis cru obligé de traiter au long cette matière, parce qu’aujourd’hui la plupart des Grecs s’imaginent que c’est une espèce de prodige que les Macédoniens aient été défaits, et que d’autres sont encore à savoir comment et pourquoi l’ordonnance romaine est supérieure à la phalange.

Pour reprendre la suite du combat, Philippe y ayant été vaincu malgré tous ses efforts, rallia le plus grand nombre qu’il put de ceux qui en avaient échappé, et prit la route de Tempé pour aller de là dans la Macédoine. Dès le premier gîte, attentif, jusque dans le plus grand revers, à ce que le devoir demandait de lui, il envoya un de ses gardes à Larisse avec ordre d’y brûler tous les papiers qui le regardaient : attention vraiment digne d’un roi ; car il savait que si les Romains eussent pu mettre la main sur ces papiers, ils y auraient trouvé mille prétextes de l’inquiéter, lui et ses amis. Il n’est pas le seul à qui il soit arrivé d’oublier dans la prospérité, qu’on est homme, et dans les plus grandes disgrâces de ne point être ébranlé et de ne perdre jamais de vue ses devoirs. Mais Philippe s’est fait remarquer plus que personne dans ces deux états, comme nous ferons voir dans la suite. Car, comme, après l’avoir représenté plein d’ardeur et de vivacité pour les belles actions au commencement de son règne, nous avons montré, quand, comment et pourquoi il s’était opéré un changement dans ces belles actions, nous ne manquerons pas non plus de raconter comment il s’est reconnu, et avec quelle prudence, profitant pour son instruction des malheurs qu’il s’était attirés, il s’est conduit dans toutes les affaires qui lui sont arrivées depuis. Pour Flaminius, ayant mis ordre aux prisonniers et au butin, il se retira à Larisse. (Dom Thuillier.)


II.


Les Romains et les Étoliens commencent à se brouiller ensemble après la bataille de Cynoscéphales. — Conférence entre Flaminius et tous les alliés pour délibérer si l’on ferait la paix avec Philippe. — Autre conférence entre les alliés et Philippe, où la paix fut conclue. — Indignation des Étoliens à ce sujet.


L’avidité avec laquelle les Étoliens se jetaient sur le butin était insupportable à Flaminius, qui d’ailleurs ne voulait pas que Philippe chassé du trône, les Étoliens commandassent aux Grecs. Il ne pouvait sans impatience les voir se louer sans cesse, s’attribuer tout l’honneur de la victoire et remplir toute la Grèce du bruit de leurs exploits. C’est pour cela que dans les entretiens qu’il avait avec eux il les traitait avec hauteur, ne leur communiquait rien des affaires publiques, et réglait tout par lui-même et par ses amis. Les Romains et les Étoliens étaient ainsi indisposés les uns contre les autres, lorsqu’à quelques jours de là vinrent, de la part de Philippe, trois ambassadeurs, savoir, Démosthène, Cycliadas et Limnée. Après une assez longue conversation qu’il eut avec eux en présence des tribuns, il se fit une trève de quinze jours, pendant laquelle il conçut le dessein d’aller trouver Philippe et de s’entretenir avec lui sur leurs affaires présentes. La douceur et les égards que Flaminius eut pour le roi de Macédoine dans cette occasion augmentèrent extrêmement les soupçons qu’on avait déjà formés contre ce général ; car la contagion des présens gâtaient toute la Grèce ; on y avait pour maxime que personne ne faisait rien pour rien, et comme cette maxime était surtout en crédit chez les Étoliens, ils ne pouvaient se persuader que Flaminius fût devenu ami de Philippe, sans que ce prince eût par des présens acheté son amitié. Ne sachant quelle était à cet égard la coutume des Romains, ils en jugeaient par eux-mêmes, et prétendaient que le roi de Macédoine, pour se tirer de l’embarras où il se trouvait, avait offert quelque grosse somme d’argent, et que Flaminius s’en était laissé éblouir.

Quant à moi, si j’avais à prononcer sur les Romains une opinion en général, et sur les temps passés, je n’hésiterais pas à affirmer que tous étaient incapables de se prêter à aucune action de ce genre, du moins qu’ils se sont montrés tels tant qu’ils sont restés fidèles aux mœurs et aux habitudes de leurs ancêtres, c’est-à-dire avant leurs guerres d’outre-mer. Pour le temps présent, je n’oserais pas sans doute donner indistinctement cet éloge à la totalité des citoyens, mais je ne crains pas de déclarer, en ce qui concerne plusieurs, que l’on doit mettre la plus grande confiance dans leur intégrité ; et pour que je ne paraisse pas donner mes éloges à des qualités qui n’existent pas, je ne citerai ici que deux exemples connus de tout le monde : Lucius Émilius, le même qui vainquit Persée, s’était emparé du royaume de Macédoine. Outre une immense quantité de meubles magnifiques et autres richesses, il trouva dans les trésors plus de six mille talens en argent et en or ; mais non-seulement il n’a rien désiré de ces trésors, il ne voulut pas même les regarder, et en confia l’administration à d’autres : et cependant, bien loin d’être dans l’opulence, il était lui-même dans un état réel de pauvreté. Étant venu, en effet, à mourir peu de temps après cette guerre, Publius Scipion et Quintus Maximus, ses fils, ayant voulu rendre à sa femme les vingt-cinq talens de sa dot, furent tellement embarrassés dans leurs finances, qu’ils ne purent s’acquitter qu’en vendant les meubles, les esclaves et quelques-uns des domaines. Pour être incroyable, le fait n’en est pas moins vrai. Quoique des inimitiés mutuelles ou des querelles de parti fassent que, sur beaucoup de questions, les Romains soutiennent des opinions diverses, cependant ce que j’ai dit sera avoué par tous, et il n’y a qu’à interroger, pour s’en convaincre, le premier Romain venu, à quelque famille ou à quelque parti qu’il appartienne. Cette même famille offre un second exemple du même désintéressement. Lorsque Publius Scipion, fils d’Émilius, et petit-fils adoptif de Publius Scipion, surnommé l’Ancien, s’empara de Carthage, ville regardée comme la plus opulente de l’univers, il se fit une loi de ne rien acheter de ce qui s’y trouvait, et de ne s’en rien attribuer sous quelque prétexte que ce fût : et cependant Publius n’était pas riche ; mais en vrai Romain, il avait été habitué à se contenter de peu. Non-seulement il s’abstint complètement de toucher au butin de Carthage, mais il ne permit pas qu’on mêlât ou ajoutât à ses propriétés aucune des richesses de l’Afrique. Tout homme qui voudra interroger quelque Romain que ce soit, aura la même déclaration sur cette gloire sans tache et sans soupçon. Mais nous parlerons de cela dans un moment plus opportun.

