Belphégor, vaudeville fantastique

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Belphégor (1851)
D. Giraud et J. Dagneau (p. 7-41).

BELPHÉGOR

VAUDEVILLE FANTASTIQUE

PAR
MM. DUMANOIR, SAINT-YVES ET AD. CHOLER.

Représenté, pour la première fois,
sur le théâtre de la Montansier (Palais-Royal),
le 20 mai 1851.


PERSONNAGES


BELPHÉGOR,

PÉPITO,

HONESTA,

Mlle DÉSIRÉE

FIAMETTA, DURAND.

LE MARQUIS DE BRANCADOR, M. SAINVILLE.


Note relative à la mise en scène.


Scène III. — Quand Belphégor pénètre dans le gâteau, la couronne de ce gâteau demeure sur la table, le fond seul forme une trappe qui descend, et, dès que le personnage a disparu, un autre fond, qui était suspendu par une charnière, vient remplacer le premier. Quand Fiametta en coupe une tranche, elle fait glisser un fragment de ce fond, découpé en tranche de gâteau et disposé en coulisse, sous lequel elle trouve la tranche réelle de gâteau qu’elle donne à Pépito.


Scène VII. — Le bosquet doit être ainsi disposé : derrière la grande ouverture qui fait face au public et qui ne descend pas jusqu’au plancher, est un premier fond de la même étendue que l’ouverture, et qui divise le bosquet en deux parties, sans que le spectateur puisse s’en apercevoir. Quand Honesta se précipite dans le bosquet, elle passe derrière ce premier châssis ; une autre femme, vêtue exactement comme elle, le voile également baissé, et qui était blottie dans l’angle formé par les parties pleines, parait devant le châssis en continuant le mouvement commencé par l’actrice. Quand le personnage doit s’enfuir du bosquet, la fausse Honesta s’arrête dans le coin où elle s’était tenue cachée, et l’actrice placée derrière le châssis qui divise le bosquet, s’élance en scène, en achevant le mouvement de sortie. Pour que la personne chargée de représenter l’actrice ne soit pas tenue de rester à son poste durant toute la représentation, le châssis doit être mobile, de façon qu’elle puisse s’en échapper, en le rapprochant du coin du bosquet, avec précaution toutefois et sans attirer l’attention du spectateur.


Nota. Les indications de droite et de gauche sont prises de la salle : le personnage inscrit le premier occupe la gauche du spectateur.


BELPHÉGOR
VAUDEVILLE FANTASTIQUE.


Le théâtre représente un Jardin en terrasse, avec balustrade au rond. — À droite, au deuxième plan, l’entrée de la villa du marquis, exhaussée de quelques marches. — À gauche, au premier plan, un pavillon de jardinier, dont la porte fait presque face au spectateur. — Au deuxième plan, un bosquet carré en charmille dont l’entrée fait face à la villa ; en face du spectateur, une grande ouverture, en forme de fenêtre, qui laisse voir l’intérieur du bosquet, dans lequel est un banc. — Plus à droite, et touchant au bosquet, une touffe de dahlias de toutes couleurs. — À droite, au premier plan, masquant les marches du palais, une table rustique, et, près de cette table, une chaise.


Scène PREMIÈRE.

FIAMETTA, seule. Elle sort du pavillon, portant un gâteau, qu’elle pose sur la table de droite.

Là !… j’espère que voilà une pâtisserie un peu réussie… C’est blond comme les cheveux de mon cher Pépito… c’est appétissant comme ses joues… et c’est tendre…comme lui, quoi !… (Se tournant vers le pavillon.) Aussi, vous voyez, monsieur… on vous mijote, on vous sucre… on se lève en catimini pour vous faire de la pasta-frolla… (À elle-même.) Dame ! un petit mari de huit jours… tout frais, tout neuf… et si gentil !


AIR : Renaud de Montauban.

Il est tout jeune, à peine dix-neuf ans ;
Il est charmant de taille et de figure ;
Il a pour moi mille seins complaisants.
Pourvu, mon Dieu, pourvu que ça dure !
Car les maris, surtout ceux d'à présent,

(Montrant le gâteau.)

Aux p’tits patés ressembl’nt à s’y méprendre :
Quand c’est tout chaud, c’est toujours tendre,
Ça d’vient rassis en r’froidissant.

(Voyant près du bosquet une bêche et un rateau.) Mais… ce n’est pas tout que d’être époux, il faut être jardinier… de temps en temps… quand on est aux gages d’un marquis… Il a beau ne jamais venir ici M. Brancador… il tient beaucoup à ses fleurs… de loin… Et déjà neuf heures !… l’heure de donner à boire aux dahlias ! (Appelant.) Pépito !… allons, mon petit Pépito !… Il ne répond pas… (Elle ouvre la porte du pavillon.) Je crois bien, il dort… Dame ! ça se conçoit… nous nous sommes couchés de si bonne heure, hier !… Mais les dahlias… ils ont l’air d’avoir la pépie… ce grand jaune surtout… C’est-y drôle ! je l’ai encore arrosé hier, et il ne revient pas !… on dirait qu’il est brûlé, roussi… (Arrosant.) Tiens ! mon pauvre dahlia, v’là de quoi te rafraîchir… (Bruit de voiture.) Eh ! mais… qu’est ce que j’entends là ?… (Elle court regarder au bout de la terrasse.) Une voiture galonnée !… des mules galonnées !.. des domestiques galonnés !… et un monsieur galonné !… Si c’était notre maître ?


Scène II.

FIAMETTA, BRANCADOR, qui entre vivement,
suivi de deux domestiques. [1]


PREMIER DOMESTIQUE, courant après Brancador.

Monseigneur !…


BRANCADOR, marchant toujours.

Ne me parlez pas… je suis agité… je suis préoccupé…


FIAMETTA, à part.

Monseigneur !… c’est M. le marquis !… Et Pépito qui ronfle encore !


BRANCADOR, se retournant brusquement, aux domestiques.

Qu’est-ce que vous faites là ?… bélîtres !… drôles !… maroufles !…


PREMIER DOMESTIQUE.

Monseigneur, nous attendons vos ordres.


BRANCADOR.

Je suis trop agité pour vous en donner… seulement, mon agitation me permet d’ajouter ceci : si tous les ordres que je ne vous donne pas ne sont pas exécutés dans une heure… je retiendrai les minutes sur vos gages.


PREMIER DOMESTIQUE.

Mais, monseigneur, les clefs du château ?…


BRANCADOR.

Demandez-les à Pépito… mon jardinier.


FIAMETTA, vivement.

Les voici… (Elle les donne. — Ils sortent.)


BRANCADOR, s’asseyant.

Enfin, me voici libre d’être préoccupé à mon aise… (Se relevant tout à coup.) Est-ce que j’ai pensé à leur dire de mettre deux oreillers au lit d’apparat ?


FIAMETTA, à part.

Il faut pourtant que je l’avertisse… (Haut.) Monseigneur…


BRANCADOR, sans regarder.

Qu’est-ce que c’est ?… ne me parlez pas.


FIAMETTA.

Monseigneur… c’est que Pépito…


BRANCADOR, toujours sans regarder.

Ah ! c’est toi, Pépito… Bonjour, mon garçon, bonjour.


FIAMETTA, à part.

Il me prend pour Pépito !… (Haut.) Mais…


BRANCADOR.

Je suis préoccupé… Arrose, mon garçon, arrose.


FIAMETTA.

Mais, monseigneur, je ne suis pas Pépito…


BRANCADOR.

Au fait… malgré ma préoccupation… je me disais : mon petit jardinier qui est devenu une femme… c’est improbable… il aura beau avoir grandi, il ne peut pas être changé à ce point-là… Mais qui es-tu donc ?


FIAMETTA.

Je suis Fiametta, pour vous servir, monseigneur.


BRANCADOR.

Et, depuis quand es-tu à mon service, Fiametta ?… (À lui même.) J’aime ce nom… je le prononce agréablement… (Haut.) Réponds, Fiametta.


FIAMETTA.

Depuis que j’ai épousé Pépito… votre jardinier… il y a de cela huit jours.


BRANCADOR.

Tiens ! tiens ! Pépito est marié !… par quel hasard ?


FIAMETTA.

Dame ! monseigneur, vous lui aviez envoyé une somme pour acheter quelque chose qui lui ferait plaisir…


BRANCADOR.

À l’occasion de mon hyménée… oui, Fiametta.


FIAMETTA.

Eh bien !… il s’est payé une femme…


BRANCADOR.

