Bibliothèque historique et militaire/Expéditions d’Alexandre/Livre I

Expéditions d’Alexandre
Traduction par Pierre-Jean-Baptiste Chaussard.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAnselin (1p. 775-796).

ARRIEN.

Expéditions d’Alexandre.


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LIVRE PREMIER.

Chapitre premier. On place, sous l’archonte de Pythodème, la mort de Philippe et l’avènement d’Alexandre au trône. Il touchait à sa vingtième année. Le nouveau roi se rend dans le Péloponnèse, y convoque l’assemblée générale des Grecs, et demande à remplacer Philippe dans le commandement de l’expédition contre les Perses.

Tous y consentent, à l’exception des Lacédémoniens. Nos ancêtres, répondent-ils, ne nous ont point appris à obéir, mais à commander.

Les Athéniens se préparaient à de nouveaux mouvemens ; mais frappés de la présence subite d’Alexandre, ils lui prodiguent encore plus d’honneurs qu’à Philippe.

Il retourne en Macédoine ordonner les préparatifs de l’expédition d’Asie.

Au printemps il passe dans la Thrace, et marche sur les Triballiens et les Illyriens, peuples finitimes, prêts à se soulever, et qu’il lui importait de réduire entièrement avant de tenter une expédition lointaine. Il part d’Amphipolis ; fond sur le pays qu’habitent les Thraces indépendans ; laisse à sa gauche la ville de Philippes et le mont Orbéles ; traverse le Nésus et arrive le dixième jour de marche au mont Hæmus.

Des caravanes armées, réunies à des hordes de Thraces libres, défendent l’entrée des gorges, occupent les hauteurs et ferment le passage. Ils mettent en avant et disposent autour d’eux leurs chariots, dans le dessein non-seulement de s’en faire un rempart, mais encore de les précipiter des sommets les plus escarpés, sur la phalange macédonienne, si elle tente de les franchir : ils pensaient que plus cette phalange serait serrée, et plus elle serait facilement rompue par le choc des chariots. Alexandre chercha d’abord quelques moyens sûrs pour s’emparer de ces hauteurs ; mais ensuite, décidé à tout braver puisqu’il n’y avait point d’autre voie, il donna ordre aux hoplites d’ouvrir la phalange lorsque le terrain le permettrait, et lorqu’il serait trop resserré, de mettre le genou en terre, de se courber sous leurs boucliers, en formant la tortue, de manière que les chariots pussent glisser au loin sans les entamer.

Il en fut ainsi qu’Alexandre l’avait prévu et ordonné. Ici la phalange s’ouvre ; là, roulant sur les boucliers, les chariots causent peu de désordre et aucune perte.

Les Macédoniens, ranimés en voyant s’évanouir le danger qu’ils avaient le plus redouté, jettent un grand cri, et fondent sur les Thraces. Alexandre fait avancer les hommes de trait de son aile droite, avec ordre de couvrir un autre corps qui se dirige par un côté plus accessible, et d’écarter les Thraces sur tous les points. Lui-même, à la tête de l’Agéma, fait ébranler l’aile gauche renforcée des Hypaspistes et des Agriens.

Dès que les Thraces paraissent, une grêle de flèches les disperse ; la phalange se précipite, repousse sans peine une troupe d’hommes à demi-nus, et de barbares mal armés. Ils n’attendent point Alexandre, qui fond par la gauche ; ils’jettent leurs armes, et se dispersent dans la montagne. On en tue quinze cents environ. Peu tombèrent vivans au pouvoir des Grecs : l’habitude qu’ils avaient de ces défilés, et la légèreté de leur course, les sauvèrent. Les femmes qui les suivaient, les enfans, les bagages, tout fut pris : ce butin, commis à Lysanias et à Philotas, fut conduit dans les villes maritimes.

Alexandre franchit l’Hæmus, pousse vers les Triballiens, et touche aux rives du Lyginus, que trois jours de marche séparent de l’Ister, lorsqu’on traverse l’Hæmus.

Le roi des Triballiens, Syrmus, instruit d’avance de la marche d’Alexandre, fait d’abord passer le fleuve aux femmes et aux enfans, et les rassemble dans une île de l’Ister, qu’on appelle Peucé, où s’était déjà réfugiée, à l’approche de l’ennemi, une foule de Thraces voisins ; il s’y jette lui-même avec toute sa famille.

Cependant un grand nombre de Triballiens fuit en arrière, et se porte vers une autre île du fleuve qu’Alexandre avait abandonné la veille. Informé du détour, celui-ci revient sur ses pas, et surprend leur camp. Les Barbares, en désordre, se rallient dans un bois voisin du fleuve. Alexandre fait serrer sa phalange après avoir détaché en avant des hommes de fronde et de trait, qui doivent, en escarmouchant, attirer les Barbares dans la plaine. Ceux-ci, à la portée des traits qui les inquiètent, se précipitent sur une troupe faiblement armée, pour en venir aux mains. Dès qu’Alexandre les eut attirés hors de la forêt, il fit donner, à la tête de l’aile droite vers laquelle ils s’étaient le plus avancés, Philotas avec la cavalerie de la Haute-Macédoine, et à la tête de l’aile gauche, Héraclide et Sopolis avec la cavalerie de la Béotie et d’Amphipolis. Lui-même ébranle au centre la phalange dont le front est protégé du reste de la cavalerie. Tant que l’action ne fut engagée qu’au trait, les Triballiens résistèrent ; mais lorsqu’ils vinrent à éprouver le choc de la phalange et de la cavalerie qui les presse et les heurte de toutes parts, ils fuient en désordre à travers la forêt, du côté du fleuve : trois mille furent tués. Peu tombèrent vivans aux mains des vainqueurs ; l’épaisseur de la forêt qui domine le fleuve, et l’approche de la nuit, les dérobèrent à la poursuite des Macédoniens. Ceux-ci, selon Ptolémée, ne perdirent que onze cavaliers et quarante fantassins.

Le troisième jour qui suivit cette bataille, Alexandre parvint à l’Ister, le plus considérable des fleuves de l’Europe, celui qui parcourt la plus vaste étendue de pays, et dont les bords sont habités par les nations les plus belliqueuses, pour la plupart Celtiques, au milieu desquelles il prend sa source. À l’extrémité sont les Quades, les Marcomans ; ensuite une famille de Sauromates, les Iazyges ; plus loin les Gètes, partisans du dogme de l’immortalité ; ici la nation des Sauromates ; et enfin les Scythes qui s’étendent jusqu’aux lieux où le fleuve se précipite dans le Pont par cinq bouches. Alexandre s’empare de quelques bâtimens longs qui, de Byzance, étaient venus sur le fleuve par l’Euxin ; embarque autant d’hommes de traits et d’hoplites qu’ils en peuvent contenir, et vogue vers l’île où les Triballiens et les Thraces s’étaient réfugiés. Il fait d’inutiles efforts pour prendre terre : les Barbares, accourus de toutes parts, défendent la rive. Le petit nombre de vaisseaux et de soldats, la côte escarpée, la rapidité du fleuve resserré dans son lit, tout présente des obstacles insurmontables.

Alexandre fit remonter ses vaisseaux, résolu de traverser l’Ister et de fondre sur les Gètes, habitans la rive opposée. Ils accourent pour le repousser au nombre de quatre mille chevaux, et de plus de dix mille hommes de pied : leur présence achève de le déterminer. Il s’embarque ; à son ordre, on forme des outres avec les peaux des tentes, on les remplit de paille ; on s’empare d’une multitude de canots dont se servaient les habitans du pays pour la pêche, le commerce et même le brigandage : à l’aide de ces préparatifs, on passa en aussi grand nombre que l’on put. Quinze cents cavaliers, quatre mille hommes de pied, traversèrent avec Alexandre, protégés par la nuit et par la hauteur des blés qui dérobaient leur passage à la vue de l’ennemi. Au point du jour, Alexandre dirige sa troupe par les moissons ; l’infanterie s’avance, courbe les épis du travers de ses piques, et gagne ainsi un terrain découvert. La cavalerie suit la phalange. Au sortir des blés, Alexandre mène sa cavalerie à l’aile droite ; Nicanor dirige obliquement la phalange. Les Gètes ne supportent point le premier choc de la cavalerie. L’audace inouïe avec laquelle Alexandre, dans une seule nuit, et sans jeter un pont, a traversé si facilement le plus grand fleuve, le développement de la phalange et l’impétuosité de la cavalerie, tout les frappe de terreur. Ils fuient vers leur ville, qui n’est éloignée de l’Ister que d’un parasange. À l’aspect des dispositions d’Alexandre qui, pour éviter toute surprise, fait marcher la phalange le long du fleuve, la cavalerie en front, ils abandonnent une ville mal fortifiée, chargent sur leurs chevaux autant de femmes et d’enfans qu’ils en peuvent emmener, s’écartent loin des rives, et s’enfoncent dans les déserts.

Alexandre s’empare de la ville et de tout ce qu’ont abandonné les Gètes ; il charge Méléagre et Philippe du butin. La ville est rasée ; le vainqueur sacrifie sur les bords de l’Ister, à Jupiter Sôter, à Hercule et au fleuve qui a favorisé son passage ; le même jour il ramène tous les siens au camp, sans en avoir perdu un seul. Là, il reçoit les envoyés de plusieurs peuples libres des rives de l’Ister, de Syrmus, roi des Triballiens, et des Celtes qui bordent le golfe Ionique. Les Celtes ont une haute stature et un grand caractère ; ils venaient rechercher l’amitié d’Alexandre. La foi fut donnée et reçue. Alexandre demanda aux Celtes ce qu’ils craignaient le plus au monde, persuadé que son nom s’étendait dans leurs contrées et au-delà, et qu’il était pour eux l’objet le plus redoutable. Il fut déçu dans cette pensée : en effet, habitans des lieux d’un accès difficile, éloignés d’Alexandre qui tournait ailleurs l’effort de ses armes, ils répondirent qu’ils ne craignaient que la chute du ciel. Alexandre les congédia, en leur donnant les titres d’amis et d’alliés, et se contenta d’ajouter : « Les Celtes sont fiers. »

Il tire vers les Agrianes et les Péones. On lui annonce que Clitus, fils de Bardyle, a quitté le parti des Grecs, après avoir attiré dans le sien Glaucias, roi des Taulantiens. On ajoute que les Autariates doivent attaquer Alexandre dans sa marche : ces nouvelles lui font lever le camp aussitôt.

