Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre V

Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 558-615).

LIVRE CINQUIÈME.

CHAPITRE PREMIER.


Philippe regagne l’amitié des Aratus, et obtient par leur crédit des secours de la part des Achéens. — Il prend le parti de faire la guerre par mer. — Trois de ses premiers officiers conspirent contre lui.


L’année de la préture du jeune Aratus finit, selon la manière de compter des Achéens, au lever des Pléiades, et Épérate lui succéda : Dorimaque était alors préteur chez les Étoliens. Ce fut vers ce même temps qu’Annibal, au commencement de l’été, ayant ouvertement déclaré la guerre aux Romains, partit de Carthage-la-Neuve, passa l’Èbre, et prit sa route vers l’Italie ; que les Romains envoyèrent Tiberius Sempronius en Afrique avec une armée, et Publius Cornelius en Espagne ; et qu’Antiochus et Ptolémée, ne pouvant terminer par des conférences leur contestation sur la Cœlo-Syrie, se disposèrent à la décider par les armes.

Philippe, n’ayant ni vivres ni argent pour se mettre en campagne, fit assembler le conseil des Achéens par leurs magistrats, et l’assemblée se tint à Égium, selon la coutume. Là le roi, qui voyait qu’Aratus, indigné de l’affront qu’il avait reçu aux derniers comices par les intrigues d’Apelles, n’usait en sa faveur ni de son crédit ni de son autorité, et qu’Épérate, naturellement inhabile à tout, était méprisé de tout le monde, il ouvrit les yeux sur les mauvaises manœuvres d’Apelles et de Léontius, et résolut de se bien remettre dans l’esprit d’Aratus. Pour cela il persuada aux magistrats de transférer l’assemblée à Sicyone, où voyant à son aise les deux Aratus, et chargeant Apelles seul de tout ce qui s’était passé à leur préjudice, il les exhorta à ne pas se départir des sentimens qu’ils avaient conçus d’abord pour lui. Il entra ensuite dans l’assemblée, où, par le crédit de ces deux magistrats, il obtint des Achéens tout ce qu’il souhaitait. Il fut ordonné que les Achéens lui donneraient cinquante talens le premier jour qu’il se mettrait en marche ; et aux troupes la paie de trois mois avec dix mille mesures de blé ; et tant qu’il serait dans le Péloponnèse, dix-sept talens par mois. Ainsi se termina cette assemblée, et les Achéens qui la composaient se retirèrent chacun dans leurs villes.

Les troupes sorties des quartiers d’hiver, Philippe, après avoir pris conseil de ses amis, jugea à propos de faire la guerre par mer. Sa raison fut que c’était le seul moyen d’accabler bientôt et de tous côtés ses ennemis, qui ne pourraient point se secourir les uns les autres, dispersés comme ils étaient dans différens pays, et craignant d’ailleurs pour eux-mêmes un ennemi dont ils ignoraient les desseins, et qui par mer pouvait bientôt tomber sur eux : car c’était aux Étoliens, aux Lacédémoniens et aux Éléens que Philippe devait faire la guerre. Ce dessein pris, il assembla les vaisseaux des Achéens et les siens propres à Léchée, où par un exercice continuel il accoutuma son infanterie macédonienne à ramer. Il trouva dans ses soldats toute la docilité et toute l’ardeur possibles ; car les Macédoniens ne se distinguent pas seulement par leur courage et leur valeur dans les batailles rangées sur terre, ils sont encore très-propres au service de mer, si l’occasion s’en présente. Ce sont des gens exercés à creuser des fossés, à élever des retranchemens, endurcis aux travaux les plus pénibles, tel enfin qu’Hésiode représente les Éacides :

Plus contens sous les armes que dans les festins.

Pendant que le roi et les troupes macédoniennes s’occupaient, à Corinthe, aux exercices de la marine, et disposaient tout pour la campagne, Apelles, ne pouvant ni regagner les bonnes grâces du roi, ni supporter le mépris où il était tombé, fit complot avec Léontius et Mégaléas de se trouver dans toutes les affaires avec le roi, mais de s’y comporter de manière à traverser tous ses desseins. Il prit pour lui d’aller à Chalcis, et d’y faire en sorte qu’il n’en vînt au roi nulle munition. Il fit part de ce pernicieux projet aux deux autres conjurés, et partit pour Chalcis sous de vains prétextes, dont il colora au roi son départ. Il fut là si fidèle à la foi qu’il avait donnée aux compagnons de sa perfidie, et il sut si adroitement abuser de l’autorité que son ancienne faveur lui donnais sur les peuples, qu’enfin le roi, dénué de tout, se vit réduit à mettre en gage sa vaisselle, et à vivre sur l’argent qu’on lui prêta.

Quand les vaisseaux furent assemblés, et que les Macédoniens se furent formés à l’exercice de la rame, Philippe, ayant distribué des vivres et de l’argent aux soldats, mit à la voile et aborda le second jour à Patres. Son armée était de six mille Macédoniens et de douze cents mercenaires. Dorimaque, préteur des Étoliens, avait alors envoyé cinq cents Néocrètes au secours des Éléens, sous le commandement d’Agélas et de Scopas, et les Éléens, craignant que Philippe ne pensât à mettre le siége devant Cyllène, firent des levées de mercenaires, disposèrent les soldats de la ville à la défense, et fortifièrent cette place avec soin. Là-dessus le roi, pour avoir du secours dans le besoin, et pour se mettre en sûreté contre les entreprises des Éléens, prit le parti de laisser dans Dymes les mercenaires d’Achaïe, ce qu’il avait de Crétois, quelque cavalerie gauloise, et environ deux mille hommes d’élite de l’infanterie achéenne, et après avoir fait savoir aux Messéniens, aux Épirotes, aux Acarnaniens et à Scerdilaïdas, d’équiper leurs vaisseaux et de venir au devant de lui, il partit de Patres au jour marqué, et alla prendre terre à Pronos, dans la Céphallénie.

Comme cette petite place était forte, et que d’ailleurs le pays était étroit, il passa outre jusqu’à Palée. Ce pays était alors plein de blé, et fort en état de nourrir l’armée ; c’est pourquoi il fit débarquer ses troupes, et campa devant la ville. On tira les vaisseaux à sec, on les environna d’un fossé et d’un retranchement, et il envoya les Macédoniens au fourrage. Lui même, en attendant que ses alliés eussent rejoint et qu’on formât l’attaque, se mit à reconnaître la place, et à voir duquel côté on pourrait avancer les ouvrages et approcher les machines. Deux raisons le portaient à ce siége : par là il enlevait aux Étoliens un poste hors duquel ils ne pouvaient plus faire de descentes dans le Péloponnèse, et piller les côtes d’Épire et d’Acarnanie, car c’était des vaisseaux de Céphallénie qu’ils se servaient pour ces sortes d’expéditions ; et en second lieu, il s’acquérait ainsi qu’à ses alliés une place, d’où l’on pouvait très-commodément faire des incursions sur le pays ennemi : car la Céphallénie est située sur le golfe de Corinthe, en s’étendant vers la mer de Sicile ; elle est limitrophe, au septentrion et à l’occident du Péloponnèse, surtout du pays des Éléens et des parties méridionales et occidentales de l’Épire, de l’Étolie et de l’Acarnanie.

Il ne se pouvait rencontrer une situation plus heureuse pour rassembler ses alliés, pour incommoder ses ennemis, et mettre ses amis à couvert de toute insulte : aussi le roi souhaitait-il passionnément de réduire cette île sous sa domination. Ayant remarqué que Palée était défendue de presque tous les côtés, ou par la mer, ou par des précipices, et qu’on ne pouvait en approcher que par une plaine du côté de Zacynthe, ce fut par-là qu’il pensa à faire ses approches et à former l’attaque.




CHAPITRE II.


Siége de Palée. — Irruption de Philippe dans l’Étolie. — Ravages que font les Macédoniens dans cette province. — Therme prise d’emblée.


Philippe prenait ainsi des arrangemens, lorsque arrivèrent quinze bâtimens de la part de Scerdilaïdas, qui n’avait pu en envoyer que ce petit nombre, à cause des troubles qu’excitaient dans l’Illyrie les principaux de la nation. Arriva aussi le secours qu’il attendait des Épirotes, des Acarnaniens et des Messéniens. Depuis la prise de Phialée, ces derniers n’avaient plus de prétexte qui les dispensât de partager cette guerre avec les autres alliés.

Quand tout fut prêt pour le siége, et que les batteries de balistes et de catapultes eurent été dressées au lieu d’où il était plus aisé de repousser les assiégés, le roi ayant animé les Macédoniens à bien faire, donna ordre que l’on approchât des murailles les machines, et qu’à leur faveur on creusât des mines. Les Macédoniens se portèrent à ce travail avec tant d’ardeur, qu’en fort peu de temps les murailles furent percées à la longueur de deux arpens. Alors le roi s’approcha de la ville, et exhorta les assiégés à faire la paix avec lui. N’en étant point écouté, il fit mettre le feu aux arcs-boutans qui soutenaient le mur sapé ; cette partie de mur tombe, et l’infanterie à rondache, selon l’ordre qu’elle en avait reçu, marche la première en sections. Trois jeunes soldats avaient déjà franchi la brèche ; mais Léontius, qui commandait cette infanterie, se souvenant de la parole qu’il avait donnée aux autres conjurés, les empêcha de passer plus avant. Comme il avait aussi gagné et corrompu les officiers, et que lui-même, loin d’agir avec vigueur, affectait de paraître épouvanté du danger, quoique l’on pût fort aisément s’emparer de la ville, l’on fut chassé de la brèche, et grand nombre de Macédoniens furent blessés. Avec des soldats couverts de blessures, on ne pouvait plus rester devant la place : le roi leva le siége, et prit conseil de ses amis sur ce qu’il avait à faire.

Pour forcer Philippe à quitter ce siège, Lycurgue et Dorimaque, avec un égal nombre d’Étoliens, s’étaient jetés, celui-là sur le pays des Messéniens, et celui-ci sur la Thessalie. Sur quoi les Acarnaniens et les Messéniens envoyèrent des ambassadeurs au roi. Les Acarnaniens pressaient Philippe de tomber sur l’Étolie, et de porter sans crainte le ravage dans toute la province, qu’il n’y avait pas de moyen pour empêcher Dorimaque d’entrer dans la Macédoine. Ceux de Messène demandaient du secours, et représentaient au roi que, pendant que les vents Étésiens soufflaient, en un jour il passerait de Céphallénie à Messène ; que l’on fondrait sur Lycurgue, qui ne s’attendait à rien moins, et que ce préteur ne pourrait éviter la défaite. Ainsi raisonnait Gorgus leur ambassadeur, et Léontius l’appuyait de toutes ses forces, toujours selon les vues de la conjuration, et pour arrêter le cours des exploits de Philippe. Car il est vrai qu’il était facile de passer à Messène, mais il n’était pas possible d’en revenir tant que les vents Étésiens souffleraient : d’où il serait arrivé qu’en suivant le conseil de Gorgus, le roi, renfermé dans la Messénie, aurait été hors d’état de rien entreprendre de tout le reste de l’été, pendant que les Étoliens, parcourant toute la Thessalie et l’Épire, ravageraient ces deux pays sans aucun obstacle. Tels étaient les pernicieux conseils que Gorgus et Léontius donnaient au roi. Celui d’Aratus fut tout opposé. Il dit qu’il fallait marcher vers l’Étolie, et y porter la guerre ; que les Étoliens étaient en expédition, Dorimaque à leur tête, et que par conséquent Philippe serait le maître de faire dans leur patrie tels ravages qu’il lui plairait.

Cet avis prévalut. Léontius avait perdu toute confiance auprès de son prince, depuis qu’il s’était si lâchement comporté au dernier siége, et qu’il lui avait donné de si mauvais conseils dans cette occasion. Le roi écrivit à Éperate de lever des troupes chez les Achéens et d’aller au secours des Messéniens, et, partant de Céphallénie, il aborda le second jour à Leucade, pendant la nuit. Après avoir tout disposé à l’isthme de Diorycte, on y fit passer les vaisseaux. De là il entra dans le golfe d’Ambracie, qui, comme nous avons déjà dit, sortant de la mer de Sicile, pénètre fort avant dans les terres d’Étolie. Il aborda un peu avant le jour à Limnée ; et aussitôt il donna ordre aux soldats de prendre leur repas, de se décharger de la plus grande partie de leurs équipages, et de se tenir prêts à marcher. Pendant ce temps-là il chercha des guides, et s’instruisit à fond de la carte du pays.

Aristophane, préteur des Acarnaniens, le vint trouver là avec toute les forces de la province. Ces peuples avaient autrefois eu beaucoup à souffrir des Étoliens, et ne respiraient que la vengeance. L’arrivée des Macédoniens leur parut une occasion favorable. Tous prirent les armes, et non-seulement ceux à qui les lois l’ordonnent, mais encore quelques vieillards. Les Épirotes n’étaient pas moins irrités contre les Étoliens, et ils avaient les mêmes raisons de l’être ; mais comme le pays est grand, et que Philippe était arrivé tout à coup, ils n’eurent pas le temps d’assembler leurs troupes à propos. De la part des Étoliens, Dorimaque n’avait pris que la moitié des troupes ; il croyait que c’en serait assez pour défendre les villes et le plat pays de toute insulte.

Le soir, Philippe, ayant laissé les équipages sous bonne garde, partit de Limnée, et au bout d’environ soixante stades il fit halte, pour donner à son armée le temps de prendre son repas et de se reposer ; puis il marcha toute la nuit, et arriva au point du jour au fleuve Achéloüs, entre Conope et Strate, dans la vue de se jeter subitement et à l’improviste dans Therme. Léontius vit bien que Philippe viendrait à bout de son dessein, et que les Étoliens auraient le dessous. Sa conjecture était fondée premièrement sur l’arrivée subite et non attendue de Philippe dans l’Étolie ; et en second lieu sur ce que, les Étoliens n’ayant pu soupçonner que Philippe hasardât d’attaquer une place aussi forte que Therme, ils n’avaient ni prévu cette attaque, ni fait les préparatifs nécessaires pour s’en défendre. Ces considérations, jointes à la parole qu’il avait donnée aux conjurés, lui firent conseiller au roi de s’arrêter à l’Achéloüs, et d’y donner à son armée, qui avait marché toute la nuit, quelque temps pour respirer, conseil dont le but était de procurer aux Étoliens le loisir de se disposer à la défense. Aratus au contraire, qui savait que l’occasion passe et s’échappe rapidement, et que l’avis de Léontius était une trahison manifeste, conjura Philippe de saisir le moment favorable, et de partir sans délai.

Le roi, déjà piqué contre Léontius, sur-le-champ se met en marche, passe l’Achéloüs, va droit à Therme, et porte le ravage partout où il passe. Dans sa route il laissa à gauche Strate, Agrinie, Thestie, et à droite Conope, Lysimachie, Trichonie et Phoétée. Arrivé à Métape, ville située à l’entrée du lac de Trichonie, et à près de soixante stades de Therme, il fit entrer cinq cents hommes dans cette place que les Étoliens avaient abandonnée, et s’en rendit le maître : c’était un poste fort avantageux pour couvrir tout ce qui entrait ou sortait du détroit qui conduit au lac, parce que les bords de ce lac ne sont qu’une chaîne de montagnes escarpées et couvertes de grands bois, au travers desquels on ne passe que par un défilé fort étroit. Son armée traversa le défilé, les mercenaires à l’avant-garde, ensuite les Illyriens, après eux l’infanterie à pavois et la phalange ; les Crétois formaient l’arrière-garde ; sur la droite et hors du chemin marchaient les Crétois soutenus par les troupes légères. La gauche était couverte par le lac pendant près de trente stades ; au sortir du défilé, il rencontra un bourg appelé Pamphie, où ayant aussi jeté quelques forces, il s’avança vers Therme par un chemin très-âpre et très-difficile, creusé entre des rochers fort escarpés, de sorte qu’on ne peut passer en quelques endroits sans courir risque d’y périr. Cependant il y a près de trente stades à monter. Les Macédoniens franchirent ces précipices en si peu de temps, qu’il était encore grand jour lorsqu’ils arrivèrent à Therme. Philippe mit là son camp, et envoya aussitôt ses troupes piller les villages voisins et la plaine de Therme ; on pilla de même les maisons de la ville, où l’on trouva non-seulement du blé et d’autres provisions de bouche, mais encore quantité de meubles précieux ; car, comme c’était là que les Étoliens chaque année faisaient leurs marchés et leurs assemblées solennelles, tant pour le culte des dieux que pour l’élection des magistrats, on y apportait tout ce que l’on avait de plus riche pour nourrir et recevoir ceux qui y abordaient. Une autre raison pour laquelle il y avait là tant de richesses, c’est que les Étoliens ne croyaient pas pouvoir les mettre en lieu plus sûr. Jamais ennemi n’avait osé en approcher, et sa situation rendait cette ville si forte, qu’elle passait pour la citadelle de toute l’Étolie. La paix profonde dont on jouissait là depuis un temps immémorial, n’avait pas peu de part à cette grande abondance de biens dont regorgeaient les maisons bâties près du temple et les lieux circonvoisins.




CHAPITRE III.


Excès que commirent les soldats de Philippe dans Therme. — Réflexions de Polybe sur ce triste événement.


Après avoir fait pendant cette nuit un butin immense, les Macédoniens tendirent leurs tentes. Le matin on résolut d’emporter tout ce qui s’y trouverait d’un plus grand prix. On amassa le reste par monceaux à la tête du camp, et on y mit le feu ; on prit de même les armes qui étaient suspendues aux galeries du temple, on mit de côté les meilleures pour s’en servir au besoin, on en changea quelques-unes, et le reste, qui montait à plus de quinze mille, fut réduit en cendres. Jusque-là il n’y avait rien que de juste, rien qui ne fût selon les lois de la guerre ; mais ce qui se fit ensuite, je ne sais comment le qualifier. Transportés de fureur par le souvenir des ravages qu’avaient faits les Étoliens à Dios et à Dodone, ils mirent le feu aux galeries, brisèrent tous les vœux qui y étaient appendus, et entre lesquels il y en avait d’une beauté et d’un prix extraordinaires. On ne se contenta pas de brûler les toits, on rasa le temple ; les statues, dont il y avait au moins deux mille, furent renversées. On en mit en pièces un grand nombre ; on n’épargna que celles qui avaient des inscriptions, ou qui représentaient les dieux. Et on écrivit sur les murailles ce vers célèbre, un des premiers essais de la muse spirituelle de Samus, fils de Chrysogone, et qui avait été élevé avec le roi :

Vois-tu Dios ? c’est de là que le coup est parti.

L’horreur qu’avaient inspirée à Philippe et à ses amis les sacriléges commis à Dios par les Étoliens, leur persuadait sans doute qu’il était permis de s’en venger par les mêmes crimes, et que ce qu’ils faisaient n’était qu’une juste représaille. On me permettra de penser autrement, et il est facile à chacun de voir si j’ai raison ou non. Sans chercher des exemples ailleurs que dans la même famille royale de Macédoine, quand Antigonus eut vaincu en bataille rangée Cléomène, roi des Lacédémoniens, et se fut rendu maître de Sparte, il pouvait alors disposer à son gré de la ville et des habitans ; cependant, loin de sévir contre les vaincus, il les rétablit dans la forme de gouvernement qu’ils avaient reçue de leurs pères, et ne retourna en Macédoine qu’après avoir fait de grands biens et à la Grèce en général, et aux Lacédémoniens même qu’il venait de se soumettre. Aussi passa-t-il alors pour un bienfaiteur, et après sa mort pour un libérateur, et s’acquit non-seulement chez les Lacédémoniens, mais parmi tous les peuples de la Grèce, une réputation et une gloire immortelles.

Ce Philippe, qui le premier a reculé les bornes du royaume de Macédoine, à qui la famille royale est redevable de toute sa splendeur, et qui défit les Athéniens à Chéronée, ce Philippe a moins fait par les armes que par la modération et la douceur : car dans cette guerre il ne vainquit par les armes que ceux qui les avaient prises contre lui ; mais ce fut par sa douceur et son équité qu’il subjugua les Athéniens, et Athènes même. Dans la guerre, la colère ne l’emportait point au-delà des bornes ; il ne gardait les armes que jusqu’à ce qu’il trouvât occasion de donner des marques de sa clémence et de sa bonté. De là vint qu’il rendit les prisonniers sans rançon, qu’il eut soin des morts, qu’il fit porter par Antipater leurs os à Athènes et qu’il donna des habits à la plupart des prisonniers qu’il avait relâchés. Ce fut par cette sage et profonde politique qu’il fit à peu de frais une conquête très-importante. Une telle grandeur d’âme étonna l’orgueil des Athéniens, et, d’ennemis qu’ils étaient, ils devinrent les alliés les plus fidèles et les plus dévoués à ses intérêts.

Que dirai-je d’Alexandre ? Irrité contre Thèbes jusqu’à vendre à l’encan ses habitans et raser la ville, tant s’en fallut qu’il oubliât le respect qu’il devait aux dieux, qu’il eut soin que l’on ne commît pas, même par imprudence, la moindre faute contre les temples et les autres lieux sacrés. Il passe en Asie pour y venger les Grecs des outrages qu’ils avaient reçus des Perses, les coupables sont punis comme ils le méritent ; mais tous les endroits consacrés aux dieux sont épargnés et respectés, bien que ce fût contre ce endroits-là même que les Perses s’étaient le plus acharnés dans la Grèce. Il eût été à souhaiter que Philippe, toujours attentif à ces grands exemples, eût eu plus à cœur de paraître avoir succédé à une modération si sage qu’à la couronne. Il avait grand soin que l’on sût que le sang d’Alexandre et de Philippe coulait dans ses veines ; mais se montrer l’imitateur de leurs vertus, c’est à quoi il pensait le moins. Aussi, dans un âge plus avancé, sa réputation fut-elle aussi différente de la leur, que sa manière de régner l’avait été. Cette différence de conduite est sensible dans ces événemens. Pendant qu’il s’emporte aux mêmes excès que ceux qu’il punit dans les Étoliens, et qu’il remédie à un mal par un autre, il croit ne rien faire que de juste : partout il décrie Scopas et Dorimaque comme des sacriléges, pour les attentats qu’ils avaient commis à Dios et à Dodone contre la divinité, et, quoiqu’il soit aussi criminel qu’eux, il ne peut s’imaginer qu’on le mettra au rang de l’un et de l’autre. Cependant les lois de la guerre y sont formelles, elles obligent souvent de renverser les citadelles et les villes, de combler les ports, de prendre les hommes et les vaisseaux, d’enlever les moissons et autres biens de ce genre, pour diminuer les forces des ennemis et augmenter les nôtres ; mais détruire ce qui, eu égard à la guerre que nous faisons, ne nous procure aucun avantage, ou n’avance pas la défaite des ennemis, brûler des temples, briser des statues et autres pareils ornemens d’une ville, il n’y a qu’un homme furieux et hors de lui-même qui soit capable d’un tel emportement. Ce n’est pas pour perdre et ruiner ceux qui nous ont fait tort, que l’on doit leur déclarer la guerre, si l’on est équitable : c’est pour les contraindre à réparer leurs fautes ; le but de la guerre n’est pas d’envelopper dans la même ruine les innocens et les coupables, mais plutôt de sauver les uns et les autres. Il n’appartient qu’à un tyran de mériter par ses mauvaises actions et par la haine qu’il a pour ses sujets, d’en être haï, et de n’avoir de leur part qu’une obéissance forcée ; mais il est d’un roi de faire en sorte par la sagesse de sa conduite, par ses bienfaits et par sa douceur, que son peuple le chérisse et se fasse un plaisir d’obéir à ses lois.

Pour bien juger de la faute que fit alors le roi de Macédoine, on n’a qu’à se représenter quelle idée les Étoliens se fussent formée de ce prince, s’il eût tenu une route tout opposée, et qu’il n’eût ni brûlé les galeries, ni brisé les statues, ni profané les autres ornemens du temple. Pour moi, je m’imagine qu’ils l’eussent rangé au nombre des princes les plus accomplis. Leur conscience les y aurait portés par les reproches qu’elle leur aurait faits des sacriléges commis à Dios et à Dodone ; et comme d’ailleurs ils auraient senti que, quand même Philippe, maître alors de faire ce qu’il lui aurait plu, les eût traités avec la dernière rigueur, il ne leur aurait que rendu justice, ils n’auraient pas manqué de louer sa générosité et son grand cœur. En se condamnant eux-mêmes, ils auraient admiré et le respect que le roi eût témoigné pour la divinité, et la force d’âme avec laquelle il eût commandé à sa colère. En effet, il y a, sans comparaison, plus d’avantages à vaincre par la générosité et par la justice que par les armes : on se soumet à celles-ci par nécessité, à celles-là par inclination ; il en coûte beaucoup pour ramener par les armes les ennemis à leur devoir : la vertu le fait sans péril ni dépense. Enfin c’est à leurs sujets que les princes qui vainquent par les armes doivent la plus grande partie des heureux succès ; s’ils vainquent par la vertu, ils méritent seuls tout l’honneur de la victoire.

