Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/01


BEAUMARCHAIS
Sa Vie, ses Écrits et son Temps.


J’entrai un jour, conduit par un petit-fils de Beaumarchais, dans une maison de la rue du Pas-de-la-Mule, et nous montâmes dans une mansarde où personne n’avait pénétré depuis bien des années. En ouvrant, non sans difficulté, la porte de ce réduit, nous soulevâmes un tourbillon de poussière qui nous suffoqua. Je courus à la fenêtre pour avoir de l’air ; mais, de même que la porte, la fenêtre avait si bien perdu l’habitude de s’ouvrir, qu’elle résista à tous mes efforts ; le bois gonflé et altéré par l’humidité menaçait de s’en aller par morceaux sous ma main, lorsque je pris le parti plus sage de casser deux carreaux. Nous pûmes enfin respirer et jeter les yeux autour de nous. La petite chambre était encombrée de caisses et de cartons remplis de papiers. J’avais devant moi, dans cette cellule inhabitée et silencieuse, sous cette couche épaisse de poussière, tout ce qui restait de l’un des esprits les plus vifs, d’une des existences les plus bruyantes, les plus agitées, les plus étranges qui aient paru dans le siècle dernier ; j’avais devant moi tous les papiers laissés, il y a cinquante-deux ans, par l’auteur du Mariage de Figaro.

Lorsque la superbe maison bâtie par Beaumarchais sur le boulevard qui porte son nom fut vendue et démolie, les papiers du défunt furent transportés dans une maison voisine et enfermés dans le cabinet où je les ai trouvés. La présence d’une brosse et de quelques gants destinés à préserver les mains de la poussière indiquait qu’on était venu autrefois de temps en temps visiter ce cabinet. Peu à peu les visites étaient devenues plus rares, la mort avait enlevé successivement la veuve et la fille de Beaumarchais ; son gendre et ses petits-fils, très dévoués à sa mémoire, mais plus occupés des affaires de ce monde que des questions de littérature et d’histoire qui se rattachent à son nom, avaient laissé dormir en paix tous ces papiers, attendant une occasion favorable de les mettre au jour[1]. Et c’est ainsi que des documens précieux, c’est ainsi que tous les souvenirs d’une carrière extraordinaire étaient restés enfouis dans une cellule abandonnée, dont l’aspect m’inspirait une mélancolie profonde. En troublant le sommeil de ce tas de papiers jaunis par le temps, écrits ou reçus autrefois, dans le feu de la colère ou de la joie, par un être duquel on peut dire ce que Mme de Staël a dit de Mirabeau, par un être si animé, si fortement en possession de la vie, il me semblait que je procédais à une exhumation ; il me semblait voir une de ces tombes du Père-Lachaise qui, vers la seconde ou troisième génération, se couvrent de ronces pour nous rappeler sans cesse l’oubli qui nous suit sur cette terre où nous passons si vite.

Cependant une partie de ces papiers était classée avec soin : c’était celle qui a trait aux affaires si nombreuses et si variées de Beaumarchais comme plaideur, négociant, armateur, fournisseur, entrepreneur, administrateur[2]. La partie des papiers offrant un intérêt biographique, littéraire ou historique était beaucoup plus en désordre ; on voyait que le classement avait été confié au caissier Gudin, commis zélé, mettant les affaires en première ligne. Ainsi, après avoir déterré çà et là les manuscrits des trois drames et de l’opéra de Beaumarchais, nous avions vainement cherché un manuscrit du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, lorsqu’en faisant ouvrir par un serrurier un coffre dont la clé était perdue, nous découvrîmes les deux manuscrits au fond de ce coffre sous une masse de papiers inutiles[3]. À côté se trouvait un mouvement de montre ou de pendule exécuté en cuivre sur un grand modèle et portant l’inscription suivante : Caron filius ætatis 21 annorum regulatorem invenit et fecit 1753. C’était la première invention par laquelle le jeune horloger Beaumarchais débuta dans la vie. La juxtaposition dans la même caisse de ces deux objets si différens, du chef-d’œuvre de l’horloger et des deux chefs-d’œuvre de l’auteur dramatique, avait quelque chose d’assez piquant ; c’était comme une réminiscence de je ne sais plus quel monarque de l’Orient qui plaçait dans le même coffre ses habits de berger et son manteau royal. Au fond de cette caisse se trouvaient aussi quelques portraits de femmes. L’un d’eux, très petite miniature représentant une belle dame de vingt à vingt-cinq ans, était enveloppé dans un papier portant ces mots d’une écriture fine et un peu griffonnée : Je vous rends mon portrait, — gracieux et fragiles débris, moins fragiles encore que nous, puisqu’ils nous survivent ! Qu’est devenue cette belle personne d’il y a quatre-vingt-sept ans ? (Je dis quatre-vingt-sept ans, parce que j’ai reconnu l’écriture qui remonte à 1765.) Qu’est devenue cette belle personne qui, pour sceller une réconciliation sans doute, écrivait : « Je vous rends mon portrait ? »

 
Dictes-moi où, ne en quel pays
Est Flora la belle Romaine,
Archipiada ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ?
Écho parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan

 
Qui beaulté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan[4] ?

Parmi les documens précieux que contenait ce cabinet, plusieurs paraissaient avoir été mis en ordre par Beaumarchais lui-même avec l’intention de s’en servir pour la rédaction des mémoires de sa vie, et on voyait en même temps qu’après avoir conçu ce projet, il y avait ensuite renoncé. Ainsi, sur un dossier volumineux contenant sa correspondance avec M. de Sartines[5] et le détail de ses voyages comme agent secret de Louis XV et de Louis XVI, on lit ces mots écrits de sa main : Papiers originaux remis par M. de Sartines, matériaux pour les mémoires de ma vie ; plus bas est écrit de la même main : inutiles aujourd’hui. C’est-à-dire que Beaumarchais dans sa vieillesse, sous la première république, laissant à sa fille des affaires embarrassées et des procès avec le gouvernement existant, avait sans doute craint de lui nuire et peut-être aussi de nuire à sa propre mémoire en mettant au jour ses antécédens monarchiques et spécialement la partie de sa vie où il fut directement au service de Louis XV, de Louis XVI et de leurs ministres.

Quoi qu’il en soit, l’examen des papiers laissés par Beaumarchais fait vivement regretter qu’il n’ait pas donné suite au projet de raconter lui-même les péripéties étranges d’une existence mêlée à tous les événemens de son temps. De tous les hommes fameux du XVIIIe siècle, il est peut-être celui sur lequel on a débité le plus de fables, tandis que les faits de sa vie n’ont été connus du public que par les détails qu’il a semés çà et là dans des mémoires judiciaires dont la forme apologétique et les réticences obligées mettent le lecteur en garde et ne satisfont que très incomplètement sa curiosité.

Tout ce qui a été écrit de plus exact depuis cinquante ans sur la vie de l’auteur du Mariage de Figaro est puisé à la même source, c’est-à-dire emprunté au travail publié par La Harpe en 1800, et qui fait partie de son Cours de Littérature[6]. Dans le chapitre consacré à Beaumarchais, et qui est un des meilleurs de l’ouvrage, La Harpe, reconnaissant avec raison qu’ici l’homme est supérieur à l’écrivain, donne un peu plus d’extension à la partie biographique de son sujet qu’il n’a coutume de le faire pour les autres auteurs ; mais, soit qu’au lendemain de la mort de Beaumarchais ses papiers ne fussent pas encore inventoriés, soit que La Harpe n’ait pas cru devoir pénétrer trop avant dans une existence liée à celle d’une foule de personnes qui vivaient encore au moment où il écrivait, il est certain qu’il s’en est tenu à quelques informations générales recueillies auprès de la veuve du défunt, et que, sous le rapport biographique, son travail n’est qu’une ébauche où il n’y a presque pas une date, pas un détail précis, et où les faits principaux sont à peine indiqués, sans compter quelques erreurs assez graves religieusement reproduites par tous les biographes. Il n’est pas moins incontestable que le travail de La Harpe a été, pour la réputation si attaquée de Beaumarchais, une véritable bonne fortune. Appréciateur sévère et parfois trop rigoureux de l’auteur dramatique, l’aristarque du Cours de Littérature rend aux qualités de l’homme, qu’il a connu, une justice qui ne saurait être suspecte de partialité ; car La Harpe, alors converti, était devenu très hostile non-seulement aux écrits, mais aux écrivains du XVIIIe siècle : l’exception inattendue qu’il fait en faveur de Beaumarchais, les éloges qu’il accorde à son caractère, la chaleur avec laquelle il réfute le premier cet amas de calomnieuses noirceurs accumulées sur la tête d’un homme dont la vie ne fut qu’un combat, n’ont pas peu contribué à empêcher les écrivains sérieux qui sont venus après lui de juger l’auteur du Mariage de Figaro sur les accusations souvent atroces et sur les diatribes de ses nombreux adversaires.

Voici, du reste, un extrait d’une lettre inédite de La Harpe adressée à Mme de Beaumarchais six mois après la mort de son mari, le 1er décembre 1799, au moment où le critique s’occupait de rédiger son travail. Cette lettre prouve la spontanéité et la sincérité des sympathies exprimées par La Harpe, sympathies qui étonnèrent quelques personnes à l’époque où parut le onzième volume du Cours de Littérature.


1er décembre.

« … Mon opinion, écrit La Harpe, sur l’excellent époux que vous regrettez, avait dès long-temps prévenu tout ce que vous inspire à cet égard un intérêt bien légitime et bien digne d’éloges. J’ai toujours été indigné des calomnies et des persécutions aussi odieuses qu’absurdes dont il a été si souvent l’objet. Soyez sûre, madame, qu’à cet égard la justice sera complètement faite, et c’est même une des raisons qui m’ont fait penser tout de suite à faire entrer son article dans le chapitre de la Comédie dans ce siècle, quoiqu’il fût depuis long-temps entre les mains de l’imprimeur : l’article n’est pas fait ; il a fallu d’abord, suivant ma méthode, relire tous ses ouvrages, et j’ai peu de temps pour lire, parce que j’en dépense beaucoup à écrire. Ce morceau d’ailleurs doit être travaillé et réfléchi. J’en ai d’autres à terminer auparavant, et peut-être aurai-je le plaisir de vous revoir avant de le commencer ; il n’en vaudra que mieux à tous égards.

« Vous ne devez pas être moins tranquille, madame, sur ce qui concerne son talent ; j’en ai toujours fait cas, et j’aime à rendre justice ; j’aurais mieux aimé sans doute la lui rendre de son vivant, et je l’estimais assez pour y joindre, sans craindre de le blesser, les observations de la critique désintéressée : il n’aurait eu place alors que dans l’aperçu rapide sur la littérature actuelle qui terminera mon ouvrage. Ses titres littéraires appartiennent aujourd’hui à la postérité, et quoiqu’elle soit encore bien voisine de lui, je tâcherai de la faire parler, comme si elle en était déjà loin. Mon jugement ne sera pas suspect, j’étais plus de sa société que de ses amis, et je n’ai pas été dans le cas de recevoir de lui aucun des services qu’il rendait si volontiers aux gens de lettres et que je n’ai pas ignorés.

«… Agréez, etc.

De La Harpe. »


Le travail de La Harpe est donc important comme témoignage loyal en faveur des bonnes qualités de Beaumarchais ; mais il n’en reste pas moins, sous le rapport biographique, une esquisse très superficielle et très incomplète. Un littérateur estimable, Gudin de la Brenellerie, le frère du caissier Gudin dont je viens de parler, et qui fut pendant plus de vingt-cinq ans un des amis les plus dévoués, les plus intimes de Beaumarchais, avait été frappé des lacunes de cette étude de La Harpe et avait entrepris d’y suppléer[7]. Il avait rédigé dans ce but une brûlait notice détaillée sur la vie de son ami. Cette notice forme un manuscrit de 419 pages, divisé en quatre parties que j’ai entre les mains, et qui est intitulé : Histoire de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, pour servir à l’histoire littéraire, commerciale et politique de son temps. Ce travail devait figurer en tête de l’édition des œuvres de Beaumarchais, publiée par le même Gudin en 1809[8] ; mais, après l’avoir lue, la veuve de Beaumarchais, personne très distinguée sous tous les rapports, paraît s’être opposée à la publication de cette biographie pour des motifs que je trouve indiqués dans une note écrite de sa main. Mme de Beaumarchais remarque avec raison qu’au lieu de se contenter de raconter la vie de son ami, Gudin, vieux philosophe du XVIIIe siècle qui n’a rien appris et rien oublié, mêle à son récit une foule de déclamations anti-religieuses de son crû qui ont perdu toute saveur en 1809 ; qu’il s’expose ainsi, sans le vouloir, à compromettre non-seulement la mémoire de Beaumarchais, mais encore à troubler le repos de sa famille, que la critique, ajoute-t-elle, voudra peut-être rendre responsable des opinions de la secte philosophique, secte si décriée aujourd’hui. Gudin, qui était un très bon homme (philosophie à part) et qui était très lié avec Mme de Beaumarchais, fit à ces considérations le sacrifice de son travail ; il se contenta d’en extraire un chapitre sur les drames et les comédies de son ami qu’il plaça à la fin du septième volume de l’édition de 1809, et son Histoire de Beaumarchais eut le sort de son Histoire de France : elle resta en manuscrit. Ce manuscrit n’est pas toujours très exact, surtout pour la première partie de la vie de Beaumarchais, que Gudin ne connaissait point par lui-même, et pour laquelle il ne paraît pas avoir consulté les documens que j’ai entre les mains ; il contient aussi beaucoup de dissertations oiseuses et en dehors du sujet, des louanges outrées et continues qui rappellent un peu le pavé de l’ours ; cependant on y trouve plusieurs faits assez curieux et inconnus dont j’ai fait mon profit.

On connaît maintenant les circonstances qui m’ont déterminé à étudier à fond les documens inédits qui m’étaient confiés et à donner au résultat de cette étude plus d’extension que ne le comporterait une simple biographie. Il m’a semblé que l’occasion était favorable pour essayer de peindre Beaumarchais et son temps, et qu’ici l’histoire d’un homme pouvait ajouter quelque lumière à l’histoire de toute une époque ; car l’homme dont il s’agit, sorti des rangs inférieurs de la société, a traversé en quelque sorte toutes les conditions sociales. L’étonnante variété de ses aptitudes l’a mis en rapports avec les personnages et les événemens les plus divers, et lui a fait jouer tour à tour et parfois simultanément les rôles les plus différens. Horloger, musicien, chansonnier, dramaturge, auteur comique, compositeur de libretti, publiciste, homme de plaisir, homme de cour, homme de spéculations, financier, manufacturier, éditeur, armateur, fournisseur, agent secret, négociateur, tribun par occasion, homme de paix par goût, et cependant plaideur éternel, faisant comme Figaro tous les métiers, Beaumarchais a mis la main dans presque tous les événemens grands ou petits qui ont précédé la révolution.

Presque au même instant on le voit, condamné au blâme (dégradation civique) par le parlement Maupeou, décider le renversement de la magistrature qui l’a condamné, faire jouer le Barbier de Séville, correspondre secrètement de Londres avec Louis XVI, et, non encore réhabilité de la sentence judiciaire qui pèse sur lui, dénué de crédit, ayant tous ses biens saisis, obtenir du roi lui-même un million avec lequel il commence et entraîne l’intervention de la France dans la querelle des États-Unis et de l’Angleterre. Un peu plus loin, toujours composant des chansons, des comédies, des opéras, et toujours avec deux ou trois procès sur le corps, Beaumarchais fait le commerce dans les quatre parties du monde : il a quarante vaisseaux à lui sur les mers ; il fait combattre un navire de guerre à lui de 52 canons avec les vaisseaux de l’état à la bataille de la Grenade, il fait décorer ses officiers, discute avec le roi les frais de la guerre, et traite de puissance à puissance avec le congrès des États-Unis.