Langarus, roi des Agrianes, lié dès le vivant même de Philippe avec Alexandre, auquel il avait député particulièrement, l’accompagnait alors avec l’élite de ses troupes complétement armées. Alexandre ayant demandé quels étaient ces Autariates, et leur nombre : c’est, lui répondit Langarus, une nation peu redoutable et la moins belliqueuse de ces contrées. J’offre d’y faire une irruption, et de les occuper chez eux. Sur l’ordre d’Alexandre, il part, pénètre dans leur pays, le ravage, et les retient ainsi dans leur territoire. Alexandre prodigue à Langarus les plus grands honneurs, les témoignages les plus rares de la munificence royale ; même il lui promet la main de sa sœur Cyna, dès qu’il sera arrivé à Pella : mais la mort surprit Langarus à son retour dans ses états.

Alexandre, s’avançant le long de l’Érigone, arrive à Pellion. Cette ville étant la plus fortifiée du pays, Clitus s’y était retiré. Alexandre campe sur les bords de l’Éordaïque, résolut d’attaquer la ville le lendemain. Clitus occupait, avec ses troupes, les montagnes voisines, dont les hauteurs boisées commandent la ville, prêt à fondre sur les Macédoniens à leur première attaque. Glaucias, roi des Taulantiens, n’était pas encore arrivé ; cependant Alexandre menace les murs. Les ennemis, après avoir sacrifié trois adolescens, trois vierges et trois brebis noires, font un mouvement comme pour en venir aux mains ; mais presque au même instant, ils abandonnent l’avantage des positions les mieux défendues, et si brusquement, qu’on y trouva encore les victimes.

Le même jour, ayant renfermé l’ennemi dans la ville, et approché son camp des murailles, Alexandre résolut de la cerner en tirant une circonvallation.

Le lendemain Glaucias arriva à la tête d’une puissante armée. Alexandre désespère alors de se rendre maître de la ville avec les seules troupes qu’il a amenées. Une foule aguerrie se jette dans les murs, et s’il les attaque il a derrière lui les forces de Glaucias. Philotas, soutenu d’un détachement de cavalerie, part avec les attelages pour fourrager. Glaucias, informé de sa marche, le prévient, et s’empare des hauteurs qui dominent le lieu des fourrages. Instruit que les bagages et sa cavalerie sont dans le plus grand danger s’ils restent jusqu’à la nuit, Alexandre prend avec lui les Hypaspistes, les Archers, les Agriens, quatre cents chevaux, et vole à leur secours. Il laisse le reste de l’armée aux pieds des murs, pour empêcher la jonction des habitans avec Glaucias. Celui-ci, à l’approche d’Alexandre, abandonne les hauteurs et laisse Philotas se retirer dans le camp.

Cependant Clitus et Glaucias croyaient tenir Alexandre enfermé. Ils occupaient les défilés et les hauteurs avec une cavalerie nombreuse, et une multitude d’hommes de pied, de fronde et de trait ; et si le Macédonien tentait de se retirer, il devait être poursuivi par les troupes de la ville. Les passages par lesquels Alexandre doit déboucher sont difficiles et couverts de bois ; le chemin est tellement resserré entre le fleuve et une montagne haute et escarpée, que quatre aspides y peuvent à peine passer de front.

Alexandre dispose sa phalange sur six vingt hommes de hauteur ; place deux cents chevaux à chacune des ailes, et recommande d’exécuter ses ordres en silence, et avec promptitude. Il donne aux hoplites le signal d’élever leurs piques, de les porter en avant par des évolutions de droite et de gauche, comme prêts à donner. Lui-même fait précipiter la phalange dont les divers mouvemens se portent rapidement d’une aile à l’autre : après avoir ainsi changé plusieurs fois, en peu d’instans, son ordre de bataille, il fond par la gauche sur l’ennemi, en faisant former le coin à sa phalange. Surpris de la rapidité de ses mouvemens, et ne pouvant supporter le choc des Macédoniens, les Barbares quittent les hauteurs. Alexandre ordonne alors de pousser de grands cris, et de frapper les boucliers avec les javelots. Épouvantée, l’armée des Taulantiens se retire précipitamment vers la ville. Alexandre, avisant une petite troupe d’ennemis sur une des hauteurs de la route, détache le corps de ses gardes, les hétaires qui l’entourent, avec ordre de prendre leurs boucliers, de côtoyer à cheval les bords du fleuve, et de se diriger vers la hauteur. Là si l’ennemi les attendait, la moitié devait aussitôt mettre pied à terre, se former et donner avec la cavalerie.

Aux mouvemens d’Alexandre, les Barbares abandonnent les hauteurs et se dispersent sur les flancs. Alexandre et les hétaires se rendent maîtres du poste ; il fait avancer aussitôt les Agriens et les Archers au nombre de deux mille ; ordonne aux Hypaspistes de traverser le fleuve, suivis des cohortes macédoniennes, et de se ranger à l’autre bord en étendant la gauche, de manière que la phalange parût plus nombreuse. Lui-même observe les mouvemens de l’ennemi du haut de la colline. Dès que les Barbares virent l’armée traverser le fleuve, ils s’avancèrent le long des montagnes pour attaquer l’arrière-garde d’Alexandre. Il court avec les siens à leur rencontre : des bords du fleuve la phalange pousse un grand cri ; tout s’ébranle ; l’ennemi prend la fuite.

Alexandre aussitôt mène en hâte les Agriens et les Archers vers le fleuve ; il passe des premiers ; et, voyant que l’ennemi inquiétait ses derrières, il ordonne de placer sur la rive des machines de guerre, dont les traits lancés au loin les écartent : et tandis que les Archers font pleuvoir, du milieu même du fleuve, une grêle de flèches, Glaucias n’ose avancer à la portée du trait ; les Macédoniens effectuent le passage sans perdre un seul homme.

Trois jours après, Alexandre apprend que Clitus et Glaucias (le croyant éloigné par un sentiment de crainte) ont campé dans un lieu défavorable, sans retranchemens, sans gardes avancées, et qu’ils ont le désavantage d’une position trop étendue ; il repasse secrètement le fleuve dans la nuit avec les Hypaspistes, les Agriens, les hommes de trait, et les troupes de Perdiccas et de Cœnus ; le reste de l’armée doit les suivre. Ayant jugé l’occasion favorable, il fait donner avec les Agriens et les hommes de trait, sans attendre le surplus des troupes. Attaqués à l’improviste, chargés, sur le point le plus faible, par tout l’effort de la phalange, on égorge sous leurs tentes, on arrête dans leur fuite une multitude de Barbares. Dans le comble du désordre, un grand nombre tombent vivans au pouvoir du vainqueur. Alexandre poursuit le reste jusqu’aux montagnes des Taulantiens ; quelques-uns seulement durent leur salut à l’abandon de leurs armes. Clitus, qui au premier choc s’était jeté dans la ville, y met le feu et se retire chez Glaucias.

Chap. 2. Cependant quelques bannis rentrent dans Thèbes pendant la nuit ; rappelés par les partisans d’une révolution, ils surprennent hors de leurs postes, et dans une entière sécurité, Amyntas et Timolaüs, gouverneurs de la citadelle de Cadmus ; ils les égorgent, et, se rendant sur la place publique, ils invitent, au nom sacré de leur antique liberté, les Thébains à quitter le parti d’Alexandre, à briser le joug insupportable des Macédoniens. Ils ébranlèrent d’autant plus facilement la multitude, qu’ils ne cessaient d’affirmer qu’Alexandre avait péri chez les Illyriens. En effet, depuis long-temps on avait eu aucune de ses nouvelles, et celle de sa mort était l’objet de toutes les conversations, de tous les bruits ; de sorte qu’au milieu de cette incertitude, chacun, comme il arrive toujours, prenait son désir pour la réalité même.

Alexandre, instruit de ces événemens, estima qu’ils n’étaient rien moins qu’à négliger. La foi de la ville d’Athènes lui avait toujours été suspecte. Les Lacédémoniens, dont les esprits lui étaient depuis long-temps aliénés, d’autres villes du Péloponnèse, et les Étoliens naturellement inconstans, pouvaient grossir le parti des Thébains, dont l’audacieuse résolution deviendrait alors inquiétante ; il fait aussitôt franchir à son armée l’Éordée et l’Élymiotis, les rochers de Stymphée et de Parya ; le septième jour, il touche à Pellène, ville de Thessalie, la laisse derrière lui, et six jours après entre dans la Béotie.

Les Thébains n’apprirent la marche d’Alexandre que lorsqu’il parut avec toute son armée à Oncheste. Alors, même les auteurs de la défection, soutenaient que cette armée était envoyée de Macédoine par Antipater ; qu’Alexandre était mort ; si l’on insistait en ajoutant qu’il la conduisait en personne, ils démentaient cette nouvelle, en publiant que c’était un autre Alexandre, fils d’Érope. Cependant le fils de Philippe part d’Oncheste le lendemain, s’approche de la ville, et campe près le bois sacré d’Iolas ; il laisse aux Thébains le temps du repentir et de lui envoyer une députation. Mais eux, loin d’entrer en accommodement, font une vive sortie avec leur cavalerie et leur troupe légère, dont les traits tombent sur les gardes avancées du camp ; quelques Macédoniens sont tués : les Thébains se portaient déjà sur l’armée, lorsque Alexandre les fit dissiper par des corps d’archers et de voltigeurs.

