Bibliothèque historique et militaire/Cyropédie/Livre I

La Cyropédie
Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAnselin (1p. 607-630).

XÉNOPHON.

La Cyropédie.


----


LIVRE PREMIER.

Chapitre premier. J’observais un jour combien de démocraties ont été renversées par des hommes qui préféraient tout autre gouvernement, combien de monarchies et d’oligarchies ont été détruites par des factions populaires, combien d’ambitieux ont été dépouillés de la souveraine puissance qu’ils venaient d’usurper, et combien l’on admire le bonheur et l’habileté de ceux qui ont su s’y maintenir même peu de temps. Je considérais ensuite que dans les maisons des particuliers, composées les unes d’un nombreux domestique, les autres d’un petit nombre de serviteurs, les chefs ne savent pas commander, même à ce petit nombre. Je remarquais, d’un autre côté, que les bœufs, les chevaux se laissent conduire par ceux qui les soignent ; qu’en général tous ceux qu’on appelle pasteurs sont justement réputés maîtres des animaux confiés à leur garde. Je voyais que ces animaux leur obéissent plus volontiers que les hommes à ceux qui les gouvernent ; car les troupeaux suivent le chemin que leur indique le berger ; ils paissent dans les champs où il les mène, et respectent ceux qu’il leur interdit. Ils le laissent user à son gré du profit qu’ils lui rapportent : jamais on ne vit un troupeau se révolter contre le pasteur, soit en cessant de lui obéir, soit en le privant de son revenu. S’ils sont méchans, c’est pour tout autre que le maître qui les gouverne et qui vit à leurs dépens, tandis que les hommes ne s’élèvent contre personne avec plus de violence que contre ceux en qui ils aperçoivent le projet de dominer. Je concluais de ces réflexions qu’il n’est pas pour l’homme d’animal plus difficile à gouverner que l’homme.

Mais quand je considérai que le Perse Cyrus maintint sous ses lois un grand nombre d’hommes, de cités, de nations, alors contraint de changer d’avis, je reconnus qu’il n’est ni impossible, ni même difficile, avec de l’adresse, de commander à des hommes. En effet, on a vu des peuples éloignés des états de Cyrus, de plusieurs journées ou de plusieurs mois de chemin, qui ne l’avaient pas même vu ou qui désespéraient de le voir, reconnaître volontairement son empire. Aussi a‑t‑il éclipsé tous les souverains que la naissance ou le droit de conquête a placés sur le trône. Le roi des Scythes, maître d’un peuple nombreux, n’oserait tenter de reculer ses frontières ; il s’estime heureux de pouvoir contenir ses sujets naturels. On doit dire la même chose du de Thrace, du roi d’Illyrie, et de plusieurs autres rois : car on sait qu’il existe encore aujourd’hui en Europe des nations autonomes et indépendantes les unes des autres.

Cyrus voyant l’Asie peuplée de ces nations autonomes, se mit en campagne avec une petite armée de Perses, et, secondé des Mèdes et des Hyrcaniens, il subjugua les Syriens, les Assyriens, les Arabes, les habitans de la Cappadoce, des deux Phrygies, les Lydiens, les Cariens, les Phéniciens, les Babyloniens. Il assujettit la Bactriane, les Indes, la Cilicie, les Saces, les Paphlagoniens, les Mariandyns, et tant d’autres nations qu’il serait trop long de nommer. Il soumit aussi les Grecs asiatiques, puis, descendant vers la mer, il conquit l’île de Chypre et l’Égypte. Ces peuples n’entendaient point sa langue, ne s’entendaient point entre eux ; et néanmoins telle fut la terreur de son nom, dans cette immensité de pays qu’il parcourut, que tout trembla devant lui, nul n’osa conspirer. Il gagna si bien l’affection de ses nouveaux sujets, qu’ils aimaient à vivre sous sa dépendance. Enfin il soumit tant de provinces, qu’il serait difficile de les parcourir toutes, partant de la capitale et marchant vers le levant ou le couchant, vers le septentrion ou le midi. Pénétré d’admiration pour ce grand homme, j’ai recherché son origine, quel a été son caractère, quelle éducation l’a rendu supérieur dans l’art de régner. Je vais donc essayer de raconter ce que j’en ai ouï dire et ce que j’en ai pu découvrir par moi‑même.

Chap. 2. Le père de Cyrus était Cambyse, roi de Perse. Il descendait de la maison des Perséides, qui rapportent leur origine à Persée. Sa mère, appelée Mandane, était fille d’Astyage, roi des Mèdes. Les historiens et les poètes barbares nous disent que la nature, en douant Cyrus d’une figure agréable, lui avait donné une âme sensible et un amour si vif de l’étude et de la gloire, que, pour mériter des éloges, il n’y avait point de travaux qu’il n’entreprît, point de périls qu’il ne sût braver. Voilà ce que l’on s’accorde à nous raconter de sa physionomie et des belles qualités de son âme.

Il fut élevé suivant les usages des Perses, qui, différens de la plupart des autres peuples, s’occupent, avant tout, de l’utilité publique. Ailleurs on laisse un père élever ses enfans à son gré. Arrivés à un certain âge, ils vivent eux‑mêmes comme il leur plaît : on leur défend seulement de dérober, de piller, de forcer les maisons, de maltraiter personne injustement, de séduire la femme d’autrui, de désobéir aux magistrats, et quiconque enfreint la loi dans quelqu’un de ces points, est puni. Mais les lois des Perses préviennent le mal et forment les citoyens de manière qu’ils ne soient jamais capables de bassesse ou de perversité. Voici en quoi elles consistent :

Le palais du roi et les tribunaux sont bâtis dans une grande place qu’on nomme Éleuthère. On relègue ailleurs les marchands avec leurs marchandises, leurs clameurs et leur grossièreté : ils troubleraient le bel ordre qui règne dans les exercices. Cette place est divisée en quatre parties : la première est destinée pour les enfans, la seconde pour les adolescens, la troisième pour les hommes faits, la dernière pour ceux qui ont passé l’âge de porter les armes. La loi veut qu’ils se trouvent tous les jours, chacun dans leur quartier ; les enfans et les hommes faits dès la pointe du jour ; les anciens quand ils le peuvent commodément, excepté à certains jours où ils sont obligés de se présenter. Tous les adolescens passent la nuit autour des tribunaux avec leurs armes : on en excepte ceux d’entre eux qui sont mariés. Ils ne s’y rendent que d’après un avertissement ; cependant on n’approuve pas leurs fréquentes absences.

Comme la nation des Perses est composée de douze tribus, chacune de ces quatre classes a douze chefs. Les enfans sont gouvernés par douze vieillards élus parmi ceux qu’on croit les plus propres à les bien élever ; les adolescens, par ceux d’entre les hommes faits qui paraissent les plus capables de les former à la vertu ; les hommes faits, par ceux de leur classe à qui l’on suppose le plus de talent pour exciter les autres à bien remplir leurs devoirs ordinaires, et à suivre les ordres du conseil suprême : les anciens eux‑mêmes, de peur qu’ils ne manquent aux obligations que la loi leur impose, ont des surveillans choisis dans leur classe. Mais afin de rendre plus sensibles les soins qu’ils prennent pour former d’excellens citoyens, je vais exposer en détail ce que les lois exigent de chacune des classes.

Les enfans se rendent aux écoles pour apprendre la justice ; ils vous disent qu’ils vont à ce genre d’étude comme on va chez nous s’instruire dans les lettres. Leurs gouverneurs sont occupés, la plus grande partie du jour, à juger leurs différens : car il s’en élève entre eux comme parmi les hommes faits ; ils s’accusent de larcin, de rapine, de violence, de tromperie, d’injures et de tous autres délits semblables. Une peine est prononcée tant contre les coupables convaincus que contre ceux qui accusent injustement. On connaît surtout d’un crime, source de tant de haines parmi les hommes, et contre lequel il n’est point d’action en justice, l’ingratitude. Si l’on découvre qu’un enfant qui a reçu un bon office n’est point reconnaissant quand il le peut, on le punit rigoureusement, parce qu’on pense que les ingrats négligent les Dieux, leurs parens, leur patrie, leurs amis. L’impudence, compagne inséparable de l’ingratitude, conduit effectivement à tous les vices.

On enseigne la tempérance aux enfans : ils ont un grand encouragement à la pratique de cette vertu, dans l’exemple des anciens, qu’ils voient vivre dans une tempérance continuelle. L’obéissance aux magistrats est encore un des objets de leur éducation : la soumission entière des vieillards aux ordres de leurs chefs contribue beaucoup à y soumettre les enfans. Ils apprennent de même à supporter la faim et la soif, en voyant que les vieillards ne sortent pour leurs repas qu’avec la permission de leurs surveillans, et en prenant leur nourriture non auprès de leur mère, mais chez leur maître, et aux heures que les gouverneurs prescrivent : chacun d’eux apporte du pain pour toute nourriture, du cresson pour tout assaisonnement, une tasse pour puiser de l’eau à la rivière lorsqu’ils ont soif. Ils apprennent encore à tirer de l’arc et à lancer le javelot. Tels sont les exercices des enfans depuis leur naissance jusqu’à seize ou dix‑sept ans ; ils entrent ensuite dans la classe des adolescens : alors voici comment ils vivent.

Durant dix années, on leur fait passer les nuits, comme on vient de le dire, auprès des tribunaux, autant pour la sûreté de la ville que pour s’assurer de leur sagesse ; car cet âge surtout a besoin d’être surveillé. Le jour ils sont aux ordres des magistrats, pour ce qui peut intéresser la république, et, s’il est nécessaire, ils se tiennent tous dans leur quartier. Mais lorsque le roi sort pour la chasse, ce qui arrive plusieurs fois le mois, il prend avec lui la moitié de ces jeunes gens : chacun d’eux doit porter un arc, un carquois plein de flèches, une épée avec le fourreau, ou une hache, un bouclier d’osier et deux javelots, l’un pour lancer, l’autre pour s’en servir à la main, dans l’occasion. Si les Perses font de la chasse un exercice public où le roi marche à la tête de sa troupe, comme pour une expédition militaire, où il agit lui‑même et veut que les autres agissent, c’est qu’ils la regardent comme un véritable apprentissage du métier de la guerre. En effet, la chasse accoutume à se lever matin, à supporter le froid, le chaud ; elle endurcit à la fatigue des courses et des voyages. D’ailleurs, on emploie nécessairement contre les animaux que l’on rencontre l’arc et le javelot. Souvent même elle aiguise le courage : car si une bête vigoureuse s’avance impétueusement contre le chasseur, il faut qu’il sache à-la-fois et la frapper à son approche et se garantir de ses attaques ; en sorte qu’il n’est rien de ce qui appartient à la guerre qu’on ne retrouve dans la chasse.

