Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/12

Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 4 (p. 550-584).


XII[1].

BEAUMARCHAIS AUX APPROCHES DE LA RÉVOLUTION.


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I. — LE MARIAGE DE FIGARO DEVANT LA CRITIQUE FRANÇAISE ET LA CRITIQUE ESPAGNOLE.

Un critique assez célèbre au commencement du siècle, qui a laissé quelques bonnes pages malheureusement mêlées à beaucoup d’autres d’un ton grossier et d’une extrême pauvreté d’idées, Geoffroy, après avoir gratifié Beaumarchais d’une bordée d’injures, résumait ainsi en 1802 son opinion sur le Mariage de Figaro : « Aujourd’hui qu’il n’y a plus ni princes, ni grands seigneurs, ni parlement Maupeou, aujourd’hui qu’on juge Figaro avec l’expérience de dix siècles, ce n’est plus qu’une méchante rapsodie, qu’un salmis de quolibets, de coq-à-l’âne, de calembours, de turlupinades, de jeux de mots. Cette débauche d’esprit, ce style dévergondé, excitent encore de temps en temps le rire de la farce, mais on les méprise après en avoir ri. » Il y avait cependant en faveur de Beaumarchais un argument qui déjà, en 1802, embarrassait un peu le dédaigneux critique. « C’est une chose plaisante, dit ailleurs Geoffroy, que la destinée des auteurs dramatiques : Beaumarchais, du côté de l’art, est assurément un des moins estimables ; … cependant, les Deux Amis exceptés, toutes ses pièces sont restées, et, ce qui est plus heureux, elles se jouent ; le Barbier de Séville et Figaro sont même courus. Combien de poètes d’un mérite fort supérieur n’ont pas joui d’un sort aussi brillant ! La Chaussée a quatre pièces restées au théâtre, on n’en joue jamais une seule, et La Chaussée, pour le ton, le goût et le style, pour toutes les parties de l’art, est infiniment au-dessus de Beaumarchais ; mais la fortune littéraire de l’auteur de Figaro a de grands rapports avec sa fortune civile et politique ; l’une a beaucoup influé sur l’autre, et toutes deux sont parties de la même source. Instruire, amuser les hommes, ce n’est rien : il faut les éblouir et les tromper. «

Comment Geoffroy, si peu rétif devant le succès en politique, ne comprenait-il pas que le succès en littérature, quand il se prolonge et se maintient, a bien aussi quelque valeur, et que si le mérite de Beaumarchais consistait à éblouir et à tromper les hommes, ce qui n’est pas déjà donné à tout le monde, ce ne serait point uniquement avec de méchantes rapsodies qu’il les aurait éblouis et trompés jusqu’en 1802 ? Que dirait-il donc s’il voyait en 1853 les hommes persister à se laisser éblouir et tromper par ces méchantes rapsodies, qui, quand elles sont bien joués, continuent à intéresser le public, non-seulement en France, mais un peu partout[2] ? Il est certain que si l’intérêt qui s’attache à une satire politique a contribué d’abord à l’immense succès du Mariage de Figaro, ce n’est pas là ce qui soutient aujourd’hui cette comédie. Pour s’en convaincre, il suffit d’assister à une représentation et de voir combien cette partie de la pièce produit en général peu d’effet sur le public. Que de saillies mordantes, d’allusions fines et meurtrières contre des institutions ou des abus qui n’existent plus aujourd’hui, au moins sous la même forme, après avoir excité autrefois des applaudissemens frénétiques, passent maintenant inaperçues ! Ce long monologue du cinquième acte, qui épouvantait Louis XVI et qui trouvait un si vif écho dans le parterre roturier de 1784, n’agit presque plus sur le parterre démocratique de 1853. Et cela se conçoit facilement : nous avons expérimenté depuis soixante-dix ans tous les genres d’aristocratie ; chaque classe de la société a eu un moment où elle a dit comme Figaro : Et moi, morbleu ! et où elle a plus ou moins accaparé à son profit le gouvernement et le trésor public. N’avons-nous pas vu naguère un bourgeois ingénieux usurper le titre d’ouvrier comme on usurpait jadis des titres de noblesse et arriver, grâce à ce stratagème, jusqu’au seuil de l’assemblée nationale, d’où il a été exclu, n’ayant pu produire ses quartiers de prolétariat ? Un parterre qui a vu tout cela ne peut plus guère s’émouvoir des satires de Figaro contre ceux qui ont tout pour s’être donné la peine de naître. Que serait aujourd’hui un Montmorency qui n’aurait pas le sou à côté du dernier des roturiers qui aurait su, pour parler poliment, gagner quatre ou cinq millions à la Bourse ?

Cependant ce monologue du cinquième acte n’est pas encore absolument mort. Il y a quelques passages qui vivent encore, et qui, depuis soixante-dix ans, ont de temps en temps cette bonne fortune de briller par leur absence, comme autrefois les effigies de Brutus et de Cassius aux funérailles de Junie. Geoffroy nous apprend qu’en 1802 on supprimait quelques-unes des plus insolentes clabauderies de Figaro, et spécialement le passage du monologue du cinquième acte relatif à la liberté de la presse. Seulement il paraît qu’on permettait à l’acteur Dugazon, chargé du rôle de Figaro, de remplacer le passage supprimé par un autre de son invention qui amusait assez peu Geoffroy, car il était spécialement dirigé contre le célèbre critique du Journal des Débats. « J’apprends, disait Figaro-Dugazon, qu’il s’est établi dans Madrid une multitude prodigieuse de journaux, et que l’un d’eux fait fortune en dénigrant les plus grands poètes et les plus grands talens. » « Le trait est court, dit Geoffroy à ce propos, mais vigoureux, éloquent, et même très convenable au caractère de Figaro : ce barbier était personnellement intéressé à crier publiquement contre un méchant journal qui faisait fortune dans Madrid en se moquant des farceurs de place et des méchans bouffons. » La censure actuelle, un peu moins sévère que la censure de 1802, se borne à supprimer juste le même passage du monologue, mais aucun acteur ne se croit permis d’y suppléer, et cette lacune subsiste comme un témoignage de la vitalité d’une pièce de théâtre qui, après soixante-neuf ans d’existence, après avoir perdu, par la ruine même de tout ce qu’elle attaquait, le prestige de hardiesse qu’elle empruntait à des faits qui ne sont plus, touche cependant encore par quelques points à des questions délicates qui ont survécu à la révolution. Certes, quand Figaro nous dit : « Les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours, » une déplorable expérience, qui se reproduit sans cesse parmi nous, répond tout aussitôt que cela n’est pas vrai, au moins pour la France, et que, malheureusement pour notre pays, les sottises imprimées engendrent des sottises en action qui mettent l’ordre en péril, et dont la liberté finit toujours par payer les frais ; mais quand Figaro ajoute : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, » quel homme de bonne foi pourrait se dissimuler qu’il y a là quelque chose d’éternellement vrai, et que l’interdiction absolue du blâme porte une grave atteinte à la valeur morale de l’éloge ?

C’est ainsi que la comédie de Beaumarchais, quoique fanée dans son ensemble sous le rapport politique, conserve encore, même sous ce rapport, une certaine actualité, en même temps qu’elle reste pour les hommes instruits un monument curieux d’une situation unique, et qui peut-être ne se reproduira jamais en France : celle d’un gouvernement offrant assez d’abus pour défrayer largement une comédie satirique, et trop confiant en lui-même ou trop faible pour empêcher un auteur audacieux et tenace de le traduire sur la scène. Ce caractère aristophanesque du Mariage de Figaro, qui contribue incontestablement à son originalité, quoiqu’il n’offre plus aujourd’hui les dangers qu’il présentait autrefois, ne laisse pas de susciter contre cette comédie beaucoup d’adversaires et parfois des adversaires assez inattendus. De ce nombre sont d’honnêtes bourgeois, qui certainement seraient furieux si, par un coup de baguette, quelque magicien leur rendait un beau matin l’ancien régime, avec ses colonels âgés de sept ans, son parlement Maupeou, ses lettres de cachet[3], ses mille privilèges et ses mille abus. Ces mêmes hommes pourtant, parce qu’ils aiment la paix, et parce que l’ancien régime n’a pu être détruit sans une secousse qui dure encore, sont disposés à ne voir dans le Mariage de Figaro qu’une coupable provocation au désordre et à l’anarchie. Il faudrait être conséquent : ceux qui admettent que la destruction de l’ancien ordre de choses était juste et nécessaire ne peuvent pas faire à Beaumarchais un crime d’y avoir concouru.

Une critique plus juste à mon sens est celle qui porte sur le défaut de moralité reproché au Mariage de Figaro. Il est certain que la comédie, destinée à fustiger le vice en riant, ne peut pas avoir l’austérité d’un sermon ; il n’est pas moins certain qu’il y a dans Molière des situations aussi scabreuses et des mots aussi forts que dans le Mariage de Figaro ; mais si Molière, avec la franche bonne foi du génie, ne recule pas devant tout ce qui lui semble nécessaire à la vérité du tableau qu’il veut peindre, on ne le voit point, comme Beaumarchais, rechercher avec une sorte de parti-pris, multiplier sans nécessité, caresser avec complaisance tous les mots, toutes les idées, toutes les situations qui ont un sens plus ou moins licencieux et brutal. Presque tous les personnages de Beaumarchais, Almaviva, Figaro, Chérubin, Basile, Marceline, la comtesse elle-même, quoique avec un peu plus de réserve, semblent dominés, on pourrait dire presque absorbés, par le même genre de préoccupations. Cette création de Chérubin, par exemple, qui a trouvé grâce devant des critiques d’ailleurs sévères pour Beaumarchais, est-elle bien vraie ? Si Beaumarchais a pu chercher dans les souvenirs de son enfance à lui, très précoce et, on s’en souvient, très effrontée même pour le XVIIIe siècle, les principaux traits de cette figure, est-ce bien là une personnification exacte de la puberté en général chez les jeunes gens, non-seulement de treize ans, mais même de quinze et de seize ? Ces ardeurs fougueuses, occasionnées par l’éveil des sens, ne sont-elles pas sans cesse combattues par je ne sais quelle retenue mystérieuse et naïve, non pas factice et grimacière comme celle de Chérubin, qui ose très bien dire à Suzanne en style de jeune roué : « Tu sais bien, méchante, que je n’ose pas oser, » mais sincèrement craintive, inquiète et même un peu farouche ? Ceux-là même qui seront des don Juan ne commencent-ils pas presque tous par être plus ou moins des Hippolyte ? Cette nuance, qui donnerait plus de grâce en même temps que plus de vérité générale au rôle de Chérubin, me semble à peu près absente, et cependant les païens eux-mêmes l’admettaient. Daphnis, dans le petit roman de Longus, s’il n’a pas la décence extérieure de Chérubin, présente certainement une physionomie plus craintive et plus innocente. Le petit Jehan de Saintré, ce Chérubin du moyen âge, offre toutes les nuances qui manquent à celui de Beaumarchais, et même au XVIIIe siècle on comprenait assez bien tout ce qui se mêle de poésie et de tendresse de cœur aux premières ardeurs de l’adolescence, pour accueillir avec transport un autre Chérubin, qui apparut, je crois, la même année que celui de Beaumarchais, et qui en est comme la contre-partie. Quand on s’était amusé à voir le page du comte Almaviva lutiner Suzanne, mettre en péril l’innocence de Fanchette et soupirer pour la comtesse, on lisait avec délices ce dialogue charmant entre Paul et Virginie qui commence ainsi : « Lorsque je suis fatigué, ta vue me délasse ; quand du haut de la montagne je t’aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds… »

Quoique la pudeur ne fût pas le caractère distinctif de Beaumarchais, il ne laissait pas d’avoir le sentiment que sa pièce dépassait un peu la dose de licence accordée à une comédie ; aussi le voit-on, comme les ingénieurs qui s’inquiètent surtout du côté faible d’une place, incessamment occupé à défendre le côté vulnérable du Mariage de Figaro. La grande affaire de sa préface est de prouver particulièrement que le Mariage de Figaro est empreint d’une moralité profonde ; sa correspondance est remplie de lettres aux acteurs de Paris ou aux directeurs des théâtres de province, recommandant surtout de jouer la pièce noblement, de ne l’avilir par aucune charge indécente, d’éviter de pousser même la gaieté jusqu’à l’effronterie. Tout cela est très bien ; mais, comme dirait Beaumarchais lui-même, tout cela est bon pour le discours, et il serait assez difficile de jouer le Mariage de Figaro avec une parfaite candeur.