Flaminius étant convenu avec Philippe qu’à certain jour ils se joindraient à l’entrée du Tempé, il écrivit aussitôt aux alliés pour leur apprendre le jour et le lieu de la conférence, et quelques jours après, il partit pour s’y rendre.

Les alliés réunis et le conseil assemblé, il ordonna que chacun dît à quelles conditions il fallait faire la paix avec Philippe. Amynandre, roi des Athamaniens, dit son sentiment en peu de mots ; il se contenta de demander que l’on fît attention à ce qui le regardait ; qu’il était à craindre qu’après que les Romains seraient sortis de la Grèce, Philippe n’épuisât sur lui toute sa colère, et que les Macédoniens avaient d’autant plus de facilité à envahir son royaume, qu’il était faible et voisin de la Macédoine.

Alexandre, Étolien, prit ensuite la parole, et dit que l’on ne pouvait que louer Flaminius d’avoir convoqué les alliés et de prendre leurs avis sur la paix ; mais que s’il pensait qu’en faisant la paix avec Philippe, il procurerait ou la paix aux Romains, ou aux Grecs une liberté durable, il se méprenait étrangement, et que jamais il ne parviendrait ni à l’un ni à l’autre ; mais que s’il voulait ne pas laisser les projets de sa patrie imparfaits et tenir les promesses que lui-même avait faites aux Grecs, il n’y avait qu’une manière de finir la guerre avec les Macédoniens, qui était d’expulser Philippe de son royaume ; que la chose était maintenant très-aisée, pourvu qu’il profitât de l’occasion qui se présentait. Il appuya son avis de plusieurs autres raisons, et s’assit.

Flaminius parla ensuite, et apostrophant Alexandre : « Vous ne connaissez rien, lui dit-il, aux vues des Romains, ni à mes desseins, ni aux intérêts des Grecs. Ce n’est pas l’usage des Romains, quand ils ont fait la guerre à une puissance, de la détruire entièrement. Annibal et les Carthaginois sont une preuve convaincante de ce que j’avance. Quoique les Romains, après avoir été réduits par ce peuple aux dernières extrémités, se soient mis ensuite en état de se venger comme il leur plairait, on ne voit cependant pas qu’ils aient jamais exercé contre lui la moindre inhumanité. Mon dessein n’a jamais été non plus de faire à Philippe une guerre irréconciliable. J’ai été, au contraire, toujours disposé à lui accorder la paix dès qu’il se soumettrait aux conditions qui lui seraient imposées. D’où vient donc, Étoliens, que vous trouvant dans un conseil qui n’a été assemblé que pour mettre fin à la guerre, vous témoignez tant d’éloignement pour la paix ? Est-ce parce que nous sommes victorieux ? Mais ce motif ne serait pas raisonnable. Dans le combat, un homme de courage doit tomber sur l’ennemi avec force et avec vigueur, et s’il est vaincu, marquer dans sa défaite de la constance et de la grandeur d’âme ; mais le devoir du vainqueur est de faire paraître de la modération, de la douceur et de l’humanité. Enfin, pour en venir aux intérêts des Grecs, il est de grande importance pour eux que le royaume de Macédoine soit moins puissant qu’autrefois ; mais il leur importe également qu’il ne soit pas tout-à-fait détruit ; c’est pour eux une barrière contre les Thraces et les Galates, et sans laquelle ces peuples, comme ils l’ont déjà fait souvent, ne manqueraient pas de fondre sur la Grèce. » Flaminius conclut en disant que son avis et celui du conseil étaient, si Philippe promettait d’observer fidèlement tout ce qui lui avait été auparavant ordonné par les alliés, de lui accorder la paix, après qu’on aurait sur cela consulté le sénat, et que les Étoliens pouvaient là-dessus prendre telle résolution qu’ils jugeraient à propos.