Assez fort pour tout cela, assez fort pour faire jouer Figaro malgré Louis XVI, et pour faire imprimer la première édition générale de Voltaire malgré le clergé et la magistrature, Beaumarchais n’a pas même assez de force pour se faire prendre au sérieux et se préserver, au milieu de sa plus grande splendeur, d’être arrêté un beau matin sans rime ni raison, et, à cinquante-trois ans, enfermé pendant quelques jours dans une maison de correction comme un jeune mauvais sujet ; ce qui ne l’empêche pas de figurer à la même époque comme patron des gens de lettres auprès des ministres, d’avoir des rapports très suivis comme financier, et même à titre d’agent et de conseiller important, avec MM. de Sartines, de Maurepas, de Vergennes, de Necker, de Calonne, d’être courtisé par une foule de grands seigneurs qui lui empruntent de l’argent et oublient souvent de le rendre, de protéger même des princes auprès de l’archevêque de Paris[9], et de contribuer puissamment, mais bien involontairement, on le verra, à la destruction de la monarchie.

Persécuté sous la république comme aristocrate, après avoir été emprisonné comme factieux sous la royauté, l’ex-agent de Louis XVI n’en devient pas moins malgré lui l’agent et le fournisseur du comité de salut public. Cette mission de fournisseur, qui devait le sauver, met sa vie en péril et porte le dernier coup à sa fortune. Né pauvre, enrichi et ruiné deux ou trois fois, il voit tous ses biens mis au pillage, et, après avoir possédé 150,000 francs de rente, caché sous un faux nom dans un grenier à Hambourg, le vieux Beaumarchais en est réduit un instant à ce degré de misère, qu’il met, dit-il, de côté une allumette pour la faire servir deux fois[10].

Rentré dans son pays à soixante-cinq ans, malade, sourd, mais toujours infatigable, Beaumarchais, en même temps qu’il se mêle avec une vivacité juvénile de toutes les affaires du moment, en même temps qu’il surveille la mise en scène de son dernier drame (la Mère coupable), ramasse courageusement les débris de sa fortune, et recommence, un pied dans la tombe, tout le travail de sa vie, se débat au milieu d’une légion de créanciers, poursuit une légion de débiteurs, et meurt en plaidant à la fois contre la république française et contre la république des États-Unis.

Cet aperçu d’une existence étrange que je me propose de raconter en détail suffira, je pense, pour donner une idée de l’intérêt multiple qui s’y attache. Ce n’est pas seulement parce qu’elle est romanesque et pleine de vicissitudes, c’est aussi et surtout parce qu’elle est remplie de contrastes et d’incohérences que la carrière de Beaumarchais vaut la peine d’être étudiée comme l’expression et le reflet de toute une période historique. Cette vie, sorte de macédoine disparate et hétérogène, n’est-elle pas en effet la plus fidèle image d’un ordre social qui se dissout et se décompose par le désaccord toujours croissant des idées et des institutions, des mœurs et des lois ?

Le caractère de Beaumarchais a été très décrié ; diverses causes, dont les unes tiennent aux circonstances, les autres à l’homme même, ont concouru à lui susciter beaucoup d’ennemis ; on s’occupera ici non pas de poétiser ce caractère, mais de le montrer tel qu’il est et sous tous ses aspects. S’il gagne à être présenté ainsi dans toute sa vérité auprès de ceux qui ne voient dans le personnage qu’un intrigant audacieux et habile, il perdra probablement dans l’esprit de ceux qui, pour se dispenser de l’étude des détails et des nuances, prennent les hommes tout d’une pièce et croient avoir expliqué l’auteur du Mariage de Figaro, quand ils ont dit : C’était à sa manière un grand révolutionnaire. On verra ici dans quel sens et dans quelle mesure Beaumarchais était révolutionnaire, on le verra dépassé bien vite par la révolution, et souvent aussi ardent dans sa résistance aux excès du régime nouveau qu’il l’avait été dans sa lutte contre les abus de l’ancien régime.

S’il reste beaucoup à dire sur la vie de Beaumarchais, son talent a déjà été l’objet d’appréciations nombreuses[11]. Cependant il est possible encore d’entrer un peu plus avant qu’on ne l’a fait dans les questions littéraires que ce nom soulève, soit sur le drame, soit sur la comédie. Aux critiques sévères de La Harpe et aux critiques plus sévères encore de Geoffroy, Beaumarchais peut opposer le meilleur des argumens, le succès, non pas le succès d’un jour, celui-là ne prouve rien, mais le succès vivace et durable, celui qui résiste aux changemens des goûts, des modes, aux caprices de l’opinion, aux révolutions elles-mêmes qui semblaient l’avoir fait naître, et desquels il semblait inséparable. Quoi qu’on puisse dire de la nature et des défauts de son talent, l’auteur du Mariage de Figaro est du très petit nombre des écrivains du XVIIIe siècle qu’on rejoue et qu’on relit ; il y a donc lieu aussi à étudier de près dans leurs origines les types qu’il a créés, les innovations qu’il a tentées au théâtre ou ailleurs, les formes mêmes de son style, en un mot tous les élémens dont se compose sa physionomie littéraire.


I. — NAISSANCE DE BEAUMARCHAIS. — SA FAMILLE. — UN INTÉRIEUR DE PETITE BOURGEOISIE AU XVIIIe SIÈCLE.

Pierre-Augustin Caron, qui prit à vingt-cinq ans le nom de Beaumarchais, naquit le 24 janvier 1732, dans une boutique d’horloger située rue Saint-Denis, presque en face de la rue de la Féronnerie, non loin de cette maison du pilier des Halles où l’on a cru longtemps à tort que Molière avait reçu le jour. L’erreur est aujourd’hui démontrée ; mais si ce quartier Saint-Denis, qui ne passe pas pour un foyer de lumières et qui jouit un peu, dans Paris, de la réputation qu’avait en Grèce la Béotie, doit renoncer à l’honneur d’avoir vu naître Molière, il peut, jusqu’à un certain point, s’en consoler, puisqu’il a le droit de revendiquer comme des nationaux, non-seulement Regnard, notre premier poète comique après Molière, non-seulement l’auteur du Mariage de Figaro, mais encore M. Scribe, né aussi en pleine rue Saint-Denis, dans une boutique de marchand de soieries, et Béranger, né tout à côté, rue Montorgueil, dans une boutique de tailleur.

Quand on sait que Beaumarchais, à vingt-quatre ans, se trouvait encore, comme il dit dans une lettre inédite, entre quatre vitrages, et qu’il a passé presque sans transition de sa boutique d’horloger à la vie de cour, à une sorte d’intimité avec des princes et des princesses du sang royal, et que, dans une position si nouvelle pour lui, il a fait assez bonne figure pour se créer des amis et beaucoup d’ennemis, quand on sait cela, on éprouve le besoin de s’enquérir des influences de famille et d’éducation qui ont pu, jusqu’à un certain point, le préparer à ce rôle inattendu.

Sa famille était des plus modestes : aussi n’est-ce pas sans une sorte d’étonnement qu’en pénétrant dans cet intérieur de petite bourgeoisie, on y rencontre des habitudes, des manières, une culture d’esprit bien supérieures à ce qu’on attendait. Le progrès de la bourgeoisie au XVIIIe siècle ne m’a jamais paru plus frappant qu’en compulsant ces obscures archives de la famille d’un mince horloger de la rue Saint-Denis. On jugera tout à l’heure si aujourd’hui, dans une sphère sociale exactement semblable, le niveau de culture intellectuelle et mondaine n’a pas plutôt baissé que grandi. Cette infériorité de culture dans la petite bourgeoisie actuelle, très compatible d’ailleurs avec un progrès général dans les masses, s’expliquerait peut-être, surtout pour Paris, par cette considération, qu’au XVIIIe siècle l’existence d’une aristocratie de cour très raffinée qui se mêlait de plus en plus aux classes bourgeoises sans cependant se confondre encore avec elles, entretenait chez toutes une sorte d’émulation de bonne tenue et de beau langage qui, de nos jours, a complètement disparu. — Cette idée, je la trouve confirmée par Beaumarchais lui-même dans une lettre inédite qu’il écrit à son père, de Madrid, en 1765, et dans laquelle il dit : « Les bourgeoises de Madrid sont les plus sottes créatures de l’univers, bien différentes de chez nous, où le bon air et le bel esprit ont gagné tous les états. »

Dans sa propre maison, on trouverait en effet une preuve de cette tendance universelle au XVIIIe siècle vers le bon air et le bel esprit. Faisons d’abord connaissance avec son père.

André-Charles Caron était originaire de l’ancienne province de Brie ; il naquit le 26 avril 1698, près de Meaux, à Lizy-sur-Ourcq, petit bourg qui est devenu aujourd’hui une petite ville du département de Seine-et-Marne. Il était fils de Daniel Caron, horloger à Lizy, et de Marie Fortain, tous deux protestans calvinistes. — Sa famille était nombreuse et pauvre, à en juger par les documens qui constatent son état civil. On sait que depuis la révocation de l’édit de Nantes, en 1685, toute existence légale était refusée aux protestans ; — indépendamment des persécutions exercées contre ceux qui faisaient acte de religion, leurs mariages et leurs enfans étaient tenus pour illégitimes. — Une des églises protestantes qui résistèrent le plus à ce régime d’oppression fut l’église réformée de Brie. Elle ne céda ni à l’éloquence de Bossuet ni aux dragonnades[12], et les protestans continuèrent à faire bénir leurs mariages au désert, c’est-à-dire dans un asile écarté au fond des bois, par le ministère de quelque pasteur errant et fugitif. C’est ainsi sans doute que furent mariés à Lizy, en 1695, le grand-père et la grand’mère de Beaumarchais, et c’est peut-être de la main d’un de ces pasteurs fugitifs que, sur un petit cahier grossier recouvert en parchemin, que j’ai sous les yeux, et qui ressemble à un livre de cuisine, fut écrite la nomenclature des enfans nés de Daniel Caron et de Marie Fortain.

Ces humbles archives d’une famille protestante commencent par cette pieuse formule : « Nostre ayde et commencement soit au nom de Dieu qui a fait toutes choses. Amen (1695). » Suit la nomenclature de quatorze enfans, dont plusieurs moururent en bas âge et dont André-Charles Caron est le quatrième.

Beaumarchais, dans une requête au roi, se dit neveu du côté paternel d’un oncle mort capitaine de grenadiers avec la croix de Saint-Louis, cousin, du même côté, d’un des directeurs de la compagnie des Indes et d’un secrétaire du roi, ce qui semblerait indiquer que sa famille paternelle avait des liens de parenté avec des familles plus relevées qu’elle ; toujours est-il que son père naquit dans un état pauvre et obscur.

Très jeune encore, André-Charles Caron s’engagea dans le régiment de dragons de Rochepierre sous le nom de Caron d’Ailly ; après un temps de service qui dut être très court, il obtint, pour je ne sais quelle cause, un congé définitif le 5 février 1721. Il vint s’établir à Paris pour y étudier l’art de l’horlogerie, et, un mois après son arrivée, il abjura le calvinisme, ainsi qu’il résulte d’un certificat du cardinal de Noailles que j’ai entre les mains, et qui est précédé d’une déclaration ainsi conçue :

« Le 7 mars 1721, j’ai prononcé mon abjuration de l’hérésie de Calvin à Paris, dans l’église des Nouvelles-Catholiques.

« Signé : André-Charles Caron. »

Beaumarchais est donc né catholique, d’un père protestant rentré dans le sein du catholicisme ; mais le souvenir de la religion de ses ancêtres n’a pas été étranger peut-être à quelques-uns de ses instincts d’opposition, et il peut expliquer du moins le zèle qu’on le verra déployer dans toutes les questions qui intéressent les protestans.

Un an après son abjuration, André-Charles Caron adressa une requête au roi en conseil d’état, à l’effet d’être reçu maître horloger, bien qu’il n’eût pas le temps voulu d’apprentissage chez un maître. Dans cette requête, le suppliant fait valoir son abjuration à l’appui de sa demande, ce qui semble indiquer qu’à cette époque la qualité de catholique était exigée, même pour la profession d’horloger<ref>Je vois en effet, dans les pièces justificatives de l’ouvrage de M. Coquerel, que le certificat de catholicisme avait fini par être exigé pour l’admission dans toutes les corporations d’artisans.<ref>. On en pourrait induire quelques doutes sur le désintéressement de l’abjuration du père de Beaumarchais ; mais ces doutes s’évanouissent en présence de ses lettres intimes, où on le voit animé d’une ferveur sincère et pratique, et conservant toujours certaines habitudes de langage biblique et austère qu’il tenait peut-être de sa première croyance.

Quatre mois après avoir été reçu maître horloger, le 13 juillet 1722, André-Charles Caron épousa Marie-Louise Pichon, dont le père, sur l’acte de mariage, est qualifié bourgeois de Paris. C’était une excellente personne, mais d’un esprit assez ordinaire, à en juger par quelques-uns de nos documens. Quant au père Caron, sa correspondance le montre sous l’aspect d’un homme très supérieur à son état : à la vérité, l’horlogerie est le premier des arts mécaniques par ses rapports avec les sciences exactes ; mais l’horloger Caron s’était donné une instruction scientifique au-dessus de l’instruction ordinaire d’un horloger. Ainsi, en 1746, il était assez connu par son savoir en mécanique pour être consulté, par le gouverneur de Madrid, sur l’emploi de diverses machines destinées au dragage des ports et des rivières, et je le vois s’expliquer sur ce point avec la netteté et l’autorité d’un homme très compétent. Malgré ses talens, et peut-être même à cause de ses talens, le père de Beaumarchais ne put jamais arriver à la fortune ; il éprouva des pertes dans son commerce d’horlogerie et de bijouterie, et, en fin de compte, dans les dernières années de sa vie, il n’avait pour subsister qu’une pension viagère que lui faisait son fils.

L’instruction littéraire du père de Beaumarchais n’est pas moins remarquable, relativement à son état, que son instruction scientifique, surtout si l’on considère que, sorti d’un petit bourg pour être dragon, puis horloger, il doit tout ce qu’il sait à lui-même. Son style est en général de bonne qualité, parfois même élégant, avec cette teinte de piété fervente dont je parlais tout à l’heure, qui est assez curieuse pour le temps et qui fut toujours étrangère à Beaumarchais.

Voici, par exemple, une lettre qu’il écrit à son fils et dans laquelle on verra peut-être avec quelque étonnement l’auteur futur du Mariage de Figaro comparé par son père à Grandisson. Cette lettre est datée d’une époque où Beaumarchais n’avait encore aucune célébrité littéraire ; mais il avait déjà fait fortune et se montrait, ce qu’il fut toujours, un excellent fils.


« Paris, le 18 décembre 1764.

« Tu me recommandes modestement de t’aimer un peu ; cela n’est pas possible, mon cher ami ; un fils comme toi n’est pas fait pour n’être qu’un peu aimé d’un père qui sent et pense comme moi. Les larmes de tendresse qui tombent de mes yeux sur ce papier en sont bien la preuve ; les qualités de ton excellent cœur, la force et la grandeur de ton ame me pénètrent du plus tendre amour. Honneur de mes cheveux gris, mon fils, mon cher fils, par où ai-je mérité de mon Dieu les grâces dont il me comble dans mon cher fils ? C’est, selon moi, la plus grande faveur qu’il puisse accorder à un père honnête et sensible qu’un fils comme toi. Mes grandes douleurs sont passées d’hier, puisque je peux t’écrire. J’ai été cinq jours et quatre nuits sans manger ni dormir, et sans cesser de crier ; dans les intervalles où je souffrais moins, je lisais Grandisson, et en combien de choses n’ai-je pas trouvé un juste et noble rapport entre Grandisson et mon fils ! Père de tes sœurs, ami et bienfaiteur de ton père, si l’Angleterre, me disais-je, a son Grandisson, la France a son Beaumarchais, avec cette différence que le Grandisson anglais n’est qu’une fiction d’un aimable écrivain et que le Beaumarchais français existe réellement pour la consolation de mes jours. Si un fils s’honore en louant un père homme de bien, pourquoi ne me serait-il pas permis de me louer de mon cher fils en lui rendant justice ? Oui, j’en fais ma gloire, et je ne cesserai jamais de le faire en toutes occasions.

« Adieu, mon cher ami ; je blesse ta modestie, tant mieux, tu n’en es que plus aimable aux yeux et au cœur de ton bon père et ami.