S’il est vrai que la moralité d’une comédie consiste à rendre le vice ridicule, méprisable ou odieux, on serait assez embarrassé pour déterminer la moralité du Mariage de Figaro. On a loué quelquefois Beaumarchais de l’impartialité courtoise avec laquelle il avait dessiné la figure d’un grand seigneur libertin. Le comte Almaviva en effet, quoique déjoué dans ses projets de séduction, reste le personnage distingué de la pièce, non-seulement par le ton et la tenue, mais même par les sentimens. Et cependant c’est lui surtout qui représente le vice, de sorte qu’il ne faut pas avoir beaucoup d’imagination, étant donné le caractère de Suzanne, pour admettre que si Almaviva a perdu la partie ce jour-là, il ne tiendra qu’à lui, pour peu que sa fantaisie persiste, de prendre bientôt sa revanche sur Figaro. De son côté, Figaro, quant aux intentions, est évidemment l’honnête homme de la pièce : il défend sa fiancée contre la corruption, et contribue à ramener le comte vers sa femme ; mais pour s’apercevoir de ses bonnes qualités, le spectateur a grand besoin d’y regarder à deux fois, tant cette physionomie est mélangée.

Figaro se sent si fier de sa supériorité sur tout ce qui l’entoure, qu’il met une sorte de forfanterie à se faire beaucoup plus roué qu’il ne l’est en effet. Par exemple, quand il dit de Basile : « Fripon, mon cadet, je t’apprendrai à clocher devant les boiteux, » il ne tiendrait qu’à nous de croire qu’il revendique le droit d’aînesse en friponnerie, et cependant ce n’est pas la friponnerie, c’est seulement l’intrigue qu’il aime de passion. De même, dans la scène si grossière avec Marceline, scène pour laquelle Beaumarchais a beau jeu de recommander aux acteurs la décence et la noblesse, lorsque Figaro, en retrouvant sa mère, lui dit : « Embrassez-moi le plus maternellement que vous pourrez ; j’étais loin de vous haïr, témoin l’argent ; » ce cynisme artificiel et forcé produit une si fâcheuse impression, que lorsque Beaumarchais veut mettre dans le cœur de Figaro un bon sentiment, dans sa bouche des paroles émues et dans ses yeux des larmes sincères, le public se demande si ce n’est pas encore là une plaisanterie, et tandis que Figaro pleure réellement, le parterre éclate de rire. Nous avons eu occasion de constater plusieurs fois cet effet de scène, qui ne manque jamais, et qui certainement n’était pas dans les intentions de Beaumarchais.

Ce persiflage universel, accompagné d’une assez grande indécence de mots, d’idées et de situation, est évidemment ce qui constitue, au point de vue moral, le côté faible du Mariage de Figaro. Néanmoins, soit que notre siècle, avec ses belles prétentions d’austérité, n’ait guère plus de vertu que le siècle précédent, soit que la gaieté spirituelle et intarissable qui assaisonne tout cela ne laisse pas au public le temps de s’arrêter sur ce qui le choquerait, il est certain que les mots équivoques et les situations scabreuses ne nuisent pas au succès de la pièce. Nous avons vu quelquefois, à des représentations du dimanche, de très honnêtes figures de mères de famille s’épanouir et rire avec délices des saillies les plus risquées de Figaro ou des jeux de scène du cinquième acte, sans paraître s’étonner beaucoup de ce qu’il y a de grivois dans les uns, de choquant et d’invraisemblable dans les autres. Le public, dans son ensemble, est peut-être après tout beaucoup plus innocent que nous tous, qui faisons de la critique et qui, pour employer une expression triviale, mais juste, cherchons des vers dans les cerises ; il s’amuse de ce qui lui semble spirituel et amusant, et il n’en demande pas davantage.

Considéré au point de vue de l’art et dans ses rapports avec la comédie antérieure à Beaumarchais, le Mariage de Figaro, quoiqu’il soit moins judicieusement intrigué et écrit avec plus d’inégalité et d’affectation que le Barbier de Séville, offre plus d’ampleur et plus d’originalité, en ce sens qu’il représente plus complètement cet instinct et ce goût d’innovation qui distinguaient l’auteur.

On l’a déjà très justement remarqué, ce qui caractérise la comédie entendue à la manière de Beaumarchais, c’est la modernité, c’est-à-dire l’exclusion, ou du moins, en ce qui touche Figaro, la transformation absolue de toutes les traditions et de tous les types de la comédie antique ; ce qui la caractérise encore, c’est la fusion de tous les genres de comédie que Molière avait jusque-là traités séparément dans le Misanthrope, dans l’École des Femmes et dans les Fourberies de Scapin, un mélange parfois un peu incohérent, mais brillant et original, de tons et d’effets empruntés à la comédie d’intrigue, à la comédie de mœurs et de caractère et à la haute comédie. Le Mariage de Figaro offre des alimens pour tous les goûts ; il y a de l’analyse philosophique, même dans les parties où, comme dit Sedaine dans une lettre à Beaumarchais, la philosophie prend des allures de Polichinelle ; il y a des traits de caractère bien sentis et vivement rendus, des effets de scène très intéressans et très habilement amenés, un dialogue peu châtié parfois ou prétentieux, mais souvent attrayant pour les esprits, même les plus difficiles, par la prestesse avec laquelle les deux interlocuteurs se renvoient le volant des saillies sans jamais le laisser tomber par terre. Il y a dans l’action générale un entrain, un brio empruntés à la comédie espagnole, qui font passer par dessus les invraisemblances. Il y a enfin des parties de grosse gaieté et de charge qui ne sont pas celles qui ont le moins de succès. Beaumarchais n’avait pas le dédain de ces esprits trop délicats qui répugnent à se servir de certains moyens ; tout lui était bon : il voyait dans le public assemblé un grand enfant qui ne demande qu’à rire, et il ne se trompait guère. Depuis bientôt soixante-dix ans qu’on joue le Mariage de Figaro, la tirade sur goddam n’a jamais manqué d’égayer le parterre ; le bégaiement de Brid’oison, les glapissemens de l’huissier criant : Messieurs, silence ! dans la scène de l’audience, le langage pittoresque et grotesque de l’ivrogne Antonio, contribuent largement, pour leur part, à l’effet général.

Quoique ce rire de la farce, comme le nomme Geoffroy, ne soit pas plus à dédaigner chez Beaumarchais que chez Molière, où on le rencontre également, il est certain que si la Folle journée ne brillait que par là, elle perdrait beaucoup de son prix ; mais ce comique un peu fort, combiné avec tout le reste, contribue à donner à la pièce un avantage inappréciable et incomparable que toute l’élégance, toute la correction possibles ne donnent pas toujours, et qui s’appelle la vie. Cet avantage permet à la comédie de Beaumarchais de ne s’inquiéter pas plus de notre critique modérée que du dédain fastueux des aristarques les plus érudits.

Une question beaucoup moins souvent traitée que les précédentes, et qui cependant se présente ici tout naturellement, est celle de savoir jusqu’à quel point Beaumarchais, dans ses comédies espagnoles, a tiré parti du théâtre espagnol. Il me paraît incontestable que ses emprunts se réduisent à peu de chose. Les caractères sont très peu espagnols ; Almaviva ne ressemble guère à un grand d’Espagne, surtout à l’époque du droit du seigneur, si tant est que le droit du seigneur ait jamais existé en Espagne, ce dont je doute ; même en prenant Almaviva comme une figure française, il y a quelque chose de singulièrement hétéroclite dans cette coutume plus ou moins authentique du moyen âge qui vient ainsi se planter au beau milieu d’une comédie tout imprégnée des mœurs du XVIIIe siècle. Cependant l’ensemble de ces figures diverses offre je ne sais quelle nuance légère d’étrangeté assez difficile à définir, qui tient peut-être moins aux personnages en eux-mêmes qu’à leur nom, à leur costume, à la guitare, aux balcons et à d’autres accessoires de même nature, mais qui ne laisse pas de contribuer à leur donner une physionomie originale. Dans sa structure, le Mariage de Figaro, avec ses surprises, ses scènes de nuit et ses coups de théâtre, n’est pas sans analogie avec la comédie espagnole, surtout avec les pièces d’intermèdes, qui, on l’a vu dans les lettres écrites d’Espagne par Beaumarchais, l’avaient particulièrement intéressé. Le personnage principal, quoiqu’il dérive plutôt du Gil Blas français que du gracioso espagnol, présente cependant quelques traits qui le rapprochent de ce dernier type, ne serait-ce que le goût des proverbes et du bel esprit. Dans la comédie de Moreto intitulée : No puede ser el guardar una mujer (garder une femme est chose impossible), comédie qui présente quelques rapports de détail avec le Barbier de Séville, il y a un gracioso, Tarugo, qui n’est pas sans offrir une certaine parenté avec Figaro. Un critique distingué, en cherchant l’étymologie de ce nom de Figaro, qui, pris en lui-même, n’est point espagnol, l’a fait dériver du mot picaro, qui est à peu près synonyme de vaurien, et qui a donné son nom en Espagne à toute une série de romans dits picaresques, dont les héros sont des aventuriers. J’ai vainement cherché dans les papiers de Beaumarchais quelque vérification de cette étymologie. Ce qui me porterait à en suspecter la justesse, c’est que dans le manuscrit du Barbier de Séville, l’auteur, au lieu d’écrire Figaro, écrit constamment Figuaro. Ce nom que Beaumarchais a rendu si fameux, se serait donc d’abord présenté à son esprit sous une forme qui n’est pas celle adoptée plus tard par lui-même dans le texte imprimé, et qui nous éloigne un peu plus de l’étymologie de picaro ; mais Figuaro n’étant pas plus espagnol que Figaro, la difficulté reste entière et la question aussi douteuse que pour le Tartufe de Molière, dont l’étymologie est également un peu incertaine. Peut-être serait-il plus juste de faire dériver ce nom de fantaisie adopté par Beaumarchais du mot espagnol figura, qui s’applique à des personnages de comédie et qui, transformé en figuron, est devenu le nom commun de toute une classe de pièces qui tiennent de la caricature.

Quelque opinion qu’on ait de cette étymologie, ce qui peut sembler bizarre au premier abord, c’est que de tous les pays où les deux comédies de Beaumarchais ont été traduites[4], l’Espagne est celui où elles paraissent avoir eu le moins de succès. Un poète dramatique espagnol assez distingué, Garcia de La Huerta, à la vérité très hostile au théâtre français en général, parlant en 1785 d’une traduction espagnole du Barbier de Séville, s’exprime ainsi :


« Don Manuel Fermin de Laviazo a fait une traduction du Barbier de Séville, et quoiqu’il ait purgé cette comédie de ses impropriétés les plus grossières, quoiqu’il lui ait donné plus de mouvement en la réduisant en trois actes et qu’il en ait amélioré le style en convertissant en vers la prose soporifique (soporifera) de Beaumarchais, la pièce n’en est pas moins restée une comédie burlesque pleine de cette platitude française (platitud francesa) qui est intolérable pour les personnes de bon goût. »


Ce critique espagnol, on le voit, n’y va pas de main morte ; il peut marcher de pair avec Geoffroy, il peut même se flatter d’être le premier qui ait découvert que la prose du Barbier de Séville était soporifique. Personne, à coup sûr, ne s’était encore avisé de lui reprocher ce défaut-là. Ce même La Huerta, après avoir déclaré que les comédies de Beaumarchais ne peuvent être envisagées qu’avec le plus profond mépris, accuse la critique française de n’avoir pas assez insisté sur les fautes les plus essentielles, parce qu’elle ne connaissait pas assez, dit-il, l’invraisemblance qui y règne. Et comme il veut bien nous signaler lui-même ces fautes énormes, je pense qu’on ne sera peut-être pas fâché de savoir en France ce qui choque épouvantablement un Espagnol, un peu entaché de pédantisme, dans les comédies de Beaumarchais, et d’abord dans le Barbier de Séville.