Le lendemain il s’avance vers les portes qui conduisent vers Éleuthères et Athènes. Sans trop s’approcher des remparts, il campe aux pieds de la citadelle de Cadmus pour secourir les siens qui l’occupaient. Les Thébains l’avaient cernée d’une double circonvallation pour fermer toute entrée aux secours extérieurs, et tout passage aux sorties qui auraient pu les inquiéter dans leurs excursions et pendant leur rencontre avec l’ennemi.

Alexandre, qui préférait la voie d’un raccommodement au hasard d’une action, temporisait encore. Ceux des Thébains qui consultaient le plus l’intérêt général étaient d’avis de se rendre et d’obtenir grâce pour la ville ; mais les bannis et ceux qui les avaient appelés, n’en attendant aucune d’Alexandre, quelques-uns même des principaux de la Béotie employaient tout pour exciter le peuple à combattre. Alexandre différait toujours l’attaque. Selon le récit de Ptolémée, Perdiccas, chargé de la garde du camp, se trouvant par sa position rapproché des retranchemens de l’ennemi, est le premier qui, sans attendre l’ordre d’Alexandre, attaque, force et enlève les défenses avancées des Thébains. Il est suivi par Amyntas, fils d’Andromène, dont la cohorte était à côté de la sienne, et qui pénètre avec lui. Aussitôt Alexandre, pour ne pas laisser envelopper les siens, ébranle le reste de l’armée, détache à Perdiccas les hommes de trait et les Agriens, et demeure en présence avec l’Agéma et les Hypaspistes. Perdiccas, voulant pénétrer dans le second retranchement, tombe frappé d’un trait ; blessé d’une atteinte profonde, et dont il eut peine à guérir, on le rapporte au camp. Les troupes qui avaient forcé ces retranchemens avec lui, soutenues des archers d’Alexandre, resserrent les Thébains dans un chemin creux qui conduit au temple d’Hercule, et les mènent battant jusqu’à l’enceinte sacrée. Mais là, les Thébains se retournent en poussant de grands cris, et mettent en fuite les Macédoniens. Le toxarque Eurybotas de Crète, est tué avec environ soixante-dix des siens, le reste rétrograde en désordre vers l’Agéma.

À la vue de la retraite de ses troupes, et de la confusion qui règne dans la poursuite des Thébains, Alexandre fait donner la phalange, et les repousse jusque dans leurs murs. La terreur et le désordre des fuyards furent si grands, qu’ils ne songèrent point à fermer les portes ; l’ennemi entre avec eux dans la ville, dégarnie de soldats qui la plupart s’étaient portés aux avant-postes. Les Macédoniens s’étant avancés aux pieds de la citadelle, quelques-uns d’entre eux se réunissent à la garnison et pénètrent dans la ville du côté du temple d’Amphion ; tandis que d’autres, se dirigeant le long des remparts déjà occupés par les leurs, courent s’emparer de la place publique. Les Thébains, qui défendaient le temple d’Amphion, résistèrent d’abord ; mais, enveloppés par les Macédoniens et par Alexandre qu’ils rencontrent de tous côtés, ils se débandent, la cavalerie gagna la campagne, l’infanterie se sauva comme elle put.

Cependant le vainqueur irrité fait un horrible carnage des Thébains qui ne résistent plus. On doit moins l’attribuer aux Macédoniens, qu’à ceux de Platée, de la Phocide et autres de la Béotie. On égorge les uns au sein de leurs foyers, les autres au pied des autels ; la résistance et la prière sont inutiles : on n’épargna ni les femmes, ni les enfans.

Ce désastre des Grecs, cette ruine d’une grande ville, ces malheurs rapides également imprévus des vainqueurs et des victimes, n’épouvantèrent pas moins le reste de la Grèce, que les auteurs de ces calamités.

La défaite des Athéniens en Sicile ne répandit point parmi eux une alarme aussi vive, ni dans la Grèce entière une consternation aussi profonde, quoique le nombre de ceux qui furent tués alors fût une perte aussi considérable que celle éprouvée par les Thebains ; du moins cette armée avait péri au loin sur une terre étrangère, et on y comptait plus d’auxiliaires que de citoyens : enfin Athènes subsistait, et depuis elle résista non-seulement aux Lacédémoniens et à leurs alliés, mais encore au grand roi : et ensuite leur flotte ayant été détruite près de l’Égos-Potamos, on abattit leur longue muraille, on s’empara de leurs vaisseaux, on restreignit leur domination ; là se bornèrent tous leurs malheurs, la cité conserva l’éclat de ses institutions : peu de temps après les Athéniens reprirent leur ancien empire, relevèrent leur longue muraille, et recouvrèrent la domination des mers. Alors, les Lacédémoniens qui leur avaient été si redoutables, et qui avaient failli renverser Athènes de fond en comble, réduits eux-mêmes à la dernière extrémité, lui durent leur salut. Les batailles de Leuctres et de Mantinée, plus inopinées encore que sanglantes, occasionnèrent aux Lacédémoniens moins de perte que d’effroi. La bataille livrée sous les murs de Sparte, par Épamidondas, à la tête des Béotiens et des Arcadiens, présenta un spectacle plus nouveau qu’alarmant, à ceux qui partagèrent son malheur. On n’a pas mis au rang des grandes calamités, ni le siége de Platée où les ennemis firent peu de prisonniers, et dont presque tous les citoyens s’étaient retirés à Athènes, ni la perte de Mélos et de Scione, petites villes insulaires dont la prise étonna moins la Grèce qu’elle n’avilit le vainqueur.

Mais la défection subite et téméraire des Thébains ; l’attaque si prompte de leur ville si facilement emportée ; ce vaste massacre exécuté par des compatriotes, par des Grecs qui vengeaient d’anciennes injures ; la ruine totale d’une cité que sa puissance et sa gloire militaire mettaient naguère au premier rang des villes de la Grèce, on crut devoir tout attribuer au courroux céleste. Les Dieux semblaient punir les Thébains d’avoir trahi la cause des Grecs dans la guerre contre les Perses ; d’avoir, au mépris de la foi des traités, surpris Platée, saccagé la ville et impitoyablement massacré contre les mœurs et l’usage des Grecs, ceux d’entre eux qui s’étaient rendus aux Lacédémoniens ; d’avoir ravagé le théâtre où les Grecs combattant les Perses avaient, par leur courage assuré la liberté de leur patrie ; enfin, d’avoir opiné pour la ruine d’Athènes, lorsqu’elle fut mise en délibération dans le conseil de la ligue Lacédémonienne. On ajoutait que ces calamités avaient été annoncées par des prodige célestes, que la superstition ne rappela qu’après l’événement.

Pour prix de leurs services, Alexandre remit le sort de la ville aux alliés ; ils furent d’avis de la raser, et de conserver une garnison dans la citadelle ; de se partager tout son territoire, excepté la partie consacrée, et de réduire à l’esclavage les femmes, les enfans et le reste des Thébains échappés au carnage, excepte les prêtres et les prêtresses, et ceux qui se trouvaient attachés par le lien de l’hospitalité à Philippe, à Alexandre ou à quelques Macédoniens. On dit que par respect pour la mémoire du poète Pindare, Alexandre épargna sa maison et sa famille ; les alliés firent relever et fortifier les murs d’Orchomène et de Platée.

Aussitôt que la nouvelle de la ruine de Thèbes fut répandue dans la Grèce, ceux des Arcadiens qui s’étaient avancés au secours des Thébains, condamnèrent à mort les conseillers de cette démarche. Les Éléens rappellent des exilés que favorise Alexandre. Les villes d’Étolie s’empressent de députer vers lui pour obtenir grâce d’avoir pris part à ces mouvemens.

Quelques Thébains, échappés au carnage, en portent la nouvelle à Athènes au moment où l’on célébrait les grands mystères ; les cérémonies sont interrompues ; on retire dans la ville les bagages de la campagne ; on convoque l’assemblée générale ; et, sur la proposition et le choix de Démade, on députe vers Alexandre dix Athéniens : on prend ces envoyés parmi ceux qu’on sait être les plus agréables au prince ; ils doivent, quoiqu’un peu tardivement, lui exprimer la joie des Athéniens sur son retour d’Illyrie, et sur le châtiment qu’il a tiré de la défection des Thébains. Alexandre, répondant du reste avec bienveillance à la députation, écrit au peuple d’Athènes qu’il ait à lui livrer Démosthène, Lycurgue, Hypéride, Polyeucte, Charès, Charidème, Éphialtès, Diotime et Méroclès : il les regardait comme les auteurs de la journée sanglante de Chéronée, et de toutes les entreprises tentées contre Philippe et contre lui-même ; il ne les accusait pas moins que les principaux chefs et les instigateurs mêmes de la défection des Thébains. Les Athéniens, au lieu de les livrer, députent de nouveau vers lui pour apaiser son courroux, et le supplier d’épargner leurs concitoyens. Il accueille leur demande, soit par égard pour la ville d’Athènes, soit qu’à la veille de passer en Asie, il ne voulût laisser dans la Grèce aucun sujet de mécontentement, il se borna seulement à exiger le bannissement de Charidème, qui se réfugia en Asie près de Darius.

Chap. 3. Cette expédition terminée, Alexandre retourne en Macédoine, présente à Jupiter Olympien le sacrifice institué par Archélaüs, et ordonne la pompe des spectacles olympiques à Égée : on ajoute qu’il fit célébrer des jeux en l’honneur des Muses.

On répandit alors le bruit que la statue d’Orphée Œagrien était sans cesse couverte de sueur. Les devins se partagèrent sur l’explication de ce prodige ; mais le plus habile d’entre eux, Aristandre de Telmisse, s’écria : Courage Alexandre ! tes exploits feront suer les poètes.