Caron. »


Une autre lettre, antérieure d’un an à celle que je viens de citer, montre encore sous un beau jour l’esprit distingué et les sentimens élevés de l’horloger Caron. Beaumarchais venait d’acheter une maison rue de Condé ; il se proposait d’y réunir toute sa famille. Le père Caron renonçait au commerce, après y avoir éprouvé des pertes considérables, pour lesquelles son fils lui avait avancé plus de 50,000 francs. Il sortait d’une maladie longue et douloureuse qui avait un peu aigri son caractère et qui faisait craindre que la vie commune ne fût difficile. Voici en quels termes le père Caron écrit à son fils pour le rassurer, en date du 5 février 1763 :


« Je dois essayer, dit-il, de tranquilliser un fils si honnête et si respectueux en l’assurant qu’il n’a à attendre que de la douceur, de l’aménité et la plus tendre amitié de son père ; je dirais même la plus vive reconnaissance, si je ne craignais de blesser sa délicatesse. Il est vrai que la maladie dont je relève par degrés a été si cruelle, si longue et si peu méritée, qu’il n’est pas étonnant que mon caractère en ait un peu souffert. J’ai eu de l’humeur bien ou mal fondée, même des atteintes de désespoir dont mes principes à peine ont pu me garantir ; mais, mon cher ami, serait-ce une raison de conjecturer que, dans la jouissance d’une vie aussi douce que celle que votre amour filial me prépare, je voulusse troubler la tranquillité et la douceur de la vôtre, que j’ai tant de raisons de chérir. À un cœur qui n’est pas naturellement méchant, il faut des motifs pour le devenir, et où les prendre à moins d’être fou avec des enfans qui sont toute ma joie ? Quel père sera plus heureux que le vôtre ? Je bénis le ciel avec attendrissement de retrouver dans ma vieillesse un fils d’un si excellent naturel, et loin d’être abaissé de ma situation présente, mon ame s’élève et s’échauffe à la touchante idée de ne devoir, après Dieu, mon bien-être qu’à lui seul. Votre conduite me rappelle souvent ces beaux vers que le père du Philosophe marié dit à son frère en parlant de son digne fils[13]. »


La dernière lettre de l’horloger Caron à son fils, écrite par lui à soixante-dix-sept ans d’une main tremblante et quelques jours avant sa mort, respire la même élévation de sentimens, en même temps qu’elle est des plus honorables pour Beaumarchais.


« 25 août 1775.

« Mon bon ami, écrit le vieillard mourant, mon cher fils, ce nom est précieux à mon cœur ; je profite d’un intervalle de mes excessives douleurs, ou plutôt des rages qui me font tomber en convulsions, uniquement pour te remercier bien tendrement de ce que tu m’as envoyé hier. Il ne m’est absolument pas possible d’entrer dans aucun détail sur ce que tu souhaiterais de moi… Si tu retournes en Angleterre[14] Je te prie de me rapporter un flacon de sel qu’on fait respirer à ceux qui, comme moi, tombent en défaillance. Hélas ! mon cher enfant, peut-être n’en aurai-je plus besoin à ton retour. Je prie le Seigneur tous les jours de ma vie de te bénir, de te récompenser et de te préserver de tout accident ; ce seront toujours les vœux de ton bon ami et affectionné père.

Caron. »

« Si cela se peut, laisse ton adresse de Londres à Miron[15], afin qu’en cas d’accident je te puisse envoyer ma dernière bénédiction. »


Le portrait du père de Beaumarchais ne serait pas complet, si je ne cherchais maintenant à donner une idée des autres nuances de son caractère, par lesquelles il se rapproche davantage de son fils. On a pu déjà reconnaître en lui beaucoup d’élévation, de sensibilité et une nuance assez marquée de ferveur religieuse. Il y a aussi autre chose, il y a des goûts mondains, le goût des lettres, des arts, de la société ; il y a de la finesse, de la jovialité et même une pointe de gaillardise ingénue qui s’est transmise du père au fils, avec plus de vivacité et beaucoup moins d’ingénuité. — Ainsi le père Caron est fort au courant de tout ce qui s’écrit en littérature ; lui-même, son fils, ses filles, tout le monde chez lui fait des vers bons ou mauvais ; on y fait aussi beaucoup de musique, nous verrons même plus loin qu’il est obligé de réprimer autour de lui cette mélomanie générale : son fils, dès sa première jeunesse, montre du talent sur tous les instrumens ; ses filles sont également bonnes musiciennes, et elles jouent agréablement la comédie. « Je ne sais, mon cher ami, écrit-il à son fils, à Madrid, en date du 8 janvier 1765, je ne sais si vous trouverez que cette brochure vaille le port, mais je vous l’envoie pour vous amuser ; c’est ce qu’on a fait de meilleur et de plus méchant contre le Poinsinet, dont la petite pièce du Cercle, aux Français, a eu un succès prodigieux et lui a produit au moins mille écus tant de la comédie que du libraire qui la lui a achetée ; aussi en est-il bien fier et très brillant en habits[16]. » Dans cette même lettre, il est question d’un souper que doivent faire M. Caron et ses filles avec Préville, l’acteur de la Comédie-Française, le petit Poinsinet, et une dame Gruel, un peu éprise de Beaumarchais, que le malin vieillard appelle Mme Pantagruel, et qui, dit-il, « en aimant son fils, aime toute la famille et lui aussi par surcroît, tant elle a le cœur grand. »

On a vu que, dans sa correspondance avec son fils, le père Caron tantôt lui dit vous, tantôt le tutoie dans les momens d’effusion. — Les lettres inédites de Beaumarchais à son père sont remarquables par un ton mélangé de tendresse filiale et de profond respect. Devenu homme de cour, au plus fort de son opulence et de sa célébrité, Beaumarchais n’écrit jamais à l’horloger Caron sans débuter par la formule : Monsieur et très cher père, et sans finir par le : J’ai l’honneur d’être, avec le plus respectueux attachement, monsieur et très cher père, votre très humble et très obéissant serviteur et fils. Cependant quelquefois l’auteur futur du Mariage de Figaro s’émancipe un peu et va jusqu’à toucher un mot de ses fredaines à son père ; il est alors assez plaisant de voir le vieil horloger relever la balle et jouter de gaillardise avec un homme aussi exercé que son fils dans ce genre d’escrime : un exemple suffira ici entre plusieurs.

Beaumarchais est à Madrid, occupé de cent choses à la fois, toujours mêlant le grave au doux, le plaisant au sévère ; poursuivant Clavijo, fréquentant les ministres, les ambassadeurs, les théâtres, étudiant la politique et la littérature, organisant diverses entreprises industrielles, courant le soir dans les salons, jouant de la harpe, composant, chantant des séguedilles et faisant la cour aux dames. Il s’occupe particulièrement d’une marquise de la C…, Française d’origine, établie sur un assez grand pied à Madrid et qui paraît aussi fort occupée de lui[17] ; un jour qu’il écrit à son père, le 12 août 1764, chez la dame elle-même, celle-ci exige qu’on parle d’elle. Beaumarchais obéit.


« Il y a ici, dit-il à son père, dans la chambre où j’écris, une fort grande et belle dame, très amie de votre chère comtesse[18], qui se moque de vous et de moi à la journée. Elle me dit, par exemple, qu’elle vous remercie de la bonté que vous avez eue il y a trente-trois ans[19] pour elle, lorsque vous jetâtes les fondemens de l’aimable liaison que j’ai entamée il y a deux mois avec elle. Je l’assure que je ne manquerai pas de vous l’écrire, et dans l’instant je le fais, car ce qui n’est qu’une plaisanterie de sa part a droit de me faire plaisir tout comme si elle le pensait réellement. »


Ici l’écriture change, et la marquise ajoute de sa blanche main : Je le pense, je le sens, et je vous le jure, monsieur ; puis Beaumarchais reprend :


« Ne manquez donc pas, par bienséance, dans votre première lettre, à remercier son excellence de son remerciement, et plus encore des honnêtetés dont elle me comble. Je vous avoue que, sans le charme d’une si attrayante société, ma besogne espagnole serait pleine d’amertume. »


Le père Caron répond sur le même ton badin à ce remercîment un peu singulier, dans une lettre en date du 1er septembre 1764.


« Quoique vous m’ayez donné lieu de me féliciter mille fois de la peine que j’ai bien voulu prendre pour vous il y a trente-trois ans, il est bien certain que si alors j’eusse pu prévoir le bonheur qu’elle vous procure, de pouvoir amuser un peu la belle excellence qui me fait l’honneur de m’en remercier, j’aurais ajouté une petite direction d’intention, qui peut-être vous aurait rendu plus aimable encore à ses beaux yeux. Faites-lui agréer les assurances de mon plus profond respect, avec les offres de mes services à Paris. Mes vœux seraient comblés si j’étais assez heureux pour lui être de quelque utilité ici. Puisqu’elle est amie de ma chère comtesse, je la supplie de vouloir bien lui présenter mon respectueux attachement. »


On conviendra que pour un vieux horloger de la rue Saint-Denis, mis ainsi en demeure par une belle marquise, la réponse n’est pas trop mal tournée. La phrase sur la direction d’intention accuse la lecture des Provinciales ; je vois aussi, dans une autre lettre de Beaumarchais que le père Caron se passionnait volontiers pour certains personnages de roman, notamment pour miss Howe du roman de Clarisse Harlowe, car son fils lui écrit : « Je suis un peu comme votre bonne amie miss Bowe, qui, quand elle avait bien du chagrin, pleurait en riant, ou riait en pleurant. »

Ailleurs Beaumarchais, tout en s’occupant de marier ses sœurs, se met en tête de marier aussi son père, alors veuf de sa première femme. Il voudrait le voir épouser une dame Henry, veuve elle-même d’un consul des marchands, personne âgée, mais aimable, à en juger par la correspondance, qui avait quelque fortune et qui était liée d’amitié avec la famille Caron depuis longues années. « Je ne suis point étonné, écrit de Madrid Beaumarchais à son père, de votre attachement pour Mme Henry ; c’est la gaieté la plus honnête et un des meilleurs cœurs que je connaisse. Je voudrais que vous eussiez été assez heureux pour lui inspirer un retour plus vif. Elle ferait votre bonheur, et vous lui feriez sûrement faire l’agréable essai d’une union fondée sur une tendresse réciproque et sur une estime de vingt-cinq ans. Si j’étais de vous, je sais bien comment je m’y prendrais, et, si j’étais d’elle, je sais bien aussi comment j’y répondrais ; mais je ne suis ni l’un ni l’autre, et ce n’est pas à moi à dévider cette fusée : j’ai bien assez des miennes. » À cette provocation, le père Caron répond, en date du 19 septembre 1764 : « Nous avons soupé hier chez ma bonne et chère amie, qui a bien ri, un voyant l’article de votre lettre, de la manière dont elle se doute que vous vous y prendriez à ma place ; aussi dit-elle qu’elle ne s’y fierait que de bonne sorte, et qu’elle ne vous embrasse de tout son cœur que parce que vous êtes à trois cents lieues d’elle. »

Cependant, son fils aidant, le père Caron parvint à toucher le cœur de Mme Henry, qui avait alors soixante ans, et qu’il épousa en secondes noces le 15 janvier 1766, ayant lui-même soixante-huit ans. Après deux ans de mariage, il perdit sa seconde femme, et je le vois se remariant pour la troisième fois, l’année même de sa mort, à soixante-dix-sept ans, le 18 avril 1775, mais cette fois contre le gré et même à l’insu de son fils, avec une vieille fille astucieuse, qui le soignait et qui s’en fit épouser dans l’espérance de rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle s’était fait assigner par son contrat de mariage un douaire et une part d’enfant. Or le père Caron ne laissait aucune fortune. La portion de bien qu’il avait eue de sa seconde femme avait servi à couvrir une partie des avances de son fils, qui lui fournissait de plus une pension viagère. Un règlement de compte garantissait Beaumarchais ; mais la troisième femme du père Caron, spéculant sur la célébrité du fils et sur son aversion pour un procès de ce genre, au moment même où il sortait à peine du procès Goëzman, le menaça d’attaquer ce règlement de compte et de faire du bruit. Pour la première fois de sa vie, Beaumarchais capitula devant un adversaire et se débarrassa moyennant 6,000 francs de la personne en question, personne d’ailleurs très fine, très hardie et assez spirituelle, à en juger par ses lettres. Sur le dossier de cette affaire, je lis, écrits de la main de Beaumarchais, ces mots : Infamie de la veuve de mon père pardonnée. C’est à l’influence de cette rusée commère qu’il faut attribuer le seul moment de mésintelligence entre le père et le fils que je surprenne dans une correspondance intime qui embrasse les quinze dernières années de la vie du premier ; encore faut-il ajouter que cette mésintelligence ne dura qu’un instant, car on a vu plus haut, par la dernière lettre du vieux horloger, que la bonne harmonie entre son fils et lui était complètement rétablie à l’époque de sa mort, qui eut lieu à la fin du mois d’août 1775.

Pour compléter ce tableau de famille, il nous faut maintenant grouper autour du père Caron les sœurs de Beaumarchais. Il en eut cinq, dont deux vinrent au monde avant lui. L’aînée, Marie-Josèphe Caron, mariée à un architecte nommé Guilbert, alla se fixer à Madrid avec son mari et une de ses sœurs. Elles y établirent un magasin de modes. Le mari, qualifié architecte du roi d’Espagne, devint fou et mourut ; sa veuve revint en France en 1772, sans fortune avec deux enfans. Beaumarchais lui fit jusqu’à sa mort une pension qu’il continua aux enfans, dont le dernier mourut en 1785. La seconde sœur de Beaumarchais, Marie-Louise Caron, qu’on nomme Lisette dans la correspondance de famille, est précisément la fiancée de Clavijo, l’héroïne de l’épisode romanesque raconté dans les mémoires contre Goëzman, et dont Goethe a fait un drame. Les documens laissés par Beaumarchais offrent peu de renseignemens sur Lisette. Elle était, à ce qu’il paraît, spirituelle et jolie. Après sa rupture avec Clavijo, il fut question de la marier avec un ami de son frère ; mais le mariage n’eut pas lieu, elle revint en France avec sa sœur aînée en 1772, et se retira dans le couvent des Dames-de-la-Croix, à Roye, en Picardie[20].

La troisième sœur de Beaumarchais, Madeleine-Françoise Caron, fut mariée en 1756 à un horloger célèbre nommé Lépine. De ce mariage naquirent un fils qui fut officier dans la guerre d’Amérique, sous le nom de Des Épiniers, qui mourut sans postérité, et une fille mariée à un autre horloger, M. Raguet, qui ajouta à son nom celui de son beau-père, et duquel est issu M. Raguet-Lépine, ancien pair de France sous Louis-Philippe, et mort récemment.

Les deux autres sœurs de Beaumarchais exigent plus de détails. Plus rapprochées de lui par l’âge, elles ont vécu plus long-temps avec lui, et les documens qui nous restent d’elles nous aideront à peindre cet intérieur bourgeois, mais lettré et raffiné, au sein duquel fut élevé l’auteur du Mariage de Figaro.

De toutes les sœurs de Beaumarchais, la plus distinguée est la quatrième, Marie-Julie Caron ; c’est celle dont la tournure d’esprit se rapproche le plus de l’esprit de son frère. Beaumarchais, dans une note, présente Julie comme plus jeune que lui de deux ans seulement ; bien que je n’aie pas la date exacte de sa naissance, je vois, d’après une de ses lettres à elle, qu’elle est née en 1736, par conséquent quatre ans après Beaumarchais ; elle mourut un an avant lui et ne se maria jamais ; sa vie tout entière fut consacrée aux intérêts de son frère, qu’elle aimait tendrement et dont elle était tendrement aimée. Quand l’auteur du Mariage de Figaro prit ce nom de Beaumarchais, qu’il appelle lui-même un nom de guerre, il le donna à la plus aimable de ses sœurs. C’est donc sous le nom de Julie Beaumarchais que Julie Caron a été connue dans le monde, où elle brillait autant par la finesse de son esprit que par l’agrément de son caractère.