« Cette pièce, dit La Huerta, ne mérite pas qu’on se donne la peine d’en faire un examen complet et rigoureux. Il suffira, pour convaincre les plus obstinés, de mettre en relief quelques-unes des fautes si nombreuses qu’elle renferme, fautes qui sont moins excusables chez M. de Beaumarchais que chez tout autre, non-seulement parce qu’il a résidé quelque temps en Espagne, et même assez longtemps pour pouvoir éviter les erreurs qu’il a commises, mais encore parce qu’il se vante très hautement de connaître nos mœurs. Quel homme ne rirait, par exemple, pour peu qu’il connaisse les mœurs de l’Espagne, de voir un barbier qui, ayant une boutique ouverte à Séville, se présente dans la rue à sept ou huit heures du matin, heure précise à laquelle il doit faire ses barbes, avec la tournure et le costume d’un majo, avec une guitare en bandoulière, écrivant une séguedille, retouchant de temps en temps sa chanson avec un crayon et faisant de son genou un pupitre. Un tel être n’a jamais existé et n’existera jamais, et s’il était possible qu’un barbier tombât dans une semblable folie, il en serait bientôt puni, car il se verrait chassé de la rue par les cris des enfans du quartier, et peut-être à coups de pierres. C’est en vain qu’on dirait, pour sauver l’absurdité de cette situation, que la maison du barbier est à quatre pas, car s’il en est ainsi, il pourrait, de l’endroit où il est, la montrer au comte Almaviva, sans avoir besoin de lui donner des détails sur son enseigne. En outre, la plus grande inconvenance de la situation consiste dans l’inopportunité de l’heure adoptée par l’auteur, heure à laquelle même les aveugles qui gagnent leur vie en jouant de la vielle n’ont pas coutume de faire leur charivari. Et voilà pourquoi le barbier, même à sa porte, ne pourrait ni chanter ni jouer de la guitare, attendu que les gens du voisinage qu’il incommoderait l’obligeraient à se taire et à se retirer. »

« Ce n’est pas une moindre inconvenance de faire paraître en scène le comte Almaviva, titre qui n’existe pas en Espagne, et encore moins avec la qualité de grand que lui donne le poète prosaïque[5], de le faire paraître vêtu à l’espagnole, ainsi que Rosine, en même temps qu’on nous offre le ridicule barbier habillé en majo, synchronisme fort extraordinaire pour un Espagnol et pour tous ceux qui savent que le costume et même le nom de majo sont si modernes en Espagne, qu’on ne trouverait ce nom dans aucun ouvrage ayant cinquante ans d’antiquité. Voilà pourquoi l’Académie espagnole, en acceptant ce mot de majo dans le quatrième volume de son dictionnaire imprimé en 1737, l’a accueilli sans y joindre aucune autorité qui garantit son origine, apparemment parce qu’elle n’en a point trouvé, à cause de la modernité de ce mot, et c’est probablement par la même raison qu’elle a omis les mots de maja, majeza, et autres dérivés dont nous nous servons aujourd’hui, et qui n’étaient pas aussi usités en 1737 que maintenant. Il y a donc ignorance grossière chez ceux qui disent et pensent que l’habit de majo est le costume propre et caractéristique de notre nation, tandis qu’il est certain au contraire qu’il est le plus opposé à notre caractère grave et circonspect… Et dans tous les cas, ce costume n’étant point encore en usage à l’époque où l’on portait le costume à l’espagnole, c’est une inconvenance absurde de les unir et de les faire paraître en même temps dans une pièce.

« Les noms que Beaumarchais donne à quelques-uns des acteurs de ses comédies sont également très ridicules et très impropres. Le nom de Bartholo, dont il baptise un médecin, ne s’emploie en Espagne qu’entre gens de la plus basse classe ou dans le style le plus familier, parce qu’il est une espèce de diminutif de Bartholome, diminutif dont on ne se sert que pour exprimer le mépris ou la tendresse, d’où il résulte qu’il y a une ignorance très coupable (muy culpable) à supposer que le billet de logement dont il est question au second acte du Barbier a pu être adressé au docteur Bartholo tout court. À cette inconvenance correspond gracieusement celle qui consiste à appeler deux valets galiciens, l’un L’Éveillé, c’est-à-dire el Despierto, et l’autre La Jeunesse, c’est-à-dire La Jucentud, noms qui appartiennent à la soldatesque française, ou à des domestiques de quelque hôtel de Paris, et non point à des valets galiciens, qui d’ordinaire s’appellent Domingo ou Farrucho. Il est certain qu’un L’Éveillé et un La Jeunesse font avec un docteur Bartholo l’assemblage le plus réjouissant.

« Malgré tous ces défauts et beaucoup d’autres également grossiers sur lesquels je ne m’arrête pas, parce que, pour les relever, il faudrait un épais volume, cette comédie, très applaudie à Paris et dans toute la France, est une des comédies modernes qui ont eu le plus de succès et se jouent le plus fréquemment. On doit en conclure que partout il y a un public vulgaire qui approuve les choses absurdes, et se passionne pour les ouvrages qui ont le moins de mérite. »


Quel terrible homme que ce pédant espagnol ! Quel fanatique amour de la vraisemblance ! On ne se douterait guère que cette critique nous vient du pays qui a produit les héros de tragédie ou de comédie

Enfans au premier acte et barbons au dernier.


Il est probable que si Beaumarchais a jamais lu ce foudroyant réquisitoire de La Huerta, il se sera contenté de recopier pour lui et de lui envoyer ce passage de la préface du Barbier de Séville : « Des connaisseurs ont remarqué que j’étais tombé dans l’inconvénient de faire critiquer des usages français par un plaisant de Séville, à Séville, tandis que la vraisemblance exigeait qu’il s’étayât sur les mœurs espagnoles. Ils ont raison ; j’y avais même tellement pensé, que, pour rendre la vraisemblance encore plus parfaite, j’avais d’abord résolu d’écrire et de faire jouer la pièce en langage espagnol ; mais un homme de goût m’a fait observer qu’elle en perdrait peut-être un peu de sa gaieté pour le public de Paris, raison qui m’a déterminé à l’écrire en français. »

Après avoir ainsi écrasé le Barbier de Séville dans la préface d’un des volumes de son Théâtre espagnol, La Huerta annonçait pour un prochain volume une critique du Mariage de Figaro ; mais, au moment d’aborder cette tâche, il y renonce parce que la pièce est, suivant lui, trop méprisable dans toutes ses parties.


« Cette comédie est, dit-il, une continuation de la comédie du Barbier de Séville, elle est conçue dans le même esprit, et nous y retrouvons tous les personnages de cette dernière, excepté les deux Galiciens si bien baptisés La Jeunesse et L’Éveillé[6] ; mais les défauts du Mariage de Figaro sont beaucoup plus énormes (mucho mas enormes) que ceux du Barbier de Séville. Les calomnies et les satires contre notre nation, l’oubli de la décence et de la vérité et l’abandon de toute vraisemblance sont les principales qualités qui décorent cette pièce. Pour ce motif, et comme d’ailleurs j’ai lu une lettre écrite à une dame espagnole qui réside à Paris par un habitant de Madrid, dans laquelle le Mariage de Figaro se trouve analysé et ridiculisé avec assez de grâce, et comme cette lettre circule en manuscrit parmi tous les gens de goût, je me crois dispensé du pénible travail de relire une aussi méprisable farce, et cependant cette comédie, avec tous ses défauts, a ses partisans, même parmi nous. Rien n’est plus commun que de voir des gens se permettre de juger ce qu’ils n’entendent pas. Plusieurs pensent que la poésie est chose si commune, que chacun peut apprécier ses productions comme s’il s’agissait des choux et autres légumes qui se vendent au marché[7]. »


Cette appréciation de La Huerta ne peut pas être prise comme l’expression exacte de l’opinion de ses compatriotes sur les comédies de Beaumarchais, d’autant plus que La Huerta nous apprend lui-même que ces ouvrages comptent des partisans en Espagne. Cependant nous avons eu l’occasion de constater qu’ils n’ont pas eu de l’autre côté des Pyrénées autant de retentissement que dans plusieurs autres pays. Des Espagnols assez instruits que nous avons consultés ne connaissaient même pas le Mariage de Figaro. Ce fait s’explique assez bien quand on réfléchit que c’est précisément cette teinte espagnole très légère et plus ou moins exacte, appliquée sur un fonds d’idées et de mœurs françaises, qui, en donnant pour nous Français aux comédies de Beaumarchais une physionomie plus piquante, rend ce mélange beaucoup moins intéressant pour des Espagnols, choqués surtout de ce qu’il peut offrir d’hétérogène.

Quoi qu’il en soit, malgré les anachronismes qu’un Espagnol découvre facilement dans le costume de Figaro, et malgré les défauts plus graves que la critique française a pu reprocher à ce caractère, Beaumarchais en a fait une de ces créations qui restent dans l’histoire de l’art et dans la mémoire des hommes. Figaro vivra autant que Panurge, autant que Gil Blas. Il y aurait, ce me semble, un travail instructif et nouveau à tenter sur Figaro, il y aurait à comparer ce personnage à tous les personnages de même nature, à montrer que Figaro est en même temps le roi et le dernier des valets de comédie. Beaumarchais est arrivé juste à un moment où ce type traditionnel, représenté par l’esclave dans la comédie antique, et qui s’est continué à travers les siècles jusqu’à nos jours en se modifiant, avait absolument perdu toute signification. En lui donnant sa dernière forme, Beaumarchais a consommé en quelque sorte l’existence de ce type. Après Figaro, il n’y a plus et il ne peut plus y avoir de valet de comédie.

Contrairement à l’opinion de Diderot et à celle qu’exprime le savant M. Naudet dans la préface de sa traduction de Plaute, je crois qu’on pourrait prouver que ce personnage du valet de comédie, quoique né de l’esclave antique, n’est pas une importation purement artificielle, restée sans aucun rapport avec nos usages et n’ayant jamais eu rien de réel. De l’esclave antique au valet de comédie tel que l’a compris Beaumarchais, on pourrait noter toute une série de transformations où l’on verrait ce type s’adapter plus ou moins aux sociétés dans lesquelles il se produit. Il faudrait prendre l’esclave de la comédie antique dans les ouvrages de Plaute surtout, où cette figure est particulièrement caractérisée, puis le comparer avec l’esclave de cette comédie du IVe siècle retrouvée par M. Magnin et intitulée Querolus, dans laquelle se rencontre une figure d’esclave des plus curieuses comme expression de la chute imminente de l’esclavage. On étudierait ensuite cette même figure d’esclave, quand elle reparaît au XVe siècle transformée en valet, dans le premier essai dramatique plus ou moins calqué sur la comédie ancienne, dans la Célestine. On examinerait les figures de valets qui se rencontrent dans la comédie du XVIe siècle, dans les pièces de Larivey par exemple, où ces figures sont également imitées de l’antique, mais considérablement modifiées. On suivrait ce type dans les comédies d’intrigue de Molière ; on le verrait s’altérer de plus en plus dans les comédies de Regnard, où le valet devient exigeant, insolent, jusqu’à traiter son maître de voleur quand ce dernier ne lui paie point ses gages, et surtout dans celle de Lesage. Ici Crispin rival de son maître est réellement sur le point de le supplanter auprès de sa fiancée, et, lorsque sa fraude est découverte, au lieu de recevoir, suivant l’usage immémorial, des coups de bâton, il entend le beau père lui dire, ainsi qu’à son camarade La Branche : « Vous avez de l’esprit, mais il en faut faire un meilleur usage, et pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous mettre tous deux dans les affaires. » Le valet fantastique de Beaumarchais représente précisément ce valet qui va passer maître et entrer dans les affaires. En suivant ainsi à travers les siècles ce type de l’esclave du théâtre antique transformé en valet de comédie, on pourrait, je crois, démontrer non-seulement que cette figure qui représente la protestation éternelle de l’intelligence contre la force ou le privilège a toujours offert quelque rapport avec le milieu social au sein duquel elle apparaissait, mais encore que ses altérations successives répondent assez bien au mouvement qui a fait passer les sociétés de l’esclavage au servage, du servage à la domesticité héréditaire et jusqu’à un certain point forcée, de celle-ci enfin à la domesticité librement choisie, librement quittée, où par le fait le domestique n’est plus guère que ce qu’on appelait en style révolutionnaire un officieux. La conséquence de ces transformations diverses, c’est que le valet de comédie, n’ayant plus à représenter cette lutte de l’intelligence opprimée par la servitude comme dans le monde antique, ou gênée dans son essor comme dans les sociétés aristocratiques, ne peut plus jouer sur le théâtre le rôle qu’il y jouait autrefois. Au lieu d’y représenter l’homme habile d’une comédie d’intrigue, il y joue aujourd’hui exactement le même rôle que dans la vie réelle, c’est-à-dire qu’il annonce les gens et apporte les lettres.

Cette donnée sur le valet de comédie ne peut être qu’indiquée ici ; nous laissons à d’autres le soin de la vérifier comme nous l’avons vérifiée nous-même. Ce qui est certain, c’est que Beaumarchais a été assez heureux pour pouvoir rattacher un personnage de théâtre à une des crises les plus importantes de l’histoire humaine. Le souvenir de Figaro est intimement lié à celui de la révolution française, et il n’en faut pas davantage pour éterniser un nom.