On dira peut-être que Philippe était alors si jeune, qu’on ne peut raisonnablement le rendre responsable du sac de Therme, et que ses amis, entre autres Aratus et Demetrius de Pharos, en sont plus coupables que lui. Sans avoir vécu de ce temps-là, on n’aura pas de peine à découvrir lequel de ces deux confidens a poussé son maître à cette extrémité. Outre qu’Aratus, par caractère, était prudent et modéré, et que la témérité et l’inconsidération formaient le fond du caractère de Demetrius, il se présentera dans la suite un cas pareil et bien attesté qui nous instruira du génie de ces deux personnages. Maintenant retournons à notre sujet.




CHAPITRE IV.


Philippe sort de Therme ; il est suivi dans sa retraite. — Sacrifices en actions de grâces. — Troubles dans le camp. — Punition de ceux qui en étaient les auteurs. — Légères expéditions des ennemis de Philippe et de ses alliés.


Philippe, ayant pris tout ce qui se pouvait emporter, sortit de Therme et reprit le chemin par lequel il était venu. Le butin et les soldats pesamment armés marchaient à la tête, les Acarnaniens et les mercenaires à l’arrière-garde. On se hâta de passer les défilés, parce que l’on prévoyait que les Étoliens profiteraient de la difficulté des chemins pour insulter l’arrière-garde. Cela ne manqua point : ils s’assemblèrent au nombre de trois mille, commandés par Alexandre de Trichonie. Tant que le roi fut sur les hauteurs, ils n’osèrent approcher, et se tinrent cachés dans des lieux couverts. Mais dès que l’arrière-garde se fut mise en marche, ils se jetèrent dans Therme, et chargèrent en queue. Plus le tumulte croissait dans les derniers rangs, plus les Étoliens, que la nature des lieux encourageait, redoublaient leurs coups. Le roi, qui s’attendait à cette attaque, avait, avant d’opérer sa descente, fait porter derrière une colline une troupe d’Illyriens et de fantassins choisis, qui, fondant sur les ennemis qui poursuivaient, en tuèrent cent trente, et n’en firent guère moins de prisonniers ; le reste s’enfuit en désordre par des sentiers détournés. L’arrière-garde, en passant, mit le feu à Pamphie, et, ayant traversé sans danger les défilés, se joignit aux Macédoniens. Philippe l’attendait à Métape. Le lendemain du jour où elle arriva, ayant fait raser cette place, il se mit en marche et campa proche d’Acres ; le lendemain, portant le ravage où il passait, il alla camper devant Conope, où il demeura le jour suivant, après lequel il marcha le long de l’Achéloüs jusqu’à Strate, où, ayant passé la rivière, il se logea hors de la portée du trait, et harcela de là les troupes qu’on lui avait dit s’y être jetées au nombre de trois mille fantassins, quatre cents chevaux d’Étolie et cinq cents Crétois. Personne n’ayant le courage de sortir des portes, il fit avancer son avant-garde, et prit la route de Limnée, où étaient ses vaisseaux.

L’arrière-garde avait à peine quitté la ville, que quelques cavaliers étoliens vinrent inquiéter les traînards. Ils furent suivis d’un corps de Crétois et de quelque infanterie étolienne, qui se joignit à la cavalerie. Le combat s’échauffant, l’arrière-garde fut obligée de faire volte-face et d’en venir aux mains. D’abord on combattit à forces égales ; mais les mercenaires de Philippe étant venus au secours, les ennemis plièrent, et l’infanterie, pêle-mêle avec la cavalerie étolienne, prit la fuite. Les troupes du roi en poursuivirent la plupart jusqu’aux portes et aux pied des murailles, et en passèrent environ cent au fil de l’épée. Depuis cette affaire, ceux qui étaient dans la ville n’osèrent plus remuer, et l’arrière-garde joignit tranquillement le reste de l’armée et les vaisseaux.

À Limnée, le roi, s’étant campé commodément, offrit aux dieux des sacrifices en action de grâces des heureux succès dont ils avaient favorisé ses entreprises, et fit un festin aux officiers. Quelque témérité qu’il y eût en apparence à affronter des lieux escarpés, où jamais personne avant lui n’avait osé pénétrer avec une armée, non-seulement ce prince en approcha, mais en revint sans risque et après avoir heureusement exécuté tout ce qu’il s’était proposé : aussi sa joie ne pouvait être plus grande dans le festin qu’il donna aux officiers. Il n’y eut que Léontius et Mégaléas qui, ayant conjuré avec Apelles d’arrêter ses progrès, se firent un vrai chagrin du bonheur de leur prince, et de n’avoir pu empêcher que tous ses desseins ne réussissent selon ses souhaits ; mais, quelque chagrin qu’ils eussent, ils ne laissèrent pas de venir au festin comme les autres.

Ils ne purent dissimuler, et chacun s’aperçut d’abord qu’ils ne prenaient point autant de part que le reste de la compagnie à la joie d’une si heureuse expédition. Mais ce que l’on ne faisait que soupçonner d’abord, ils le firent éclater quand le repas fut plus avancé, et que le vin eut échauffé la tête des convives. Troublés par le vin, le repas ne fut pas plus tôt fini, qu’ils cherchèrent Aratus avec empressement. Ils le joignirent, et, après les injures, ils eurent bientôt recours aux pierres. On s’amasse chacun pour soutenir son parti, tout le camp est eu tumulte. Le bruit en vient aux oreilles du roi : il envoie pour savoir ce qui se passe et pour remédier au désordre. Aratus raconte le fait, atteste tous ceux qui étaient présens, se retire du tumulte et se réfugie dans sa tente. Pour Léontius, il se glissa je ne sais comment au travers de la foule, et s’échappa.

Le roi, exactement informé de ce qui s’était passé, fit appeler Mégaléas et Crinon, et leur fit une sévère réprimande ; mais ceux-ci, loin d’en paraître touchés, ajoutèrent une nouvelle faute à la première, en protestant qu’ils n’en resteraient point là, et qu’ils se vengeraient d’Aratus. Cette menace irrita le roi de telle sorte, qu’il les condamna à une amende de vingt talens et les fit jeter en prison. Le lendemain il envoya chercher Aratus, l’exhorta à demeurer sans crainte, et lui promit de mettre bon ordre à cette affaire. Léontius, averti de ce qui était arrivé à Mégaléas, vint, suivi de quelques soldats, à la tente du roi, persuadé que ce jeune prince aurait peur de ce cortége, et changerait bientôt de résolution. Arrivé devant le roi : « Qui a été assez hardi, demanda-t-il, pour porter les mains sur Mégaléas et pour le mettre en prison ? — C’est moi, » répondit fièrement le roi. Léontius fut effrayé, il prononça tout bas quelques paroles, et se retira fort en colère.

On mit ensuite à la voile, on traversa le golfe, et la flotte arriva en peu de temps à Leucade. Là le roi, après avoir donné ordre aux officiers nommés pour la distribution du butin de remplir leur charge en diligence, assembla ses amis pour examiner avec eux l’affaire de Mégaléas. Aratus s’éleva contre ce traître, et, reprenant l’histoire de sa vie de plus haut, il assura et prouva par témoins un meurtre indigne qu’il avait commis après la mort d’Antigonus, la conspiration où il était entré avec Apelles, et les machinations dont il s’était servi pour faire échouer le siége de Pallée. Mégaléas, ne pouvant rien alléguer pour sa défense, fut condamné tout d’une voix. Crinon demeura en prison, et Léontius se rendit caution de l’amende imposée à Mégaléas. Voilà où aboutit cette conjuration d’Apelles et de Léontius. Ils comptaient épouvanter Aratus, écarter tous les amis de Philippe, et mener ensuite les affaires selon qu’il conviendrait mieux à leurs intérêts, et tous leurs projets furent renversés.

Lycurgue ne fit rien de mémorable dans la Messénie. Il retourna à Sparte ; mais, s’étant remis peu de temps après en campagne, il prit Tégée. Après la ville il voulut attaquer la citadelle, où s’étaient retirés les habitans et la garnison ; mais il fut obligé de lever le siége et de reprendre la route de Sparte.

Les Éléens firent aussi des courses sur le pays des Dyméens. Ceux-ci envoyèrent de la cavalerie pour les arrêter ; mais elle tomba dans une embuscade et y fut taillée en pièces. Nombre de Gaulois y périrent, et entre les soldats de la ville on fit prisonniers Polymède l’Égéen, et deux citoyens de Dymée, Agésipolis et Mégaclès.

À l’égard de Dorimaque, nous avons déjà dit qu’il n’avait fait prendre d’abord les armes aux Étoliens que parce qu’il s’était persuadé qu’il pillerait impunément la Thessalie, et qu’il forcerait Philippe de lever le siége de Palée ; mais, trouvant dans cette province Chrysogone et Patrée disposés à lui tenir tête, il n’osa s’exposer à un combat dans la plaine, et pour l’éviter il se tint toujours au pied des montagnes, jusqu’à ce que les Macédoniens se fussent eux-mêmes jetés dans l’Étolie : il fallut qu’il quittât alors la Thessalie pour venir au secours de son propre pays. Il y arriva trop tard ; les Macédoniens en étaient déjà sortis.




CHAPITRE V.


Le roi de Macédoine désole la Laconie. — Les Messéniens viennent pour l’y joindre, et s’en retournent après un petit échec. — Description de Sparte.


Le roi, étant parti de Leucade, et ayant ravagé sur son passage le pays des Hyanthéens, aborda avec toute sa flotte à Corinthe. Il fit tirer ses vaisseaux à sec au port de Léchée, y débarqua ses troupes, et écrivit aux villes alliées du Péloponnèse pour leur marquer le jour où leurs troupes devaient être en armes à Tégée. Après avoir donné ses ordres, sans s’arrêter à Corinthe, il mit ses Macédoniens en marche, et, passant par Argos, arriva le douzième jour à Tégée, où il prit tout ce qu’il y avait d’Achéens assemblés, et marcha par les hauteurs pour fondre sur le pays des Lacédémoniens sans en être aperçu. Après quatre jours de marche par des lieux déserts, il monta les collines situées vis-à-vis de la ville, et, laissant à sa droite Ménélée, il alla droit à Amycles. Les Lacédémoniens virent de la ville passer cette armée, et la frayeur s’empara aussitôt des esprits. Ils avaient appris le sac de Therme et les exploits de Philippe dans l’Étolie, et ces nouvelles leur donnaient de grandes inquiétudes sur ce qui les menaçait. De plus, certain bruit s’était répandu que Lycurgue devait être envoyé au secours des Étoliens ; on n’avait donc garde de s’attendre que la guerre pût venir en si peu de temps d’Étolie à Lacédémone, surtout conduite par un prince dont la grande jeunesse ne devait pas naturellement inspirer beaucoup de craintes. Il n’était pas possible qu’un événement si subit et si imprévu ne jetât l’épouvante parmi les Lacédémoniens. Cette frayeur leur était commune avec tous les ennemis de ce prince, qui en effet menait les affaires avec un courage et une diligence fort au-dessus de son âge. Il part du milieu de l’Étolie, traverse en une nuit le golfe d’Ambracie, et aborde à Leucade. Il reste là deux jours, le troisième il en part de grand matin, le jour suivant il ravage la côte d’Étolie et mouille à Léchée. Il continue sa route, et au septième jour on le voit proche Ménélée, sur les montagnes qui commandent Lacédémone. La plupart en croyaient à peine leurs propres yeux, et les Lacédémoniens ne savaient qu’en penser, ni quel parti prendre.

Dès le premier jour Philippe campa devant Amycles : c’est une place de Laconie, autour de laquelle se voient de très-beaux arbres, et où l’on recueille des fruits excellens ; elle est à vingt stades de Lacédémone. Dans la ville du côté de la mer est un temple d’Apollon, le plus beau qui soit dans la province. Le lendemain Philippe porta le ravage dans les terres et vint jusqu’à l’endroit appelé le camp de Pyrrhus. Les deux jours suivans il ravagea les lieux circonvoisins, et alla camper à Camion, de là à Aisne, contre laquelle ayant fait de vains efforts, il décampa, et, parcourant tout le pays qui est du côté de la mer de Crète, il y mit tout à feu et à sang jusqu’à Ténare. Il prit de là sa route vers un mouillage des Lacédémoniens nommé Gythie, éloigné de Sparte de trente stades, et où les vaisseaux sont en sûreté. Il le laissa en passant à droite et alla mettre le camp devant Élie, dans le pays le plus grand et le plus beau de la Laconie, et d’où il détacha des fourrageurs qui saccagèrent tous les environs et ruinèrent tout ce qui était sur terre. Il vint pillant et ravageant tout jusques à Acrie, Leuce et Boée.

Les Messéniens n’eurent pas plus tôt reçu les lettres de Philippe, qui leur mandait de lever des troupes, que, se piquant d’émulation, ils se mirent en campagne au nombre de deux mille hommes de pied et de deux cents chevaux, tous gens choisis. Ils arrivèrent à Tégée plus tard que Philippe : la longue route qu’ils avaient eue à faire en était la cause. Ce retardement les affligea : ils craignirent que, sur les soupçons qu’on avait autrefois conçus de leur fidélité, on ne les accusât d’être venus lentement à dessein. Pour rejoindre plus tôt le roi, ils traversèrent le pays d’Argos. Arrivés à Glympes, place située sur les confins d’Argos et de la Laconie, ils campèrent devant, mais sans prudence et sans précaution. Ils ne songèrent ni à fortifier leur camp, ni à choisir un poste avantageux, comme s’ils eussent été sûrs de la bonne volonté des habitans ; ils ne soupçonnèrent pas même qu’il pût leur arriver aucun mal. Lycurgue apprit que les Messéniens étaient devant les murailles de Glympes, et alla au devant d’eux avec ses mercenaires et quelques Lacédémoniens. Il les joignit au point du jour, et les chargea vivement. Les Messéniens, quoique sortis de Tégée sans avoir assez de monde pour se défendre, quoique combattant sans écouter les conseils des plus expérimentés d’entre eux, ne laissèrent pas de se tirer adroitement du danger. Dès qu’ils virent l’ennemi, ils laissèrent là leurs bagages, et se retirèrent dans le fort. Il n’y eut que la plupart des chevaux et des bagages qui tombèrent entre les mains de Lycurgue. À huit cavaliers près qui furent tués, tous les hommes se sauvèrent sans qu’on pût en faire un seul prisonnier.

Après cet échec, les Messéniens retournèrent par Argos chez eux, et Lycurgue, glorieux de ce petit succès, revint à Lacédémone pour s’y tenir prêt à se défendre contre Philippe. Lui et ses amis furent d’avis de faire en sorte que le roi ne sortit pas du pays sans qu’on le mît dans la nécessité de combattre ; mais ce prince, ayant décampé d’Élie, s’avança en ravageant la campagne, et, après quatre jours de marche, arriva une seconde fois à Amycles, vers le milieu du jour. Sur-le-champ Lycurgue donne des ordres à ses officiers et à ses amis pour le combat, sort de la ville et s’empare des postes aux environs de Ménélée ; son armée était au moins de deux mille hommes. Il recommande à la garnison de la ville d’être toujours sur ses gardes, afin qu’au premier signal on pût faire sortir les troupes de plusieurs côtés, et les ranger en bataille vers l’Eurotas, à l’endroit où ce fleuve est le moins éloigné de la ville. Telle était la disposition des Lacédémoniens.

Mais, de peur que, faute de connaître les lieux, on ne trouve de la confusion et de l’obscurité dans ce que je dois rapporter, il est bon d’en décrire la nature et la situation. C’est ce que j’ai toujours observé dans tout le cours de cet ouvrage, en indiquant les lieux inconnus par la liaison qu’ils ont avec ceux que l’on connaît déjà, et dont les auteurs ont parlé ; car, comme il est ordinaire, soit sur terre ou sur mer, d’être trompés par la différence des lieux, et que notre dessein n’est pas tant de raconter ce qui s’est fait, que d’expliquer la manière dont chaque chose s’est passée, nous ne parlerons d’aucun événement, surtout de ceux qui concernent la guerre, sans faire la description des lieux où il s’est passé ; nous nous ferons même un devoir de les désigner par les ports, les mers et les îles qui sont auprès, par les temples, les montagnes, les terres que l’on voit dans leur voisinage, et même par leur situation à l’égard du ciel, parce que c’est ce qu’il y a de plus connu aux hommes. Ce n’est que par ce moyen, comme nous l’avons déjà dit, qu’on peut donner à ses lecteurs la connaissance des lieux qu’ils ne connaissent pas.

Voyons donc quelle est la nature des lieux dont il est question. Lacédémone, si on la considère en général, est une ville toute ronde, et tellement située dans une plaine qu’on y voit cependant certains endroits inégaux et élevés. Du côté de l’orient, l’Eurotas coule auprès ; cette rivière est si profonde pendant la plus grande partie de l’année, qu’on ne peut la passer à gué. À l’orient d’hiver, au-delà de la rivière, sont des montagnes escarpées, rudes et d’une hauteur extraordinaire, sur lesquelles est bâtie Ménélée. Ces montagnes dominent de beaucoup sur l’espace qu’il y a entre la ville et la rivière, espace qu’arrose l’Eurotas en coulant au pied des montagnes, et qui en tout n’a pas plus d’un stade et demi de largeur.




CHAPITRE VI.


Combats gagnés par Philippe près de Lacédémone. — Il passe dans la Phocide. — Nouvelle intrigue des conjurés.


Il fallait nécessairement que Philippe à son retour traversât ce défilé, ayant à droite la rivière et Lycurgue qui occupait les montagnes, et à gauche la ville et les Lacédémoniens déjà prêts à combattre et rangés en bataille. Ceux-ci eurent recours encore à un autre stratagème : ils arrêtèrent par le moyen d’une digue le cours de la rivière au-dessus de l’espace dont nous avons parlé, et firent écouler les eaux entre la ville et les collines, pour empêcher que ni la cavalerie ni les gens de pied même n’y pussent marcher. Il ne restait plus au roi d’autre ressource que de faire défiler l’armée le long du pied des montagnes. Mais comment se défendre en défilant sur un petit front ? ç’aurait été s’exposer à une ruine entière. À la vue de ce danger, Philippe tint conseil avec ses amis : on conclut tout d’une voix que, dans la conjoncture présente, il était absolument nécessaire de déloger Lycurgue des postes qu’il occupait autour de Ménélée. Le roi se fait suivre des mercenaires, de l’infanterie à rondaches et des Illyriens, passe la rivière et s’avance vers les montagnes. Lycurgue, qui voit le dessein du roi, fait mettre ses soldats sous les armes, et les anime à bien faire leur devoir. Il donne aussitôt le signal aux troupes de la ville, qui sortent en même temps et se rangent en bataille sous les murs, la cavalerie à leur droite. Quand Philippe fut près de Lycurgue, il détacha d’abord contre lui les mercenaires. La victoire sembla pencher, au commencement, du côté des Lacédémoniens, que les armes et la situation des lieux favorisaient : l’infanterie à rondaches vint heureusement au secours des combattans, et, Philippe lui-même avec les Illyriens ayant chargé en flanc les ennemis, alors les mercenaires du roi, encouragés par le secours qu’ils recevaient, retournèrent à la charge beaucoup plus vivement qu’ils n’y avaient été, et les troupes de Lycurgue, craignant le choc des soldats pesamment armés, tournèrent honteusement le dos. Cent restèrent sur la place ; il y eut un peu plus de prisonniers, le reste s’enfuit dans la ville. Lycurgue lui-même, suivi de peu de soldats, s’y retira pendant la nuit par des chemins détournés. Les Illyriens furent logés dans les postes que Lycurgue occupait, et Philippe revint vers ses troupes avec les soldats armés à la légère et les rondachers.

Pendant le combat, la phalange conduite par Aratus arrivait d’Amycles et s’approchait de la ville : le roi passa vite la rivière pour être à portée de secourir sa phalange avec les troupes légères et les pavoiseurs, jusqu’à ce que les soldats pesamment armés fussent sortis des défilés. Les troupes de la ville vinrent attaquer la cavalerie auxiliaire de Philippe ; l’action fut chaude, et l’infanterie armée de rondaches se battit avec valeur. La victoire fut encore pour Philippe, et la cavalerie lacédémonienne fut poursuivie jusques aux portes de la ville. Le roi passa ensuite la rivière, et marcha à la suite de sa phalange. Au sortir des défilés, comme il était tard, il fut contraint d’y camper ; et c’était justement l’endroit que les guides avaient choisi pour cela. C’est aussi le poste d’où l’on peut le plus aisément passer au-delà de la ville, et faire des courses dans la Laconie ; car il est à l’entrée du défilé dont nous venons de parler, et, soit que l’on vienne de Tégée ou de quelque autre endroit de la terre ferme à Lacédémone, on ne peut éviter de passer par cet endroit, qui est à deux stades au plus de cette ville, et sur le bord de la rivière. Le côté qui regarde l’Eurotas et la ville est couvert tout entier pas une montagne fort haute et inaccessible, mais dont le sommet est une plaine unie, où il se trouve de la terre et de l’eau en abondance. Une armée peut y entrer, elle en peut sortir très-facilement. En un mot, en occupant ce terrain on est en sûreté du côté de la ville, et l’on est avec cela maître de l’entrée et de la sortie des défilés.

Philippe se logea là tranquillement, et dès le lendemain, ayant envoyé devant ses bagages, il fit descendre son armée dans la plaine, et la rangea en bataille à la vue de la ville. Il resta là quelque temps, puis, tournant d’un côté, il prit la route de Tégée. Quand il fut arrivé à l’endroit où s’était donnée la bataille entre Antigonus et Cléomène, il y campa. Le lendemain, ayant reconnu les lieux et sacrifié aux dieux sur le mont Olympe et l’Eva, il fortifia son arrière-garde et continua sa marche. À Tégée il fit vendre tout le butin, et s’en alla par Argos à Corinthe. Il y avait là des ambassadeurs de Rhodes et de Chios, envoyés pour conclure un traité de paix avec les Étoliens : il les chargea, en les congédiant, de les y disposer. Il descendit à Léchée, pour passer de là dans la Phocide, où il avait dessein d’entreprendre quelque chose de plus important.

La conjuration de Léontius, de Mégaléas et de Ptolémée n’était pas encore éteinte. Comptant toujours épouvanter Philippe, et couvrir par là leurs crimes passés, ils soufflèrent aux oreilles des rondachers et des soldats de la garde du roi, des discours de cette sorte : qu’ils s’exposaient, pour le salut commun, à tout ce que la guerre avait de plus pénible et de plus périlleux ; que cependant on ne leur rendait point justice, et qu’on n’observait pas à leur égard l’ancien usage dans la distribution du butin. Les jeunes gens, échauffés par ces discours séditieux, se divisent par bandes, pillent les logemens des principaux d’entre les amis du roi, et s’emportent jusqu’à forcer les portes de sa maison et à en briser les tuiles. Grand tumulte aussitôt dans la ville. Philippe, averti, vient de Léchée en diligence. Il assemble les Macédoniens dans le théâtre, et, par un discours mêlé de douceur et de sévérité, il leur fait sentir le tort qu’ils avaient. Dans le trouble et la confusion où tout était alors, les uns disaient qu’il fallait saisir et punir les auteurs de la sédition, les autres qu’il valait mieux calmer les esprits doucement, et ne plus penser à ce qui s’était passé. Le roi, qui savait d’où le mal venait, dissimula dans le moment, fit semblant d’être satisfait, et, ayant exhorté ses troupes à l’union et à la paix, il reprit le chemin de Léchée. Depuis ce soulèvement il ne lui fut plus facile d’exécuter dans la Phocide ce qu’il avait projeté.

Léontius, ne voyant plus rien à espérer après les tentatives qu’il avait faites sans succès, eut recours à Apelles. Il envoya courriers sur courriers pour lui apprendre les peines qu’il avait essuyées depuis qu’il s’était brouillé avec le roi, et pour le presser de venir le joindre. Cet Apelles, pendant son séjour dans la Chalcide, y disposait de tout avec une autorité odieuse. À l’entendre, on eût dit que le roi, jeune encore, n’était presque gouverné que par lui, n’était maître de rien ; que le maniement des affaires lui appartenait, et qu’il avait plein pouvoir de faire tout à son gré. Les magistrats de Macédoine et de Thessalie, les officiers préposés au gouvernement des affaires lui rapportaient tout, et dans toutes les ville de Grèce à peine faisait-on mention du prince, soit qu’on eût des décrets à dresser, soit qu’il s’agit de décerner des honneurs, soit qu’il fallût faire des présens. Apelles avait tout eu son pouvoir, disposait de tout à son gré.

