Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre XI

Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 733-751).
FRAGMENS
DU

LIVRE ONZIÈME.


I.


Victoire des Romains sur Asdrubal, frère d’Annibal. — Ce grand homme meurt glorieusement dans le combat. — Sage réflexion de l’historien sur cet événement. — Butin que font les Romains après la bataille.


Mais l’arrivée d’Asdrubal en Italie, fut bien plus prompte et bien plus rapide.


Asdrubal, ne trouvant rien dans tout cela qui le satisfît, et voyant d’ailleurs qu’il n’y avait pas de temps à perdre, puisque les ennemis rangés en bataille s’avançaient déjà vers lui, fut obligé de mettre en bataille ses Espagnols et ce qu’il avait de Gaulois. Il mit à leur tête ses dix éléphans, rangea son armée suivant un ordre de bataille plus profond qu’étendu, la renferma tout entière dans un petit terrain, se mit lui-même au centre, derrière les éléphans, et attaqua la gauche des Romains, bien résolu de vaincre ou de mourir dans cette occasion. M. Livius s’avança fièrement, et se battit avec vigueur. Claudius, qui commandait le droite, ne pouvait ni approcher ni déborder les ennemis, à cause de la difficulté des chemins, difficulté qui avait porté Asdrubal à commencer le combat par l’attaque de la gauche. Dans la perplexité que lui causait cette inaction, il prend conseil de l’événement même, se met à la tête de ses troupes, tourne par derrière le champ de bataille, passe au-delà de la gauche de l’armée romaine, et charge en flanc ceux des Carthaginois qui combattaient de dessus les éléphans. Jusque-là le combat avait été fort douteux. On combattait de part et d’autre avec beaucoup de courage, parce qu’il ne restait plus de ressource au parti qui aurait été vaincu. Les éléphans faisaient autant de mal à un parti qu’à l’autre ; car, resserrés au milieu des deux armées et percés de traits, ils mettaient également le désordre dans les rangs des Romains et dans ceux des Espagnols. Mais quand Claudius fut tombé sur les ennemis par leurs derrières, il se fit un grand changement. Les Espagnols fuient alors chargés de front et en queue, et taillés en pièces pour la plupart. Six éléphans furent tués avec ceux qui les conduisaient, et les quatre autres, qui avaient rompu les rangs, furent pris ensuite seuls, et sans les Indiens, leurs conducteurs. Asdrubal lui-même, qui s’était déjà signalé dans plusieurs occasions, se signala encore dans celle-ci, et y perdit la vie glorieusement. Arrêtons-nous un moment à considérer ce grand homme, c’est une justice que nous lui devons.

Nous avons remarqué plus haut qu’il était frère d’Annibal, et que celui-ci, partant pour l’Italie, lui avait laissé le soin des affaires d’Espagne. Nous avons vu aussi combien de combats il eut à soutenir contre les Romains ; dans combien d’embarras l’ont jeté les chefs qu’on envoyait de temps en temps de Carthage en Espagne ; combien il s’est toujours montré digne fils de Barcas, et avec quelle force d’esprit il a toujours soutenu le poids de ses malheurs et de ses défaites. Nous ne parlerons ici que des divers combats où il s’est trouvé, et c’est à cet égard qu’il est digne surtout qu’on le considère et qu’on s’étudie à l’imiter.

La plupart des généraux et des rois, lorsqu’il s’agit de donner une bataille générale, n’aiment à se représenter que la gloire et l’utilité de la victoire ; ils ne pensent qu’à la manière dont ils en useront avec chacun, en cas que les choses réussissent selon leurs souhaits : jamais ils ne se mettent devant les yeux les suites malheureuses d’une défaite ; jamais ils ne s’occupent de la conduite qu’ils devront garder dans les revers de fortune ; et cela, parce que l’un se présente de soi-même à l’esprit, et que l’autre demande beaucoup de prévoyance. Cependant cette négligence à faire des réflexions sur les malheurs qui peuvent arriver, a souvent été cause de ce que des chefs, malgré le courage et la valeur des soldats, ont été honteusement vaincus, ont perdu la gloire qu’ils avaient acquise par d’autres exploits, et ont passé le reste de leurs jours dans la honte et dans l’ignominie. Il est aisé de se convaincre qu’il y a un grand nombre de généraux qui sont tombés dans cette faute, et que c’est au soin de l’éviter que l’on reconnaît surtout combien un homme est différent d’un autre. Le temps passé nous en fournit une infinité d’exemples.

Asdrubal a tenu une tout autre conduite. Tant qu’il a pu, d’après de bonnes raisons, espérer faire quelque chose qui fût digne de ses premiers exploits, il n’a songé à rien de plus dans les combats qu’à sa propre conservation ; mais depuis que la fortune lui eut ôté toute espérance pour l’avenir, et qu’elle l’eut comme renfermé dans le dernier moment, sans rien négliger de ce qui pouvait contribuer à la victoire, soit dans la disposition de son armée, soit dans le combat même, il ne laissa pas que de prévoir comment, en cas qu’il fût défait, il céderait à la nécessité présente, sans rien souffrir qui pût déshonorer ses premières actions : bel exemple pour ceux qui sont chargés de la conduite d’une guerre. Ils doivent apprendre de là deux choses : la première à ne pas tromper, en s’exposant témérairement, les espérances de ceux qui ont mis en eux leur confiance ; et la seconde, à ne point joindre l’infamie aux malheurs par un trop grand amour pour la vie.

Les Romains, après cette victoire, pillèrent le camp des ennemis. Quantité de Gaulois y étaient couchés sur la paille et y dormaient plongés dans l’ivresse ; ils les égorgèrent comme des victimes. Ils assemblèrent aussi tous les prisonniers, et il en revint au trésor public plus de trois cents talens. On compte qu’il resta sur le champ de bataille au moins dix mille hommes tant Carthaginois que Gaulois, et deux mille seulement de la part des Romains. Quelques-uns des principaux Carthaginois furent faits prisonniers, tout le reste fut passé au fil de l’épée.

Cette nouvelle venue à Rome, on souhaitait tant qu’elle fût vraie, que d’abord on ne pouvait la croire. Mais quand plusieurs courriers eurent appris non-seulement la victoire, mais encore le détail de l’action, toute la ville fut transportée de joie ; chacun s’empressa à orner les lieux sacrés, les temples furent remplis de gâteaux et de victimes pour les sacrifices ; en un mot, on reprit tant de confiance, que l’on crut qu’Annibal, qu’on redoutait si fort auparavant, n’était même déjà plus en Italie. (Dom Thuillier.)


II.


Philippe, s’étant avancé vers le marais de Trichonide, lorsqu’il fut arrivé à Therme, ville qui renferme un temple d’Apollon, mit de nouveau au pillage toutes celles des offrandes sacrées qu’il avait respectées dans sa première invasion. Dans cette circonstance il se laissa dominer, comme la dernière fois, par la violence de son caractère. En effet, se laisser emporter par la haine que l’on a conçue contre les hommes jusqu’à devenir sacrilége envers les dieux, c’est la preuve la plus certaine du comble de la démence. (Excerpta Valesian.) Schweighæuser.


Ellopium, ville d’Étolie. Polybe, livre xi. (Steph. Byz.) Schweigh.


Phytæum, ville d’Étolie. Polybe, livre xi. (Ibid.)


Harangue faite aux Étoliens sur leur guerre avec Philippe.


« Il me semble, Étoliens, que Ptolémée et les villes de Rhodes, de Byzance, de Chio et de Mitylène, ont assez fait voir combien ils avaient à cœur de n’être plus en guerre avec vous. Ce n’est ni pour la première ni pour la seconde fois que nous venons vous parler de cette paix ; depuis que vous avez entrepris la guerre, nous n’avons laissé échapper aucune occasion de vous démontrer combien il était important de la finir, portés à cela tant par la ruine prochaine dont vous êtes menacés, vous et les Macédoniens, que par les maux que nous prévoyons devoir tomber sur votre patrie et sur toute la Grèce. Quand on a mis le feu à quelque matière combustible, on n’est plus maître d’en arrêter les funestes effets, l’embrasement s’étend selon que le vent active l’ardeur du feu et que la matière jette de flammes ; souvent même celui qui l’a causé est le premier à en éprouver la violence. Il en est de même de la guerre : une fois allumée, elle commence par consumer ceux qui en sont les auteurs ; de là elle se répand et réduit en cendres tout ce qu’elle rencontre, portée de proche en proche et prenant toujours de nouvelles forces par la sottise des peuples. Figurez-vous donc, Étoliens, que tous les insulaires et tout ce qu’il y a de Grecs dans l’Asie sont ici présens, et vous conjurent de finir la guerre ; le mal a passé jusqu’à eux, revenez à vous-mêmes, et suivez avec docilité les conseils que l’on vous donne.