Il me semble qu’il était encore bien jeune… pour se permettre ce nœud.


FIAMETTA, le regardant.

Oh ! on se marie à tout âge, monseigneur…


BRANCADOR.

C’est juste… et il y a même avantage à se marier jeune, parce qu’on a la chance de recommencer plusieurs fois.


FIAMETTA.

Par exemple !


BRANCADOR, avec chaleur.

Et le mariage ! le mariage !… Où trouver ailleurs le calme, la béatitude ? où trouver ailleurs le voluptueux abrutissement, l’adorable crétinisme dans lequel il nous plonge ?


FIAMETTA.

Pourquoi donc, alors, que vous avez l’air si agité… si préoccupé, comme vous dites… puisque vous êtes marié ?


BRANCADOR, tirant sa montre.

Il s’en faut de trente-cinq minutes… car c’est de ce laps que je précède ma femme…


FIAMETTA.

Elle arrive !… quel bonheur !…


BRANCADOR.

Oui, Fiametta… (À lui-même.) J’adore ce nom… je le prononce délicieusement… (Haut.) Oui, Fiametta… je me suis conjoint… hier au soir… dans la chapelle de mon palais de Naples… Après que j’ai été suffisamment béni, les témoins se sont retirés, et alors…


FIAMETTA, baissant les yeux.

Assez, monseigneur, assez !


BRANCADOR.

Je continue… Les témoins, dis-je, se sont retirés, et alors nous sommes montés en voiture, chacun de notre côté… pour venir passer la lune de miel dans ma villa de Brancador…


FIAMETTA.

Ce qui fait que la seconde nuit…


BRANCADOR.

Sera la première… oui, Fiametta… et c’est ce qui t’explique mes préoccupations.


FIAMETTA.

Mme la marquise… est jeune ?


BRANCADOR.

Nos âges sont parfaitement proportionnés… elle a seize ans.


FIAMETTA.

Seize ans !


BRANCADOR.
AIR : Amis, voici la riante semaine.
Âge charmant dont je suis idolâtre !

FIAMETTA.
Eh quoi ! vraiment, rien que seize ans ?Après ?

BRANCADOR.
Eh quoi ! vraiment, rien que seize ans ?Après ?

FIAMETTA.
Et vous, monsieur ? J’en ai quarante-quatre…

BRANCADOR.


Et vous, monsieur ?J’en ai quarante-quatre…
Ou, pour mieux dire, hier je les avais.
Mais en ménage, habitude touchante !
Le bien, le mal se partage en tout temps :
Quarante-quatre et seize font soixante,
Nous partageons et je n’ai que trente ans.
Regarde-moi, je n’ai plus que trente ans !


FIAMETTA, à part.

Pauvre femme !


BRANCADOR.

Quant à la beauté d’Honesta… (elle s’appelle Honesta… encore un nom que je prononce avec succès…) Quant à, dis-je, sa beauté, je vais me servir, pour t’en tracer un léger crayon, d’une image toute neuve, qui n’a jamais servi… c’est un bouton de rose.


FIAMETTA.

Je connais ça… les boutons de rose.


BRANCADOR.

Pour son éducation, elle est parfaite… elle ne sait rien… voilà ce que c’est que d’avoir été élevée dans le meilleur couvent de Naples… Mais l’heure avance, ma femme, ne peut tarder à arriver… il faut que j’aille voir si tout est prêt… Ai-je dit de mettre deux oreillers au lit d’apparat ?…


FIAMETTA.

Je n’en sais rien, monseigneur… mais il faut que je réveille Pépito… (Appelant.) Hé ! Pépito !


BRANCADOR, redescendant.

Ah !… la circonstance vient de me suggérer une pensée… et une question indiscrète.


FIAMETTA.

Laquelle ?


BRANCADOR.

Tu aimes ton mari… n’est-ce pas ?… ça m’est parfaitement indifférent, mais je tiens à le savoir…


FIAMETTA.

Mon petit Pépito ?… je crois bien !…


BRANCADOR.

Ton petit Pépito, tu crois bien… Mais l’aimes-tu exclusivement ?


FIAMETTA.

Pardine !


BRANCADOR.

À la bonne heure !… parce que, à cause de ma femme, tu conçois… je veux des mœurs… à la campagne, ça fait bien… Allons, je vais voir si l’on a mis deux oreillers au lit d’apparat.


Air de M. Hervé. (Final de Roméo et Marielle.)
Ce soir, bonheur suprême !
Je vais dorloter ce que j’aime !
De ma lune de miel
Mon baldaquin sera le ciel !
Mon cœur…

FIAMETTA.
Mon cœur…Mon cœur…

BRANCADOR.
Mon cœur… Mon cœur…Ton cœur…

FIAMETTA.
Mon cœur… Mon cœur… Ton cœur…Son cœur…

ENSEMBLE.
Palpite d’espérance !

BRANCADOR.
De mon…

FIAMETTA.
De mon…De son…

BRANCADOR.
De mon… De son…De ton bonheur
Ah ! que l’heure s’avance !

ENSEMBLE.
Doux moment qui s’avance !

FIAMETTA, (Parlé.)

Ah çà ! monseigneur, vous aimez donc votre femme autant que j’aime mon mari ?


BRANCADOR, (De même.)

Oui, Fiametta… (À part.) C’est étonnant comme j’articule ce nom !


REPRISE DE L’ENSEMBLE.
Ce soir, bonheur suprême, etc.

FIAMETTA.
Pour moi, bonheur suprême !
Je vais revoir celui que j’aime !
Douce lune de miel,
Ne quitte jamais notre ciel !


(Brancador entre au château et Fiametta au pavillon.)

Scène III.

BELPHÉGOR.

Il semble sortir de terre, au milieu de la touffe de dahlias ; il en écarte les branches, montre sa tête, et regarde à droite et à gauche.


Brrr !… j’ai cru que j’allais geler dans cette touffe de dahlias… Où cette drôlesse a eu encore l’indiscrétion de m’arroser !… moi, habitué à une atmosphère de quatre cent soixante quinze degrés de chaleur !… Brrr !… (Sortant de la touffe avec un éclat de rire satanique.) Enfin, c’est fait !… Moi, Belphégor, démon de bonne race… comptant vingt mille ans de noblesse, et pas un seul quartier légitime… chevalier du trident… cornard de première classe… me voilà donc exilé sur terre, sous prétexte de mission scientifique !… (Riant.) Comme si j’étais un diable savant !… comme si j’avais appris autre chose à l’école communale des enfers, qu’à aimer le vin, le jeu et les diablesses !… Hélas ! c’est ce qui m’a perdu… (Confidentiellement.) Au sortir du collège, mon père… un démon bien respectable, traînant une queue blanchie au service de l’État… voulut me produire dans le monde, au bal de la cour… Dès mon début, une créature du sexe féminin frappa mes regards, mes cornes se dressèrent, et, n’y tenant plus, je lui sautai aux griffes, que je baisai avec tendresse… Fatale inspiration !… C’était la propre maîtresse de Satan !… une danseuse de l’Académie infernale de musique !… Jugez du coup de théâtre !… Satan jette feu et flammes par les narines… mon père se précipite à ses pieds fourchus… (Riant.) Ça l’attendrit… Car, ce pauvre Satan, il se fait vieux… Il tourne à la ganache… Bref, le lendemain je reçois un pli, et mon étonnement est au comble, en voyant que je suis chargé d’une mission par l’Académie des sciences morales et politiques de mon endroit… (Rire. — Il s’assied à droite sur la table, un pied posé sur la chaise.) La section des économistes… (S’interrompant.) Car il y a beaucoup d’économistes en enfer… c’est par là qu’ils finissent tous, j’en préviens ceux qui sont encore de ce monde… Donc, la section des économistes veut résoudre cette question, fort controversée parmi nous, à savoir : si, dans l’état de mariage, ce sont les femmes qui font damner les maris, ou les maris qui font damner les femmes… Chargé d’une enquête à ce sujet, je partis avec le chagrin dans l’âme, et des fonds votés par l’Assemblée législative de chez nous, pour ces sortes de plaisanteries… Du reste, il me semble que je suis bien tombé. (Regardant successivement la villa et le pavillon.) Voici deux ménages, tout frais, tout neufs, sur lesquels il me sera facile de….. (Se levant.) Eh non ! morbleu ! voilà justement le mal… La lune de miel, c’est la période d’hypocrisie… On s’adore, on se dorlote, on est doux, soumis, complaisant… on mange tout le sucre du ménage et on économise le vinaigre pour plus tard… (Vivement.) Eh mais !… j’y pense !… à quoi sert d’être diable, si ce n’est pour user de ses privilèges ?… S’ils avaient, comme on dit, le diable au corps ?… Oui, c’est cela !… Je puis, en m’introduisant dans leurs corps, forcer la vérité à me céder la place et à sortir… elle, qui ne peut jamais se trouver avec moi… Bravo, Belphégor !… idée satanique !… (Rire.) La jeune Honesta va arriver… le petit Pépito est là, endormi… Voilà ceux que je choisis pour mon expérience… Mais comment m’introduire délicatement… en diable de bonne compagnie ?… Tiens ! ce gâteau, que Fiametta destine à son mari… je n’ai qu’à m’y insinuer, m’y établir, en me gênant un peu… Bah !… (Montant sur les marches de la villa, et dominant la table.) Allons, c’est décidé, je commence mes expériences par une brioche… Je ne serai pas le premier académicien qui commence ainsi… (Il monte sur la table.)