II. — BEAUMARCHAIS À SAINT-LAZARE. — QUERELLE AVEC MIRABEAU.

Le Mariage de Figaro avait eu soixante-huit représentations presque consécutives avec un succès jusqu’alors inouï. Le chiffre de recette de la première représentation est de 6,511 livres ; celui de la soixante-huitième est de 5,483 livres. En huit mois, du 27 avril 1784 au 10 janvier 1785, cette pièce avait produit à la Comédie-Française (sans y comprendre la cinquantième représentation donnée au profit des pauvres sur la proposition de Beaumarchais) une recette brute de 346,197 livres, sur lesquelles, tous frais déduits, il restait aux comédiens en bénéfice net 293,755 livres, sauf la part d’auteur de Beaumarchais, évaluée à 41,499 livres. On voit que si le Mariage de Figaro pouvait être discuté comme œuvre d’art, il offrait comme élément de recette une valeur indiscutable. À la vérité, la pièce était montée avec un soin extrême et jouée avec une rare perfection.

Tous les rôles importans étaient confiés à des artistes de premier ordre : Mlle Sainval, la tragédienne alors en vogue, sur les sollicitations de Beaumarchais, avait accepté le rôle de la comtesse Almaviva, dans lequel elle déployait un talent d’autant plus attrayant, qu’il était plus inattendu ; Mlle Contat enchantait le public dans le rôle de Suzanne par la grâce, la finesse de son jeu, le charme de sa physionomie et de sa voix. Une très jeune et très jolie actrice, qui fut bientôt enlevée par la mort à la fleur de ses dix-huit ans, Mlle Olivier, dont le talent, dit un contemporain, était naïf et frais comme sa figure, prêtait cette naïveté et cette fraîcheur au rôle un peu vif de Chérubin. Molé jouait le rôle du comte Almaviva avec l’élégance et la noblesse qui le distinguaient. Dazincourt donnait au rôle de Figaro tout son esprit en le dégageant de toute vulgarité. Le vieux Préville, qui ne plaisait pas moins dans celui de Brid’oison, l’avait passé au bout de quelques jours à Dugazon, qui le rendait avec plus de force et autant d’intelligence. Desessarts, avec sa rondeur, donnait du relief au rôle ici très sacrifié de Bartholo ; les rôles secondaires de Basile et d’Antonio étaient également bien joués par Vanhove et Bellemont ; enfin, par un caprice original, un tragédien assez célèbre, Larive, ne voulant pas que la tragédie fût représentée dans la pièce seulement par Mlle Sainval, avait demandé le petit bout de rôle de Grippe-Soleil.

Cette vogue immense d’une comédie aristophanesque, en inquiétant quelques esprits ou en choquant quelques consciences sincèrement timorées, réveillait naturellement aussi la foule des envieux, qui ne manque jamais, surtout quand le triomphateur aime à afficher son triomphe, et l’on connaît le faible de Beaumarchais. C’était donc au milieu d’un feu croisé de satires en prose et en vers que l’auteur du Mariage de Figaro poursuivait sa carrière, versant sur ses blasphémateurs, non pas des torrens de lumière, mais des torrens de gaieté et de quolibets également en prose et en vers[8].

Non contens de le chansonner, ses ennemis lui tendaient des embûches. S’il écrivait une lettre mordante à un de ses amis, le président Dupaty, qui lui demandait une loge grillée pour des dames scrupuleuses qui voulaient bien voir sa pièce, mais qui ne voulaient pas être vues, on faisait circuler la lettre en disant qu’il avait eu l’audace de l’adresser à un duc et pair, et il était obligé d’écrire au ministre de la maison du roi pour rectifier le fait. En pleine Académie, l’austère Suard[9], recevant comme directeur M. de Montesquiou, en présence du prince royal de Suède, depuis Gustave III, qui voyageait sous le nom de comte de Haga, avait trouvé moyen d’intercaler dans son discours une tirade très vive contre le Mariage de Figaro, qui fut fort applaudie par ceux-là même qui la veille avaient applaudi à outrance la pièce de Beaumarchais. Après la séance, le prince royal de Suède, complimentant M. Suard, lui dit : « Vous nous avez traités un peu sévèrement, peut-être avec raison ; mais, ajouta-t-il en riant, je suis si inaccessible à la raison, que je vous quitte pour aller entendre une troisième fois Figaro. — Beau fruit de mon sermon, mon prince ! » dit M. Suard[10].

De son côté, l’auteur du Mariage de Figaro, comme pour sanctifier sa pièce, en consacrait le produit à des œuvres de charité.


« Je propose, écrivait-il au Journal de Paris du 12 août 1784, un institut de bienfaisance vers lequel toute femme reconnue pauvre, inscrite à sa paroisse, puisse venir, son enfant au sein, avec l’attestation du curé, nous dire : — Je suis mère et nourrice, je gagnais 20 sols par jour, mon enfant m’en fait perdre 12. 20 sols par jour font 30 livres par mois ; offrons à cette nourrice 9 francs de charité ; les 9 livres que son mari ne donne plus à l’étrangère, voilà 18 livres de rentrées. La mère aura bien peu de courage si elle ne gagne pas 8 sols par jour en allaitant, voilà les 30 livres de retrouvées… Quand je devrais être encore traité d’homme vain, j’y mettrais tout mon Figaro : c’est de l’argent qui m’appartient, que j’ai gagné par mon labeur, à travers des torrens d’injures imprimées ou épistolaires. Or, quand les comédiens auront 200 mille francs, mes nourrices en auront 28 mille ; avec les 30 mille de mes amis, voilà un régiment de marmots empâtés du fait maternel ; tout cela paie bien des outrages. »


La Comédie-Française, ne voulant pas rester au-dessous du zèle de Beaumarchais, consentait de son côté à consacrer à l’institution des pauvres mères nourrices le produit entier de la cinquantième représentation, et Beaumarchais remplaçait tous les couplets de la fin par des couplets de circonstance qui ne figurent point dans ses œuvres.


Suzanne.

Pour les jeux de notre scène
Ce beau jour n’est point fêté.
Le motif qui nous ramène
C’est la douce humanité.
Mais quand notre cinquantaine
Au bienfait sert de moyen,
Le plaisir ne gâte rien.


Figaro.

Nous, heureux cinquantenaires
D’un hymen si fortuné,
Rapprochons du sein des mères
L’enfant presque abandonné.
Faut-il un exemple aux pères ?
Tout autant qu’il m’en naîtra
Ma Suzon les nourrira.


Se tournant ensuite vers Brid’oison, Figaro lui disait : « À vous, monsieur le juge ! »


Brid’oison. — E…est-ce qu’on peut chanter quand on est attendri ?… D’a… ailleurs on ne m’a rien fait.

Figaro. — Vous avez tant de facilité !

Brid’oison. — C’est…est vrai, oui, pour qu’on vienne peut-être me dire après : « Plu… us bête encore que l’auteur. »

Figaro. — pourquoi pas ?

Brid’oison. — Au… au bout du compte, je m’en moque, moi, et… et je m’en vais vous dire sur tout ceci ma façon de penser. (Il chante en se frottant la tête, comme s’il composait :)

Que d’ plaisir on trouve à rire
Quand on n’ voit du mal à rien !
Que d’bonheur on trouve à s’dire :
L’on m’amuse, et j’fais du bien !
Que d’ bel’ chose’ on peut écrire
Contre tant d’ joyeux ébats !
Nos cri…itics n’y manq’ront pas… (Bis.)


En effet, les critiques n’y manquaient pas, car dès le lendemain on faisait circuler ce quatrain :


De Beaumarchais admirez la souplesse,
En bien, en mal son triomphe est complet :
À l’enfance il donne du lait
Et du poison à la jeunesse.


Cet institut en faveur des pauvres mères nourrices rencontra des obstacles qui tenaient probablement aux inimitiés soulevées contre l’auteur du Mariage de Figaro, et il ne put être établi à Paris ; mais comme l’idée était bonne, elle ne resta point stérile : l’archevêque de Lyon, M. de Montazet, l’adopta. Il accepta bravement le concours et l’argent de Beaumarchais, et l’institut de bienfaisance maternelle, qui, si je ne me trompe, existe encore à Lyon, sortit du Mariage de Figaro. Beaumarchais fut un de ses protecteurs les plus constans. En 1790, il envoyait encore à cet établissement une somme de 6,000 francs, et recevait en échange la lettre suivante, signée de trois des plus considérables et des plus respectables habitans de Lyon :


« De Lyon, du 11 avril 1790.
« Monsieur,

« Vous offrir la preuve du succès de l’Institut de bienfaisance maternelle, c’est vous entretenir de votre ouvrage. C’est chez vous, monsieur, que nous en avons puisé l’idée ; ainsi le plan de l’établissement vous appartient. Vous l’avez aidé de vos généreux dons, et plus de deux cents enfans conservés à la patrie vous doivent déjà leur existence. Nous nous estimons heureux d’y avoir contribué, et notre reconnaissance égalera toujours les sentimens respectueux avec lesquels nous sommes, monsieur, etc.,

« Les administrateurs de l’Institut de bienfaisance maternelle,

« Palerne de Sacy, Chapp et Tabareau. »


Tandis que Beaumarchais occupait ainsi l’attention publique par les moyens les plus divers, ses ennemis, Suard en tête, le harcelaient sans cesse par des articles anonymes insérés au Journal de Paris. Un jour qu’on lui demandait malignement, dans ce journal, ce qu’était devenue la petite Figaro, dont il est question dans le Barbier et dont il n’est plus question dans le Mariage, il répondit par une histoire très plaisamment racontée, dans laquelle la petite Figaro se trouvait être une enfant adoptée autrefois par le barbier espagnol, venue en France, mariée depuis à un pauvre ouvrier du port Saint-Nicolas, nommé Lécluse, lequel venait d’être écrasé par accident, la laissant avec deux enfans sur les bras, et il terminait en invoquant la charité de l’interrogateur pour la veuve Lécluse. Ce dernier fait était vrai, mais cette manière de déjouer les malices anonymes de Suard, en lui imposant une charité, déplut apparemment à celui-ci, et soit qu’il agît de lui-même, soit qu’il fût, comme on l’a dit, excité à poursuivre cette polémique par le comte de Provence, depuis Louis XVIII, qui s’en amusait, et qui même, à ce qu’on assure, prenait sa part dans la rédaction, il continua toujours, sous l’anonyme, à poursuivre Beaumarchais d’articles qui devenaient de plus en plus outrageans. L’auteur du Mariage de Figaro riposta d’abord avec sa gaieté ordinaire, puis enfin, fatigué de ce commerce, il écrivit, le 6 mars 1785, une dernière lettre dans laquelle il déclarait aux rédacteurs du Journal de Paris qu’il ne répondrait plus aux insulteurs anonymes, et pour exprimer avec toute l’énergie possible le cas qu’il en faisait, il employait cette antithèse très colorée, mais un peu étourdiment rédigée : « Quand j’ai dû vaincre, disait-il, lions et tigres pour faire jouer une comédie, pensez-vous, après son succès, me réduire, ainsi qu’une servante hollandaise, à battre l’osier tous les matins sur l’insecte vil de la nuit ? » Suard étant, je crois, très mince de sa personne, pouvait à la rigueur prendre pour lui le dernier terme de cette antithèse, d’un goût hasardé ; malheureusement pour Beaumarchais, qui pensait n’avoir affaire qu’à Suard, le comte de Provence, quoique très gros, ayant, à ce qu’il paraît, pris sa part des attaques de Suard, se jugea également atteint par la redoutable antithèse, et porta plainte au roi son frère de l’insolence de Beaumarchais. Toutefois, comme il ne voulait pas avouer qu’il s’y était exposé, il prit le parti de dissimuler ce qui le blessait particulièrement, et comme il était fort spirituel, il persuada sans peine à l’excellent Louis XVI que le crime de Beaumarchais consistait, non pas à avoir parlé de l’insecte vil de la nuit, mais à avoir écrit ces mots de lions et tigres, qui, suivant lui, désignaient évidemment le roi et la reine.

Accuser quelqu’un d’avoir songé à comparer Louis XVI à un tigre et même à un lion, c’était à peu près l’accuser d’avoir voulu emporter dans sa poche les tours de Notre-Dame. Beaumarchais n’avait mis en avant les tigres que dans l’intérêt purement littéraire de son antithèse, et pour faire ressortir l’insecte vil de la nuit ; mais Louis XVI, le meilleur des hommes, quoique avec des accès de vivacité qui se bornaient habituellement à une brusquerie de parole, Louis XVI était déjà irrité contre Beaumarchais. Le succès immense d’une comédie jouée en quelque sorte malgré lui, succès qui l’inquiétait comme roi et le scandalisait comme chrétien, le rendait disposé à accueillir l’accusation même la plus invraisemblable. Celle-ci le mit hors de lui. Sans quitter la table de jeu à laquelle il était assis, Louis XVI écrivit, — si l’on en croit l’auteur des Souvenirs d’un Sexagénaire, M. Arnault, — sur un sept de pique, au crayon, l’ordre d’arrêter immédiatement Beaumarchais, et à la rigueur joignant l’insulte, ce qui n’est jamais permis à un roi, il ordonna de le conduire, non pas dans une prison ordinaire, mais dans une prison à la fois ridicule et honteuse pour ses cinquante-trois ans, à Saint-Lazare, où l’on enfermait alors les adolescens dépravés.