Phénéas, Étolien, s’étant ensuite avisé de dire que l’on s’était en vain donné jusqu’à présent tant de mouvement contre le roi de Macédoine, et que délivré du péril présent, il ne tarderait pas à former d’autres projets et à donner occasion à une nouvelle guerre ; Flaminius, du haut de son siége et d’un ton de colère : « Cessez, lui dit-il, Phénéas, de nous fatiguer les oreilles de vos impertinences. Je cimenterai la paix de telle sorte que, quand Philippe le voudrait, il ne pourra rien entreprendre contre les Grecs. » Ici le conseil se sépara. Le lendemain Philippe arriva au lieu de la conférence, et trois jours après le conseil s’étant rassemblé, il y entra et parla avec tant de sagesse et de prudence qu’il adoucit tous les esprits. Il dit qu’il acceptait et exécuterait tout ce que les Romains et les alliés lui ordonnaient, et que pour le reste il s’en remettait entièrement à la discrétion du sénat. À ces mots il se fit un grand silence dans le conseil. Il n’y eut que l’Étolien Phénéas qui demanda au roi pourquoi donc il ne leur rendait pas Larisse, Pharsale, Thèbes et Échine ? « Prenez-les, répondit Philippe, j’y consens ; — Non pas toutes, reprit le consul, Thèbes seulement ; car étant allé à Thèbes à là tête de mes troupes, j’en ai exhorté les habitans à se rendre aux Romains, et comme ils ont refusé de le faire, le droit de la guerre m’en rend le maître, et c’est à moi d’en disposer à mon gré. » Phénéas, indigné de cette réponse, dit que les villes qui, avant la guerre, étaient de leur dépendance et vivaient sous leurs lois, devaient leur revenir par deux raisons : la première, parce qu’ils avaient pris les armes avec les Romains ; et la seconde, parce que tel était le traité d’alliance fait d’abord entre les Romains et les Étoliens, que dans le partage des choses prises pendant la guerre, les meubles seraient pour les premiers et les villes pour les derniers. Le consul lui répondit qu’il était dans l’erreur sur l’un et sur l’autre point ; que le traité d’alliance n’avait plus lieu depuis que les Étoliens, abandonnant les Romains, avaient fait leur paix avec Philippe ; que si cependant, il voulait que le traité subsistât, il n’y était pas marqué que les Étoliens auraient les villes qui, d’elles-mêmes et de plein gré, se seraient mises sous la protection des Romains, comme avaient fait toutes celles de la Thessalie ; mais celles-là seulement dont on aurait fait le siége. Cette réplique du consul plut à toute l’assemblée ; les seuls Étoliens n’en furent pas contens, et de là vinrent dans la suite de très-grands maux. C’est cette dispute, cette étincelle qui alluma peu de temps après la guerre que les Romains firent aux Étoliens et à Antiochus.

Au reste, ce qui engageait Flaminius à presser la conclusion de la paix, c’est que la nouvelle lui était venue qu’Antiochus, avec une armée, partait de Syrie pour faire une irruption dans l’Europe. Il craignait que Philippe ne saisît cette occasion pour défendre les villes qu’il avait envahies, et ne traînât la guerre en longueur. Un autre motif encore, c’est que si un autre consul venait prendre sa place, on ne manquerait pas de lui attribuer tout l’honneur de cette guerre. C’est pourquoi il accorda au roi ce qu’il demandait, quatre mois de trève, reçut de lui quatre cents talens, prit pour ôtages Démétrius son fils, et quelques autres de ses amis, et lui permit d’envoyer à Rome et d’y abandonner tout à la disposition du sénat. On se sépara ensuite, après s’être donné réciproquement les assurances nécessaires, que, si la paix ne se faisait pas, Flaminius rendrait à Philippe les talens et les ôtages. Après cela tous les intéressés dépêchèrent des ambassadeurs à Rome, les uns pour solliciter la paix, les autres pour y mettre obstacle. (Ambassades.) Dom Thuillier.


III.


Quoique souvent trompés par les mêmes artifices et par les mêmes personnes, nous n’en devenons pas cependant plus circonspects et plus prudens. Il est telle finesse que nous avons vu plusieurs fois employer sans qu’il nous vienne en pensée de nous en défier. Que certaines gens y soient pris, cela n’est pas fort étonnant ; mais que ceux-là mêmes s’y laissent surprendre, qui sont, si j’ose m’exprimer ainsi, une source féconde en subtilités frauduleuses de cette espèce, cela est à peine concevable, c’est qu’on n’a pas assez présente à l’esprit cette maxime d’Épicharme :

À la sévérité joignez la défiance,
Ce sont les nerfs de la prudence.

(Dom Thuillier.)
 

Médion est une ville voisine de l’Étolie. (Stephan. Byzant.)


IV.


Mort et éloge d’Attalus.


Après avoir raconté la mort du roi Attalus, il est juste, puisque nous en avons usé ainsi à l’égard des autres, que nous fassions connaître ce qui l’a rendu recommandable. Il monta sur le trône de Pergame sans autre secours extérieur que ses richesses. C’est à la vérité un moyen puissant pour parvenir à tout ce que l’on souhaite, quand on sait les employer prudemment et avec magnificence ; mais, faute de ces deux vertus, à combien de gens n’ont-elles pas été funestes ! L’envie en est inséparable : on leur tend sans cesse des piéges ; souvent elles amènent la perte du corps et de l’esprit, et l’on voit peu d’hommes qui, par leur moyen, évitent ces sortes de malheurs. On ne peut donc trop admirer Attalus de ne s’en être servi que pour acquérir la souveraineté, dignité la plus grande et la plus belle qui se puisse désirer. Pour en paraître digne, il commença par se faire un grand nombre d’amis à l’aide de ses bienfaits, et par se signaler dans la guerre. Les Galates étaient alors dans l’Asie la nation la plus formidable et la plus belliqueuse. Il les défit en bataille rangée, et après sa victoire il se fit déclarer roi. De soixante-douze ans qu’il vécût, il en régna quarante, toujours modeste et grave avec la reine sa femme et les princes ses enfans, toujours d’une fidélité inviolable à l’égard de tous ses alliés. Il mourut dans le cours d’une de ses plus belles entreprises, en travaillant pour la liberté des Grecs. En mourant, il laissa quatre fils qui avaient atteint l’adolescence, et qui trouvèrent le royaume si bien établi, que leurs enfans même en jouirent paisiblement et sans trouble. (Vertus et vices.) Dom Thuillier.