INVOCATION.
Air de M. Hervé.
Ô puissant Lucifer, soyez-moi secourable !
Et vous tous, mes anciens, Astaroth, Belzébuth !
Ah ! daignez assister un pauvre petit diable
Qui fait son premier début !

(Le gâteau s’ouvre, et Belphégor s’y enfonce peu à peu, pendant un chœur infernal, qu’on entend dans le lointain.)


CHŒUR.
Enfant des ténèbres,
Triomphe à ton tour !
Des démons célèbres
Sois digne en ce jour !
Jusqu’en ce refuge,
Soumis à sa loi,
L’enfer qui te juge
A les yeux sur toi !


Belphégor a disparu dans le gâteau qui, jaune d’abord, devient tout noir. — Bruit de voiture, de clochettes, de fouet, etc.


Scène IV.

FIAMETTA, puis BRANCADOR, puis HONESTA.[2]


FIAMETTA, accourant.

Ah mon Dieu ! quel est ce bruit ?… qu’est-ce qui nous survient encore ?


BRANCADOR, accourant de son côté.

C’est elle !… Elle arrive ! elle arrive !…


FIAMETTA.

Mme la marquise ?


BRANCADOR, l’entraînant au fond.

Tiens ! vois-tu ce carrosse ?… c’est ma femme !… Vois-tu ces deux grandes mules ?… c’est ma… non, je veux dire…


FIAMETTA.

Oui, oui, je la vois ! elle descend !…


BRANCADOR.

Et je ne suis pas là !… (Dans le plus grand trouble.) Holà ! mes laquais !… tous mes laquais !… où sont donc tous mes laquais ?… (Ils entrent.[3]) Ah ! les voici… Tous mes laquais, développez Vous sur un rang… les bras tendus, l’œil radieux, la bouche souriante… comme ceci, voyez… et un chœur à l’entrée de la marquise… quelque chose dans ce genre… (Chantant.)

Amis, rendons hommage…

Ou bien… (Chantant un autre air, plus haut.)

Que d’attraits ! qu’elle est belle !…

Ou bien encore… (Chantant très-haut.)

Ah ! quel beau jour,
Pour notre amour !
Ah ! quel…

FIAMETTA, vivement.

Mais la v’là !


BRANCADOR, jetant un cri.

Ah ! (Il sort précipitamment à droite.)


CHŒUR.
AIR de la Douairière de Brienne.
Honneur à la jeune maîtresse
Qui vient embellir ce séjour !
Son rang, sa beauté, sa noblesse
Tout commande ici notre amour.
(Brancador rentre, conduisant la fausse Honesta qui est en toilette de mariée et porte un voile, dont elle rassemble les plis sur son visage.[4])

BRANCADOR, tendrement.
C’est bien… je respecte ton voile…
(À Fiametta.)
Un nuage sur une étoile !…
(À Honesta.)
Ce soir, ô moment désiré !
D’amour, de bonheur enivré,
À tes genoux je tomberai,
Et, tout bas, je dirai,
(Cherchant.)
Je dirai… je dirai…

PÉPITO, dans la coulisse, chantant à pleine voix.
Turlurette,
Ma tanturlurette !
Un cuirassier, franc luron,
Répétait à son tendron :
— Viens dans le bois en cachette…
Turlurette, (Bis.)
Ma tanturlurette,
(La musique continue à l’orchestre.)

BRANCADOR, pendant le chant.

Mais non !… Qu’est-ce qu’on chante donc là ?… Ce n’est pas ça que j’allais dire !… ça n’a pas le moindre rapport !… (Honesta fait des gestes d’épouvante, en ramassant son voile sur sa figure.) Quel est le ténor qui se permet… ce refrain de caserne ?


FIAMETTA.

C’est lui… mon mari… Pépito. Est-ce que vous n’aimez pas…


BRANCADOR.

Cette canzonnette ? Beaucoup… mais à cause d’Honesta… (Criant.) Silence, Pépito !… je te défends d’évacuer une note de plus !… (À Honesta.) Viens, blanche colombe, viens prendre possession de ton nid… (Se retournant vers les valets.) Eh bien ?… ce chœur ? paresseux ! ce chœur ?… Qu’on l’entonne vigoureusement.


REPRISE DU CHŒUR.
Honneur à la jeune maîtresse, etc.
Brancador entre au château avec Honesta.
— Les valets le suivent.

Scène V.

FIAMETTA, PÉPITO.[5]


FIAMETTA.

A-t-on jamais vu !… empêcher mon Pépito de chanter !… vieux bégueule, va !


PÉPITO, entrant et chantant.
Le bois, c’est notre maison,
Notre plancher, le gazon,
Notre…

FIAMETTA.

Veux-tu bien te taire ! (Elle lui pose la main sur la bouche.)


PÉPITO, baisant le creux de sa main.

Oh ! Dieu ! c’est-y bon ! c’est-y doux ! c’est-y…
(Reprenant à pleine voix.)

Turlurette,
Ma tanturlurette !

FIAMETTA.

Encore !… Te tairas-tu, à la fin ?


PÉPITO, très-câlin.

Oui, petite femme, oui… Ah çà ! tu n’aimes donc plus ma chanson ?…


FIAMETTA.

Si fait, je l’aime toujours… mais il y en a d’autres qui ne l’aiment pas.


PÉPITO, très-caressant.

D’autres ?… Qu’est-ce que ça me fait, à moi, d’autres ?… Est-ce que j’en connais d’autres que toi ?… (Il se couche sur ses épaules.)


FIAMETTA.

Est-il gentil !… (Lui donnant de petites tapes.) Câlin, va !… Oui, mais, ces autres-là… c’est M. le marquis, not’ maître…


PÉPITO.

Ah bah !


FIAMETTA.

Qui vient d’arriver avec sa femme !…


PÉPITO.

Ah bah !


FIAMETTA.

Même qu’il y a fête au village ce soir, à l’occasion de leur mariage.


PÉPITO.

Ah bah !


FIAMETTA, impatientée.

Dieu ! que tu es bête !


PÉPITO.

Ah bah ! (Mouvement de Fiametta.) Eh bien ! non, là, je ne le dirai plus… plus jamais.


FIAMETTA.

Comme c’est obéissant !… C’est un caniche que j’ai épousé là.


PÉPITO, avec tendresse.

Oh oui !… c’est un petit caniche qui t’a offert sa main.


FIAMETTA.

Ah çà ! voyons, il faut bien employer la journée, pour que monseigneur soit content… Voici l’ordre et la marche : tu vas prendre ta bêche, ton râteau, et aller travailler dans les céleris, jusqu’à trois heures ; après, tu reviendras t’habiller avec ta belle veste neuve, ta belle cravate que je t’ai brodée… et tu me mèneras à la fête.


PÉPITO.

Oui, ma petite femme… et après…


FIAMETTA.

Après… nous verrons ce qu’on pourra faire pour vous, si vous avez été bien sage.


PÉPITO, soupirant.

Oui… ma petite femme… tu verras ça. (Il va prendre ses outils de jardinage.)


FIAMETTA, à elle-même.

J’espère que j’ai eu la main heureuse !…[6] moi, qui n’aime pas à être contrariée !


PÉPITO, revenant, avec ses outils.

Adieu, ma petite femme.


FIAMETTA.

Où vas-tu ?…


PÉPITO.

Je vas aux céleris.


FIAMETTA.

Eh bien ?… et déjeuner ?…est-ce que tu oublies de déjeuner ?


PÉPITO.

Oh ! non… mais tout à l’heure tu as dit : Voilà l’ordre et la marche… et il n’y avait pas de déjeuner dans le programme.