Julie n’était pas d’une beauté régulière ; elle avait le nez un peu long, et elle se moque elle-même de son nez très joyeusement ; mais elle avait une jolie tournure, une physionomie piquante et des yeux charmans. Ses yeux ont inspiré beaucoup de poètes inconnus ; voici comment l’un d’entre eux les chante sur l’air De tous les capucins du monde :

 
Quels yeux vous a faits la nature,
Julie ! On voit dans leur structure
Le contraste le plus flatteur.
Car ils ont par double fortune
De la blonde l’air de langueur
Et le feu brillant de la brune.

Sans être aussi bonne musicienne que sa sœur cadette, Julie avait du talent sur la harpe ; elle jouait même du violoncelle ; elle savait l’italien et l’espagnol ; elle a composé les vers et la musique d’une quantité de chansons qu’elle improvisait à tout propos. Ses vers sont en général plus remarquables par la gaieté qui les anime que par leur valeur poétique. Cependant il est quelques pièces d’elle dans le genre sérieux qui ne sont pas dénuées de talent ; mais c’est surtout dans ses lettres familières que l’esprit de Julie se déploie avec toute sa grâce et toute sa vivacité. Nous choisirons parmi ces lettres divers passages qui nous montreront la sœur de Beaumarchais à différens âges. Voici d’abord son style de très jeune fille:


« Il faut que tu saches, écrit-elle à une amie nommée Hélène, il faut que tu saches sur quel ton de folie j’en suis avec ton frère. Son air d’intérêt pour moi, dont je t’ai parlé il y a un mois, n’a fait que croître et embellir singulièrement depuis le départ de nos amies pour la campagne. Il venait presque tous les soirs souper avec nous, et de là promener jusqu’à minuit ou une heure ; là, ma chère Lhénon[21], il m’en contait d’une façon assez gothique à la vérité, mais qui n’était pas mal plaisante, et moi de riposter sur le même ton, avec l’air de folie que tu m’as toujours connu ; mais, au milieu de toutes ces plaisanteries, j’ai quelquefois trouvé des tournures assez heureuses pour le persuader sérieusement que je ne l’aimais pas, et je l’en crois convaincu, quoique je ne lui aie jamais dit tant de douceurs que je le fais à présent, au moyen d’une convention que nous avons faite de nous aimer deux jours de la semaine ; il a choisi le lundi et le samedi, moi j’ai pris le jeudi et le dimanche. Dame ! ces jours-là, nous nous disons des choses bien tendres, quoique nous soyons convenus qu’il y en aurait toujours un de farouche quand l’autre l’aimerait. »


À propos de ce même frère, Julie écrit encore à son amie :


« Ma dernière t’a rendu ton frère dans le meilleur état. Que veux-tu que je te donne encore ? puis-je te faire un présent plus honnête ? Il est dans un embonpoint qui te ferait désirer de le manger à la croque au sel, si tu ne savais comme moi qu’un avocat est peut-être de tous les mets le plus coriace et le plus indigeste. »


À mesure que Julie Beaumarchais s’éloigne de la première jeunesse, son style prend une allure plus dégagée et plus originale. Voici une lettre d’elle, écrite au courant de la plume et adressée à une amie plus jeune, qui feignait une exaltation de sensibilité mélancolique à laquelle Julie ne croyait pas, et dont elle se moque avec des tournures de phrase très animées, souvent très fines et très distinguées.


« Ô mon amie ! quels sentimens vous me faites entrevoir ! quelle fantaisie lugubre ! quels accens ! quelle ame sublime que la vôtre ! quel mépris de la vie ! quel funeste abandon de toutes vos facultés ! Vous voulez tout fuir, tout quitter ! Non, non, jamais ! mon ame s’y refuse ! Puissances du ciel, secourez-la, ôtez-lui cette idée, la plus funeste des idées ; qu’elle vive encore pour l’amitié, pour la tendresse, pour l’amour, pour tout ce qu’elle inspire et partage si bien ; que son ame déjà plongée dans le néant se relève et s’anime ; que tout pour elle dans la nature se pare, se dégèle et se reproduise ; que sa beauté, ses grâces, ses attraits, ne diminuent jamais puisqu’ils ne peuvent augmenter ; que ses amans lui soient fidèles, que ses amis lui soient constans, et qu’elle n’aille point au monument, et cetera ponctum cum virgula. Tu vois, ma chère amie, mon profond sentiment, l’énergie de mon ame : eh bien ! j’en cache la moitié ! Toutes mes idées sont puce en ce moment ; mais je ne veux pas te rembrunir. Voilà ma profession de foi : je crois à ta beauté, à ton esprit, à tous tes agrémens, mais nullement à tes beaux sentimens. Tu aimes comme j’aime quand on s’est peu connu. Nous n’avons vu de nous que l’écorce de l’arbre, la tienne est fraîche et bien unie, la mienne est sèche et raboteuse, ce n’est pas un grand mal ; mais tu me fais pouffer de rire par tes élégiaques pensées, à moi qui suis dans le secret de ta gaieté, de ton insouciance morale, tu veux me faire pleurer. Étourdie que tu es ! tu ne te souviens donc plus que tu m’as tout confié ? Tu m’as dit que les larmes nuisaient à la beauté, qu’elles la flétrissaient, la perdaient : voilà pourquoi je ne pleure plus ; ainsi, toi, ne pleure pas davantage. Te voilà dans le monde ; écris-moi des nouvelles, théâtre, anecdotes, bons mots. J’ai besoin de me rajeunir ; mon tempérament est un sot, et mon imagination une folle ; dégourdir l’un et fixer l’autre est l’ouvrage de ton esprit ; va toujours comme tu fais, et laisse ta mort de côté. Quelle diable d’idée de te présenter décharnée quand je te veux couleur de rose !

« Je ne crois pas un mot du triste état de ton amie. C’est un rhume, une misère, que tu as voulu me peindre en beau ; mais, si par malheur c’était vrai, j’y prends une part très sensible, et je te plains d’avoir à t’affliger pour l’intérêt de ta beauté ! Dieu te garde de maléfice et de tous les ingrédiens qui déparent une belle ! J’arrive du sermon, et, pour me dégeler, pour me réchauffer, je te cadence cette lettre ; elle est fort mal écrite, peut-être sotte, mais je m’en moque ; j’ai voulu m’amuser, te plaire est la dernière affaire et celle qui m’importe le moins. Si j’ai réussi pour nous deux, c’est bénéfice pour toi seule, et je t’en fais mon compliment. »


Dans d’autres lettres, on voit que Julie aimait à jouer la comédie et qu’elle y réussissait très bien.


« De quel droit, écrit-elle à une autre amie, veux-tu donc que je travaille pour ta fête, quand tu as négligé de me souhaiter la mienne ? Ma patronne n’est-elle pas la reine des patronnes, et moi ne valais-je pas bien plus qu’une Sophie ? J’admire que tu menaces. Au reste, je n’ai pas le temps d’écouter tes propos, j’ai bien d’autres affaires.

« Nous jouons la comédie et nous faisons l’amour, vois si l’on peut dormir avec toutes ces idées ! Nous avons joué mardi Nanine avec les Folies amoureuses. J’avais une assemblée de quarante-cinq personnes, et ta Julie a plu généralement dans tous ses rôles ; chacun l’a déclarée une des meilleures actrices. Ce que je dis ici n’est pas pour la vanter, car on sait comme elle est modeste ; mais c’est uniquement pour caresser ton faible et justifier ton choix que j’en parle si haut.

« Le lendemain de la Quasimodo, nous donnons le Tartufe et la Servante maîtresse. Le chevalier fera le rôle de Tartufe, et moi Dorine, la suivante. Nous préparons d’ailleurs une autre fête plus agréable pour le retour de Beaumarchais. Je te dirai toutes ces choses. »


En fait de belles manières, Julie est exigeante. Ainsi je la vois écrivant d’un château de la Touraine à sa sœur : « En général, le ton de cette maison n’est pas mauvais, mais ce n’est pas le vrai ; il y a quelque chose à reprendre. » L’esprit de Julie a cependant sa part des défauts de celui de son frère. Il n’est pas étranger à une certaine affectation, à une certaine subtilité un peu entortillée, de même qu’il pêche de temps en temps par une jovialité un peu crue. Chez elle, comme chez Beaumarchais, le côté faible, c’est le goût. Tantôt, pour reprocher à sa plus jeune sœur sa paresse à écrire, Julie s’exprime ainsi :


« Quel mauvais riche je te vois ! avec tant d’esprit pour donner, un si beau sentiment pour exprimer, une fécondité si heureuse et si noble, tu me fais demander, à moi, pauvre Lazare ! Il faut que je gratte à la porte de ton cœur, que je m’empresse autour de ton esprit, que je réveille tous tes valets les bons propos, que je paie ta femme de chambre la mémoire, pour mettre sur pied ton suisse le bon rapport, et tes gens-sucre les bonnes idées ; va, je crois bien que tu seras damnée pour avoir tant d’esprit et si peu de bonté[22]. »


Tantôt, à côté d’une lettre pleine d’excellens conseils à cette même sœur plus jeune qui venait de se marier, j’en trouve une autre où Julie, se plaignant d’être éloignée de la nouvelle mariée par un voyage, apostrophe directement son beau-frère et le plaisante avec ce ton gaillard et déluré qui rappelle Beaumarchais.


« Une petite fichue madame de deux jours revient sans cesse à ma pensée, m’émoustille le cœur, me harcèle la tête. « Eh ! pourquoi ce tourment ? me dira son mari. Pour être agréablement chez les autres, les amuser, s’y plaire, il faut se dégager des siens, faire un contrat de société nouvelle, abandonner le reste, envoyer tout au diable. » C’est vrai, Miron, tu parles d’or, tu m’as toujours paru de bon conseil, je ne saurais le désavouer ; mais tu en parles à ton aise, vieux coq en pâte, car je te vois d’ici choyé, baisé, battu, content ; que te manque-t-il, à toi, pour être heureux ? que désires-tu ? Le mot que j’ai laissé dans le tuyau de ma plume ne résonne point encore à ton oreille ! et quoiqu’il soit partout, des faubourgs aux palais, chez les petits comme chez les plus grands, il est toujours pour toi dans le vague de l’air. Puisse la colonne au reste se dissiper partout ailleurs et ne jamais couvrir ton noble chef, car, quoique tu sois appelé, cette aigrette superbe ne te siéra pas bien. Voilà ce que je pense. »


Cette gaillardise s’allie très bien, chez Julie, à une grande exaltation de sensibilité ; elle a des momens d’enthousiasme à la Diderot, où elle adore Richardson. On a vu plus haut le père Caron comparant Beaumarchais à Grandisson ; voici la même idée exprimée par Julie sur un petit cahier où elle écrivait ses pensées :


« Richardson, homme divin, comme je te lis avec amour ! Mon ame s’élève à tes pensées et ta morale s’imprime jusqu’au fond de mon cœur. Je suis meilleure de moitié depuis que je connais Clarisse ; je suis plus noble aussi depuis que j’ai lu Grandisson.

« Grandisson ! quel modèle ! Comme ce livre me plaît, comme il m’intéresse ! Est-ce par les rapports que j’y vois, les circonstances qui s’y trouvent ? Je ne sais ; mais, si les choses ont droit de nous toucher en proportion des convenances, quel livre peut faire plus d’impression sur moi ?

« En combinant la chaîne des événemens et rapprochant chaque chose à son vrai point, tous mes esprits s’échauffent. Je vois dans Beaumarchais un autre Grandisson : c’est son génie, c’est sa bonté, c’est une ame noble et supérieure, également douce et honnête. Jamais un sentiment amer pour des ennemis sans nombre n’approcha de son cœur. Il est l’ami des hommes, Grandisson est la gloire de tout ce qui l’entoure, et Beaumarchais en est le bonheur.

« Vertueux Grandisson, modèle de ton sexe, cher, cher, aimable frère, amour de tous les deux, tu ne verras jamais ces expressions secrètes d’une sensibilité qui fait le charme de ma vie. Je l’entretiens ici pour moi, pour mon plaisir, pour soulager mon cœur d’une profusion de sentimens que je veux pénétrer. C’est le journal de mes pensées que je veux faire, et d’aujourd’hui je le commence. »


Les jugemens de Julie en littérature sont en général d’un esprit droit et fin. C’est ainsi qu’après avoir lu en 1775 un mauvais roman qui fut un instant à la mode, le Paysan perverti, de Rétif de la Bretonne, elle écrit :


« Je te renvoie, ma jolie petite causeuse, ce paysan si tant vanté, si recherché, si dégradé, si mutilé, qu’il fait pitié. Il y a sans doute d’excellentes choses dans cet ouvrage, mais, le but moral paraissant être absolument manqué par l’invraisemblance des événemens, le gigantesque des personnages et la boursouflure du style, je ne vois pas d’autre moralité à en tirer pour nous, qui l’avons déjà lu, que de ne pas l’acheter. Je te fais mes remercîmens pourtant de me l’avoir prêté ; il m’a nourri tous ces jours gras ; je l’ai mangé ou plutôt dévoré, et je n’en suis pas moins étique. Voilà le propre des alimens sans consistance, ils ne portent avec eux ni suc ni vigueur ; mais ta bonne amitié, je crois, est bien d’une autre sorte. »


Julie Beaumarchais semble douée également d’une assez grande puissance d’analyse psychologique et physiologique, si j’en juge par cette esquisse d’un portrait de femme tracée par elle et que je trouve dans ses papiers :


« Un esprit fort au-dessus du commun, exercé par une imagination très vive ; — une prodigieuse délicatesse d’organes qui cause des secousses involontaires au caractère et le raidit quelquefois ; — une mélancolie vague (le soleil dans les nuages) ; une ame battue par le doute ; le pour et le contre occupant le fond d’un tableau immobile aux yeux ; — de beaux sentimens sans objet qui les fixe ; — une extrême bonté, un cœur perdant de son énergie pour enfermer trop d’objets rangés tous sur le même plan ; — une rare beauté tant soit peu gâtée par des manières qui font rivaliser la coquetterie avec la nature ; — une fierté voilée puisée dans la dignité de l’ame ; — une grande variété et une succession rapide dans les goûts ; — plus d’imagination que de sensibilité, moins occupée de captiver que d’intéresser par le premier mouvement ; — très difficile à décider à l’état de fille ou au mariage à cause de la liberté dans le premier état et de la contrainte des liens dans le second ; — gaie pour se distraire de soi-même, portée au sérieux par l’élévation naturelle de l’ame ; — née pour les grands objets, les idées fortes, indifférente pour ses avantages, élevant quelquefois son ame de femme sur le modèle d’une ame romaine, la légèreté française sur le piédestal de la dignité suisse[23]. Par une rencontre malheureuse, ayant aperçu pour la première fois le monde du mauvais côté, et l’orgueil de l’ame empêchant de revenir du jugement prononcé, incapable peut-être d’en revenir, le fer s’étant rompu dans la plaie ; — ne voulant pas donner son cœur à l’amitié de crainte d’être forcée de le rappeler ; — un vague dans la beauté de l’ame comme dans celle du visage ; une telle finesse dans les traits que les lignes de séparation échappent au pinceau, les couleurs fondant sur la palette ; — plus née pour procurer le bonheur que pour le sentir ; craignant de respirer la rose de peur d’y rencontrer l’épine ; — ne voulant tenir ses vertus que d’elle-même, frappant sur la main qui les donne ; — observant tout sous l’air de la distraction et de l’indifférence ; — montrant quelquefois tant soit peu d’humeur contre les principes consacrés ; l’esprit se heurtant contre les points de ralliement de la croyance, mais ramenée aussitôt par le sentiment de l’honnêteté. »


Enfin, après avoir éprouvé quelque déception de cœur, quoiqu’en général ses lettres annoncent plutôt une grande vivacité d’imagination qu’un besoin d’aimer bien impérieux, Julie se tourna de plus en plus vers les idées religieuses. L’année même où parut le Mariage de Figaro, en 1784, par un contraste assez piquant, la sœur de Beaumarchais publia sous l’anonyme, à un petit nombre d’exemplaires, un volume petit in-12 intitulé l’Existence réfléchie, ou Coup d’œil moral sur le prix de la vie. C’était un extrait de pensées empruntées à Young, à plusieurs autres auteurs, et entremêlées parfois de pensées venant de Julie elle-même. À la suite du manuscrit se trouvait un recueil de prières et une paraphrase du Miserere composée par la sœur de Beaumarchais, et qui ne figurent point dans le volume publié[24].