« En effet, si la guerre que vous faites ne vous était que préjudiciable, comme la plupart des guerres ont coutume de l’être, et que d’ailleurs elle vous fût glorieuse, ou par le motif qui vous a poussés à l’entreprendre, ou par l’honneur qui devrait vous en revenir, on pourrait peut-être vous la pardonner en faveur d’une si louable disposition ; mais si c’est la plus honteuse de toutes les guerres, si elle ne peut que vous couvrir de confusion, si elle n’est capable que de vous attirer le blâme et la censure de tous les hommes, ne mérite-t-elle pas que vous y fassiez de sérieuses réflexions ? Je vous dirai franchement ce que je pense, et, si vous pensez sagement, vous ne me saurez pas mauvais gré de cette liberté. Un reproche fait à propos, et qui vous tire d’un péril évident, vous est infiniment plus avantageux qu’un discours flatteur qui serait suivi de votre ruine entière et de celle de tout le reste des Grecs. Souffrez donc que je vous mette devant les yeux l’erreur où vous êtes.

« Vous dites que vous ne prenez les armes contre Philippe que pour empêcher que les Grecs ne tombent sous sa domination ; mais cette entreprise ne tend qu’à perdre la Grèce et à la réduire en servitude : les conditions du traité que vous avez fait avec les Romains, ne permettent pas d’en douter, conditions qui n’étaient d’abord qu’écrites, mais dont on voit aujourd’hui l’exécution. Dès le temps même qu’elle n’étaient qu’écrites, elles vous couvraient déjà de honte ; aujourd’hui qu’elles s’accomplissent, elles mettent au plus grand jour votre infamie. D’ailleurs, Philippe n’est ici qu’un vain nom et un pur prétexte ; car dans cette guerre il ne court aucun risque. Vos conventions ne portent préjudice qu’à ses alliés, aux peuples de la plupart du Péloponnèse, de la Béotie, de l’Eubée, de la Phocide, aux Locriens, aux Thessaliens et aux Épirotes, puisqu’elles portent : « Que les hommes et les bagages pris appartiendront aux Romains, et que les villes et les terres seront pour vous. » Après la prise d’une ville vous ne pourriez souffrir qu’on outrageât des citoyens libres ; vous auriez horreur de brûler des places que vous auriez conquises : une telle cruauté ne vous paraîtrait digne que des Barbares ; et cependant vous faites un traité qui abandonne aux Barbares toute la Grèce, et la livre eu proie aux outrages les plus honteux ! D’abord on ne soupçonnait pas qu’il dût avoir des suites si funestes ; mais ce qui vient d’arriver aux Orites et aux infortunés Éginètes met la chose en évidence. La fortune semble avoir pris plaisir à exposer en plein théâtre votre imprudence. Tel a été le commencement de votre guerre, tel jusqu’à présent en a été l’événement. Que devons-nous attendre de la fin, si tout vous réussit selon vos souhaits, sinon qu’elle sera l’époque malheureuse des maux extrêmes dont toute la Grèce sera accablée ? Car, quand les Romains auront une fois mis fin à leur guerre d’Italie, ce qui ne peut pas tarder long-temps, Annibal étant déjà resserré dans un coin du Brutium, il est hors de doute qu’ils ne manqueront pas de venir avec toutes leurs forces se jeter sur la Grèce, en apparence pour vous apporter du secours, mais au fond pour en grossir le nombre de leurs conquêtes. Si, après s’en être rendus les maîtres, ils nous traitent favorablement, ils remporteront, tout l’honneur et toute la reconnaissance du bienfait ; si, au contraire, ils usent contre nous du droit de la guerre à la rigueur, ils s’enrichiront des dépouilles de ceux qu’ils auront tués et réduiront les autres à leur obéissance. Vous prendrez alors les dieux à témoin, et ni dieu ne voudra, ni homme ne pourra vous secourir.

« Voilà, Étoliens, ce que vous deviez prévoir dès le commencement : rien n’était plus digne de vous ; mais, puisqu’il y a plusieurs choses, dans l’avenir, où il n’est pas possible de pénétrer, au moins aujourd’hui que vous voyez les maux que vous causez, prenez de plus sages mesures pour éviter ceux qui suivront. Pour nous, nous n’avons rien oublié de ce que de vrais amis devaient dire ou faire au sujet des conjonctures présentes, et nous vous avons dit librement ce que nous pensions de l’avenir. Il ne nous reste plus qu’à vous exhorter et à vous prier de ne pas vous envier à vous-mêmes ainsi qu’à toute la Grèce la liberté et la vie. »

Comme on s’aperçut que cet ambassadeur avait fait quelque impression sur l’esprit de plusieurs citoyens, on fit entrer les députés de Philippe, qui, sans plus de paroles, se contentèrent de dire qu’ils n’avaient reçu que deux ordres de leur maître : le premier, d’accepter tout d’un coup la paix de la part des Étoliens en cas qu’ils la proposassent ; ou, s’ils refusaient de le faire, de se retirer après avoir pris à témoin les dieux et les ambassadeurs de la Grèce là présens, que ce n’était pas à Philippe, mais aux Étoliens, qu’il faudrait imputer les malheurs que cette guerre attirerait à toute la Grèce. (Dom Thuillier.)


Il y a trois moyens par lesquels se rendent dignes du titre de général les hommes qui parviennent à le remplir par leur raison et leur jugement : le premier, c’est la lecture de l’histoire et le savoir que l’on en retire ; le second, ce sont les préceptes des hommes habiles dans l’art du commandement ; le troisième, c’est l’habitude et l’expérience que l’on acquiert soi-même. Les chefs des Achéens étaient d’une profonde ignorance de toutes ces connaissances. (Suidas in Στρατηγία.) Schweigh.


La plupart des soldats, à cause du faste et de l’intempérance des autres, s’étaient livrés à une sorte d’émulation. Ils affectaient la plus grande recherche dans le choix de leurs fréquentations et de leurs vêtemens, et le plus souvent apportaient dans le soin de leur personne et dans leur toilette un luxe au dessus de leur fortune ; quant à leurs armes, ils ne s’en inquiétaient pas le moins du monde. (Idem in Ζῆλος.) Schweigh.


La plupart des hommes ne se proposent pas pour modèles les actions sérieuses des grands personnages ; mais, imitant leurs enfantillages, ils exposent ainsi à leur désavantage leur légèreté aux yeux de tout le monde. (Idem in Ἐκθεατρίζουσιν.) Schweigh.


Sentimens de Philopœmen sur l’entretien des armes. — Bataille de Mantinée.


C’était une maxime de Philopœmen, que l’éclat et le brillant des armes contribuaient beaucoup à épouvanter les ennemis, et que l’on tirait des armes d’autant plus de service, qu’elles étaient mieux travaillées ; qu’il serait surtout avantageux que l’on transportât aux armes le soin qu’on avait de ses vêtemens, et que l’on eût pour les vêtemens l’incurie que l’on avait auparavant pour les armes ; que par là on épargnerait de grands frais aux particuliers, et qu’on serait plus à même de fournir aux besoins de l’état. Il voulait qu’un homme prêt à marcher pour quelque expédition ou à suivre l’armée, prît garde que ses bottines serrassent bien ses jambes et fussent plus brillantes que le reste de sa chaussure ; et que quand il prenait le bouclier, la cuirasse et le casque, il fit attention que ces armes fussent plus propres et plus riches que son manteau et sa tunique ; parce qu’en voyant une armée où les choses qui servent à la pompe et à l’ostentation sont plus recherchées que celles qui servent à la guerre, on pouvait juger sûrement qu’à la première bataille qui se donnerait elle serait défaite. Pour tout dire en un mot, il souhaitait que l’on fût persuadé que l’affectation de la toilette n’est digne que d’une femme, et d’une femme encore qui n’est pas fort sage ; au lieu que le travail et la beauté des armes marquent dans un bon citoyen le zèle et la passion qu’il a de travailler avec gloire à son propre salut et à celui de sa patrie.