FIAMETTA, sortant.

Ah ! tu crois que j’ai oublié le déjeuner de mon petit homme !… (Rentrant et tenant des restes de poulet rôti.) D’abord, ceci.


PÉPITO.

De la volaille !


FIAMETTA.

Et puis… là-bas… regarde !


PÉPITO, regardant la table.

De la pâtisserie !


FIAMETTA.

De ma façon… Allons ! à table !… (Avançant une chaise.) Tiens, assieds-toi là.


PÉPITO.

Oh ! non.


FIAMETTA.

Comment ?


PÉPITO.

Oh ! non… c’est la femme qui doit s’asseoir, c’est le mari qui doit servir… v’là mes principes.


FIAMETTA.

Est-il bon !… l’est-il !…

(À Pépito, en lui faisant une place.[7])

Eh bien ! tiens, part à deux.


PÉPITO.

Non… toi, sur la chaise… moi, par terre, à tes pieds… c’est la place des caniches, ça me revient. (Elle s’assied ; il se couche à ses pieds, en posant sa tête sur les genoux de Fiametta.)


FIAMETTA.

Tiens… l’aile de poulet.


PÉPITO.

Non encore… l’aile pour la femme… pour le mari, le pilon… v’là mes principes… passe-moi le pilon.


FIAMETTA.

Tiens… croque… (Poussant un petit cri.) Aïe !… c’est mon doigt que tu croques ?… Tu confonds avec le pilon !


PÉPITO, soupirant.

Ah ! c’était bien meilleur ! (Ils mangent tous deux.)


FIAMETTA, le regardant.

Comme c’est bon d’être là, comme ça, tous deux !… si on nous voyait !… Hein !… ça donnerait envie de se marier…


PÉPITO, la bouche pleine.

Et de manger de la volaille.


FIAMETTA.

Si mon père, par exemple…


PÉPITO, avec respect.

Ah ! oui… ton brave homme de père, si vénérable… avec sa barbe blanche, si vénérable… son vieux chapeau, si vénérable, voilà un vieillard… complètement vénérable !


FIAMETTA.

Tu l’aimes ?


PÉPITO.

Et je le vénère… aussi, quand il est venu me dire : Pépito, veux-tu épouser Fiametta ?


FIAMETTA.

Comment !… tu ne pensais donc pas à moi ?


PÉPITO.

Oh que si !… mais je n’osais pas me prononcer… Au premier mot, je lui ai répondu : topez là, beau-père… et nous avons été chez le Barigel, où nous avons signé quelque chose.


FIAMETTA.

Notre contrat…


PÉPITO.

Notre contrat ?… je ne sais pas… je n’ai pas lu.


FIAMETTA.

Pourquoi ?


PÉPITO, se mettant à genoux, et tendrement.

J’avais les yeux sur toi.


FIAMETTA, lui prenant la tête et l’embrassant sur le front.

Pauvre chéri !… De sorte que ma dot…


PÉPITO, se levant.

Ta dot ?… mais la v’là…


FIAMETTA, se levant.

Où donc ?…[8]


PÉPITO.
AIR : Ton joli nom. (Arnaud.)


V’là ta dot, ma p’tit’ femme :
C’est c’ corset gracieux,
C’est c’regard qui m’enflamme,
Ces p’tit’s mains, ces grands yeux !
Que plus d’une autre ait pour trésor
Beaucoup d’or,
Plus riche encor,
Toi, n’as-tu pas
Tes appas !
L’or et l’argent ne durent guère ;
Tandis qu’ta dot, c’est différent,
Je la dévore, et j’ai beau faire,
Il en reste toujours autant…
Ça n’peut qu’aller en augmentant.


FIAMETTA, (Parlé.)

Dieu ! sommes-nous-t-y heureux !


ENSEMBLE.


Quel joli p’tit ménage !
Que d’amour ! que d’bonheur !
Ah ! tous deux du mariage
Bénissons l’inventeur !
D’s’aimer toujours, ah ! voilà bien
L’vrai moyen !
On ne trouv’ra,
On n’invent’ra
Rien d’mieux qu’ça !


FIAMETTA.

Alors, passons au dessert.[9]


PÉPITO.

Passons-y.


FIAMETTA, qui coupe le gâteau.

Ah bien ! v’là qui est drôle !… je le croyais refroidi… et il est encore tout bouillant !


PÉPITO.

Je lui sais gré de cette attention.


FIAMETTA, qui a découpé.

V’là une belle tranche.


PÉPITO.

À toi la belle tranche.


FIAMETTA.

Ah ! pour cette fois, par exemple, non !… Je veux qu’on m’obéisse, monsieur…


PÉPITO, très-soumis.

J’obéis… donne… Tiens !… il a un drôle de goût, ton gâteau..


FIAMETTA.

Un goût de vanille…


PÉPITO.

Non… un goût de soufre.


FIAMETTA.

De soufre !


PÉPITO.

Attends… je vais m’assurer… (L’orchestre exécute, piano, le chœur infernal de la scène troisième. — Il avale une grosse bouchée, puis s’écrie tout à coup.) Mais non… je ne me trompe pas ! une flamme ardente circule dans mes veines !… ma poitrine et ma tête sont en feu !… Il me semble que j’ai bu du rhum dans quoi on aurait fait tremper des allumettes !… (Rire.) C’est égal… C’est bon tout de même. (Rire.) — (La musique cesse.)


FIAMETTA.

Mauvais plaisant !… c’était pour me faire peur… moi qui ai cru !… (Elle va pour s’asseoir. — Pépito, d’un air assuré et la tête haute, la prend par le bras, lui fait faire une pirouette et s’assied à sa place.)


PÉPITO, avec aplomb.

Pardon, petite…[10] c’est la place du mari… celle de la femme… voilà.


FIAMETTA, étonnée.

Hein ?… Ah ! c’est encore pour rire…


PÉPITO, tendant son verre.

À boire !


FIAMETTA, un peu interdite.

Ah ! il faut que je…[11].


PÉPITO.

C’est à la femme de servir le mari…


FIAMETTA, en versant.

Ah ! bois à ma santé.


PÉPITO.

Tu as raison… (Buvant.) À ma santé !


FIAMETTA.

À présent, à celle du papa.


PÉPITO, posant son verre.

Du papa !… ah ! non…


FIAMETTA.

Comment ?


PÉPITO.

Ça serait contraire à mes intérêts… Tu vas comprendre ça… Puisqu’il n’a mis que quatre cents ducats dans le contrat… et que je n’aurai le reste qu’après lui… je ne peux pas boire à sa perpétuité.


FIAMETTA, étonnée.

Mais ce contrat, tu ne l’as pas lu en le signant, le jour du mariage ?


PÉPITO.

Non, c’est vrai, je ne l’ai pas lu.


FIAMETTA.

Eh bien ?


PÉPITO.

Parce que je l’avais lu la veille… ça se lit la veille, ces choses-là…[12] même que j’ai eu une querelle avec ton vénérable père, qui marchandait pour quelques carlins… C’est un Vieux filou que ton père… vénérable, mais filou.


FIAMETTA.

Ah ! l’horreur !… c’est donc pour ma dot que vous m’avez épousée, monsieur !… vous qui me disiez que c’était pour mes beaux yeux !… qu’ils étaient si grands !…


PÉPITO.

Les ducats sont plus grands encore.


FIAMETTA.

Que ma peau était si blanche !…


PÉPITO.

Ça n’approche pas de la blancheur des ducats.


FIAMETTA.

Ah ! mais, c’est affreux !… c’est… (Partant d’un éclat de rire.) Ha ! ha ! ha !… moi, qui m’y laissais encore prendre !… C’est pour rire, n’est-ce pas ?…


PÉPITO, qui s’est levé, l’embrassant.

Parbleu !…


FIAMETTA.

Ah !… à la bonne heure !… j’en étais sûre.


PÉPITO.

À présent, à l’ouvrage !


FIAMETTA.

C’est ça… pendant qu’à mon tour, je finirai de déjeuner… (Lui posant la bêche et le râteau sur l’épaule.) Tiens… va aux céleris, mon petit homme, va aux céleris.


PÉPITO.

Non… tu te trompes… ce n’est pas ça… (Lui remettant les outils sur l’épaule.) Va aux céleris, ma petite femme, va aux céleris. (Il va négligemment prendre la chaise de droite, s’y assied à califourchon, tire une pipe et un briquet de sa poche, met la pipe à sa bouche et bat le briquet)


FIAMETTA, pleurant.