Traiter comme un jeune vaurien un homme de l’âge et de la célébrité de Beaumarchais, un homme à qui on avait donné des missions de confiance, qu’on avait initié à des secrets d’état, qu’on avait chargé des opérations les plus importantes, qu’on savait à la tête d’une maison de commerce considérable, et dont le talent exerçait sur le public une attraction puissante, c’était plus qu’une injustice, c’était une faute des plus graves : c’était rendre manifeste à tous les yeux la pernicieuse influence qu’un pouvoir non contrôlé par des lois exerce à un moment donné, même sur le meilleur des souverains. — Cet acte révoltant d’arbitraire est le seul de cette espèce qu’on puisse reprocher à Louis XVI.

Telle est la légèreté du public parisien, qu’en apprenant d’abord dans la matinée du 9 mars 1785 que l’auteur du Mariage de Figaro, au milieu de son triomphe, venait d’être emprisonné la veille, sans qu’on sût pourquoi, avec les jeunes bandits de Saint-Lazare, on trouva l’idée si extraordinaire, si bizarre, qu’il y eut presque un éclat de rire universel. Le lendemain, on se demandait le pourquoi de cette étrange incarcération, et, comme le gouvernement ne disait rien, n’ayant rien à dire, attendu qu’il lui eût été assez difficile d’avouer qu’on enfermait Beaumarchais à Saint-Lazare parce qu’on était porté à croire qu’il avait eu l’intention de comparer Louis XVI à un tigre, le public s’inquiétait et commençait à murmurer ; le surlendemain, il murmurait hautement. « Chacun, dit Arnault, se sentait menacé par là, non-seulement dans sa liberté, mais encore dans sa considération. » Le quatrième jour, il y avait, parmi les jeunes gens surtout, un hourra général, et telle était l’effervescence, qu’Arnault, quoiqu’il fût alors au service du comte de Provence, nous apprend qu’il n’avait pu s’empêcher de rimer contre cet acte d’arbitraire une ode des plus hardies. Enfin, le cinquième jour, on fit sortir Beaumarchais presque malgré lui, car, dans son ressentiment de l’affront qu’il avait reçu, il voulait rester en prison jusqu’à ce qu’on lui eût déclaré son crime et donné des juges. Le mémoire inédit qu’il adresse de Saint-Lazare au roi est curieux comme expression d’une situation aussi embarrassante pour Louis XVI que pour Beaumarchais. Le lieutenant de police avait sans doute dit à l’oreille du prisonnier quelle était la véritable cause de la colère du roi ; mais comment entamer ce sujet ? Comment discuter seulement l’exécrable démence (c’est le mot de Beaumarchais) de l’intention supposée ? Comment se défendre devant le roi d’avoir songé à l’assimiler à un tigre ? « Comparant, dit Beaumarchais, les grands obstacles que j’ai dû vaincre pour faire jouer une faible comédie aux attaques multipliées qu’on dédaigne après le succès, j’ai pris les deux extrêmes de l’échelle comparative, et de même que j’aurais dit : « Après avoir combattu des géans, dois-je marcher sur des pygmées ? » ou tels autres rapprochemens figuratifs, j’ai dit : …… Mais quand on s’obstinerait à penser qu’il peut exister en France un être assez capitalement fou pour vouloir offenser le roi dans une lettre soumise à la censure et publiée dans un journal, ai-je donné jusqu’à présent des marques d’une telle démence, que l’on puisse hasarder sans preuve une pareille accusation contre moi ? »

Quelques jours de réflexion firent sans doute comprendre au roi qu’il ne pouvait pas décemment admettre l’intention qu’on avait prêtée à l’auteur du Mariage de Figaro, et, revenant aux sentimens de bon sens et de bonté qui lui étaient si naturels, après avoir en quelque sorte fait prier Beaumarchais de quitter sa prison, il se plut à le dédommager de toutes les manières de cette honteuse détention de cinq jours. Grimm constate que presque tous les ministres assistèrent à la représentation de Figaro qui suivit la sortie de prison, et qui fut des plus brillantes. Ils eurent le petit désagrément d’entendre applaudir avec énergie cette phrase du fameux monologue : Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. M. de Calonne écrivit à Beaumarchais que le roi le tenait pour justifié et saisirait avec plaisir les occasions de lui donner des marques de sa bienveillance. Louis XVI le fit bientôt de la façon la plus noble et la plus digne d’un roi qui sent qu’il a eu tort : « Le Barbier de Séville, dit Grimm, a été représenté sur le petit théâtre de Trianon dans la société intime de la reine, et l’on a daigné accorder à l’auteur la faveur très distinguée d’assister à cette représentation. C’était la reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine, M. le comte d’Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du comte Almaviva, etc. À coup sûr, on ne pouvait pas faire à Beaumarchais une réparation plus délicate et plus flatteuse de l’affront qu’il avait reçu. »

À ces réparations délicates vinrent s’ajouter des témoignages plus substantiels de la bienveillance du roi ; mais on a commis à ce sujet une erreur, basée sur une lettre publiée pour la première fois dans la petite édition in-18 de Beaumarchais que M. Ravenel a enrichie de notes intéressantes. Dans cette lettre sans adresse et qui porte la date de juin 1785, Beaumarchais semble dire qu’il a reçu du roi, depuis sa disgrâce, deux millions cent cinquante mille livres sur de longues avances dont il sollicitait le remboursement. Il y a là une erreur matérielle, soit que la lettre réimprimée par M. Ravenel d’après un journal ne soit pas authentique, ou soit que Beaumarchais ait eu à ce moment quelque intérêt à paraître avoir reçu en bloc cette somme de 2 millions et plus. Ce qui est certain, c’est qu’il n’a reçu à cette époque que 800,000 livres. On se souvient que depuis 1779 il était en instance auprès du gouvernement pour obtenir une indemnité au sujet de sa flotte marchande, sacrifiée aux opérations militaires de l’amiral d’Estaing. On se souvient qu’il avait reçu successivement pour cet objet 905,000 livres d’une part, et d’autre part, trois mois avant la représentation du Mariage de Figaro, 570,625 livres avec une lettre de M. de Calonne lui annonçant que ses répétitions ultérieures seraient réglées par un comité d’armateurs. Ce sont ces répétitions ultérieures qui furent réglées, assez longtemps après l’emprisonnement à Saint-Lazare, par un ordre du roi en date du 12 février 1786, à la somme de 800,000 livres, laquelle, jointe aux deux sommes précédentes, forme un total de 2,275,625 livres que Beaumarchais a reçues, on le voit, non pas en bloc, mais par portions et à plusieurs années de distance. Nous avons dû donner ces détails, afin que l’on comprenne bien que la somme reçue après la détention à Saint-Lazare n’était pas un don du roi déguisé sous forme d’indemnité, mais le complément d’une réclamation sérieuse, fondée, et depuis longtemps reconnue par le gouvernement[11].

Malgré les dédommagemens que la bonté du roi accordait à Beaumarchais, ce témoignage public, non-seulement de rigueur, mais de mépris, donné dans un moment d’aveugle colère, eut une fâcheuse influence sur la situation morale de l’auteur du Mariage de Figaro vis-à-vis de l’opinion. On l’avait vu pour la première fois subissant un outrage et obligé de se taire devant la qualité de l’offenseur ; ses ennemis se sentirent plus encouragés à l’attaque, et bientôt son étoile, qui commençait à pâlir, le mit aux prises avec un homme non moins audacieux, mais plus jeune et plus redoutable que lui.

Deux habiles mécaniciens, les frères Périer, avaient entrepris de faire distribuer l’eau de la Seine dans tous les quartiers de Paris, à l’instar de ce qui se pratiquait déjà depuis longtemps à Londres, en établissant sur les hauteurs de Chaillot cette pompe à feu qui existe encore. Ils s’étaient adressés à Beaumarchais, qui, toujours porté vers les entreprises utiles et pouvant devenir fructueuses, leur avait fourni des fonds, les avait aidés à fonder une société dont il était un des principaux actionnaires et un des administrateurs. Les actions, tombées d’abord au-dessous du pair, avaient éprouvé en 1785 une hausse rapide et considérable. Quelques banquiers, ayant aventuré beaucoup d’argent en jouant sur la baisse, avaient un intérêt pressant à arrêter et à faire rétrograder ce mouvement. Mirabeau se trouvait alors à Paris au sortir des prisons où il avait traîné son orageuse jeunesse, n’étant guère connu encore que par son ouvrage sur les lettres de cachet et par le scandale de ses procès et de ses amours. Pauvre, pressé de mille besoins de luxe, il rôdait à travers cette société en décadence, sicut leo rugiens quærens quem devoret, ou, si l’on aime mieux, comme un chevalier errant cherchant aventures et coups de lance. Lié avec les financiers Panchaud et Clavière, qui lui prêtaient de l’argent et que la hausse des actions des eaux de Paris contrariait essentiellement, muni par eux de calculs plus ou moins exacts, il entra en campagne contre la société des frères Périer par une brochure éloquente, dans laquelle il prétendait éclairer la nation sur ses véritables intérêts, et lui démontrer patriotiquement que la pompe à feu de Chaillot était une entreprise détestable.

En sa qualité d’actionnaire et d’administrateur, Beaumarchais avait également un intérêt patriotique à démontrer le contraire. Il faut noter cependant que sa position était bien plus nette que celle de son adversaire, puisqu’il défendait à la fois sa chose et une opération incontestablement utile. À la brochure de Mirabeau il répondit par une brochure dans laquelle, contre son habitude, il se montrait parfaitement calme, modéré, occupé presque uniquement de réfuter les calculs de Mirabeau. Néanmoins, comme il est difficile de chasser complètement le naturel, il laissait échapper un calembour qui n’était pas d’un goût exquis ; comparant les brochures de Mirabeau aux Philippiques, il les appelait des mirabelles, et de plus sa péroraison, sous une apparente courtoisie, laissait percer des doutes sur les motifs plus ou moins désintéressés qui avaient conduit la plume de Mirabeau. Il n’en fallait pas davantage pour faire bondir un lutteur qui ne demandait que plaie et bosse. La réplique ne se fit pas attendre ; Mirabeau riposta par une seconde brochure dans laquelle, laissant à peu près de côté les eaux de Paris, il prenait l’auteur du Mariage de Figaro à la gorge, défigurait toute sa vie, et le secouait rudement au nom de la morale et de l’ordre public. Mirabeau, le ravisseur de femmes, défendant les bonnes mœurs contre Beaumarchais ; Mirabeau, qui, au donjon de Vincennes, écrivait et faisait vendre sous l’anonyme de véritable ordures[12], reprochant à Beaumarchais la licence de ses écrits ; Mirabeau enfin, le tribun futur qui devait invoquer les Gracques et Marius, demandant compte à Beaumarchais de ses attaques contre les ordres de l’état, m’a toujours paru un spectacle plus réjouissant qu’émouvant. Une circonstance suffira pour donner une idée de la bonne foi de Mirabeau dans cette polémique. Parmi les griefs allégués contre Beaumarchais, un de ceux sur lesquels il appuyait très vivement, c’étaient les relations de ce dernier avec Morande ; l’amitié d’un tel homme était, disait-il, un opprobre pour l’auteur du Mariage de Figaro. Qu’on juge de la fureur de Morande en recevant à Londres le pamphlet de Mirabeau, quand on saura qu’il avait dans les mains les billets les plus charmans adressés à lui, Morande, par ce même Mirabeau, qui, peu de temps auparavant, se trouvant en Angleterre et ayant besoin du rédacteur du Courrier de l’Europe, l’invitait à dîner, se déclarait son meilleur ami et le courtisait de son mieux ! Il faut être très éloquent pour se permettre de pareilles audaces. Ce fait, que j’ai eu occasion de vérifier moi-même, me porte à penser qu’il doit y avoir quelque chose de vrai dans un petit détail du manuscrit de Gudin, destiné à expliquer la cause primitive des attaques de Mirabeau.