Il n’y avait personne de ses auditeur qui n’applaudît à ce discours et n’en admirât la sagesse, de sorte que l’on n’était pas plus tôt sorti du conseil que l’on montrait au doigt ceux que l’on voyait mis avec trop de recherche, et qu’on en chassait quelques-uns de la place publique. Mais c’était surtout dans les expéditions et quand on se mettait en campagne que l’on s’étudiait à observer ces judicieuses maximes : tant une exhortation, faite à propos par un homme respectable, a de force, non-seulement pour détourner les hommes du mal, mais encore pour les porter au bien, surtout quand sa vie répond à ses paroles, car alors il est presque impossible de ne point se rendre à ses conseils ! C’était là le caractère de Philopœmen, simple dans ses habits, frugal dans ses repas, nul soin de ce qui regardait son corps, dans les conversations parlant peu et de manière à ne pouvoir être repris. Pendant tout le cours de sa vie, il s’appliqua par dessus toutes choses au culte de la vérité. Aussi ses moindres paroles étaient toujours écoutées avec respect, et on n’hésitait point à y ajouter foi. Il n’avait pas besoin de beaucoup de paroles pour persuader, sa conduite étant un modèle de tout ce que l’on devait faire. Peu de mots joints à l’autorité qu’il s’était acquise et à la solidité de ses conseils, suffisaient pour réfuter les longs discours que faisaient souvent ceux qui lui étaient opposés dans le gouvernement, quelque vraisemblables qu’ils fussent.

L’assemblée congédiée, tous retournèrent dans leurs villes, pleins d’admiration pour tout ce qu’ils avaient entendu dire à Philopœmen, et persuadés que, tant qu’il serait à la tête des affaires, il n’arriverait aucun malheur à la république. Il partit aussitôt lui-même pour visiter les villes et mettre ordre à tout. Il assembla le peuple, lui marqua ce qu’il était à propos qu’il fit, et leva des troupes. Après avoir passé près de huit mois aux préparatifs de la guerre, il assembla une armée à Mantinée, pour y défendre contre Machanidas la liberté de tout le Péloponnèse.

Ce tyran de Sparte, plein de confiance en ses forces, ne fut pas plus ému de ce soulèvement des Achéens, que s’il l’eût souhaité. Dès qu’il eut appris qu’ils étaient à Mantinée, il prononça à Tégée aux Lacédémoniens un discours tel que la conjoncture présente le réclamait, et le lendemain, à la pointe du jour, il se mit à la tête de l’aile droite de la phalange : les mercenaires de l’un et de l’autre côté étaient rangés sur la même ligne, venaient ensuite des chariots chargés de catapultes et de traits. En même temps Philopœmen fit sortir de la ville son armée partagée en trois corps. Les Illyriens, les cuirassiers, les étrangers et les troupes légères sortirent par la porte qui conduit au temple de Neptune ; la phalange par une autre qui regarde l’occident, et la cavalerie de la ville par une troisième qui en est proche. Les troupes légères s’emparèrent d’une colline assez grande qui est devant la ville, et qui commande le chemin appelé Xenis et le temple de Neptune. Il leur joignit les cuirassiers du côté du midi, et auprès d’eux les Illyriens. À côté de ces troupes, la phalange rangée, ses sections en échiquier avec les intervalles, fut placée sur le même front le long du ravin qui va au temple de Neptune à travers la plaine de Mantinée, et qui joint les montagnes qui la séparent du pays des Élisphaliens. L’aile droite était composée de la cavalerie des Achéens qu’Aristenète commandait, et la gauche de tout ce qu’il y avait de mercenaires qui étaient disposés en plusieurs rangs sans intervalle. Ce fut à la tête de ceux-ci que se mit Philopœmen.

L’heure du combat étant proche et les ennemis en présence, Philopœmen parcourant les intervalles de la phalange, encouragea ses soldats en peu de paroles énergiques, et propres à leur faire comprendre toute l’importance du combat qu’ils allaient livrer. La plupart même ne furent pas entendues ; car ses soldats l’aimaient tant et avaient tant de confiance en lui, qu’ils s’enthousiasmèrent d’eux-mêmes, que leur courage s’exalta, et qu’avec une espèce de transport ils pressèrent leur général de les mener à la charge. Philopœmen tâchait de leur faire entendre que le temps était venu où leurs ennemis allaient être réduits à une honteuse servitude, et eux rendus à une liberté glorieuse et à jamais mémorable.

Machanidas semble d’abord vouloir attaquer l’aile droite avec sa phalange disposée en colonne ; mais quand il est plus proche, dans une distance cependant convenable à son dessein, il tourne tout à coup à droite, puis, déployant son armée, donne à sa droite un front égal à la gauche des Achéens, et poste devant elle les catapultes à quelque distance les unes des autres. Philopœmen vit bien que son but n’était autre que de lancer des pierres sur les sections de la phalange, et d’y jeter le désordre ; c’est pourquoi il ne lui en donna pas le temps, mais fit commencer vigoureusement le combat par les Tarentins vers le temple de Neptune, pays plat et comme fait exprès pour la cavalerie. D’après ce début de l’action, Machanidas fut obligé de faire la même chose et de faire charger ses Tarentins. Le premier choc fut violent, les troupes légères étant venues des deux armées peu après pour les soutenir, en un moment on vit tous les mercenaires engagés de part et d’autre ; et comme dans cette mêlée on se battait d’homme à homme, le combat fut fort long-temps douteux. On ne pouvait pas même, parmi le reste des troupes, distinguer de quel côté volait la poussière, parce que les combattans couraient de part et d’autre, et avaient quitté les postes qu’ils tenaient au commencement. Cependant les étrangers qui combattaient pour le tyran eurent l’avantage ; leur nombre et l’adresse à manier leurs armes qu’une grande habitude leur avait acquise, l’emporta.

Il n’est ni difficile de voir la raison pour laquelle il en arriva ainsi dans cette circonstance, ni pourquoi il en arrive presque toujours ainsi ; car autant les citoyens d’une république libre sont dans un combat supérieurs aux sujets d’un tyran, autant les mercenaires qui sont à la solde des tyrans sont au-dessus de ceux qui se mettent au service des républiques. C’est que les soldats républicains combattent pour faire triompher la liberté, et les sujets d’un tyran pour faire triompher la servitude, et que les mercenaires à la solde d’une république ne sont animés que par l’espérance du salaire dont on est convenu ; au lieu que les autres, s’ils manquent à leur devoir, courent risque de n’être plus employés ; car un peuple libre, après la défaite des ennemis de sa liberté, ne se sert point de mercenaires pour la conserver. Un tyran, au contraire, a d’autant plus besoin d’eux qu’il aspire à plus de conquêtes ; plus il y a de gens qui souffrent de ses injustices, plus il a d’embûches à craindre. En un mot, la sûreté des tyrans est tout entière fondée sur le zèle et les forces des soldats étrangers qu’ils ont à leur service. C’est là la raison pour laquelle les mercenaires de Machanidas montrèrent tant de valeur en cette occasion. Leur choc fut si violent, que les Illyriens et les cuirassiers qui soutenaient les étrangers de Philopœmen ne purent y résister : ils furent entièrement rompus et s’enfuirent en toute hâte à Mantinée, quoique cette ville fût à sept stades du champ de bataille.