Quand ils partent, ils emportent leur dîner, qui est le même que celui des enfans, mais plus ample, comme cela doit être. Tant que la chasse dure, ils ne mangent point : s’il arrive que l’animal les force à la prolonger ou qu’ils la prolongent pour leur plaisir, ils soupent de leur dîner et chassent le lendemain jusqu’au souper. Ils comptent ces deux journées pour une, parce qu’ils n’ont fait qu’un repas. On les accoutume à ce genre de vie, afin qu’il ne leur paraisse pas nouveau lorsque la guerre leur en fera une nécessité. Quand la chasse est heureuse, ils soupent de ce qu’ils ont pris, autrement ils sont réduits au cresson. Si l’on pense qu’alors ils mangent sans appétit le pain et le cresson, et qu’ils boivent l’eau avec répugnance, que l’on se rappelle comme on savoure le pain le plus grossier lorsqu’on a faim, avec quelle volupté on boit l’eau quand on a soif.

Ceux des jeunes gens qui restent à la ville s’occupent de ce qu’ils ont appris durant les premières années, à tirer de l’arc, à lancer le javelot, et tous s’y livrent avec une égale émulation. Ces exercices se font quelquefois en public : alors on propose des prix aux vainqueurs. Si l’une des tribus se distingue par un plus grand nombre de sujets courageux, adroits, obéissans, les citoyens louent et honorent non seulement leur gouverneur actuel, mais celui qui les a élevés dans l’enfance. Au reste, ces jeunes gens sont employés par les magistrats, soit à la garde des endroits qu’il faut surveiller, soit à la recherche des malfaiteurs et à la poursuite des brigands, soit enfin à des entreprises qui demandent vigueur et célérité. Telle est l’éducation des adolescens. Après dix années ainsi employées, ils entrent dans la classe des hommes faits, où ils demeurent vingt‑cinq ans de la manière que je vais dire.

D’abord ils se tiennent toujours prêts, comme les adolescens, à l’ordre des magistrats, lorsque le service de la république exige des gens dont l’âge ait mûri l’esprit et n’ait pas encore affaibli le corps. S’il s’agit d’aller à la guerre, ceux qu’on a soumis aux degrés d’éducation dont j’ai parlé ne portent ni arc, ni javelot ; ils n’ont que des armes à combattre de près, une cuirasse sur la poitrine, une épée ou une hache à la main droite, au bras gauche un bouclier semblable à celui avec lequel on peint aujourd’hui les Perses. C’est de cet ordre que l’on tire tous les magistrats, excepté ceux qui président à l’éducation des enfans. Au bout de vingt‑cinq ans, lorsqu’ils en ont cinquante accomplis, ils passent dans la classe de ceux qu’on nomme anciens, et qui le sont réellement. Ceux‑ci ne portent point les armes hors de leur patrie : ils restent, soit pour veiller aux intérêts communs, soit pour rendre la justice aux particuliers. Ils jugent les crimes capitaux et nomment à tous les emplois. Lorsqu’un adolescent ou un homme fait a violé quelque loi, il est dénoncé par le chef de sa tribu ou par tout autre : les vieillards entendent l’accusation et dégradent l’accusé, flétrissure qui le rend infâme pour le reste de sa vie.

Afin de donner une idée plus claire du gouvernement des Perses, je remonterai un peu plus haut : ce que j’en ai déjà dit me dispense d’un long détail. On compte dans la Perse environ cent vingt mille hommes ; aucun d’eux n’est exclu par la loi, des charges ni des honneurs : tous peuvent envoyer leurs enfans aux écoles publiques de justice ; cependant il n’y a que les citoyens en état de nourrir les leurs, sans travail, qui les y envoient ; les autres les gardent chez eux. Élevé dans ces écoles, on est admissible à la classe des adolescens ; quiconque n’a pas reçu la première éducation en est exclu. Les adolescens qui ont fourni leur carrière complète peuvent prendre place parmi les hommes faits et être promus comme eux aux magistratures, aux dignités ; mais ceux qui n’ont point passé par les deux premières classes n’entrent point dans la troisième : cette classe conduit, quand on y a vécu sans reproche, à celle des anciens ; celle‑ci se trouve ainsi composée de personnages qui ont parcouru tous les degrés de la vertu.

Telle est la forme de gouvernement par laquelle les Perses croient parvenir à se rendre meilleurs. Ils conservent encore aujourd’hui des usages qui attestent et l’austérité de leur régime domestique et leurs continuels efforts pour le maintenir. Par exemple, il est malhonnête parmi eux de se permettre en société de cracher, de se moucher, de laisser échapper quelque signe d’une mauvaise digestion ; il n’est pas moins indécent de s’écarter pour satisfaire des besoins pressans. Or, sans une extrême sobriété, sans la pratique des exercices qui consument les humeurs ou en détournent le cours, leur serait‑il possible d’observer ces bienséances !

Chap. 3. Voilà ce que j’avais à dire des Perses en général : parlons à présent de Cyrus, puisque c’est son histoire que j’entreprends ; racontons ses actions, remontons à son enfance. Cyrus fut élevé, jusqu’à l’âge de douze ans et un peu plus, suivant ces coutumes. Il l’emportait sur tous ceux de son âge, soit par sa facilité à saisir ce qu’on enseignait, soit par le courage et l’adresse à exécuter ce qu’il entreprenait. Lorsqu’il fut parvenu à l’âge que je viens de dire, Astyage invita Mandane à se rendre auprès de lui avec son fils, qu’il désirait voir sur ce qu’il avait ouï dire de sa beauté et de ses excellentes qualités. Mandane partit pour la cour de Médie, accompagnée de Cyrus. Dès l’abord, à peine reconnaît‑il qu’Astyage est père de Mandane, ce jeune prince, naturellement caressant, l’embrasse avec cet air familier d’un ancien camarade ou d’un ancien ami. Voyant ensuite qu’Astyage avait les yeux peints, le visage fardé et une chevelure artificielle (c’est la mode en Médie, ainsi que de porter des robes et des manteaux de pourpre, des colliers et des bracelets, au lieu que les Perses, encore aujourd’hui, quand ils ne sortent point de chez eux, sont aussi simples dans leurs habits que sobres dans leurs repas) ; voyant, dis‑je, la parure du prince, et le regardant avec attention : « Oh ! ma mère, que mon aïeul est beau ! — Lequel, reprit la reine, trouves‑tu le plus beau de Cambyse ou d’Astyage ? — Mon père est le plus beau des Perses et mon aïeul le plus beau des Mèdes que j’ai vus sur la route et à la cour. » Astyage, l’embrassant à son tour, le fit revêtir d’une robe magnifique et parer de colliers et de bracelets ; depuis ce moment, il ne sortait plus sans être accompagné de son petit‑fils monté comme lui sur un cheval dont le mors était d’or. Cyrus enfant et ami de l’éclat, flatté d’ailleurs des distinctions, prenait grand plaisir à la belle robe. Sa joie était extrême d’apprendre à monter à cheval : car il est rare de voir des chevaux en Perse, à cause de la difficulté de les élever et de s’en servir dans un pays de montagnes.

Astyage soupait un jour avec sa fille et Cyrus qu’il voulait disposer par la bonne chère à moins regretter la Perse. Sa table était couverte de sauces, de ragoûts et de mets de toute espèce : « Ô mon papa, s’écria Cyrus, que tu as de peine si tu es obligé de porter la main à chacun de ces plats et de goûter de tous ces mets ! — Eh quoi ! ce souper ne te semble‑t‑il pas meilleur que ceux de la Perse ? — Non, nous avons en Perse une voie plus simple et plus courte pour apaiser la faim : il ne nous faut que du pain et de la viande sans apprêt ; au lieu que vous, qui tendez au même but, vous vous égarez çà et là, et vous n’arrivez qu’avec peine, même long-temps après nous. — Mais, mon fils, nous ne sommes pas fâchés de nous égarer ainsi : tu connaîtras ce plaisir quand tu auras goûté de nos mets. — Cependant, répliqua Cyrus, je vois que tu en es toi‑même dégoûté. — À quoi le vois‑tu ? — C’est que j’ai remarqué que quand tu as touché à ces ragoûts, tu essuies promptement tes mains avec une serviette, comme si tu étais fâché de les voir pleines de sauce, ce que tu ne fais pas quand tu n’as pris que du pain. — Eh bien ! mon fils, use, si tu l’aimes mieux, de viandes sans apprêt, afin de retourner vigoureux dans ton pays. »

En même temps il fit servir devant lui un grand nombre de plats, tant de venaison, que d’autres viandes. Alors Cyrus lui dit : « Toutes ces viandes, mon papa, me les donnes‑tu ? puis‑je en faire ce que je voudrai ? — Oui, mon fils, oui, je te les donne. » Sur cette réponse, Cyrus prit les mets, qu’il distribua aux officiers de son grand‑père, en disant à l’un : « Je vous fais ce présent, parce que vous me montrez avec affection à monter à cheval ; à un autre, parce que vous m’avez donné un javelot, et je l’ai encore ; à un troisième, parce que vous servez fidèlement mon grand‑père ; à un quatrième, parce que vous révérez ma mère, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il eût tout donné. — Et à mon échanson Sacas, que je considère beaucoup, pourquoi ne lui donnes‑tu rien ? » (Sacas était un très bel homme, chargé d’introduire chez Astyage les personnes qui avaient à lui parler, et de renvoyer celles qu’il ne croyait pas à propos de laisser entrer.) Au lieu de répondre, Cyrus, comme un enfant qui ne craint pas d’être indiscret, interroge brusquement son aïeul : « Pourquoi donc as‑tu tant de considération pour Sacas ? — Ne vois‑tu pas, répliqua le roi, en plaisantant, avec quelle dextérité, avec quelle grâce il sert à boire ? » En effet les échansons des rois mèdes servent adroitement, ils versent le vin avec une extrême propreté, tiennent la coupe de trois doigts seulement, et la présentent à celui qui doit boire, de manière qu’il la prenne sans peine. « Eh bien, dit Cyrus, commande, je te prie, à Sacas de me donner la coupe : en te servant aussi bien que lui, je mériterai de te plaire ». Astyage y consent : Cyrus s’empare de la coupe, la rince avec grâce, comme il l’avait vu faire à l’échanson ; puis composant son visage, prenant un air sérieux et un maintien grave, il la présente au roi, qui en rit beaucoup, ainsi que Mandane. Cyrus lui‑même, riant aux éclats, se jette au cou de son grand‑père, et dit en l’embrassant : « Sacas, te voilà perdu ; je t’enlèverai ta charge, j’en ferai mieux que toi les fonctions ; de plus, je ne boirai pas le vin. » Car lorsque les échansons des rois leur présentent la coupe, ils tirent, avec une cuiller, un peu de la liqueur qu’elle contient ; ils la versent dans leur main gauche, et l’avalent : s’ils y avaient mêlé du poison, ils en seraient les premières victimes.