« Le comte de Mirabeau, dit Gudin, ne subsistait guère que d’emprunts, il vint trouver Beaumarchais ; l’un et l’autre ne se connaissaient que de réputation, la conversation fut vive, animée, spirituelle entre eux ; enfin le comte, avec la légèreté ordinaire aux emprunteurs de qualité, demanda à Beaumarchais de lui prêter une somme de douze mille francs. Beaumarchais la lui refusa avec cette gaieté originale qui le distinguait. — Mais il vous serait aisé de me prêter cette somme, lui dit le comte. — Sans doute, lui répondit Beaumarchais ; mais, monsieur le comte, comme il faudrait me brouiller avec vous au jour de l’échéance de vos effets, j’aime autant que ce soit aujourd’hui ; c’est douze mille francs que j’y gagne. »


Après la seconde brochure de Mirabeau, on s’attendait à une riposte de Beaumarchais. À la grande surprise du public, ce dernier garda le silence. Soit qu’il jugeât que la partie n’était pas égale et que ce jouteur était trop fort pour lui ou avait moins à perdre, soit qu’il éprouvât ce besoin du repos que l’âge fait sentir aux êtres même les plus batailleurs, il prit le parti de se taire. Agit-il prudemment ? Cela est douteux, car on verra bientôt un nouvel adversaire s’autoriser de ce premier témoignage de prudence pour attaquer à son tour Beaumarchais avec une fureur sans égale.

Quatre ans avaient passé sur cette querelle entre Mirabeau et Beaumarchais, le premier était devenu le grand Mirabeau, lorsqu’un beau jour, en 1790, fatigué à son tour des orages de la vie, il écrit à Beaumarchais la lettre suivante :


« Mon écriture ne pouvant pas vous déplaire, monsieur, lorsqu’elle est accompagnée d’un procédé que vous ne désapprouverez pas, je prends le parti de m’adresser à vous-même pour un éclaircissement qui vous regarde plutôt qu’à des intermédiaires.

« Très voisin de l’âge et surtout de la disposition d’esprit où, moi aussi, je ne veux penser qu’à mes livres et à mon jardin, j’avais jeté les yeux, dans les biens nationaux, sur les Minimes du bois de Vincennes ; j’apprends que vous y pensez, on dit même que vous avez couvert l’enchère ; il n’est pas douteux que si vous désirez ce joli séjour, vous le paierez beaucoup plus cher que moi, parce que vous êtes beaucoup plus en état de le faire, et cela posé, je trouverais très désobligeant de hausser à votre désavantage le prix d’un objet auquel je ne pourrais plus atteindre. Veuillez donc me dire si l’on m’a bien instruit, si vous tenez à cette acquisition, et de ce moment je retire mes offres ; si, au contraire, vous n’avez qu’une velléité légère ou seulement le désir civique de concourir à ce que les ventes s’effectuent, sauf à vous défaire ensuite d’un bien probablement trop voisin de votre belle habitation pour que vous comptiez en faire votre maison de campagne, je suis persuadé que vous aurez le même procédé pour moi que moi pour vous, et que votre concurrence n’exagérera pas le prix de cette acquisition.

« J’ai l’honneur d’être parfaitement, monsieur, etc.,

Mirabeau (l’aîné). »
« Le 17 septembre 1790. »


Voici la réponse de Beaumarchais :


« Je vais répondre à votre lettre, monsieur, avec franchise et liberté. Depuis longtemps je cherchais une occasion de me venger de vous ; elle m’est offerte par vous-même, et je la saisis avec joie.

« Tous les motifs que vous citez sont en effet entrés dans mon projet d’acquisition. Un autre plus puissant s’y joint, et quoiqu’il soit assez bizarre, il n’est pas moins celui qui m’a le plus déterminé. À l’âge de douze ans, prêt à faire ma première communion (vous riez ?), je fus conduit chez ces minimes. Un grand tableau du Jugement dernier qui était dans leur sacristie me frappa tellement l’esprit, que j’y retournais très souvent. Un vieux moine fort spirituel entreprit sur cela de m’arracher au monde ; il me prêchait toutes les fois sur le texte du grand tableau en accompagnant son sermon d’un goûter. J’avais pris fort en gré sa retraite et sa morale, et j’y courais tous les jours de congé. Depuis, j’ai toujours vu ce clos avec plaisir, et aussitôt qu’on a mis en vente les biens de nos pauvres tondus, j’ai donné l’ordre de couvrir les enchères de celui-là. Autant de motifs réunis me rendent cette acquisition fort chère, mais ma vengeance me l’est encore plus, car je ne suis plus aussi bon que je l’étais dans mon enfance. Vous avez envie de mon clos, je vous le cède et me dépars de toutes mes prétentions sur lui, trop heureux d’avoir mis enfin mon ennemi entre quatre murailles ! Il n’y a plus que moi qui le puisse après la chute des bastilles.

« Si dans votre colère vous êtes assez généreux pour ne pas au moins vous opposer au salut de mon âme, réservez-moi, monsieur, le grand tableau du Jugement dernier. Mon dernier jugement sur lui est que c’est un fort beau morceau et fait pour honorer ma chapelle. Vous vous serez vengé de moi comme je me venge de vous. Si vous avez besoin de bons renseignemens ou même de mon concours pour la facilité de votre acquisition, parlez, je ferai là-dessus tout ce que vous voudrez, car si je suis, monsieur, le plus implacable de tous vos ennemis, mes amis disent en riant que je suis le meilleur de tous les méchans hommes.

Beaumarchais. »


Les remerciemens de Mirabeau ne se font pas attendre :


« Il faut que j’aie été ravi à moi-même hier, comme en effet je le fus, monsieur, pour n’avoir pas répondu aussitôt à votre aimable lettre. La candeur de l’âge que vous y rappelez ne s’y trouve pas moins que sa gaieté et sa malice, et jamais forme plus piquante n’assaisonna un meilleur procédé. Oui, certes, le tableau qui vous est resté si vivement empreint dans l’imagination dans le cours d’une vie qui vous a nécessairement distrait un peu du Jugement dernier est à vous, si je deviens propriétaire de ce clos, et mon ambition à cet égard s’augmente d’un vœu : c’est de vous y voir venir chercher les vestiges de la sacristie et avouer qu’il n’est point de fautes inexpiables ni de colères éternelles.

Mirabeau (l’aîné). »
« 19 septembre 1790. »


Une lettre aimable de Beaumarchais termine cette correspondance :


« Je suis plus touché, monsieur, de votre lettre que je n’ose me l’avouer. Permettez donc que je-vous adresse le bonhomme que j’avais chargé de me nettoyer cette affaire. Il a été un des experts de la municipalité ; il vous expliquera ce que votre emplette a d’utile et le parti que l’on peut en tirer, ce qui vous apprendra, si vous ne le savez déjà, jusqu’où vous pouvez enchérir.

« Puisque mon badinage ne vous a pas déplu, recevez l’assurance la plus sincère d’un oubli total du passé. Faites une salle à manger de mon antique sacristie, j’y accepterai avec joie un repas civique et frugal. Grâce à la révolution, personne n’est plus humilié de n’en offrir que de ce genre, et nous sommes tous enrichis de ce qu’elle a retranché aux dépenses de vanité qui nous appauvrissaient sans véritable jouissance. Messieurs les bons faiseurs, devenez bienfaisans en mettant fin à votre ouvrage ; il sera toujours excellent, pourvu que vous l’acheviez vite.

« Agréez les salutations du cultivateur,

Beaumarchais. »


C’est ainsi que le temps apaise les colères les plus ardentes. Ce projet de campagne et de repos était une de ces chimères dont se berçait aux heures de lassitude l’imagination de Mirabeau ; il n’eut point de suite : l’homme des combats devait mourir sur la brèche. Il nous a semblé que cette correspondance pacifique, où chacun des deux anciens ennemis apparaît avec ses véritables allures, offrait plus de sincérité et par conséquent plus d’intérêt que leur querelle.


III. — LE PROCÈS KORNMAN.

Dans ce combat avec Mirabeau à propos des eaux de Paris, Beaumarchais avait donné au public l’idée d’un lutteur qui commençait à faiblir. C’était encourageant pour ceux qui pouvaient éprouver le besoin de se faire un nom aux dépens du sien, et il ne tarda pas à se voir assailli par un nouvel adversaire. En février 1787, au moment où il s’occupait de la première représentation de son opéra de Tarare, on répandit dans Paris à un très grand nombre d’exemplaires une brochure assez volumineuse et des plus virulentes intitulée : Mémoire sur une question d’adultère, de séduction et de diffamation pour le sieur Kornman contre la dame Kornman son épouse, le sieur Daudet de Jossan, le sieur Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais et M. Lenoir, conseiller d’état, ancien lieutenant général de police.

Ce mémoire d’une forme inusitée, imprimé même sans nom d’imprimeur, contenant une dénonciation adressée au public et non à la justice, était tout simplement signé Kornman ; mais le style annonçait une plume plus exercée que celle d’un banquier alsacien. L’affaire dont il s’agit ayant eu, en raison des circonstances et des personnes attaquées, un immense retentissement, il faut expliquer d’abord par quel tour de force un avocat alors inconnu, et désirant exploiter à son profit la célébrité de Beaumarchais, avait pu l’englober dans un procès en adultère, auquel il était parfaitement étranger et qui couvait depuis six ans. En octobre 1781, Beaumarchais, se trouvant à dîner chez le prince de Nassau-Siegen, avait été vivement sollicité par le prince et la princesse de s’intéresser au sort d’une jeune femme que son mari tenait depuis six mois enfermée dans une maison de force en vertu d’une lettre de cachet, et d’unir ses démarches à celles qu’ils faisaient eux-mêmes en sa faveur. Rendu prudent par l’expérience, Beaumarchais, avant de se mêler d’une chose aussi délicate, demanda tous les renseignemens possibles. On lui montra une requête touchante que cette jeune femme écrivait de sa prison au président du parlement. Elle était étrangère, née en Suisse, orpheline de père et de mère, mariée depuis l’âge de quinze ans à un banquier alsacien, à qui elle avait apporté une dot de 360,000 francs. Elle avait deux enfans, et elle était enceinte d’un troisième. Les affaires de son mari étant en mauvais état, elle avait voulu préserver sa dot dans l’intérêt de ses enfans, et son mari l’avait fait enfermer comme coupable d’adultère. Elle niait faiblement la faute que lui reprochait son mari, et qui, à ce qu’il paraît, était réelle ; mais elle réclamait le droit de défendre librement devant la justice sa fortune et son honneur, et demandait à ne pas être condamnée à périr de souffrance en accouchant dans un lieu où l’on enfermait des folles et des prostituées.

Pour achever de décider Beaumarchais, on lui montra de plus des lettres écrites par le mari à l’homme qu’il accusait d’avoir séduit sa femme, et on lui présenta le séducteur : c’était un jeune homme élégant, spirituel, de mœurs un peu légères, nommé Daudet de Jossan, qui était assez lié avec le prince et la princesse de Nassau, et qui était petit-fils d’Adrienne Lecouvreur et du maréchal de Saxe[13].

Daudet, par la protection du dernier ministre de la guerre, le prince de Montbarey, avait obtenu la place, alors importante, de syndic-royal adjoint de la ville de Strasbourg. Cette situation lui donnant une certaine influence en Alsace, Kornman l’avait reçu chez lui à Paris. Daudet était devenu amoureux de Mme Kornman, le mari en avait pris son parti, avait fait son ami de l’amant de sa femme, et avait utilisé son crédit auprès du ministre Montbarey jusqu’au moment où la retraite de ce ministre ayant fait perdre à Daudet sa place et son influence, l’époux débonnaire et complaisant s’était tout à coup transformé en Othello. À l’appui de son dire, Daudet présentait des lettres à lui écrites par Kornman et exprimant une tolérance tellement ignoble, que Beaumarchais n’hésita plus. Il courut chez les ministres, et, avec cette activité persévérante qu’il mettait à tout ce qu’il entreprenait, il obtint bientôt la révocation de la lettre de cachet et un ordre du roi enjoignant au lieutenant de police, M. Lenoir, de faire conduire la prisonnière dans la maison d’un médecin-accoucheur, où elle pourrait librement recevoir ses hommes d’affaires et discuter ses intérêts avec son mari. Ce dernier, voyant que sa femme lui échappait, essaya d’entrer en accommodement avec elle ; cinq ans se passèrent ainsi, remplis par des tentatives avortées de réconciliation et par des commencemens de procès en séparation de biens. Dans l’intervalle, les affaires commerciales de Kornman allaient de mal en pis ; il fut obligé de suspendre ses paiemens, et sa femme, à laquelle Beaumarchais, en raison même du premier service rendu, ne pouvait plus refuser des conseils, dut entamer contre lui des procédures à l’effet de garantir sa dot.