Il y avait long-temps que Philippe était informé de cette conduite, et qu’il la supportait avec peine, et Aratus de son côté le pressait d’y mettre ordre ; mais le roi dissimulait sans faire connaître à personne de quel côté il penchait, et à quoi il se déterminerait. Apelles, qui ne savait rien de ce qui se préparait contre lui, persuadé au contraire qu’il ne paraîtrait pas plus tôt devant le roi, qu’on le consulterait sur tout, accourut de la Chalcide au secours de Léontius. Quand il arriva à Corinthe, Léontius, Ptolémée et Mégaléas, qui commandaient les proviseurs et les corps les plus distingués, engagèrent la jeunesse à aller au devant de lui. Apelles, accompagné d’une nombreuse escorte d’officiers et de soldats, vint d’abord descendre au logis du roi, où il prétendait entrer comme autrefois ; mais un licteur qui avait le mot l’arrête brusquement, en lui disant que le roi était occupé. Étonné d’une réception si extraordinaire, il délibère long-temps sur le parti qu’il avait à prendre, et enfin se retire tout confus. Le brillant cortége dont il s’était fait suivre se dissipa sur-le-champ, et il ne fut suivi jusqu’à son logis que de ses seuls domestiques. C’est ainsi qu’ordinairement, et surtout dans les cours des rois, la fortune se joue des hommes : il ne faut que peu de jours pour voir tout ensemble et leur élévation et leur chute. Selon qu’il plaît au prince de leur être contraire ou favorable, aujourd’hui ils sont heureux, demain ils seront dignes de compassion ; semblables à des jetons, qui d’un moment à l’autre passent de la plus petite à la plus grande valeur, au gré de celui qui calcule. Cette disgrâce d’Apelles fit trembler Mégaléas, qui ne pensa plus qu’à se mettre à l’abri, par la fuite, du péril dont il était lui-même menacé. Le roi ne laissa pas que de s’entretenir quelquefois avec Apelles, et de lui laisser quelques autres honneurs semblables ; mais il l’exclut du conseil et du nombre de ceux qu’il invitait à souper avec lui. Il le prit encore avec lui lorsqu’il partit de Léchée, pour terminer certaines affaires dans la Phocide ; mais comme les choses n’y tournaient pas comme il l’aurait désiré, il revint bientôt d’Élatée à Corinthe. Pour dire encore un mot de Mégaléas, laissant Léontius engagé pour vingt talents dont il avait répondu pour ses complices, il s’enfuit à Athènes, où, les officiers de l’armée refusant de le recevoir, il prit le parti de retourner à Thèbes.




CHAPITRE VII.


Les conjurés sont punis. — Le roi continue la guerre contre les Étoliens.


De Cirrha le roi mit à la voile avec sa garde, et alla prendre terre au port de Sicyone. Les magistrats lui offrirent un logement, mais il préféra celui d’Aratus, qu’il ne quittait point, et donna ordre à Apelles de s’en aller à Corinthe. Ce fut à Sicyone que Philippe, ayant appris que Mégaléas avait prit la fuite, chargea Taurion du commandement des rondachers, que commandait Léontius, et l’envoya en Triphylie, comme s’il y eût eu là quelque affaire pressante ; et dès qu’il fut parti, il fit mettre Léontius en prison pour le paiement des vingt talens dont il s’était fait garant. Léontius fit savoir cette nouvelle à l’infanterie, dont il avait été le chef, qui aussitôt envoya une députation au roi pour le prier qu’au cas où l’on chargerait Léontius de quelque nouvelle accusation qui eût mérité qu’on le mît en prison, il ne décidât rien qu’elle ne fût présente : que s’il lui refusait cette grâce, elle prendrait ce refus pour un mépris et une injure insigne (telle était la liberté dont les Macédoniens usaient toujours avec leur roi) ; mais que, si Léontius n’était renfermé que pour le paiement des vingt talens, elle offrait de payer en commun cette somme. Ce témoignage d’affection ne fit qu’irriter la colère du roi et accélérer la mort de Léontius.

Sur ces entrefaites arrivèrent d’Étolie les ambassadeurs de Rhodes et de Chios, après avoir fait consentir les Étoliens à une trève de trente jours : ils assurèrent au roi que ce peuple était disposé à la paix. Philippe accepta la trève, et écrivit aux alliés d’envoyer leurs plénipotentiaires à Patres pour traiter de la paix avec les Étoliens. Il partit aussi de Léchée pour s’y trouver, et y arriva après deux jours de navigation. Il reçut alors des lettres envoyées par Mégaléas, de la Phocide aux Étoliens, dans lesquelles ce perfide exhortait les Étoliens à ne rien craindre et à continuer la guerre, que Philippe était réduit aux extrémités faute de munitions et de vivres ; et il ajoutait à cela des choses fort injurieuses pour ce prince. Sur la lecture de ces lettres, Philippe, jugeant qu’Apelles en était le principal auteur, le fit saisir et partir au plus tôt pour Corinthe, lui, son fils et un jeune homme qu’il aimait. Alexandre eut ordre d’aller à Thèbes, et de faire ajourner Mégaléas devant les magistrats, pour l’obliger à payer la somme dont il avait répondu. Cet ordre fut exécuté, mais Mégaléas n’attendit pas que les juges décidassent, il se donna lui-même la mort. Apelles, son fils et le jeune homme qu’il aimait moururent aussi peu de temps après. Ainsi périrent les conjurés, fin que leurs crimes, et principalement leur insolence à l’égard d’Aratus, leur avaient justement attirée.

Cependant les Étoliens souhaitaient toujours avec ardeur que la paix se conclût. Ils étaient las d’une guerre où rien n’avait répondu à leur attente. Ils s’étaient flattés de n’avoir affaire qu’à un roi jeune et sans expérience, et croyaient s’en jouer comme d’un enfant, et Philippe au contraire leur avait fait connaître qu’en sagesse et en résolution il était un homme fait, et qu’eux s’étaient conduits en enfans dans toutes leurs entreprises. Mais ayant appris le soulèvement des rondachers et la catastrophe de la conjuration d’Apelles et de Léontius, ils reculèrent le jour où ils devaient se trouver à Rhios, dans l’espérance qu’il s’élèverait à la cour quelque sédition dont le roi ne se tirerait qu’avec peine. Philippe saisit d’autant plus volontiers cette occasion de continuer la guerre, qu’il en espérait un heureux succès, et qu’il était venu dans le dessein d’empêcher la paix. Ainsi, loin de porter les alliés qui étaient venus à Rhios à en traiter, il les encouragea à continuer la guerre ; ensuite il mit à la voile et retourna encore à Corinthe. Il permit aux Macédoniens de s’en aller par la Thessalie prendre leurs quartiers d’hiver dans leur pays, puis, côtoyant l’Attique sur l’Euripe, il alla de Cenchrée à Démétriade, où il trouva Ptolémée, le seul qui restait des conjurés, et le fit condamner à mort par une assemblée de Macédoniens.

Tout ceci arriva au temps qu’Annibal campait en Italie sur le Pô, et qu’Antiochus, après s’être soumis la plus grande partie de la Cœlo-Syrie, avait envoyé ses troupes en quartiers d’hiver. Ce fut aussi alors que Lycurgue, roi des Lacédémoniens, s’enfuit en Étolie pour se dérober à la colère des éphores, qui, trompés par un faux bruit que ce roi avait dessein de faire quelques innovations, s’étaient assemblés pendant la nuit, et étaient venus chez lui pour se saisir de sa personne ; mais, sur le pressentiment qu’il eut de cette violence, il prit la fuite avec sa famille. L’hiver venu, Philippe s’en retourna en Macédoine.

Chez les Achéens, Épérate était également méprisé des soldats de la république et des étrangers ; personne n’obéissait à ses ordres. Le pays était ouvert et sans défense. Pyrrhias, envoyé par les Étoliens au secours des Éléens, remarqua ce désordre. Il avait avec lui quatorze cents Étoliens, les mercenaires au service des Éléens, environ mille hommes de pied de sa république et deux cents chevaux, ce qui faisait en tout environ trois mille hommes. Avec ces forces il ravagea non-seulement le pays des Pharéens et des Dyméens, mais encore toutes les terres des Patréens. Il alla enfin camper sur une montagne qui commande Patres, et que l’on appelle Pachanaïque, et de là il mit à feu et à sang tout le pays qui s’étend jusqu’à Rhios et Égée. Les villes abandonnées et ne recevant pas de secours étaient à l’extrémité, et ne pouvaient payer leur contingent qu’avec peine. Les troupes étrangères, dont on reculait de jour en jour le paiement, servaient comme on les payait. Ce mécontentement réciproque jeta les affaires dans un tel désordre, que les soldats mercenaires désertèrent : désertion qui n’arriva que par la lâcheté et la faiblesse du chef. Heureusement pour les Achéens, le temps de sa préture expirait ; il quitta cette charge au commencement de l’été, et Aratus le père fut mis à sa place. Telle était la situation des affaires dans l’Europe.




CHAPITRE VIII.


Pourquoi l’historien a distingué les affaires de la Grèce de celles de l’Asie. — Importance de bien commencer un ouvrage. — Vanité rabaissée des auteurs qui promettent beaucoup. — Conduite déplorable de Ptolémée Philopator. — Piége que lui tend Cléomène, roi de Lacédémone.


Passons maintenant en Asie, puisque le temps et la suite des affaires semble nous y conduire, et voyons ce qui est arrivé dans cette même olympiade. Nous parlerons d’abord, selon notre premier projet, de la guerre que se firent Antiochus et Ptolémée au sujet de la Cœlo-Syrie. Il est vrai que cette guerre se faisait en même temps que celles des Grecs ; mais il était à propos de ne point interrompre les affaires de la Grèce, et d’en séparer les autres. Il n’est point à craindre pour cela que mes lecteurs aient peine à prendre une exacte connaissance du temps où chaque chose s’est passée. Il suffit, pour qu’ils la prennent, que je leur fasse remarquer en quel temps de l’olympiade dont il s’agit les affaires ont commencé et se sont terminées. Mais, afin que la narration fût suivie et distincte, il était d’une extrême importance de ne pas entasser pêle-mêle dans cette olympiade les faits arrivés dans la Grèce et dans l’Asie. Quand nous en serons aux olympiades suivantes, alors nous rapporterons à chaque année ce qui s’y est fait.

En effet, comme nous ne nous sommes pas bornés à quelque histoire particulière, mais que notre projet, le plus grand, si je l’ose dire, qu’on ait jamais formé, embrasse l’histoire de tous les peuples, nous avons dû prendre garde, en l’exécutant, que l’ordre de tout l’ouvrage en général, et celui des parties, fût si clair que personne ne s’y trompât. C’est dans cette vue que nous allons reprendre d’un peu haut le règne d’Antiochus et de Ptolémée, et que nous en commencerons l’histoire par des choses connues et dont tout le monde convient. On ne peut trop exactement suivre cette méthode ; car ce que les anciens ont dit, que c’est avoir fait la moitié d’un ouvrage que de l’avoir commencé, ils ne l’ont dit que pour nous faire entendre qu’en toutes choses notre principal soin doit être de bien commencer. Cette maxime des anciens paraît un paradoxe, mais elle est encore, à mon avis, au-dessous de la vérité. On peut assurer hardiment que le commencement n’est pas seulement la moitié d’une entreprise, mais qu’il a encore un rapport essentiel avec la fin. Comment bien commencer un ouvrage, sans l’avoir conduit d’esprit jusqu’à la fin, et sans avoir connu d’où on le commencera, jusqu’où on le poussera, et quel en sera le but ? comment récapitulera-t-on bien à la fin tout ce que l’on a dit, sans avoir su dès le commencement d’où, comment et pourquoi l’on est venu jusqu’à un certain point ? Puis, comme les commencemens ne sont pas seulement liés avec le milieu, mais encore avec la fin, on doit y faire une très-grande attention, soit qu’on écrive ou qu’on lise une histoire générale, et c’est ce que nous tâcherons d’observer.

Au reste, je sais bien que d’autres historiens promettent comme moi une histoire générale, et se vantent d’avoir conçu le plus grand projet qu’on se soit jamais proposé. Éphore est de ce nombre ; il est le premier et le seul qui l’ait entrepris. Pour les autres, on me dispensera d’en rien dire et de les nommer. Je dirai seulement que quelques historiens de notre temps se croient bien fondés à croire leur histoire générale, pour nous avoir donné en trois ou quatre pages la guerre des Romains contre les Carthaginois. Mais il faudrait être bien ignorant pour ne savoir pas qu’en Espagne et en Afrique, en Sicile et en Italie, il s’est fait dans le même temps un grand nombre d’exploits très-éclatants ; et qu’après la première guerre punique, la plus célèbre et la plus longue qui se soit faite est celle qu’Annibal soutint contre les Romains ; guerre si considérable, qu’elle attira l’attention de tous les états, et qu’elle fit trembler dans l’attente du résultat qu’elle aurait. Cependant l’on voit des historiens qui, expliquant moins les faits que ces peintres qui, dans quelques républiques, les tracent sur les murailles à mesure qu’ils arrivent, se vantent d’embrasser tout ce qui s’est passé chez les Grecs et chez les Barbares. D’où vient que l’effet répond si mal aux promesses ? c’est qu’il n’est rien de plus aisé que de promettre les plus grandes choses, que tout le monde est en état de le faire, et qu’il ne faut pour cela qu’un peu de hardiesse ; mais qu’il est difficile d’exécuter en effet quelque chose de grand, qu’il se rencontre rarement de gens qui en soient capables, et qu’à peine s’en trouve-t-il qui, en sortant de la vie, aient mérité cet éloge. Ceci ne plaira pas à ces auteurs qui admirent leurs productions avec tant de complaisance ; mais il était à propos de les humilier. Je reviens à mon sujet.

Ptolémée, surnommé Philopator, ayant, après la mort de son père, fait mourir Magas son frère et ses partisans, s’assit sur le trône de l’Égypte. Par la mort de Magas il croyait s’être mis par lui-même à couvert de tous périls domestiques ; il croyait que la fortune l’avait défendu contre toute crainte du dehors, depuis qu’elle avait enlevé de cette vie Antigonus et Seleucus, et ne leur avait laissé qu’Antiochus et Philippe, encore enfans, pour successeurs. Dans cette sécurité, il se livra tout entier aux plaisirs : nul soin, nulle étude n’en interrompaient le cours ; ni ses courtisans, ni ceux qui avaient des charges dans l’Égypte, n’osaient l’approcher. À peine daignait-il faire la moindre attention à ce qui se passait dans les états voisins de son royaume. C’était cependant sur quoi ses prédécesseurs veillaient bien plus que sur les affaires mêmes de l’intérieur de l’Égypte. Maître de la Cœlo-Syrie et de Chypre, ils tenaient les rois de Syrie en respect par mer et par terre, ainsi que les villes les plus considérables, les postes et les ports qui sont le long de la côte depuis la Pamphilie jusqu’à l’Hellespont, et les lieux voisins de Lysimachie, leur étaient soumis ; de là ils observaient les puissances de l’Asie et les îles mêmes. Dans la Thrace et la Macédoine, comment aurait-on osé remuer pendant qu’il commandait dans Ène, dans Maronée et dans des villes encore plus éloignées ? Avec une domination si étendue, ayant encore pour barrière devant eux les princes qui régnaient au loin hors de l’Égypte, leur propre royaume était en sûreté. C’était donc avec une grande raison qu’ils tenaient toujours les yeux ouverts sur ce qui se passait au dehors. Ptolémée au contraire dédaignait de se donner cette peine ; l’amour et le vin faisaient toutes ses délices, comme toutes ses occupations. Après cela l’on ne doit pas être surpris qu’en très-peu de temps on ait attenté en plusieurs occasions et à sa couronne et à sa vie.

Le premier qui l’ait fait est Cléomène de Sparte. Tant que Ptolémée Évergète vécut, comme il avait fait alliance avec ce prince, et que d’ailleurs il comptait en être secouru pour recouvrer le royaume de ses pères, il se tint en repos. Mais quelque temps après sa mort, quand dans la Grèce les affaires tournèrent de manière que tout semblait l’y appeler comme par son nom, qu’Antigonus fut mort, que les Achéens eurent pris les armes, que les Lacédémoniens se furent unis avec les Étoliens contre les peuples d’Achaïe et de Macédoine, alors il demanda avec empressement de sortir d’Alexandrie. Il supplia le roi de lui donner des troupes et des munitions suffisantes pour s’en retourner. Ne pouvant obtenir cette grâce, il pria qu’on le laissât du moins partir avec sa famille, et qu’on lui permit de profiter de l’occasion favorable qui se présentait de rentrer dans son royaume. Ptolomée était trop occupé de ses plaisirs pour daigner prêter l’oreille à cette prière de Cléomène. Sans prévoyance pour l’avenir, nulle raison, nulle prière ne put le tirer de sa sotte et ridicule indolence.

Sosibe, qui alors avait dans le royaume une très-grande autorité, assembla ses amis, et dans ce conseil on résolut de ne donner à Cléomène ni flotte ni provisions ; ils croyaient cette dépense inutile, parce que depuis la mort d’Antigonus les affaires du dehors du royaume ne leur paraissaient d’aucune importance. D’ailleurs ce conseil craignait qu’Antigonus n’étant plus, et n’y ayant plus personne pour résister à Cléomène, ce prince, après s’être soumis en peu de temps la Grèce, ne devînt pour l’Égypte un ennemi fâcheux et redoutable, d’autant plus qu’il avait étudié à fond l’état du royaume, qu’il avait un souverain mépris pour le roi, et qu’il voyait quantité de parties du royaume séparées et fort éloignées, sur lesquelles on pouvait trouver mille occasion de tomber, car il avait un assez grand nombre de vaisseaux à Samos, et à Éphèse bon nombre de soldats. Ce furent là les raisons sur lesquelles on ne jugea pas à propos d’accorder à Cléomène ce qu’il demandait. D’un autre côté, laisser partir après un refus méprisant un prince de cette considération, c’était s’en faire un ennemi qui se souviendrait de cette insulte. Il ne restait donc plus qu’à le retenir malgré lui ; mais cette pensée fut universellement rejetée. Il ne fallut pas délibérer pour cela ; on vit d’abord qu’il n’y avait pas de sûreté à loger dans le même parc le loup et les brebis. Sosibe surtout craignait qu’on ne prît ce parti, et en voici la raison.




CHAPITRE IX.


Conjuration contre Bérénice. — Archidamas, roi de Sparte, est tué par Cléomène. — Ce prince est saisi lui-même et mis en prison. — Il en sort et se tue. — Théodore, gouverneur de la Cœlo-Syrie, livre sa province à Antiochos.


Dans le temps que l’on cherchait les moyens de mettre à mort Magas et Bérénice, les auteurs de ce projet, craignant surtout que l’audace de cette princesse ne fît échouer leur dessein, tâchaient de se gagner les courtisans, et leur faisaient de grandes promesses en cas que leur projet réussît. Sosibe en fit particulièrement à Cléomène, qu’il savait avoir besoin du secours du roi, et qu’il connaissait homme d’esprit et capable de conduire prudemment une affaire importante. Il lui fit aussi part de son dessein. Cléomène, voyant son embarras, et qu’il appréhendait surtout les troupes étrangères et mercenaires, l’exhorta à ne rien craindre, et lui promit que les mercenaires, loin de lui nuire, lui seraient au contraire d’un grand secours. Comme Sosibe était surpris de cette promesse, ne voyez-vous pas, lui dit Cléomène, qu’il y a ici trois mille mercenaires à la solde du Péloponnèse et environ mille Crétois, à qui, au moindre signe, je ferai prendre les armes pour vous ? et avec ce corps de troupes qu’avez-vous à craindre ? Les soldats de la Syrie et de la Carie vous épouvanteraient-ils ? Ce discours fit plaisir à Sosibe, et l’affermit dans le dessein qu’il avait contre Bérénice. Mais, se rappelant ensuite la mollesse de Ptolémée, les paroles de Cléomène, sa hardiesse à entreprendre et son pouvoir sur les soldats étrangers, il aima mieux porter le roi et ses amis à se saisir de Cléomène et à le renfermer. Une occasion s’offrit de mettre ce projet à exécution.

Un certain Nicagoras de Messène avait par son père droit d’hospitalité chez Archidamas, roi de Sparte. Avant l’affaire dont nous parlons, ils se voyaient rarement ; mais quand Archidamas se fut enfui de Sparte, de peur, d’y être pris par Cléomène, et qu’il fut venu à Messène, non-seulement Nicagoras lui donna un logement et les autres choses nécessaires à la vie, mais il n’y avait point de momens dans le jour où ils ne se trouvassent ensemble : leur union devint la plus intime. Cléomène, dans la suite, ayant donné à Archidamas quelque espérance qu’il le laisserait retourner à Sparte, et qu’il vivrait bien avec lui, ce fut Nicagoras qui négocia cette paix, et qui en dressa les conditions. Lorsqu’elles eurent été acceptées de part et d’autre, Archidamas, comptant sur les conditions ménagées par Nicagoras, revient à Sparte ; mais il rencontre en chemin Cléomène, qui se jette sur lui et le tue, sans toucher néanmoins à Nicagoras, ni aux autres qui accompagnaient Archidamas. Au dehors Nicagoras témoignait être reconnaissant à Cléomène de l’avoir épargné ; mais il était très-piqué de cette perfidie dont l’on pourrait soupçonner qu’il était auteur.

Quelque temps après il débarqua à Alexandrie avec des chevaux qu’il y venait vendre. En descendant du vaisseau, il rencontra sur le port Cléomène, Pantée et Hippas, qui s’y promenaient. Cléomène vint le joindre, l’embrassa tendrement, et lui demanda pour quelle affaire il était venu. « J’amène des chevaux, » répondit Nicagoras. « C’était plutôt de beaux garçons et des danseuses qu’il fallait amener, reprit Cléomène : voilà ce qu’aime le roi d’aujourd’hui. » Nicagoras sourit sans dire mot. À quelques jours de là, ayant fait connaissance avec Sosibe à l’occasion des chevaux, pour le prévenir contre Cléomène, il lui fit part de la plaisanterie de ce prince contre Ptolémée. Voyant ensuite que Sosibe l’écoutait avec plaisir, il lui découvrit encore la haine qu’il avait pour Cléomène. Sosibe, charmé de le voir dans ces dispositions, lui fit des largesses, lui en promit d’autres pour la suite, et obtint qu’il écrirait une lettre contre Cléomène, qu’il la laisserait cachetée, et quelques jours après son départ un esclave, comme envoyé de sa part, lui apporterait cette lettre. Nicagoras consent à tout. Il part, un esclave apporte la lettre, et sur-le-champ Sosibe s’en fait suivre et va trouver Ptolémée. L’esclave dit que Nicagoras lui avait laissé cette lettre, avec ordre de la rendre à Sosibe. On ouvre la lettre, et on y lit que Cléomène était dans le dessein, si on ne lui permettait pas de se retirer, et si on ne lui donnait pour cela des troupes et les provisions nécessaires, d’exciter quelque soulèvement dans le royaume. Aussitôt Sosibe presse le roi et ses amis de prévenir le traître, de prendre de justes mesures contre lui, et de l’enfermer. Cela fut exécuté. On donna à Cléomène une grande maison, où il était gardé, ayant ce seul avantage au-dessus des autres prisonniers, qu’il vivait dans une plus vaste prison. Dans cette situation, où il ne voyait rien à espérer pour l’avenir, il résolut de tout tenter pour se mettre en liberté ; non qu’il se flattât de réussir, dénué comme il l’était de tous les moyens nécessaires pour une si difficile entreprise ; mais parce qu’il voulait mourir glorieusement, et ne rien souffrir d’indigne de ses premiers exploits. Peut-être aussi fut-il alors animé de ce sentiment si ordinaire aux grands hommes, qu’il ne faut pas mourir d’une mort commune et sans gloire, mais après quelque action éclatante qui fasse parler de nous dans la postérité.

Il observa donc le temps que le roi devait aller à Canope, et fit alors répandre parmi ses gardes que le roi devait bientôt le mettre en liberté. Sous ce prétexte il fait faire des festins aux siens et fait distribuer à ses gardes de la viande, des couronnes et du vin. Ceux-ci mangent et boivent, comme si on ne leur eût rien dit que de vrai. Quand le vin les eut mis hors d’état d’agir, Cléomène, vers le milieu du jour, prend ses amis et ses domestiques, et ils passent tous, le poignard à la main, au travers des gardes sans en être aperçus. Sur la place ils rencontrent Ptolémée, gouverneur de le ville : ils jettent la terreur parmi ceux qui l’accompagnent, l’arrachent de dessus son char, l’enferment, et crient au peuple de secouer le joug et de se remettre en liberté. Chacun fut si effrayé d’une action si hardie, qu’on n’osa pas se joindre aux conjurés. Ceux-ci tournèrent aussitôt vers la citadelle pour en forcer les portes. Ils se flattaient que les prisonniers leur prêteraient la main ; mais ils se flattaient en vain : les officiers avaient prévu cet accident, et avaient barricadé les portes. Alors les conjurés se portèrent à un désespoir vraiment digne des Lacédémoniens : il se percèrent eux-mêmes de leurs poignards. Ainsi mourut Cléomène, prince d’un commerce agréable, d’une intelligence et d’une habilité singulières pour les affaires, grand capitaine et grand roi.

Peu de temps après cet événement, Théodore, gouverneur de la Cœlo-Syrie, Étolien de nation, prit le dessein d’aller trouver Antiochus et de lui livrer les villes de son gouvernement. Deux choses le poussèrent à cette trahison : son mépris pour la vie molle et efféminée du roi, et l’ingratitude de la cour, qui, bien qu’il eût rendu de grands services à son prince, et surtout dans la guerre contre Antiochus au sujet de la Cœlo-Syrie, non-seulement ne lui avait donné aucune récompense, mais l’avait rappelé à Alexandrie, où il avait couru risque de perdre la vie. Sa proposition fut bien reçue, comme l’on peut croire, et la chose fut bientôt réglée. Mais il est bon de faire pour la maison royale d’Antiochus, ce que nous avons fait pour celle de Ptolémée, et de remonter jusqu’au temps où ce prince commença de régner, pour venir ensuite à ce qui donna lieu à la guerre dont nous devons parler.




CHAPITRE X.


Antiochus succède à Seleucus son père. — Caractère d’Hermias, ministre de ce roi. — Sa jalousie contre Épigène.-Antiochus épouse Laodice fille de Mithridate. — Révolte de Molon.