Au commencement du printemps, Alexandre laisse le gouvernement de la Macédoine et de la Grèce à Antipater, et se dirige vers l’Hellespont. Son armée était composée de trente mille hommes, tant de pied que de traits et soldats armés à la légère, et de plus de cinq mille hommes de cavalerie. Il tire le long du lac de Cercine, vers Amphipolis et l’embouchure du Strymon ; le traverse ; franchit le mont Pangée par la route qui conduit à Abdère et à Maronée, villes grecques de la côte maritime.

Ayant sans peine passé l’Hèbre, il arrive par la Pœtique aux bords du Mélas, le traverse et touche à Sestos le vingtième jour après avoir quitté la Macédoine. Il part pour Éléonte, et sacrifie sur le tombeau de Protésilas qui, parmi les Grecs, à la suite d’Agamemnon, aborda le premier en Asie. Le prince espérait par ce sacrifice obtenir un sort plus heureux que Protésilas. Il charge Parménion du soin de faire passer le détroit d’Abydos à la plus grande partie de l’infanterie et à la cavalerie : leur passage s’effectue sur cent soixante trirèmes et autres bâtimens de transport.

Selon plusieurs écrivains, Alexandre passa d’Éléonte au port des Achéens, gouvernant lui-même le vaisseau royal qu’il montait. Au milieu de la traversée de l’Hellespont, il immola un taureau ; et, prenant une coupe d’or, fit des libations à Neptune et aux Néréïdes.

Chap. 4. On dit qu’Alexandre le premier prit terre, tout armé, en Asie, et qu’à son départ et à son arrivée, il avait dressé des autels à Jupiter Apobaterios, à Minerve et à Hercule, sur les bords de l’Europe et de l’Asie. À Troie, il sacrifie à Pallas, protectrice d’Ilium, suspend ses armes dans le temple, et enlève celles qu’on y avait consacrées après la guerre de Troie ; il ordonna aux hoplites de les porter devant lui dans tous les combats. On dit qu’il sacrifia aussi sur l’autel de Jupiter Hercius ; à Priam, pour en apaiser le ressentiment contre la race de Néoptolème à laquelle il appartenait. À son entrée dans Ilion, Menœtius, qui dirigeait la manœuvre du vaisseau, posa sur le front du roi une couronne d’or. Charès, arrivé de Sigée, plusieurs des Grecs et des indigènes suivirent cet exemple.

Alexandre couronna le tombeau d’Achille, et Éphestion celui de Patrocle. Heureux Achille, s’écria le prince, d’avoir eu Homère pour héraut de ta gloire ! Certes, il eut raison d’envier le bonheur d’Achille ; car il n’a manqué au sien que ce dernier trait : personne encore n’a dignement célébré en prose, en vers, en dithyrambes, ses exploits à l’égal de ceux d’un Hiéron, d’un Gélon, d’un Théron qui, sous aucun rapport, ne lui sont comparables.

Les plus petites actions nous sont mieux connues que les grandes choses qu’il a faites. L’expédition des Grecs et de Cyrus contre Artaxerxès ; la défaite de Cléarque et de ceux qui furent pris avec lui ; la retraite des dix mille sous la conduite de Xénophon, ont été rendues par la plume de ce grand homme, beaucoup plus illustres que ne furent Alexandre et toutes ses conquêtes. Cependant il n’alla point réunir ses troupes à des troupes étrangères ; on ne le vit pas, fuyant devant le grand roi, borner ses exploits à se retirer par la mer, en écartant ceux qui en fermaient l’approche. Nul d’entre les mortels, n’a seul, soit parmi les Grecs, soit parmi les Barbares, marqué par des faits plus grands ni plus nombreux. Voilà ce qui m’a porté à entreprendre d’écrire cette histoire, ne m’estimant point indigne de transmettre les gestes d’Alexandre à la postérité. Mais qui suis-je pour m’exprimer avec cette hauteur ! Que vous importe de connaître mon nom, qui n’est point obscur, ma patrie, ma famille, mes dignités. Que d’autres s’enorgueillissent de ces titres, les miens sont dans les lettres que j’ai cultivées depuis mon enfance. Si Alexandre est au premier rang parmi les guerriers, je me flatte de ne pas tenir le dernier parmi les écrivains de mon siècle.

D’Ilion, Alexandre tourne vers Arisbe où campait toute l’armée après avoir traversé l’Hellespont. Le lendemain, laissant derrière lui Percote et Lampsaque, il vint camper sur les bords du Prosaction qui, tombant du mont Ida, va se perdre dans la mer entre l’Hellespont et l’Euxin ; de là, il passe par Colonne, arrive à Hermote. Il fait voltiger en avant de l’armée des corps d’éclaireurs, sous la conduite d’Amyntas, composés de quatre compagnies d’avant-coureurs et d’une compagnie d’hétaires apolloniates, commandés par Socrate : en passant il détache l’un d’entre eux, Panegore, avec une suite pour prendre possession de la ville de Priam qui s’était rendue.

Les généraux de l’armée des Perses, Arsame, Rhéomithres, Pétène, Niphates, Spithridates, Satrape de Lydie et d’Ionie, Arsite, gouverneur de la Phrygie qui regarde l’Hellespont, campaient près de la ville de Zélie avec la cavalerie persique et l’infanterie grecque, à la solde de Darius. Ils tiennent conseil à la nouvelle du passage d’Alexandre. Memnon, de Rhodes, opina pour ne point hasarder la bataille contre les Macédoniens, supérieurs en infanterie, et soutenus des regards de leur prince, tandis que celui des Perses était absent. Il fut d’avis de faire fouler aux pieds de la cavalerie et de détruire tous les fourrages, d’incendier toutes les moissons ; de ne pas même épargner les villes de la côte, de manière à priver Alexandre de tout moyen de subsistance, et à le forcer à la retraite.

Mais Arsite se levant : « Je ne souffrirai point que l’on brûle une seule habitation du pays où je commande. » Cet avis prévalut ; les Perses crurent que Memnon ne cherchait qu’à conserver ses grades en prolongeant la guerre.

Cependant Alexandre marche en ordre de bataille vers le Granique ; fait avancer les Hoplites en colonnes formées par la phalange doublée ; dispose la cavalerie sur les ailes, les bagages à l’arrière-garde. Pour observer les mouvemens de l’ennemi, Hégéloque marche en avant avec les éclaireurs, soutenu par un gros de cinq cents hommes, formé de troupes légères et de cavaliers armés de sarisses.

On approchait du fleuve, lorsque des éclaireurs, revenant à toute bride, annoncent que toute l’armée des Perses est rangée en bataille sur la rive opposée. Alexandre fait aussitôt les dispositions du combat. Alors Parménion s’avançant : « Prince, je vous conseille de camper aujourd’hui sur les bords du fleuve, en l’état où nous sommes, en présence de l’ennemi, inférieur en infanterie ; il n’aura point l’audace de nous attendre ; il se retirera pendant la nuit ; et demain, au point du jour, l’armée passera le fleuve sans obstacle ; car nous l’aurons traversé avant qu’il ait le temps de se mettre en bataille. Il serait en ce moment dangereux d’effectuer ce passage ; l’ennemi est en présence ; le fleuve est profond, rempli de précipices ; la rive escarpée, difficile : on ne peut aborder qu’en désordre et par pelotons, ce qui est un grand désavantage ; et alors il sera facile à la cavalerie de l’ennemi, nombreuse et bien disposée, de tomber sur notre phalange. Que l’on reçoive un premier échec, c’est une perte sensible au présent, c’est un présage funeste pour l’avenir. »

Mais Alexandre : « J’entends, Parménion ; mais quelle honte de s’arrêter devant un ruisseau, après avoir traversé l’Hellespont ! Je l’ai juré par la gloire des Macédoniens, par ma vive résolution d’affronter les dangers extrêmes : non, je ne souffrirai point que l’audace des Perses, rivaux des Macédoniens, redouble, si ces derniers ne justifient d’abord la crainte qu’ils inspirent. »

À ces mots, il envoie Parménion prendre le commandement de l’aile gauche, tandis qu’il se dirige vers la droite. Philotas est à la pointe de l’aile droite, ayant la cavalerie des Hétaires, les Archers et les corps des Agriens qui lancent le javelot ; il est soutenu par Amyntas, avec les cavaliers armés de sarisses, les Péones et la troupe de Socrate. Près d’eux, le corps des Argyraspides, commandé par Nicanor, suivi des phalanges de Perdiccas, de Cœnus, de Cratère, d’Amyntas et de Philippe. À l’aile gauche se présentait d’abord la cavalerie thessalienne, commandée par Calas, ensuite la cavalerie auxiliaire ayant à sa tête Philippe, fils de Ménélas ; enfin les Thraces, sous la conduite d’Agathon. Près d’eux sont l’infanterie, les phalanges de Cratère, de Méléagre et Philippe, qui s’étendent jusqu’au centre. Les Perses comptaient vingt mille hommes de cavalerie, et presque autant d’étrangers à leur solde composant leur infanterie. Le front de leur cavalerie étendu bordait le rivage ; l’infanterie derrière, le site formant une éminence.

Dès qu’ils découvrirent Alexandre, (et il était facile de le reconnaître à l’éclat de ses armes, à l’empressement respectueux de sa suite) et son mouvement dirigé contre leur aile gauche, ils la renforcent aussitôt d’une grande partie de leur cavalerie. Les deux armées s’arrêtèrent quelques instans et se mesurèrent du rivage en silence et avec une même inquiétude. Les Perses attendaient que les Macédoniens se jetassent dans le fleuve pour les charger à l’abordage.

Alexandre saute sur son cheval ; il ordonne au corps d’élite qui l’entoure de le suivre, et de se montrer en braves ; il détache en avant, pour tenter le passage, les coureurs à cheval avec les Péones et un corps d’infanterie conduit par Amyntas, précédé de l’escadron de Socrate. Ptolémée doit donner à la tête de toute la cavalerie qu’il commande. Alexandre, à la pointe de l’aile droite, entre dans le fleuve au bruit des trompettes et des cris de guerre redoublés, se dirigeant obliquement par le courant, pour éviter en abordant d’être attaqué sur sa pointe, et afin de porter sa phalange de front sur l’ennemi.