Les choses en étaient là, lorsque Kornman eut occasion de se lier avec le jeune avocat Bergasse, encore inconnu, ou plutôt connu seulement par l’extrême exaltation qu’il avait déployée dans des brochures en faveur des expériences magnétiques de Mesmer. Soit que Bergasse ait réellement ajouté foi aux récits plus ou moins fantastiques que lui faisait Kornman, soit qu’il ait vu là une belle occasion de se produire avantageusement, soit enfin qu’il ait été conduit par ces deux motifs réunis, toujours est-il que c’est lui qui détermina ce banquier à confier au public des détails qu’on aime généralement à tenir secrets. C’est sous l’impulsion du fougueux Bergasse que Kornman se décida à donner à son affaire tout l’éclat imaginable, en comprenant dans la même accusation sa femme et son complice présumé, Daudet de Jossau ; le lieutenant-général de police, que Kornman soupçonnait aussi, à tort ou à raison, d’avoir été l’amant de sa femme, et qui, venant de quitter sa place, offrait l’avantage de pouvoir être attaqué utilement et sans danger ; le prince de Nassau même, que Bergasse devait attaquer dans un second mémoire ; enfin, mais surtout Beaumarchais, l’affreux, le scélérat Beaumarchais, qu’on présentait comme la cheville ouvrière du plus abominable complot contre toutes les lois divines et humaines.

Tel fut l’objet du premier mémoire publié au nom de Kornman, rédigé par Bergasse, et répandu par milliers dans Paris. Ce mémoire est parfois assez bien écrit, souvent chaleureux, souvent bouffi et incorrect, et surtout pompeux d’un bout à l’autre ; mais, au point de vue de la logique, de la raison et du droit, il ne supporte réellement pas l’examen. C’est un véritable galimatias. Qu’y voit-on ? Un mari qui raconte ou plutôt un avocat qui fait raconter à un mari, en style emphatique, avec une épigraphe en vers latins, les torts qu’il reproche à sa femme. Ce qui tendrait du reste à indiquer une certaine bonne foi chez Bergasse, au moins au début de l’affaire, c’est que, dans son exaltation continue, il oublie à tous momens qu’il revêt d’un style imposant des faits qui sont peu à l’avantage de son client. Il pourrait, par exemple, se dispenser de nous montrer ce mari poussant pendant un an la débonnaireté jusqu’à la tolérance la plus honteuse, pour faire ensuite enfermer sa femme aussitôt qu’il est question de séparation de biens. Il pourrait se dispenser de faire avouer tout naïvement à ce mari que, s’il a attendu six ans pour faire du scandale, c’est que le lieutenant de police, qu’il accuse aussi d’être un des amans de sa femme, lui avait promis une place dans les Indes. Enfin n’est-il pas singulier qu’un mari, après avoir traîné sa femme dans la boue, après l’avoir accusée, non-seulement des désordres les plus graves et les plus multipliés, mais encore d’escroquerie et même de complicité dans je ne sais quelle histoire d’assassinat qui est un véritable roman, vienne conclure en définitive à ce qu’on lui laisse la femme et la dot, la dot apparemment parce qu’elle est bonne à garder, la femme parce qu’elle est, dit cet aimable mari, plus égarée que coupable, et qu’il l’aidera à vivre environnée de l’estime qu’elle peut mériter encore ? Et cela pour arriver à appeler toute la rigueur des lois, non-seulement sur le suborneur ou les suborneurs, ce qui serait assez naturel au moins de la part d’un autre mari, mais sur Beaumarchais, contre lequel on n’articule aucun autre fait précis que celui d’avoir contribué à obtenir des ministres, en faveur d’une femme près d’accoucher dans une maison de force, la révocation d’une lettre de cachet ! Pour que tout soit logique d’ailleurs dans les mémoires de Bergasse, on y lit les déclamations les plus ardentes contre les lettres de cachet.

Excité par l’exemple de Mirabeau, Bergasse le laisse bien loin derrière lui en excès de langage. Tout ce que la fureur peut inspirer d’expressions outrageantes et d’imputations flétrissantes, il le prodigue à Beaumarchais. Et comme si ce n’était pas assez de le qualifier « un homme dont la sacrilège existence atteste avec un éclat si honteux le degré de dépravation profonde où nous sommes parvenus, » dans un second mémoire, cet avocat, parlant en son nom, crie à Beaumarchais qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu : « Malheureux ! tu sues le crime ! » En temps ordinaire et pour un public impartial, la réponse de Beaumarchais à de telles invectives eût été foudroyante, car il se contenta d’opposer, comme il disait, à du Kornman-Bergasse du Kornman tout pur, c’est-à-dire qu’à ce mari si pompeux de sensibilité, d’indignation et de vertu, à ce mari qui, par la plume de Bergasse, dissertait avec tant d’abondance sur la sainteté du lien conjugal, il opposa le mari réel, le mari écrivant, — pendant cette même année où la conduite de sa femme l’avait rempli d’indignation dans son mémoire, — à ce même séducteur détesté dans son mémoire, des lettres où il fait de ce suborneur son ami, son confident, son protecteur auprès des ministres, l’artisan de sa fortune, l’ami et la compagnie habituelle de sa femme. Il montra Kornman méritant par là le dilemme fort embarrassant que lui posa plus tard à l’audience l’avocat de Daudet : « Ou vous êtes le plus atroce calomniateur, ou vous êtes le plus vil des époux ; il vous faut choisir. »

Quant à Beaumarchais, après avoir ainsi constaté la moralité du plaignant, il ne lui fut pas difficile de démontrer jusqu’à la dernière évidence qu’il n’y avait aucun motif raisonnable de l’envelopper dans cette plainte en adultère[14]. Malheureusement pour lui, le public s’inquiétait fort peu de savoir qui avait tort ou raison quant au fond de l’affaire, assez insignifiante par elle-même, mais qui l’emporterait dans cette guerre à mort qu’un nouvel adversaire déclarait à Beaumarchais ; car, après l’éclat du premier mémoire, Bergasse, comprenant sans doute qu’il était peu décent pour lui de se soustraire à la responsabilité de ses attaques en empruntant le nom de Kornman, lorsque d’ailleurs tout le monde savait que ce mémoire était de lui, s’en était positivement déclaré l’auteur, et Beaumarchais l’ayant assigné, ainsi que Kornman, en diffamation au parlement, Bergasse eut à continuer le combat tout à la fois au nom de Kornman et au sien. Or il avait ici plusieurs avantages sur Beaumarchais. Jeune et à peu près inconnu, il n’avait ni ennemis ni envieux ; doué d’un tempérament bilieux et d’une imagination très ardente, il avait une certaine emphase naturelle de style qui déjouait l’ironie de l’auteur du Mariage de Figaro, et la violence de ses périodes, souvent forcées, mais toujours ronflantes, ressemblait à l’entraînement d’une conviction. — Il n’était pas moins habile que violent, car, profitant des circonstances et des querelles du ministère et du parlement, qui suspendirent l’administration de la justice et firent traîner ce procès durant près de deux ans, il sut prendre exactement le même rôle qu’avait pris autrefois Beaumarchais au temps du procès Goëzman et associer cette querelle à toutes les préoccupations du jour. Le fond de l’affaire disparut ainsi sous les accessoires, et bientôt dans les mémoires de Bergasse il ne fut presque plus question de M. et de Mme Kornman, mais de l’exil du parlement et de la scélératesse de Beaumarchais, qu’il accusait d’être vendu aux ministres ; de la liberté de la presse, des états-généraux, des droits de la nation, et de la scélératesse de Beaumarchais, ennemi des droits de la nation. Tous les oisifs se mêlèrent naturellement à ce débat, qui fut une des grandes affaires du temps. Pendant les deux ans qu’il dura, il se publia près de quatre cents brochures à ce sujet, Bergasse y faisant entrer tous les noms plus ou moins impopulaires qui se rencontraient sous sa plume, et chaque personnage désigné publiant à son tour des réponses et des explications. Beaumarchais n’écrivit que trois mémoires dans l’affaire Kornman ; ils sont incontestablement plus faibles que ceux qu’il écrivit contre Goëzman et autres. Il a ici tellement raison quant au fond du débat, qu’il ne sait pas se défendre sur les accessoires qu’on entasse pour l’en accabler. Vainement ses amis lui recommandent d’éviter les formes de la raillerie, qui ne prendraient pas, attendu que Bergasse a su monter l’affaire au ton d’une grande question de morale publique, dans laquelle il se pose comme défenseur de la vertu contre un tas d’hommes pervers : comme l’opinion incline à l’accepter dans ce rôle, il faudrait l’en dépouiller avec gravité et lui opposer une véhémence égale à la sienne ; mais Beaumarchais commence à vieillir, il a des habitudes d’esprit auxquelles il ne peut plus renoncer. Non content de prouver qu’il n’y a dans tout ceci aucun reproche à lui faire, ce qui est très vrai, il se permet des quolibets sur Kornman qui gâtent sa situation, et prêtent le flanc aux philippiques austères de Bergasse.

Ce dernier d’ailleurs en prend fort à son aise sur le droit qu’aurait, suivant lui, le premier venu d’exploiter la réputation d’un homme célèbre en l’accablant d’outrages. « Je n’ai, dites-vous, écrit que des faits faux ; j’ai donc encouru toutes les peines destinées à la calomnie : eh bien ! dans cette supposition même (évidemment fausse), le sieur Kornmann m’aurait trompé, vous auriez le droit de l’attaquer et de demander justice de son imposture ; mais moi, dont les intentions ont été si pures, la conduite si franche, le but si digne d’éloges, je serais toujours au-dessus de vos atteintes… Mais, dites-vous, nous vous poursuivons, non pas parce que vous avez rédigé les mémoires du sieur Kornman, mais parce que vous nous y avez peints sous les traits les plus odieux… C’est-à-dire, s’écrie Bergasse, que vous voulez qu’on me punisse de ce que je suis moi, et non pas un autre, de ce que je n’ai pas écrit avec vos facultés, mais avec les miennes… » Et comme les facultés de Bergasse sont essentiellement tournées à la virulence, après avoir, durant deux ans, accumulé toutes les insultes sur Beaumarchais, sur M. Lenoir, sur le prince de Nassau, etc., à la dernière audience il leur administre encore cette péroraison : « Qu’ils apprennent, ces pervers, que je ne cesserai jamais de les poursuivre ; que tant qu’ils seront impunis, je ne me tairai pas ; qu’il faut qu’on m’immole à leurs pieds, ou qu’ils tombent aux miens. L’autel de la justice est dans ce moment pour moi l’autel de la vengeance, et sur cet autel, désormais funeste, je jure que jamais il n’y aura de paix entre nous…, que je m’attacherai à eux comme le remords à la conscience coupable. Et vous, qui présidez ce tribunal auguste, vous, l’ami des mœurs et des lois, vous dans lequel nous admirons tous, etc., etc., recevez mes sermons ! » Les nombreux admirateurs de Bergasse trouvaient cela sublime.

Le parlement reçut les sermens de ce fougueux avocat pour ce qu’ils valaient, et quoiqu’il eût avec soin entremêlé sans cesse les flatteries envers ses juges aux invectives contre l’auteur du Mariage de Figaro, le parlement le déclara calomniateur, par un arrêt du 2 avril 1789 ; il le condamna envers Beaumarchais et chacun de ceux qu’il avait insultés à mille livres de dommages-intérêts avec défense de récidiver, sous peine de punition exemplaire. Kornman fut condamné aux mêmes peines, et de plus, vu les preuves de sa coupable tolérance, déclaré non recevable dans sa plainte en adultère contre sa femme et Daudet de Jossan.

Il fallut au parlement un certain courage pour rendre cet arrêt, car cette lutte si prolongée avait eu pour résultat de faire à Beaumarchais une impopularité effrayante. Assailli chaque jour de lettres anonymes furibondes, attaqué même une fois dans la rue, il ne pouvait plus sortir le soir qu’armé et accompagné. Bergasse, au contraire, était devenu pour un moment l’idole du public ; cette foule qui encombrait la grande salle du parlement, cette foule qui, aux temps du procès Goëzman, portait Beaumarchais en triomphe, accueillit sa victoire avec des murmures, réservant pour son adversaire toutes ses sympathies et toute son admiration. Pourtant, dans cette affaire, la situation de Beaumarchais était incontestablement, en morale et en droit, plus nette que dans l’affaire Goëzman ; mais, comme il avait autrefois un peu abusé peut-être de la faveur de l’opinion, la Providence voulait sans doute qu’il eût à subir toutes les amertumes de son injustice.

Le lendemain, les amis de Bergasse disaient que Beaumarchais avait acheté le parlement. Il l’avait si bien acheté, que je ne puis m’empêcher de transcrire ici un détail intéressant que je trouve dans ses papiers, et qui prouve que le vrai parlement n’avait rien de commun, sous le rapport de l’intégrité, avec le parlement Maupeou.