V.


La paix avec Philippe est ratifiée à Rome. — Création de dix commissaires pour régler les affaires de la Grèce. — Les Achéens demandent en vain à faire alliance avec les Romains.


Claudius Marcellus ayant été fait consul, arrivèrent à Rome, de la part de Philippe, de Flaminius et des alliés, des ambassadeurs au sujet de la paix qu’on se proposait de faire avec le roi de Macédoine. Il se tint dans le sénat de longs discours sur cette paix, mais enfin il se déclara pour les conditions auxquelles Philippe s’était engagé. L’affaire rapportée au peuple, Marcellus, qui souhaitait avec passion d’aller commander les armées dans la Grèce, y mit opposition, et fit tous ses efforts pour que le traité fût rompu ; mais il ne put empêcher que le peuple n’approuvât le projet de Flaminius, et ne ratifiât les conditions. Le sénat nomma ensuite dix des plus illustres citoyens pour aller en Grèce, en régler les affaires avec Flaminius et assurer la liberté aux Grecs. Damoxène d’Égée, ambassadeur des Achéens, se présenta en même temps dans le sénat pour le prier de recevoir les Achéens parmi les alliés du peuple romain. Mais on trouva de la difficulté à leur accorder cette grâce, parce que les Éléens étaient en différend avec eux pour la Triphylie, les Messéniens déjà alliés des Romains pour Asine et Pylos, et les Étoliens pour Érée. On renvoya cette affaire aux dix commissaires ; il ne se passa rien autre chose alors dans le sénat. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Les Béotiens commencent à se détacher des Romains. Brachylles, général des Béotiens, est tué par les partisans des Romains.


En Grèce, après la bataille de Cynoscéphales, pendant que Flaminius était en quartier d’hiver à Élatée, les Béotiens députèrent au consul, pour lui demander le retour des soldats de leur nation qui avaient servi dans l’armée de Philippe. Flaminius, qui se précautionnait contre Antiochus, se fit un plaisir, pour gagner leur amitié, de renvoyer leurs soldats, entre lesquels était un nommé Brachylles. Mais à peine les eurent-ils reçus, qu’ils firent de ce Brachylles leur général. Ils témoignèrent aussi faire un cas particulier des autres amis de la maison de Macédoine, et ne les élevaient pas moins aux dignités qu’auparavant. Bien plus, ils poussèrent l’ingratitude jusqu’à envoyer des ambassadeurs à Philippe, pour le remercier de leur avoir rendu leurs soldats. Ce procédé choqua Zeuxippe, Pisistrate et tous les amis du peuple romain, qui, prévoyant l’avenir, craignirent pour leur famille et pour eux-mêmes. En effet, les Romains une fois sortis de la Grèce, quelle sûreté devait-il y avoir pour eux dans la Béotie, pendant que Philippe serait à portée de soutenir et d’appuyer leurs ennemis ? Ils députèrent donc de concert à Flaminius. Les députés entretinrent long-temps le consul sur la haine dont la populace était animée contre eux, et sur l’ingratitude de la nation. Ils allèrent jusqu’à lui dire que si, pour effrayer les autres, on ne faisait mourir Brachylles, les amis du peuple romain ne pourraient vivre en sûreté dans la Béotie, dès que les armées en seraient sorties. Flaminius dit qu’il ne prendrait point de part à ce dessein ; mais qu’au reste il ne leur défendait pas de l’exécuter, et qu’ils communiquassent cette affaire à Alexamène, général des Étoliens. Zeuxippe obéit, et parla à ce général, qui, acquiesçant au projet, donna ordre à trois Étoliens et trois Italiens de tuer Brachylles. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Il n’est aucun témoignage plus redoutable, plus grave que celui qui réside en nous-mêmes, la conscience. (In cod. Urbin.) Dom Thuillier.


Sénatus-consulte sur la paix faite avec Philippe. — Les Étoliens seuls en sont mécontens, et le déchirent. — Un héraut dans les jeux Isthmiques publie le sénatus-consulte décrété pour la liberté des Grecs. — Réponse de Flaminius et des dix commissaires aux ambassadeurs d’Antiochus, de Philippe et des Étoliens.