Ce fut alors que l’on vit avec évidence une vérité dont quelques hommes font difficulté de convenir, c’est que la plupart des événemens militaires, ne sont heureux ou malheureux qu’en proportion de l’habileté ou de l’ignorance des chefs. C’est être habile, je le veux, que de faire en sorte, après avoir bien commencé une action, que la fin ne démente pas le commencement ; mais la gloire est bien plus grande, lorsqu’après avoir eu le désavantage au premier choc, loin d’en être ébranlé et de perdre la tête, on réfléchit sur les fautes que les succès font commettre à son ennemi, et qu’on les sait faire tourner à son avantage. Il est assez ordinaire de voir des troupes, à qui tout semble être entièrement favorable au commencement du combat, tourner le dos peu de temps après et être vaincues ; et d’autres au contraire qui, après des commencemens très-désavantageux savent, par leurs manœuvres, changer la face des choses et remporter la victoire, lorsqu’on s’y attend le moins. Philopœmen et Machanidas nous fournissent un exemple des plus frappans de cette inconstance de la fortune.

Après la déroute des mercenaires et la défaite de l’aile gauche de Philopœmen, Machanidas, au lieu de suivre son premier dessein, de déborder de ce côté-là, et de charger en flanc et de front les Achéens, se laisse aller à une ardeur de jeune homme, et, se mêlant à ses mercenaires, se met à poursuivre sans ordre les fuyards, comme si après avoir plié, la crainte seule n’eût point été capable de les faire courir jusqu’aux portes de la ville. Au contraire, le général des Achéens, après avoir fait d’abord son possible pour arrêter les siens, en appelant les officiers chacun par leur nom, et en les encourageant à tenir ferme, voyant que l’épouvante était trop grande, ne s’épouvanta pas pour cela lui-même ; il ne prit pas la fuite et ne perdit pas espérance. Loin de là, il se mit à la tête d’une corne de sa phalange, et, dès que l’ennemi qui s’était mis à la poursuite des fuyards, eut laissé le champ de bataille libre, il fait à gauche avec les sections de sa première ligne, et, courant en bon ordre, vient se saisir du terrain que Machanidas avait abandonné. Par là, outre qu’il coupait le chemin au retour de ceux qui poursuivaient, il débordait l’aile des ennemis de beaucoup. En cet état, il exhorta sa phalange à ne rien craindre, et à demeurer ferme jusqu’à ce que l’ordre lui vînt de charger. Il ordonna aussi à Polybe de Mégalopolis de rallier tout ce qui était resté d’Illyriens, de cuirassiers et de mercenaires, et, avec ces troupes de se poster derrière la pointe de la phalange, pour arrêter l’ennemi au retour de la poursuite.

Alors les Lacédémoniens, fiers de leurs premiers succès, avancent vers les Achéens, sans ordre et piques baissées. Quand ils furent sur le bord du fossé, soit qu’étant si proche des ennemis, il ne fût plus temps de changer de résolution, soit qu’un fossé dont la descente était aisée, sans eau pendant l’été et sans aucune haie, ne leur parût que méprisable, ils se jetèrent dedans sans hésiter. À ce moment fatal aux Lacédémoniens, et auquel Philopœmen s’attendait depuis long-temps, on sonne la charge, et on fond sur eux avec des cris épouvantables. Les Lacédémoniens, qui en descendant dans le fossé avaient rompu leurs rangs, ni virent pas plus tôt les ennemis au-dessus d’eux, qu’ils prirent la fuite ; mais il en resta un grand nombre dans le fossé, tués en partie par les Achéens, en partie par leurs camarades mêmes.

On ferait mal d’attribuer cet événement au hasard ou à l’occasion ; l’habileté du général en a tout l’honneur ; car, dès le commencement Philopœmen s’était couvert du fossé, non pour éviter le combat, comme quelques-uns se l’imaginaient, mais parce qu’en homme judicieux et en grand capitaine il avait pensé en lui-même que, si Machanidas faisait franchir le fossé à son armée sans l’avoir auparavant reconnu, il arriverait à sa phalange ce qui lui est effectivement arrivé ; ou que si, arrêté par le fossé, il changeait de sentiment et rompait par crainte son ordre de bataille, il serait regardé comme le plus inhabile des hommes, d’avoir, sans rien faire de mémorable, abandonné la victoire à son ennemi, et de n’avoir remporté d’une action que la honte d’une entière défaite. C’est une faute dans laquelle bien d’autres sont déjà tombés, qui, après s’être rangés en bataille, ne se croyant pas assez forts pour en venir aux mains, soit à cause de l’avantage du poste qu’occupaient les ennemis, soit à cause de leur nombre, ou pour d’autres raisons, ont rompu leur ordre, dans l’espérance, ou de vaincre à la faveur de leur arrière-garde, ou, du moins, de s’éloigner des ennemis sans danger. Il n’y a pas de faute plus grossière et plus honteuse pour un général.

Quant à Philopœmen, tout ce qu’il avait prévu arriva ; les Lacédémoniens s’enfuirent en déroute. Voyant ensuite sa phalange victorieuse et tout lui réussir à souhait, il pensa au point décisif, c’est-à-dire à empêcher que le tyran ne lui échappât. Sachant donc qu’il était, lui et ses mercenaires, sur le bord du fossé et du côté de la ville, où il s’était imprudemment engagé en poursuivant les fuyards, et qu’on lui coupait le chemin de son premier poste, il attendit qu’il revînt. Machanidas en revenant s’aperçut que son armée fuyait, et sentant alors la faute qu’il avait faite et que tout était perdu, il commanda à ce qu’il avait de troupes de serrer leurs rangs, et tenta de passer dans cet ordre au travers des Achéens, qui étaient répandus çà et là en poursuivant. Quelques-uns de ses gens le suivirent d’abord, dans l’espérance que cet expédient les tirerait d’affaire ; mais quand, en approchant, ils virent les Achéens qui gardaient le pont qui était sur le fossé, alors, perdant courage, ils se dispersèrent, et chacun chercha à se sauver du mieux qu’il pourrait.

Machanidas lui-même, ne voyant pas de ressource par le passage du pont, court le long du fossé pour trouver quelque passage. Philopœmen le reconnaît à son manteau de pourpre et aux harnais de son cheval ; il quitte aussitôt Anaxidame, après lui avoir donné ordre de ne pas bouger de son poste, et de ne faire quartier à aucun mercenaire, puisque c’était par leur moyen que Sparte étendait sa tyrannie, et, prenant avec lui Polyène et Simias, deux de ses amis, il passe de l’autre côté du fossé pour arrêter au passage le tyran et deux hommes qui le suivaient, un nommé Anaxidame et un des soldats mercenaires. Machanidas, ayant enfin rencontré un endroit où le fossé était aisé à franchir, pique son cheval et saute le fossé. Mais, dans ce moment-là même, Philopœmen lui lance sa javeline, puis l’achève avec la hampe. Anaxidame fut aussi tué par les deux amis de Philopœmen ; le troisième, pendant qu’on tuait les deux autres, désespérant de passer, prit la fuite. Simias dépouilla les deux morts, enleva les armes et la tête du tyran, et courut la montrer aux siens, afin qu’en la voyant ils ne pussent plus douter du sort de Machanidas, et poursuivissent avec plus d’ardeur les fuyards jusqu’à Tégée. Ce spectacle fit tout l’effet que l’on s’était proposé, car ils entrèrent d’emblée dans cette ville, et, dès le lendemain, maîtres de la campagne, ils campèrent sur le bord de l’Eurotas. Ainsi ce peuple, qui depuis long-temps n’avait pu chasser les ennemis de son pays, se vit alors en état de ravager sans crainte toute la Laconie. Cette bataille ne coûta pas beaucoup de monde aux Achéens, mais les Lacédémoniens n’y perdirent pas moins de quatre mille hommes, sans compter les prisonniers qui étaient encore en plus grand nombre. Le bagage et les armes tombèrent aussi entre les mains des Achéens. (Dom Thuillier.)


III.


Éloge d’Annibal.