Les Perses, en voyant approcher du bord Amyntas et Socrate, leur détachent une grêle de flèches ; les uns tirent des hauteurs sur le fleuve ; les autres, profitant de la pente, descendent au bord des eaux : c’est là que le choc et le désordre de la cavalerie furent remarquables ; les uns s’efforçant de prendre bord ; les autres de le défendre. Les Perses lancent des traits ; les Macédoniens combattent de la pique. Ceux-ci, très inférieurs en nombre, furent d’abord repoussés avec perte ; en effet, ils combattaient dans l’eau sur un terrain bas et glissant, tandis que les Perses avaient l’avantage d’une position élevée, occupée par l’élite de leur cavalerie, par les fils de Memnon et par Memnon lui-même. Le combat devint terrible entre eux et les premiers rangs des Macédoniens qui, après des prodiges de valeur, y périrent tous, à l’exception de ceux qui se retirèrent vers Alexandre, lequel avançait à leur secours avec l’aile droite. Il fond dans le plus épais de la cavalerie ennemie où combattaient les généraux : la mêlée devient sanglante autour du roi.

Cependant les autres corps macédoniens abordent à la file. Quoique l’on combattît à cheval, on eût cru voir un combat d’homme de pied contre homme de pied. Tel était l’effort de chevaux contre chevaux, de soldats contre soldats ; les Macédoniens luttant contre les Perses pour les ébranler et les repousser dans la plaine ; les Perses pour renverser les Macédoniens et les rejeter dans le fleuve. Enfin ceux d’Alexandre l’emportent, tant par la force et l’expérience, que par l’avantage de leurs piques solides opposées à des plus faibles : celle d’Alexandre se rompt dans l’effort du choc ; il veut emprunter la lance de son écuyer Arès : « Cherchez-en d’autres, » lui dit Arès en lui montrant le tronçon de la sienne, avec lequel il faisait encore des prodiges. Alors Démarate, Corinthien, l’un des Hétaires, présente la sienne à Alexandre. Il la prend, et avisant Mithridate, gendre de Darius, qui s’avançait à cheval, il pique vers lui avec quelques cavaliers de sa suite, et le renverse d’un coup de lance dans le visage. Rœsacès attaque Alexandre, et lui décharge sur la tête un coup de cimeterre repoussé par le casque qu’il entame. Alexandre le perce d’outre en outre. Spithridate, prêt à le frapper par derrière, levait déjà le bras que Clitus abat d’un coup près l’épaule.

Cependant une partie de la cavalerie a passé le fleuve et rejoint Alexandre. Les Perses et leurs chevaux, enfoncés en avant par les piques et de tous côtés par la cavalerie, incommodés par les hommes de traits mêlés dans ses rangs, commencèrent à fuir en face d’Alexandre. Dès que le centre plia, la cavalerie des deux ailes étant renversée, la déroute fut complète ; les ennemis y perdirent environ mille chevaux.

Alexandre arrête la poursuite et pousse aussitôt vers l’infanterie, toujours fixée à son poste, mais plutôt par étonnement que par résolution. Il fait donner la phalange et charger en même temps toute sa cavalerie ; en peu de momens tout fut tué ; il n’échappa que ceux qui se cachèrent sous des cadavres ; deux mille tombèrent vivans au pouvoir du vainqueur. Les généraux des Perses qui périrent, furent Niphates, Petènes, Spithridate, satrape de Lydie, Mithrobuzanes, gouverneur de Cappadoce, Mithridate, gendre du roi Darius, Arbupales, petit-fis d’Artaxerxès et fils de Darius, Pharnace, beau-frère du prince, Omar, général des étrangers. Arsite, échappé du combat, se sauve en Phrygie, où, désespéré de la ruine des Perses dont il était la première cause, il se donna, dit-on, la mort.

Du côté des Macédoniens il périt, dans le premier choc, vingt-cinq Hétaires. Alexandre leur fit élever à Dium des statues d’airain de la main de Lysippe, le seul des statuaires Grecs auquel il permit de reproduire ses traits. Le reste de la cavalerie ne perdit guère plus de soixante hommes, et l’infanterie trente. Le lendemain Alexandre les fit ensevelir avec leurs armes et leur équipage. Il exempta les auteurs de leurs jours et leurs enfans de payer, chacun sur leur territoire, un tribut de leurs personnes et de leurs biens. Il eut le plus grand soin des blessés, visitant les plaies de chacun d’eux, leur demandant comment ils les avaient reçues, leur donnant toute liberté de s’entretenir avec orgueil de leurs exploits. Il accorda aussi les derniers honneurs aux généraux Persans, et à ceux même des Grecs à leur solde qui avaient péri avec eux dans le combat ; mais il fit mettre aux fers ceux d’entre eux qu’il avait pris vivans, et les envoya en Macédoine pour être esclaves, parce que désobéissant aux lois de la patrie, ils s’étaient réunis aux Barbares contre les Grecs.

Il envoya à Athènes trois cents trophées des dépouilles des Perses, pour être consacrés dans le temple de Minerve avec cette inscription : Sur les Barbares de l’Asie, Alexandre et les Grecs, à l’exception des Lacédémoniens.

Il nomma Calas satrape de la province que gouvernait Arsite, à la condition d’en percevoir les mêmes tributs que l’on payait à Darius ; les Barbares étant descendus des montagnes pour se rendre à lui, il les renvoie chez eux. Il pardonna aux Zélites qui n’avaient combattu que malgré eux avec les Barbares.

Il envoie Parménion s’emparer de Dascilium, qui, dépourvu de garnison, lui ouvrit ses portes.

Chap. 5. Alexandre marche vers Sardes ; il n’en était éloigné que de soixante-dix stades, lorsque Mithrène, gouverneur de la place, accompagné des premiers de la ville, vint à sa rencontre : ils lui apportaient des trésors et les clefs de la citadelle. Alexandre campa aux bords de l’Hermus, que vingt stades séparent de la ville. Il détache Amyntas pour prendre possession de la place, et retient Mithrène auprès de lui avec honneur. Il rend la liberté aux habitans de Sardes et de la Lydie, et leur permet de se gouverner par leurs anciennes lois. Il monte à la citadelle que les Persans avaient occupée ; il la trouva extrêmement fortifiée. En effet elle s’élevait sur une hauteur inaccessible, escarpée, ceinte d’une triple muraille. Il résolut d’ériger sur le sommet un temple et un autel à Jupiter Olympien ; et, comme il cherchait la place qu’il lui assignerait, voilà qu’au milieu d’un ciel serein le tonnerre gronde, et qu’une pluie abondante tombe où fut l’ancien palais des rois de Lydie. Alexandre crut que le Dieu lui-même désignait la place ; il y fait bâtir le temple. Il laisse à Pausanias, un des Hétaires, la garde de la citadelle ; et à Nicias le soin de répartir et de percevoir les tributs. Il établit Asandre gouverneur de la Lydie et du reste de la province, à la place de Spitridate, avec le nombre d’hommes de trait et de chevaux nécessaires pour la garder.

Calas et Alexandre, fils d’Œrope, furent chargés de conduire, dans le pays soumis à Memnon, toutes les troupes du Péloponnèse et des alliés, à l’exception des Argiens qu’on laissa en garnison dans Sardes.

Cependant la nouvelle de cette victoire mémorable s’étant répandue, les troupes étrangères en garnison à Éphèse, prennent la fuite sur deux trirèmes dont elles s’emparent : avec eux était Amyntas, fils d’Antiochus, qui avait abandonné la Macédoine et Alexandre, non qu’il eût à s’en plaindre, mais par haine particulière, et par hauteur de sentiment qui n’en voulait rien souffrir.

Alexandre arriva le quatrième jour à Éphèse, ramenant avec lui ceux de ses partisans qu’on avait bannis ; et ayant aboli l’oligarchie, rétablit le gouvernement populaire. Il assigna à Diane les tributs que l’on payait aux Barbares. Affranchi de la crainte qu’inspiraient les oligarques, le peuple recherche à mort ceux qui ont donné entrée à Memnon, pillé le temple de Diane, brisé la statue de Philippe dans son enceinte, et renversé sur la place publique le tombeau d’Héropyte, qui avait rendu la liberté à Éphèse. Ils arrachent du temple, Syrphace, Pélagon son fils, ses neveux, et les lapident. Alexandre empêcha les recherches et les supplices de s’étendre ; il prévoyait qu’abusant bientôt de son pouvoir, le peuple le tournerait non-seulement contre les coupables, mais contre les innocens, pour satisfaire sa vengeance ou son avidité. Et certes, parmi les titres d’Alexandre à la gloire, sa conduite à Éphèse ne fut pas le moindre.

Sur ces entrefaites arrivent des députés de Magnésie et de Tralle, pour offrir leurs villes à Alexandre. Il y envoie Parménion avec deux mille cinq cents hommes d’infanterie étrangère, autant de Macédoniens et deux cents cavaliers du corps des Hétaires. Il détache vers les villes de l’Éolie et de l’Ionie, encore au pouvoir des Barbares, Alcimale, avec un pareil nombre de troupes, et l’ordre de détruire partout l’oligarchie, de relever la démocratie, de rendre aux peuples leur ancienne constitution, et d’abolir les tributs qu’ils payaient aux Barbares.

Il s’arrête à Éphèse ; sacrifie à Diane, et accompagne la pompe avec toutes ses troupes sous les armes, en ordre de bataille.