Vers ce temps-là vinrent de Rome les dix commissaires qui devaient régler les affaires de la Grèce. Ils apportèrent avec eux le sénatus-consulte sur la paix avec Philippe. En voici les articles : « Tous les Grecs, tant ceux d’Asie que ceux d’Europe, seront libres et se gouverneront selon leurs lois. Philippe livrera aux Romains tous les Grecs qui sont en sa puissance, et toutes les villes où il tient garnison, et cela avant la fête des jeux Isthmiques ; il retirera les garnisons d’Eurome, de Pédase, de Bargyle, de Jessé, d’Abydos, de Thasos, de Myrine, de Périnthe, et laissera ces villes jouir de la liberté. Sur la délivrance des Cianiens, Titus écrira au roi Prusias quelles sont les intentions du sénat. Philippe rendra aux Romains les prisonniers et les transfuges dans le même temps, et outre cela, les vaisseaux pontés, à l’exception de cinq felouques et de la galère à seize bancs de rameurs. Il donnera mille talens, moitié incessamment, et l’autre moitié dans dix ans, cinquante chaque année en forme de tribut. »

Quand ce sénatus-consulte se fut répandu parmi les Grecs, la confiance qu’il leur inspira et la joie qu’il leur donna ne se peuvent exprimer. Les seuls Étoliens, mécontens de n’avoir point obtenu ce qu’ils avaient espéré, affectaient de le décrier, disant qu’il ne contenait que des paroles et rien davantage. Pour indisposer les esprits contre ce décret, ils fondaient leur médisance sur certaines probabilités qu’ils tiraient de la manière même dont il était conçu. Ils disaient qu’au sujet des villes où Philippe avait garnison, le sénatus-consulte ordonnait deux choses : la première, qu’il retirât ces garnisons et livrât les villes aux Romains ; l’autre, qu’en retirant les garnisons, il mît les villes en liberté ; que celles qui reprenaient leur liberté étaient nommées par leur nom, et que c’étaient celles de l’Asie ; et que celles qui étaient données aux Romains, étaient celles de l’Europe, savoir : Orée, Érétrie, Chalcis, Démétriade, Corinthe. D’où il était aisé de voir que les Romains ne faisaient maintenant qu’occuper la place de Philippe, que la Grèce n’était pas délivrée de ses chaînes, et que tout au plus elle avait changé de maître. Voilà ce que les Étoliens disaient et répétaient sans cesse.

Flaminius et les dix commissaires d’Élatée s’en allèrent à Anticyre et de là à Corinthe, où ils tinrent de fréquens conseils sur l’état présent des affaires. Pour empêcher les mauvais effets des bruits que les Étoliens répandaient dans toute la Grèce, et dont quelques hommes étaient frappés, le consul se crut obligé de mettre cette affaire en délibération. Il n’y eut pas de raisons qu’il n’employât pour faire voir aux commissaires que s’ils voulaient chez les Grecs immortaliser le nom romain et les persuader qu’en venant chez eux, ce n’était pas le propre intérêt, mais la liberté de la Grèce qu’on s’était proposée, il fallait sortir de tous les lieux et mettre en liberté toutes les villes où Philippe avait garnison. Cela ne laissait pas que d’avoir ses difficultés ; car ce qui regardait les autres villes avait déjà été agité à Rome par les dix commissaires, et ils avaient sur ce point reçu des ordres exprès du sénat. Mais à l’égard de Chalcis, de Corinthe et de Démétriade, comme on avait des précautions à prendre contre Antiochus, on leur avait donné pouvoir de disposer de ces trois villes selon qu’ils le jugeraient à propos, eu égard aux conjectures où ils se verraient ; car l’on ne doutait point qu’Antiochus ne se disposât depuis long-temps à fondre sur l’Europe. Enfin Flaminius gagna sur le conseil, que Corinthe serait mise en liberté et entre les mains des Achéens ; mais on retint l’Acrocorinthe, Démétriade et Chalcis.

On était alors au temps où les jeux Isthmiques devaient se célébrer, et l’attente de ce qui allait arriver y avait amené de presque toutes les parties de l’univers des personnes de la plus grande considération. Le traité de paix futur était là le sujet de toutes les conversations, et l’on en parlait différemment. Les uns disaient qu’il n’y avait nulle apparence que les Romains se retirassent de tous les lieux et de toutes les places qu’ils avaient conquises ; les autres, qu’ils sortiraient des places les plus célèbres, mais qu’ils garderaient celles qui, avec moins de nom, leur procureraient les mêmes avantages. Ils croyaient même les connaître, ces places, et les désignaient dans les conversations. Tout le monde était dans cette incertitude, lorsque, la multitude étant assemblée dans le stade pour le spectacle de la proclamation de la paix, un héraut s’avance, fait faire silence par une trompette, et publie à haute voix : « Le sénat romain et Titus Quintins consul, après avoir vaincu Philippe et les Macédoniens, mettent en liberté, sans garnisons, sans tribut, et laissent vivre sous leurs propres lois les Corinthiens, les Phocéens, les Locriens, les Eubéens, les Achéens Phthiotes, les Magnètes, les Thessaliens et les Perrhébiens. »