On ne peut considérer le nombre d’années qu’Annibal a commandé, les batailles générales et les petits combats où il s’est trouvé, les siéges qu’il a faits, la révolte des villes qu’il avait conquises, les conjonctures fâcheuses où il s’est rencontré, la grandeur et l’importance de la guerre qu’il a faite aux Romains, dans le sein même de l’Italie, pendant seize ans, sans jamais donner relâche à ses troupes, que l’on ne soit transporté d’admiration. Quelle habileté dans l’art de conduire les armées ! quel courage ! quel usage et quelle expérience dans la guerre ! Comme un sage gouverneur, il a su tellement soumettre et contenir ses gens dans le devoir, que jamais ils ne se révoltèrent contre lui, et que jamais il ne s’éleva entre eux aucune sédition. Quoique son armée ne fût composée que de soldats de divers pays, Africains, Espagnols, Ligures, Gaulois, Carthaginois, Italiens, Grecs, qui n’avaient de commun entre eux ni lois, ni coutumes, ni langage, cependant il vint à bout par son habileté, de réunir toutes ces différentes nations, de les soumettre au commandement d’un seul chef, et de les faire entrer dans les mêmes vues que lui. On en serait peut-être moins surpris, si la fortune, toujours constante à son égard, ne lui eût jamais fait éprouver aucun revers ; mais non. Si souvent il a eu le vent en poupe, quelquefois aussi il a eu des tempêtes à essuyer. Quelle idée tout cela ne doit-il pas donner de l’habileté d’Annibal dans le métier de la guerre ! On peut assurer sans rien risquer, que si ce grand homme n’était venu chez les Romains qu’après avoir essayé ses forces dans les autres parties du monde, il n’aurait pas manqué un seul de ses projets ; mais il commença par où il devait finir. Comme les Romains furent le premier objet de ses exploits, il furent aussi l’écueil où ils échouèrent. (Dom Thuillier.)


IV.


Défaite d’Asdrubal, fils de Giscon, par Pub. Scipion.


Asdrubal ayant rassemblé ses troupes de toutes les villes où elles avaient pris leurs quartiers d’hiver, se mit en marche et alla camper assez près d’une ville appelée Ilinga, au pied d’une montagne où il se fortifia d’un retranchement, et où il avait devant lui une plaine très-propre à livrer bataille. Il avait soixante-dix mille hommes de pied, quatre mille chevaux et trente-deux éléphans. Aussitôt Scipion envoya Junius Silanus à Colichas, pour en recevoir les troupes qu’il lui avait destinées, et qui consistaient en trois mille hommes d’infanterie et cinq cents chevaux. Il prit le reste des alliés, et commença à marcher contre l’ennemi. Il rencontra auprès de Castulon et de Bœccula les troupes que Silanus lui amenait de la part de Colichas. Mais une chose lui donnait beaucoup d’inquiétude : d’un côté les troupes romaines, sans alliés, n’étaient pas assez fortes pour livrer une bataille décisive, et de l’autre il ne lui paraissait pas prudent de hasarder, sur la foi des alliés, une action de cette importance. Après quelques délibérations, il prit le parti de faire manœuvrer les Espagnols de telle sorte que l’ennemi crut qu’il s’en servirait, et cependant de n’engager que ses propres légions. Il se met ensuite en marche avec quarante-cinq mille hommes de pied et trois mille chevaux. Quand il fut près des Carthaginois et en présence de leur armée, il campa sur des hauteurs qui étaient vis à vis des ennemis. Magon, croyant que c’était justement là le moment favorable de charger les Romains pendant qu’ils dressaient leur camp, prit avec lui la plus grande partie de sa cavalerie ; Masinissa se mit à la tête des Numides, et ils fondirent ensemble sur le camp, comme assurés qu’ils prendraient Scipion au dépourvu. Mais il avait prévu de loin cet événement, et avait mis en embuscade, derrière une hauteur, un nombre de cavalerie égal à celui des Carthaginois. Cette cavalerie, se montrant tout d’un coup et lorsqu’on ne s’y attendait pas, étonna si fort les ennemis, que plusieurs en fuyant tombèrent de leurs chevaux ; les autres à la vérité se battirent avec vigueur, mais l’adresse des Romains à sauter en bas de leurs chevaux leur faisait perdre courage. Ils ne résistèrent que fort peu de temps, et tournèrent le dos, laissant beaucoup de morts sur le champ de bataille. D’abord ils se retiraient eu assez bon ordre ; mais, chargés en queue par les Romains, ils rompirent bientôt leurs rangs, et s’enfuirent en déroute jusqu’à leur camp. Ce succès augmenta l’ardeur que les Romains avaient de combattre, et ralentit beaucoup celle des Carthaginois. Cependant les armées restèrent pendant quelques jours en ordre de bataille dans la plaine, sans rien faire autre chose que de s’éprouver les uns les autres, par des escarmouches et des combats de troupes légères.

Scipion s’avisa alors de deux stratagèmes. Comme il se retirait d’ordinaire et rentrait dans son camp plus tard qu’Asdrubal, il avait observé que ce général mettait ses Africains au centre, et les éléphans sur les ailes. D’après cela, le jour qu’il s’était proposé de combattre étant venu, au lieu de ranger, comme il avait coutume de le faire, les Romains au centre et les Espagnols aux ailes, il fit tout le contraire et donna à ses troupes, par ce nouvel ordre, un grand avantage sur celles des ennemis.

Dès le grand matin, il envoya ordre aux tribuns et aux soldats de prendre leur repas, de se mettre sous les armes et de sortir du camp. Chacun ayant obéi avec joie, se doutant bien de ce qui allait se passer, il fit marcher en avant la cavalerie et les troupes légères, avec ordre d’approcher du camp des ennemis, et d’escarmoucher hardiment, et marcha ensuite lui-même à la tête de l’infanterie. Il ne fut pas plutôt au milieu de la plaine, que, contre l’ordre où il avait coutume de se ranger, il mit les Espagnols au centre et les Romains sur les ailes. La cavalerie arriva au camp des Carthaginois, et l’armée était déjà en bataille à la vue de leur camp, qu’ils avaient à peine eu le temps de prendre leurs armes ; de sorte qu’Asdrubal fut contraint d’envoyer à la hâte et à jeun sa cavalerie et ses troupes légères contre la cavalerie romaine, et de ranger dans l’ordre accoutumé son infanterie dans la plaine, assez près du pied de la montagne.

Pendant l’escarmouche, les Romains demeurèrent quelque temps simples spectateurs ; mais comme le jour s’avançait, et que le combat des troupes légères ne décidait rien de part ni d’autre, parce qu’à mesure qu’elles étaient pressées, elles se retiraient vers leurs gens qui en détachaient d’autres pour prendre leur place, Scipion enfin fit passer les siennes par les intervalles des manipules, et les distribua sur chacune des ailes, derrière ceux qui étaient en ordre de bataille, les troupes légères et la cavalerie en avant, puis il marcha de front vers les ennemis. Quand il en fut environ à cinq cents pas, il ordonna aux Espagnols de continuer leur mouvement direct en bon ordre et au petit pas ; à l’infanterie et à la cavalerie de la droite, de faire une conversion à droite, et à celles de la gauche, de faire le mouvement contraire. Scipion à l’aile droite, Marcius et Silanus à la gauche, ayant pris trois turmes de cavalerie, les vélites correspondans et trois manipules d’infanterie (ce qui fait une syntagme, appelée cohorte par les Romains), ils s’écartèrent vers la droite et la gauche, se séparant du corps de bataille, et marchant, au pas redoublé, droit à la pointe des ailes de l’ennemi, suivis par le reste des ailes. Ces ailes, laissant en arrière le corps de bataille, étaient déjà près de l’ennemi, lorsque les Espagnols en étaient encore éloignés, parce qu’ils marchaient lentement en bataille. De cette manière, Scipion exécuta son projet, qui était de combattre par ses deux ailes avec les troupes romaines, contre les phalanges qui étaient aux ailes des ennemis. Le mouvement que fit faire Scipion à ses troupes pour les remettre en bataille et attaquer l’ennemi de front et toutes ensemble, produisit des mouvemens partiels contraires, soit que l’on en jugeât en général d’aile à aile, soit que l’on considérât en particulier l’infanterie, par rapport à la cavalerie. À la droite, la cavalerie et les vélites s’étendirent vers la droite pour se mettre en bataille, menaçant de déborder les ailes de l’ennemi ; l’infanterie au contraire se mit en bataille par un à gauche. À l’aile gauche, l’infanterie se mit en bataille par un à droite, et la cavalerie avec les troupes légères s’étendirent vers la gauche. D’après ce mouvement de la cavalerie et de l’infanterie légère à chaque aile, ceux qui étaient à droite se trouvèrent à gauche.