Dans cette cause célèbre, où figuraient les cinq ou six premiers avocats de Paris, débutait comme avocat-général un jeune magistrat de vingt-neuf ans, Dambray, qui fut depuis chancelier de France sous la restauration. Après les plaidoiries, à la dernière audience, Dambray avait eu à donner ses conclusions et à dégager la cause de tout le fatras compliqué dont elle avait été surchargée. Obligé de parler pendant plusieurs heures et suffoqué par la chaleur, le jeune avocat-général s’était évanoui deux fois ; après chaque défaillance, il reprenait son argumentation où il l’avait laissée, avec autant de présence d’esprit que si elle n’eût pas été interrompue ; il la poursuivait avec une éloquence pleine de force et de lucidité. Sans s’inquiéter de la soudaine popularité de Bergasse ou de l’impopularité de Beaumarchais, il avait conclu pour la justice et dicté en quelque sorte à la conscience des magistrats l’arrêt qui venait d’être rendu.

Plusieurs jours après cet arrêt, Beaumarchais, éprouvant le besoin de satisfaire un mouvement de reconnaissance envers Dambray et ne sachant trop comment s’y prendre pour ne pas effaroucher sa délicatesse, fait remettre chez son portier une boîte contenant un superbe camée avec ce billet anonyme, et qu’il n’avait pas écrit de sa main :


DÉLIVRANCE DE LEGS.

« Ce portrait de Cicéron antique et gravé sur péridot, pierre fine de la première qualité après l’émeraude, était la bague chérie que portait toujours M. d’Émery, le plus célèbre antiquaire du XVIIIe siècle ; en mourant, il l’a laissée en dépôt à l’un de ses amis, sous condition de la remettre à l’homme le plus éloquent qu’il rencontrerait : elle appartient sans conteste à M. Dambray.

« On a eu le respect de ne pas faire repolir la pierre, de crainte d’altérer la parfaite ressemblance de l’ancien Cicéron en la présentant au moderne. »


Le lendemain, Beaumarchais voit revenir sa boîte avec la lettre qui suit :


« On m’a remis hier au soir, monsieur, une petite boîte contenant un portrait de Cicéron fort artistement gravé sur une pierre fine de la première qualité après l’émeraude, à ce que m’apprend un billet beaucoup trop obligeant, dans lequel on porte la flatterie jusqu’à me comparer à l’orateur de Rome ; je n’ai pu attribuer qu’à l’enthousiasme d’un plaideur qui a gagné son procès et qui ne me connaît pas un cadeau qui ne me convient sous aucun rapport. J’ai questionné mes gens pour en connaître l’auteur, et le récit de mon portier qui a reconnu votre laquais ayant confirmé mes premiers soupçons, je m’empresse, monsieur, de profiter de cette découverte pour vous prier de vouloir bien reprendre un bijou qu’une juste délicatesse ne me permet pas d’accepter.

« Sous quelque forme qu’un présent soit offert, il ne cesse pas d’être un présent, et jamais un magistrat ne doit en recevoir.

« J’ai l’honneur d’être, monsieur, etc.

Dambray. »
« Paris, le 25 avril 1789. »


Beaumarchais répond en protestant que le cadeau n’est pas de lui ; mais le jeune avocat-général, convaincu du contraire, persiste dans son refus. Voilà comment Beaumarchais avait acheté le parlement qui venait de condamner Bergasse. Il est vrai cependant, comme on l’a dit, que s’il gagna son procès devant la justice, il le perdit cette fois devant l’opinion et fit la fortune de Bergasse, qui, quoique déclaré calomniateur par un arrêt, dut à cette seule affaire une célébrité éclatante, et se vit du premier coup appelé à l’assemblée constituante, où sa célébrité ne se soutint pas.

La Harpe, tout en se déclarant indigné des calomnies aussi odieuses qu’absurdes dont Beaumarchais avait été si souvent l’objet, trouve abominable que ce dernier se soit permis de donner plus tard au personnage du traître, dans son drame de la Mère coupable, le nom irlandais de Begearss, destiné à rappeler celui de Bergasse, et qui en réalité le rappelle assez peu. La Harpe, qui portait dans les moindres querelles littéraires une rancune si âpre et si tenace, en parle ici bien à son aise. Quoi ! un homme à qui vous n’avez jamais fait le moindre mal vous aura traîné pendant deux ans dans la fange et traité comme le dernier des scélérats, et on sera inexcusable de l’avoir transformé en traître de mélodrame sous un anagramme irlandais ! « En vérité, dit avec raison Arnault à ce sujet, la vengeance était moins cruelle que l’outrage qui l’avait provoquée. J’ai connu, ajoute-t-il, Bergasse et Beaumarchais : rien de plus opposé que leur caractère ; avides de renommée l’un et l’autre, ils l’obtinrent d’abord par des écrits publiés à l’occasion d’un procès ; mais dans ses mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l’humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu’on en ait dit, un fort galant homme et, de l’aveu de tout le monde, un des hommes les plus aimables qu’on pût rencontrer. »

Ce témoignage impartial d’Arnault écrivant quarante ans après l’événement nous permet au moins de conclure que, si en effet Bergasse était foncièrement un honnête homme, il se conduisit ici comme un homme méchant, ce qui n’est pas permis, même aux plus honnêtes gens. Sans raison et sans droit, par ambition de renommée, par violence de caractère, il poussa contre Beaumarchais la fureur jusqu’aux derniers excès de l’outrage et de la calomnie ; il fit à sa réputation une blessure cruelle dont elle ne s’est jamais bien guérie, et lorsque la révolution éclata, l’auteur du Mariage de Figaro, qui aurait pu espérer d’être accueilli sous le régime nouveau avec quelque faveur, vit commencer pour lui la période de la décadence et de l’impopularité.

  1. Voyez les livraisons des 1er et 15 octobre, 1er et 15 novembre 1852 ; 1er janvier, 1er mars, 1er mai, 1er juin, 15 juillet, 15 août et 1er octobre 1853.
  2. Les journaux nous apprenaient encore tout récemment qu’on représentait le Barbier de Séville aux conférences d’Ollmütz.
  3. C’est en vain qu’avec une vue superficielle du passé on essaierait de comparer le régime parfois rigoureux qu’a subi dans notre siècle la liberté individuelle avec le régime antérieur à la révolution ; il n’y a pas de comparaison possible. Qu’on se souvienne seulement que sous Louis XV un ministre, le duc de La Vrillière, poussait l’impudeur jusqu’à permettre à sa maîtresse de vendre à prix d’argent des ordres d’arrestation signés en blanc de la main du roi. « La marquise de Langeac, dit le comte de Tocqueville dans son Histoire du règne de Louis XVI, faisait commerce des lettres de cachet, et jamais ne les refusait à l’homme puissant qui avait une vengeance à exercer ou une passion à assouvir. » Il n’était pas même toujours nécessaire d’être un homme puissant. M. de Ségur raconte dans ses Souvenirs l’édifiante histoire d’une jeune bouquetière qui, pour se débarrasser d’un mari jaloux, avait obtenu, moyennant dix louis donnés à Mme de Langeac, une lettre de cachet contre lui. Le même jour, le mari ayant eu la même idée que sa femme et ayant de son côté donné dix louis, chacun des deux époux fit enfermer l’autre.
  4. Elles l’ont été à peu près partout, car en même temps que le prince de Nassau constate, dans une de ses lettres, l’existence et le succès d’une traduction polonaise du Barbier de Séville, Gudin, dans son manuscrit, nous assure que le Mariage de Figaro, « traduit, dit-il, dans la langue de l’Indostan, a été joué dans cette langue sur ces mêmes rives où les Grecs allaient chercher la sagesse. » Beaumarchais, avec son caractère essentiellement français, paraît en général se soucier assez peu de ce qui s’écrit sur lui à l’étranger. Par exemple, je ne trouve nulle mention dans ses papiers qu’il se soit inquiété du drame allemand dans lequel Goethe le faisait figurer tout vivant. Ce n’est qu’en 1784, lorsque parut en France la première traduction de ce drame par Friedel, qu’avant d’en autoriser la publication, le censeur écrit à Beaumarchais pour lui demander s’il consent à ce que la traduction paraisse avec son nom. Beaumarchais, sans doute occupé d’autre chose, fait attendre longtemps la réponse, ce qui désole l’infortuné traducteur ; il répond enfin pour demander qu’on change le nom de Beaumarchais, adopté par Goethe, en celui de Ronac, et le nom de son beau-frère Guilbert en celui d’Ilberto. C’est en effet avec ce travestissement que parut en France la première traduction du drame allemand de Clavijo.
  5. Cette critique de La Huerta, qui consiste à reprocher à Beaumarchais d’avoir placé dans une comédie un grand d’Espagne sous un nom imaginaire, au lieu de lui donner un nom réel, semblera un peu extraordinaire en France. L’inconvenance pour nous consisterait bien plutôt à mettre en scène un nom réel.
  6. On voit que La Huerta ne peut pas digérer les deux faux Galiciens. Cependant il y a dans le Mariage de Figaro le nom de Grippe-Soleil, jeune berger andaloux, qui doit être encore plus difficile à traduire en espagnol que celui de La Jeunesse ou de L’Éveillé.
  7. Theatro Hespañol, por don Vicente Garcia de La Huerta, préfaces des t. V et XIII.
  8. On a souvent cité quelques-unes des pièces satiriques dirigées contre le Mariage de Figaro. On connaît moins les ripostes de Beaumarchais. Voici, par exemple, un quatrain inédit de lui en réponse à une épigramme assez plate du poète Piis : il me semble que le quatrain de Beaumarchais n’est pas dépourvu de sel :

    Ton Pégase, Piis, est tombé dans l’ornière,
    De son temple le Goût te ferme l’ostium.
    Au bon petit Jésus je fais cette prière,
    Auge Piis ingenium.

  9. Nous n’avons point à attaquer Suard, mais comme il a attaqué Beaumarchais avec un véritable acharnement, et comme nous allons voir tout à l’heure que c’est lui qui a occasionné son emprisonnement à Saint-Lazare, on ne sera pas étonné si nous nous croyons obligé de constater tout d’abord ici qu’il y a dans les lettres de Diderot à Mlle Voland des détails sur Suard qui, s’ils sont exacts, feraient peu d’honneur à son austérité, car ils tendraient à prouver qu’il était de ceux qui sont d’autant plus sévères en théorie qu’ils se mettent plus à l’aise dans la pratique. (Voir les lettres de Diderot à Mlle Voland, t. II, p. 411 et 433.)
  10. Garat, dans ses Mémoires sur Suard, arrange autrement cette phrase du prince de Suède. Je choisis la version publiée par Mme Suard comme plus vraisemblable.
  11. Nous devons aussi faire valoir à ce sujet un argument qui nous a échappé lorsque nous avons parlé des 3 millions donnés secrètement à Beaumarchais en 1776 et 1777 pour concourir aux fournitures américaines. N’est-il pas évident que si Beaumarchais n’avait pas rendu à M. de Vergennes un compte satisfaisant de l’emploi de ces 3 millions, il n’aurait pas reçu plusieurs années après, sous le ministère de ce même M. de Vergennes, 2 millions en plus à titre d’indemnité ?
  12. Il ne s’agit point ici de la correspondance de Vincennes, qui ne mériterait point cette qualification, et qui d’ailleurs ne fut pas publiée par Mirabeau, mais de plusieurs ouvrages cyniques tels que l’Erotika Biblion, Ma Conversion, etc., que Mirabeau, dans sa prison, écrivait pour se procurer de l’argent, et dont, par une tolérance assez bizarre, la police lui facilitait la vente.
  13. Le père de Daudet, directeur des greniers à sel de la ville de Strasbourg, avait épousé Françoise-Catherine-Ursule Lecouvreur, fille naturelle de la célèbre tragédienne et du maréchal de Saxe.
  14. Beaumarchais étant un peu suspect en ce qui regarde les femmes, j’ai mis le plus grand soin à chercher dans ses papiers s’il avait réellement servi Mme Korman en chevalier désintéressé. Il m’a été démontré d’abord qu’il ne la connaissait nullement quand il avait contribué à la faire sortir de prison, et ensuite qu’en l’aidant plus tard de ses conseils dans ses débats d’intérêt avec son mari, il avait été pour elle un ami, et rien de plus. — Elle l’appelle dans ses lettres mon cher papa, et il me paraît en effet jouer auprès d’elle un rôle purement paternel. Ce serait donc précisément un des actes les plus louables, les plus désintéressés de la vie de Beaumarchais, qui lui aurait valu le plus d’insultes et le plus de tracas. C’est ce qui le fait s’écrier dans ses mémoires sur cette affaire : « Grand Dieu ! quelle est ma destinée ! je n’ai jamais rien fait de bien qui ne m’ait causé des angoisses, et je ne dois tous mes succès, le dirai-je ?… qu’à des sottises ! »