Le héraut n’eut pus plutôt prononcé les premières paroles, qu’il s’éleva un si grand bruit dans le peuple, que quelques-uns n’entendirent pas la suite, et que d’autres voulurent l’entendre une seconde fois. La plupart n’en croyaient pas leurs propres oreilles ; la chose leur paraissait si extraordinaire, qu’il leur semblait ne l’avoir entendue que comme en songe. Quelqu’un, plus impatient, cria qu’on fît revenir le héraut, que la trompette imposât silence et qu’on répétât le sénatus-consulte. Ce n’était pas tant, à mon avis, pour entendre que pour voir celui qui annonçait une nouvelle si difficile à croire. Le héraut reparaît, la trompette sonne, la nouvelle se republie, les applaudissemeus recommencent, et avec tant d’éclat, qu’il serait difficile aujourd’hui de donner une juste idée de cet événement. Quand le bruit eut cessé, les athlètes entrèrent dans la lice, mais on n’y fit aucune attention. Les uns s’entretenaient avec leurs voisins de ce qui venait de se passer, les autres en étaient profondément occupés, et semblaient être hors d’eux-mêmes. Après le spectacle, la foule transportée de joie s’approcha du consul pour le remercier. La presse était telle qu’il pensa en être étouffé. On voulait voir son visage, saluer le libérateur et toucher sa main. On lui jetait des couronnes et des guirlandes ; enfin, peu s’en fallut qu’il ne fût écrasé. Mais quelque éclatantes que fussent ces marques de reconnaissance, on peut dite hardiment qu’elles étaient encore beaucoup au-dessous du bienfait. Qu’il est beau de voir les Romains concevoir le dessein de venir, à leurs frais, et à travers mille périls dans la Grèce, pour la tirer de servitude ! Qu’il est grand d’y conduire des forces capables d’exécuter une si grande entreprise ! Mais ce qu’il y a de plus prodigieux, c’est que la fortune n’y ait pas apporté le moindre obstacle, et qu’elle ait tout favorisé jusqu’à cet heureux moment, où, à la seule voix d’un héraut tous les Grecs, tant ceux d’Asie que ceux d’Europe, se sont vus libres, sans garnisons, sans tribut et sous leurs propres lois.

La fête passée, les députés donnèrent audience aux ambassadeurs d’Antiochus, et ordonnèrent que ce prince n’entreprît rien sur les villes d’Asie qui étaient libres, qu’il se retirât de toutes celles qu’il avait envahies sur Ptolémée et sur Philippe. Ils lui défendirent de passer en Europe avec une armée, puisque les Grecs n’avaient plus de guerre à soutenir contre personne, et qu’ils jouissaient d’une entière liberté. Ils finirent en promettant qu’il irait quelqu’un de leur part vers Antiochus. Hégesianax et Lysias se retirèrent avec ces ordres. On fit appeler ensuite les ambassadeurs des nations et des villes, et on leur déclara les résolutions du conseil. On remit en liberté les Macédoniens appelés Orestes, parce que, pendant la guerre, ils s’étaient joints aux Romains. La même grâce fut accordée aux Perrhébiens, aux Dolopes et aux Magnètes. Outre la liberté, les Thessaliens obtinrent que les Achéens Phthiotes fussent unis à leur territoire ; on en excepta néanmoins Thèbes, Pharsale et Leucade, trois villes que les Étoliens réclamèrent en vertu du premier traité. Mais le conseil différa de les leur abandonner, et les renvoya pour cela au sénat. Il permit seulement que les Phocéens et Locriens fissent, comme avant la guerre, un même état avec les Étoliens. On rendit aux Achéens Corinthe, Triphylie et Hérée. Les députés voulaient donner Orée et Érétrie à Eumène ; mais Flaminius ne fut pas de cet avis. C’est pourquoi, peu de temps après, le sénat accorda aussi la liberté à ces villes, et celle de Caryste eut le même privilége. On donna à Pleurate Lychnide et Parthine, deux villes d’Illyrie, à la vérité, mais qui étaient sous la domination de Philippe. Enfin on laissa le roi Amynandre maître de tous les forts qu’il avait pris pendant la guerre sur le roi de Macédoine.

Les choses ainsi réglées, les députés partirent chacun pour les villes qu’il devait mettre en liberté. Publius Lentulus alla à Bargylie ; Lucius Stertinius à Héphestie, à Thasos et aux villes de Thrace ; Publius Villius et Lucius Terentius chez Antiochus, et Cnéus Cornélius chez Philippe, qu’il rencontra à Tempé. Là il lui fit part des ordres qu’il avait pour lui, et lui conseilla d’envoyer des ambassadeurs à Rome, de peur qu’on ne le soupçonnât de différer à dessein et d’attendre qu’Antiochus fût arrivé. Le roi ayant promis d’en envoyer au plus tôt, Cornélius vint à l’assemblée des Grecs, qui se tenait aux Thermopyles.

Il y fit un long discours pour exhorter les Étoliens à demeurer fermes dans le parti qu’ils avaient pris, et à ne se départir jamais du traité d’alliance qu’ils avaient fait avec les Romains. Il y écouta aussi leurs plaintes. Les uns se plaignaient, quoique avec modération et politesse, de ce qu’on n’avait donné à leur nation aucune part dans l’heureux succès de la guerre, et de ce que les Romains n’avaient pas à son égard observé le traité. Les autres lui reprochaient en face que sans les Étoliens jamais les Romains n’auraient mis le pied dans la Thrace, ni par conséquent vaincu Philippe. Mais Cornélius ne jugea pas à propos de répondre sur tous ces chefs ; ils se contenta de renvoyer les mécontens au sénat, leur promettant qu’il leur serait rendu justice. Son conseil fut suivi. Ainsi finit la guerre contre Philippe. (Ambassades.) Dom Thuillier.


VI.


Le roi Antiochus désirait vivement s’emparer d’Éphèse, à cause de la situation favorable de cette ville, placée comme une citadelle, pour attaquer par terre et par mer l’Ionie et les villes de l’Hellespont, et en face de l’Europe, comme un boulevard propre à protéger contre elle les états d’Asie..... Tout réussissait à Antiochus selon ses désirs, et déjà il était entré dans la Thrace, lorsque Cornélius prit port à Selymbrie. Il était envoyé de la part du sénat pour négocier la paix entre Antiochus et Ptolémée. (Suidas in Εὐκαιρία, apud Schweighæuser ; et apud Dom Thuillier in Legationibus.)