Astyage continuant de plaisanter : « Pourquoi, mon fils, dit‑il à Cyrus, voulant imiter Sacas, n’as‑tu pas goûté le vin ? — C’est qu’en vérité j’ai craint qu’on n’eût mis du poison dans le vase ; car, au festin que tu donnas à tes amis, le jour de ta naissance, je vis clairement que Sacas vous avait tous empoisonnés. — Et comment vis‑tu cela ? — C’est que je m’aperçus d’un dérangement considérable dans vos corps et dans vos esprits. Vous faisiez des choses que vous ne pardonneriez pas à des enfans comme moi ; cous criiez tous à-la-fois, vous ne vous entendiez pas ; vous chantiez ridiculement, et, sans écouter celui qui chantait, vous juriez qu’il chantait à merveille. Chacun de vous vantait sa force ; cependant, lorsqu’il fallut se lever pour danser, loin de faire des pas en cadence, vous ne pouviez même vous tenir fermes sur vos pieds. Tu avais oublié, toi, que tu étais roi ; eux, qu’ils étaient sujets. J’appris, pour la première fois, que la liberté de parler consistait dans l’abus que vous faisiez alors de la parole ; car vous ne vous taisiez pas. — Mais, mon fils, ton père ne s’enivre donc jamais ? — Non, jamais. — Comment fait‑il ? — Quand il a bu, il cesse d’avoir soif ; et c’est tout ce que la boisson opère en lui : aussi n’a‑t‑il point, je pense, de Sacas pour échanson. »

« Mon fils, lui dit Mandane, tu en veux bien à Sacas ; pourquoi l’attaquer ainsi ? — Parce que je le hais : souvent, lorsque j’accours avec empressement pour voir le roi, ce méchant me refuse l’entrée. Grand‑papa, laisse‑moi, je te supplie, pour trois jours seulement, le maître absolu de Sacas. — Comment userais‑tu de ton autorité sur lui ? — Je me posterais, comme lui, à l’entrée de ton appartement, et lui dirais, quand il se présenterait pour le dîner : « Il n’est pas possible de se mettre à table ; le roi est en affaire. » Quand il viendrait pour le souper : « Le roi est au bain. » Si la faim le pressait : « Le roi est dans l’appartement des femmes. » Enfin je lui rendrais l’impatience qu’il me cause en m’empêchant de te voir. » Cyrus égayait ainsi les soupers. Dans le cours de la journée, si son aïeul ou son oncle désirait quelque chose, on se fût difficilement montré plus empressé que lui, tant il avait à cœur de leur plaire.

Lorsque Astyage vit Mandane se disposer à retourner en Perse, il la pria de lui laisser Cyrus. « Je ne souhaite rien tant, répondit‑elle, que de faire tout ce qui vous est agréable ; mais, je l’avoue, j’aurais de la peine à vous laisser mon fils malgré lui. » Sur quoi Astyage dit à Cyrus : « Mon fils, si tu demeures ici, Sacas ne t’empêchera plus d’entrer ; quand tu voudras me voir, tu en seras le maître, et plus tu me feras de visites, plus je t’en saurai gré. Tu te serviras de mes chevaux, et d’autres encore, autant que tu en voudras ; et quand tu nous quitteras, tu emmèneras ceux qui te plairont le plus. À tes repas, on te servira des mets simples, selon ton goût. Je te donne toutes les bêtes fauves qui sont actuellement dans mon parc : j’y en rassemblerai d’autres de toute espèce ; et dès que tu sauras monter à cheval, tu les chasseras, tu les abattras à coups de flèche et de javelot, à l’exemple des hommes faits. Je te procurerai aussi des camarades pour jouer avec toi : enfin, quelque chose que tu me demandes, tu ne seras pas refusé. »

Dès qu’Astyage eut cessé de parler, Mandane demanda à Cyrus, lequel il aimait le mieux, de rester ou de s’en retourner. Il répondit aussitôt, sans balancer, qu’il aimait mieux rester. « Eh ! pourquoi, reprit Mandane ? — C’est qu’en Perse, je suis reconnu pour le plus adroit de ceux de mon âge à tirer de l’arc, à lancer le javelot, tandis qu’ici tous l’emportent sur moi dans l’art de monter à cheval ; ce qui m’afflige fort, je te l’avoue. Or, si tu me laisses ici, et que j’apprenne à bien manier un cheval, j’espère qu’à mon retour en Perse, je surpasserai ceux que l’on vante tant dans les exercices à pied ; et revenant en Médie, où je serai devenu le meilleur cavalier, je m’efforcerai de servir mon aïeul à la guerre. — Et la justice, mon fils, comment l’étudieras‑tu ? tes maîtres sont en Perse. — J’en connais à fond les principes. — Qui t’en répond ? — Le témoignage de mon maître ; il me trouvait déjà tellement instruit sur ce point, qu’il m’avait établi juge de mes camarades. Un jour cependant je fus puni très sévèrement, pour avoir mal jugé. Voici l’affaire : un enfant déjà grand, dont la robe était courte, ayant remarqué qu’un autre enfant plus petit avait une longue robe, la lui ôta, s’en revêtit, et lui mit la sienne. Juge de la contestation, je trouvai convenable que chacun d’eux eût la robe qui allait le mieux à sa taille. Le maître me corrigea, et me dit que lorsque j’aurais à prononcer sur la convenance, il faudrait juger comme j’avais fait ; mais puisqu’il s’agissait de décider à qui la robe appartenait, il fallait examiner lequel devait rester possesseur de la robe, ou celui qui l’avait enlevée, ou celui qui l’avait faite ou achetée. Rien de juste, continuait‑il, que ce qui est conforme aux lois : tout ce qui y déroge, est violence. Il voulait donc qu’un juge ne suivît d’autre règle que la loi. D’après ce principe, ma mère, je sais parfaitement ce qui est juste ; et si j’ai encore besoin de leçons, Astyage que voici m’instruira. — Mais, mon fils, les mêmes choses ne sont pas réputées justes en Perse et chez les Mèdes : par exemple, ici le roi s’est rendu maître absolu ; et l’on croit chez les Perses qu’il est de la justice de vivre égaux en droits. Ton père le premier ne fait rien que conformément à la loi, ne reçoit rien au‑delà de ce que la loi détermine ; c’est elle, et non sa volonté, qui règle sa puissance. Songe aux terribles châtiments qui t’accueilleraient à ton retour en Perse, si tu apportais d’ici, au lieu de maximes royales, ces maximes tyranniques, suivant lesquelles un seul veut avoir plus que tous les autres ensemble. — Mais Astyage m’apprendrait plutôt à me contenter de peu, qu’à désirer beaucoup ; vois comme il accoutume les Mèdes à posséder moins que lui. Sois donc assurée que ni moi, ni personne, ne le quitterons avec des idées ambitieuses. » Tels étaient les propos de Cyrus.

Chap. 4. Enfin Mandane partit, et son fils resta en Médie, où il fut élevé. Il eut bientôt fait connaissance et formé des liaisons d’amitié avec les jeunes Mèdes : il se concilia bientôt l’affection des pères, qu’il visitait quelquefois, et qui voyaient sa bienveillance pour leurs fils ; de sorte que s’ils avaient quelque grâce à demander au roi, ils les chargeaient d’engager Cyrus à la solliciter. De son côté, Cyrus, généreux, et sensible à la gloire d’obliger, n’avait rien plus à cœur que d’obtenir ce qu’ils désiraient : et quelque chose qu’il demandât, Astyage ne pouvait se résoudre à le refuser. Dans le cours d’une maladie, son petit‑fils ne l’avait pas quitté ; il n’avait cessé de pleurer, et de montrer combien il craignait pour la vie de son aïeul. La nuit, Astyage avait‑il besoin de quelque chose, Cyrus s’en apercevait le premier, il était debout avant tous les autres, pour le servir dans ce qu’il croyait lui être agréable ; ce qui lui avait entièrement gagné le cœur d’Astyage. Cyrus aimait peut‑être trop à parler ; mais ce défaut venait en partie de son éducation. Son gouverneur l’obligeait de lui rendre compte de ce qu’il faisait, et d’interroger ses camarades, lorsqu’il jugeait leurs différens ; d’ailleurs il questionnait beaucoup ceux avec qui il se trouvait : lui faisait‑on des questions, la vivacité de son esprit lui fournissait de promptes reparties. La réunion de ces différentes causes l’avait rendu grand parleur. Mais comme dans les adolescens qui ont pris de bonne heure leur croissance, on remarque un certain air enfantin qui décèle leur âge, de même le babil de Cyrus annonçait, non la présomption, mais une simplicité naïve jointe au désir de plaire : aussi aimait‑on mieux l’entendre parler beaucoup, que de le voir silencieux. Lorsqu’en croissant il eut atteint l’âge qui conduit à la puberté, il parla moins et d’un ton plus modéré ; il devint si timide, qu’il rougissait dès qu’il se trouvait avec de plus âgés que lui. Il ne cherchait plus, comme les jeunes chiens, à jouer indistinctement avec tous ceux qu’il rencontrait : plus posé, il devint aussi tout-à-fait aimable dans la société.

À l’égard des exercices où les jeunes gens se provoquent l’un l’autre, il défiait ses camarades, non dans ceux où il excellait, mais dans les choses où il connaissait leur supériorité, ajoutant qu’il l’emporterait sur eux. Ainsi, quoiqu’il ne fût pas encore ferme à cheval, il y montait le premier pour lancer le javelot ou tirer de l’arc, et il était le premier à rire de sa maladresse, quand il était vaincu. Comme, loin de se rebuter des exercices où il avait du désavantage, il s’y opiniâtrait au contraire pour acquérir ce qui lui manquait, il égala bientôt ceux de son âge dans l’art de l’équitation ; bientôt même, à force d’application, il les surpassa. En peu de temps il eut détruit toutes les bêtes du parc, en les forçant, en les tuant à coups de flèche ou de javelot, au point qu’Astyage ne savait plus où lui en trouver. Cyrus voyant que son aïeul, avec la meilleure volonté, ne pouvait lui procurer des bêtes fauves : « Pourquoi, grand‑papa, te donner tant de peine à m’en chercher ? Si tu me laissais aller à la chasse avec mon oncle, toutes celles que je verrais, je croirais que tu les élèves pour moi. » Il désirait passionnément de chasser hors du parc, mais il n’osait presser le roi comme dans son enfance ; déjà même il le visitait avec plus de réserve. Autrefois il se plaignait de ce que Sacas lui défendait l’entrée : devenu depuis pour lui‑même un autre Sacas, il ne se présentait point qu’il ne sût si le moment était favorable. Il priait instamment Sacas, de l’avertir quand il était à propos ou non d’entrer, en sorte que Sacas, comme tous les autres, l’affectionnait extrêmement.