Antiochus, le plus jeune fils de Seleucus, surnommé Callinique, après que son père fut mort, et que Seleucus son frère aîné lui eut succédé, se retira d’abord dans la haute Asie, jusqu’à ce que, son frère ayant été tué par trahison au-delà du mont Taurus, où nous avons déjà dit qu’il avait passé avec une armée, il revint prendre possession du royaume. Il fit Achéus gouverneur du pays d’en deçà du mont Taurus, et donna le gouvernement des hautes provinces du royaume à Molon et à Alexandre son frère. Le premier fut gouverneur de la Médie, et l’autre de la Perse. Ces deux gouverneurs méprisaient fort la jeunesse du roi, et comme d’une part ils espéraient qu’Achée entrerait volontiers dans leurs vues, et que de l’autre ils craignaient la cruauté et les artifices d’Hermias, qui était alors à la tête des affaires, ils se mirent en tête d’abandonner Antiochus, et de soustraire à sa domination les hautes provinces. Cet Hermias était de Carie, et Seleucus, frère d’Antiochus, lui avait confié le soin des affaires de l’état, lorsqu’il partit pour le mont Taurus. Élevé à ce haut degré de puissance, il ne pouvait souffrir que d’autres que lui fussent en faveur à la cour. Naturellement cruel, des plus petites fautes il en faisait des crimes, et les punissait rigoureusement. Quelquefois c’était des accusations calomnieuses qu’il intentait lui-même et sur lesquelles il décidait en juge inexorable. Mais il n’en voulait à personne plus qu’à Épigène, qui avait ramené les troupes qui avaient une confiance entière en lui. Un ministre jaloux ne pouvait voir ces grandes qualités et ne pas les haïr ; il l’observait et n’épiait que l’occasion de le desservir auprès du prince. Le conseil qui se tint sur la révolte de Molon lui parut favorable à son dessein ; Antiochus y ayant ordonné à chacun de dire comment il croyait qu’on devait se conduire dans cette affaire, Épigène parla le premier, et dit qu’il n’y avait pas un moment à différer, que le roi devait sur-le-champ se transporter en personne sur les lieux, qu’il prendrait là le temps convenable pour agir contre les révoltés ; que quand il y serait, ou Molon n’aurait pas la hardiesse de remuer sous les yeux du prince et d’une armée ou, s’il persistait dans son dessein, les peuples ne manqueraient pas de le livrer bientôt au roi.

Il parlait encore lorsque Hermias, transporté de colère, dit qu’il y avait long-temps qu’Épigène trahissait en secret le royaume, mais qu’heureusement il s’était découvert par l’avis qu’il venait de donner, qui ne tendait qu’à faire partir le roi avec peu de troupes, et à mettre sa personne entre les mains des révoltés. Il s’arrêta là, content d’avoir jeté comme cette première semence de calomnie ; mais c’était là plutôt un mouvement d’aigreur qui lui échappait, qu’un effet de la haine implacable dont il était dévoré. Son avis fut donc qu’il ne fallait pas marcher contre Molon. Ignorant et sans expérience des choses de la guerre, il craignit de courir les risques de cette expédition ; Ptolémée était pour lui beaucoup moins redoutable : on pouvait sans rien craindre attaquer un prince qui ne s’occupait que de ses plaisirs. Le conseil ainsi épouvanté, il fit donner la conduite de la guerre contre Molon à Xénon et à Théodote Hémiolien, et pressa Antiochus de penser à reconquérir la Cœlo-Syrie : par là, il venait à son but, qui était que le jeune prince enveloppé pour ainsi dire de tous les côtés, de guerres, de combats et de périls, et ayant besoin de ses services, n’eût pas le temps de penser ni à le punir de ses fautes passées, ni à le dépouiller de ses dignités.

Il forgea ensuite une lettre qu’il feignit lui avoir été envoyée par Achéus et la remit au roi. Cette lettre portait que Ptolémée pressait Achéus de s’emparer du royaume ; qu’il le fournirait de vaisseaux et d’argent s’il prenait le diadème et prétendait ouvertement à la souveraineté qu’il avait déjà en effet, mais dont il s’enlevait lui-même le titre en rejetant la couronne que la fortune lui présentait. Sur cette lettre, le roi résolut de marcher à la conquête de la Cœlo-Syrie. Quand il fut à Séleucie, près de Zeugma, Diognète, amiral, y arrivait de Cappadoce, amenant avec lui Laodice, fille de Mithridate, pour la remettre entre les mains d’Antiochus, à qui elle était destinée pour femme. Ce Mithridate se vantait de descendre d’un des sept Perses qui avaient tué Magus, et d’avoir conservé la domination que ses pères avaient reçue de Darius, et qui s’étendait jusqu’au Pont-Euxin. Antiochus, suivi d’un nombreux cortége, alla au devant de la princesse, et les noces se firent avec la magnificence qu’on devait attendre d’un grand roi. Ensuite il vint à Antioche pour y proclamer reine Laodice, et s’y disposer à la guerre.

Pour reprendre l’histoire de Molon, il attira dans son parti les peuples de son gouvernement, partie en leur faisant espérer un grand butin, partie en intimidant les chefs par des lettres menaçantes qu’il feignait avoir reçues du roi. Il avait encore disposé son frère à agir de concert avec lui, et s’était mis en sûreté contre les satrapes voisins, dont il avait, à force de largesses, acheté l’amitié : ces précautions prises, il se met en marche à la tête d’une grande armée et va au devant des troupes du roi. Xénon et Théodote craignant qu’il ne fondît sur eux, se retirèrent dans les villes. Molon se rendit maître du pays des Apolloniates et y trouva des vivres en abondance. Dès auparavant, il était formidable par l’étendue de son gouvernement : car c’est chez les Mèdes que sont tous les haras de chevaux du roi ; il y a du blé et des bestiaux sans nombre ; la force et la grandeur du pays est inexplicable.

En effet, la Médie occupe le milieu de l’Asie ; mais comparée avec les autres parties, il n’y en a point qu’elle ne surpasse et en étendue et par la hauteur des montagnes dont elle est couverte. Outre cela, elle commande à des nations très-fortes et très-nombreuses. Du côté d’orient, sont les plaines de ce désert qui est entre la Perse et la Parrhasie, les portes Caspiennes et les montagnes des Tapyriens, dont la mer d’Hyrcanie n’est pas fort éloignée ; au midi, elle est limitrophe à la Mésopotamie et aux Apolloniates. Elle touche aussi à la Perse, et elle est défendue de ce côté-là par le Zagre, montagne haute de cent stades, et partagée en différens sommets qui forment ici des gouffres, et là des vallées qu’habitent les Cosséens, les Corbréens, les Carhiens et plusieurs autres sortes de Barbares qui sont en réputation pour la guerre. Elle joint du côté de l’occident les Ataopatiens, peuple peu éloigné des nations qui s’étendent jusqu’au Pont-Euxin. Enfin, au septentrion, elle est bornée par les Éliméens, les Ariaraces, les Caddusiens et les Matianes, et domine sur cette partie du Pont qui touche aux Palus-Méotides. De l’orient à l’occident règne une chaîne de montagnes entre lesquelles sont creusées des campagnes toutes remplies de villes et de bourgs.

Molon, maître d’un pays si vaste et si approchant d’un grand royaume, ne pouvait pas manquer d’être redoutable ; mais, quand les généraux de Ptolémée lui eurent abandonné le plat pays, et que les premiers succès eurent enflé le courage de ses troupes, ce fut alors que la terreur de son nom se répandit partout, et que les peuples d’Asie désespérèrent de pouvoir lui résister. D’abord il eut dessein de passer le Tigre pour assiéger Séleucie ; mais, comme Zeuxis avait fait enlever tous les bateaux qui étaient sur ce fleuve, il se retira au camp appelé de Ctésiphon, et amassa des provisions pour y passer l’hiver.




CHAPITRE XI.


Progrès de la révolte de Molon. — Xénète, général d’Antiochus, passe le Tigre pour attaquer le rebelle, et il est vaincu.


Le roi, ayant eu avis des progrès de Molon et de la retraite de ses généraux, voulait retourner contre ce rebelle et cesser la guerre contre Ptolémée ; mais Hermias s’en tint à son premier projet, et envoya contre Molon, Xénète, Achéen qu’il fit nommer généralissime. « Il faut, disait-il, faire la guerre à des révoltés par des généraux ; mais c’est au roi de marcher contre des rois et de combattre pour l’empire. » Ayant le jeune prince comme à ses ordres, il continua de marcher, et assembla les troupes à Apamée ; de là il fut à Laodicée. Le roi partit de cette ville avec toute son armée, et, traversant le désert, il entra dans une vallée fort étroite, entre le Liban et l’Anti-Liban, et qu’on appelle la vallée de Marsyas. Dans l’endroit le plus resserré, sont des marais et des lacs sur lesquels on cueille des roseaux odoriférans. Le détroit est commandé de deux côtés par deux châteaux, dont l’un s’appelle Broque et l’autre Gerrhe, et qui ne laissent entre eux qu’un passage assez étroit. Le roi marcha plusieurs jours dans cette vallée, s’empara des villes voisines, et arriva enfin à Gerrhe. Mais Théodote, Étolien, logé dans les deux châteaux, avait fortifié de fossés et de palissades le défilé qui conduit au lac, et avait mis bonne garde partout. Le roi voulut d’abord entrer par force dans les châteaux ; mais comme il souffrit là plus de mal qu’il n’en faisait, parce que ces deux places étaient fortes, et que Théodote ne se laissait pas corrompre, il abandonna son dessein.

Dans l’embarras où il était, il reçut encore la nouvelle que Xénète avait été entièrement défait, et que Molon avait soumis à sa domination toutes les hautes provinces. Sur cet avis, il partit au plus tôt des deux châteaux pour venir mettre ordre à ses propres affaires ; car ce Xénète, qu’il avait envoyé pour généralissime, se voyant revêtu d’une puissance qu’il n’aurait jamais osé espérer, traitait ses amis avec hauteur, et ne suivait, dans ses entreprises, qu’une aveugle témérité. Il prit cependant la route de Séleucie, et ayant fait venir Diogène et Pythiade, l’un gouvernent de la Susiane, et l’autre de la mer Rouge, il mit ses troupes en campagne, et alla placer son camp sur le bord du Tigre, en présence des ennemis. Là, il apprit de plusieurs soldats qui du camp de Molon étaient passés au sien, à la nage, que, s’il traversait le fleuve, toute l’armée de Molon se rangerait sous ses étendards, parce qu’elle haïssait autant Molon qu’elle aimait Antiochus. Encouragé par cette nouvelle, il résolut de passer le fleuve. Il fit d’abord semblant de vouloir jeter un pont sur le Tigre, dans un endroit où il y avait une espèce d’île ; mais comme il ne disposait rien de ce qui était nécessaire pour cela, Molon ne se mit pas en peine de l’empêcher. Il se hâta ensuite de rassembler et d’équiper des bateaux ; puis, ayant choisi les meilleures troupes de toute son armée, soit dans la cavalerie, soit dans l’infanterie, et laissé Zeuxis à la garde du camp, il descendit environ quatre-vingts stades plus bas que n’était Molon, fit passer son corps de troupes sans aucune résistance, et campa de nuit dans un lieu avantageux, couvert presque tout entier par le Tigre, et défendu aux autres endroits par des marais et des fondrières impraticables.

Molon détacha sa cavalerie pour arrêter ceux qui passaient, et tailler en pièces ceux qui étaient déjà passés. Cette cavalerie approcha en effet, mais il ne fallut pas d’ennemis pour la vaincre. Ne connaissant pas les lieux, elle se précipita d’elle-même dans les fondrières qui la mirent hors d’état de combattre, et où la plupart périrent. Xénète, toujours persuadé que les rebelles n’attendaient que sa présence pour se joindre à lui, avança le long du fleuve et campa sous leurs yeux. Alors Molon, soit par stratagème, soit qu’il craignît qu’il n’arrivât quelque chose de ce qu’espérait Xénète, laisse le bagage dans les retranchements, décampe pendant la nuit et prend le chemin de la Médie. Xénète croit que Molon ne prend la fuite que parce qu’il craint d’en venir aux mains, et qu’il se défie de ses troupes. Il s’empare de son camp, et y fait venir la cavalerie et les bagages qu’il avait laissés sous la garde de Zeuxis. Il assemble ensuite l’armée et l’exhorte à bien espérer des suites de la guerre, puisque Molon avait déjà tourné le dos. Il leur donne ordre de prendre soin d’eux et de se tenir prêts, parce que, de grand matin, il se mettrait à la poursuite des ennemis. L’armée, pleine de confiance et regorgeant de vivres, fait bonne chère, boit à l’excès, et par suite néglige la victoire.

Après avoir marché quelque temps Molon fait prendre le repas à ses troupes et revient sur ses pas. Toute l’armée ennemie était éparse et ensevelie dans le vin ; il se jette au point du jour sur les retranchemens. Xénète, effrayé, s’efforce inutilement d’éveiller ses soldats. Il se présente témérairement au combat et y perd la vie. La plupart des soldats furent massacrés sur leurs couvertures ; le reste se jeta dans le fleuve pour passer au camp qui était sur l’autre bord, et y périt pour la plus grande partie : c’était une confusion et un tumulte horrible dans les deux camps. Les troupes, étonnées d’un accident si imprévu, étaient hors d’elles-mêmes. Le camp qui était de l’autre côté, n’était éloigné de celui d’où l’on sortait que de la largeur du fleuve, et l’envie de se sauver était telle, qu’elle fermait les yeux sur la rapidité du Tigre et sur la difficulté de le traverser : les soldats, uniquement occupés de la conservation de leur vie, se jetaient eux-mêmes dans le fleuve. Ils y jetaient aussi les chevaux et les bagages, comme si le fleuve, par je ne sais quelle providence, eût dû compatir à leur peine et les transporter sans péril de l’autre côté. On voyait flotter entre les nageurs, des chevaux, des bêtes de charge, des bagages de toute sorte ; c’était le spectacle du monde le plus affreux et le plus lamentable.

Le camp de Xénète enlevé, Molon passa le fleuve sans que personne se présentât pour l’arrêter, car Zeuxis avait aussi pris la fuite ; il se rend encore maître de ce second camp, puis part avec son armée pour Séleucie. Il entre d’emblée dans la place, parce que Zeuxis et Diomédon qui y commandaient, l’avaient abandonnée ; il continue d’avancer et se soumet toutes les hautes provinces sans coup férir. Maître de la Babylonie et du gouvernement qui s’étend jusqu’à la mer Rouge, il vient à Suse, et emporte la ville d’assaut ; mais contre la citadelle ses efforts furent inutiles : Diogène l’avait prévenu et s’y était jeté. Il abandonna donc cette entreprise, et, ayant laissé des troupes pour en faire le siége, il ramène son armée à Séleucie sur le Tigre. Après avoir fait reposer ses troupes là, et les avoir encouragées, il se remit en campagne et subjugua tout le pays qui est le long du fleuve jusqu’à Europe, et la Mésopotamie jusqu’à Dure.




CHAPITRE XII.


Antiochus marche contre Molon, mais sans Épigène, dont Hermias se défait enfin. — Le roi passe le Tigre, fait lever le siége de Dure. — Combat près d’Apollonie.


Le bruit de ces conquêtes fit une seconde fois renoncer Antiochus aux vues qu’il avait sur la Cœlo-Syrie ; il prit de nouveau la résolution de marcher contre le rebelle. On assembla un second conseil, où le roi ordonna que chacun dît ce qu’il jugeait à propos que l’on fît contre Molon. Épigène prit encore le premier la parole, et dit qu’autrefois, avant que les ennemis eussent fait de grands progrès, il avait été d’avis qu’on marchât contre eux sans différer, et qu’il persistait dans ce sentiment. Hermias ne put encore ici retenir sa colère. Il s’emporta contre Épigène, lui fit mille reproches aussi faux qu’injustes, sans oublier de faire de lui-même un magnifique éloge. Il pria ensuite le roi de ne pas suivre un avis si déraisonnable, et de ne pas abandonner le projet qu’il avait formé sur la Cœlo-Syrie. Cet avis révolta toute l’assemblée. Antiochus en fut aussi choqué. Il fit tout ce qu’il put pour réconcilier ces deux hommes, et il eut assez de peine à y réussir. Le résultat du conseil fut que rien n’était plus important ni plus nécessaire que de s’en tenir à l’avis d’Épigène, et il fut résolu qu’on prendrait les armes contre Molon. À peine cette résolution fut-elle prise, qu’Hermias changea tout d’un coup, on l’eût pris pour un autre homme. Non-seulement il se rendit, mais il dit encore que dès qu’un conseil avait décidé, il n’était plus permis de disputer, et il donna en effet tous ses soins aux préparatifs de cette guerre. Quand les troupes furent assemblées à Apamée, une sédition s’y étant élevée pour quelques payemens qui leur étaient dus, Hermias, qui s’aperçut que le roi craignait que cette sédition n’eût quelque résultat funeste, s’offrit de payer à ses frais ce qui était dû à l’armée, s’il voulait remercier Épigène de ses service. Il ajouta qu’il importait au roi que cet officier ne servit point, parce qu’après les contestations qu’ils avaient eues ensemble, il était impossible qu’une division si éclatante ne fit pas tort aux affaires.

Cette proposition affligea le roi, qui, connaissant l’habileté d’Épigène dans la guerre, souhaitait qu’il le suivît ; mais, prévenu et gagné par les ministres des finances, par ses gardes et par ses officiers qu’Hermias avait mis malicieusement dans son parti, il ne fut pas maître de lui-même, il fallut se conformer aux circonstances et accorder ce qu’on lui demandait. Dès qu’Épigène, selon l’ordre qui lui avait été donné, se fut retiré à Apamée, la crainte saisit les membres du conseil du roi ; les troupes, au contraire, qui avaient obtenu ce qu’elles souhaitaient, n’eurent plus d’affection que pour celui qui leur avait procuré le payement de leurs soldes. Il n’y eut que les Cyrrhestes qui se soulevèrent. Ils se retirèrent au nombre d’environ six mille, et donnèrent assez long-temps de l’inquiétude à Antiochus ; mais enfin, vaincus dans un combat par un de ses généraux, la plupart furent tués, le reste se rendit à discrétion. Hermias ayant ainsi intimidé les amis du prince, et gagné l’armée par le service qu’il lui avait rendu, se mit en marche avec le roi.

Il fit encore une autre perfidie à Épigène, par le ministère d’Alexis, garde de la citadelle d’Apamée : il feignit une lettre envoyée par Molon à Épigène, et, ayant suborné un des esclaves de ce dernier par de grandes promesses, il lui persuada de porter cette lettre chez son maître, et de la mêler avec les autres papiers qu’il y trouverait. Alexis se présenta quelques temps après, et demanda à Épigène si l’on n’avait point apporté chez lui une lettre de la part de Molon. Épigène répondit à cette question de manière à faire sentir combien il en était choqué. L’autre entre brusquement, trouve la lettre, et, sans autre prétexte, tue sur-le-champ Épigène. On fit accroire au roi que sa mort était juste ; mais elle fut suspecte aux courtisans, quoique la crainte leur fit garder le silence.

Antiochus arriva près de l’Euphrate, et, ayant pris les troupes qui l’y attendaient, il partit pour Antioche dans la Mygdonie, où il entra au commencement de l’hiver et y resta pendant quarante jours, en attendant que le grand froid fût passé. Au bout de ce temps, il alla à Liba, et y tint conseil pour savoir comment et d’où l’on tirerait les provisions de l’armée, et quelle route on tiendrait pour aller dans la Babylonie, où était alors Molon. Hermias fut d’avis qu’on marchât le long du Tigre, l’armée couverte d’un côté par le Tigre, et de l’autre par le Lyque et le Capre. Zeuxis, ayant encore la mort d’Épigène présente à la pensée, craignait de dire son sentiment ; cependant, comme l’avis qu’avait ouvert Hermias était visiblement pernicieux, il hasarda de conseiller qu’il fallait passer le Tigre, alléguant que la route le long de ce fleuve était difficile ; qu’après avoir fait assez de ce chemin, après avoir marché pendant six jours dans le désert, on ne pourrait éviter de passer par le fossé royal ; que les ennemis s’en étant emparés les premiers, il serait impossible de passer outre ; qu’on ne pourrait, sans un danger évident de périr, retourner sur ses pas par le désert, parce que l’armée n’y aurait pas de quoi subsister ; qu’au contraire, si l’on passait le Tigre, les Apolloniates rentreraient infailliblement dans leur devoir ; qu’ils ne s’en étaient écartés pour obéir à Molon, que par crainte et par nécessité ; que, ce pays étant gras et fertile, l’armée y trouverait des vivres en abondance ; que surtout on fermerait à Molon tous les chemins pour retourner dans la Médie ; qu’on lui couperait tous les vivres ; que, par conséquent, on le forcerait d’en venir à une bataille, qu’il ne pourrait refuser sans que ses troupes se jetassent aussitôt dans le parti du roi.

Ce sentiment ayant prévalu, on divisa l’année en trois corps, vers trois endroits du fleuve, et on fit passer les troupes et le bagage. Ensuite on se dirigea vers Dure. Un officier de Molon assiégeait cette ville : il ne fallut que se montrer pour lui faire lever le siége. On marcha ensuite sans discontinuer, et, après huit jours de marche, on franchit le mont Orique, et on arriva à Apollonie. Molon, averti de l’arrivée du roi, ne crut pas devoir s’en fier à la fidélité des peuples de la Susiane et de la Babylonie, dont il avait fait la conquête depuis si peu de temps et avec tant de rapidité : craignant d’ailleurs qu’on ne lui coupât les chemins de la Médie, et comptant sur le nombre de ses frondeurs appelés Cyrtiens, il prit le parti de jeter un pont sur le Tigre pour faire passer son armée, et d’aller se loger, s’il était possible, sur les montagnes de l’Apolloniatide, avant Antiochus. Il marcha sans relâche et avec rapidité ; mais à peine touchait-il aux postes qu’il s’était destinés, que les troupes légères du roi, qui était parti d’Apollonie avec son armée, rencontrèrent les siens sur certaines hauteurs. D’abord ils escarmouchèrent et s’éprouvèrent les uns les autres ; mais, à l’approche des deux armées, ils se retirèrent chacun vers leur parti, et les armées campèrent à quarante stades l’une de l’autre.

La nuit venue, Molon, ayant réfléchi qu’il était difficile et dangereux de faire combattre de front et pendant le jour des révoltés contre le roi, résolut d’attaquer de nuit Antiochus. Il prit pour cela l’élite de toute son armée, reconnut différens postes pour en trouver un élevé, d’où il pût fondre sur l’ennemi ; mais, sur l’avis qu’il reçut que dix de ses soldats étaient allés trouver Antiochus, il changea de dessein, retourna sur ses pas, rentra dans son camp vers le point du jour, et y mit le désordre et la confusion. Peu s’en fallut que tous ceux qui y reposaient n’en sortissent, tant la frayeur était grande. Molon fit tout ce qu’il put pour apaiser le tumulte. Dès que le jour parut, le roi, qui était prêt à combattre, fait sortir ses troupes des retranchemens et les range en bataille, la cavalerie armée de lances sur l’aile droite, sous le commandement d’Ardye, officier d’une valeur éprouvée dans les combats ; près de la cavalerie, les Crétois alliés ; ensuite les Gaulois Tectosages, puis les mercenaires grecs, enfin la phalange. À l’aile gauche, il mit la cavalerie qu’on appelle les Hétères ou compagnons du roi. Dix éléphans qu’il avait furent placés à la première ligne, à quelque distance de l’armée ; les troupes auxiliaires, tant infanterie que cavalerie, furent partagées sur les deux ailes, et eurent ordre d’envelopper les ennemis dès que le combat serait engagé. Hermias et Zeuxis commandaient la gauche, et le roi se chargea du commandement de la droite. Il courut ensuite de rang en rang pour encourager les soldats à bien faire leur devoir.

Molon sortit aussi de ses retranchemens, et rangea son armée, quoique avec beaucoup de peine, à cause du désordre de la nuit précédente. Il partagea sa cavalerie sur les deux ailes, comme avaient fait les ennemis, et mit au centre les rondachers, les Gaulois, en un mot, tout ce qu’il avait de soldats pesamment armés. Il répandit sur le front des deux ailes les archers, les frondeurs, toutes les troupes légères, et les chariots armés de faux furent mis un peu devant la première ligne. Néolas, son frère, eut le commandement de la gauche ; il prit pour lui celui de la droite.