Un extrait de l’avertissement placé en tête de ce livre par Julie suffira pour donner une idée du ton et du but de l’ouvrage :


« J’aimais à lire, dit-elle, la belle poésie d’Young, j’admirais son sublime ouvrage ; mais il fatiguait mon esprit par trop d’exaltation et d’enthousiasme Je le voulais plus simple et plus à ma portée ; j’en ai fait cet extrait que j’ai mêlé de réflexions prises d’autres auteurs.

« Comme ce travail devait rester en manuscrit, je ne me suis point prescrit de règles en le faisant ; partout où j’ai trouvé dans mes lectures une idée sage, élevée, une pensée noble et touchante, même un point de morale bien traité, je l’ai encadré dans cet ouvrage uniquement fait pour moi, pour consoler mon ame et fortifier mes principes par des méditations profondes.

« Cependant une amie connue par son esprit, sa vertu, ses lumières, et qui peut beaucoup sur mon cœur, a désiré le répandre et voudrait qu’il fût imprimé. Puisse-t-il faire à ceux qui le liront le bien qu’il m’a fait à moi-même !…

« Si cet extrait produit un peu de bien, s’il peut éveiller dans les âmes sensibles, mais quelquefois trop dissipées, le sentiment intime et consolant d’un Dieu qui préside à tout et qui nous aime, je n’aurai point à regretter d’avoir fait un travail ingrat, sans ressource pour l’amour-propre, et où je n’ai d’autre mérite que d’avoir réduit en un très petit volume toute la moralité qu’on peut tirer des situations de la vie et présenté la seule manière noble et touchante d’en bien user pour le bonheur. À présent je peux dire comme Young : « Lassée des longues erreurs du monde et de ses bruyantes folies, détrompée de mes vaines espérances, au bout de ma carrière, je me suis enfin retirée dans la solitude. J’ai banni de mon ame les vains désirs qui l’ont tourmentée, je me suis promis de ne plus quitter ma retraite, et attendant en paix l’heure de mon repos, je charme le soir de ma vie par des ouvrages utiles et sérieux. »


Singulier pendant au Mariage de Figaro ! En devenant plus pieuse, Julie Beaumarchais ne perdit point toutefois sa gaieté native. Sous la terreur, tandis que Beaumarchais proscrit se réfugiait à Hambourg, tandis que sa femme et sa fille, après avoir subi la prison, quittaient la magnifique maison du boulevard qui les désignait aux colères de la populace, Julie, qui avait également fait trois mois de prison, restait seule, absolument seule dans cette vaste et somptueuse demeure, mise sous le séquestre et chaque jour visitée par des magistrats en carmagnole et en bonnet rouge. Elle supportait tous ces dangers, tous ces ennuis, sans parler de privations pénibles pour sa vieillesse, avec une grande force d’ame et une rare sérénité.


«… Mon isolation est extrême, écrit-elle à son frère à Hambourg, en 1795, dans cette grande maison où je suis seule absolument depuis un an, après trois mois et demi de prison. Ma solitude est telle que j’ai voulu vingt fois envoyer au café Gibet[25] chercher un honnête homme pour causer avec moi, car les pensées, dit Young, renfermées trop long-temps dans l’ame, s’altèrent et se corrompent ; c’est en se communiquant qu’elles se fécondent et se prêtent mutuellement le mouvement et la vie… J’admire, ajoute-t-elle en parlant de Beaumarchais, combien tu es encore fort de choses, quand toutes les idées baissent ou se détruisent chez les autres. Homme étonnant ! je me prosterne et te salue, conserve bien long-temps ce précieux avantage, sois sobre en tes plaisirs, en tes repas, ne donne jamais trop de temps au sommeil, car tout cela émousse et engourdit, et ton génie bien ménagé doit briller encore quelques lustres. »


Ailleurs Julie Beaumarchais nous montre en quelques mots que son moral à elle est aussi bien conservé que celui de son frère :


« Soixante ans sur ma tête, écrit-elle, six années de révolution et deux d’étranges peines ont bien houspillé ma beauté et mes forces physiques. À côté de ce délabrement, je n’ai jamais senti mon jugement plus sain, ma raison si concise et si pleine ; tout ce qui s’est passé et qui se passe encore donne à ma réflexion un aliment habituel et profond qui m’exerce beaucoup. »


C’est en effet dans les lettres de sa vieillesse que le style de Julie acquiert souvent sa plus grande puissance, sa plus grande vivacité d’expression. Ainsi, parlant d’un homme qu’on a trouvé mort dans sa maison, elle s’écrie : « Ah ! pauvre humanité ! que vous êtes laide en ce moment ! ce langage sourd et terrible de la poussière morte à la poussière vivante, personne de nous ne le comprend. » Dans une autre lettre, pour exprimer l’admiration que lui inspire l’énergie morale de sa belle-sœur, Mme de Beaumarchais, supérieure encore à la sienne, elle écrira : « On n’en fait plus de ton espèce, ma fille ; conserve-toi, garde ton beau courage pour supporter les misères d’un temps qui passera fort bien, je t’en assure, et puisque moi, frêle arbrisseau, j’ai pu le vaincre, que sera-ce de toi, orgueilleux cèdre, ou plutôt bonne souche à trente mille racines ! » — Plus loin encore, dans une lettre de Julie à la même, je transcris ce passage qui me semble plein d’une élégante facilité de coloris. « Je ne puis arrêter sur ma reconnaissance, puisque tu n’arrêtes point sur tes procédés ; nous sommes comme les paons de Junon faisant la roue l’une devant l’autre, pour nous civiliser à qui mieux mieux. » Une lettre de Julie à sa nièce, la jeune et charmante fille de Beaumarchais, qui était sur le point de se marier, mais qui hésitait encore, achèvera de peindre ce mélange de sérieux et de gaieté qui la caractérise :


« Tu vas donc dans deux jours, écrit-elle, représenter une demoiselle qui décide son sort et choisit son époux. Que Dieu mette en ton cœur son esprit et sa sagesse. Tu me parais superbe d’avoir à prononcer sur la destinée d’un mortel. Il est à crapaud, mademoiselle, il attend en tremblant son arrêt de vie ou de mort. Tu tiens le fil, sandis ! Voudras-tu le cordonner ou le casser ? Réfléchis bien ; moi je t’ai dit vingt fois tout ce que j’en pensais. Je te répète qu’en fait d’hymen il vaut mieux estimer qu’aimer, quoique le dernier ne gâte pas l’autre ; mais on sait qu’il arrive à petits pas tout exprès pour récompenser une jeune Rosine qui ne sait qu’estimer. »


La sœur de Beaumarchais eut enfin le bonheur, en 1796, de revoir son frère, depuis quatre ans proscrit : « Ta vieillesse et la mienne, lui écrit-elle, vont donc enfin se réunir, mon pauvre ami, pour jouir de la jeunesse du bonheur et de l’établissement de notre chère fille. » Elle ne jouit pas long-temps de ce bonheur. Après quarante jours de souffrance, elle mourut en mai 1798, à soixante-deux ans, toujours semblable à elle-même, car voici au sujet de sa mort le document un peu étrange que j’ai trouvé dans les papiers de Beaumarchais, écrit tout entier de la main de ce dernier.


« Couplet fait et chanté par ma pauvre sœur Julie très peu d’heures avant sa mort, sur l’air… (suit la notation d’un air de contredanse) :

 
Je me donnerais pour deux sous
Sans marchander ma personne,
Je me donnerais pour deux sous,
Me céderais même au-dessous.
Si l’on m’en donnait six blancs,
J’en ferais mes remerciemens,
Car je me donne pour deux sous
Sans marchander, etc, etc…


Et le vieux Beaumarchais ajoute, sous forme de réflexion, avec une ingénuité assez amusante, ceci :


« C’est bien le chant du cygne et la meilleure preuve d’une grande force et d’une belle tranquillité d’ame. — Ce 9 mai 1798. »


Mais ce qui n’est pas moins curieux, c’est qu’au moment où Julie mourante chante ainsi son chant du cygne, chacun des assistans, Beaumarchais en tête, se croit tenu de lui répondre par un impromptu sur la même idée et sur le même air.


Réponse à Julie par son frère, sur le même air.

 
Tu te mets à trop bas prix,
Nous t’estimons davantage,
Tu te mets à trop bas prix,
Nous en sommes tous surpris.
Dût-on en être fâché,
Repoussant le marchandage,
Dût-on en être fâché,
Nous couvrirons le marché.
Vois, ma chère,
Notre enchère
Nous t’offrons dix mille écus,
Cette offre est encor légère,
Nous t’offrons dix mille écus
Et cent mille par-dessus.


Un ami de la famille, nommé Daudet, dont il sera question au procès Kornmann, et qui n’est autre que le petit-fils de Mlle Lecouvreur, intervient à son tour dans cette enchère en couplets. Le sien est le plus spirituel ; malheureusement il est trop leste pour pouvoir être reproduit ici.

Julie Beaumarchais mourut donc presque littéralement en chantant ; mais, pour ceux qui trouveraient un peu de légèreté dans cette mort, je dois ajouter que Julie était alors bien réellement chrétienne, qu’elle remplissait tous ses devoirs religieux, que son testament, écrit à la même époque, respire une piété sincère[26]. Après avoir distribué à tous ses amis le peu qu’elle possédait, en se recommandant à leurs prières, Julie termine par ce passage touchant adressé à Beaumarchais : « Quant à toi, mon excellent frère, toi de qui je tiens tout et à qui je ne puis rien rendre que des grâces immortelles pour tout le bien que tu m’as fait, s’il est vrai, comme je n’en doute pas, qu’on survive au tombeau par la plus noble partie de son être, mon ame reconnaissante et attachée ne cessera de t’aimer dans l’infinie durée des siècles. »

Quelques détails sur la cinquième fille de l’horloger Caron achèveront le tableau de ce groupe de figures animées et rieuses qui entourèrent l’enfance et la jeunesse de Beaumarchais. Jeanne-Marguerite Caron paraît avoir reçu une éducation brillante. Elle était très bonne musicienne, elle jouait très bien de la harpe, avait une voix charmante, et de plus elle était jolie. Elle composait facilement des vers, comme sa sœur Julie, et, sans être peut-être aussi remarquable qu’elle par l’intelligence, elle avait l’esprit vif et gai qui distingue toute cette famille. Dans son enfance et sa première jeunesse, on l’appelait Tonton, diminutif de Jeanne et Jeannette. Quand son frère, devenu homme de cour, eut partagé avec sa sœur Julie le nom brillant de Beaumarchais, il trouva pour sa plus jeune sœur un nom encore plus élégant : il l’appela Mlle de Boisgarnier[27], et c’est sous ce nom que Mlle Tonton se produisit avec succès dans quelques salons. « Rien de plus beau, écrit le père Caron à son fils à la date du 22 janvier 1765, rien de plus beau que la fête de Beaufort, un concert d’instrumens admirables. Boisgarnier et Pauline[28] y ont brillé à l’ordinaire. On y a dansé, après le concert et le souper, jusqu’à deux heures ; il n’y manquait que mon ami Beaumarchais. »

Dans sa correspondance de jeune fille, Mlle de Boisgarnier apparaît sous la forme d’une petite bourgeoise très civilisée, très élégante, un peu indolente, passablement moqueuse et assez amusante. Elle tient sous ses lois un martyr, un souffre-douleur, un amoureux long-temps malheureux, mais qui, après plusieurs années de tourmens, finit cependant par toucher ce petit cœur un peu dédaigneux ; — c’était le fils d’un secrétaire du roi, nommé Denis Janot, qui, en achetant une de ces charges qui conféraient la noblesse, avait transformé son nom un peu roturier en celui de Janot de Miron, puis de Miron tout court. Beaumarchais, qui avait précisément acheté la charge du père, était très lié avec le fils. Ce dernier, qualifié avocat en parlement, fut ensuite nommé intendant des dames de Saint-Cyr. Il vivait dans l’intimité de la famille Caron et était fort épris de Mlle de Boisgarnier, qui, sans le repousser absolument, le trouvant, à ce qu’il paraît, un peu dépourvu d’élégance, ne montrait pas beaucoup d’empressement à l’accepter pour époux. Beaumarchais, sans vouloir contraindre les inclinations de sa sœur, approuvait les vues de son ami Miron.

Cependant, un jour qu’il avait paru songer pour Mlle de Boisgarnier à un autre mariage, Miron se fâche, et lui écrit à Madrid, où il se trouvait alors, une lettre des plus blessantes. Beaumarchais, irrité, riposte sur le même ton. Mlle de Boisgarnier prend parti pour son frère contre son adorateur. Le pauvre Miron se voit sur le point d’être évincé, lorsque Beaumarchais, chez qui la colère n’avait jamais que la durée d’un moment, réfléchissant aux bonnes qualités de son ami, se charge lui-même de plaider sa cause auprès de sa sœur dans la lettre suivante adressée à son père, lettre qui le peint très bien lui-même avec son bon sens, sa bonhomie, sa gaieté malicieuse et un peu crue, en même temps qu’elle nous aide à faire connaissance avec sa sœur Boisgarnier et son ami Miron :


« Madrid, ce 14 janvier 1765.
« Monsieur et très cher père,
« J’ai reçu votre dernière, en date du 31 décembre, et celle de Boisgarnier, ou plutôt celle de Boisgarnier est du courrier précédent ; sa réponse m’a fait beaucoup de plaisir. Je vois qu’elle est drôle de corps avec beaucoup d’esprit et une ame droite ; mais si j’étais pour la moindre chose dans le froid qui règne entre son protégé et elle, et si ce qui s’est passé entre le docteur et moi fait le motif des points où ils ne sont pas d’accord, je dis d’avance que je fais remise entière de mon ressentiment, et qu’elle fera très bien de ne le tenir, quant à elle, que pour son propre compte ; car, quelque opinion que cet ami ait de moi, quelque comparaison qu’il en fasse avec ses propres qualités, je n’aurai pas de bruit avec lui. La seule chose capable de m’émouvoir est qu’il dise du mal de mon cœur, je lui passe de penser peu de bien de mon esprit : le premier sera toujours à son service, et le second prêt à l’étriller, quand il le méritera. Lorsque je lui dis son fait, c’est toujours sans amertume, je ne veux point l’offenser. Chacun n’a-t-il pas sa bosse ?

 
Loin, loin, Momus ! La mordante satire
N’entre jamais dans les plans que je fais.
Quand la gaieté vient m’inspirer d’écrire
Ou d’ébaucher en trois coups des portraits.