Cependant Astyage s’apercevant qu’il brûlait de chasser hors du parc, lui permit d’accompagner son oncle, et lui donna des gardes à cheval, d’un âge mûr, qu’il chargea de lui faire éviter les lieux difficiles, et de le garantir de l’attaque des animaux féroces. Cyrus se hâta de demander à ceux qui l’accompagnaient, quelles étaient les bêtes dont l’approche est dangereuse, quelles étaient celles qu’on peut poursuivre sans crainte. « Il en a coûté la vie à plus d’un chasseur, répondirent‑ils, pour avoir vu de trop près les ours, les lions, les sangliers, les léopards : mais les cerfs, les chevreuils, les ânes, les brebis sauvages, ne font aucun mal. » Ils lui disaient encore, que les lieux escarpés n’étaient pas moins à craindre que les bêtes féroces ; que d’affreux précipices avaient englouti des cavaliers avec leurs chevaux.

Tandis que Cyrus écoutait avec attention, parut un cerf qui fuyait en bondissant : aussitôt oubliant ce qu’on venait de lui dire, il le poursuit, il ne voit plus que la route que prend l’animal. Mais son cheval s’abat en sautant ; peu s’en faut que Cyrus ne se rompe le cou : cependant il se retient quoiqu’avec peine. Le cheval se relève ; Cyrus gagne la plaine, atteint le cerf qu’il perce de son dard. Grand et magnifique exploit ! Il s’en applaudissait, lorsque ses gardes l’ayant joint, le réprimandèrent, et lui dirent le danger qu’il avait couru ; ils ajoutèrent qu’ils en avertiraient le roi. Cyrus ayant mis pied à terre, se tenait debout devant eux, chagrin de cette réprimande, lorsque soudain il entend un cri : hors de lui‑même, il saute sur son cheval, voit un sanglier venir droit à lui, court au‑devant, lui lance son dard avec tant de justesse, qu’il le frappe entre les yeux et l’étend mort. Son oncle blâme sa témérité ; mais lui, pour toute réponse, le conjure de lui permettre de porter et de présenter sa chasse au roi. « Si jamais il apprenait que tu as couru ces bêtes, il ne le pardonnerait ni à toi, ni à moi qui t’ai laissé faire. — Qu’il me châtie comme il voudra, pourvu que je lui offre mon présent : et toi‑même, mon oncle, punis‑moi, si tu le veux, mais accorde‑moi la grâce que je te demande. — Fais donc ce qui te plaît ; aussi bien, on dirait que tu es déjà notre roi. »

Aussitôt Cyrus fit enlever les deux bêtes, qu’il alla présenter à son aïeul, en lui disant que c’était pour lui qu’il avait chassé. Il ne lui montra pas les dards, mais il les mit encore tout sanglans dans un lieu où il crut qu’il les verrait. « Mon fils, lui dit Astyage, je reçois de bon cœur ton présent ; mais je n’avais pas un tel besoin de cerf et de sanglier, que tu dusses t’exposer au danger. — Eh bien, grand‑papa, si tu n’en as pas besoin, abandonne‑les-moi, je t’en supplie ; je les partagerai entre mes camarades. — Prends, mon fils, et donne non seulement ta chasse, mais encore tout ce que tu voudras et à qui tu voudras. » Cyrus prit le gibier, et le distribuant à ses camarades : « Ô mes amis, leur dit‑il, comme nous perdions le temps à chasser dans le parc ! c’était, en quelque sorte, chasser des bêtes à qui l’on eût lié les jambes ; elles étaient emprisonnées dans un espace étroit, maigres et pelées, les unes boiteuses, les autres mutilées. Mais comme les animaux des montagnes et des champs sont beaux ! qu’ils sont vigoureux ! comme leur poil est lisse ! Les cerfs s’élançaient vers les nues aussi légers que des oiseaux : les sangliers allaient aux coups, avec cette intrépidité que l’on nous dépeint dans les hommes courageux ; ils sont d’ailleurs si gros, qu’il est impossible de les manquer. Oui, ces deux bêtes, quoique mortes, me paraissent plus belles que celles qu’on enferme vivantes dans le parc. Mais enfin, vos parens ne vous laisseraient‑ils pas venir à la chasse ? — Sans doute, si Astyage l’ordonnait. — Qui lui en portera la parole ? — Eh ! qui peut mieux que vous le persuader ? — En vérité, je ne conçois pas quel homme je suis ; je n’ose plus, ni parler à mon aïeul, ni même le regarder en face, comme un autre ; pour peu que cet embarras augmente, je deviendrai tout-à-fait imbécile, stupide ; tandis que dans mon enfance, je parlais plus qu’on ne voulait. — Ce que vous dites là nous effraie ! quoi, vous ne pourriez plus rien faire pour nous, et nous serions forcés de recourir à d’autres, lorsqu’il dépend de vous de nous servir ? » Ce propos piqua Cyrus : il les quitta sans répliquer ; et après s’être excité lui‑même à prendre de la hardiesse, et avoir réfléchi sur le moyen de faire consentir Astyage, sans le fâcher, à la demande de ses camarades et à la sienne, il entra et lui tint ce discours :

« Seigneur, si un de tes esclaves s’était enfui, et que tu l’eusses repris, comment le traiterais‑tu ? — Je le condamnerais à travailler chargé de chaînes. — Et s’il revenait de lui‑même ? — J’ordonnerais qu’on le fouettât, afin qu’il ne retombât pas dans la même faute ; après quoi, je me servirais de lui comme auparavant. — Prépare‑toi donc à me fouetter ; car j’ai le projet de m’enfuir avec mes camarades, pour aller à la chasse. — Tu as bien fait de m’en prévenir : je te défends de sortir du palais. Il serait beau que j’eusse enlevé à ma fille son enfant, pour en faire mon pourvoyeur. » Cyrus obéit, resta ; mais triste, morne et sans proférer une parole. Astyage le voyant dans cet excès d’abattement, le mène à la chasse ; il avait rassemblé, outre les jeunes Mèdes, quantité de cavaliers et de fantassins, et ordonné qu’on lançât les bêtes fauves vers les lieux accessibles aux chevaux. Il y eut donc une grande chasse, où il parut avec une pompe royale. Il défendit à tous les chasseurs de frapper aucun animal, avant que Cyrus fût las d’en tuer. Mais le jeune prince le pria de lever cette défense : « Si tu veux, seigneur, que j’aie du plaisir, permets à tous mes camarades de poursuivre, et de disputer d’adresse entre eux. » Astyage le permit, et se plaça dans un endroit d’où il considérait les chasseurs, qui tantôt attaquaient les bêtes à l’envi, tantôt les poursuivaient et les atteignaient de leurs dards : il aimait à voir Cyrus, ne pouvant se taire dans l’excès de sa joie, mais semblable à un chien courageux, redoublant ses cris aux approches de sa proie, encourageant les chasseurs, appelant chacun par son nom. Il se réjouissait de l’entendre plaisanter les uns sur leur maladresse, féliciter les autres de leurs succès, sans en être jaloux. Après la chasse, qui fut heureuse, Astyage s’en alla ; mais il s’y était tellement diverti, qu’il y retourna, dans ses momens de loisir, accompagné de son petit‑fils, des jeunes Mèdes, par égard pour lui, et de beaucoup d’autres chasseurs. Cyrus passait ainsi la plus grande partie de son temps ; il divertissait et obligeait tout le monde, sans nuire à personne.

Il avait quinze ou seize ans, lorsque le fils du roi d’Assyrie, qui était sur le point de se marier, voulut aussi faire une chasse. Ce prince, ayant ouï dire qu’il y avait quantité de bêtes fauves dans la partie des états de son père, qui avoisinait la Médie, où l’on n’avait point chassé pendant la guerre précédente, choisit ce canton. Pour la sûreté de sa personne, il prit avec lui des cavaliers et des peltastes, qui, des bois, devaient lancer le gibier dans la plaine. Arrivé auprès des forteresses défendues par des garnisons, il se fit préparer à souper, comme devant chasser le lendemain. Sur le soir, arrivèrent de la ville voisine, des cavaliers et des fantassins, pour relever la garde. La jonction de ces deux gardes, réunies à son escorte, lui parut former une grande armée. Aussitôt il prend la résolution d’aller piller la Médie : cette expédition, selon lui plus honorable qu’une chasse, lui procurerait pour les sacrifices un plus grand nombre de victimes. Dès la pointe du jour il met son armée en mouvement ; il laisse son infanterie en bataille sur la frontière, et s’avance, à la tête de sa cavalerie, vers les forteresses des Mèdes. Pendant que plusieurs détachemens se répandent dans la campagne, avec ordre d’enlever et d’amener tout ce qui s’offrirait à eux, il retient auprès de lui l’élite de ses gens, et s’arrête en présence des garnisons mèdes, pour empêcher toute sortie sur ses coureurs.

Déjà ce plan s’exécute, lorsque Astyage apprend que l’ennemi est entré sur ses terres. Aussitôt il vole au secours de la frontière, avec ce qu’il avait de troupes, accompagné de son fils, qui rassemble à la hâte quelques cavaliers, en ordonnant aux autres de le joindre en diligence. À la vue des troupes assyriennes qui se présentaient rangées en bataille, et de leur cavalerie dans l’inaction, les Mèdes s’arrêtèrent aussi. Cependant Cyrus, témoin de l’ardeur générale à courir sur l’ennemi, ne put contenir la sienne. Son aïeul lui avait donné une très belle armure faite exprès pour lui, et qui allait bien à sa taille : impatient d’en faire usage, il désespérait d’en voir arriver le moment. Il s’en revêt, monte à cheval, et joint le roi, qui, surpris et ne sachant qui l’avait engagé à venir, lui permet cependant de demeurer près de lui. « Seigneur, lui dit Cyrus, apercevant la cavalerie qui faisait face aux Mèdes, ces hommes immobiles sur leurs chevaux, sont‑ce des ennemis ? — Assurément. — Et ceux qui courent dans la plaine ? — Encore. — Par Jupiter ! quoi, des gens qui semblent si lâches et si mal montés, osent ainsi nous piller ! Il faut, avec quelques‑uns des nôtres, leur donner la chasse. — Eh, mon fils, ne vois‑tu pas ce gros escadron rangé en bataille ? Si nous faisons un mouvement pour charger les pillards, il tombera sur nous, et nous coupera ; nous ne sommes point encore assez forts. — Mais si tu restes à ton poste, avec les troupes fraîches qui vont arriver, ceux‑ci craindront, ils ne remueront pas, et les pillards voyant des détachemens à leur poursuite, lâcheront prise. »

Astyage trouva cette idée heureuse. Pénétré d’admiration pour sa présence d’esprit et sa prudence, il ordonne sur‑le‑champ à Cyaxare de marcher contre les coureurs, avec un escadron. « S’ils font un mouvement vers toi, dit‑il, j’en ferai un autre qui les forcera de porter sur moi leur attention. » Cyaxare prit l’élite de la cavalerie, et se mit en marche. Cyrus, qui n’attendait que ce signal, part en même temps ; bientôt il est à la tête de la troupe : Cyaxare et ses cavaliers le suivaient avec ardeur. À leur approche, les pillards abandonnèrent le butin, et fuirent ; mais ils furent coupés par les soldats de Cyrus, qui, à son exemple, faisaient main-basse sur ceux qu’ils atteignaient : ceux qui s’étaient échappés en fuyant d’un autre côté, furent poursuivis sans relâche ; on fit sur eux des prisonniers. Pour Cyrus, tel qu’un chien courageux, qui ne connaissant point le danger, attaque inconsidérément un sanglier, il ne songeait qu’à frapper l’ennemi, sans rien voir au‑delà.