Ah ! mon Dieu !… Tout à l’heure, c’était donc pour de bon ! Oh ! le petit monstre !… (Jetant les outils.) Eh bien ! non !… je n’irai pas ! Et bien plus, je vais mettre ma plus belle toilette et courir à la fête du village !


PÉPITO.

Non… tu te trompes encore… La fête, ce sera moi…


FIAMETTA.

Ah ! c’est trop fort ! Et tu crois que ça va se passer ainsi !


PÉPITO, de même.

Voilà comme ça va se passer… Tu vas m’apporter ma veste et ma cravate pour me faire beau.


FIAMETTA.

Non !


PÉPITO, de même.

Madame Pépito, je vous invite poliment à m’aller chercher mes atours.


FIAMETTA.

Je n’entends pas… j’ai l’oreille dure.


PÉPITO, se levant et posant sa pipe sur la table.

Ah ?… Il faut donc alors m’adresser à un organe plus sensible…[13] (Il demande le râteau.) Madame Pépito !…


FIAMETTA, jetant un cri.

Ah !


PÉPITO.

Je comptais sur cet effet.


FIAMETTA, hors d’elle.

Vous êtes un monstre !


ENSEMBLE.
AIR : quadrille du Violon du diable. (Finale.)

FIAMETTA.


Va, de tes mépris,
Monstre, j’aurai bientôt vengeance !
N’en sois pas surpris,
Ton insolence aura son prix !


PÉPITO, riant.


Va, malgré tes cris,
Je te force à l’obéissance !
Va donc, je me ris
De ta fureur et de tes cris.


PÉPITO, lui montrant le manche du râteau. (Parlé.)

À c’te Veste !


FIAMETTA, sortant.


C’que vous faites,
Allez, c’est affreux !…[14]


PÉPITO.


Ça t’apprend, en attendant mieux,
Que les fêtes
Sont pour les maris,
Pour les femmes les céleris.


REPRISE DE L’ENSEMBLE.

FIAMETTA, revenant
avec la veste et la cravate.
Va, de ton mépris, etc.

PÉPITO.
Va, malgré tes cris, etc.


(L’orchestre continue piano.)

PÉPITO.

Ma veste !… Non, d’abord ma cravate !…


FIAMETTA.

Jamais !


PÉPITO, montrant le manche du râteau.

À c’te cravate !


FIAMETTA.

Eh bien !… voyons… lève la tête.[15]


PÉPITO.

Tiens.


FIAMETTA, le serrant dans sa cravate.

Et tiens !


PÉPITO, étouffant.

Oh !… oh !…


FIAMETTA, très-vite, en le poussant dans le pavillon pendant qu’il se démène et pousse des cris étouffés.


Même air.


Ah ! te voilà pris !
Déjà ma vengeance
Commence !
Ah ! te voilà pris !
Ton infamie aura son prix !


(Elle l’enferme dans le pavillon.)

Scène VI.

FIAMETTA, seule, puis BRANCADOR.


PÉPITO, frappant du dedans.

Fiametta, tu m’enfermes !… Fiametta, ouvre-moi !


FIAMETTA.

Non, non, non !… pas avant que tu m’aies demandé pardon. (À elle-même.) Et encore, il n’y a pas de danger que je lui pardonne… ça se dit, mais ça ne se fait jamais… et la première occasion de vengeance qui me tombera sous la main, je la saisis les yeux fermés.


BRANCADOR, entrant la figure en extase.

Ô candeur enfantine !…[16] ô naïveté… presque bête !… Elle ne sait pas même jouer au corbillon !… Je lui ai demandé qu’y met-on ?… elle m’a répondu : un chardonneret !… Je trouve ce non-sens délicieux… et elle ne m’a pas permis de demeurer dans sa chambre, pendant que sa camériste la délaçait !… Elle m’a refusé ce… délassement… mais je lui ai fait promettre de venir me rejoindre près de ce bocage touffu, qui peut avoir son utilité…[17] c’est là que je compte lui offrir gracieusement… (Il se rencontre avec Fiametta.) Qui est là ?


FIAMETTA.

Monsieur le marquis !


BRANCADOR.

Ah ! c’est toi, petite… Que cherches-tu ?


FIAMETTA.

Monseigneur, je cherche une vengeance.


BRANCADOR.

Ah ! je n’en, tiens pas… Dans ce moment, je suis en proie aux idées les plus roses !… Et contre qui, cette vengeance ?


FIAMETTA.

Contre mon mari, monseigneur !


BRANCADOR.

Contre Pépito ?… et que t’a-t-il fait Pépito ?


FIAMETTA.

Il m’a dit que j’étais laide.


BRANCADOR.

Tiens ! tiens !…


FIAMETTA.

Est-ce que c’est vrai, monseigneur ?


BRANCADOR.

Je ne sais pas, je ne puis pas apprécier… tu conçois, j’attends ma femme.[18]


FIAMETTA, montrant son cou.

Il m’a dit que j’avais la peau noire.


BRANCADOR.

Ah ! c’est possible… pourtant, au premier coup d’œil, on dirait que non… mais je ne vérifie pas, tu conçois, j’attends ma femme.[19]


FIAMETTA.

Et il m’a dit que j’avais les yeux petits.


BRANCADOR.

Pour ça, il a tort… et je te dirais que tes yeux sont très-beaux… si je n’attendais pas ma femme.[20]


FIAMETTA.

Et il m’a dit que j’avais…


BRANCADOR.

Mais, petite, je n’ai pas le loisir de me livrer à cette statistique… Quand on attend sa femme…


FIAMETTA, remontant.

Bien, bien, monseigneur… je m’en vas.


BRANCADOR.

Ah ! tant mieux… parce que je ne t’ai peut-être pas dit que j’attends ma femme.


FIAMETTA.

Si, si, vous me l’avez dit…


BRANCADOR.

Dieu !… c’est elle !



ENSEMBLE.
AIR : quadrille du Violon du diable, n° 4.

BBANCADOR.

Va-t’en bien vite !
C’est elle, petite !
Allons, qu’on me quitte !
C’est elle ! bien vite
Va-t’en !


FIAMETTA.

Bien, bien… j’vous quitte,
J’vous quitte bien vite !
Oui, prenant la fuite,
J’vous quitte
À l’instant.


FIAMETTA.
Mais, ma vengeance ?…[21]

BRANCADOR.
Va, bonne chance !
Tu trouveras
Peut-être quelqu’un qui n’attend pas.



REPRISE.
Fiametta sort au fond, pendant que Honesta descend les marches du palais.

Scène VII.

BRANCADOR, HONESTA, toujours voilée, s’avance lentement,
la tête baissée.[22]


BRANCADOR, à part.

Quelle allure chaste et pudibonde !… et ce grand voile, qu’elle ne lèvera que pour moi !… (Malicieusement.) Causons-lui une vive surprise… (Il s’avance sur la pointe du pied et s’arrête en face d’elle.)


HONESTA, jetant un léger cri.

Ah !… pardon, monsieur… je ne vous voyais pas…


BRANCADOR.

Et vous eûtes peur ?…


HONESTA, douce et timide.

Peur ?… non… pas tout à fait… mais la seule vue d’un homme…


BRANCADOR, enchanté, à lui-même.

La seule vue d’un homme !… la seule vue d’un homme seul !… C’est l’innocence d’une colombe. (S’expliquant.) D’une colombe dépareillée… car, il y en a de bien légères… (Haut.) Rassure-toi, mon Honesta…


HONESTA.

Oh ! monsieur !…


BRANCADOR.

Quoi donc ?… Ah ! à cause du toi… Oh ! il faut nous y mettre…


HONESTA.

Oui, monsieur.


BRANCADOR.

Nous allons changer un peu nos habitudes… et d’abord… ceci…


HONESTA.

Quoi donc, monsieur ?


BRANCADOR.
AIR : le Retour des chansons.

Ce voile blanc qui couvre ton visage,
Et le défend contre les aquilons,
Ce voile épais me semble le nuage
Qui du soleil obscurcit les rayons.
Ah ! par pitié, fais tomber cet obstacle !
Depuis le jour où brilla sans bandeau
De tes attraits l’aspect toujours nouveau,
Ton doux visage est mon plus beau spectacle,
Et je voudrais voir lever le rideau !…
Oui, ton visage est mon plus beau spectacle,
Dépêche-toi de lever le rideau !


HONESTA, écartant son voile.

Êtes-Vous content ?


BRANCADOR, avec passion.