« Ainsi, loin que j’apprenne avec plaisir que nos amis se conviennent peu, j’en ressens une espèce de chagrin, car le Miron ne manque d’aucune des qualités solides qui doivent faire le bonheur d’une honnête femme, et si ma Boisgarnier était moins touchée de cela que rebutée par le défaut de quelques frivoles agrémens, qui même ne lui manquent pas, à tout considérer, je dirais que Boisgarnier est un enfant qui n’a pas encore acquis l’expérience qui fait préférer le bonheur au plaisir ; et, pour dire au vrai ce que je pense, je crois qu’il a raison de se préférer à moi en bien des choses sur lesquelles je ne me sens ni sa vertu ni sa constance, et ces choses-là sont d’un grand prix quand il s’agit d’une union pour la vie. Ainsi j’invite ma Boisgarnier à n’envisager notre ami que sur ce qu’il a d’infiniment estimable, et bientôt l’affaire se civilisera. J’ai été furieux contre lui pendant vingt-quatre heures ; cependant, état à part, il n’y a pas un homme que je lui préférasse pour être mon associé ou mon beau-frère. J’entends bien ce que Boisgarnier peut dire. Oui, il joue de la vielle, c’est vrai : ses talons sont trop hauts d’un demi-pouce, il frise le ton quand il chante, il mange des pommes crues le soir, il prend des lavemens aussi crus le matin, il est froid et didactique quand il jase, il a une certaine gauche de méthode à tout, qui, à la vérité, peut faire donner du pied au c… à un amant par une coquette du Palais-Royal ; mais les bonnes gens de la rue de Condé se gouvernent par d’autres principes : une perruque, un gilet, des galoches ne doivent faire chasser personne, quand le cœur est excellent et l’esprit de mise. Adieu, Boisgarnier, voilà un long article pour toi. »


En lisant cet éloge un peu meurtrier des qualités morales du pauvre Miron au détriment de ses qualités brillantes, on a besoin de se souvenir que Beaumarchais déclare plus haut que les frivoles agrémens ne lui manquent même pas, et en effet ils ne lui manquent pas. Le Miron, à en juger par sa correspondance, s’il est un peu pédant, n’est nullement sot. Le goût de la poésie et des beaux-arts qui règne dans la famille Caron ne lui est point étranger. Voici une épître de lui assez bien tournée pour un avocat en parlement, et qui nous offre un assez joli portrait de Mlle de Boisgarnier. Expliquons d’abord les motifs de l’épître. On se rappelle que M. de Miron a reçu de ses pères le nom de Janot, et que Mlle de Boisgarnier s’appelle Janette ou Tonton. Elle a pris en haine ce nom vulgaire et ne veut plus être fêtée le jour de la Saint-Jean. C’est dans cette circonstance que l’amoureux avocat Janot de Miron plaide pour son saint et par le en ces termes :

BOUQUET À JANETTE.

 
Eh quoi ! tu veux, chère Tonton,
Faire une injure à ton patron !
Serait-ce caprice, inconstance,
Ou ne crois-tu pouvoir avec décence
Porter encor ce joli petit nom
Qu’on te donna dans ton enfance ?
Quand tu dis oui, je ne dis jamais non…
Cherchons donc…

Et après avoir passé en revue tous les noms poétiques, l’avocat Miron conclut ainsi :

...............
Je sais que tu tiendrais pour le nom de Corinne,
Et j’adopterais bien ton choix,
Pour célébrer cette grâce enfantine,
Ces charmes ingénus de ta gentille mine
Spirituelle autant que fine,
Ces traits saillans et naïfs à la fois
De ton humeur vive et badine,
Ces sons harmonieux d’une harpe divine,
Qui semble être sensible aux accens de ta voix,
Et tour à tour sous tes doigts,
Nous ravit et nous lutine……
Mais pourquoi te débaptiser ?
C’est un peu tard s’en aviser ;

Et puis, au bon saint Jean faire quitter la place,
Ce serait, surtout en ce jour,
Lui jouer un fort vilain tour…
J’ai quelques droits pour te demander grâce :
Mes pères m’ont transmis le nom d’un farfadet,
Une espèce de sobriquet
Sorti de l’antichambre ou plutôt du village ;
Enfin, pour tout dire en un mot,
Le vrai nom d’un petit marmot.
Eh bien ! je crois, en homme sage,
Devoir braver le persiflage
Et me contenter de mon lot.
Je serais volontiers Pierrot
Si tu voulais être Perrette,
Et toujours je serai Janot
Si tu veux être ma Janette.


La constance de Janot fut enfin récompensée par Janette. Mlle de Boisgarnier, convenablement dotée par son frère, épousa en 1767 M. de Miron, que l’influence de Beaumarchais fit plus tard nommer secrétaire des commandemens du prince de Conti.

Mme de Miron recevait très bonne compagnie. Je vois dans le manuscrit de Gudin que l’abbé Delille notamment lisait chez elle ses vers inédits. Elle jouait son rôle avec esprit dans des parades composées par Beaumarchais, dont il reste dans ses papiers un échantillon assez curieux, sous le titre de Jean-Bête à la foire[29].

Ces parades se représentaient au château d’Étiolés, chez M. Le Normand d’Étioles, le mari de Mme de Pompadour. On y voyait figurer, avec la sœur de Beaumarchais, la comtesse de Turpin, Préville, Dugazon et Feuilly de la Comédie-Française. Mme de Miron fut enlevée jeune encore à sa famille et à ses amis ; elle mourut en 1773[30].


II. — ENFANCE DE BEAUMARCHAIS. — SON ÉDUCATION. — BEAUMARCHAIS HORLOGER. — PREMIER PROCÈS.

On connaît maintenant la famille obscure, mais intéressante d’où sortit l’auteur du Mariage de Figaro. On a pu apprécier les traits saillans de cette race de petite bourgeoisie, cultivée, raffinée, aimant les arts, les belles manières, le bel esprit, recherchant le contact de l’aristocratie, tendant naturellement à s’élever, et déjà toute préparée au régime de l’égalité. Ce régime, il faut bien l’avouer, semble avoir eu jusqu’ici pour résultat d’abaisser les classes supérieures de la société sans grandir dans la même proportion, sous le rapport des sentimens et de l’intelligence, la classe intermédiaire à laquelle appartenait l’horloger Caron. Aussi je crois ne m’être pas trompé en disant qu’on retrouverait difficilement aujourd’hui quelque chose d’analogue dans une sphère sociale aussi modeste.

Seul garçon dans une famille qui comptait cinq filles, le jeune Caron fut naturellement élevé en enfant gâté ; son enfance n’eut rien de cette tristesse rêveuse qui se rencontre quelquefois dans le caractère des hommes doués du génie comique ; elle fut gaie, folâtre, espiègle, elle fut la parfaite image de son talent et de son esprit. Dans la préface de son drame de Cromwell, pour prouver la nécessité d’allier le comique au tragique, M. Victor Hugo insiste sur ce fait, que ce contraste se rencontre dans les poètes eux-mêmes. « Ces Héraclites, dit-il, sont aussi des Démocrites ; Beaumarchais était morose, Molière était sombre, Shakspeare mélancolique. » J’en suis fâché pour l’axiome de M. Victor Hugo : s’il est applicable à Molière et peut-être à Shakspeare, il ne saurait en aucune façon s’appliquer à Beaumarchais. Que dans le cours de l’existence la plus orageuse l’auteur du Mariage de Figaro, surtout à l’époque de sa vieillesse, ait eu des momens de mélancolie, cela est incontestable ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que de tous les hommes qui ont tenu une plume, il est peut-être le dernier auquel puisse s’adapter l’épithète de morose ; ce qui le distingue au contraire, non-seulement comme écrivain, mais comme homme, c’est précisément la faculté, qu’il possédait à un degré peut-être unique, de conserver presque toujours, dans les circonstances les plus sombres, les plus douloureuses, une sérénité extraordinaire, un fonds de gaieté intarissable et imperturbable. On connaît le mot de Voltaire sur Beaumarchais obligé de se défendre d’avoir empoisonné ses trois femmes, bien qu’il n’eût été encore marié que deux fois : « Ce Beaumarchais n’est point un empoisonneur, il est trop drôle. » Le mot eût été plus rigoureusement juste si Voltaire eût dit : il est trop gai, et il parle plus exactement ailleurs quand il ajoute : « Je persiste à croire qu’un homme si gai ne peut être de la famille de Locuste. » Ce qui caractérise en effet Beaumarchais, ce qui empêche de le ranger soit dans la famille de Locuste, soit dans la catégorie des comiques moroses, ce n’est pas tant la drôlerie, qui peut être artificielle et plus ou moins forcée, que la gaieté, la gaieté franche et vive, pas toujours irréprochable sous le rapport du goût, mais toujours empreinte de cette verve sincère qui tient au naturel plus encore qu’à l’esprit. Beaumarchais donc, n’en déplaise à M. Victor Hugo, naquit et vécut foncièrement gai.

C’est ainsi qu’il nous apparaît dans une correspondance intime qui embrasse plus de cinquante ans ; il va cependant nous apprendre tout à l’heure qu’à treize ans il a eu l’intention de se tuer par chagrin d’amour ; mais on reconnaîtra, je pense, au ton même de son chagrin, que son projet de suicide à treize ans est encore moins sérieux que ce prétendu suicide par lequel on a dit quelquefois qu’il avait terminé ses jours. Le caractère folâtre et espiègle de l’enfance de Beaumarchais est surtout constaté dans les papiers de sa sœur Julie, qui consacre plus d’une page en prose et en vers à raconter les fredaines de son jeune frère. Parmi ces tableaux, je n’en citerai qu’un, en très mauvais vers, parce qu’il paraît le plus ancien, le plus rapproché du temps qu’il décrit. La composition de cette petite pièce remonte à une époque où Beaumarchais n’était encore qu’un jeune apprenti horloger, car il y est appelé Caron. Julie débute ainsi à la façon de l’Enéide ou de la Henriade :

Je chante ces temps d’innocence
Et ces plaisirs de notre enfance
Si vifs et toujours partagés
Avec nos amis Bellangé.

Il est incontestable que la rime n’est pas riche, et que le talent poétique de Julie n’en est encore qu’à ses débuts ; suit un tableau des escapades du jeune Caron, que sa sœur nous montre fait comme un diable, dirigeant une bande de petits vauriens des deux sexes, toujours prêts soit à dévaliser l’office, malgré la résistance de Margot la cuisinière, soit à troubler, le soir, au retour de la promenade, le sommeil des pacifiques habitans de la rue Saint-Denis. Ce qu’il y a de plus curieux dans cette pièce de vers, c’est un passage qui nous prouve que, par une sorte d’instinct prophétique, Beaumarchais, prédestiné aux procès, appelé à faire sortir d’une série de procès sa fortune et sa célébrité, affectionnait particulièrement dans ses jeux d’enfant le genre d’occupation qui devait remplir sa vie. Seulement ce n’est pas comme plaideur que le futur adversaire de Goëzman figure dans le tableau de sa sœur Julie, c’est comme juge.

Là, dans un fauteuil peu commode,
Caron, en forme de pagode,
Représentait un magistrat
Par la perruque et le rabat.

Chacun plaidait à perdre tête
Devant ce juge malhonnête
Que rien ne pouvait émouvoir
Que le plaisir de faire pleuvoir
Sur tous ses cliens une grêle
De coups de poing, de coups de pelle.
Et l’audience ne finissait
Qu’après s’être arraché perruques et bonnet.

On le voit, d’après ces mauvais vers, Beaumarchais enfant aimait à faire le Bridoison ; seulement c’est un Bridoison un peu plus vif que celui du Mariage de Figaro ; sa fa-açon de penser est beaucoup plus accentuée. Il ne faudrait pas croire toutefois que l’enfance de Beaumarchais se passât tout entière en folles équipées. Le père Caron, dont on a pu apprécier les sentimens religieux, élevait sa famille très chrétiennement, et travaillait de son mieux, mais en vain, à tourner de ce côté l’esprit de son fils. « Mon père, dit Beaumarchais dans une note inédite, nous menait tous impitoyablement à la grand’messe, et quand j’y arrivais après l’épître, douze sous m’étaient retranchés sur mes quatre livres de menus plaisirs par mois, après l’évangile vingt-quatre sous, après l’élévation les quatre livres, de sorte que j’avais fort souvent un déficit de six ou huit livres dans mes finances. »

Quel genre d’instruction reçut Beaumarchais ? où fut-il élevé ? quelle fut sa vie d’écolier ? Le manuscrit inédit de Gudin, dont j’ai parlé, contient sur ce point le passage suivant : « Je ne sais, dit Gudin, par quelle circonstance le père de Beaumarchais ne le fit étudier, ni à l’université, ni chez les jésuites ; ces demi-moines, excellens instituteurs, auraient deviné son génie et lui auraient donné sa véritable direction. Il fut envoyé à l’École d’Alfort, il y acquit plus de connaissances qu’on ne cherchait à lui en inculquer ; mais ses instituteurs ne soupçonnèrent pas son talent : il l’ignora long-temps lui-même, et se crut destiné à n’être qu’un homme épris de tout ce qui est beau, soit dans la nature, soit dans les arts. Son père le rappela bientôt, résolu de l’élever dans sa profession et de lui laisser un établissement tout formé. » Cette mention par Gudin de l’École d’Alfort, sans autre désignation, m’avait d’abord remis en mémoire divers passages du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, où le héros est constamment représenté comme un ancien artiste vétérinaire, et je me demandais si par hasard le jeune Caron aurait d’abord été destiné par son père « à attrister, comme dit Figaro, des bêtes malades avant de faire un métier contraire ; » mais, l’école vétérinaire d’Alfort n’ayant été fondée qu’en 1767, c’est-à-dire à une époque où Beaumarchais avait trente-cinq ans, cette supposition tombe d’elle-même. Il faut donc conclure du renseignement fourni par Gudin qu’il existait vers 1742, à Alfort, quelque établissement d’éducation étranger à la fois à l’université et à la compagnie de Jésus, où le père de Beaumarchais aurait placé son fils. Cependant plusieurs lettres de ce dernier laissent quelques doutes sur ce point ; dans l’une, il parle de ses promenades dans Paris les jours de sortie, ce qui semblerait indiquer le séjour dans un collège de Paris, à moins qu’on ne le fît venir d’Alfort ; dans une autre lettre adressée à Mirabeau en 1790, Beaumarchais raconte qu’à l’âge de douze ans, prêt à faire sa première communion, on le conduisait au couvent des Minimes qui existait alors au bois de Vincennes, et qu’il y avait pris fort en gré un vieux moine qui le sermonnait en assaisonnant ses sermons d’un excellent goûter. « J’y courais, ajoute-t-il, tous les jours de congé. » Ceci n’est peut-être pas en rapport avec le renseignement fourni par Gudin. Cependant on peut encore supposer que l’écolier venait d’Alfort les jours de congé et passait par Vincennes, en se rendant rue Saint-Denis. Ce qui est certain, c’est que Beaumarchais resta peu de temps au collège ; il en sortit à treize ans. Je trouve dans ses papiers une pièce curieuse qui sert à la fois à constater ce fait, en même temps qu’elle fournit les moyens de connaître avec précision l’état intellectuel et moral du jeune Caron à l’âge de treize ans, précisément à l’âge de Chérubin.

Un philologue connu par la hardiesse de ses recherches étymologiques prétend que cette création de Chérubin a été empruntée par Beaumarchais à l’un des plus jolis romans du moyen-âge, le petit Jehan de Saintré. Je ne sais si Beaumarchais a jamais lu le petit Jehan de Saintré ; je ne vois pas beaucoup de rapport entre le charmant damoisel du XIVe siècle, à qui la Dame des belles cousines a tant de peine à arracher son secret, qui a tant besoin d’être encouragé, bien qu’il ait déjà trois mois plus que seize ans, et le pétulant vaurien du XVIIIe siècle qui, avec ses treize ans, en conte à Suzanne, à Fanchette, même à la vieille Marceline parce qu’elle est une femme, et qui en conterait très aisément à sa marraine pour peu qu’elle cessât d’être imposante. La physionomie de Chérubin est tout-à-fait moderne ; il n’y a guère en lui de moyen-âge que sa romance. Pour trouver ce personnage d’adolescent précoce, spirituel et un peu effronté, Beaumarchais n’a pas eu besoin de remonter jusqu’au XIVe siècle : il lui a suffi de consulter ses propres souvenirs et de se peindre lui-même à treize ans, car il a été au complet l’original de Chérubin.

La première production sortie de la plume du vrai Chérubin est une lettre mélangée de prose et de vers écrite par Beaumarchais, à treize ans, à ses deux sœurs en Espagne. Cette pièce inédite est doublement intéressante en ce qu’elle est commentée par l’auteur à soixante-six ans. Une note générale de Beaumarchais-Géronte explique d’abord la lettre de Beaumarchais-Chérubin.


« Premier mauvais et littéraire écrit, par un polisson de treize ans sortant du collège, à ses deux sœurs qui venaient de passer en Espagne. Suivant l’usage des collèges, on m’avait plus occupé de vers latins que des règles de la versification française. Il a toujours fallu refaire son éducation en sortant des mains des pédans. Ceci fut copié par ma pauvre sœur Julie, qui avait entre onze et douze ans et dans les papiers de laquelle je le retrouve après plus de cinquante ans.