Les Assyriens voyant le danger des leurs, commencèrent à s’ébranler, espérant que la poursuite cesserait, dès qu’on les verrait fondre. Mais, bien loin de ralentir son ardeur, Cyrus poussait toujours plus avant. Transporté de joie, il appelait à grands cris Cyaxare, il pressait vivement l’ennemi ; la déroute était générale. Cyaxare le suivait de près, sans doute dans la crainte des reproches de son père : les autres suivaient aussi. Tous, en cette occasion, se montraient acharnés à la poursuite, même ceux qui eussent manqué de bravoure contre des adversaires en présence.

Astyage, remarquant que ses cavaliers poursuivaient avec témérité, et que les Assyriens allaient à leur rencontre, serrés et rangés en bataille, fut alarmé pour Cyaxare et pour Cyrus, du danger qu’ils couraient, s’ils tombaient en désordre sur des troupes bien préparées à les recevoir. : il marcha droit à l’ennemi. Dès que les Assyriens s’aperçurent du mouvement d’Astyage, ils firent halte, le javelot à la main et l’arc bandé, ne doutant pas que les Mèdes ne s’arrêtassent, suivant leur coutume, à la portée du trait. Jusqu’alors, les combats des deux nations n’avaient été que de simples escarmouches ; elles s’approchaient, elles se provoquaient à coups de flèches, souvent des jours entiers. Mais les Assyriens voyant, d’un côté, leurs coureurs se replier sur le corps de l’armée, devant Cyrus qui leur donnait la chasse ; de l’autre, Astyage déjà posté avec sa cavalerie à la portée de l’arc, ils se découragèrent et prirent la fuite. Ils furent poursuivis par les troupes réunies d’Astyage, qui firent un grand nombre de prisonniers : tout ce qui tombait sous leur main, hommes, chevaux, était frappé ; on tuait ce qui ne pouvait suivre. L’ennemi fut poussé ainsi jusqu’au poste de l’infanterie assyrienne, où l’on s’arrêta, crainte de quelque embuscade. Astyage s’en retourna, glorieux de l’avantage de sa cavalerie, mais embarrassé de ce qu’il dirait à Cyrus ; car s’il ne pouvait douter que le succès de la journée ne lui fût dû, il avait à lui reprocher son emportement dans l’action.

Et de fait, pendant que l’armée se retirait, Cyrus resté seul sur le champ de bataille, le parcourait à cheval contemplant les morts. Ses gardes ne l’en arrachèrent qu’avec peine, pour le mener au roi. Cyrus, en approchant de son aïeul, tâchait de se cacher derrière eux, parce qu’il remarquait sur son visage un air de mécontentement. Voilà ce qui se passa chez les Mèdes. Le nom de Cyrus était dans toutes les bouches ; il devenait l’objet de tous les chants, le sujet de tous les entretiens. Astyage, qui auparavant le considérait, ne put dès-lors se défendre de l’admirer.

Quelle dut être la joie de Cambyse, en apprenant les exploits de son fils ! Au récit de tant d’actions d’un homme fait, il le rappela pour achever son cours d’éducation, suivant les usages des Perses. On prétend que Cyrus, pour ne point déplaire à son père et ne pas donner lieu aux reproches de ses compatriotes, déclara lui‑même qu’il voulait partir. Astyage, sentant qu’il fallait consentir à son départ, lui donna les chevaux qu’il voulut emmener, et le renvoya comblé de présens. À la tendre amitié qu’il avait pour lui, se joignit l’espoir qu’il serait un jour l’appui de ses amis, la terreur de ses ennemis.

À son départ, les enfans, les jeunes gens, les hommes faits, les vieillards, Astyage lui‑même, tous à cheval, l’accompagnèrent ; tous revinrent en pleurant. Ce ne fut pas aussi sans beaucoup de larmes, que Cyrus se sépara d’eux. On assure qu’il distribua à ses jeunes amis une grande partie des présens d’Astyage ; qu’il se dépouilla, entre autres, de sa robe médique, pour la donner à un de ses camarades, comme gage de son affection particulière. Ceux qui avaient accepté les présens, les renvoyèrent au roi, qui les fit remettre à Cyrus, mais tout fut renvoyé en Médie. « Si tu veux, écrivait‑il à son aïeul, que je retourne avec honneur dans tes états, permets que chacun garde le don que je lui ai fait. » Astyage se rendit au vœu de son petit‑fils.

Je ne dois pas omettre une anecdote amoureuse. Au moment du départ de Cyrus, tous ses parens, près de le quitter, le baisèrent à la bouche, suivant un usage des Perses qui s’observe encore à présent, et prirent ainsi congé de lui. Un Mède distingué par son mérite, qui depuis long-temps était frappé de la beauté de Cyrus, venait de voir donner le baiser du départ ; il attendit que les parens se fussent retirés, puis s’approchant : « Cyrus, lui dit‑il, suis‑je le seul de tes parens que tu méconnaisses ? — Es‑tu aussi mon parent ? — Assurément. — Voilà donc pourquoi tu me fixais ; je crois t’y avoir souvent surpris. — Je désirais en effet de t’aborder : mais, les dieux m’en sont témoins, je ne l’osais pas. — Tu avais tort, puisque tu es mon parent. » Aussitôt il s’avança vers lui et l’embrassa. Alors le Mède satisfait lui demanda si c’était la coutume en Perse de saluer ainsi ses parens. « Oui, quand on se revoit après quelque absence, ou que l’on se quitte. — Tu dois donc m’embrasser encore une fois ; car tu vois que je prends congé de toi. » Cyrus l’embrasse, le congédie et se retire. Ils n’avaient pas fait beaucoup de chemin, chacun de leur côté, lorsque le Mède revint sur ses pas, à bride abattue. « Aurais‑tu, lui cria Cyrus, en le voyant, oublié de me dire quelque chose ? — Point du tout, je reviens après une absence. — Oui, mon cher parent, mais qui est bien courte. — Courte, reprit le Mède ! tu ne sais donc pas qu’un clin d’œil, sans voir un prince si aimable, me paraît d’une bien longue durée ? »

À ce propos, Cyrus, dont les larmes coulaient encore, se mit à rire, et lui dit en le quittant, de prendre courage ; que dans peu de temps il serait de retour, qu’alors il le verrait tout à son aise, sans cligner les yeux, s’il le trouvait bon.

Chap. 5. Cyrus, de retour en Perse, passa encore une année dans la classe des enfans. Ses camarades le plaisantèrent d’abord sur la vie efféminée dont il avait sans doute contracté l’habitude en Médie : mais quand ils virent qu’il s’accommodait de leur nourriture, de leur boisson, et que, si à certains jours de fête on servait quelque mets plus délicat, loin de trouver sa portion trop modique, il en donnait aux autres ; enfin lorsqu’ils eurent reconnu qu’à tous égards il leur était supérieur, ils le regardèrent avec admiration. Ce cours terminé, il entra dans la classe des adolescens, et s’y distingua de même par son application aux divers exercices, par sa patience, son respect pour les anciens, et sa soumission aux magistrats.

Cependant Astyage mourut. Cyaxare son fils, frère de la mère de Cyrus, prit les rênes de la Médie. Dans le même temps, le roi d’Assyrie, après avoir dompté la nombreuse nation des Syriens, assujetti le roi d’Arabie, soumis les Hyrcaniens, investi la Bactriane, se persuada qu’il subjuguerait aisément tous les peuples circonvoisins, s’il affaiblissait les Mèdes, qu’il regardait comme les plus redoutables. Il dépêcha donc des ambassadeurs vers les princes et les peuples ses tributaires, Crésus, roi de Lydie, le roi de Cappadoce, les habitans des deux Phrygies, les Cariens, les Paphlagoniens, les Indiens, les Ciliciens. Il les chargeait de répandre de mauvaises impressions contre les Mèdes et les Perses, de représenter que ces deux nations nombreuses et puissantes, étant amies, et unies par des mariages réciproques, il était à craindre qu’elles ne parvinssent, si on ne les prévenait, à écraser les autres en les attaquant successivement. Tous se liguèrent avec lui, les uns entraînés par ces considérations, d’autres séduits par les présens et l’or du roi d’Assyrie, prince assez riche pour prodiguer l’un et l’autre. Dès que Cyaxare, fils d’Astyage, fut informé des desseins et des préparatifs de la ligue, il ne négligea rien de son côté, pour se mettre en état de défense. Il députa vers les Perses, et vers leur roi Cambyse son beau‑frère, avec ordre exprès de voir Cyrus et de le prier, si les Perses donnaient des troupes aux Mèdes, d’en solliciter le commandement.

Cyrus, après avoir passé dix ans dans la classe des adolescens, était entré dans celle des hommes faits. Il fut élu par les sénateurs, général des troupes qui devaient aller en Médie ; emploi qu’il accepta. On lui permit de s’associer deux cents homotimes, dont chacun eut la liberté de s’adjoindre quatre autres citoyens du même rang ; ce qui forma le nombre de mille. Il fut permis de plus à chacun des mille homotimes, de choisir dans la classe inférieure, dix peltastes, dix frondeurs et dix archers, ce qui faisait en tout dix mille archers, dix mille peltastes et dix mille frondeurs, non compris les mille homotimes.