Le lendemain, il marche vers Milet avec le reste de l’infanterie, les hommes de trait, les Agriens, la cavalerie des Thraces, le premier corps des Hétaires, suivi de trois autres ; il s’empare de la ville extérieure abandonnée sans défense, y place son camp, résolu de cerner la ville intérieure par une circonvallation. Hégesistrate, qui commandait la place, avait d’abord écrit à Alexandre pour la lui rendre ; mais reprenant courage par l’arrivée de l’armée persane qu’on annonçait, il ne pensait plus qu’à la garder aux Perses.

Cependant Nicanor, qui commandait la flotte des Grecs, prévint les Perses, et trois jours avant qu’ils se présentassent, mouilla en l’île de Ladé, près de la ville, avec cent soixante voiles. Les Perses, arrivant trop tard, et trouvant la position occupée par Nicanor, se retirèrent sous le promontoire de Mycale. En effet, Alexandre, pour garder cette île, avait, outre ses vaisseaux, fait passer dans le port quatre mille hommes, composés de Thraces et d’étrangers. La flotte des Barbares était de quatre cents voiles.

Parménion conseille à Alexandre de tenter le sort d’un combat naval. Parmi les causes qui lui faisaient croire que les Grecs remporteraient la victoire, il plaçait le plus heureux augure. En effet, de la poupe du vaisseau d’Alexandre, on avait vu un aigle s’abattre sur le rivage. La victoire promettait par la suite les plus heureux succès ; un échec n’entraînait pas de grands désavantages ; l’empire de la mer restait aux Persans. Il ajouta qu’il offrait de s’embarquer et de partager les périls.

« Parménion se trompe ; il interprète mal l’augure, répondit Alexandre. Quelle imprudence d’attaquer avec des forces inégales, une flotte si nombreuse, de compromettre des soldats inexpérimentés à la manœuvre, avec les hommes les plus exercés sur la mer, les Cypriens et les Phéniciens ! Comment risquer, avec des Barbares, sur un théâtre aussi incertain, la valeur éprouvée des Macédoniens ? Une défaite navale suffirait pour ruiner la première réputation de nos armes. La nouvelle de ce revers ébranlerait la Grèce : après avoir tout pesé, il semble peu convenable, dans ces circonstances de livrer un combat sur mer : l’augure doit s’interpréter différemment ; il est favorable sans doute, mais l’aigle, en s’abattant sur le rivage, semble nous présager que c’est du continent que nous vaincrons la flotte des Perses. »

Sur ces entrefaites, Glaucippe, l’un des premiers citoyens de la ville, député vers Alexandre par le peuple et les troupes qui la défendaient, lui annonce que les Milésiens offrent d’ouvrir également leur port et leurs murs aux Perses et aux Macédoniens, s’il consent de lever le siége à cette condition. Alexandre lui ordonne de se retirer en hâte, et d’annoncer aux Milésiens qu’ils aient à se préparer à le combattre bientôt dans la ville. On approche les machines des remparts ; ayant de suite ébranlé une partie du mur et renversé l’autre, Alexandre fait avancer ses troupes pour pénétrer par la brèche à la vue même des Perses devenus presque témoins passifs à Mycale de la détresse de leurs allies. Nicanor apercevant de Ladé les mouvemens d’Alexandre, côtoya le rivage, et occupant le port à l’endroit où son ouverture se rétrécit, y range de front ses galères, les proues en avant, interdit aux Perses l’entrée et aux Milésiens tout espoir de secours. Ceux-ci, et les étrangers qui les défendent, pressés de tous côtés par les Macédoniens, partie d’entre eux se jettent à la mer, soutenus sur leurs boucliers, et gagnent une petite île voisine, partie se précipitent dans des canots, et sont pris à la sortie du port par les galères auxquelles ils tâchent d’échapper : un grand nombre fut tué dans la ville.

Alexandre, maître de la place, dirige ses vaisseaux contre l’île où plusieurs ont cherché une retraite ; il fait porter à la proue des échelles pour en escalader les escarpemens. Lorsqu’il vit les fugitifs résolus à tout tenter, touché de leur courage et de leur fidélité, il leur proposa de les recevoir dans ses troupes, s’ils voulaient se rendre. Ce qu’ils acceptèrent au nombre de trois cents Grecs à la solde de l’étranger : il donna la vie et la liberté à tous les Milésiens qui avaient échappé au glaive.

La flotte des Perses, quittant Mycale, passa plusieurs fois à la vue de celle des Grecs ; les Barbares espéraient ainsi les engager à un combat naval ; la nuit ils reprenaient leur position peu avantageuse ; car ils ne pouvaient faire de l’eau qu’en remontant jusqu’à l’embouchure du Méandre.

Alexandre tient le port de Milet avec ses vaisseaux, pour empêcher les Barbares de s’y réfugier, détache Philotas à Mycale avec de la cavalerie et trois corps d’infanterie, à l’effet de s’opposer à ce que les barbares puissent prendre terre. Ceux-ci, non-seulement assiégés dans leurs vaisseaux, mais encore privés d’eau, firent voile vers Samos. Après s’être ravitaillés, ils reparaissent devant Milet, et font avancer plusieurs vaisseaux à la hauteur du port, pour attirer les Macédoniens en pleine mer. Cinq de leurs bâtimens se jetèrent dans une rade, entre l’île et le port, dans l’espoir de s’emparer de quelques vaisseaux d’Alexandre, dont les matelots étaient allés au bois, aux fourrages et à d’autres nécessités : Alexandre voyant s’approcher les cinq bâtimens des Perses, garnit de suite au complet dix d’entre les siens et les détache contre l’ennemi, avec ordre de se porter sur lui proue en avant. À ce mouvement inopiné des Macédoniens, les Perses fuient et se retirent vers leur flotte. Le vaisseau des Iasséens, moins bien servi de rames, fut pris, avec son équipage, par les Grecs. Les quatre bâtimens qui l’accompagnaient rejoignirent les autres ; ainsi la flotte des Perses se retira encore sans avoir pu rien faire devant Milet.

Alexandre résolut de dissoudre la sienne, soit manque de fonds, soit intériorité reconnue, soit qu’il ne voulût pas diviser et exposer son armée en partie. Il prévoyait d’ailleurs que tenant l’Asie par ses troupes de terre, et maître des villes maritimes, il en obtiendrait facilement qu’elles fermassent leur port à la flotte des Perses, et qu’alors la sienne lui deviendrait inutile ; que les Barbares ne pourraient ni recruter de rameurs, ni trouver de retraite ; que l’aigle avait présagé que les victoires dans le continent lui assuraient celle sur la mer.

Il marche ensuite vers la Carie, instruit que les Barbares et les étrangers à leur solde se sont retirés en grand nombre dans Halicarnasse. Il se rend maître de toutes les villes situées entre celle-ci et Milet, et campe à cinq stades d’Halicarnasse, dont le siége paraissait devoir tirer en longueur. Cette ville était défendue par sa situation, et par Memnon qui venait de s’y rendre ; Memnon, chargé du gouvernement de l’Asie inférieure, et du commandement de toute la flotte de Darius, l’avait depuis long-temps fortifiée de tous les secours de l’art. La garnison nombreuse était composée, en partie, d’étrangers à la solde du roi, en partie de Perses. Memnon avait enfermé les trirèmes dans le port et comptait encore sur le service que pouvaient rendre les gens de leur équipage.

Le premier jour, Alexandre s’étant approché des murs avec son armée, du côté de la porte de Mylasse, les assiégés firent une sortie ; une escarmouche s’engage : les Macédoniens, accourant de toutes parts, les repoussèrent facilement, et les rejetèrent dans la ville.

Peu de jours après, Alexandre prend avec lui les Hypaspistes, les Hétaires, les phalanges d’Amyntas, de Perdiccas et de Méléagre, les Archers et les Agriens ; tourne la ville du côté de Mynde, pour examiner si l’attaque des remparts serait plus facile vers cet endroit, et s’il ne pourrait tenter un coup de main sur la ville de Mynde : une fois maître de cette place, il attaquait, avec avantage, les murs d’Halicarnasse.

Quelques-uns des habitans de Mynde avaient promis de la livrer, si Alexandre s’y présentait pendant la nuit. Arrivé à l’heure convenue, n’apercevant aucun signal de la part des habitans, n’ayant ni machines ni échelles, moins disposé à attaquer qu’à occuper une ville que la trahison devait lui ouvrir, il n’en fit pas moins avancer sa phalange, en lui ordonnant de miner le mur. Une tour est renversée, mais sans découvrir les fortifications. Les habitans résistent vigoureusement, et, soutenus par ceux d’Halicarnasse venus à leur secours par mer, déjouent l’espoir qu’Alexandre avait conçu d’enlever Mynde du premier abord.

Alexandre déçu, revient au siége d’Halicarnasse. Les assiégés avaient creusé autour de leurs murs un fossé large de trente coudées, profond de quinze. Alexandre le fait combler, afin d’approcher les tours, dont les traits écartent l’ennemi des murailles que les autres machines doivent ébranler. Les approches étaient faites : les habitans d’Halicarnasse exécutent, dans la nuit, une sortie pour brûler les tours et les machines avancées ou près de l’être ; ils sont bientôt repoussés par les Macédoniens de garde, et par ceux que le tumulte fait accourir. Ceux d’Halicarnasse perdirent dans cette affaire cent soixante-dix des leurs au nombre desquels Néoptolème, l’un des transfuges vers Darius. Du côté des Macédoniens, seize soldats furent tués et trois cents environ blessés ; le combat ayant eu lieu de nuit, ils n’avaient pu se mettre à couvert des traits.