Si je suis content !… si je suis… mais, femme primitive, tu n’as donc aucune idée de quoi que ce soit !… tu ne connais donc l’humanité… que par mon faible échantillon !


HONESTA.

Si fait, monsieur… au couvent, je connaissais mes jeunes compagnes.


BRANCADOR.

Tes jeunes compagnes… oui… Ce n’est pas de ce côté que j’envisageais l’humanité… je voulais dire : côté des hommes…


HONESTA, vivement.

Des hommes !…[23] (Elle veut baisser son voile.)


BRANCADOR, l’arrêtant.

Non, non !… Il n’y en a pas d’autre que moi… Le bruit en a couru, mais ç’a été démenti… Ah çà ! dans ton couvent, on ne t’a donc rien appris ?… (Vivement.) Non que je blâme ce système d’éducation !…


HONESTA.

Rien appris ?… mais si fait… on m’a appris à lire dans les livres sacrés…


BRANCADOR.

Bien.


HONESTA.

À chanter au clavecin… des cantiques…


BRANCADOR, à part.

C’est pour ça que tout à l’heure… (Fredonnant.)

Turlurette, ma tanturlurette.

(Haut.) Mais, est-ce que jamais… d’autres idées… d’autres désirs… hein ?…


HONESTA.

Pardonnez-moi… Oh ! je me le suis assez reproché… parce que c’était défendu !


BRANCADOR.

C’était défendu… tu vois bien.


HONESTA, baissant la voix.

J’élevais secrètement, avec une de mes bonnes amies, une petite souris blanche…


BRANCADOR.

Ah ! tu vois bien encore !


HONESTA.

Je sais bien que je faisais mal… et vous allez me trouver bien coupable…


BRANCADOR.

Mais… ça pouvait avoir des suites.


HONESTA.

D’autant plus que j’ai souvent rêvé…


BRANCADOR.

Souvent rêvé ?…


HONESTA, baissant les yeux.

Que mon mari me permettrait d’en élever une autre…


BRANCADOR, vivement.

Un autre mari !…


HONESTA.

Mais non… une petite…


BRANCADOR.

Ah ! oui, oui, oui… blanche… (À part.) C’est Ève, avant la pomme !


HONESTA.

Vous me refusez ?…


BRANCADOR.

Moi !… Je t’accorde autant de souris que tes besoins l’exigeront… j’irai jusqu’à la potée… chère petite chatte… Mais le bonheur du ménage ne consiste pas seulement à élever de ces petits animaux plus ou moins blancs… Ils y contribuent… mais tout n’est pas là… il y a aussi la toilette… les diamants…


HONESTA.

Des diamants ?… oh ! merci, monsieur, je n’en veux pas… on ne m’a pas élevée dans ces idées de luxe et de coquetterie… cette petite croix d’argent, voilà le seul bijou auquel je tienne.


BRANCADOR.

Très-bien, mais… il y a ensuite quelques autres détails que nous allons étudier ensemble… D’abord, on dit : « Mon petit mari… » répète…


HONESTA.

Mon… petit… mari…


BRANCADOR.

Bien !… (Dictant.) « Je t’aime ! »


HONESTA.

Je… je ne peux pas.


BRANCADOR.

Moins bien… Nous travaillerons ce verbe-là… Ensuite, on met sa main dans celle du petit mari… ainsi… on se penche insensiblement vers lui… on approche sa joue… et l’audacieux coquin !…


HONESTA, poussant un cri.

Ah !… (Elle ramène son voile sur sa figure et s’éloigne vivement.)[24]


BRANCADOR.

Encore le voile !… et tu t’éloignes !… mais, farouche gazelle…


HONESTA.

Non !… laissez-moi !… Adieu ! (Elle se précipite dans le bosquet. — Voir la note relative à la mise en scène.)


BRANCADOR, à part, avec joie.

Ciel !… elle entre dans le bosquet !… Elle y est !… Abusons de cette localité ! (Il pénètre dans le bosquet, fait doucement asseoir Honesta, qui tient toujours son voile baissé, et s’assied près d’elle. — Mouvement d’Honesta.)[25] Tais-toi !… tais-toi !


Air de M. Hervé.
Laisse-moi bénir la nature,
Qui, pour deux cœurs,
A créé ce toit de verdure,
Ce lit de fleurs !
Des oiseaux qui, sous le feuillage,
Se font la cour,
Répétons le tendre ramage,
Le chant d’amour !…
Ah ! ah ! ah ! ah !
Ah ! ah ! ah ! ah !

Scène VIII.

Les mêmes, BELPHÉGOR.[26]


BELPHÉGOR, passant sa tête à travers la porte du pavillon, dans laquelle s’opère une ouverture circulaire.

Ouf !… j’ai profité du sommeil de Pépito, pour m’échapper furtivement de son enveloppe grossière… à présent, il s’agit de…


BRANCADOR, à Honesta.

Eh bien ?… réponds…


BELPHÉGOR.

Bon !… l’autre ménage !


BRANCADOR.

Rien ?… ça m’est égal… Je me suis mis en tête de te charmer, de te fasciner… Je vais te fasciner… attends… D’abord, cette petite croix, que tu portes au cou…


BELPHÉGOR, frissonnant.

Une croix !… je suis perdu !… fuyons !


BRANCADOR, détachant la croix.

Je l’enlève !


BELPHÉGOR, riant.

C’est lui qui l’ôte !… merci, gros mari !… Mais comment m’y prendre pour…


BRANCADOR.

Et je la remplace par ceci… Tiens ! regarde ! (Il lui présente un collier de diamants.)


BELPHÉGOR.

Des diamants !… J’ai mon idée. (Il disparaît.)


Scène IX.

BRANCADOR, HONESTA,
BRANCADOR, toujours à genoux et tenant le collier.

Air précédent.
Daigne accepter cette parure
Aux mille feux,
Qui brille moins, je te le jure,
Que tes beaux yeux !
À toi les atours, la toilette,
Et, chaque jour,
Sur tes pas, je veux qu’on répète
Le chant d’amour…
Ah ! ah ! ah ! ah !


(Il attache le collier au cou de la fausse Honesta. Celle-ci se lève aussitôt en poussant un cri étouffé, et s’enfuit hors du bosquet — Voir la note relative à la mise en scène.)


HONESTA, le voile levé.

Ah ! mon Dieu ![27]


BRANCADOR, la suivant.

Quoi donc ?…


HONESTA.

Je ne sais… j’étouffe… ce collier !… c’est comme un poids… (Elle s’assied à droite.)[28]


BRANCADOR, étonné.

Les diamants lui pèsent sur l’estomac !… Je n’ai jamais ouï dire…


HONESTA.

Il me semble que je manque d’air… que je vais suffoquer ! (Elle se lève.)


BRANCADOR.

C’est l’émotion… Cher ange… je l’ai trop émue… ce sont les nerfs… Tiens, un verre d’eau pour te calmer. (Il saisit la carafe qui se trouve sur la table, et remplit un verre, en tenant les yeux fixés sur Honesta. — Reprise de la musique du chœur infernal. — Une flamme bleuâtre s’échappe de la carafe en même temps que l’eau.) Tiens, bois.


HONESTA.

Merci, monsieur. (Après avoir bu.) Ciel !… c’est du feu ![29]


BRANCADOR.

Comment ! du feu ?…


HONESTA.

Là… ma poitrine !…


BRANCADOR.

Voyons !


HONESTA.

Du feu, vous dis-je !


BRANCADOR, appelant.

Au secours !


HONESTA, à elle-même.

Ah !… Je me sens… plus calme… Mais, c’est étrange… je ne sais ce qui se passe en moi…


BRANCADOR, à part.

Ah çà ! c’est donc décidément le collier. (S’avançant vers elle.) Attends, attends, je vais te retirer… (La musique cesse.)


HONESTA, avec explosion, en croisant ses mains sur son collier.

Mes diamants !… jamais ! jamais ! (Elle relève la tête, ses yeux brillent. Ce n’est plus la jeune fille douce et timide, c’est une femme vive et ardente.)


BRANCADOR, étonné.

Hein !


HONESTA, très-gaiement.

Oh ! je les garde !… et ce n’est pas assez !… j’en veux encore… aux bras, au corsage, dans les cheveux, partout !… Des diamants !… mais c’est notre vœu, notre rêve, notre ambition, notre bonheur !… Que cherchons-nous dans le mariage ?… le mari ?… fi donc !… les diamants, rien que les diamants !… Et vous voudriez m’enlever mon collier !… Ah ! vous m’arracherez plutôt la vie ! (Elle le regarde d’un air menaçant.)[30]


BRANCADOR, un peu interdit.