Mais le détail et la diversité de ces mouvemens n’étaient pas ce qui occupait Scipion ; son attention était dirigée vers son but de déborder les ailes de l’ennemi ; et c’était avec raison, car il ne suffit point de savoir les mouvemens qui doivent se faire, il faut les exécuter lorsque l’occasion s’en présente. La cavalerie et l’infanterie légère s’étant mises en bataille et ayant engagé l’action, commencèrent à attaquer à coups de traits les éléphans, et les tourmentèrent tellement, qu’ils firent autant de mal à leurs propres troupes qu’aux ennemis ; en effet, courant çà et là sans ordre, ils écrasaient tous ceux qui venaient à leur rencontre. Pour les ailes des Carthaginois, elles furent enfoncées sans pouvoir tirer aucun secours du centre où étaient les Africains, l’élite de leur armée ; car la crainte que les Espagnols ne vinssent les attaquer, les empêchait de quitter leur poste pour secourir les ailes, et ils ne pouvaient non plus rien faire dans leur poste, parce que les Espagnols n’étaient pas assez près pour engager l’action avec eux.

Les ailes sur lesquelles roulait toute la bataille se battirent pendant quelque temps avec courage ; mais la chaleur étant devenue fort grande, les Espagnols, qui avaient été obligés de sortir du camp sans avoir pris de nourriture, étaient d’une faiblesse à ne pouvoir soutenir leurs armes ; tandis que les Romains, pleins de force et de vigueur, avaient encore cet avantage sur eux, que, par la prudence de leur général, ce qu’il y avait de plus fort dans leur armée n’avait eu affaire qu’à ce qu’il y avait de plus faible dans celle des ennemis. Asdrubal, se voyant pressé, battit d’abord en retraite, mais peu après toute son armée s’enfuit et courut au pied de la montagne. De là, comme les Romains la poursuivaient à outrance, elle s’enfuit en désordre jusque dans ses retranchemens, d’où même elle aurait été bientôt chassée, si quelque dieu ne fût venu à son secours. Mais, un orage s’étant élevé, il tomba une pluie si abondante et si continuelle, que les Romains regagnèrent leur camp avec peine. (Dom Thuillier.)


Ilurgia, ville d’Espagne. Polybe, livre xi. (Steph. Byz.) Schweigh.


Un grand nombre de Romains, pendant qu’ils étaient occupés à chercher l’argent et l’or fondus qui avaient coulé, furent consumés par les flammes. (Suidas in Τέτηκα.) Schweigh.


Scipion réprime une sédition qui s’était élevée parmi ses soldats.


Quoique Scipion se fût acquis une grande expérience des affaires, cependant il se trouva dans un très-grand embarras, quand il se vit abandonné par une désertion d’une partie de son armée. Et l’on ne doit point en être surpris ; car, de même que, parmi les souffrances du corps, il est aisé de se précautionner contre celles qui lui viennent du dehors, comme le chaud, le froid, la lassitude ou les blessures, et d’y remédier quand elles sont arrivées ; tandis qu’au contraire celles qui s’engendrent dans le corps même, telles que sont les ulcères et les maladies, ne peuvent aisément ni se prévoir ni se guérir lorsqu’on en est une fois attaqué ; ainsi se présentent une république et une armée. Pour peu que l’on veille à leur conservation, il est facile de se mettre en garde contre les mauvais desseins de dehors, ou de les secourir quand on les attaque ; mais il est difficile d’apporter remède aux maux qui se produisent dans leur propre sein, comme aux factions, aux séditions, aux émeutes populaires : il faut pour cela une habileté, une adresse extraordinaires. Il est néanmoins une règle qui me paraît très-propre à maintenir les armées, les républiques et les sociétés dans l’ordre : c’est de ne pas laisser les hommes dans un repos et une oisiveté trop longs, surtout lorsqu’ils sont dans la prospérité et qu’ils jouissent avec abondance de toutes les commodités de la vie.

Pour arrêter les suites que cette sédition pouvait avoir, Scipion, qui à une extrême vigilance joignait beaucoup d’adresse et d’activité, s’avisa de cet expédient. Il fut d’avis que l’on promît aux soldats qu’on leur payerait leur solde, et, afin qu’ils ne doutassent point de la sincérité de cette promesse, qu’on levât avec éclat et en diligence les taxes qui avaient été pour cet effet imposées aux villes, voulant par là leur faire croire que ces levées ne se faisaient que pour les payer. Il voulut encore que les sept tribuns qu’il avait déjà envoyés aux soldats révoltés, y retournassent pour les exhorter à rentrer dans leur devoir, et à venir à lui pour recevoir leur solde en corps, s’ils le jugeaient à propos, ou chacun en particulier. Cet avis ayant été adopté, il ajouta que le temps et les conjonctures apprendraient ce qui restait à faire. Toutes les mesures ainsi prises, on donna tous les soins possibles à amasser de l’argent. Dès que les tribuns eurent exécuté l’ordre qu’ils avaient reçu et que Scipion en eut été averti, il assembla son conseil pour délibérer sur le parti qu’il y avait à prendre. Tous convinrent qu’il fallait fixer le jour où chacun devait se trouver auprès du général, et, quand tout le monde serait arrivé, qu’on accorderait une amnistie à la multitude, mais que les mutins seraient punis avec sévérité. Ces mutins étaient au nombre de trente-cinq.

Le jour venu et les séditieux approchant de la ville, tant pour obtenir le pardon de leur faute, que pour recevoir leur solde, Scipion donna secrètement l’ordre aux sept tribuns d’aller au devant d’eux, de prendre chacun cinq des auteurs de la sédition, de leur faire beaucoup d’amitiés, de les inviter à loger avec eux, ou, si cela ne se pouvait pas, du moins à prendre avec eux leurs repas. Trois jours auparavant, il avait ordonné aux troupes qu’il avait avec lui, de faire provision de vivres pour plusieurs jours, parce qu’il devait marcher avec Silanus contre Indibilis, qui avait quitté le parti des Romains. Cette nouvelle rendit encore les séditieux plus fiers et plus hardis ; ils se flattèrent qu’ils disposeraient presque de tout à leur gré avec un général qui n’aurait pas d’autres soldats qu’eux.

Quand ils furent assez près de la ville, Scipion fit dire aux troupes qui y étaient renfermées, de partir avec leurs bagages le lendemain dès qu’il serait jour ; et aux tribuns et aux préfets, quand ils seraient sortis de la ville, d’envoyer en avant les bagages, mais de faire faire halte aux soldats à la porte, de se partager ensuite à chaque porte, et de veiller à ce qu’aucun des séditieux ne sortît de la ville. Les tribuns qui avaient ordre d’aller au devant d’eux ne manquèrent pas d’obéir. Ils allèrent les joindre des qu’ils arrivèrent, et leur firent beaucoup de caresses. Il leur avait été ordonné de s’en saisir d’abord, et, après le repas, de les lier et garder, sans permettre à personne de sortir de l’endroit où ils auraient mangé, excepté à celui qui devait porter au général la nouvelle de ce qui se serait passé. Tout cela ayant été exécuté, le lendemain au point du jour, Scipion voyant ces séditieux rassemblés dans la place publique, convoqua l’assemblée. Sur-le-champ tous accoururent selon la coutume, dans l’attente de voir leur général et d’entendre ce qu’il avait à leur dire sur les affaires présentes. Alors Scipion envoya ordre aux tribuns qui étaient aux portes, d’amener les soldats en armes et d’envelopper l’assemblée. Il s’avança ensuite, et, au premier coup d’œil que tous jetèrent sur lui, ils furent extrêmement surpris de le voir dans une parfaite santé, lui qu’ils croyaient encore pouvoir à peine se soutenir.

Il commença par leur dire qu’il ne pouvait comprendre quels mécontentemens ou quelles espérances les avaient portés à se révolter ; que les révoltes contre la patrie et contre les chefs ne venaient ordinairement que de trois causes : ou de ce que l’on avait lieu de se plaindre des officiers, ou de ce que l’on n’était pas content de la situation présente des affaires, ou de ce que l’on aspirait à quelque chose de plus grand et de plus illustre que ce que l’on avait.