Peu de jours après, deux Hoplites, du corps de Perdiccas, faisant à table un récit pompeux de leurs prouesses, piqués d’honneur, échauffés de vin, courent de leur propre mouvement aux armes, s’avancent près du fort, sous les remparts qui regardent Mylasse, plutôt pour faire montre de bravoure, que dans le dessein de tenter avec l’ennemi un combat trop inégal. Surpris de l’audace de ce couple téméraire, quelques assiégés accourent : les premiers sont tués, ceux qui les suivent de plus loin, percés de traits : mais enfin le nombre et l’avantage du lieu l’emportent ; les deux Grecs sont accablés sous une multitude de traits et d’assaillans. D’un côté, des soldats de Perdiccas ; de l’autre, des Halicarnasséens accourent ; la mêlée devient sanglante aux pieds des remparts ; leurs défenseurs sont enfin repoussés dans la ville ; peu s’en fallut qu’elle ne fût prise, car les postes étaient assez mal gardés ; deux tours étaient abattues avec le mur qui s’étendait entre elles ; la brèche livrait la ville, si l’armée eût donné tout entière : une troisième tour ébranlée n’aurait point résisté au choc. Les assiégés élevèrent, derrière le mur renversé, un ouvrage de brique en demi-lune ; un grand nombre d’ouvriers l’acheva rapidement.

Le lendemain Alexandre fait avancer ses machines vers cet endroit ; les assiégés font une nouvelle sortie, tentent de mettre le feu aux machines ; celles qui étaient près du mur, et une tour de bois, sont la proie des flammes ; Philotas et Hellanicus les écartent de celles confiées à leur garde. Venant à rencontrer Alexandre, ils laissent les torches dont ils menaçaient l’ennemi, jettent presque tous leurs armes, et courent se renfermer dans leurs murailles ; là ils avaient l’avantage de la position et de la hauteur : non-seulement ils tiraient de front sur les assaillans que portaient les machines, mais encore du haut des tours qui s’élevaient à chaque extrémité du rempart abattu, ils attaquaient et frappaient en flanc, et presque par derrière, l’ennemi qui assaillait le nouvel ouvrage.

Et comme de ce côté Alexandre faisait avancer de nouveau, quelques jours après, ses machines qu’il dirigeait lui-même, voilà que toute la ville sort en armes, les uns du côté où fut la brèche et où Alexandre donnait en personne, et les autres du Tripylum, d’où leur sortie était le moins prévue. Une partie lance sur les machines des torches et toutes les matières qui peuvent augmenter l’incendie. Les Macédoniens, repoussant le choc avec violence, font pleuvoir du haut des tours une grêle de traits et roulent d’énormes pierres sur l’ennemi ; il est mis en fuite et chassé dans la ville. Le carnage fut en raison de leur nombre et de leur audace : les uns furent tués en combattant de près les Macédoniens ; les autres eu fuyant, près du rempart dont les ruines embarrassaient le passage déjà trop étroit pour un si grande multitude.

Ceux qui s’étaient avancés par le Tripylum furent repoussés par Ptolémée, garde de la personne du roi, lequel vint à leur rencontre avec les hommes d’Addée et de Timandre, et quelques troupes légères. Pour comble de malheur, dans leur retraite, comme ils se pressaient en foule sur un pont étroit qu’ils avaient jeté, le pont rompit sous le poids dont il était chargé ; ils périrent en partie, tombant dans le fossé, partie écrasés par les leurs, ou accablés d’une grêle de traits. Le plus grand carnage fut aux portes, que l’excès du trouble avait fait fermer trop précipitamment : craignant que les Macédoniens, mêlés aux fuyards, n’entrassent avec eux dans la ville, ils laissèrent dehors une partie des leurs, qui furent tués par les Macédoniens aux pieds des remparts. La ville était sur le point d’être prise, si Alexandre, dans l’intention de la sauver, et d’amener les habitans à une capitulation, n’eût fait sonner la retraite. Le nombre des morts fut de mille du côté des assiégés, et de quarante environ du côté des Macédoniens, parmi lesquels Ptolémée, Cléarcus toxarque, Addée Chiliarque, et plusieurs des premiers officiers.

Cependant les généraux Persans, Orontobates et Memnon, considérant que l’état des choses ne leur permettait pas de soutenir un long siége, que les remparts étaient détruits ou ébranlés, la plupart des soldats tués dans les sorties, ou mis, par leurs blessures, hors de combat ; prenant conseil de leur situation, mettent le feu vers la seconde veille de la nuit, à une tour de bois, qu’ils avaient dressée en face des machines de l’ennemi, à leur propre magasin d’armes, aux maisons voisines des remparts : tout s’embrase, et la flamme, qui s’élance de la tour et des portiques, agitée par les vents, étend au loin l’incendie. Les assiégés se réfugièrent, partie dans la citadelle de l’île, partie dans celle de Salmacis.

Alexandre, instruit de ce désastre par des transfuges qui s’y étaient soustraits, et apercevant ce vaste incendie, donne ordre aux Macédoniens, quoiqu’au milieu de la nuit, d’entrer dans la ville, de massacrer les incendiaires, et d’épargner ceux qui seraient retirés dans leurs maisons.

Au lever de l’aurore, découvrant le double fort occupé par les Perses et les troupes à leur solde, il renonça à l’attaquer, parce que, défendu par sa position, il aurait coûté beaucoup de temps à emporter, et parce que la ruine totale de la ville rendait cette prise moins importante. Ayant enseveli ses morts, il donna ordre de conduire les machines à Tralles ; fit raser la ville, et laissant dans la Carie trois mille hommes de pied et deux cents chevaux sous les ordres de Ptolémée, il partit pour la Phrygie.

Il établit Ada sur toute la Carie. Ada, fille d’Hécatomnus, avait été en même temps, suivant la loi des Cariens, femme et sœur d’Hidriée ; et d’après la coutume asiatique qui, depuis Sémiramis, accorde aux femmes le droit à l’empire, Hidriée, en mourant, avait laissé à la sienne l’administration de son royaume. Pexodare l’en avait chassée en s’emparant du pouvoir ; Orontobates, gendre de l’usurpateur, avait reçu du roi le gouvernement de la Carie. Ada n’en tenait plus qu’une seule ville bien fortifiée, Alinde, qu’elle livre au conquérant : dès qu’il paraît avec son armée, elle vient au-devant de lui, et l’adopte pour fils. Alexandre lui laisse le commandement de la place, ne la dédaignant point pour mère ; et maître de la Carie entière, par la ruine d’Halicarnasse, lui confie le gouvernement de toute la province.

Alexandre, par ménagemens pour ses soldats, renvoya ceux mariés depuis peu, passer l’hiver en Macédoine, dans leur famille, sous la conduite de Ptolémée, un des gardes de sa personne. Parmi les chefs de l’armée, Cœnus et Méléagre, nouvellement mariés, obtinrent la même permission. Alexandre leur enjoint, non seulement de ramener ses soldats, mais de recruter dans le pays le plus qu’ils pourraient d’infanterie et de cavalerie. Ces égards d’Alexandre lui concilièrent de plus en plus le cœur des Macédoniens.

Il envoie Cléandre faire des recrues dans le Péloponnèse ; et Parménion, qui prend le commandement des Hétaires, des chevaux thessaliens et d’autres auxiliaires, est chargé de conduire le bagage à Sardes, d’où il doit pénétrer en Phrygie.

Le roi marche lui-même vers la Lycie et la Pamphilie, pour s’emparer de toutes les côtes maritimes, et rendre par là inutile la flotte ennemie. Il commence par prendre d’assaut Hyparne, place fortifiée et défendue par des soldats étrangers ; la garnison capitule et se retire. À son entrée dans la Lycie, Telmisse se rend par composition : il passe le Xante ; Pinara, Xantus, Patara, et trente autres villes de moindre importance lui ouvrent leurs portes.

Cependant, au milieu de l’hiver, il s’avance vers le pays de Milyade qui fait partie de la grande Phrygie, mais que Darius avait ordonné de comprendre dans le département de la Lycie. Là vinrent les envoyés des Phasélites, demander l’amitié d’Alexandre et lui offrir une couronne d’or. Beaucoup d’autres de la Lycie inférieure députèrent également pour rechercher son alliance. Alexandre commande aux Phasélites et aux Lyciens de remettre leurs villes aux gouverneurs qu’il leur envoie ; toutes sont remises.

Peu de temps après, il entre dans la première de ces contrées ; et, soutenu des habitans, s’empare d’un fort bien défendu, élevé par les Pisidiens, d’où les Barbares incommodaient, par leurs excursions, les cultivateurs Phasélites.

Chap. 6. Cependant on apprend qu’Alexandre, fils d’Érope, un des Hétaires, commandant alors la cavalerie thessalienne, conspire contre le roi. Cet Alexandre était frère d’Héromène et d’Arrabée, tous deux complices du meurtre de Philippe. Lui-même n’était pas sans y avoir trempé ; mais le prince lui avait pardonné, parce qu’après la mort de son père, il fut le premier de ses amis qui se rangea près de lui, et qui le conduisit en armes dans le palais. Depuis, Alexandre avait cherché à se l’attacher par toutes les distinctions, en lui donnant le commandement des troupes envoyées dans la Thrace, et le faisant succéder dans celui de la cavalerie thessalienne, à Calas nommé satrape de Phrygie.

Tels sont les détails de la conspiration. Darius reçoit, par le transfuge Amyntas, des lettres et des ouvertures de la part de cet Alexandre ; aussitôt il députe, sous un prétexte, vers Atizyes, satrape de Phrygie, le persan Asisinès, qu’il honorait d’une confiance intime, et le charge secrètement de s’aboucher avec cet Alexandre, et de lui promettre pour prix de l’assassinat du prince, le royaume de Macédoine et mille talens d’or. Parménion surprit Asisinès, et en tira l’aveu complet, qu’il réitéra devant Alexandre, à qui Parménion l’envoya sous bonne garde. Le prince rassemble et consulte ses amis ; on le blâma d’avoir confié contre les règles de la prudence, le meilleur corps de cavalerie à un homme dont il n’était pas sûr. On ajouta qu’il fallait se hâter de le frapper avant qu’il put s’assurer des Thessaliens et tenter de nouvelles entreprises. Un prodige récent augmentait la crainte : on rapporte qu’Alexandre étant encore au siége d’Halicarnasse, et s’étant livré au sommeil vers le milieu du jour, on vit une hirondelle voltiger autour de sa tête avec un grand babil ; elle s’était abattue à plusieurs reprises sur les différens côtés de son lit, en redoublant, plus que de coutume, ce bruit importun. Le prince, accablé de fatigue, ne s’éveillait point ; cependant, incommodé par ses cris, il étendit la main pour l’écarter : mais loin de s’envoler, elle vint se percher sur sa tête, et ne cessa de chanter que lorsqu’il fut entièrement éveillé. Frappé de ce prodige, il consulta le devin Aristandre de Telmisse, qui répondit que sans doute un ami d’Alexandre lui dressait des embûches, mais qu’elles seraient découvertes : que l’hirondelle était la compagne, l’amie de l’homme, et le plus babillard des oiseaux.