Il paraît…. qu’elle y prend goût.


HONESTA.

Mais ce n’est pas tout… il me faut des robes de brocart… des dentelles… des…


BRANCADOR.

Je t’en couvrirai, bel ange… mais, permets… à quoi bon ici, dans cette villa solitaire ?


HONESTA.

Comment ! à quoi bon ?… mais pour briller au bal… car nous donnons un bal ce soir…


BRANCADOR.

Nous donnons un bal ce soir ?


HONESTA.

Et un autre demain… c’est convenu !


BRANCADOR.

Quelle folie !… un bal, à nous deux !… La société sera choisie, mais peu nombreuse.


HONESTA.

Par exemple !… vous inviterez tous les jeunes gens des environs… (Vivement.) N’oubliez pas surtout le 5e régiment de carabiniers, qui est en garnison à Caserte ![31]


BRANCADOR, bondissant.

Elle connaît le 5e carabiniers !… (Avec ménagement.) Tu connais le 5e carabiniers, douce colombe ?


HONESTA.

C’est le régiment qu’on invitait aux fêtes du couvent… un corps superbe.


BRANCADOR.

Ah ! le couvent reçoit ?…


HONESTA.

Tous les ans… à la distribution des prix…

AIR : Cette baigneuse fugitive. (Le canotier.)
Ce régiment, plein d’élégance,
Nous fournit tous nos cavaliers,
Et les grands prix, pour récompense,
Dansent avec messieurs les officiers.
Au gros-major, par politesse,
Le prix d’honneur…

BRANCADOR, riant forcément.
Le prix d’honneur…C’est donc alors
Le colonel qui, comme chef du corps,
Fait danser le prix de sagesse ?


(Se contenant.) Mais toi, cher ange, toi ?


HONESTA.

Ah ! moi, je dansais toujours, toujours, toujours avec Alberto.


BRANCADOR.

Ah ! tu dansais toujours, toujours, toujours avec Alberto !.. Et quel est ce drôle ?


HONESTA.

Ce drôle !… Alberto, le petit lieutenant, qui venait tous les jours au parloir, pour voir sa sœur… et qui ne voyait que moi… il m’aime tant !… Et il m’aimera toute sa vie, voyez Vous… Aussi, quand il a su notre mariage, il était désespéré, furieux ; il voulait vous massacrer !


BRANCADOR.

Alberto avait l’intention de me massacrer !


HONESTA.

Oui… mais il vous a vu, et… il s’est mis à rire… (Elle rit aux éclats.) Ha ! ha ! ha !


BRANCADOR.

J’aime mieux cela… c’est-à-dire, non !… Continuez donc, marquise.


HONESTA.

Eh bien ! nous l’inviterons, avec tous ses camarades… tout l’état-major… Oh ! comme nous nous amuserons !


BRANCADOR.

Et moi ?


HONESTA.

Vous, vous ne vous amuserez pas… vous resterez dans un coin…


BRANCADOR, riant forcément.

Dans un coin ?… tout seul ?… sur ma banquette ?…


HONESTA.

N’est-ce pas votre place… votre rôle… puisque vous êtes le mari… Allez donc ! allez donc !


BRANCADOR.

Comment ! mais je saisis parfaitement la combinaison… Pendant que vous danserez avec les quatre escadrons, je resterai bien tranquille dans mon petit coin… on se dira : « Quel est ce Vieux maussade, là, sur sa banquette ? — C’est le mari. — Ah ! c’est le mari, ça ?.. Bonjour, monsieur… » Continuez donc, marquise.


HONESTA, très-vite.

Eh bien ! ce sera tous les jours ainsi… le matin, des cavalcades avec Alberto… car je monte à cheval comme une amazone… il y avait un manège dans mon couvent…


BRANCADOR.

Mais, je n’y monte pas, moi, à cheval !… Il n’y avait pas de manège dans mon couvent, à moi !


HONESTA.

Eh bien ! vous resterez au logis… Le soir, concert, bal, fête… Je chanterai avec Alberto, je danserai avec Alberto.


BRANCADOR.

Mais je ne danse pas avec Alberto, moi.


HONESTA.

Vous irez vous coucher… Allez vous coucher, mon cher ; allez donc vous coucher.


BRANCADOR, éclatant.

Mais vous m’avez donc trompé, volé, comme dans un bois, madame !.. Quand vous proposiez de mettre des chardonnerets dans des corbillons, ce n’était donc pas un non-sens ?… vos souris blanches étaient donc des lieutenants de carabiniers déguisés ?… À vos petits arrangements, il y a un petit obstacle… (Se frappant la poitrine.) Et le voilà, le petit obstacle !


HONESTA.

Bah !.. les obstacles, on les soulève.


BRANCADOR, hors de lui.

Vous ne me soulèverez pas, madame !… je vous défie de me soulever ! À dater de ce jour, je vous enferme !… je vous grille !… je vous verrouille !… (Criant.) Des verroux !… qu’on m’achète une quantité de verroux !… Je veux me ruiner en verroux ![32]


HONESTA.

Ah ! oui-dà ?… Eh bien ! monsieur, comme vous serez enfermé, grillé, verrouillé avec moi… je ferai de vous ma victime, mon martyr, mon souffre-douleur !… Je troublerai votre existence à coups d’épingles… Ah ! vous achèterez des verroux ?.. alors, moi, j’achèterai des épingles… (Riant.) Pendant que vous vous ruinerez en verroux, je me ruinerai en épingles… à votre usage…


BRANCADOR.

Malheureuse !… tu veux faire de moi une victime… et une pelote !


HONESTA.

Vous serez piqué… piqué, lardé jusqu’à… jusqu’à ce que je sois veuve… et alors j’épouserai Alberto dans votre propre Villa !


BRANCADOR.

Mille millions de carabiniers !…


HONESTA, riant aux éclats.

Mille millions aussi ! [33]


Air de M. Hervé.

Il faudra vous y faire,
Tel est mon caractère,
Et je dois sans mystère
Vous en prévenir.
Je suis, plus que personne,
Aimable, douce et bonne,
Mais, sitôt que j’ordonne,
Il faut m’obéir ! [34]

Écoutez-moi,
Voici ma loi :
Ici, le roi,
Ce sera moi.
Sages ou fous,
Que tous mes goûts
Soient, cher époux,
Des lois pour vous.
Je régnerai,
Gouvernerai,
Je danserai,
M’amuserai…
Vous vous plaindrez,
Vous gémirez,
Vous m’ennuierez,
Et vous serez…

(Mouvement de Brancador.)[35]

ENSEMBLE.
Il faudra vous y faire, etc,

BRANCADOR, après le premier vers de la reprise.

Quel charmant caractère !
Mais vous pourrez, ma chère,
Vous en repentir !
Car ma tête bouillonne !
Ma rage éclate et tonne !
Moi seul ici j’ordonne,
Il faut m’obéir !

(Honesta sort.)

Scène X.

BRANCADOR, seul, marchant à grands pas.

Et dire qu’en voilà pour la vie !… à perpétuité !… Ô vengeance ! vengeance !… Il me pousse des instincts de crime !… où y a-t-il un crime à commettre ?… j’éprouve un horrible penchant à détruire un de mes semblables !… (Fiametta paraît.) Quelqu’un ! n’approche pas, malheureux !… (La voyant.) Ce n’est pas un de mes semblables.


Scène XI.

BRANCADOR, FIAMETTA.


FIAMETTA, entrant toujours agitée.[36]

Ah ! petit gueux ! petit misérable !… Et dire que j’ai eu beau chercher, que je n’ai pu trouver une…


BRANCADOR, sans la regarder.

C’est égal… il faut que je passe ma colère sur quelqu’un… (Il l’embrasse sans la voir.[37]) V’lan ça y est !


FIAMETTA.

Tiens !…


BRANCADOR.

Ah ! des carabiniers !… (Embrassant Fiametta.)[38] « V’lan ! ça y est encore !


FIAMETTA.

Tiens !… tiens !…


BRANCADOR.

Ah ! monsieur Alberto !… (Il l’embrasse.) V’lan ! ça y est toujours !


FIAMETTA.

Tiens ! tiens ! tiens !


BRANCADOR, reconnaissant Fiametta[39]

C’est toi, petite ?


FIAMETTA.

Oui, monseigneur, c’est moi… v’là trois fois que c’est moi.


BRANCADOR.

T’aurais-je embrassée ?


FIAMETTA.

Je crois que oui.


BRANCADOR.

Ça tient à ce que je suis furieux !