Après cela les deux années s’approchèrent. L’aile droite de Molon fut fidèle, et se défendit courageusement contre Zeuxis ; mais la gauche ne parut pas plus tôt sous les yeux du roi, qu’elle se rangea sous ses enseignes. Autant Molon fut consterné de cet événement, autant le roi en prit de nouvelles forces. Molon, enveloppé de tous les côtés, et se représentant les supplices qu’on lui ferait souffrir s’il tombait vif entre les mains du roi, se donna lui-même la mort. Tous ceux qui avaient pris part à sa révolte se retirèrent chez eux, et prévinrent leur punition par une mort volontaire. Néolas, échappé du combat, s’enfuit dans la Perside, chez Alexandre, frère de Molon, y tua sa mère et les enfans de Molon, persuada à Alexandre de se faire mourir, et se plongea lui-même un poignard dans le sein. Le roi, ayant pillé le camp des rebelles, donna ordre d’attacher le corps de Molon à un gibet, dans l’endroit le plus apparent de la Médie. Les exécuteurs de cet ordre emportèrent aussitôt le corps dans la Calonitide, et l’attachèrent à un gibet sur le penchant du mont Zagre. Antiochus fit ensuite une longue et sévère réprimande aux troupes qui avaient suivi le rebelle, leur tendit cependant la main en signe de pardon, et leur choisit des chefs pour les conduire dans la Médie et mettre ordre aux affaires du pays. Il vint lui-même à Séleucie, et rétablit le bon ordre dans le gouvernement des environs avec beaucoup de douceur et de prudence. Pour Hermias, toujours cruel suivant la coutume, il imposa à la ville de Séleucie une amende de mille talens, envoya en exil les magistrats appelés Aiganes, et fit mourir dans différens supplices un grand nombre d’habitans. Le roi cependant rétablit la tranquillité dans cette ville, soit en faisant entendre raison à Hermias, soit en prenant lui-même le soin des affaires, et diminua l’amende de moitié. Diogène fut fait gouverneur de la Médie, Apollodore de la Susiane. Tychon, premier secrétaire et commandant d’armée, fut envoyé dans les lieux voisins de la mer Rouge. Ainsi finit la révolte de Molon ; ainsi fut calmé le soulèvement qui avait eu lieu au sujet des hautes provinces.




CHAPITRE XIII.


Antiochus marche contre Artabarzane, qui se soumet. — Juste punition des vues ambitieuses d’Hermias. — Achéus se tourne contre Antiochus. — Conseil de guerre au sujet de l’expédition contre Ptolémée. — Escalade de Séleucie.


Antiochus, fier d’un si heureux succès, pensa ensuite à se faire craindre des princes barbares limitrophes de ses provinces, et qui y commandaient, afin qu’ils n’eussent pas dans la suite, la hardiesse de fournir des vivres aux rebelles, ou de prendre les armes en leur faveur. Résolu de leur faire la guerre, il voulut commencer par Artabarzane, qui lui paraissait le plus à craindre et le plus entreprenant, et qui avait sous sa domination les Atropatiens et les autres nations voisines. Cette guerre n’était point du tout du goût d’Hermias. Il y avait trop à risquer dans ces hautes provinces, il en revenait toujours à son premier dessein, de prendre les armes contre Ptolémée. Cependant, quand il sut qu’il était né un fils au roi, la pensée lui vint qu’il pourrait bien arriver quelque malheur à Antiochus dans ce pays, et qu’il pourrait se présenter des occasions de lui faire perdre la vie. Il consentit donc au dessein du roi, persuadé que s’il pouvait une fois se défaire du père, il serait immanquablement gouverneur du fils, et par là maître du royaume.

La chose résolue, on franchit le Zagre et on se jette sur le pays d’Artabarzane : ce pays touche à la Médie, et n’en est séparé que par des montagnes. Quelques parties du Pont le dominent, du côté du Phase, et il s’étend jusqu’à la mer d’Hyrcanie, Les hommes y sont pour la plupart forts et courageux ; on y lève surtout d’excellente cavalerie. Toutes les autres munitions de guerre s’y trouvent aussi en abondance : ce royaume s’était conservé depuis les Perses, mais il avait été négligé du temps d’Alexandre. Artabarzane, qui était alors fort vieux, fut épouvanté ; il pensa qu’il fallait céder à la force des circonstances, et fit la paix aux conditions qu’il plut à Antiochus de lui imposer.

Depuis ce temps-là Apollophanes, médecin du roi, et qui en était fort aimé, voyant à quel excès était parvenue l’insolence et la fierté d’Hermias, commença à craindre pour le roi, et beaucoup plus encore pour lui-même. Il saisit l’occasion de parler au roi, et l’exhorta à se tenir sur ses gardes, à se défier d’Hermias, et à prévenir les malheurs qui étaient arrivés à son frère ; il lui dit qu’il touchait presque à son dernier jour, qu’il devait se mettre sur ses gardes, et songer à son salut et à celui de ses amis. Antiochus lui avoua qu’il haïssait et redoutait Hermias, et le remercia de ce qu’il avait eu le courage de s’ouvrir à lui sur cette affaire. Apollophanes, jugeant par cette réponse qu’il était entré dans les sentimens du roi, en devint plus hardi. Le prince ne l’eut pas plus tôt prié de ne se pas contenter de l’avoir averti, mais d’agir efficacement pour se tirer, lui et ses amis, du danger où ils étaient, qu’il parut disposé à tout entreprendre. Après être convenus ensemble de la manière dont on s’y prendrait, le roi feignit d’avoir des pesanteurs de tête, on éloigna les officiers et la garde ordinaire pour quelques jours ; ses amis seuls furent introduits, et on eut le moyen d’entretenir en particulier ceux à qui l’on jugeait à propos de faire part du secret. Quand on eut trouvé des bras pour exécuter le projet, et la haine qu’on avait pour Hermias rendait la chose aisée, on se disposa à le faire. Les médecins répandirent le bruit que le lendemain il fallait que le roi sortît dès le point du jour, et allât respirer l’air frais du matin. Hermias, et tous les amis du roi qui étaient du complot, vinrent à l’heure marquée. Les autres ne s’y trouvèrent pas, ils ne s’attendaient point que le roi dût sortir à une heure si inaccoutumée. On part du camp, et lorsqu’on est à un certain endroit désert, le roi s’étant un peu écarté du chemin comme pour satisfaire à quelque besoin, on poignarde Hermias, peine beaucoup au-dessous de la punition que ses crimes méritaient. Le roi, délivré de crainte et d’embarras, décampa et prit la route de sa capitale. En quelque endroit qu’il passât, tout retentissait des éloges que l’on faisait de ses entreprises et de ses exploits, mais surtout de ce qu’il s’était défait d’Hermias. À Apamée, sa femme fut aussi tuée par les femmes, et ses enfans par les enfans.

Après que le roi eut fait prendre les quartiers d’hiver à ses troupes, il dépêcha vers Achéus, pour lui faire des reproches d’avoir osé mettre le diadème sur sa tête et se faire appeler roi ; et en second lieu pour l’avertir qu’on savait la liaison qu’il avait avec Ptolémée, et les excès où cette liaison l’avait fait tomber. En effet, dans le temps qu’Antiochus marchait contre Artabarzane, cet Achéus s’était flatté, ou que le roi périrait dans cette expédition, ou que, quand même il en reviendrait, il aurait le temps de se jeter dans la Syrie avant que ce prince y arrivât, et qu’avec le secours des Cyrrhestes, qui avaient quitté le parti du roi, il serait bientôt le maître du royaume. Dans ce dessein, il partit de la Lydie à la tête de toute son armée. Arrivé à Laodicée, en Phrygie, il ceignit sa tête du diadème, et prit pour la première fois le nom de roi. Il écrivit aussi aux villes en cette qualité, poussé à cela principalement par un certain banni nommé Spiris, qu’il avait auprès de lui. Il avança toujours, et il était déjà près de Lycaonie, lorsque ses troupes voyant avec chagrin qu’on les menait contre leur roi naturel, se soulevèrent. Achéus se garda bien de persister dans son dessein après ce changement des esprits ; au contraire, pour persuader à ses troupes que ses vues n’étaient pas d’abord d’envahir la Syrie, il prit une autre route, ravagea la Pisidie, et quand il eut regagné l’amitié et la confiance de son armée par le butin qu’il lui fit faire dans cette province, il s’en retourna chez lui. Le roi avait été informé de toutes ces perfidies, et c’était la raison des menaces qu’il faisait continuellement à Achéus, et que nous avons rapportées.

Antiochus ne laissa pas pour cela de donner tous ses soins à se disposer à la guerre contre Ptolémée. Ayant assemblé ses troupes à Apamée au commencement du printemps, il consulta ses amis sur la manière dont on s’y prendrait pour entrer dans la Cœlo-Syrie. Après qu’on se fut fort étendu sur la situation des lieux, sur les préparatifs, sur le secours que pourrait donner une armée navale, Apollophanes, le même dont nous parlions tout à l’heure, et qui était de Séleucie, réfuta tout ce que l’on avait proposé, et dit qu’il n’était pas raisonnable d’avoir tant de désir de conquérir la Cœlo-Syrie, tandis qu’on souffrait que Ptolémée possédât Séleucie, la capitale du royaume, le temple pour ainsi dire des dieux pénates de toute la monarchie ; qu’il était honteux de laisser sous la puissance des rois d’Égypte une ville dont on pourrait tirer de très-grands avantages dans les conjonctures présentes ; que, tant qu’elle resterait aux ennemis, elle serait un obstacle invincible à tous les desseins qu’on avait ; qu’en quelque endroit qu’on voulût porter la guerre, cette ville était à craindre : que l’on ne devait pas moins songer à bien munir les places du royaume, qu’à faire des préparatifs contre les ennemis ; qu’en prenant Séleucie, cette ville était si heureusement située, que non-seulement elle mettrait le royaume à couvert de toute insulte, mais qu’elle serait d’un grand secours, par mer et par terre, pour faire réussir les projets qu’on avait formés. Tout le conseil demeura d’accord de ce qu’avait dit Apollophanes ; il fut résolu que l’on commencerait par le siége de Séleucie, où, depuis que Ptolémée Évergète, irrité contre Seleucus, l’avait prise pour venger la mort de Bérénice, il y avait eu jusqu’alors une garnison égyptienne. Antiochus donna ordre à Diognète, amiral, d’y amener une flotte, et, partant d’Apamée, il vint camper à environ cinq stades de la ville, proche du Cirque ; il envoya aussi Théodote Hémiolien dans la Cœlo-Syrie, avec un corps de troupes pour s’emparer des défilés, et veiller sur ses intérêts.

Voyons maintenant la situation de Séleucie, et la disposition des lieux d’alentour. Cette ville est située sur la mer entre la Cilicie et la Phénicie. Tout proche s’élève une montagne d’une hauteur extraordinaire, qu’on appelle le Coryphée. Là, du côté d’occident, se brisent les flots de la mer qui sépare Cypre de la Phénicie, et à l’orient cette montagne domine toutes les terres d’Antioche et de Séleucie. La ville est au midi de la montagne, dont elle est séparée par une vallée profonde, et où l’on ne peut descendre qu’avec peine. Elle touche à la mer et en est presque tout environnée, la plupart des bords sont des précipices et des rochers affreux. Entre la mer et la ville sont les marchés et le faubourg, qui est enfermé de fortes murailles : tout le tour de la ville est aussi bien muré, et l’intérieur de la ville est orné de temples et de maisons magnifiques. On ne peut y entrer du côté de la mer que par un escalier fait exprès. Non loin de la ville est l’embouchure de l’Oronte, qui, prenant sa source vers le Liban et l’Anti-Liban traverse la plaine d’Amique, passe à Antioche, dont il emporte toutes les immondices, et vient se jeter dans la mer de Syrie, près de Séleucie.

Le roi commença par offrir aux principaux de la ville de l’argent et de grandes récompenses pour l’avenir, s’ils voulaient de bon gré lui en ouvrir les portes ; mais ses offres ne furent point écoutées. Les officiers subalternes ayant été plus traitables, Antiochus disposa son armée comme pour attaquer la ville, du côté de la mer par une flotte, et du côté de la terre par les troupes du camp. Il partagea son armée en trois corps, et, après les avoir animés à bien faire, leur avoir promis de grandes récompenses, et des couronnes tant aux officiers qu’aux simples soldats qui se signaleraient, il posta Zeuxis du côté de la porte qui conduit à Antioche, Hermogène près du temple de Castor et Pollux, Ardye et Diognète furent chargés de l’attaque du port et du faubourg, parce que la convention faite entre les officiers subalternes et Antiochus portait qu’on ferait entrer ce prince dans la ville dès qu’il aurait emporté le faubourg. Le signal donné, on attaqua de tous les côtés vigoureusement ; mais la plus vive attaque fut du côté d’Ardye et de Diognète, parce qu’aux autres côtés il fallait gravir et combattre en même temps pour aller à l’escalade ; au lieu que, du côté du port et du faubourg on pouvait sans risque porter, dresser et appliquer des échelles. Les troupes de mer escaladèrent donc le port avec vigueur, et Ardye le faubourg. Comme le péril était égal de toutes parts, et que les assiégés ne purent venir au secours d’aucun endroit, le faubourg fut bientôt emporté. Ceux qu’Antiochus avait mis dans ses intérêts courent aussitôt à Léontius, qui commandait dans la ville, et le pressent d’envoyer un parlementaire au roi, et de faire la paix avec lui avant qu’il prenne la ville d’assaut. Léontius, qui ne savait pas que ceux-ci eussent été corrompus, épouvanté de la frayeur où il les voyait, envoya au roi pour tirer de lui des assurances qu’il ne serait fait de mal à aucun de ceux qui étaient dans la ville. Le roi promit pleine sûreté aux personnes libres, et il y en avait environ six mille. Quand il fut entré dans la ville, non-seulement il ne fit aucun mal aux hommes libres, mais il rappela tous les exilés, permit à la ville de se gouverner selon ses lois, et rendit à chacun ses biens. Il mit aussi garnison dans le port et dans la citadelle.




CHAPITRE XIV.


Conquêtes d’Antiochus dans la Cœlo-Syrie. — Expédient dont se servent deux ministres de Ptolémée pour arrêter ses progrès. — Trève entre les deux rois.


Pendant que le roi mettait ordre à tout dans Séleucie, vinrent des lettres de la part de Théodote, qui le pressait de venir dans la Cœlo-Syrie. Le roi ne savait quel parti prendre sur ces nouvelles. Nous avons déjà vu que ce Théodote était Étolien de nation, et qu’après avoir rendu des services à Ptolémée, non-seulement on ne lui avait témoigné aucune reconnaissance, mais que sa vie même avait été en danger. Au temps qu’Antiochus faisait la guerre contre Molon, ce Théodote, ne voyant plus rien à espérer de Ptolémée, et se défiant de la cour, après avoir pris Ptolémaïde par lui-même, et Tyr par Panétole, engagea Antiochus à faire la conquête de la Cœlo-Syrie. Antiochus remit donc à un autre temps la vengeance qu’il voulait tirer d’Achéus, et, abandonnant tout autre dessein, reprit avec son armée la route qu’il avait quittée. Il traversa la plaine de Marsyes, et campa près des défilés de Gerre, sur le lac qui est entre les défilés et la ville. Ayant appris que Nicolas, un des généraux de Ptolémée, assiégeait Théodote à Ptolémaïde, il laissa les soldats pesamment armés, donna ordre aux officiers d’assiéger Broque, château situé sur l’entrée du lac, et, suivi des troupes légères, il alla pour faire lever le siége de Ptolémaïde. Nicolas n’attendit pas que le roi fût arrivé : il se retira et envoya Lagoras et Dorymène, l’un Crétois et l’autre Étolien, pour s’emparer des défilés de Béryte. Le roi les en chassa et mit son camp. Là, vint le rejoindre le reste de ses troupes, avec lesquelles, après les avoir exhortées à le seconder avec courage dans ses desseins, il se mit en marche, et entra hardiment dans la belle carrière qui semblait s’ouvrir devant lui. Théodote, Panétole et leurs amis vinrent au devant de lui. Il les reçut avec toutes sortes de bontés, et entra dans Tyr et dans Ptolémaïde. Il y prit tout ce qu’il y avait de munitions, entre autres quarante vaisseaux, dont vingt étaient pontés et bien équipés de tout : ils avaient au moins chacun quatre rangs de rames ; les autres étaient à trois, à deux et à un seul rang. Tous ces vaisseaux furent donnés à l’amiral Diognète.

Antiochus, ayant appris là que Ptolémée s’était retiré à Memphis, et que toutes ses troupes étaient réunies à Péluse, que les écluses du Nil étaient ouvertes, et qu’on avait comblé tous les puits qui contenaient de l’eau douce, abandonna le dessein qu’il avait d’aller à Péluse. Il se contenta d’aller de ville en ville, et de prendre les unes par la force, les autres par la douceur. Celles qui étaient peu fortifiées se rendirent de bon gré, de peur d’être maltraitées ; mais il ne put soumettre celles qui se croyaient bien munies et bien situées, sans être arrêté long-temps devant leurs murs, et sans en faire le siége en forme.

Après une trahison si manifeste, Ptolémée aurait dû mettre ordre au plus tôt à ses affaires ; mais la pensée ne lui en vint seulement pas, tant sa lâcheté lui faisait négliger tout ce qui regarde la guerre. Il fallut qu’Agathoclès et Sosibe, qui possédaient alors le souverain pouvoir, tinssent conseil ensemble, pour voir ce que l’on pourrait faire dans la conjoncture présente. Le résultat fut que, pendant qu’on se disposerait à la guerre, on enverrait des ambassadeurs à Antiochus pour l’arrêter, en le confirmant, en apparence, dans l’opinion qu’il avait de Ptolémée, que ce prince n’aurait pas le courage de prendre les armes contre lui, qu’il aurait plutôt recours à la voie des conférences, ou, qu’il le ferait prier par des amis de sortir de la Cœlo-Syrie. Nommés tous deux pour mettre ce dessein à exécution, ils envoyèrent des ambassadeurs à Antiochus. Ils en envoyèrent aussi aux Rhodiens, aux Byzantins, aux Cizicéniens et aux Étoliens pour traiter de la paix. Pendant que ces différentes ambassades vont et viennent, les deux rois eurent tout le temps de faire leurs préparatifs de guerre. Pendant cet intervalle, Agathoclès et Sosibe restaient à Memphis, et y conféraient avec les ambassadeurs ; ils faisaient le même accueil à ceux qui y venaient de la part d’Antiochus. Cependant ils appelaient et faisaient assembler à Alexandrie tous les étrangers qui étaient entretenus dans les villes du dehors du royaume. On envoyait pour en lever d’autres, et on amassait des vivres tant pour les troupes que l’on avait déjà, que pour celles qui arrivaient de nouveau. Ils descendaient tour à tour de Memphis à Alexandrie, pour disposer tout de telle sorte que rien ne manquât. Pour le choix des armes et des hommes, ils en donnèrent le soin à Échécrate de Thessalie, à Phoxidas de Mélite, à Euryloque de Magnésie, à Socrate de Béotie, et à Cnopias d’Alore. Ce fut un grand bonheur pour eux d’avoir des officiers qui, ayant déjà servi sous Demetrius et Antigonus, avaient quelque connaissance de la vraie manière de faire la guerre. Aussi mirent-ils toute leur application à bien exercer les soldats.

D’abord ils les divisèrent par nation et par âge ; ils leur firent quitter leurs anciennes armes, et leur en donnèrent de nouvelles, selon qu’elles convenaient à chacun. On licencia les corps, et l’on abandonna la forme du recensement observée auparavant dans la paie des soldats ; pour le présent, on les divisa en centuries. De fréquens exercices familiarisèrent les soldats non-seulement avec les commandemens militaires, mais encore avec le maniement particulier de chaque arme ; il se faisait des revues générales, où on les avertissait de leurs devoirs. Andromaque d’Aspende, et Polycrate d’Argos, leur furent d’une grande utilité pour cette réforme de la discipline militaire. Ils étaient venus tout récemment de Grèce, tous deux pleins de cette hardiesse et de cette industrie si naturelles aux Grecs, tous deux aussi distingués par leur patrie que par leur richesses, quoique Polycrate l’emportât sur l’autre par l’ancienneté de sa famille et par la gloire que Mnasiade son père s’était acquise dans les jeux Olympiques. À force d’animer les soldats et en particulier et en public, ils leur inspirèrent du courage et de la valeur.

Tous les hommes que je viens de nommer eurent des charges, chacun selon son mérite particulier. Euryloque eut sous lui les trois mille hommes de la garde ; Socrate deux mille hommes d’infanterie, armés de rondaches ; Phoxidas l’Achéen, Ptolémée fils de Thraséas et Andromaque exerçaient la phalange et les Grecs soudoyés. Les deux derniers commandèrent la phalange, qui était de vingt-cinq mille hommes, et Phoxidas les Grecs au nombre de huit mille. Les sept cents chevaux qui forment l’escorte du roi, la cavalerie d’Afrique, et celle qui avait été levée dans le pays, tout cela faisant environ trois mille chevaux, fut mis sous le commandement de Polycrate. Échécrate, qui avait merveilleusement exercé la cavalerie de Grèce, et toute la cavalerie mercenaire, qui montaient ensemble à deux mille chevaux, fut d’un grand secours dans la bataille. Personne n’apporta plus de soin, à dresser les troupes qui lui furent confiées, que Cnopias : il avait environ trois mille Crétois, entre lesquels il y avait mille Néocrètes, dont il donna le commandement à Philon de Cnosse. On avait armé trois mille Africains à la manière des Macédoniens, et Ammonius les commandait. La phalange égyptienne, consistant en vingt mille hommes, était conduite par Sosibe. Il y avait, outre cela, un corps de quatre mille Thraces et Gaulois, levé depuis peu tant parmi ceux qui demeuraient dans le pays, que parmi ceux qui vinrent d’ailleurs se présenter, et c’était Denys de Thrace qui était à leur tête. Telle était l’armée de Ptolémée, et les différentes nations qui la composaient.

Cependant Antiochus pressait le siége de Dure, et tous ses efforts n’obtenaient aucun résultat. Outre que la ville par sa situation était très-forte, Nicolas ne cessait d’y jeter du secours. Enfin les approches de l’hiver le déterminèrent à se rendre aux sollicitations des ambassadeurs de Ptolémée ; il consentit à une trève de quatre mois, et promit que pour le reste on le trouverait toujours fort raisonnable. Cela était bien éloigné de sa pensée ; mais il se lassait d’être si long-temps éloigné de son royaume, et d’ailleurs il avait de bonnes raisons de prendre ses quartiers d’hiver à Séleucie, car il n’y avait plus lieu de douter qu’Achéus lui tendît des piéges et s’entendît avec Ptolémée.




CHAPITRE XV.


Combats sur terre et sur mer entre les deux rois. — Antiochus vainqueur entre dans plusieurs places.


La trêve conclue, Antiochus envoya des ambassadeurs au roi d’Égypte, avec ordre de lui rapporter au plus tôt les dispositions de ce prince, et de le venir trouver à Séleucie. Puis, ayant mis des garnisons dans les différens postes, et confié le soin des affaires à Théodote, il reprit la route de Séleucie, où il ne fut pas plus tôt arrivé qu’il distribua ses troupes en quartiers d’hiver. Du reste il ne prit pas grand soin d’exercer son armée, persuadé qu’étant déjà maître d’une partie de la Cœlo-Syrie et de la Phénicie, il ferait aisément et sans combat la conquête du reste. Il se flattait d’ailleurs que la chose se déciderait de gré à gré et par des conférences, et que Ptolémée n’oserait pas en venir à une bataille. Les ambassadeurs de part et d’autre étaient entrés dans le même sentiment, ceux d’Antiochus par le bon accueil que Sosibe leur avait fait à Memphis, et ceux de Ptolémée, parce que Sosibe avait empêché qu’ils ne vissent les préparatifs qui se faisaient à Alexandrie.

Selon le rapport des ambassadeurs d’Antiochus, Sosibe était préparé à tout événement, et, dans les conférences qu’avait Antiochus avec les ambassadeurs d’Égypte, il s’étudiait à leur faire voir qu’il n’était pas moins supérieur par la justice de sa cause que par ses armes. En effet, quand ces ambassadeurs furent arrivés à Séleucie, et qu’on en vint à discuter ce qui regardait la paix en particulier, selon l’ordre qu’ils en avaient reçu de Sosibe, le roi dit qu’on avait tort de lui faire un crime de s’être emparé d’une partie de la Cœlo-Syrie, qu’il l’avait seulement revendiquée comme un bien qui lui appartenait ; qu’Antigonus-le-Borgne avait le premier conquis cette province, que Seleucus l’avait eue sous sa domination, que c’était là les titres authentiques sur lesquels il était fondé à se la faire rendre par Ptolémée, qui n’y avait aucun droit ; qu’à la vérité ce prince avait eu la guerre avec Antigonus, mais pour aider Seleucus à s’y établir, et non pas pour y dominer lui-même. Il appuyait principalement sur la concession qui lui avait été faite de ce pays par les rois Cassander, Lysimaque et Seleucus, lorsque, après avoir défait Antigonus, ils décidèrent unanimement dans un conseil, que toute la Syrie appartenait à Seleucus.

Les ambassadeurs de Ptolémée soutinrent, tout au contraire, que c’était une injustice manifeste que la trahison de Théodote et l’irruption d’Antiochus, et prétendirent que Ptolémée, fils de Lagus, s’était joint à Seleucus pour aider celui-ci à se rendre maître de toute l’Asie ; mais que c’était à condition que la Cœlo-Syrie et la Phénicie seraient à Ptolémée. On disputa long-temps sur ces points de part et d’autre dans les conférences, et l’on ne concluait rien, parce que, les affaires se traitant par amis communs, il n’y avait personne qui pût modérer la chaleur avec laquelle un parti tâchait de faire tourner les choses à son avantage au préjudice de l’autre. Ce qui leur causait le plus d’embarras, c’était l’affaire d’Achéus. Ptolémée aurait bien voulu le comprendre dans la traité ; mais Antiochus ne pouvait souffrir qu’on en fît mention : il regardait comme une chose indigne que Ptolémée se rendît le protecteur d’un rebelle et osât seulement en parler.