Conférence, à Lysimachie, entre le roi Antiochus et les ambassadeurs romains.


Publius Lentulus arriva de Bargyle, et Lucius Terenlius avec Publius Villius arrivèrent de Thase, accompagnés de dix autres, et ayant fait voir à Antiochus leur arrivée, en peu de jours ils se rassemblèrent tous à Lysimachie, où Hégésianax et Lysias, envoyés par le roi à Flaminius, se rencontrèrent en même temps. Dans les entretiens particuliers qu’eut le roi avec les ambassadeurs, tout cela se passa en civilités qui paraissaient sincères. Mais quand, tout le monde assemblé, il fut question d’affaires, les choses changèrent de face. Lucius Cornélius demanda qu’Antiochus cédât à Ptolémée toutes les villes de l’Asie qu’il avait usurpées sur ce prince, et qu’il se retirât de toutes celles qui avaient appartenu a Philippe, prenant les dieux et les hommes à témoin de la justice de ses demandes. « Car quoi de plus ridicule, disait-il, que de voir Antiochus se rendre maître des fruits et des récompenses d’une guerre que les Romains avaient eue avec Philippe ? » Il l’exhortait de plus, à ne plus toucher aux villes qui jouissaient de leur liberté. Il ajoutait qu’il était fort surpris qu’Antiochus fût passé en Europe avec deux armées si nombreuses de terre et de mer ; et qu’à penser juste sur cette expédition, on ne pouvait imaginer un autre motif que celui d’attaquer les Romains.

Le roi répondit à ce discours : qu’il ne concevait pas comment on lui faisait une querelle sur les villes de l’Asie qu’il possédait ; qu’il convenait moins aux Romains qu’à personne de le chicaner là-dessus ; qu’il les priait de ne pas plus se mêler des affaires de l’Asie qu’il se mêlait lui-même de celles de l’Italie ; qu’il était passé en Europe pour reconquérir la Chersonèse et les villes de Thrace ; que personne n’avait plus droit que lui de régner sur ces pays ; qu’ils avaient été d’abord soumis à Lysimachus ; que ce prince, dans une guerre, avait été vaincu par Séleucus ; que son royaume, par conséquent, appartenait par le droit de la guerre au victorieux ; que, dans la suite des temps, ses pères, occupés d’autres affaires, avaient laissé Ptolémée et Philippe s’approprier successivement ces conquêtes ; que lui maintenant ne les acquérait pas en abusant du mauvais état où se trouvait Philippe, mais les revendiquait en se servant des moyens que les conjonctures présentes lui offraient ; qu’en rétablissant les Lysimachiens dans leur ville, dont ils avaient été indignement chassés par les Thraces, et en peuplant cette colonie, il ne faisait nulle injustice aux Romains ; qu’en cela il n’avait point eu en vue de prendre les armes contre eux, mais seulement de faire de cette place une capitale pour Séleucus, son fils ; que les villes de l’Asie qui étaient gouvernées selon leurs lois, ne devaient pas tenir leur liberté des Romains, mais de sa pure libéralité ; qu’à l’égard de Ptolémée et des démêlées qu’ils avaient ensemble, il en passerait par tout ce qui plairait à ce prince, et que son dessein était non-seulement de lier amitié avec lui, mais encore d’entrer dans son alliance.

Lucius ayant été d’avis qu’il fallait appeler les Lampsacéniens et les Smyrnéens et demander leur sentiment, on les appela. Parménion et Pythodore entrèrent de la part des premiers, et Cœranus de la part des autres. Comme ils parlaient avec beaucoup de liberté, le roi, chagrin de paraître devant les Romains, rendre compte de ses actions à des gens qui lui disputaient quelque chose, interrompit Parménion en disant que ce n’était pas les Romains, mais les Rhodiens qu’ils voulait pour les juges de leurs différends. Là-dessus l’assemblée se sépara sans que l’on fût convenu de rien. (Dom Thuillier.)

Au cas où ils seraient réduits à l’extrémité, ils étaient déterminés à avoir recours aux Romains, et à se donner à cette république eux et leur ville. (Suidas in Τρέχειν.) Schweigh.


VII.


Mort de Scopas.