Alexandre rapprocha alors ce discours du devin de celui du Persan : il envoie aussitôt Amphotère vers Parménion, avec quelques habitans de Pergues pour le conduite. Déguisé sous le vêtement des indigènes, Amphotère se rend en secret près de Parménion, expose de vive voix sa commission ; car on n’avait pas cru que la prudence permît de la confier par écrit. Le traître est arrêté et jeté en prison.

Alexandre quittant la Phasélide, fait marcher une partie de son armée vers Pergues, par les montagnes où les Thraces lui avaient montré un chemin difficile, mais bien plus court ; il mène le reste le long des côtes. On ne peut suivre cette dernière route que sous la direction des vents du Nord ; lorsque le vent du Midi règne, elle est impraticable. Contre toute espérance, et non sans quelque faveur des Dieux, ainsi que le crurent Alexandre et sa suite, les vents heureux s’élevèrent plutôt que les autres, et favorisèrent la rapidité de son passage.

Au sortir de Pergues, les principaux des Aspendiens vinrent à sa rencontre pour lui soumettre leurs villes, en le priant de ne point y mettre de garnison. Ils l’obtinrent ; mais Alexandre exigea cinquante talens pour le paiement de ses troupes, et les chevaux qu’ils fournissaient en tribut à Darius. Ils souscrivirent à toutes ces conditions.

Alexandre s’avance vers Sidé ; ses habitans sont originaires de Cumes en Éolie : ils racontent une chose étrange sur leur origine ; que leurs ancêtres, qui abordèrent de Cumes en ces lieux, oublièrent tout-à-coup la langue grecque, et parlèrent une langue barbare qui n’était point celle des peuples voisins, mais qui leur était propre, et les distingue encore des nations qui les entourent.

Alexandre ayant jeté dans Sidé une garnison, marche sur Syllium, place fortifiée, défendue par les troupes des Barbares, par des étrangers soldés, et à l’abri d’un coup de main. Il apprend en route que les Aspendiens ne tiennent aucune des conditions convenues ; qu’ils ont refusé de livrer les chevaux à ceux envoyés pour les recevoir, et de compter l’argent ; qu’ils ont retiré tous les effets de la campagne dans la ville, fermé leurs portes aux députés d’Alexandre, et mis leurs murs en état de défense. Il tourne aussitôt vers Aspende ; cette ville est assise sur un roc escarpé, et baigné par l’Eurymédon. Sur la pente et au pied du rocher s’étend une partie assez considérable de bâtimens, entourée d’un faible rempart. Désespérant de s’y maintenir, les habitans les abandonnèrent à l’approche d’Alexandre, dont la première opération fut, en arrivant, de franchir le rempart, et d’occuper les lieux qu’ils venaient de quitter. Ainsi menacés inopinément par Alexandre, et cernés par toute son armée, les Aspendiens lui envoyèrent de nouveaux députés pour offrir d’acquitter les stipulations précédentes. Alexandre, considérant la position du rocher, et quoique peu disposé à faire un long siége, ajouta cependant de nouvelles conditions ; qu’ils auraient à livrer en otages les principaux de la ville, le nombre de chevaux promis, et le double des talens stipulés ; qu’ils reconnaîtraient un satrape du choix d’Alexandre ; paieraient un tribut annuel aux Macédoniens, et feraient terminer en justice le différend élevé entre eux et leurs voisins, sur la possession d’un territoire qu’on les accusait d’avoir envahi.

Ces conditions accordées, il retourne à Pergues, et passe dans la Phrygie ; il devait s’avancer sous la ville de Telmisse, occupée par des Barbares qui tirent leur origine des Pisidiens : elle est élevée sur une hauteur escarpée et inaccessible, où la route même pratiquée est extrêmement difficile ; car le mont s’étend depuis la ville jusqu’au chemin où il finit. En face de celui-ci s’élève un autre mont aussi escarpé, de sorte qu’ils forment une barrière de chaque côté de la route, dont il est facile de fermer le passage, en gardant les hauteurs avec les moindres forces. Ceux de Telmisse les occupent avec toutes leurs forces rassemblées.

À cette vue, on campe, par ordre d’Alexandre, comme on peut. Il pensait que les Barbares, à l’aspect des dispositions des Macédoniens, ne laisseraient point dans ce poste toutes leurs troupes, mais que la plus grande partie se retirerait dans la ville après avoir laissé quelques hommes sur les hauteurs : l’événement justifia son attente. Alexandre prenant aussitôt avec lui les archers, ses troupes légères, et les plus prompts des Hoplites, attaque le poste. Ceux de Telmisse, accablés de traits, l’abandonnent. Alexandre, ayant franchi le défilé, campe sous les murs de la ville ; il y reçoit les députés des Selgiens, peuple belliqueux, qui doit aussi son origine aux Barbares de la Pisidie, et dont la ville est considérable. Anciens ennemis de ceux de Telmisse, ils venaient demander à Alexandre son amitié ; il fait alliance avec eux, et depuis ils le servirent à toute épreuve.

Le siége de Telmisse paraissant devoir traîner en longueur, il marche sur Salagasse, ville assez grande, habitée par les Pisidiens, aussi distingués par leur bravoure entre les leurs, que les Pisidiens eux-mêmes entre les autres peuples. Ils occupèrent une montagne qui protégeait la ville, et qu’ils croyaient pouvoir opposer à l’ennemi comme un rempart. Alexandre dispose ainsi l’attaque. Il place les Hypaspistes à l’aile droite qu’il commande ; près d’eux, les Hétaires de pied s’étendent jusqu’à l’aile gauche, dans l’ordre assigné aux chefs pour ce jour. Cette aile est commandée par Amyntas : protégée par les archers Thraces, sous la conduite de Sitalcès ; les hommes de traits et les Agriens sont en avant de l’aile droite. La difficulté des lieux rendait la cavalerie inutile : ceux de Telmisse réunis aux Pisidiens, étaient rangés de l’autre côté en bataille.

Déjà les troupes d’Alexandre, gravissant la montagne, atteignaient les hauteurs les plus difficiles, lorsque les Barbares fondent de leurs retraites sur les deux ailes, du côté où ils avaient le plus d’avantage, sur l’ennemi embarrassé ; ils dispersent les premiers hommes de traits armés trop légèrement pour faire résistance.

Les Agriens tiennent ferme ; ils voyaient s’approcher la phalange macédonienne, ayant à sa tête Alexandre. Dès qu’elle eut donné, ces Barbares combattant nus avec des hommes armés de toutes pièces, tombent percés, ou fuient : on en tua cinq cents environ. Le plus grand nombre dut son salut à la légèreté de sa fuite, et à l’habitude des lieux. Les Macédoniens, qui ne les connaissaient pas, et chargés de leurs armures pesantes, hésitèrent à les poursuivre, mais Alexandre ne laissant point de relâche aux fuyards, les suit et s’empare de leur ville, n’ayant perdu que Cléandre, un de ses généraux, et environ vingt soldats.

Il marche ensuite contre le reste des Pisidiens, emporte d’assaut une partie de leurs places ; les autres capitulent.

Il arrive en Phrygie vers le marais d’Ascagne, ou se trouve un sel fossile que les habitans emploient au lieu de celui de la mer.

Au bout de cinq marches, il est devant Célènes. Cette ville est bâtie sur un rocher à pic, et gardée par une garnison de mille Cariens et de cent Grecs, sous le commandement du satrape de Phrygie. Ils députent vers Alexandre, et promettent de se rendre s’ils ne sont point secourus à un jour fixé dont ils conviennent. Alexandre trouva plus d’avantage dans cette condition qu’à pousser le siége, vu la position inaccessible du fort. Il laisse dans la ville quinze cents hommes de garnison, y passe dix jours, déclare Antigone satrape de Phrygie, et le fait remplacer par Balacre dans le commandement des troupes auxiliaires.

Il se rend à Gordes, après avoir écrit à Parménion d’y venir le rejoindre avec son armée. Ce général l’amène renforcée des Grecs de retour de la Macédoine, et des recrues conduites par Ptolémée, Cœnus et Méléagre, au nombre de trois cents chevaux et mille hommes de pied Macédoniens, deux cents chevaux Thessaliens, et cent cinquante Éléens sous la conduite d’Alcias d’Élée.

La ville de Gordes, dans la Phrygie, qui regarde l’Hellespont, est située sur le fleuve Sangaris, qui prend sa source dans les montagnes de la Phrygie, arrose la Bithynie thracienne, et se décharge dans le Pont-Euxin.

Alexandre y reçoit des députés d’Athènes ; ils lui demandent la liberté des leurs, qui, au service des Perses, furent pris dans la journée du Granique, et partageaient en Macédoine les fers de deux mille Grecs. Les députés revinrent sans avoir rien obtenu. En effet, Alexandre pensa qu’il serait de la politique, pendant la chaleur de la guerre contre les Perses, de ne point affaiblir la terreur qu’il avait inspirée aux Grecs, toujours prêts, s’il en rompait le frein, à se joindre aux Barbares. Il se contenta de leur répondre, que la guerre terminée selon ses vœux, Athènes pourrait demander la grâce de ses concitoyens par une nouvelle députation.