« Or, dites-moi donc laquelle de ces trois causes vous a poussés à la révolte ? M’auriez-vous su mauvais gré de ce que votre solde ne vous a pas été payée ? Mais la faute ne doit pas m’en être imputée ; car, tant que la chose a été en mon pouvoir, l’argent qui vous était dû ne vous a jamais manqué. Si c’est Rome qui est cause de ce que vous n’avez pas reçu ce que l’on vous doit depuis long-temps, fallait-il pour cela vous déclarer contre votre patrie, qui jusqu’à présent a fourni à tous vos besoins et dans laquelle vous avez été élevés ? Ne valait-il pas mieux me faire vos plaintes et prier vos amis de vous secourir et de vous soulager dans vos peines ? Quand, pour pareil sujet, des soldats qui font du service un métier mercenaire, quittent ceux à la solde desquels ils servent, ils ne sont pas si criminels ; mais que des gens qui ne font la guerre que pour eux-mêmes, pour leurs femmes et pour leurs enfans, tombent dans cette infidélité, c’est un crime impardonnable. C’est comme si un fils, se plaignant que son père l’a trompé dans un compte qu’ils avaient à régler ensemble, s’en allait en armes arracher la vie à celui dont il a reçu la sienne. Direz-vous que je vous ai commandé des travaux plus pénibles qu’aux autres, que je vous ai exposés à plus de dangers, et que je leur ai fait plus de part qu’à vous du butin et des autres profits de la guerre ? Mais vous n’oseriez m’accuser d’avoir fait cette distinction et cette différence ; quand vous seriez assez hardis pour cela, vous ne pourriez le persuader à personne. Quel sujet vous ai-je donc donné de vous éloigner de moi ? je voudrais le savoir, car il me semble que vous n’avez rien à dire, rien même à penser contre la conduite que j’ai tenue à votre égard.

« Vous ne pouvez pas non plus vous rejeter sur la situation des affaires présentes. Ont-elles jamais été en meilleur état ? jamais Rome a-t-elle remporté de plus grands avantages sur ses ennemis ? jamais le soldat a-t-il eu de plus grandes espérances ? Quelque esprit défiant dira peut-être qu’il y a pour vous plus à gagner et plus à espérer chez les ennemis. Et quels sont ces ennemis ? Indibilis et Mandonius ? Quoi ! ne savez-vous pas qu’ils ne sont venus de notre côté qu’après avoir violé la foi qu’ils devaient aux Carthaginois, et qu’ils ne sont retournés chez les Carthaginois qu’après avoir foulé aux pieds la fidélité qu’ils nous avaient jurée ? Après cela, des hommes recommandables par de si belles actions, ne méritent-ils pas bien qu’on ajoute foi à leurs promesses, et qu’on prenne les armes en leur faveur contre sa propre patrie ? Vous n’espériez pas non plus apparemment que, combattant sous leurs enseignes, vous vous rendriez maîtres de l’Espagne : ni en joignant vos forces avec celles d’Indibilis, ni par vous-mêmes, vous n’étiez assez forts pour vous opposer à nos conquêtes. Quelles ont donc été vos vues ? ne pourrais-je pas les savoir de vous-mêmes ? est-ce l’expérience, la valeur, l’habileté de ces grands capitaines, que vous vous êtes choisis, qui ont gagné votre confiance ? sont-ce les faisceaux et les haches qu’ils font marcher devant eux qui vous ont imposé ? Mais j’aurais honte de m’arrêter là-dessus davantage. Ce n’est rien de tout cela, Romains ; vous n’avez rien de juste à reprocher, ni à votre patrie ni à votre général. Je n’ai pour justifier votre faute, et auprès de Rome et auprès de moi, aucune autre raison à alléguer, sinon que la multitude est aisée à tromper, et qu’il est facile de la pousser où l’on veut : elle est susceptible des mêmes agitations que la mer ; et de même que celle-ci, quoique calme, tranquille et stable par elle-même, se conforme et ressemble en quelque sorte aux vents qui la bouleversent et la tourmentent, quand elle est agitée par quelque tempête ; de même la multitude est telle qu’il plaît de la rendre à ceux qui la conduisent et aux conseils desquels elle se livre et s’abandonne. C’est pour cela que tous les officiers de l’armée et moi nous voulons bien vous pardonner votre révolte, et que nous vous promettons solennellement d’en bannir à jamais le souvenir. Mais il n’y a pas de pardon à espérer pour ceux qui vous l’ont inspirée ; nous serons inexorables, et l’attentat qu’ils ont commis contre leur patrie et contre nous sera puni selon sa gravité. »

À peine Scipion eut-il fini de parler, que les troupes qui environnaient l’assemblée frappèrent de leurs épées contre leurs boucliers, selon l’ordre qui leur avait été donné. Aussitôt on amena liés et dépouillés les auteurs de la sédition. La multitude fut si effrayée et des soldats qui l’enveloppaient, et du triste spectacle qu’elle avait devant les yeux, que, pendant qu’on déchirait de verges les uns, et que l’on massacrait les autres à coups de hache, personne ne changea de visage et n’osa proférer la moindre parole, et que tous demeurèrent comme immobiles d’étonnement et de crainte. On traîna ces criminels à travers l’assemblée, et ensuite le général et les autres officiers engagèrent leurs paroles aux autres, que jamais on ne leur rappellerait leur faute. Ceux-ci jurèrent aussi l’un après l’autre aux tribuns, qu’ils seraient soumis aux ordres de leurs chefs, et que jamais ils ne trameraient aucun complot contre Rome. C’est ainsi que Scipion réprima par sa prudence une sédition qui aurait pu causer de grands maux, et qu’il rétablit son armée dans les dispositions où elle était avant que ce soulèvement arrivât. (Dom Thuillier.)


Indibilis est défait en bataille rangée.


Scipion, ayant rassemblé son armée dans la ville même de Carthage-la-Neuve, convoqua une assemblée de ses soldats et leur tint un discours sur la hardiesse et la perfidie d’Indibilis. Il s’étendit fort sur ce sujet, et les raisons dont il se servit animèrent puissamment la multitude à tirer vengeance de l’infidélité de ce prince. Il rappela ensuite les combats que les Romains avaient livrés aux Ibériens et aux Carthaginois réunis, tandis que c’étaient les Carthaginois qui commandaient ; qu’après avoir toujours été vainqueurs dans ces combats, il serait honteux de douter que, combattant contre les Ibériens commandés par Indibilis, ils ne remportassent la victoire ; que, par cette raison, il ne voulait se servir du secours d’aucun Ibérien, et que les Romains feraient seuls cette expédition, afin que toute la terre connût que ce n’était point par le secours des Ibériens qu’ils avaient chassé d’Ibérie les Carthaginois, mais que leur valeur seule et leur courage avaient défait leurs troupes et celles des Celtibériens. « Soyons seulement d’accord entre nous, ajouta-t-il, et si jamais nous avons entrepris quelque guerre avec confiance, marchons de même à celle-ci. Ne vous inquiétez pas du succès, je m’en charge avec l’aide des dieux immortels. » À ces mots les troupes conçurent tant d’ardeur et d’assurance, qu’à les voir on eût cru qu’elles étaient en présence des ennemis, et qu’elles étaient près d’en venir aux mains.