FIAMETTA.

Je l’ai bien Vu tout de Suite !


BRANCADOR.

Contre ma femme !


FIAMETTA.

Tiens… comme ça se trouve !… et moi, contre mon mari !


BRANCADOR.

Ce que j’en fais, ce n’est pas pour mon agrément, crois-le bien… c’est pour la punir !


FIAMETTA.

Ce que j’en laisse faire… ce n’est pas pour mon plaisir… C’est pour me venger !..


BRANCADOR.

Es-tu assez vengée ?[40]


FIAMETTA.

Est-elle assez punie ?


BRANCADOR, l’embrassant.

Encore une fois !


FIAMETTA, tendant le cou.

Encore deux !


BRANCADOR, sur le point de l’embrasser et s’arrêtant.

Pourtant… je fais une réflexion…


FIAMETTA.

Ah bah !… déjà !


BRANCADOR.

Mets-toi à ma place, Fiametta… si on t’avait donné en mariage… une douce colombe… qui n’aurait eu jusqu’à ce jour d’autre passion que celle des souris blanches !… qu’est-ce que tu dirais de la voir tout à coup se métamorphoser en dragon pour faire danser des carabiniers ?


FIAMETTA.

Eh ben !… et vous, si votre homme avait fait le câlin pendant huit jours, pour vous offrir, le neuvième, un manche de râteau !… qu’est-ce que vous diriez ?


BRANCADOR.

Je dirais, Fiametta, que ce n’est pas ordinaire… quoiqu’on en ait vu des exemples.


FIAMETTA.

Au fait… il doit y avoir quelque chose là-dessous !


BRANCADOR.

S’il y avait encore des fées, comme autrefois… je dirais : eh bien… les fées étant des êtres surnaturels, tout s’expliquerait naturellement… mais cette institution a été abolie…


FIAMETTA, tout à coup.

Ah ! mon Dieu !… si c’était !…


BRANCADOR.

Quoi ?


FIAMETTA, plus bas.

Si c’était le diable !


BRANCADOR.

Enfant ! je pardonne cette supposition à ton intelligence bornée… Si tu avais la moindre teinture de philosophie, tu saurais que le diable est un mythe, un pur mythe… que le diable n’a jamais fonctionné que dans les contes de nourrices…


Scène XII.

Les Mêmes, BELPHÉGOR.[41]


BELPHÉGOR, paraissant tout à coup dans le bosquet.

Tu crois ?


BRANCADOR et FIAMETTA.

Ah grand Dieu !


BELPHÉGOR.

Vous voyez qu’il y en a encore… mais ne craignez rien !… je ne suis qu’un tout petit diable… pas bien méchant… pas du tout dangereux !… et qui est venu sur terre tout bêtement en mission scientifique !…


BRANCADOR et FIAMETTA.

Ah bah !


BELPHÉGOR.

Si l’Académie des sciences morales vous avait adressé cette question : sont-ce les maris qui font damner leurs femmes, ou les femmes qui font damner leurs maris ?… qu’auriez-vous répondu ?


FIAMETTA.

Ce sont les maris !


BRANCADOR.

Ce sont les femmes !… Vous pouvez dire de ma part à l’Académie que je lui donne ma parole d’honneur que ce sont les femmes !


BELPHÉGOR.

Eh bien !… vous avez raison !


FIAMETTA.

Qui ?… moi !


BRANCADOR.

Non pas !… moi !


BELPHÉGOR.

Tous les deux !… Voilà ce qui résulte de l’expérience que je viens de faire sur vous…


BRANCADOR.

Sur nous !


BELPHÉGOR.

Oh ! indirectement… en me logeant dans le corps de Pépito et dans celui d’Honesta.


FIAMETTA.

Dans le corps de Pépito !


BRANCADOR.

Vous vous êtes permis de prendre un logement chez ma femme !… Elle ne m’a jamais parlé de ce locataire !


BELPHÉGOR.

Si fait !… Alberto… les carabiniers…


BRANCADOR.

Eh bien ?


BELPHÉGOR.

C’était le diable.


FIAMETTA., vivement.

Mais, alors, le manche de râteau ?


BELPHÉGOR.

C’était le diable !


BRANCADOR et FLAMETTA.

Ah !


BRANCADOR, à Fiametta.[42]

Et toi, qui me disais tout à l’heure que le diable n’était qu’un mythe !… mais si tu avais la moindre teinture de philosophie…


FIAMETTA, se tournant vers le pavillon.

Cher petit Pépito !


BRANCADOR, de l’autre côté.

Blanche Colombe, va ! (Il remonte.)


BELPHÉGOR, riant.

Allez… allez… profitez de la lune de miel…[43] vous n’en êtes qu’au premier quartier… Et quand même, dans trois mois, par exemple… on viendrait te dire, à toi, Fiametta : pendant que tu crois ton mari endormi et rêvant de sa femme, il ne songe qu’à aller à la fête sans toi… il s’échappe par la cheminée… (On voit un faux Pépito sortir de la cheminée et s’échapper par le toit.) il grimpe sur le toit au risque de se casser le cou… et le voilà parti !


FIAMETTA.

Allons donc !… je ne crois plus rien.


BELPHÉGOR.

Et si je te disais, à toi, marquis de Brancador : ta blanche Colombe, que tu crois au nid, vient de s’envoler… (On voit la fausse Honesta sortir furtivement de la droite, troisième plan, et gagner le bord de la terrasse, à droite.) Ta petite marquise a vu briller dans l’ombre un casque de carabinier.[44]


BRANCADOR, riant.

Ah oui !… ce maroufle d’Alberto… continue, jeune diable, tu m’amuses.


BELPHÉGOR.

Le casque s’approche… (On aperçoit un casque à travers le feuillage, et tous les mouvements décrits par Belphégor s’exécutent au fond.) Deux mains s’élèvent suppliantes… et le bouquet d’Honesta tombe de son corsage… (La fausse Honesta sort précipitamment.) Hein !… que répondrais-tu ?


BRANCADOR.

Ce que je répondrais ?… Je répondrais… (Il remonte. Deux valets sortent du château, portant des flambeaux. Brancador court en prendre un et s’approche de Belphégor d’un air satisfait.)[45] Voilà ce que je répondrais…


AIR : Bonsoir, monsieur Pantalon.

Bonsoir, monsieur Belphégor…
Ma belle, moins effarouchée,
M’attend, nonchalamment couchée,
Sous ses rideaux de soie et d’or…
Bonsoir, monsieur Belphégor.


FIAMETTA, qui a pris un bougeoir dans le pavillon, s’approchant à son tour.

Bonsoir, monsieur Belphégor…
Pépito m’appelle, je gage :
Dame ! écoutez, notre ménage
Ne compte que huit jours encor…
Bonsoir, monsieur Belphégor.


BELPHÉGOR, impatienté.

Bonsoir, monsieur Belphégor !…

(Au public.)

Aux frais de l’État je voyage,
Ah ! n’abrégez pas mon passage ;
Comme eux, en me disant encor :
Bonsoir, monsieur Belphégor !


BRANCADOR et FIAMETTA, près de sortir.

Bonsoir, monsieur Belphégor.

(Brancador est sur les marches de la villa, Fiametta sur celles du pavillon. Belphégor rentre dans sa touffe de dahlias en poussant un éclat de rire. Le rideau tombe.)


FIN.

  1. F., Br., les domestiques à droite, au deuxième plan.
  2. F. au fond, Br.
  3. Les laquais, Br., F. au fond.
  4. F., Br., H., les valets au deuxième plan.
  5. P., F.
  6. F., P.
  7. P., F.
  8. F., P.
  9. P., F.
  10. F., P.
  11. P., F.
  12. F., P.
  13. P., F.
  14. F., P.
  15. P., F.
  16. F. au deuxième plan, Br.
  17. Br., F.
  18. F., Br.
  19. Br., F.
  20. F., Br.
  21. Br., F.
  22. Br., H.
  23. H., Br.
  24. H., Br.
  25. La fausse H., Br.
  26. Bel., Br., la fausse H.
  27. Br., H.
  28. H., Br.
  29. Br., H.
  30. H., Br.
  31. Br., H.
  32. H., Br.
  33. Br., H.
  34. H., Br.
  35. Br., H.
  36. Br., F.
  37. F., Br.
  38. Br., F.
  39. F., Br.
  40. Br., F.
  41. Br., Bel., F.
  42. Bel., Br., F.
  43. Br., Bel., F.
  44. F., Br., Bel.
  45. F., Bel., Br.