Telle était l’armée confiée à Cyrus. Dès qu’il eut été nommé, son premier sentiment fut pour les Dieux. Il sacrifia sous d’heureux auspices, et prit ensuite ses deux cents homotimes, qui choisirent à leur tour quatre de leurs pareils. Puis les ayant assemblés tous, il leur tint ce discours :

« Mes amis, ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous connais. Je vous ai choisis, parce que je vous ai vus, depuis votre enfance, aussi constans à observer ce qui est regardé chez nous comme honnête, que fidèles à vous abstenir de ce qui ne l’est pas. Vous allez apprendre par quels motifs j’ai accepté le commandement, et pourquoi je vous assemble ici. Je sais que nos ancêtres nous valaient bien, qu’aucune vertu ne leur était étrangère ; mais je ne puis voir quel bien en a résulté, soit pour eux, soit pour la république. Il me semble néanmoins qu’on ne pratique la vertu que pour jouir d’un meilleur sort que ceux qui la négligent. Celui qui se prive d’un plaisir présent, ne le fait pas dans le dessein de n’en goûter jamais aucun ; c’est au contraire afin de se préparer, par cette privation même, des jouissances plus vives pour un autre temps. Celui qui ambitionne de briller dans la carrière de l’éloquence, n’a pas pour but de haranguer sans cesse ; il espère qu’en acquérant le don de la persuasion, il sera un jour utile à la société. Il en est de même de celui qui se dévoue au métier des armes : ce n’est pas pour combattre sans relâche, qu’il se livre à de pénibles exercices ; il se flatte que, devenu habile guerrier, il partagera avec sa patrie la gloire, les honneurs et la prospérité qui couronneront ses talens militaires. Si parmi ces hommes il s’en trouvait qui, après de longs travaux, eussent été prévenus par la vieillesse, sans avoir su tirer aucun profit de leurs peines, je les comparerais à un laboureur qui, jaloux de sa profession, semerait et planterait avec le plus grand soin, et qui ensuite, au lieu de récolter ses grains, de cueillir ses fruits dans la saison, les laisserait tomber à terre ; ou bien à un athlète, qui après s’être laborieusement exercé, et s’être mis en état de mériter le prix, finirait par ne pas entrer dans la lice : car il me semble qu’on pourrait aussi, sans injustice, taxer un tel homme de folie.

Amis, qu’un tel malheur ne nous arrive point : et puisque la conscience nous dit que nous avons, dès l’enfance, contracté l’habitude du courage et de la vertu, marchons à l’ennemi, que je sais, pour l’avoir vu de près, être incapable de tenir contre nous. On n’est point bon soldat, pour savoir tirer de l’arc, lancer le javelot, ou manier un cheval si dans les grandes occasions on se laisse vaincre par la fatigues et les veilles : or les Assyriens, peuple mou, ne peuvent ni soutenir les travaux, ni résister au sommeil. On n’est pas bon soldat, si, habile d’ailleurs, on n’a pas appris comment on doit se conduire avec les alliés et avec les ennemis : or il est clair qu’ils ignorent cette science importante. Vous, au contraire, vous savez user de la nuit comme les autres usent du jour ; pour vous, le travail est la route du plaisir ; la faim vous sert d’assaisonnement ; vous buvez l’eau avec plus de volupté que les lions même : enfin vous avez pénétré vos âmes de cette noble passion qui fait les guerriers, puisque vous aimez la louange avant tout. Or les hommes sensibles à la louange, vont au‑devant de ce qui la procure, et supportent pour elle avec joie les fatigues et les dangers. Au reste, si je vous parlais ainsi contre ma pensée, ce serait me tromper moi‑même, puisque si vous me démentiez, le blâme de l’événement retomberait sur moi. Mais non, mes espérances ne seront point trompées : j’en ai pour garans ma propre expérience, votre attachement pour moi, et la démence de nos ennemis. Marchons avec confiance ; nous ne craignons point le titre d’usurpateurs. Une nation ennemie donne, par ses hostilités, le signal de la guerre ; une nation amie réclame notre secours. Est‑il rien de plus juste que de repousser la violence, rien de plus beau que de servir ses amis ? Vous avez encore un puissant motif de confiance ; c’est que dans cette expédition, je n’ai point négligé les Dieux : vous savez, vous avec qui j’ai vécu si long-temps, que dans les petites comme dans les grandes entreprises, je commence toujours par les implorer. Mais à quoi bon vous en dire davantage ? Choisissez les hommes que l’état vous accorde ; faites vos préparatifs, et marchez vers la Médie. Je vous suivrai de près ; il faut qu’auparavant je voie mon père : instruit de l’état des ennemis, je ferai tout pour assurer, avec l’aide des Dieux, le succès de nos armes. » Tous s’empressèrent d’exécuter ses ordres.

Chap. 6. Cyrus, de retour auprès de son père, implora Vesta, Jupiter et les autres divinités domestiques ; puis il partit. Cambyse l’accompagna jusqu’à la frontière. Ils étaient à peine sortis du palais, que les éclairs brillèrent ; on entendit quelques coups de tonnerre d’un augure favorable. À ces signes manifestes de la protection du grand Jupiter, ils continuèrent leur route, sans attendre d’autres présages.

« Mon fils, dit Cambyse à Cyrus en marchant, il est évident par les sacrifices et par les signes célestes, que les Dieux nous sont propices. Je pense que tu en es toi‑même convaincu ; car je me suis appliqué à te donner cette intelligence. Je voulais que tu connusses sans interprète leurs volontés ; que pour voir et pour entendre, tu n’eusses recours ni aux yeux, ni aux oreilles des devins, qui, s’ils le voulaient, te tromperaient par une fausse explication des prodiges ; que, faute de devins, tu ne fusses pas embarrassé à expliquer les signes ; enfin, que possédant l’art divinatoire, tu susses exécuter ce que les Dieux te prescriraient.

» — Mon père, répondit Cyrus, je ferai de continuels efforts pour mériter, comme tu dis, que les dieux ne nous envoient que des avertissemens salutaires. Je me souviens de t’avoir ouï dire un jour, qu’un moyen efficace de s’assurer leur protection, c’était de ne pas attendre la détresse pour recourir à eux, mais de les honorer surtout dans les temps de prospérité. Tu ajoutais qu’on en devait agir ainsi à l’égard de ses amis. — Ainsi, mon fils, tu implores les Dieux avec plus de confiance, parce que tu leur rends assidûment hommage ; tu espères en obtenir des faveurs, parce que tu ne te reproches point de les avoir négligés. — Oui, mon père, je me persuade que je suis aimé des Dieux. — Te le rappelles‑tu, mon fils ? nous convenions encore, qu’en quelque situation qu’ils nous placent, l’homme instruit agira toujours mieux que l’ignorant, que l’homme actif fera plus que l’indolent, que l’homme sage vivra plus heureux que l’imprudent ; qu’enfin l’on ne doit solliciter les faveurs des dieux, qu’en se montrant digne de les recevoir.

» — Je me le rappelle très bien, et j’étais forcé d’en convenir. Tu ajoutais encore, qu’il n’est pas même permis de demander aux Dieux de sortir victorieux d’un combat à cheval, lorsqu’on n’a point appris l’équitation ; de l’emporter sur d’habiles archers, quand on ne sait pas tirer de l’arc ; de gouverner sagement un vaisseau, lorsqu’on ignore la manœuvre ; d’avoir une abondante moisson, quand on n’a point semé ; d’échapper aux périls de la guerre, lorsqu’on ne pourvoit pas à sa défense. Ces vœux, disais‑tu, sont contraires à l’ordre établi par la divinité ; il est aussi juste qu’ils ne soient point exaucés, qu’il l’est parmi nous que ceux qui forment une demande contraire à la loi, essuient un refus.

» — Mon fils, as‑tu oublié ce que nous disions encore, que si un citoyen qui se comporte en homme vertueux, et qui par son industrie vit dans l’aisance avec sa famille, mérite des éloges, on doit certainement de l’admiration à celui qui, se trouvant chargé de commander aux autres, sait pourvoir abondamment à leurs besoins, et les maintenir dans le devoir ! — Je m’en souviens à merveille. Il me semblait, comme à toi, qu’il n’y a rien de plus difficile que de bien gouverner ; et je me confirme dans cette pensée, quand je réfléchis sur le gouvernement en lui‑même. Mais lorsque je jette les yeux sur les autres nations, et que je considère quels chefs elles ont à leur tête, surtout quels ennemis nous avons à combattre, il me semble qu’il serait honteux de les redouter, et de ne pas marcher avec assurance à leur rencontre : tous, à commencer par nos alliés que voici, s’imaginent que la différence du prince à ses sujets, consiste en ce que le prince vit à plus grands frais, qu’il a plus d’argent dans son trésor, qu’il dort plus long-temps et travaille moins. Selon moi, au contraire, le prince doit se distinguer de ses sujets, non par une vie plus oisive, mais par l’activité, la prévoyance, l’amour du travail.

» — Mais, mon fils, il est des obstacles qui viennent, non des hommes, mais des choses mêmes, et qu’il n’est pas facile de surmonter. Tu sens, par exemple, que ton commandement expirerait bientôt, si ton armée manquait de munitions. — Oui : mais Cyaxare a dit qu’il en fournirait pour toutes les troupes qui partiraient d’ici. — Quoi ! tu pars plein de confiance dans les trésors de Cyaxare ? — Assurément. — Connais‑tu bien l’état de ses finances ? — Non, en vérité. — Ainsi tu comptes sur ce que tu ne vois pas. Sais‑tu donc que tu éprouveras une foule de besoins ; qu’à présent même tu es forcé de faire de grandes dépenses ? — Je le sais. — Mais, si les fonds manquent à Cyaxare ou qu’il veuille manquer de parole, que deviendra ton armée ? sans doute, les affaires iront mal. — De grâce, mon père, si tu sais quelque moyen qui soit en mon pouvoir pour assurer la subsistance d’une armée, enseigne‑le moi, tandis que nous sommes encore en pays ami. — Quoi ! mon fils, tu me demandes quels sont les moyens pour approvisionner une armée ? mais qui est plus en état de les trouver, que celui qui a la force en main ? Tu pars d’ici avec un corps d’infanterie, que tu ne changerais pas contre un autre beaucoup plus nombreux ; et tu seras joint par la cavalerie mède, dont on connaît la supériorité. Avec de telles forces, quelle nation voisine ne s’empressera de te secourir ou pour devenir ton amie, ou pour éviter quelque malheur ? Prends si bien tes mesures de concert avec Cyaxare, que jamais ton armée ne manque du nécessaire : occupe‑toi d’approvisionnemens, ne fût‑ce que pour rendre tes soldats industrieux, et surtout souviens‑toi de ne jamais attendre, pour remplir tes magasins, que la nécessité t’y contraigne. C’est pendant l’abondance qu’il faut se précautionner contre la disette : tu obtiendras plus aisément ce que tu demanderas, quand tu paraîtras n’être pas dans le besoin. Cette prévoyance, mon fils, en prévenant les murmures des troupes, te conciliera encore le respect des étrangers. Tes soldats, quand rien ne leur manquera, marcheront de bon cœur, soit pour attaquer l’ennemi, soit pour protéger un allié ; et tes discours auront d’autant plus de poids, qu’on te verra plus en état de faire du bien ou du mal.