Le lendemain de cette assemblée, Scipion se mit en marche. Au bout de dix jours il arriva à l’Èbre, et quatre jours après il l’avait passé. Il campa d’abord à la vue des ennemis, dans une vallée qui était entre eux et lui. Le jour d’après, ayant donné ordre à C. Lélius de tenir sa cavalerie toute prête, et à quelques tribuns de disposer au combat les vélites, il fit jeter dans cette vallée quelques bestiaux qui étaient à la suite de son armée. Les Ibériens ne furent pas plus tôt tombés sur cette proie, que l’on détacha quelques vélites contre eux. L’action s’engage ; on envoie de part et d’autre du monde pour soutenir le combat ; il se livre dans la vallée une vive escarmouche d’infanterie. Lélius avec sa cavalerie saisit cette occasion de fondre sur ceux qui escarmouchaient, leur coupe le chemin du pied de la montagne, et renverse la plupart de ceux qui étaient répandus dans le vallon. Cet avantage irrite les Barbares, qui, pour ne point paraître effrayés et entièrement vaincus, font marcher toute leur armée dès le point du jour et la mettent en bataille. Scipion aspirait après ce moment ; mais, voyant les Ibériens descendre imprudemment dans la vallée, et ranger dans la plaine et cavalerie et infanterie, il différa quelque temps d’aller à eux, pour leur donner le temps de ranger en bataille le plus d’infanterie qu’ils pourraient. Ce n’est pas qu’il ne se fiât point à sa cavalerie ; mais il comptait beaucoup plus sur son infanterie, qui, dans les batailles rangées et de pied ferme, était fort supérieure à celle des Ibériens, sans parler des armes et du courage, qui la mettaient encore fort au dessus de l’ennemi. Quand il y eut autant de gens de pied qu’il le souhaitait, il se mit lui-même en bataille contre ceux qui étaient postés au pied de la montagne, et fit marcher quatre cohortes serrées contre ceux qui étaient descendus dans la vallée. En même temps Lélius avança avec sa cavalerie par les collines qui du camp s’étendaient jusque dans le vallon, tomba sur la cavalerie ennemie par ses derrières, et la retint à combattre avec lui. Par là, l’infanterie qui n’était descendue dans la vallée que sur l’espérance qu’elle avait d’être soutenue par la cavalerie, étant privée de son secours, est pressée et réduite aux extrémités. La cavalerie n’était pas dans une position plus prospère. Prise dans un défilé et ne sachant comment se retourner, elle tue plus de ses gens que les Romains n’en tuent ; elle était d’autant plus à l’étroit que son infanterie l’incommodait en flanc, l’infanterie romaine en tête, et la cavalerie par derrière. Dans ce combat, presque tout ce qui était descendu dans la vallée fut passé au fil de l’épée, et ceux qui étaient au pied de la montagne furent mis en déroute ; c’étaient les troupes légères qui formaient un tiers de toute l’armée. Indibilis se sauva avec eux, et se mit à couvert dans un lieu fortifié.


Les affaires d’Ibérie terminées, Scipion revint à Tarragone, pour aller de là dans sa patrie recevoir l’honneur du triomphe qu’il avait mérité. Afin d’y arriver au temps de l’élection des consuls, après avoir donné ordre à tout ce qu’il y avait à faire en Espagne, il s’embarqua pour Rome avec C. Lélius et d’autres amis, laissant le commandement de l’armée à M. Junius. (Dom Thuillier.)


V.


Antiochus rétablit Euthydème dans sa première dignité. — Expédition d’Antiochus dans les hautes provinces de l’Asie.


Euthydème, né à Magnésie, tâchait de se justifier auprès de l’ambassadeur d’Antiochus, en lui remontrant que ce prince avait tort de vouloir le chasser de son royaume ; que, loin d’avoir quitté son parti, il ne s’était rendu maître de la Bactriane qu’en faisant mourir les descendans de ceux qui lui avaient manqué de fidélité. Après avoir parlé long-temps sur ce sujet, il pria Téléas de se rendre médiateur entre Antiochus et lui, et de faire en sorte, par ses remontrances et ses prières, que ce prince ne lui vît pas avec peine le nom et la dignité de roi. Il ajoutait que, s’il ne se rendait pas, il n’y aurait de sûreté ni pour l’un ni pour l’autre ; qu’un grand nombre de Numides étaient prêts à fondre sur le pays, ce qui les menaçait l’un et l’autre d’un péril égal ; car ces sauvages, une fois entrés, infecteraient tous les habitans de leur barbarie.

Téléas alla ensuite porter ces paroles à Antiochus, qui, cherchant depuis long-temps à terminer la guerre, accepta volontiers les propositions de paix que Téléas apportait de la part d’Euthydème. Après plusieurs autres voyages de cet ambassadeur, Euthydème envoya Demetrius son fils pour ratifier le traité. Antiochus le reçut bien, et, jugeant sur sa beauté, sur ses discours et sur l’air de majesté qui régnait dans toute sa personne, qu’il était digne d’être roi, il lui promit une de ses filles en mariage, et accorda à son père le nom de roi. Les autres articles du traité furent mis par écrit, et on confirma l’alliance par sermens.

Cette affaire conclue, Antiochus, ayant fait distribuer des vivres à son armée et pris les éléphans d’Euthydème, se mit en marche. Après avoir traversé le Caucase, il entra chez les Indiens, et lia de nouveau amitié avec le roi Sophagasène. Il y reçut encore des éléphans, de sorte qu’il en eut en tout cent cinquante. Il partit de là, après avoir fait une nouvelle provision de vivres, et y laissa Androstène de Cyzique pour avoir soin d’emporter l’argent que ce roi était convenu de lui donner. Quand il eut traversé l’Arachosie, il passa la rivière d’Érymanthe, et entra par la Drangiane dans la Carmanie, où, comme l’hiver approchait, il mit ses troupes en quartiers. Telle fut l’expédition d’Antiochus dans les hautes provinces, expédition par laquelle il soumit à son pouvoir, non-seulement les satrapes de ces contrées, mais encore les villes maritimes et les puissances qui étaient en deçà du mont Taurus, mit son royaume à couvert de toute incursion, et tint en respect par son courage tous les peuples qu’il s’était soumis. Enfin, il fit voir par là et aux peuples de l’Asie, et à ceux de l’Europe, qu’il était véritablement digne de régner. (Dom Thuillier.)


VI.


Quelques lecteurs voudront peut-être savoir pourquoi, contre l’ancienne habitude, je n’ai pas mis des sommaires à ce livre, et j’ai préféré une exposition qui classe les faits par olympiades. Ce n’est pas, certes, que je regarde les sommaires comme inutiles, car ils provoquent l’attention du lecteur qui veut s’instruire, et l’engagent à feuilleter le livre ; ils sont d’ailleurs d’un grand secours pour faciliter les recherches. Toutefois, m’étant aperçu que cette méthode est négligée et rejetée par plusieurs motifs assez légers, je préfère recourir aux expositions. Elles me paraissent en effet non-seulement offrir le même avantage, mais elles semblent quelquefois préférables, et sont surtout plus convenablement placées, puisqu’elles se trouvent liées à la narration même. Par ces motifs, j’ai cru devoir leur donner la préférence dans tout le cours de cet ouvrage, à l’exception des cinq premiers livres, où j’ai placé des sommaires, parce qu’ils ne m’ont pas paru propres à recevoir des expositions. (Angelo Mai, Script. veter. nova collectio, t. II ; Jacob. Geel.)


VII.


Il avouait bien que ces discours ne laissaient pas que d’être spécieux, mais il n’y trouvait pas, à beaucoup près, le caractère que présente la vérité. (Angelo Mai, ibid.)


VIII.


Quelle utilité peut en effet retirer le lecteur des récits de guerres et des combats, de villes assiégées et prises, si on ne lui révèle en même temps les causes qui ont amené les succès et les revers ? Le résultat des événemens ne présente dans ce cas qu’un intérêt frivole ; tandis que l’examen convenable des motifs qui dirigèrent une entreprise, devient profitable aux auditeurs. Entrez surtout dans le détail de chaque affaire, et dites comment elle a été conduite, si vous voulez instruire ceux qui s’occupent de semblables spéculations. (Ibid.)


IX.


Comme on parlait du bonheur de Publius qui venait de chasser les Carthaginois de l’Espagne, et que chacun lui conseillait de se livrer au repos et à l’oisiveté, puisqu’il avait terminé la guerre, il répondit qu’il félicitait beaucoup ceux qui concevaient de telles espérances ; que, pour lui, c’était surtout actuellement qu’il s’occupait des moyens de conduire la guerre punique. Que jusqu’alors Carthage avait obligé Rome à se défendre ; mais qu’enfin, par un retour de la fortune, le temps était venu où les Romains allaient prendre l’offensive contre les Carthaginois. (Ibid.)


Publius, qui était doué du talent de manier la parole, montra tant de bienveillance et d’adresse dans une conversation qu’il eut avec Syphax, qu’Asdrubal dit plus tard à ce prince, que Scipion lui avait paru plus redoutable dans cet entretien qu’à la tête de ses troupes. (Ibid.)