Pendant cette contestation, où chacun se défendit du mieux qu’il put sans rien décider, le printemps arriva et Antiochus assembla ses troupes, menaçant d’attaquer par mer et par terre et de subjuguer le reste de la Cœlo-Syrie. Ptolémée, de son côté, fit Nicolas généralissime de ses armées, amassa des vivres en abondance proche de Gaza, et mit en mouvement deux armées, une sur terre et une sur mer. Nicolas, plein de confiance, se met à la tête de la première, soutenu par l’amiral Périgène, à qui Ptolémée avait donné le commandement de la seconde : cette dernière était composée de trente vaisseaux pontés et de plus de quatre cents vaisseaux de charge. Le général, Étolien de naissance, était un homme expérimenté et courageux, qui ne cédait en rien aux autres officiers de Ptolémée. Une partie de ses troupes s’empara des détroits de Platane, pendant que l’autre, où il était en personne, se jeta dans la ville de Porphyréon, pour fermer par là, avec le secours de l’armée navale, l’entrée du pays à Antiochus.

Celui-ci vint d’abord à Marathe, où les Aradiens le vinrent trouver pour lui offrir leur alliance. Non-seulement il accepta leurs offres, mais apaisa encore une contestation qui divisait depuis quelque temps les Aradiens insulaires de ceux qui habitaient la terre-ferme. De là, entrant dans la Syrie par le promontoire appelé Théoprosopon, il prit Botrys, brûla Trière et Calame, et vint à Béryte. Il envoya de là Nicarque et Théodote en avant, pour occuper les défilés qui sont proche du Lyque. Ensuite il alla camper proche la rivière de Damure, suivi de près par mer de son armée navale que commandait en chef l’amiral Diognète. Ayant pris là Théodote, Nicarque et ses troupes légères, il marcha vers les défilés où Nicolas s’était déjà logé, et, après avoir reconnu la situation des lieux, il se retira dans son camp. Dès le lendemain, laissant au camp les soldats pesamment armés sous le commandement de Nicarque, il marche avec le reste de son armée vers l’ennemi qui, campé dans un terrain fort resserré, sur la côte, entre le pied du mont Liban et la mer, et, environné d’une hauteur rude et escarpée qui ne laisse le long de la mer qu’un passage étroit et difficile, avait encore mis bonne garde à certains postes et en avait fortifié d’autres, croyant qu’il lui serait aisé d’empêcher qu’Antiochus ne pénétrât jusqu’à lui.

Ce prince partagea son armée en trois corps. Il en donna un à Théodote, avec ordre de charger et de forcer les ennemis au pied du mont Liban ; Ménédéme avec le second avait ordre exprès de tenter le passage par le milieu de la hauteur ; le troisième fut posté sur le bord de la mer, Dioclès, gouverneur de la Parapotamie, à la tête. Le roi avec sa garde se plaça au milieu, pour être à portée de voir ce qui se passerait, et d’envoyer du secours où il serait nécessaire. Diognète et Périgène se disposèrent de leur côté à un combat naval. Ils s’approchèrent de la terre le plus qu’il leur fut possible, et tâchèrent de faire en sorte que leurs armées ne fissent ensemble qu’un même front. Le signal donné, on attaque de tous les côtés en même temps. Sur mer comme les forces étaient égales, on combattit avec égal avantage. Par terre la forte situation des postes que Nicolas occupait lui donna d’abord quelque supériorité ; mais quand Théodote eut rompu les ennemis qui étaient le long du Liban, et que d’en haut il fut ensuite tombé sur eux, toute l’armée de Nicolas s’enfuit en déroute. Deux mille furent tués en fuyant ; on n’en fit pas moins de prisonniers ; le reste se retira à Sidon. Périgène, qui commençait à espérer un heureux succès du combat naval, ne vit pas plus tôt la défaite de l’armée de terre, qu’il prit l’épouvante et se retira aussi au même endroit.

Antiochus vint camper devant Sidon ; mais il y avait tant de munitions dans cette ville, la garnison, jointe aux fuyards, y était si forte, que, n’osant tenter le siége, il prit le chemin de Philotérie, et envoya ordre à Diognète, amiral, de venir à Tyr. Philotérie est sur le lac où se jette le Jourdain, d’où sortant il traverse la plaine dans laquelle est située Scythople. On lui ouvrit de bon gré les portes de ces deux places, et cette nouvelle conquête lui donna de grandes espérances pour la suite ; car, comme tout le pays dépend de ces deux villes, il trouvait là aisément les vivres et toutes les autres munitions nécessaires. Ayant mis garnison dans ces deux places, il passa les montagnes et arriva à Atabryon, ville située sur une hauteur de plus de quinze stades. Pour entrer dans cette place il, usa d’un stratagème : il mit des troupes en embuscade, engagea une escarmouche avec les habitans ; puis, les ayant attirés loin de la ville en faisant semblant de fuir, il fit volte-face tout d’un coup ; ceux qui étaient en embuscade donnèrent en même temps. Beaucoup des habitans restèrent sur la place, Antiochus poursuivit les autres, et entra avec eux dans la ville sans résistance.

Vers le même temps Céréas, un des gouverneurs de Ptolémée, vint s’offrir à Antiochus, qui, par les honneurs qu’il lui fit, attira dans son parti beaucoup d’autres officiers ennemis, du nombre desquels fut Hippoloque le Thessalien, avec quatre cents chevaux qu’il commandait. Antiochus, après avoir mis garnison dans Atabryon, se mit en marche, et prit en passant Pella, Came et Gèphre. Tous ces succès soulevèrent l’Arabie en sa faveur. On s’exhortait les uns les autres à se rendre à lui. Le roi en conçut de nouvelles espérances. Il prit là des provisions, et poursuivit sa route. De là il passa dans la Galatide, s’empara d’Abila et prit tous ceux qui, sous le commandement de Nicias, ami et parent de Ménéas, étaient venus pour secourir cette place. Gadare restait à prendre. La ville passait dans le pays pour une des plus fortes. Il campe devant, fait ses approches, la ville est épouvantée et se rend. De là il reçoit avis qu’une troupe d’ennemis rassemblés dans Rabbatamane, ville de l’Arabie, ravageait le pays des Arabes qui avaient pris son parti : il part aussitôt et se campe sur les hauteurs où cette ville est située. Ayant fait le tour de la colline, et remarqué qu’on ne pouvait y monter que par deux endroits, il fait par là approcher ses machines. Nicarque en conduisait une partie, et Théodote l’autre, pendant que le roi observait avec une égale vigilance quel serait le zèle de ces deux capitaines pour son service. Comme il y avait entre eux une noble et continuelle émulation à qui abattrait le premier le côté du mur qu’il attaquait, tout d’un coup, lorsqu’on s’y attendait le moins, l’un et l’autre côté tombèrent. Après quoi, et de nuit et de jour se livrèrent des assauts continuels. On n’avançait cependant en rien, quelques efforts que l’on fit, à cause du grand nombre d’hommes qui s’étaient retirés dans la place. Enfin, un des prisonniers montra le passage souterrain par où l’on descendait de la ville pour chercher de l’eau. On le boucha de bois, de pierres et d’autres choses semblables, de sorte que les habitans, manquant d’eau, furent contraints de se rendre.

Le roi, ayant laissé dans la ville Nicarque avec une bonne garnison, envoya cinq mille hommes de pied sous la conduite d’Hippoloque et de Céréas, les deux qui avaient quitté Ptolémée, dans les lieux voisins de Samarie, pour veiller aux affaires de cette province, et défendre de toute insulte les peuples qui s’étaient soumis. Il décampa ensuite, et alla à Ptolémaïde prendre ses quartiers d’hiver.




CHAPITRE XVI.


Siége de Pednélisse par les Selgiens. — Selge attaquée à son tour. — Trahison de Logbasis. — Vengeance qu’en tirent les Selgiens. — Conquêtes d’Attalus.


Le même été, les Pednélissiens, assiégés et pressés par les Selgiens, envoyèrent des députés vers Achéus pour implorer son secours, et, en ayant eu une réponse favorable, ils soutenaient constamment le siége dans l’espérance d’en être secourus. Achéus leur envoya Garsyéris avec six mille fantassins et cinq cents chevaux. Les Selgiens furent avertis de ce renfort, et aussitôt ils s’emparèrent des détroits qui sont près de Climace. Ils postèrent là la plus grande partie de leurs troupes, mirent bonne garde à l’entrée de Saporda, et rompirent tous les chemins par où l’on pouvait en approcher. Garsyéris, s’étant jeté dans Miliade, et ayant campé devant Crétople, vit bien que, tant que les ennemis occuperaient les passages, il ne serait pas possible d’avancer. Pour les en déloger, voici le stratagème dont il usa : il retourna sur ses pas, comme s’il eût désespéré de pouvoir porter du secours aux assiégés, depuis que les passages avaient été pris par les Selgiens. Ceux-ci, croyant que la retraite se faisait de bonne foi, se retirèrent, les uns dans leur camp et les autres dans la ville, parce que le temps de la moisson pressait. Mais Garsyéris revint aussitôt sur ses pas, et, marchant à grandes journées, vint se poster sur les hauteurs, qu’il trouva sans défense, et y mit du monde. Puis, laissant Phayle pour commander, il marcha sur Perge avec ce qui lui restait de troupes, il envoya de là dans les autres endroits de la Pisidie et de la Pamphylie pour représenter combien l’on avait à craindre des Selgiens, engager les peuples de ces provinces à faire alliance avec Achéus, et les presser de venir au secours des Pednélissiens.

Cependant les Selgiens, se fiant sur la connaissance qu’ils avaient du pays, crurent qu’en faisant marcher un corps de troupes contre Phayle, ils lui donneraient l’épouvante et le chasseraient de ses postes. Mais, loin de réussir, ils perdirent beaucoup de monde. Ils se tournèrent donc du côté du siége, et le pressèrent plus qu’ils n’avaient fait jusqu’alors. Les Étenniens, peuple de la Pisidie, qui habite les montagnes au-dessus de Sida, envoyèrent à Phayle huit mille soldats pesamment armés, et les Aspendiens quatre mille. Ceux de Sida ne prirent point de part à ce secours, soit pour gagner l’amitié d’Antiochus, ou plutôt à cause de la haine qu’ils portaient aux Aspendiens. Avec ces nouvelles forces jointes à son armée, Garsyéris approcha de Pednélisse, et s’imagina que les Selgiens, pour lever le siége, attendraient à peine qu’il parût. Comme cependant ils l’attendirent de pied ferme, il s’arrêta à une distance raisonnable de la ville et s’y retrancha. Pour secourir néanmoins les Pednélissiens autant qu’il lui serait possible, sachant qu’ils manquaient de vivres, il voulut faire entrer pendant la nuit, dans la ville, deux mille hommes chargés chacun d’une certaine mesure de blé. Les Selgiens furent avertis qu’ils étaient en marche : ils vont au devant, taillent en pièces la plus grande partie de ce détachement, et emportent tout le blé.

Fiers de ce succès, ils entreprirent non-seulement de continuer le siége de Pednélisse, mais encore d’assiéger Garsyéris lui-même ; car dans la guerre ce peuple est toujours hardi jusqu’à la témérité. Laissant donc dans leurs retranchemens une garde suffisante, ils approchent du camp ennemi par plusieurs endroits, et l’attaquent avec vigueur. Garsyéris, pressé de tous côtés, et voyant ses retranchemens renversés en plus d’un endroit, commençait à craindre une défaite entière. Il envoya sa cavalerie dans certain poste qui n’était point gardé. Les Selgiens crurent que c’était la crainte d’être forcés qui les faisait retirer, et ne pensèrent point du tout à les arrêter. Mais la cavalerie de Garsyéris ayant tourné par leurs derrières et chargé brusquement, l’infanterie encouragée, quoiqu’elle eût déjà été renversée, revint à la charge. Les Selgiens enveloppés prennent la fuite. En même temps les Pednélissiens fondent sur ceux qui avaient été laissés au camp, et les en délogent. Les vaincus s’écartèrent de côté et d’autre ; il en resta au moins dix mille sur la place. De ceux qui se sauvèrent, les alliés se retirèrent chez eux, et les Selgiens s’enfuirent par les montagnes dans leur patrie.

Garsyéris, qui désirait de passer les défilés, et d’approcher de Selge avant que les fuyards, revenus de leur frayeur, pussent l’arrêter et délibérer sur ce qu’ils auraient à faire, se mit sur-le-champ à leur poursuite, et arriva à Selge avec son armée. Les Selgiens, ne pouvant plus espérer de secours de leurs alliés après la dernière défaite, et effrayés de l’échec qu’ils avaient reçu, commencèrent à craindre pour eux-mêmes et pour leur patrie. Ils convoquèrent une assemblée où il fut résolu de députer un de leurs citoyens à Garsyéris. Ils choisirent pour cela Logbasis. Cet homme avait été long-temps ami de cet Antiochus qui était mort en Thrace, et avait élevé, comme sa propre fille et avec une tendresse extrême, Laodice, qui lui avait été confiée, et qui fut depuis femme d’Achéus. Tout cela fit croire qu’on ne pouvait, dans la conjecture présente, faire un choix plus heureux. Logbasis entra en conférence avec Garsyéris : mais, loin de rendre service à sa patrie, comme on attendait de lui, il exhorta ce général à avertir au plus tôt Achéus que Logbasis se chargeait de lui livrer Selge. On ne pouvait faire à Garsyéris une proposition qui lui fût plus agréable. Il envoya sur-le-champ à Achéus pour lui apprendre ce qui se passait, et le faire venir. On fit une trève avec les Selgiens, on recula la conclusion du traité ; toujours quelque difficulté se présentait en attendant Achéus, et pour donner à Logbasis le loisir de conférer avec lui, et de prendre des mesures pour l’exécution de son dessein.

Pendant qu’où allait et venait pour cela, les soldats passaient librement du camp à la ville pour y prendre des vivres. On a éprouvé cent et cent fois combien cette liberté était funeste ; cependant on n’y met point ordre. En vérité, c’est mal à propos que l’homme passe pour le plus rusé de tous les animaux, il n’y en a point de plus facile à surprendre ; car combien de camps, combien de garnisons, combien de grandes villes se sont perdues par cette liberté ? Ce malheur est arrivé à une infinité de gens, les faits sont certains, et malgré cela nous sommes toujours neufs sur ces sortes de surprises. La raison en est qu’on ne s’applique pas à connaître les malheurs où sont tombés, faute de certaines précautions, ceux qui nous ont précédés. On se donne beaucoup de peine, on fait de grandes dépenses pour amasser des vivres et de l’argent, pour élever des murailles, pour avoir des armes, et l’on néglige la connaissance de l’histoire, la plus aisée de toutes à acquérir, et qui fournit le plus de ressources dans les occasions fâcheuses ; et cela, pendant qu’on pourrait dans un honnête repos, et avec beaucoup de plaisir, se remplir l’esprit de ces connaissances par la lecture de ce qui s’est passé avant nous.

Achéus arriva au temps marqué, et les Selgiens, après avoir conféré avec lui, s’attendaient à l’accommodement du monde le plus avantageux. Pendant ce temps-là Logbasis rassembla des soldats d’Achéus dans sa maison, ne laissant pas toujours de conseiller aux Selgiens de tenir des conseils sur l’affaire présente, de ne point laisser échapper l’occasion et de conclure enfin un traité. On s’assembla en effet, et, comme si la chose devait se terminer, on fit venir à l’assemblée jusqu’aux sentinelles. Alors Logbasis donna le signal aux ennemis, fit prendre les armes aux soldats qu’il avait chez lui, en prit lui-même et en donna à ses enfans. Achéus s’approche de la ville avec la moitié de l’armée, et Garsyéris avec le reste s’avance vers un temple de Jupiter, qui commande la ville et en est comme la citadelle. Un pâtre s’aperçoit par hasard de la trahison, et en avertit l’assemblée. Aussitôt les soldats courent, les uns à Cestédion, c’est le nom du temple ; les autres aux corps-de-garde, et le peuple en fureur à la maison de Logbasis, où la trahison ayant été découverte, une partie monte sur le toit, les autres forcent les portes du vestibule, et massacrent Logbasis, ses enfans et tous les autres qui étaient dans la maison. Ensuite on annonça la liberté aux esclaves, et l’on partagea les forces pour aller à la défense des postes avantageux. Garsyéris tâcha d’approcher de Cestédion, dès qu’il vit que les assiégés s’en étaient emparés, et Achéus de rompre les portes de la ville ; mais les Selgiens firent une sortie qui lui coûta sept cents hommes, et obligea le reste à abandonner l’entreprise, en sorte que lui et Garsyéris prirent le parti de rentrer dans leurs retranchemens.

Les Selgiens alors, craignant qu’il ne s’élevât parmi eux quelque sédition, craignant aussi de nouvelles attaques de la part de l’ennemi, envoyèrent à Achéus les plus anciens de la ville avec les insignes ordinaires de la paix, et un traité qui portait « qu’ils donneraient sur-le-champ quatre cents talens, qu’ils rendraient aux Pednélissiens les prisonniers, et qu’a quelque temps de là ils payeraient trois cents autres talens. » C’est ainsi que les Selgiens sauvèrent leur patrie du péril où la trahison de Logbasis l’avait jetée. Ce courage était digne de leur liberté, et de l’alliance qu’ils avaient avec les Lacédémoniens. Pour Achéus, après avoir pris Milyade et rangé sous sa domination la plus grande partie de la Pamphylie, il alla à Sardes, fit une guerre continuelle à Attalus, menaça Prusias, et se rendit formidable à tout le pays d’en deçà du mont Taurus.

Dans le temps qu’Achéus était occupé au siége de Selge, Attalus parcourait avec un corps de Gaulois Tectosages les villes d’Élide et toutes les autres villes voisines qui, par crainte, s’étaient auparavant rendues à Achée. La plupart se donnèrent à lui de bonne grâce, et regardèrent même comme un bienfait qu’il voulût bien les prendre sous sa protection. Peu attendirent qu’on les réduisît par la force. Celles qui le reçurent de bon gré, furent Cumes, Smyrne, Phocée ; Égée et Temnos craignirent qu’il ne marchât contre elles, et firent comme les autres. Les Téyens et les Colophoniens lui envoyèrent aussi des ambassadeurs, et se rendirent à lui, eux et leurs villes. Il les reçut aux mêmes conditions qu’auparavant, et prit des otages. Il ne traita personne avec plus de douceur que les ambassadeurs des Smyrnéens, en reconnaissance de la fidélité qu’ils lui avaient gardée. Ensuite il continua d’avancer, et, ayant passé le Lyque, il entra dans la Mysie ; Carse épouvantée lui ouvrit ses portes. Didyme ne tint pas non plus contre la crainte qu’eut la garnison d’être assiégée. Ce fut Thémistocle qui lui livra ces deux places. Il en avait reçu le gouvernement d’Achéus. De là il entra dans la plaine d’Apie, et y porta le ravage, passa le mont appelé Pélicanta, et campa sur le Mégiste. Pendant qu’il y était, arriva une éclipse de lune, et les Gaulois qui depuis long-temps se lassaient d’une route si pénible, parce que leurs femmes et leurs enfans les suivent à la guerre dans des chars, prirent cette éclipse pour un augure qui ne leur permettait pas d’aller plus loin. Attalus n’en tirait aucun service ; mais leurs campemens séparés, leur désobéissance et leur orgueil ne laissèrent pas de le jeter dans un très-grand embarras. D’un côté il craignait que, se joignant à Achée, ils ne se jetassent sur les terres de sa domination ; et de l’autre il ne voulait pas se perdre de réputation, en faisant égorger des soldats qui, par affection pour lui, l’avaient suivi jusqu’en Asie. Il se servit donc du prétexte qu’ils lui donnaient, et leur promit de les ramener où il les avait pris, de leur donner un terrain commode pour s’y établir, et que toutes les fois, dans la suite, qu’ils lui demanderaient des choses qu’il serait juste de leur accorder, ils le trouveraient toujours disposé à les obliger. Il les fit conduire en effet à l’Hellespont, fit beaucoup d’amitiés aux Lampascéniens, aux Alexandrins et aux Illiens, qui lui avaient été fidèles, puis avec son armée il se retira à Pergame.




CHAPITRE XVII.


Énumération des troupes d’Antiochus et de Ptolémée. — Entreprise de Théodote. — Bataille de Raphie.


Au printemps suivant, Antiochus et Ptolémée, ayant fait tous leurs préparatifs ; n’attendaient plus qu’une bataille pour décider de la guerre. Celui-ci partit d’Alexandrie avec quarante mille hommes d’infanterie, cinq mille chevaux et soixante-dix éléphans. Antiochus, sur l’avis que son ennemi approchait, assembla aussitôt son armée, où il y avait cinq mille hommes armés à la légère, tant Daiens que Carmaniens et Ciliciens, que commandait Byttaque de Macédoine ; vingt mille hommes choisis de tout le royaume et armés à la macédonienne, que conduisait Théodote, cet Étolien qui avait trahi Ptolémée : la plupart de ceux-là avaient des boucliers d’argent ; une phalange de vingt mille hommes, commandés par Nicarque et Théodote Hémiolien ; deux mille archers et frondeurs agrianiens et perses ; mille Thraces, ayant à leur tête Ménédème d’Alabande ; cinq mille Mèdes, Cissiens, Caduciens et Carmaniens sous la conduite d’Aspasien le Mède ; dix mille hommes d’Arabie et de quelques pays voisins, qui avaient Zabdibèle pour chef ; cinq mille mercenaires grecs conduits par Hippoloque de Thessalie ; quinze cents Crétois sous Euryloque ; mille Néocrétois sous le commandement de Zelys de Gortynie ; cinq cents archers de Lydie et mille Cardaces, conduits par Lysimaque le Gaulois. La cavalerie consistait en six mille chevaux, dont Antipater, neveu du roi, commandait les deux tiers, et Thémison le reste : de sorte que toute cette armée était composée de soixante-onze mille hommes d’infanterie, de six mille chevaux et de cent deux éléphans.

Ptolémée alla d’abord à Péluse, où il campa en attendant ceux qui le suivaient, et pour distribuer des vivres à son armée. De là passant le mont Casius, et ce qu’on appelle les abîmes, par un pays sec et sans eau, il vint à Gaza, où son armée s’étant reposée, il continua sa route avec la même lenteur qu’il l’avait commencée. Après cinq jours de marche, il arriva à cinquante stades de Raphie, et y campa. Cette ville est après Rhinocorure, la première que l’on rencontre en allant d’Égypte dans la Cœlo-Syrie.

En même temps Antiochus, ayant passé Raphie, vint, de nuit, camper à dix stades des ennemis. Il ne resta pas long-temps dans cet éloignement : quelques jours après, voulant se loger dans les meilleurs postes, et inspirer en même temps de la confiance à ses troupes, il approcha plus de Ptolémée, en sorte que les deux camps n’étaient éloignés l’un de l’autre que de cinq stades. Il y eut alors bien des combats entre les fourrageurs et ceux qui allaient à l’eau ; il y eut aussi entre les deux camps des escarmouches de cavalerie et d’infanterie.

Ce fut aussi alors que Théodote, qui, ayant long-temps vécu avec Ptolémée, connaissait sa manière de vivre, conçut un dessein qui était bien d’un Étolien, mais qui demandait pourtant de la hardiesse et du courage. Il entre, lui troisième, au point du jour, dans le camp des ennemis. Comme il était nuit, on ne le reconnut point au visage, et il n’était pas plus reconnaissable par l’habit, parce qu’il y en avait de toutes manières dans le camp. Il alla droit à la tente du roi, qu’il avait auparavant remarquée pendant les escarmouches qui s’étaient faites tout auprès. Les premiers qu’il rencontra ne prirent pas garde à lui. Il entre dans la tente, cherche dans tous les coins, et manque le roi, qui reposait dans une tente où, pour l’ordinaire, il mangeait et donnait audience. Deux autres officiers et André, le médecin du roi, y dormaient : il les poignarda tous trois et s’en revint impunément au camp, quoique un peu inquiété au sortir des retranchemens ennemis. S’il n’avait fallu que de la hardiesse, il eût réussi ; mais il manqua de prudence en n’examinant pas assez où Ptolémée avait coutume de reposer.

Les deux rois, après avoir été cinq jours en présence, résolurent d’en venir à une bataille décisive. Ptolémée mit le premier son armée en mouvement, et aussitôt Antiochus y mit la sienne. Les phalanges, de part et d’autre, et l’élite des troupes armées à la manière des Macédoniens, furent rangées vis-à-vis l’une de l’autre. Du côté de Ptolémée, Polycrates, avec le corps de cavalerie qu’il commandait, formait l’aile gauche, et entre lui et la phalange était la cavalerie de Crète : suivaient de suite la garde du roi, l’infanterie à rondaches, sous le commandement de Socrates, et les Africains armés à la macédonienne. À l’aile droite Échécrates, à la tête de son corps de cavalerie ; à sa gauche les Gaulois et les Thraces ; puis les mercenaires grecs, Phoxidas à leur tête, auxquels était jointe la phalange égyptienne. Des éléphans, quarante furent mis à l’aile gauche, où Ptolémée devait commander, et trente-trois à l’aile droite, devant la cavalerie étrangère.