» — Mon père, une autre vérité non moins constante, c’est que mes soldats ne me sauront aucun gré de ce qu’ils vont recevoir ; car ils savent à quelle condition les appelle Cyaxare : au lieu que si je leur accorde quelque gratification, ils en seront flattés, et mes libéralités m’assureront leur attachement. Un général qui, avec des forces suffisantes, tant pour aider des amis qui le serviront à leur tour que pour s’enrichir aux dépens de l’ennemi, négligerait de faire des largesses, serait, à mon avis, aussi blâmable qu’un homme qui, possédant des terres, et des esclaves pour les cultiver, laisserait ses champs en friche et sans produit. Sois donc persuadé, mon père, que jamais en pays ami ou ennemi je n’oublierai de pourvoir aux besoins des troupes.

» — Te souviens‑tu, mon fils, de quelques autres points qui semblaient commander notre attention ? — Oh ! je n’ai point oublié ce jour où j’allai te demander de l’argent pour payer le maître qui prétendait m’avoir appris la science d’un général d’armée. En me comptant cet argent, tu me fis à-peu-près ces questions : Mon fils, cet homme à qui tu portes le prix de ses leçons, t’en a‑t‑il donné sur l’économie militaire ? car les soldats ont les mêmes besoins que les serviteurs d’une maison. Je t’avouai de bonne foi que mon maître ne m’en avait pas dit un seul mot. Ensuite tu demandas s’il m’avait parlé des moyens d’entretenir la vigueur et la santé, objets dont un général ne doit pas moins s’occuper que des détails du commandement : t’ayant répondu que non, tu me demandas s’il m’avait donné quelque méthode pour perfectionner les soldats aux exercices militaires. Non, répondis‑je encore. T’a‑t‑il, repris‑tu, enseigné l’art de leur inspirer de l’ardeur ? car en tout, l’ardeur ou la nonchalance rend le succès bien différent. Quand je t’eus encore répondu non, tu voulus savoir s’il m’avait instruit à rendre le soldat obéissant. Comme tu vis qu’il n’en avait rien fait, tu me demandas enfin ce qu’il m’avait enseigné pour qu’il prétendît m’avoir formé à l’art de commander une armée. Je te répliquai qu’il m’avait appris à la ranger en bataille. Tu te mis à rire ; puis, reprenant chacune de tes questions : À quoi sert, me dis‑tu, de savoir ranger une armée en bataille quand elle manque de subsistances, qu’elle est en proie aux maladies, que les troupes ignorent les ruses de la guerre, qu’elles sont mal disciplinées ? Lorsque tu m’eus démontré que l’ordre de bataille n’est qu’une petite partie de la science du général, je te demandai si tu pouvais m’enseigner les autres ; tu me conseillas d’aller m’entretenir avec les militaires les plus célèbres dans leur art, et de les interroger sur chacun de ces objets. Depuis ce moment j’ai fréquenté ceux que j’entends citer comme les plus expérimentés.

» Quant aux vivres, je crois suffisans ceux que Cyaxare s’est engagé de nous fournir. Pour ce qui concerne la santé, comme j’ai ouï dire et vu par moi‑même que les généraux, à l’exemple des villes qui ont des médecins pour les cas de maladie, en mènent toujours quelques‑uns à la suite de l’armée pour traiter les soldats, je me suis occupé de cet objet dès le moment de ma nomination, et je me flatte, mon père, que j’aurai avec moi les plus habiles gens. — Semblables aux ouvriers qui raccommodent les habits déchirés, ces hommes dont tu parles, mon fils, ne réparent que la santé des malades ; mais il est un soin digne de toi, celui de prévenir les maladies. — Mon père, que faire pour y réussir ? — Lorsque tu te proposeras de séjourner long-temps dans un pays, tu commenceras par choisir un lieu sain pour camper : avec de l’attention tu n’y seras pas trompé ; car le peuple répète sans cesse que l’air est salubre en tel endroit, malsain dans tel autre. Pour en juger sûrement, examine la constitution physique des habitans et la couleur de leur teint. Mais ce n’est pas assez de connaître la nature du climat ; songe comment tu entretiens toi‑même ta santé. — D’abord, je ne surcharge point mon estomac, ce qui est très nuisible ; ensuite j’aide ma digestion par l’exercice. Je crois ce régime excellent pour conserver ma santé et me fortifier. — Eh bien ! gouverne ainsi tes soldats. — Mon père, leur restera‑t‑il du temps pour les exercices ? — Il le faut, puisque cela est nécessaire. Une armée bien tenue doit toujours s’occuper, soit à nuire à l’ennemi, soit à se procurer quelque avantage ; car s’il est malaisé de nourrir un seul homme oisif, et plus encore, mon fils, une famille entière, rien de plus difficile que de faire subsister dans l’inaction une armée composée d’un nombre infini de bouches, et qui entre ordinairement en campagne avec peu de vivres qu’elle ne sait point économiser. Une armée ne doit donc jamais rester oisive. — Ainsi, mon père, un général indolent, selon toi, ne vaut pas mieux qu’un laboureur paresseux. — Sans doute : mais j’affirme qu’un général actif saura, à moins que quelque dieu ne s’y oppose, approvisionner l’armée et y entretenir la santé. — À l’égard des manœuvres militaires, je pense, mon père, que pour y former les soldats et les trouver tout exercés dans l’occasion, il serait à propos d’établir des jeux où l’on proposerait des prix aux vainqueurs. — Excellente idée ! mon fils ; en la suivant tu verras tes troupes exécuter leurs évolutions avec cette précision que tu remarques dans un chœur de danse ou de musique. — Des espérances flatteuses ne seraient‑elles pas un bon moyen d’exciter l’ardeur des troupes ? — Oui ; mais ne ressemble pas au chasseur qui pour animer ses chiens les rappellerait toujours du ton dont il leur parle quand il a vu la bête. Les chiens d’abord accourent à sa voix ; mais s’il les a trompés, ils finissent par ne plus lui obéir, lors même qu’il découvre le gibier. Il en est de même des espérances : un homme qui aurait souvent donné de fausses promesses finirait par ne plus persuader, lors même qu’il serait de bonne foi. Un général, mon fils, ne doit rien avancer dont il ne soit parfaitement sûr, quoique le contraire puisse quelquefois réussir. Il lui importe de réserver pour les plus grands dangers des encouragemens qui obtiennent une confiance absolue.

» — En vérité, mon père, ce que tu dis est sage, et je le mettrai volontiers en pratique. Quant à l’art de rendre les soldats dociles, je crois n’y être pas étranger ; tu m’en as donné des leçons dès mon enfance, en me pliant à l’obéissance et me confiant ensuite à des maîtres qui m’ont fortifié dans cette habitude. Arrivé dans la classe des adolescens, notre gouverneur nous surveillait fortement sur ce point : et d’ailleurs la plupart des lois ne semblent faites que pour enseigner à commander et à obéir. Après avoir beaucoup réfléchi sur cette matière, je vois que le secret le plus efficace pour porter à la subordination est de louer et de récompenser l’obéissance, de punir au contraire et de noter d’infamie les rebelles. — Oui bien, pour obtenir une obéissance forcée : mais pour qu’elle soit volontaire, ce qui est préférable, il est un chemin plus court. Les hommes se soumettent très volontiers à celui qu’ils croient plus éclairé qu’eux‑mêmes sur leurs propres intérêts. Entre mille exemples, vois avec quel empressement les malades appellent le médecin qui leur ordonnera ce qu’ils doivent faire ; vois comme dans un vaisseau tout l’équipage obéit au pilote, comme dans une route le voyageur s’attache constamment à ceux qu’il croit savoir les chemins mieux que lui. Mais si l’on pense que l’obéissance sera nuisible, point de châtiment qui puisse contraindre, point de récompense qui encourage. Quel homme recevrait un funeste bienfait ! — Ainsi donc, mon père, selon toi, pour avoir des hommes obéissans, rien de mieux que de passer dans leur esprit pour être plus sage qu’eux. — Assurément. — Mais comment en peu de temps donner de soi cette opinion ? — Le moyen le plus simple de paraître intelligent, c’est de l’être en effet. Quelques comparaisons te prouveront que je dis vrai. Je suppose que tu veuilles sans talent passer pour bon laboureur, pour bon écuyer, pour savant médecin, pour excellent joueur de flûte, enfin, pour habile dans un genre quelconque, à combien d’artifices te faudra‑t‑il recourir pour établir ta réputation ? En vain tu gagnerais des prôneurs, en vain tu serais muni de ce qui convient à chacun de ces arts ; si tu en imposais d’abord, bientôt la première épreuve mettrait à découvert et ton imposture et ta sotte vanité. — Mais comment acquérir un fonds de connaissances dans une partie qui doit être utile ? — C’est, mon fils, en étudiant tout ce qui est à la portée de l’esprit humain, comme tu as étudié la tactique. Dans ce qui est au‑dessus des lumières et de la prévoyance humaine, tu surpasseras les autres hommes en intelligence si tu consultes les Dieux par l’organe des devins, et si d’ailleurs tu exécutes ce que tu auras jugé le meilleur, car jamais l’homme prudent ne se néglige sur ce point. Au reste, pour être aimé de ceux que l’on commande, ce qui est de la plus haute importance, on tiendra la même conduite que si l’on désirait se faire des amis, je veux dire qu’il faut donner des preuves évidentes de son bon cœur. Je sais, mon fils, qu’on ne peut pas, à cet égard, tout ce qu’on veut ! du moins on se réjouit avec eux du bien qui leur arrive ; on s’afflige du malheur qu’ils éprouvent, on s’empresse à les secourir dans leur infortune ; on leur montre de l’inquiétude sur les périls qui les menacent, on s’occupe du soin de les en garantir : tu leur dois surtout ces marques d’attachement.

» Dans une campagne d’été, il faut qu’on remarque le courage du chef à supporter l’ardeur du soleil ; il faut en hiver, qu’il endure le plus de froid ; lorsqu’il s’agit de travailler, qu’il se montre le plus laborieux : car tout cela gagne le cœur des soldats. — Ainsi, mon père, tu prétends qu’un général doit mieux soutenir la fatigue que ceux qu’il commande. — Oui, sans doute : cependant ne t’alarme pas. Sache, mon fils, que les mêmes travaux n’affectent pas également le corps d’un général et celui d’un simple soldat : ils sont adoucis pour celui‑là, par l’honneur, et par la certitude que pas une de ses actions ne reste ignorée.

» — Mais, mon père, quand l’armée est fournie de munitions, que les soldats sont sains, infatigables, exercés aux manœuvres militaires, impatiens de signaler leur bravoure, aimant mieux obéir que se refuser au commandement ; ne juges‑tu pas qu’il est à propos d’en venir promptement aux mains avec l’ennemi ? — Assurément, si l’on espère le faire avec avantage. Autrement, plus je compterais sur ma valeur et celle de mes troupes, plus je serais circonspect ; par la raison que plus une chose est précieuse, plus on est attentif à la mettre en sûreté.