On voit peu de personnes qui ne souhaitent se distinguer par des actions de courage ; mais il en est peu qui aient la hardiesse de les entreprendre. Scopas, pour échapper à sa disgrâce par un coup de vigueur, a eu plus de secours que Cléomène, qui, surpris et prévenu, n’avait pour toute ressource que ses propres domestiques et ses amis. Cependant celui-ci se défendit jusqu’à la dernière extrémité, et aima mieux mourir glorieusement que de vivre déshonoré. Scopas, au contraire, quoiqu’il eût un nombreux corps de troupes à sa disposition, et que, sous un roi enfant, l’occasion ne lui manquât point, se laissa prévenir à force de différer et de délibérer. Sur l’avis qu’Aristomène avait reçu, qu’il avait assemblé chez lui ses amis et qu’il les consultait sur le parti qu’il aurait à prendre, il envoya quelques gardes pour l’avertir de la part du roi qu’on l’attendait dans le conseil. À ce seul mot, Scopas fut si déconcerté, qu’il n’osa ni rien exécuter de ce qu’il méditait, ni obéir à son prince. C’était être insensé au dernier point. Aristomène, averti de sa sottise, fait environner la maison de soldats et d’éléphans, et envoie Ptolémée, fils d’Eumène, avec quelques soldats, pour lui réitérer les ordres du roi, et, en cas de refus, l’amener de force au conseil. Ptolémée entre et dit à Scopas que le roi le demandait. Celui-ci ne fait pas attention à ce qu’on lui dit ; il attache ses regards sur Ptolémée, comme lui faisant des menaces, et admirant sa hardiesse. Ptolémée s’approche et le saisit par le manteau. Scopas crie au secours. Mais les soldats étant entrés, et quelqu’un ayant dit que la maison était environnée, il céda à sa mauvaise fortune, et suivît avec ses amis ceux qui le conduisaient au conseil. Là, le roi commença l’accusation en peu de mots ; Polycrate, arrivé depuis peu de Cypre, la continua, et après lui, Aristomène. Nous avons déjà rapporté tous les chefs de cette accusation. Il n’y fut alors rien ajouté que les assemblées d’amis qu’il faisait dans sa maison, et le refus qu’il venait de faire d’obéir aux ordres du roi. Il fut sur-le-champ condamné, non-seulement par le conseil, mais encore par ceux des ambassadeurs qui y assistaient. Car Aristomène, qui devait l’accuser, avait eu soin d’y mener plusieurs des plus illustres Grecs, et les ambassadeurs qui, de la part des Étoliens, étaient venus pour négocier une paix. Dorymaque, fils de Nicostrate, était de ce nombre. Quand les accusateurs eurent cessé de parler, Scopas tâcha d’alléguer quelque chose pour sa défense ; mais les faits dont il avait été chargé étaient en si grand nombre qu’on ne daigna pas l’écouter. On le jeta dans une prison avec ses amis. La nuit venue, Aristomène fit mourir par le poison Scopas, ses parents et tous ses amis. Dicéarque fut fouetté de verges, et finit sa vie dans les tourmens, punition digne de ses crimes et que toute la Grèce demandait. Ce Dicéarque était homme que Philippe, voulant contre la foi des traités opprimer les îles Cyclades, fit amiral de toute la flotte et chef de toute l’entreprise. Envoyé pour une expédition aussi évidemment impie que celle-là, il ne se contenta pas de commettre un si grand crime, il porta l’insolence jusqu’à vouloir effrayer les dieux et les hommes. Arrivé dans le port, il érigea deux autels, dont il consacra l’un à l’impiété et l’autre à l’injustice, fit des sacrifices l’un sur l’autre, et adora ces deux monstres comme si c’eût été des divinités. Aussi les dieux et les hommes lui firent-ils porter la peine qu’il méritait ; car il était juste qu’un homme qui pendant sa vie s’était fait une règle de violer toutes les lois de la nature, ne finît pas sa vie par une mort naturelle. Parmi les autres Étoliens, ceux qui voulurent retourner dans leur patrie, le roi les y renvoya et leur permit d’emporter avec eux tout ce qu’ils avaient.

Pour revenir à Scopas, de son vivant on ne s’entretenait d’autre chose que de son infatigable avidité pour les richesses, et, en effet, il n’y avait personne qu’il ne surpassât de ce côté-là : mais on en parla bien davantage après sa mort, quand on sut la quantité d’or et de meubles précieux qui s’était trouvée dans sa maison. Il se faisait aider dans son brigandage par des gens qu’il connaissait livrés à toutes sortes de débauches, et avec leur secours, il n’était dans le royaume ni muraille ni barrière qu’il ne forçât pour s’enrichir.

Quand les affaires des Étoliens furent réglées, les courtisans se disposèrent à célébrer la fête des Anacleteries pour le roi. Ce prince n’avait cependant pas encore atteint l’âge où cette fête a coutume de se faire ; mais on crut que lorsqu’il aurait été proclamé roi, le gouvernement prendrait une meilleure forme, et que de là ensuite les affaires iraient toujours de mieux en mieux. Il se fit pour cela de grands préparatifs, et la fête se célébra avec une pompe et une magnificence dignes d’un si beau royaume. Polycrate passa dans le temps pour avoir été dans cette occasion d’un grand secours aux courtisans. Ce Polycrate, quoique jeune, du temps que le père du roi vivait, s’était fait une si belle réputation par sa probité et par ses actions, que dans la cour il n’avait pas son égal. Il avait le même crédit sous le fils. Il se l’était acquis par la fidélité avec laquelle il avait gouverné l’île de Cypre. Envoyé dans des temps délicats et difficiles pour la régir et en recevoir tous les revenus, non-seulement il la conserva au roi mineur, mais il y amassa des richesses considérables qu’il apporta au prince, après avoir laissé le gouvernement de l’île à Ptolémée de Mégalopolis. Il fut reçu à la cour avec de grands applaudissemens, et se rendit fort puissant dans la suite. Mais, plus avancé en âge, il s’abandonna aux plus affreux désordres. Ptolémée, fils d’Agésandre, déshonora sa vieillesse de la même manière, à en croire du moins la renommée. Quand l’occasion s’en présentera, nous ne manquerons pas de faire connaître les actions honteuses que ces sortes de gens, pendant qu’ils étaient en crédit et dans l’opulence, n’ont pas eu honte de commettre. (Dom Thuillier.)