Du côté d’Antiochus, soixante éléphans couvraient l’aile droite, où ils devaient combattre contre Ptolémée ; ils étaient conduits par Philippe, frère de lait du roi. Derrière eux, deux mille chevaux sous la conduite d’Antipater, et deux mille autres rangés en crochet ; proche la cavalerie, les Crétois au front ; puis les mercenaires grecs ; entre eux et les troupes armées à la macédonienne, cinq mille Macédoniens commandés par Battacus. À l’aile gauche, deux mille chevaux que commandait Thémisson, puis de suite les archers cardaces et lydiens, les troupes légères de Ménédème au nombre de trois mille ; les Cissiens, Mèdes et Carmaniens ; les Arabes et leurs voisins, qui touchaient à la phalange. Cette aile gauche était couverte du reste des éléphans que conduisait un nommé Mysique, page du roi.

Les armées ainsi rangées en bataille, les deux rois, accompagnés de leurs favoris et des chefs, allèrent de corps en corps sur le front de la ligne pour encourager les troupes ; ils s’attachèrent surtout l’un et l’autre à leur phalange, dont ils espéraient le plus. Ptolémée était accompagné d’Arsinoé, sa sœur, d’Andromaque et de Sosibe ; Antiochus, de Théodote et de Nicarque : c’étaient, de part et d’autre, les chefs des phalanges. Les harangues, de part et d’autre, roulaient sur les mêmes motifs. Comme les deux princes n’étaient sur le trône que depuis peu, et qu’ils n’avaient rien fait encore de fort mémorable, ils se servirent, pour animer les phalanges, de la gloire de leurs ancêtres, et des grandes actions qui la leur avaient acquise. Ils leur firent voir surtout, aux officiers en particulier et à toutes les troupes en général, les grandes espérances que l’on fondait sut leur valeur. Prières, exhortations, on employa tout pour les engager à bien faire leur devoir.

Après que les deux rois eurent ainsi exhorté leurs soldats, ou par eux-mêmes ou par des interprètes, Ptolémée revint à son aile gauche avec sa sœur, et Antiochus suivi de sa cavalerie à son aile droite : sur-le-champ on sonne la charge, et les éléphans commencent l’action. Quelques-uns de ceux de Ptolémée vinrent fondre avec impétuosité sur ceux d’Antiochus : on se battit, des tours, avec beaucoup de chaleur, les soldats combattant de près et se perçant les uns les autres de leurs piques. Mais ce qui fut le plus surprenant, ce fut de voir les éléphans mêmes fondre les uns sur les autres et se battre avec fureur ; car telle est la manière de combattre de ces animaux : ils se prennent par les dents, et, sans changer de place, ils se poussent l’un l’autre de toutes leurs forces, jusqu’à ce que l’un des deux, plus fort, détourne la trompe de son antagoniste ; et dès qu’il lui a fait prêter le flanc, il le perce à coups de dents, comme les taureaux se percent avec les cornes. La plupart des éléphans de Ptolémée craignirent le combat, ce qui est assez ordinaire aux éléphans d’Afrique. Ils ne peuvent soutenir ni l’odeur ni le cri de ceux des Indes, ou, plutôt, je crois que c’est la grandeur et la force de ceux-ci qui les épouvantent et leur font prendre la fuite avant même qu’on les en approche. C’est ce qui arriva dans cette occasion : ces animaux, ayant lâché pied, enfoncèrent les rangs qui se rencontrèrent devant eux ; la garde de Ptolémée en fut renversée. Antiochus tourna en même temps au-dessus des éléphans, et chargea la cavalerie que commandait Polycrates. Les mercenaires grecs, qui étaient en-deçà des éléphans auprès de la phalange, donnent sur les rondachers de Ptolémée, et les enfoncent d’autant plus aisément, qu’ils avaient déjà été désunis et rompus par leurs éléphans. Ainsi toute l’aile gauche de Ptolémée fut défaite, et prit la fuite.

Échécrates, à l’aile droite, attendit d’abord quel serait le sort de la gauche. Mais quand il vit le nuage de poussière qui allait envelopper ses troupes, et que les éléphans n’avaient pas le courage d’approcher des ennemis, il envoya dire à Phoxidas, qui commandait les mercenaires grecs, de charger ceux qu’il avait en front ; il fit en même temps défiler, par l’extrémité de l’aile, son corps de cavalerie avec celle qui était rangée derrière les éléphans, et, ayant évité, par ce moyen, les éléphans de l’aile gauche d’Antiochus, il tomba sur la cavalerie des ennemis, et, attaquant les uns en queue et les autres en flanc, il la renversa toute en peu de temps. Phoxidas eut le même succès ; car, fondant sur les Arabes et les Mèdes, il les contraignit de prendre la fuite. Antiochus vainquit donc par sa droite, et fut vaincu à sa gauche. Il ne restait plus d’intactes que les phalanges, qui, au milieu de la plaine, privées de leurs ailes, ne savaient que craindre ni qu’espérer.

Pendant qu’Antiochus triomphait à son aile droite, Ptolémée, qui avait fait retraite derrière sa phalange, s’avança au milieu, et, se présentant aux deux armées, jeta celle des ennemis dans l’épouvante, et fit naître, au contraire, dans tous les cœurs de la sienne, de nouvelles forces et une nouvelle ardeur de combattre. Andromaque et Sosibe marchent piques baissées contre l’ennemi. L’élite des Syriens soutint le choc pendant quelque temps ; mais le corps que Nicarque conduisait lâcha pied d’abord. Pendant ce combat, Antiochus, jeune alors et sans expérience, et jugeant des avantages du reste de son armée par ceux de l’aile qu’il commandait, s’occupait à poursuivre les fuyards. Enfin un des vétérans qui le suivaient l’arrêta en lui montrant la poussière qui était portée de la phalange vers son camp. Il accourt avec ses gens d’armes au champ de bataille ; mais, tous ses gens ayant pris la fuite, il se retira à Raphie ; sa consolation fut qu’il était victorieux autant qu’il avait dépendu de lui, et qu’il n’avait été vaincu que par la lâcheté et la poltronnerie des siens.

Après que la phalange eut décidé de la bataille, et que la cavalerie de l’aile droite, jointe aux mercenaires, fut de retour de la poursuite des fuyards, dont grand nombre avait été tué, Ptolémée se retira dans son camp, et y passa la nuit. Le lendemain il fit enlever et enterrer ses morts, et dépouiller ceux des ennemis. Il décampa ensuite et marcha vers Raphie. Le premier dessein d’Antiochus après la défaite de ses troupes, était de ramasser tous ceux qui fuyaient en corps, et de mettre le camp hors de cette ville ; mais, comme la plupart de ses gens s’y étaient retirés, il fut obligé, malgré lui, de s’y retirer lui-même. Il en sortit donc de grand matin avec les débris de son armée, et prit le chemin de Gaza, où il campa. De là il envoya demander ses morts à Ptolémée, et leur fit rendre les derniers devoirs. Il perdit dans cette bataille à peu près dix mille hommes d’infanterie, et plus de trois cents chevaux, quatre mille prisonniers, et cinq éléphans, dont trois moururent sur le champ de bataille, et deux de leurs blessures. La perte de Ptolémée fut de quinze cents fantassins et de sept cents chevaux. Seize de ses éléphans restèrent sur la place, la plupart des autres furent pris. Ainsi finit la bataille de Raphie, donnée entre ces deux rois au sujet de la Cœlo-Syrie.




CHAPITRE XVIII.


Trève entre les deux rois. — Largesses des puissances en faveur des Rhodiens.


Antiochus, après avoir fait enterrer ses morts, prit la route de son royaume. Pour Ptolémée, il entra dans Raphie, et prit d’emblée toutes les autres villes. C’était à qui reprendrait son parti et augmenterait sa domination. C’est assez l’ordinaire des hommes dans ces sortes de révolutions, de s’accommoder au temps ; mais il n’y a pas de peuples qui soient plus naturellement portés à cette politique que ceux de la basse Syrie. Je crois aussi que ce fut alors un effet de l’affection qu’avaient auparavant ces peuples pour les rois d’Égypte ; car de tout temps ils ont eu pour cette maison une très-grande vénération. Aussi firent-ils à Ptolémée des honneurs infinis : couronnes, sacrifices, autels, rien ne fût négligé.

Aussitôt qu’Antiochus fut arrivé à la ville qui porte son nom, il envoya Antipater son neveu, et Théodice, Hémiolien, à Ptolémée pour traiter de la paix. Depuis la perte de la bataille, il ne croyait pas devoir compter sur la fidélité des peuples, et d’ailleurs il craignait qu’Achéus ne profitât de cette occasion contre lui. Rien de tout cela ne vint dans l’esprit de Ptolémée. Charmé des avantages qu’il venait de remporter et de sa conquête de la Cœlo-Syrie, entraîné de plus par l’habitude qu’il s’était faite d’une vie molle et voluptueuse, loin de renoncer au repos, il n’avait que trop d’inclination pour s’y livrer. Il fit d’abord quelques menaces et quelques plaintes aux ambassadeurs, de la manière dont Antiochus l’avait traité : mais il consentit à une trève d’un an, et envoya Sosibe à Antioche, pour y faire ratifier le traité. Après avoir ensuite passé trois mois dans différens endroits de la Syrie et de la Phénicie, s’y être assuré des villes, et y avoir établi Andromaque pour gouverneur, il reprit avec sa sœur et ses favoris le chemin d’Alexandrie, où chacun, connaissant le genre de vie qu’avait mené ce prince jusqu’alors, fut fort surpris de la manière dont il avait terminé cette guerre. Le traité conclu avec Sosibe, Antiochus revint à son premier projet, et se disposa à la guerre contre Achéus.

Vers le même temps, un tremblement de terre ayant renversé le colosse des Rhodiens, les murs de la ville, du moins pour la plus grande partie, et la plupart des arsenaux, ce peuple mit à profit cet accident avec tant d’adresse et de prudence, que, bien loin d’en avoir souffert, cela ne servit qu’à augmenter et à embellir leur ville. On voit par là combien la vigilance et la prudence l’emportent, parmi les hommes, sur la négligence et la mauvaise conduite. Avec ces deux défauts, les événemens même heureux sont funestes. A-t-on les deux vertus opposées, on tire parti des malheurs mêmes. Les Rhodiens dépeignant avec des coureurs très-sombres l’accident qui leur était arrivé, et soit dans les instructions qu’ils donnaient à leurs ambassadeurs, soit dans les conversations particulières, faisant toujours leurs plaintes, avec beaucoup de noblesse et de zèle, pour leur république, ils touchèrent tellement les villes, et principalement les rois en leur faveur, que non-seulement on leur fit de grands présens, mais qu’on leur avait encore obligation quand ils les recevaient.

Hiéron et Celon leur donnèrent soixante-quinze talens d’argent, en partie comptant, en partie payables peu après, pour l’huile des athlètes, des cassolettes d’argent avec leurs bases, des vases à mettre de l’eau ; dix talens pour les frais des sacrifices, dix autres pour faire venir de nouveaux citoyens ; en sorte que la somme entière montait à près de cent talens. Outre cela, ils exemptèrent d’impôts ceux qui naviguaient à Rhodes, et leur envoyèrent cinquante catapultes de trois coudées. Enfin, après avoir tant donné, comme s’ils eussent été encore redevables aux Rhodiens, ils firent élever deux statues dans leur place publique, dont l’une représentait le peuple de Rhodes, et l’autre le peuple de Syracuse qui lui mettait une couronne sur la tête.

Ptolémée leur fournit aussi trois cents talens d’argent, un million de mesures de blé, du bois pour bâtir dix vaisseaux à cinq rangs de rames, et dix à trois rangs ; quatre mille poutres proportionnées du bois d’où découle la résine, mille talens de monnaie d’airain, trois mille livres pesant d’étoupe, trois mille voiles et trois mille mâts, trois mille talens pour relever le colosse, cent architectes, trois cent cinquante manœuvres et quatorze talens par an pour leur nourriture, douze mille mesures de blé pour les jeux et les sacrifices, et vingt mille pour la subsistance de dix vaisseaux à trois rangs. La plupart de ces choses furent données sur-le-champ, ainsi que le tiers de tout l’argent.

Antiochus, de son côté, leur fit présent de dix mille poutres, depuis seize coudées jusqu’à huit, pour faire des coins ; sept mille de sept coudées, trois mille talens de fer, mille talens de résine, mille mesures de poix liquide, et il leur promit outre cela cent talens d’argent. Chryséis, sa femme, donna cent mille mesures de blé et trois mille talens de plomb.

Seleucus, père d’Antiochus, ne se contenta pas de ne point lever d’impôts sur ceux qui naviguaient à Rhodes, ni de leur donner dix vaisseaux à cinq rangs de rames, avec tout leur équipage, et deux cent mille mesures de blé, il leur donna encore dix mille coudées de bois et mille talens de résine et de crin.

Ils reçurent à peu près les mêmes libéralités de Prusias, de Mithridate, de toutes les puissances qui étaient alors dans l’Asie, de Lysanias, d’Olympique, de Limnée. Il serait difficile d’énumérer les villes qu’ils engagèrent à les secourir. Quand on considère le temps où la ville de Rhodes a commencé à être habitée, on est surpris de ses progrès, des richesses des citoyens, des richesses de la ville en général ; mais, si on fait réflexion sur sa situation heureuse, sur l’abondance des biens que les étrangers y apportent, sur la réunion de toutes les commodités qu’on y rencontre, loin de s’étonner, on trouve que cette ville est encore moins puissante qu’elle ne devrait être.

Au reste, si je suis entré dans de si grands détails, c’est premièrement pour faire connaître quel fut le zèle des Rhodiens pour relever leur république, zèle qu’on ne peut ni trop louer, ni trop imiter ; c’est, en second lieu, pour opposer les libéralités des rois précédens à l’esprit mesquin de ceux d’aujourd’hui, dont les villes et les nations reçoivent si peu. Peut-être que ces rois, après de si grands exemples de générosité, auront honte de faire tant valoir quatre ou cinq talens qu’ils auront donnés, et d’exiger des Grecs, pour un si maigre présent, autant de reconnaissante et d’honneur qu’on en accordait à leurs prédécesseurs. Peut-être aussi que les villes, ayant devant les yeux les dons immenses qu’on leur faisait autrefois, ne s’aviliront pas jusqu’à rendre, pour des libéralités si méprisables, des honneurs qui ne sont dus qu’aux plus grandes, et qu’en n’accordant à chacun que ce qu’il mérite, elles feront voir que les Grecs, supérieurs aux autres nations, savent donner à chaque chose son juste prix. Reprenons maintenant la guerre des alliés où nous l’avons quittée.




CHAPITRE XIX.


Les Achéens se disposent à la guerre. — Division de Mégalopolis. — Les Éléens battus par Lycus, propréteur des Achéens. — Divers événemens de la guerre des alliés.


Quand l’été fut venu, Agélas étant préteur des Étoliens, et Aratus des Achéens, Lycurgue revint d’Étolie à Lacédémone, rappelé par les éphores, après qu’ils eurent reconnu la fausseté du crime pour lequel il avait été exilé. Pendant que celui-ci prenait des mesures avec Pyrrhias, préteur des Éleéns, pour faire une irruption dans la Messénie, Aratus, ayant fait réflexion qu’il n’y avait plus de troupes mercenaires chez les Achéens, et que les villes ne s’embarrassaient plus d’en lever, depuis qu’Épérate, son prédécesseur dans la préture, avait si fort dérangé les affaires par sa lâcheté et sa mauvaise conduite, il tâcha de relever leur courage, et, en ayant obtenu un décret, il se disposa sérieusement à la guerre. Le décret portait qu’on entretiendrait huit mille fantassins de troupes mercenaires et cinq cents chevaux ; qu’on lèverait dans l’Achaïe trois mille hommes d’infanterie et trois cents chevaux ; que de ce nombre seraient cinq cents fantassins de Mégalopolis, armés de boucliers d’airain, et cinquante chevaux, et autant d’Argiens. Il était, outre cela, ordonné qu’on ferait marcher trois vaisseaux vers Acté et le golfe d’Argos, et trois vers Patres, Dyme et vers ce détroit.

Pendant qu’Aratus faisait ainsi ses préparatifs, Lycurgue et Pyrrhias, étant convenus ensemble de se mettre en même temps en campagne, avancèrent vers la Messénie. Aratus en eut avis, et, à la tête des mercenaires et de quelques troupes d’élite, il vint à Mégalopolis pour secourir les Messéniens. Lycurgue, parti de Sparte, prit par trahison Calamas, château appartenant aux Messéniens, et continua ensuite sa route pour se joindre aux Étoliens. D’un autre côté, Pyrrhias, venant d’Élide avec un fort petit corps de troupes, fut arrêté à l’entrée de la Messénie par les Cyparissiens ; de sorte que Lycurgue, ne pouvant le rejoindre, ni entreprendre, avec son peu de forces, quelque chose par lui-même, se contenta de faire quelque temps du ravage dans le pays, pour subvenir aux besoins de ses troupes, et reprit le chemin de Sparte sans avoir rien fait.

Après ce mauvais succès des ennemis, Aratus, en homme sage et précautionné sur l’avenir, persuada à Taurion et aux Messéniens de fournir chacun cinq cents hommes de pied, et cinquante chevaux pour garder la Messénie, les Mégalopolitains, les Tégéates et les Argiens, tous peuples qui, limitrophes de la Laconie, souffrent les premiers des guerres qu’ont les Lacédémoniens avec les autres peuples du Péloponnèse. Il se chargea lui-même de garder avec des troupes d’Achaïe et des mercenaires, toutes les parties de cette province qui regardent Élée et l’Étolie. Il travailla ensuite à réconcilier entre eux les Mégalopolitains, qui, chassés depuis peu de leur patrie, et ruinés entièrement par Cléomène, quoiqu’ils eussent un besoin pressant de plusieurs choses, ne s’étaient cependant approvisionnés de rien. Toujours même esprit, mêmes dispositions, mais rien pour satisfaire aux dépenses, tant publiques que particulières. De là les contestations, les disputes, les emportemens qui les aigrissaient les uns contre les autres, comme il arrive d’ordinaire dans les républiques et entre les particuliers, lorsqu’on se voit dans l’impuissance de mettre à exécution ce que l’on avait projeté.

Deux choses les divisaient : premièrement, le rétablissement des murs de la ville, les uns disant qu’il la fallait rétrécir et en régler le circuit sur les moyens que l’on avait pour le faire et sur les forces que l’on aurait pour le garder en cas d’attaque, ajoutant que la ville n’avait été renversée que parce qu’étant trop grande, on n’avait point assez de monde pour la défendre ; outre cela, qu’on devait obliger les plus riches citoyens de donner le tiers de leurs fonds pour grossir le nombre des habitans. Les autres, au contraire, ne pouvaient souffrir ni qu’on donnât moins d’étendue à la ville, ni qu’on abandonnât la troisième partie des biens pour la peupler. L’autre sujet de division, et le principal, était les lois que Prytanis, péripatéticien distingué, qu’Antigonus leur avait envoyé pour législateur, leur avait données. Aratus prit tout le soin possible de calmer les esprits, et en vint à bout. La paix se fit, et l’on en grava les articles sur une colonne que l’on mit près de l’autel de Vesta à Omarion. Il partit ensuite de Mégalopolis, vint à l’assemblée des Achéens, et donna le commandement des étrangers à Lycus de Pharès, propréteur dans le territoire qui avait été assigné à sa patrie.

Les Éléens, irrités contre Pyrrhias, se choisirent encore un préteur chez les Étoliens, et firent venir Euripidas. Celui-ci observa le temps de l’assemblée des Achéens, et, s’étant mis en campagne à la tête de soixante chevaux et de deux mille fantassins, il passa par le pays des Pharéens, le pilla jusque près d’Égée ; et, après y avoir fait tout le butin qu’il souhaitait, se retira à Léontium. Lycus, en étant averti, courut au secours. Il joignit les ennemis, les attaqua brusquement, en laissa quatre cents sur la place, et fit deux cents prisonniers, dont les plus éminens étaient Physsias, Antanor, Cléarque, Androloque, Évanoridas, Aristogiton, Nicasippe et Aspasios. Les armes et tout le butin restèrent au vainqueur. Vers le même temps l’amiral des Achéens, ayant fait voile vers Molycrie, en revint avec cent esclaves. Il repartit et alla à Chalcée : il livra là un combat d’où il ramena deux vaisseaux longs et tout leur équipage. Il prit encore un petit bâtiment tout équipé, près de Rhie en Étolie. Toutes ces prises, par mer et par terre, jetèrent chez les Achéens beaucoup d’argent et de provisions ; cela fit espérer aux troupes que leur solde serait payée, et aux villes qu’elles ne seraient point chargées d’impôts.

Sur ces entrefaites, Scerdilaïdas, ayant à se plaindre de Philippe, sur ce que ce prince ne lui payait pas toute la somme dont ils étaient convenus par un traité fait entre eux, envoya quinze vaisseaux pour emporter par artifice ce qui lui était dû. Ces vaisseaux abordèrent à Leucade, et, en conséquence du traité précédent, ils y furent reçus comme amis. Ils n’y firent, en effet, ni ne purent même y faire aucun acte d’hostilité ; mais on connut leur mauvais dessein, lorsqu’Agathune et Cassandre, Corinthiens, étant aussi venus comme amis à Leucade, sur quatre vaisseaux de Taurion, ils les attaquèrent contre la foi des traités, prirent ces deux capitaines et leurs vaisseaux, et les firent conduire à Scerdilaïdas. De Leucade ayant fait voile à Malée, ils pillèrent les marchands et les forcèrent de prendre terre, profitant du temps que la moisson approchait et de la négligence avec laquelle Taurion gardait ces deux villes.

Aratus, avec un corps de troupes choisies, était en embuscade pour enlever la moisson des Argiens ; et Euripidas, de son côté, à la tête de ses Étoliens, se mit en campagne dans le dessein de piller les terres des Tritéens. Lycus et Demodocus, commandans de la cavalerie achéenne, sur l’avis qu’on leur donna que les Étoliens étaient sortis de l’Élide, assemblèrent aussitôt les Dyméens, les Patréens et les Pharéens, et, y ayant joint les mercenaires, ils se jetèrent dans Élée. Arrivés à Phyxion, ils envoyèrent les soldats armés à la légère et la cavalerie pour ravager le pays, et mirent en embuscade, autour de Phyxion, les soldats pesamment armés. Les Éléens sortirent en grand nombre pour arrêter les pillards. Ceux-ci se retirent, ils sont poursuivis. Alors Lycus, sortant de son embuscade, fond sur tout ce qu’il rencontre. Les Éléens furent d’abord renversés ; deux cents des leurs restèrent sur la place, quatre-vingts furent faits prisonniers, et les Achéens emportèrent impunément leur butin. Outre ces avantages, l’amiral des Achéens ayant fait de fréquentes descentes sur les terres de Calydonie et de Naupacte, y ravagea tout et tailla deux fois en pièces les troupes qu’on lui opposa. Il prit aussi Cléonicus de Naupacte. Mais comme il était lié aux Achéens à titre d’hospitalité, loin de le vendre, on le renvoya quelque temps après sans rançon.

Ce fut aussi vers ce temps-là qu’Agélas préteur des Étoliens, ayant rassemblé un corps de troupes considérable, ravagea les terres des Acarnaniens, et parcourut, en pillant, toute l’Épire. Il renvoya ensuite les Étoliens dans leurs villes. Les Acarnaniens, à leur tour, se jetèrent sur les terres de Strate ; mais, je ne sais quelle terreur panique les ayant saisis, ils se retirèrent honteusement, quoique sans perte, parce que les Stratéens, craignant que cette retraite ne cachât quelque embuscade, n’osèrent pas les poursuivre.

Il faut ici rapporter la trahison feinte qui se fit à Phanote. Alexandre, qui avait reçu de Philippe le gouvernement de la Phocide, dressa, par le ministère de Jason, son lieutenant dans Phanote, un piége aux Étoliens. Celui-ci envoya vers Agélas leur préteur, pour lui promettre qu’on lui livrerait, s’il voulait, la citadelle de Phanote. On fit les sermens ordinaires, et l’on convint des conditions. Agélas, au jour marqué, vient à la tête de ses Étoliens pendant la nuit ; il envoie cent homme d’élite à la citadelle, et cache le reste de ses troupes à quelque distance de la ville. Alexandre fait mettre dans la ville des soldats sous les armes, et Jason introduit les cent Étoliens dans la citadelle, comme il l’avait promis par serment. À peine y furent-ils entrés, qu’Alexandre s’y jeta aussitôt, et les cent Étoliens mirent bas les armes. Le jour venu, Agélas, averti de ce qui s’était passé, reprit le chemin de son pays, pris dans un piége à peu près semblable à tant d’autres qu’il avait tendus lui-même.




CHAPITRE XX.


Philippe dispose l’escalade devant Mélitée, et la manque. — Siége de Thèbes. — Discours de Demetrius de Pharos pour porter le roi de Macédoine à quelque entreprise plus considérable. — On se dispose à la paix.