« Prairial an VI (mai 1798). »


Cette note de Beaumarchais a pour but d’excuser ce qu’il y a d’incorrect dans les vers français qu’on va lire. Je doute que l’écolier ait jamais été beaucoup plus fort en vers latins, bien que plus tard dans ses ouvrages il se montre assez prodigue de citations latines. Toujours est-il que, pour apprécier l’étonnante précocité d’esprit, d’instincts et de sentimens qui perce dans cette lettre, le lecteur ne doit pas oublier que c’est un enfant de treize ans qui parle, et un enfant dont l’éducation classique a été un peu brusquée :

Dame Guilbert[31] et compagnie,
J’ai reçu la lettre polie
Qui par vous me fut adressée,
Et je me sens l’ame pressée
D’une telle reconnaissance,
Qu’en Espagne tout comme en France
Je vous aime de tout mon cœur
Et tiens à un très grand honneur
D’être votre ami, votre frère ;
Songez à moi à la prière.

« Votre lettre m’a fait un plaisir infini et m’a tiré d’une mélancolie sombre qui m’obsédait depuis quelque temps, me rendait la vie à charge, et me fait vous dire avec vérité

 
Que souvent il me prend envie
D’aller au bout de l’univers,
Éloigné des hommes pervers,
Passer le reste de ma vie !

« Mais les nouvelles que j’ai reçues de vous commencent à jeter un peu de clair dans ma misanthropie ; en m’égayant l’esprit, le style aisé et amusant de Lisette[32] change mon humeur noire insensiblement en douce langueur, de sorte que, sans perdre l’idée de ma retraite, il me semble qu’un compagnon de sexe différent ne laisserait pas de répandre des charmes dans ma vie privée.

 
À ce projet l’esprit se monte,
Le cœur y trouve aussi son compte
Et, dans ses châteaux en Espagne,
Voudrait avoir gente compagne
Qui joignît à mille agrémens

De l’esprit et des traits charmans ;
Beau corsage à couleur d’ivoire,
De ces yeux sûrs de leur victoire,
Tels qu’on en voit en toi, Guilbert.
Je lui voudrais cet air ouvert,
Cette taille fine et bien faite
Qu’on remarque dans la Lisette ;
Je lui voudrais de plus la fraîcheur de Fanchon[33],
Car, comme bien savez, quand on prend du galon…

« Cependant de crainte que vous me reprochiez d’avoir le goût trop charnel et de négliger pour des beautés passagères les agrémens solides, j’ajouterai que

Je voudrais qu’avec tant de grâce
Elle eût l’esprit de la Bécasse[34].
Un certain goût pour la paresse
Qu’on reproche à Tonton[35] sans cesse
À mon Iris siérait assez.
Dans mon réduit où, jamais occupés,
Nous passerions le jour à ne rien faire,
La nuit à nous aimer, voilà notre ordinaire.

« Mais quelle folie à moi de vous entretenir de mes rêveries ! je ne sais si c’est à cause qu’elles font fortune chez vous que l’idée m’en est venue, et encore de rêveries qui regardent le sexe ! moi qui devrais détester tout ce qui porte cotillon ou cornette, pour tous les maux que l’espèce m’a faits[36] ! Mais patience, me voici hors de leurs pattes ; le meilleur est de n’y jamais rentrer. »


Le reste de la lettre n’est pas d’un goût très délicat, il y a même des passages qu’il serait difficile de citer textuellement et qui justifient assez bien la qualification de polisson que Beaumarchais se donne ici à lui-même, comme il la donne à Chérubin dans la préface du Mariage de Figaro. Ce qu’on vient de lire suffira, je pense, pour établir la parenté entre le page du comte Almaviva et le fils de l’horloger Caron. L’enfant en était là à treize ans, lorsque son père interrompit ses études pour le consacrer tout entier à l’horlogerie. Sous sa direction, il apprit à faire des montres, à mesurer le temps, comme il disait plus tard. Nous verrons en effet que cette mesure exacte du temps et des circonstances fut toujours son principal élément de force et de succès.

Toutefois on se doute bien que le Chérubin de la rue Saint-Denis dut avoir une adolescence un peu fougueuse, et que l’apprenti horloger ne fut pas constamment le modèle des apprentis. À un penchant effréné pour la musique, qui lui faisait négliger sa profession, il joignait d’autres goûts moins innocens, et le père Caron eut quelque peine à mater ce caractère impétueux et dissipé. Dans un des nombreux pamphlets qui plus tard bourdonnaient sans cesse autour de l’opulence et de la célébrité de Beaumarchais, on le peint, à dix-sept ou dix-huit ans, chassé de la maison paternelle, se livrant au métier d’escamoteur, de joueur de gobelets. C’est là une malice inventée après coup. Il n’y a de vrai dans cette histoire que le fait du bannissement ; mais c’était un bannissement simulé. Le père Caron, ne pouvant venir à bout de son fils, se décida un jour à user des grands moyens : il feignit de le chasser du logis, mais sans l’abandonner à lui-même, car le jeune Caron fut recueilli par des parens et des amis qui entraient dans les vues du père. Il écrivit alors les lettres les plus suppliantes. Le père tint bon pendant quelque temps. Enfin, quand il jugea la leçon suffisante, il se laissa vaincre par les prières de la mère, des sœurs, des cousins, des amis de l’exilé, et le traité de paix entre lui et son jeune fils se conclut aux conditions suivantes, qui donneront une idée de la force que conservaient encore au XVIIIe siècle l’autorité paternelle et la dignité professionnelle dans les classes les plus humbles, en même temps qu’elles permettront d’apprécier au juste et sans exagération les méfaits du jeune apprenti. Voici la lettre par laquelle le père annonce à son fils qu’il lui permet de revenir au logis :


« J’ai lu et relu votre dernière lettre. M. Cottin[37] m’a aussi fait voir celle que vous lui avez écrite. Je les ai trouvées sages et raisonnables ; les sentimens que vous y peignez seraient infiniment de mon goût, s’il était à mon pouvoir de les croire durables, parce que je leur suppose un degré de sincérité actuelle dont je me contenterais. Mais votre grand malheur consiste à avoir perdu entièrement ma confiance : cependant l’amitié, l’estime que j’ai pour les trois respectables amis que vous avez employés, la reconnaissance que je leur dois de tant de bontés pour vous, arrachent mon consentement malgré moi, et malgré que je sois persuadé qu’il y a quatre contre un à parier que vous ne remplirez pas vos promesses. Et de là, vous le sentez, quel tort irrémédiable pour votre réputation, si vous me forcez encore à vous chasser !

« Comprenez donc bien les conditions que je mets à votre rentrée : je veux une soumission pleine et entière à mes volontés, je veux de votre part un respect marqué, de paroles, d’actions et de contenance ; souvenez-vous bien que, si vous n’employez pas autant d’art à me plaire que vous en avez mis à gagner mes amis, vous ne tenez rien, absolument rien ; vous avez seulement travaillé contre vous. Non-seulement je veux être obéi, respecté, mais je veux encore être prévenu en tout ce que vous imaginerez pouvoir me plaire.

« À l’égard de votre mère, qui s’est vingt fois mise à la brèche depuis quinze jours pour me forcer à vous reprendre, je remets à une conversation particulière à vous faire bien comprendre tout ce que vous lui devez d’amour et de prévenance. Voici maintenant les conditions de votre rentrée :

« 1° Vous ne ferez, ne vendrez, ne ferez rien faire ni vendre, directement ou indirectement, qui ne soit pour mon compte, et vous ne succomberez plus à la tentation de vous approprier chez moi rien, absolument rien au delà de ce que je vous donne, vous ne recevrez aucune montre de rhabillage ou autres ouvrages, sous quelque prétexte et pour quelque ami que ce soit, sans m’en avertir, vous n’y toucherez jamais sans ma permission expresse, vous ne vendrez pas même une vieille clé de montre sans m’en rendre compte.

« 2° Vous vous lèverez dans l’été à six heures, et dans l’hiver à sept ; vous travaillerez jusqu’au souper sans répugnance à tout ce que je vous donnerai à faire, j’entends que vous n’employez les talens que Dieu vous a donnés qu’à devenir célèbre dans votre profession. Souvenez-vous qu’il est honteux et déshonorant pour vous d’y ramper, et que si vous ne devenez pas le premier, vous ne méritez aucune considération ; l’amour d’une si belle profession doit vous pénétrer le cœur et occuper uniquement votre esprit.

« 3° Vous ne souperez plus en ville, ni ne sortirez plus les soirs, les soupers et les sorties vous sont trop dangereux ; mais je consens que vous alliez dîner chez vos amis les dimanches et festes, à condition que je saurai toujours chez qui vous irez, et que vous serez toujours rentré absolument avant neuf heures. Dès à présent, je vous exhorte même à ne me jamais demander de permission contraire à cet article, et je ne vous conseillerais pas de la prendre de vous-même.

« 4° Vous abandonnerez totalement votre malheureuse musique, et surtout la fréquentation des jeunes gens, je n’en souffrirai aucun. L’un et l’autre vous ont perdu. Cependant, par égard à votre faiblesse, je vous permets la viole et la flûte, mais à condition expresse que vous n’en userez jamais que les après-soupers des jours ouvrables, et nullement dans la journée, et que ce sera sans interrompre le repos des voisins ni le mien.

« 5° Je vous éviterai le plus qu’il me sera possible les sorties, mais, le cas arrivant où j’y serais obligé pour mes affaires, souvenez-vous bien surtout que je ne recevrai plus de mauvaises excuses sur les retards, vous savez d’avance combien cet article me révolte.

« 6° Je vous donnerai ma table et 18 livres par mois qui serviront à votre entretien et pour acquitter petit à petit vos dettes. Il serait trop dangereux à votre caractère et très indécent à moi que je vous fisse payer pension, et que je comptasse avec vous des prix d’ouvrages. Si vous vous livrez comme vous le devez au plus grand bien de mes affaires, et que par vos talens vous en procuriez quelques-unes, je vous donnerai le quart du bénéfice de tout ce qui viendra par votre canal ; vous connaissez ma façon de penser, vous avez l’expérience que je ne me laisse pas vaincre en générosité ; méritez donc que je vous fasse plus de bien que je ne vous en promets, mais souvenez-vous que je ne donnerai rien aux paroles, je ne connais plus que les actions.

« Si mes conditions vous conviennent, si vous vous sentez assez fort pour les exécuter de bonne foi, acceptez-les, et signez en votre acceptation au bas de cette lettre que vous me renverrez ; et, dans ce cas, assurez M. Paignon de toute mon estime et ma reconnaissance, dites-lui que j’aurai l’honneur de lui aller demander demain à dîner, et disposez-vous à revenir avec moi reprendre une place que j’étais bien éloigné de croire que vous occuperiez si tôt et peut-être jamais. »


Conformément aux ordres paternels, le jeune Caron écrit sur le même papier la déclaration suivante :


« Monsieur très honoré cher père,

« Je signe toutes vos conditions dans la ferme volonté de les exécuter avec le secours du Seigneur ; mais que tout cela me rappelle douloureusement un temps où toutes ces cérémonies et ces lois étaient nécessaires pour m’engager à faire mon devoir[38] ! Il est juste que je souffre l’humiliation que j’ai vraiment méritée, et si tout cela, joint à ma bonne conduite d’ailleurs, me peut procurer et mériter entièrement le retour de vos bonnes grâces et de votre amitié, je serai trop heureux. En foy de quoi je signe tout ce qui est contenu dans cette lettre.

A. Caron fils. »


Ce coup d’autorité produisit son effet : le fils Caron se piqua d’honneur, se livra sans réserve à l’étude de l’horlogerie, et pour prouver à son père qu’il était capable de devenir le premier dans son art, à vingt ans il avait déjà découvert le secret d’un nouvel échappement pour les montres[39]. Un horloger alors célèbre, nommé Lepaute, à qui il avait fait confidence de son invention, entreprit de se l’approprier et la fit annoncer comme sienne dans un numéro du Mercure de septembre 1753. Il se flattait d’avoir bon marché d’un jeune homme obscur ; mais ce jeune homme était un de ces caractères vigoureux et tenaces auxquels on fait difficilement lâcher prise. Nous avons sous les yeux les principales pièces de ce procès peu connu par lequel Beaumarchais débuta dans la vie, et qui fut l’origine de sa fortune et de sa célébrité. Aussitôt que Lepaute eut fait son annonce au Mercure, le jeune Caron adressa à ce journal la lettre suivante, qui fut insérée dans le numéro de décembre 1753, auquel je l’emprunte. C’est la première communication de Beaumarchais avec le public, et elle n’a jamais été reproduite.


« J’ai lu, monsieur, avec le dernier étonnement, dans votre numéro de septembre 1753, que le sieur Lepaute, horloger au Luxembourg, y annonce comme de son invention un nouvel échappement de montres et de pendules qu’il dit avoir eu l’honneur de présenter au roi et à l’Académie.

« Il m’importe trop, pour l’intérêt de la vérité et celui de ma réputation, de revendiquer l’invention de cette mécanique, pour garder le silence sur une telle infidélité !

« Il est vrai que, le 23 juillet dernier, dans la joie de ma découverte, j’eus la faiblesse de confier cet échappement au sieur Lepaute, pour en faire usage dans une pendule que M. de Julienne lui avait commandée et dont il m’assura que l’intérieur ne pourrait être examiné de personne, parce qu’il y adaptait le remontoir à vent qu’il avait imaginé, et que lui seul aurait la clé de cette pendule.

« Mais pouvais-je me persuader que le sieur Lepaute se mît jamais en devoir de s’approprier cet échappement qu’on voit que je lui confiais sous le sceau du secret.

« Je ne veux point surprendre le public, et mon intention n’est pas de le ranger de mon parti sur mon simple exposé ; mais je le supplie instamment de ne pas accorder plus de créance au sieur Lepaute, jusqu’à ce que l’Académie ait prononcé entre nous deux, en décidant lequel est l’auteur du nouvel échappement. Le sieur Lepaute semble vouloir éluder tout éclaircissement en déclarant que son échappement, que je n’ai pas vu, ne ressemble en rien au mien ; mais, sur l’annonce qu’il en fait, je juge qu’il y est en tout conforme pour le principe, et si les commissaires que l’Académie nommera pour nous entendre contradictoirement y trouvent des différences, elles ne viendront que de quelques vices de construction qui aideront à déceler le plagiaire.

« Je ne mets au jour aucune de mes preuves ; il faut que nos commissaires les reçoivent dans leur première force ; ainsi, quoi que dise ou écrive contre moi le sieur Lepaute, je garderai un profond silence jusqu’à ce que l’Académie soit éclaircie et qu’elle ait prononcé.

« Le public judicieux voudra bien attendre ce moment ; j’espère cette grâce de son équité et de la protection qu’il donne aux arts. J’ose me flatter, monsieur, que vous voudrez bien insérer cette lettre dans votre prochain journal.