» — Et comment se procurer sur ses ennemis un avantage certain ? — La question que tu me fais n’est pas des moins importantes, et ne se résout pas sur‑le‑champ. Apprends, mon fils, que pour réussir, il faut savoir tendre des piéges, dissimuler, ruser, tromper, dérober, piller, et savoir tout cela mieux que l’ennemi. — Par Hercule, s’écria Cyrus, en riant aux éclats, quel homme tu veux que je devienne ! — Un homme tel qu’il n’y en aura point de plus juste, de plus ami des lois. — Pourquoi donc nous enseigniez‑vous tout le contraire dans l’enfance et dans l’adolescence ? — On vous l’enseignerait encore pour vivre avec vos concitoyens et vos amis. Mais ne vous rappelez‑vous pas que pour nuire à l’ennemi, vous appreniez quantité de moyens ? — Moi, mon père, je n’en apprenais aucun. — Pourquoi appreniez‑vous à tirer de l’arc, à lancer le javelot, à pousser vers les toiles ou dans les piéges les sangliers et les cerfs ? Pourquoi, au lieu d’attaquer de front les lions, les ours, les léopards, cherchiez‑vous toujours à les combattre sans danger ? Ne vois‑tu pas dans tout cela des ruses, des tours d’adresse, des supercheries, des moyens d’avoir sur eux l’avantage ? — Oui, contre les bêtes ; mais je sais bien que quand je laissais voir seulement l’intention de tromper un homme, j’étais sévèrement puni. — Aussi vous défendait‑on de tirer des flèches ou de lancer un dard contre des hommes : nous vous apprenions à viser juste à un but, non pour que vous fissiez du mal à vos amis, mais afin qu’en temps de guerre vous pussiez atteindre même les hommes. Ce n’était pas non plus contre vos semblables, mais contre les bêtes, que nous vous enseignions à user de ruses, à prendre vos avantages : nous voulions, non que vous eussiez de quoi nuire à vos amis, mais que vous n’ignorassiez aucun des stratagèmes militaires. — Puisqu’il est également utile de savoir faire aux hommes et du bien et du mal, on devait donc nous enseigner l’un et l’autre. — Aussi dit‑on que du temps de nos pères il y avait un maître qui, pour enseigner la justice, s’y prenait ainsi que tu le désires. Il apprenait aux enfans à ne point mentir et à mentir, à ne point tromper et à tromper, à ne point calomnier et à calomnier, à négliger leur propre avantage et à le chercher : mais, faisant distinction des personnes, il démontrait qu’on devait employer l’un à l’égard de ses ennemis, l’autre à l’égard de ses amis. Il allait jusqu’à enseigner qu’il est juste de tromper ses amis, même de les voler, quand leur intérêt le conseille. Le maître exerçait nécessairement ses disciples à mettre ces leçons en pratique ; comme on dit que les Grecs instruisent à user de ruse dans la lutte, et que même ils accoutument les enfans à l’employer les uns contre les autres. Cependant il se trouva de ces enfans nés avec un tel goût pour la filouterie, pour la fraude, peut‑être aussi tellement avides de gain, qu’ils ne purent s’empêcher de chercher leur intérêt même au préjudice de leurs amis. Alors une loi, subsistante encore aujourd’hui, prescrivit d’enseigner simplement aux jeunes gens, comme nous l’enseignons à nos serviteurs, à dire la vérité, à ne point tromper, à ne point dérober, à ne rien convoiter, sous peine d’être punis : on voulait, avec cette éducation, avoir des citoyens d’un commerce plus doux. Arrivés à ton âge, on jugeait qu’il n’y avait plus de danger à leur apprendre les lois de la guerre, vu qu’il n’était pas à craindre qu’habitués à des égards réciproques, ils devinssent tout-à-coup des citoyens barbares. Ainsi, nous ne parlons pas de l’amour devant les enfans de peur que l’indiscrétion se joignant à l’ardeur du tempérament, ne les porte à des excès.

» — Rien, de plus sage ; mais, mon père, puisque j’apprends si tard comment on prend ses avantages sur les ennemis, ne diffère plus tes instructions sur ce point. — Eh bien, épie, autant que tu le pourras, le moment de fondre sur eux avec rapidité, lorsqu’ils seront en désordre, et ton armée rangée en bataille ; lorsqu’ils seront désarmés et toi sous les armes ; lorsqu’ils seront endormis, et que tu veilleras ; lorsque tu les auras reconnus sans être découvert ; lorsque tu les verras dans un mauvais poste et que tu seras avantageusement placé. — Est‑il possible, mon père, que les ennemis tombent dans de si lourdes fautes ? — Il est inévitable que tes ennemis et toi‑même y tombiez quelquefois. Ne faut‑il pas, de part et d’autre, que vous mangiez, que vous dormiez, que le matin vous vous éloigniez du camp pour satisfaire aux nécessités naturelles, que vous passiez par les chemins, tels qu’ils se rencontrent ? En réfléchissant sur tout cela, tu te tiendras plus que jamais sur tes gardes, lorsque tu te croiras le plus faible ; tu attaqueras vigoureusement, lorsque tu te sentiras supérieur en force.

» — N’est‑ce que dans ces occasions‑là qu’on peut avoir l’avantage ? y en a‑t‑il encore d’autres ? — Oui, mon fils, même de bien plus importantes ; car dans celles dont je viens de parler, tous les gens de guerre se tiennent sur leurs gardes, parce qu’ils connaissent le danger : mais ceux qui possèdent l’art de tromper l’ennemi, peuvent le surprendre, après l’avoir entretenu dans une fausse sécurité ; tantôt ils mettront son armée en désordre, en feignant de fuir devant lui ; tantôt, par une fuite simulée, ils l’attireront dans des lieux difficiles où ils fondront sur lui. Au reste, mon fils, ne t’en tiens pas aux ruses de guerre qu’on t’aura enseignées ; il faudra quelquefois en imaginer toi‑même. Les musiciens ne se bornent point aux airs qu’ils ont appris, ils en inventent : et si la fécondité brillante de leur imagination, leur vaut des applaudissemens, quels éloges ne doit‑on pas à des stratagèmes nouveaux, plus efficaces par là même pour tromper son adversaire !

» Et certes, quand tu n’emploierais contre les hommes, que les ruses dont tu avais coutume d’user contre les plus petits animaux, quel avantage tu aurais sur l’ennemi ! Tu te levais quelquefois au milieu de la nuit, au plus fort de l’hiver, pour aller à la chasse aux oiseaux : avant qu’ils fussent éveillés, tes lacets étaient si bien tendus, qu’il ne paraissait pas que la terre eût été remuée. Tu avais dressé des oiseaux à t’aider à tromper leurs semblables ; et du fond du réduit d’où tu voyais sans être vu, tu t’élançais sur ta proie, avant qu’elle pût t’échapper. Quant au lièvre, comme cet animal ne paît que dans les ténèbres, et que le jour il garde le gîte, tu avais des chiens dressés à le quêter, d’autres à courre cette bête légère quand elle était lancée, enfin à la prendre sur pied : si elle les mettait en défaut, tu épiais ses refuites ordinaires, et tu y tendais des filets qui ne s’apercevaient pas et où elle s’embarrassait dans sa course rapide. De crainte qu’elle ne se dégageât, tu postais des gens pour observer ce qui arriverait, et courir sur l’animal : ceux‑là devaient se tenir en silence et bien cachés, tandis que resté en arrière, tu le poursuivais, poussant des cris qui l’étourdissaient au point de se laisser prendre sans résistance. Je te l’ai déjà dit, mon fils, si tu emploies ces mêmes artifices contre les ennemis, je ne crois pas qu’il t’en échappe un seul. Quand tu te trouves forcé d’en venir aux mains en rase campagne, à force ouverte et armes égales, c’est alors que les avantages ménagés de longue main servent infiniment : j’entends par avantage, d’avoir des soldats dont l’âme participe à la vigueur du corps, et bien exercés à toutes les manœuvres militaires. Sache encore que ceux de qui tu veux être obéi, voudront aussi pour eux des soins prévoyans. Que ton esprit, dans une sollicitude continuelle, médite la nuit ce que tu feras exécuter lorsque le jour paraîtra ; le jour ce qu’il conviendra de faire la nuit.

» Je ne te dirai point comment il faut ranger une armée en bataille, régler sa marche de jour ou de nuit, dans des défilés ou dans de grandes routes, dans le plat pays ou dans les montagnes ; comment il faut asseoir un camp, poser des sentinelles, soit pour la nuit, soit pour le jour ; mener les troupes à l’ennemi ou ordonner la retraite ; les conduire à l’attaque d’une place, approcher des murs ou s’en tenir éloigné ; comment on assure le passage des bois, des rivières ; quelles mesures on prend contre la cavalerie, les lanciers, les archers ; quelle disposition tu feras, si l’ennemi vient à toi pendant que tu marches en colonne ; quel mouvement tu dois faire, si tandis que tu marches en ordre de bataille, il se prépare à t’attaquer en queue ou en flanc ; enfin, par quel moyen tu peux découvrir ses projets et lui cacher les tiens. Plus d’une fois je t’ai dit sur cela tout ce que je savais : d’ailleurs, tu n’as négligé aucun des militaires qui te paraissaient instruits, et tu as profité de leurs connaissances. Il ne s’agit plus, ce me semble que d’user à propos des moyens que tu jugeras convenables.

» Mais ce qui est bien important, apprends de moi, mon fils, à ne jamais, au mépris des auspices, exposer ta personne ou ton armée, persuadé que les hommes n’ont pour se conduire que des conjectures, et qu’ils ignorent quel projet doit tourner à leur avantage. Juges‑en par des exemples. Combien d’hommes, réputés habiles politiques ont conseillé de porter la guerre à des ennemis qui ont écrasé le peuple séduit par un fatal conseil ! Combien, après avoir contribué à l’élévation d’un particulier, à l’agrandissement d’une république, ont vu leurs services payés des plus indignes traitemens ! Les uns ont mieux aimé pour esclaves que pour amis, des gens avec qui ils pouvaient avoir un commerce réciproque de bons offices : l’amour propre offensé les en a punis. Les autres, non contens de jouir agréablement de leur portion de biens, jaloux de tout envahir, ont été dépouillés même de ce qui leur appartenait. D’autres, après avoir amassé de cet or, objet de tant de vœux, sont morts victimes de leur cupidité. Tant il est vrai que la prudence humaine ne sait pas mieux choisir que le hasard ! Mais les Dieux, ô mon fils, qui tiennent à tous les temps, connaissent également le passé, le présent, et ce que doit amener chacun de ces termes ; ils avertissent les mortels qui les consultent et qu’ils regardent d’un œil favorable, de ce qu’il faut faire ou éviter. Qu’on ne s’étonne pas si tous les hommes n’obtiennent pas leurs faveurs : les Dieux ne sont pas obligés de les accorder à ceux qu’il ne leur plaît pas de protéger. »