Le roi Philippe prit dans ce temps-là Bylazore. C’est la plus grande ville de Péonie, et la plus avantageusement située pour faire des incursions de Dardanie dans la Macédoine, de sorte que, s’en étant rendu maître, il n’avait presque plus rien à craindre de la part des Dardaniens. C’était là l’entrée de la Macédoine ; et depuis que Philippe s’en était emparé, il n’était pas aisé aux Dardaniens de mettre le pied dans son royaume. Après y avoir mis garnison, il envoya Chrysogone lever des troupes dans la haute Macédoine, et, prenant ce qu’il y en avait dans la Béotie et dans l’Amphaxitide, il vint à Édèse ; d’où ayant joint à son armée le corps de troupes qu’avait amassé Chrysogone, il se mit en marche et parut au sixième jour devant Larisse. Il en partit de nuit sans se reposer, et arriva au point du jour à Mélitée, aux murs de laquelle il fit d’abord dresser les échelles. Les Mélitéens furent si effrayés d’un assaut si subit et si imprévu, qu’il lui eût été aisé de prendre la ville ; mais les échelles étaient trop courtes, et il manqua son coup.

Ce sont là de ces fautes où des chefs ne peuvent tomber sans s’attirer de justes reproches. On blâme avec raison la témérité de certaines gens qui, sans avoir pris leurs précautions, sans avoir mesuré les murailles, sans avoir reconnu les rochers ou les autres endroits par où ils veulent faire leurs approches, se présentent étourdiment devant une ville. Mais ceux-là sont-ils plus excusables, qui, après avoir pris toutes les mesures nécessaires, donnent aux premiers venus le soin des échelles et de tous les autres instrumens de cette espèce ? Il ne faut pas tant prendre garde à la facilité qu’il y a de les faire, qu’à l’importance dont ils sont dans certaines conjonctures. En ces sortes d’affaires, rien n’est impunément négligé ; la peine suit toujours la faute. Si l’entreprise s’exécute, on expose ses plus braves gens à un danger inévitable ; et si on se retire, on s’expose au mépris, peine plus grande que la mort même. S’il fallait justifier cela par des exemples, j’en trouverais sans nombre. De ceux qui n’ont pas réussi dans les entreprises de cette nature, il y en a beaucoup plus qui y ont perdu la vie, ou du moins qui ont été dans un péril évident de la perdre, que de ceux qui se sont retirés sans perte. Encore faut-il convenir qu’on n’a plus pour ceux-ci que de la défiance et de la haine. Leur faute est comme un avertissement public de se tenir sur ses gardes. Je dis public, parce que non-seulement ceux qui sont témoins de la chose, mais aussi ceux qui l’apprennent d’ailleurs, en sont avertis d’être toujours en garde et de prendre des précautions. C’est donc à ceux qui sont à la tête des affaires, de ne point entreprendre de pareils desseins, sans avoir auparavant bien pensé aux moyens de les mettre en exécution. À l’égard de la mesure des échelles et de la fabrique des autres instrumens de guerre, il y a pour cela une méthode aisée et certaine : nous en parlerons dans une autre occasion, où nous tâcherons de montrer quelle manière on doit faire l’escalade pour qu’elle ait un heureux succès. Mais, à présent, reprenons le fil de notre histoire.

Le projet de Philippe ayant échoué, ce prince alla camper sur le bord de l’Énipée, où il fit venir de Larisse et des autres villes toutes les munitions qu’il y avait amassées pendant l’hiver, pour faire le siége de Thèbes dans la Phéthotide, lequel siége était tout le but de son expédition. Cette ville est située assez près de la mer, à trois cents stades de Larisse, commandant d’un côté la Magnésie, et de l’autre la Thessalie, mais surtout le côté de la Magnésie, qu’habitent les Démétréens, et celui de la Thessalie, où sont les terres de Pharsale et de Phérée. Pendant que cette ville était sous la puissance des Étoliens, ils firent, par leurs courses continuelles de grands ravages sur les terres de Démétriade, de Pharsale, et même de Larisse. Ils poussèrent plusieurs fois leurs courses jusqu’à la plaine d’Amyrique. C’est pour cela que Philippe regardait la conquête de cette ville comme une chose importante, et qu’il y donnait tous ses soins. Ayant donc fait provision de cent cinquante catapultes et de vingt-cinq machines à lancer des pierres, il approcha de Thèbes, et, ayant partagé son armée en trois corps, il la logea dans les postes les plus rapprochés de la ville. Une partie campait auprès de Scopie, la seconde aux environs d’Héliostropie, et la troisième sur le mont Hémus, qui commande la ville. Tout l’espace qui s’étendait entre ces trois corps de troupes, il le fit fortifier d’un fossé, d’une double palissade et de tours de bois, à cent pas l’une de l’autre, où il mit une garnison suffisante.

Ayant ensuite assemblé toutes ses munitions, il fit approcher ses machines de la citadelle. Pendant les trois premiers jours, les assiégés se défendirent avec tant de valeur, que les ouvrages n’avancèrent point du tout. Mais les escarmouches continuelles et les traits que les assiégeans tiraient sans nombre, ayant fait périr une partie de la garnison et mis le reste hors de combat, l’ardeur des assiégés se ralentit. Aussitôt, Philippe dirige les mineurs contre le château, qui était si avantageusement situé, que les Macédoniens, malgré leur constance et un travail continuel, arrivèrent à peine au bout de neuf jours à la muraille. On travailla tour à tour, sans cesser, ni de jour ni de nuit. Au troisième jour, il y eut deux cents pas de mur percés et soutenus par des pièces de bois. Mais ces pièces n’étant pas assez fortes pour supporter un si grand poids, les murs tombèrent avant que les Macédoniens missent le feu au bois qui les soutenait. On travailla ensuite à aplanir la brèche pour monter à l’assaut. On allait y monter, mais la frayeur saisit les assiégés, et ils rendirent la ville. Par cette conquête, Philippe mettant en sûreté la Magnésie et la Thessalie, enleva aux Étoliens un grand butin, et fit connaître à ses troupes, que, s’il avait manqué Platée, c’était par la faute de Léontius, qu’il avait eu par conséquent raison de punir de mort. Entré dans Thèbes, il mit à l’encan tous les habitans, peupla la ville de Macédoniens, et lui donna le nom de Philippopolis.

Il reçut encore là des ambassadeurs de Chio, de Rhodes, de Byzance et de la part de Ptolémée, au sujet de la paix, et il leur répondit, comme il avait déjà fait auparavant, qu’il voulait bien qu’elle se fît, et qu’ils n’avaient qu’à savoir des Étoliens s’ils étaient dans les mêmes dispositions. Dans le fond cependant, il ne se souciait pas beaucoup de la paix, et il aimait beaucoup mieux poursuivre ses projets. Aussi, ayant eu avis que Scerdilaïdas piratait autour de Malée, qu’il traitait les marchands comme s’ils étaient des ennemis, et que quelques-uns de ses propres vaisseaux avaient été attaqués à Leucade, contre la foi des traités, il équipa une flotte de douze vaisseaux pontés, de huit qui ne l’étaient pas, et de trente à deux rangs de rames, et mit à la voile sur l’Euripe. Son dessein était bien de surprendre les Illyriens ; mais il en voulait principalement aux Étoliens. Il ne savait pas encore ce qui s’était passé en Italie, où les Romains avaient été défaits par Annibal dans la Toscane, dans le temps qu’il était devant Thèbes ; le bruit de cette victoire n’avait point encore passé jusque dans la Grèce.

Philippe, n’ayant pu atteindre les vaisseaux de Scerdilaïdas, prit terre à Cenchrée. De là, les vaisseaux pontés cinglèrent, par son ordre, vers Malée, pour se rendre à Égée et à Patres, et il fit transporter le reste par la pointe du Péloponnèse à Léchée, où ils devaient tous demeurer à l’ancre. Il partit ensuite avec ses favoris pour se trouver aux jeux Néméens à Argos. Pendant qu’il y assistait à un des combats, arrive de Macédoine un courrier qui lui donne avis que les Romains avaient perdu une grande bataille, et qu’Annibal était maître du plat pays. Le roi ne montra cette lettre qu’à Demetrius de Pharos, et lui défendit d’en parler. Celui-ci saisit cette occasion pour lui représenter qu’il devait au plus tôt laisser la guerre d’Étolie, pour attaquer les Illyriens, et passer ensuite en Italie ; que la Grèce, déjà soumise en tout, lui obéirait également dans la suite ; que les Achéens étaient entrés d’eux-mêmes et de plein gré dans ses intérêts, que les Étoliens, effrayés de la guerre présente, ne manqueraient pas de les imiter ; que, s’il voulait se rendre maître de l’univers, noble ambition qui ne convenait à personne mieux qu’à lui, il fallait commencer par passer en Italie et la conquérir ; qu’après la défaite des Romains, le temps était venu d’exécuter un si beau projet, et qu’il n’y avait plus à hésiter. Un roi jeune, heureux dans ses exploits, hardi, entreprenant, et, outre cela, né d’une maison qui, je ne sais comment, s’était toujours flattée de parvenir un jour à l’empire universel, ne pouvait être qu’enchanté d’un pareil discours.

Quoiqu’il n’eût alors montré sa lettre qu’à Demetrius, dans la suite, il assembla ses amis et demanda leur avis sur la paix qu’on lui conseillait de faire avec les Étoliens. Comme Aratus n’était pas fâché que la paix se fît pendant qu’on était supérieur dans la guerre, le roi, sans attendre les ambassadeurs, avec qui l’on devait convenir en commun des articles, envoya chez les Étoliens Cléonicus de Naupacte, qui, depuis qu’il avait été pris, attendait encore le synode des Achéens ; puis, prenant à Corinthe des vaisseaux et une armée de terre, il alla à Égée. Pour ne point paraître trop empressé de finir la guerre, il s’approcha de Lasion, prit une tour bâtie sur les ruines de cette ville, et fit mine d’en vouloir à Élée. Après avoir envoyé deux ou trois fois Cléonicus, comme les Étoliens demandaient des conférences, il y consentit. Il ne pensa plus depuis à cette guerre ; mais il écrivit aux villes alliées d’envoyer leurs plénipotentiaires pour délibérer en commun sur la paix. Il partit ensuite avec une armée, et alla camper à Panorme, qui est un port du Péloponnèse, vis-à-vis Naupacte, et attendait là les plénipotentiaires des alliés. Pendant qu’ils s’assemblaient, il passa à Zacynthe, pour mettre ordre aux affaires de cette île, et revint aussitôt à Panorme. Les plénipotentiaires assemblés, il envoya Aratus et Taurion à Naupacte avec quelques autres. Ils y trouvèrent un grand nombre d’Étoliens, qui souhaitaient avec tant d’ardeur que la paix se fît, qu’on n’eut pas besoin de longues conférences. Ils revinrent à Panorme pour informer Philippe de l’état des choses. Les Étoliens envoyèrent avec eux des ambassadeurs au roi, pour le prier de venir chez eux à la tête de ses troupes, afin que les conférences se tinssent de plus près, et que l’on pût terminer plus commodément les affaires. Le roi, cédant à leurs instances, fit voile vers Naupacte, et campa à environ vingt stades de la ville. Il enferma son camp et ses vaisseaux d’un bon retranchement, et attendit là le temps de l’entrevue.




CHAPITRE XXI.


La paix se conclut entre les alliés. — Harangue d’Agélaüs pour les exhorter à demeurer unis.


Les Étoliens étaient venus à Naupacte sans armes, et, éloignés du camp de Philippe de deux stades, ils envoyaient de leur part des négociateurs. Le roi leur fit proposer par les ambassadeurs des alliés, pour premier article : que de part et d’autre on garderait ce que l’on avait. Les Étoliens y consentirent. Pour le reste, il y eut quantité de députations, qui ne valent pas la peine, pour la plupart, que nous nous y arrêtions. Mais je ne puis laisser ignorer le discours que tint Agélaüs de Naupacte, devant le roi et les ambassadeurs des alliés, dans la première conférence. Il dit donc qu’il serait à souhaiter que les Grecs n’eussent jamais de guerre les uns contre les autres ; que ce serait un grand bienfait des dieux, si, n’ayant que les mêmes sentimens, ils se tenaient tous, pour ainsi dire, par la main, et joignaient toutes leurs forces ensemble pour mettre à couvert eux et leurs villes des insultes des Barbares ; si cela ne se pouvait absolument, que du moins, dans les conjonctures présentes, ils s’unissent ensemble et veillassent à la conservation de la Grèce ; qu’il n’y avait, pour sentir la nécessité de cette union, qu’à jeter les yeux sur les armées formidables qui étaient sur pied, et sur l’importance de la guerre qui se faisait actuellement ; qu’il était évident à quiconque se connaissait médiocrement en politique, que jamais les vainqueurs, soit Carthaginois ou Romains, ne se borneraient à l’empire de l’Italie et de la Sicile, mais qu’ils pousseraient leurs projets au-delà des justes bornes ; que tous les Grecs en général devaient être attentifs au péril dont ils étaient menacés, et surtout Philippe ; que ce prince n’aurait rien à craindre, si, au lieu de travailler à la ruine des Grecs et de faciliter leur défaite à leurs ennemis, comme il avait fait jusqu’alors, il prenait à cœur leurs intérêts comme les siens propres, et veillait à la défense de toute la Grèce, comme si c’était son propre royaume ; que par cette conduite, il gagnerait l’affection des Grecs, qui, de leur côté, le suivraient inviolablement dans toutes ses entreprises, et déconcerteraient, par leur fidélité pour lui, tous les projets que les étrangers pourraient former contre son royaume ; que s’il avait envie d’entreprendre quelque chose, il n’avait qu’à se tourner du côté de l’occident, et à considérer la guerre qui se faisait dans l’Italie ; que, pourvu qu’il se tînt prudemment à la découverte des événemens pour saisir la première occasion, tout semblait lui frayer le chemin à l’empire universel ; que s’il avait quelque chose à démêler avec les Grecs, ou quelque guerre à leur faire, il remît ces différends à un autre temps ; que surtout il prît garde de se conserver toujours la liberté de faire la paix, ou d’avoir avec eux la guerre quand il voudrait ; que s’il souffrait que la nuée qui s’élevait du côté de l’occident vînt fondre sur la Grèce, il craignait fort qu’il ne fût plus en pouvoir ni de prendre les armes, ni de traiter de paix, ni de terminer en aucune façon les puériles contestations qu’ils avaient maintenant, et qu’ils ne fussent réduits à demander aux dieux, comme une grande grâce, la liberté de décider leurs affaires à leur gré et de la manière qu’ils le jugeraient à propos.

Il n’y eut personne à qui ce discours ne fît souhaiter la paix avec ardeur. Philippe en fut d’autant plus touché, qu’on ne lui proposait que ce qu’il souhaitait déjà, et ce à quoi Demetrius l’avait auparavant disposé. On convint des articles, on ratifia le traité, et l’on se retira de part et d’autre, chacun dans son pays. Cette paix de Philippe et des Achéens avec les Étoliens, la bataille perdue par les Romains dans la Toscane, et la guerre d’Antiochus pour la Cœlo-Syrie, tous ces événemens arrivèrent dans la troisième année de la cent quarantième olympiade. Ce fut aussi pour la première fois, et dans cette dernière assemblée, qu’on vit les affaires de la Grèce mêlées avec celles d’Italie et d’Afrique. Dans la suite, soit qu’on entreprît la guerre, soit qu’on fît la paix, ni Philippe, ni les autres puissances de la Grèce ne se réglèrent plus sur l’état de leur pays, tous tournèrent les yeux vers l’Italie. Les peuples de l’Asie et les insulaires firent bientôt après la même chose. Ceux qui depuis ce temps-là ont eu sujet de ne pas bien vivre avec Philippe ou avec Attalus, n’ont plus fait attention ni à Antiochus ni à Ptolémée ; ils ne se sont plus tournés vers le midi ou l’orient, ils n’ont eu les yeux attachés que sur l’occident. Tantôt c’était aux Carthaginois, tantôt aux Romains qu’on envoyait des ambassadeurs. Il en venait aussi à Philippe de la part des Romains, qui, connaissant la hardiesse de ce prince, craignaient qu’il ne fît augmenter l’embarras où ils se trouvaient.

Nous voilà donc arrivés au temps où les affaires des Grecs sont jointes avec celles d’Italie et d’Afrique. Nous avons vu quand, comment et pourquoi cela s’est fait. C’est ce que je m’étais engagé dès le commencement à faire voir. Ainsi, quand nous aurons conduit l’histoire grecque jusqu’au temps où les Romains ont perdu la bataille de Cannes, et où nous avons laissé les affaires d’Italie, nous finirons ce cinquième livre.

La guerre finie, les Achéens choisirent Timoxène pour préteur, reprirent leur lois, leurs usages, leurs fonctions ordinaires. Il en fut de même des autres villes du Péloponnèse. Chacun rentra dans ses biens, on cultiva la terre, on rétablit les sacrifices et les fêtes publiques, et, en un mot, tout ce qui regardait le culte des dieux : devoirs qui, par les guerres continuelles qu’on avait eu à soutenir, avaient été, pour la plupart, oubliés. Entre tous les peuples du monde, à peine en trouvait-on quelqu’un qui eût plus de penchant et d’inclination que ceux du Péloponnèse pour une vie douce et tranquille ; cependant l’on peut dire qu’ils en ont moins joui qu’aucun, du moins depuis long-temps. Ce vers d’Euripide les peint assez bien :

Toujours dans les travaux et toujours dans la guerre.

Nés pour commander et passionnés pour leur liberté, ils ont toujours les armes à la main pour se disputer le premier pas. Les Athéniens, au contraire, furent à peine délivrés de la crainte des Macédoniens, qu’ils voulurent jouir des fruits d’une solide liberté. Conduits et gouvernés par Euryclidas et par Micyon, ils ne prirent aucune part aux affaires des autres Grecs ; ils suivirent aveuglément les inclinations de ces deux magistrats. Quelques honneurs qu’on demandât qu’ils rendissent à tous les rois et principalement à Ptolémée, ils les rendirent. Il n’est point de sorte de règlemens et d’éloges qu’ils n’aient souffert qu’on ne fit pour eux. Ils passèrent beaucoup au-delà des bornes de la bienséance, sans que ceux qui étaient à leur tête eussent la prudence et le courage de les arrêter.

Peu de temps après, Ptolémée fut obligé de faire la guerre à ses propres sujets. On doit convenir qu’à considérer le temps où il conçut le projet de faire marcher les Égyptiens contre Antiochus, il était à propos qu’il le conçût ; mais, à considérer l’avenir, c’était une chose pernicieuse. Ce peuple, enflé des avantages qu’il avait remportés à Raphie, ne daigna plus écouter les ordres qu’on lui donnait ; il se crut assez de forces pour soutenir une révolte ; il ne chercha plus qu’un chef et un prétexte pour se mettre en liberté, et il se révolta en effet bientôt après.

Pour Antiochus, ayant fait pendant l’hiver de grands préparatifs, il passa, au commencement de l’été, le mont Taurus, et, après avoir conclu une alliance avec Attalus, il se mit en marche contre Achéus.

Comme les Étoliens avaient été malheureux dans la dernière guerre, ils furent d’abord bien aises d’avoir fait la paix avec les Achéens, et ce fut pour cela qu’ils élurent pour préteur Agélaüs de Naupacte, parce qu’il semblait avoir le plus contribué à cette paix. Mais ils ne furent pas long-temps à se dégoûter et à se plaindre de leur préteur, qui, en faisant la paix, non avec quelque peuple particulier, mais avec toute la Grèce, leur avait retranché toutes les occasions de faire du butin sur leurs voisins. Mais Agélaüs, soutenant avec constance ces plaintes injustes, les retint malgré eux dans le devoir.

Après la paix, Philippe s’en retourna par mer en Macédoine ; il y trouva Scerdilaïdas, qui, sous le même prétexte qu’à Leucade, avait pris depuis peu Pissé dans la Pélagonie, gagné, par des promesses, les villes de Dassarétide et les Phébatides, Antipatrie, Chrysondion et Gertuns, et fait des courses dans la plus grande partie des terres de Macédoine qui confinent à ces villes. Philippe se mit en campagne pour reprendre les places qui s’étaient séparées de son parti, et pour défaire Scerdilaïdas. Rien, à son avis, n’était plus nécessaire pour l’heureux succès de ses entreprises, et, entre autres, pour l’expédition qu’il méditait en Italie, que de mettre ordre aux affaires d’Illyrie. Demetrius le portait si vivement à cette expédition, qu’il en était uniquement occupé, et que la nuit, s’il avait des songes, c’était sur cette guerre. Il ne faut pas croire que ce fut par amitié pour Philippe que Demetrius le poussait à marcher contre les Romains ; l’amitié n’y entrait que pour la moindre partie : c’était par haine pour cette république, et parce qu’il n’y avait pas pour lui d’autre moyen de rentrer dans l’île de Pharos. Philippe reprit donc les villes dont nous avons parlé ; dans la Dassarétide, Créonion et Gertuns ; le long du lac de Lichnide, Enchelas, Céraces, Sation, Clos ; Bantie dans le pays des Calicoéniens, et celui des Pyzentins, Orgise ; après quoi il mit son armée en quartier d’hiver. Ce fut ce même hiver qu’Annibal passa autour de Gérunium, après avoir ravagé les plus beaux pays de l’Italie, et après que les Romains eurent élu pour consuls A. Terentius et Luc. Émilius.

Pendant le quartier d’hiver, Philippe fit réflexion qu’il avait besoin de vaisseaux et de matelots pour ses desseins, Ce n’est pas qu’il espérât vaincre les Romains par mer, mais parce que par mer il transporterait plus aisément les soldats, arriverait beaucoup plus tôt où il s’était proposé, et tomberait sur les Romains lorsqu’ils s’y attendraient le moins. Rien ne lui parut plus propre pour cela que les vaisseaux d’Illyrie, et il fut, je pense, le premier roi de Macédoine qui en fit construire jusqu’à cent. Après les avoir fait équiper, il assembla ses troupes au commencement de l’été, exerça quelque temps les Macédoniens à ramer, se mit en mer, vers le temps à peu près qu’Antiochus passait le mont Taurus. Ayant fait voile par l’Euripe et tourné vers Mélée, il vint mouiller autour de Céphalénie et de Leucade, et demeura là pour y observer la flotte des Romains. Sur l’avis qu’il reçut ensuite, qu’il y avait à Lilybée des vaisseaux à l’ancre, il s’avança hardiment du côté d’Apollonie. Quand il fut dans le pays qu’arrose l’Aoüs, une terreur panique, semblable à celle qui prend quelquefois aux armées de terre, s’empare de ses troupes. Quelques vaisseaux qui étaient à la queue, ayant pris terre dans l’île de Sason, à l’entrée de le mer Ionienne, vinrent, de nuit, dire à Philippe que plusieurs vaisseaux, venant du détroit, avaient abordé avec eux au même port, et leur avaient donné avis qu’ils avaient laissé à Rhège des vaisseaux romains qui allaient à Apollonie pour porter du secours à Scerdilaïdas. Philippe crut que toute une flotte allait fondre sur lui. La frayeur le saisit ; il fit lever les ancres, et reprendre la route par où il était venu. On marcha une nuit et un jour, sans ordre et sans s’arrêter, et, à la seconde journée, on aborda à Céphalénie, où le roi fit courir le bruit qu’il n’était revenu que pour régler quelques affaires dans le Péloponnèse.

Sa crainte était très-mal fondée. Il est vrai que Scerdilaïdas, ayant appris, pendant l’hiver, que Philippe faisait construire quantité de vaisseaux, en attendant qu’il arrivât par mer, avait dépêché vers les Romains pour les en avertir et pour demander du secours, et que les Romains lui avaient envoyé dix vaisseaux de la flotte qui était à Lilybée, et qui étaient les mêmes qu’on avait vus à Rhège. Mais si Philippe n’eût pas pris inconsidérément la fuite, c’était là la plus belle occasion du monde pour se rendre maître de l’Illyrie. Les Romains étaient alors si occupés d’Annibal et de la bataille de Cannes, qu’il aurait été facile de prendre les dix vaisseaux ; mais il se laissa épouvanter, et se retira honteusement en Macédoine.

Vers ce même temps, Prusias fit un exploit mémorable. Les Gaulois qu’Attalus avait tirés d’Europe pour faire la guerre à Achéus, sur la réputation qu’ils avaient de braves et de vaillants soldats ; ces Gaulois, dis-je, ayant quitté ce roi pour les raisons que nous avons rapportées, et ayant fait des ravages horribles dans les villes de l’Hellespont et assiégé les Illiens, les Alexandrins les défirent courageusement dans la Troade. Thémistas, à la tête de quatre mille hommes, leur fit lever le siége d’Illium, leur coupa les vivres, renversa tous leurs projets, et les chassa enfin de toute la Troade. Les Gaulois se jetèrent dans l’Arisbe, ville de l’Abydène, et se disposèrent à entrer de force dans les villes du pays ; Prusias vint à eux et leur livra bataille. Tout ce qu’il y avait de soldats fut taillé en pièces, les enfans et les femmes furent égorgés dans le camp, et les équipages furent abandonnés aux vainqueurs. Par là il délivra d’une grande crainte les villes de l’Hellespont, et apprit aux Barbares de l’Europe à ne point hasarder si facilement de passer en Asie. En Grèce et en Asie, tel était l’état des affaires. En Italie, après la bataille de Cannes, la plupart des peuples se jetaient dans le parti d’Hannibal, comme nous avons dit dans le livre précédent. Finissons ici celui-ci, puisqu’il ne nous reste plus rien à dire des événemens arrivés dans la cent quarantième olympiade. Dans le livre suivant, après avoir rappelé en peu de mots ce que nous avons raconté dans celui-ci, nous parlerons de la forme de la république romaine, selon ce que nous avons promis autrefois.