« Caron fils, horloger, rue Saint-Denis près Sainte-Catherine.
« À Paris, le 16 novembre 1753. »


Lepaute riposta par une lettre dans laquelle, après avoir étalé avec complaisance le tableau de ses talens, de ses hautes relations et de ses nombreuses commandes, il cherchait à écraser l’obscurité du jeune Caron sous le poids d’un certificat de trois jésuites et du chevalier de la Morlière. Nouvelle lettre de Beaumarchais en janvier 1754, dans laquelle il en appelle derechef à des juges plus compétens, à l’Académie des Sciences. Le débat ayant fait du bruit, le comte de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi, avait en effet chargé l’Académie des Sciences de décider entre ces deux horlogers. La requête de Beaumarchais à l’Académie, dont j’ai la minute, contient ce fragment assez curieux par le ton solennel et respectueux avec lequel le jeune horloger, en digne élève de son père, parle de sa profession :


« Instruit, dit-il, dès l’âge de treize ans, par mon père, dans l’art de l’horlogerie et animé par son exemple et ses conseils, à m’occuper sérieusement de la perfection de cet art, on ne sera point surpris que, dès l’âge de dix-neuf ans seulement, je me sois occupé à m’y distinguer et à tâcher de mériter l’estime publique. Les échappemens furent les premiers objets de mes réflexions. Retrancher tous leurs défauts, les simplifier et les perfectionner fut l’aiguillon qui excita mon émulation. Mon entreprise était sans doute téméraire ; tant de grands hommes, que l’application de toute ma vie ne me rendra peut-être jamais capable d’égaler, y ont travaillé sans être parvenus au point de perfection tant désiré, que je ne devais point me flatter d’y réussir ; mais la jeunesse est présomptueuse, et ne serais-je pas excusable, messieurs, si votre jugement couronne mon ouvrage ? Mais quelle douleur si le sieur Lepaute réussissait à m’enlever la gloire d’une découverte que vous auriez couronnée !… Je ne parle pas des injures que le sieur Lepaute écrit et répand contre mon père et moi, elles annoncent ordinairement une cause désespérée, et je sais qu’elles couvrent toujours de confusion leur auteur. Il me suffira pour le présent que votre jugement, messieurs, m’assure la gloire que mon adversaire veut me ravir, et que j’espère de votre équité et de vos lumières. »

« Caron fils.
« Paris, le 13 novembre 1753. »


L’Académie des Sciences nomma deux commissaires pour instruire ce procès, et, à la suite de leur rapport, qui est fort long et dont je fais grâce au lecteur, elle donna complètement gain de cause au jeune Caron par le jugement qui suit :


Extrait des registres de l’Académie royale des Sciences du 23 février 1754.
« M. Camus et de Montigny, qui avaient été nommés commissaires dans la contestation mue entre les sieurs Caron et Lepaute, au sujet d’un échappement dont ils se prétendaient tous deux inventeurs et dont la décision a été renvoyée à l’Académie par M. le comte de Saint-Florentin, en ayant fait leur rapport, l’Académie a jugé, le 16 février, que le sieur Caron doit être regardé comme le véritable auteur du nouvel échappement de montres, et que le sieur Lepaute n’a fait qu’imiter cette invention ; que l’échappement de pendule présenté à l’Académie le 4 août par le sieur Lepaute est une suite naturelle de l’échappement de montres du sieur Caron ; que, dans l’application aux pendules, cet échappement est inférieur à celui de Graham, mais qu’il est, dans les montres, le plus parfait qu’on y ait encore adapté, quoiqu’il soit en même temps le plus difficile à exécuter.

« L’Académie a confirmé ce jugement dans ses assemblées des 20 et 23 février, en foi de quoi j’ai délivré au sieur Caron le présent certificat, avec la copie du rapport, conformément à la délibération du 2 mars.

« À Paris, ce 4 mars 1754.
« Signé : Grand-Jean de Fouchy,
« Secrétaire perpétuel de l’Académie royale des Sciences. »


Tel fut le premier procès que Beaumarchais gagna comme il devait, plus tard, gagner presque tous les autres. Celui-ci, ayant valu tout d’abord au jeune artiste une certaine notoriété, il a soin de la cultiver, et, un an après, sous prétexte de rendre justice à un autre horloger nommé Romilly, il adresse au Mercure une nouvelle lettre de laquelle j’extrais les passages suivans :


« Paris, le 16 juin 1755. »

« Monsieur, je suis un jeune artiste qui n’ai l’honneur d’être connu du public que par l’invention d’un nouvel échappement à repos pour les montres, que l’Académie a honoré de son approbation et dont les journaux ont fait mention l’année passée. Ce succès me fixe à l’état d’horloger, et je borne toute mon ambition à acquérir la science de mon art. Je n’ai jamais porté un œil d’envie sur les productions de mes confrères : cette lettre le prouve ; mais j’ai le malheur de souffrir fort impatiemment qu’on veuille m’enlever le peu de terrain que l’étude et le travail m’ont fait défricher. C’est cette chaleur de sang, dont je crains bien que l’âge ne me corrige pas, qui m’a fait défendre avec tant d’ardeur les justes prétentions que j’avais sur l’invention de mon échappement, lorsqu’elle me fut contestée il y a environ dix-huit mois. ..........

« Je profite de cette occasion pour répondre à quelques objections qu’on m’a faites sur mon échappement dans divers écrits rendus publics. En se servant de cet échappement, a-t-on dit, on ne peut pas faire de montres plates ni même de petites montres, ce qui, supposé vrai, rendrait le meilleur échappement connu très incommode. »


Suivent quelques détails techniques après lesquels Beaumarchais termine ainsi :


« Par ce moyen, je fais des montres aussi plates qu’on le juge à propos, plus plates qu’on en ait encore fait, sans que cette commodité diminue en rien leur bonté. La première de ces montres simplifiées est entre les mains du roi ; sa majesté la porte depuis un an, et en est très contente. Si des faits répondent à la première objection, des faits répondent également à la seconde. J’ai eu l’honneur de présenter à Mme de Pompadour, ces jours passés, une montre dans une bague de cette nouvelle construction simplifiée, la plus petite qui ait encore été faite : elle n’a que quatre lignes et demie de diamètre et une ligne moins un tiers de hauteur entre les platines. Pour rendre cette bague plus commode, j’ai imaginé en place de clé un cercle autour du cadran, portant un petit crochet saillant ; en tirant ce crochet avec l’ongle environ les deux tiers du tour du cadran, la bague est remontée, et elle va trente heures. Avant que de la porter à Mme de Pompadour, j’ai vu cette bague suivre exactement pendant cinq jours ma pendule à secondes : ainsi, en se servant de mon échappement et de ma construction, on peut donc faire d’excellentes montres aussi plates et aussi petites qu’on le jugera à propos.

« J’ai l’honneur, etc.

Caron fils, horloger du roi. »


Cette lettre et la signature prouvent que le jeune Caron a déjà fait un petit bout de chemin ; au lieu de signer horloger tout court, il signe maintenant horloger du roi. Il a ses entrées au château de Versailles, non pas comme musicien, ainsi qu’on l’a écrit souvent, mais d’abord comme horloger, comme fournisseur du roi, des princes et des princesses. Pour compléter le tableau de sa situation à cette époque, j’extrais encore un passage d’une lettre écrite par lui à un de ses cousins, horloger à Londres, en date du 31 juillet 1754.


« J’ai enfin livré la montre au roi, de qui j’ai eu le bonheur d’être reconnu d’abord[40], et qui s’est souvenu de mon nom. Sa majesté m’a ordonné de la monter et de l’expliquer à tous les seigneurs qui étaient au lever, et jamais sa majesté n’a reçu aucun artiste avec tant de bonté ; elle a voulu entrer dans le plus grand détail de ma machine. C’est là que j’ai eu lieu de vous rendre beaucoup d’actions de grâces du présent de votre loupe, que tout le monde a trouvée admirable. Le roi s’en est servi surtout pour examiner la montre de bague de Mme de Pompadour, qui n’a que quatre lignes de diamètre, et qu’on a fort admirée, quoiqu’elle ne fût pas encore achevée. Le roi m’a demandé une répétition dans le même genre, que je lui fais actuellement. Tous les seigneurs suivent l’exemple du roi, et chacun voudrait être servi le premier. J’ai fait aussi pour Mme Victoire une petite pendule curieuse dans le goût de mes montres, dont le roi a voulu lui faire présent : elle a deux cadrans, et de quelque côté qu’on se tourne, on voit l’heure qu’il est… Souvenez-vous, mon cher cousin, que c’est un jeune homme que vous avez pris sous votre protection, et c’est par vos bontés qu’il ose espérer l’honneur d’être agrégé à la Société de Londres. Quelles obligations ne vous aurai-je pas de vouloir bien vous y employer avec vos amis ! »


Ici finit la première période de la vie de Beaumarchais : ce n’est encore qu’un jeune horloger ; mais ce jeune horloger sait à la fois se distinguer dans son art, se faire valoir et se défendre. Son coup d’essai est une découverte, et son début dans la polémique, un triomphe sur un adversaire en apparence beaucoup plus redoutable que lui. La destinée de Beaumarchais va changer, mais ses qualités ne changeront pas. L’amour d’une femme va lui ouvrir tout à coup une carrière nouvelle, pour laquelle il ne semblait point fait ; il y portera ce mélange de perspicacité, d’énergie, de souplesse et d’opiniâtreté qui le caractérise, et dans une sphère plus vaste, plus élevée, nous retrouverons le lutteur vigoureux et adroit dont nous venons de raconter les premiers travaux et le premier combat.


  1. M’étant occupé déjà de Beaumarchais à l’époque où j’ai eu l’honneur de suppléer pour la première fois M. Ampère dans la chaire de littérature française au Collége de France, j’avais depuis long-temps le projet de publier le résultat de mes études ; mais je n’avais à ma disposition que des documens plus ou moins connus, lorsqu’un hasard heureux m’a mis en rapports avec M. Delarue, gendre et petit-fils de l’auteur du Mariage de Figaro, qui ont bien voulu, avec une obligeance dont je ne saurais être assez reconnaissant me confier tous les papiers de leur beau-père et aïeul, en me laissant d’ailleurs une liberté entière de mise en œuvre et d’appréciation dont je n’abuserai pas, mais sans laquelle il me serait impossible d’écrire une page.
  2. Devenu riche et jouissant de la réputation d’un homme universel, Beaumarchais voyait affluer chez lui tous les plans, tous les projets qui s’élaboraient dans chaque cervelle, et qui venaient solliciter son concours. On peut s’en faire une idée par la nomenclature suivante qui n’embrasse que le contenu d’un seul carton.
    État des différens projets soumis aux lumières de M. de Beaumarchais.

    Projet d’emprunt pour M. le duc de Chartres. 1784. — Copie des lettres patentes qui autorisent M. le duc de Choiseul à emprunter 400,000 fr. 1783. — Projet d’un cours universel de législation criminelle. — Observation sur le moyen d’acquérir des terrains au Scioto. — Mémoire pour les propriétaires associés de l’enclos des Quinze-Vingts. — Notes sur l’existence civile des protestans en France. — Projet d’un emprunt également utile au roi et au public. — Prospectus d’un moulin à établir à Harfleur. — Projet de commerce de l’Inde par l’isthme de Suez. — Mémoires sur la conversion de la tourbe en charbon et avantages de cette découverte. — Mémoires tendant à donner au roi vingt vaisseaux de ligne et douze frégates pour servir à convoyer le commerce avec les colonies. — Mémoire sur la plantation de la rhubarbe. — Prospectus d’une opération de finance ou emprunt couvert en forme de loterie d’état. — Projet d’un bureau d’échange et d’une caisse d’accumulation. — Projet d’un pont à l’Arsenal. — Ce projet, aujourd’hui réalisé, est un de ceux qui occupèrent beaucoup la vieillesse de Beaumarchais.

  3. Ces deux manuscrits sont deux copies, mais remplies de corrections, d’additions et de changemens qui sont tous de la main de Beaumarchais. Ce sont ces manuscrits qui paraissent avoir servi à la première représentation de chacune des deux pièces. Les changemens sont nombreux, surtout dans le Barbier de Séville, dont les deux derniers actes, le quatrième et le cinquième, furent fondus en un seul entre la première et la seconde représentation. On a ici ces deux actes tels qu’ils furent d’abord conçus par Beaumarchais. Divers autres brouillons relatifs à ces deux pièces, les brouillons d’Eugénie, des Deux Amis, de la Mère coupable, des Mémoires contre Goëzman, dont plusieurs parties sont refaites jusqu’à trois fois de la main de Beaumarchais, permettent enfin de mettre un terme à cette ridicule question soulevée encore de nos jours : savoir si Beaumarchais est bien réellement l’auteur de ses ouvrages.
  4. D’Antan, de l’an passé. Voir la ballade des Dames du temps jadis, par Villon.
  5. Lieutenant-général de police sous Louis XV et ministre de la marine sous Louis XVI.
  6. Il y a ici une exception à faire pour une étude sur Beaumarchais publiée récemment par M. Sainte-Beuve. L’éminent écrivain, sachant que j’avais entre les mains des documens inédits, a bien voulu me demander des informations, et je lui ai communiqué, avec une prudence amplement justifiée par l’éclat de son talent, quelques détails dont il a tiré un excellent parti.
  7. Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie, ayant toujours été le fidus Achates de Beaumarchais, mérite ici une mention particulière. Issu d’une famille genevoise, il naquit à Paris en 1738 ; il était, comme Beaumarchais, fils d’un horloger. Sa liaison avec lui commença en 1770 et se continua sans un nuage jusqu’à la mort de Beaumarchais. Gudin survécut treize ans à son ami ; il est mort le 26 février 1812 correspondant de l’Institut. Cet écrivain, souvent loué par Voltaire, avait plus de fécondité que de talent ; il a publié un grand nombre d’ouvrages en prose et en vers ; il a fait jouer ou imprimer plusieurs tragédies dont une a été brûlée à Rome, en 1768, par décret de l’inquisition. Tous ces écrits sont aujourd’hui également oubliés. Peu de personnes même se doutent qu’un des vers français qu’on cite le plus souvent à propos de Henri IV :
    Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire,

    est de Gudin. Ce vers, qui se trouve dans un morceau de poésie envoyé par lui à un concours académique en 1779, fut signalé par l’Académie comme propre à servir d’inscription à la statue de Henri IV. (Voir la Correspondance de Grimm, mai 1779.) Écrivez donc de nombreux volumes pour qu’il ne reste de vous qu’un seul vers heureux que tout le monde connaît, mais dont on ignore l’auteur. À défaut de génie, Gudin avait du moins un excellent cœur. Il partageait à la vérité tous les préjugés philosophiques du XVIIIe siècle, il avait aussi cette teinte de libertinage d’esprit qui était à la mode alors ; mais sa vie était modeste et beaucoup plus régulière qu’on ne le croirait à la lecture de quelques-unes de ses poésies légères. Son intelligence était d’ailleurs portée principalement vers les études sérieuses ; la plus grande partie de son existence a été consacrée à la composition d’une histoire de France très volumineuse, sur laquelle il fondait les plus belles espérances de gloire, et qui n’a jamais pu trouver un éditeur. Le caractère de Gudin était timide, mais plein de délicatesse et de probité. On a suspecté quelquefois bien à tort le désintéressement de son affection et de son enthousiasme pour Beaumarchais. J’ai dans les mains un très grand nombre de lettres de Gudin qui prouvent la liberté, la franchise et la délicatesse de ses rapports avec son opulent ami ; je n’en citerai qu’un exemple qui me semble touchant. Lorsque, après la terreur, Beaumarchais rentra en France, Gudin, retiré dans une campagne à cinquante lieues de Paris, brûlait du désir de venir embrasser l’homme qu’il aimait le plus au monde ; mais bien qu’il possédât un petit patrimoine, la rigueur du temps l’ayant privé de son revenu ordinaire, il se trouvait sans argent pour faire le voyage. Beaumarchais, quoique très appauvri lui-même, s’empresse de lui envoyer cet argent. Gudin part, et, après avoir satisfait le besoin de son cœur, reprend le chemin de sa retraite. Un mois plus tard, je le vois renvoyer scrupuleusement à Beaumarchais l’argent prêté. Ce dernier met quelque hésitation à l’accepter ; mais Gudin insiste de l’air d’un homme accoutumé à ne pas permettre qu’on prenne sur lui aucun avantage de ce genre. Que dire après cela de l’idée ingénieuse d’un écrivain de nos jours qui, à ce qu’on assure, a découvert que Beaumarchais avait exploité la pauvreté de Gudin en lui faisant rédiger la plupart des ouvrages publiés sous son nom ? Indépendamment des nombreuses impossibilités que renferme cette idée, il suffit, pour la détruire, de lire Gudin, dont la prose ressemble à celle de Beaumarchais à peu près comme un bœuf ressemble à un cheval fringant.
  8. C’est cette édition, faite par Gudin en 1809, en sept volumes in-8o, qui a servi de type à toutes les éditions successives de Beaumarchais ; elle est loin d’être complète : non-seulement Gudin a omis ou n’a point connu plusieurs morceaux littéraires de Beaumarchais, mais des documens historiques très intéressans ont été supprimés par lui sous l’influence des circonstances politiques du moment, et, par le même motif, sur la masse de lettres laissées par Beaumarchais, il n’en a publié qu’un très petit nombre qui ne sont pas toujours les plus dignes d’intérêt.
  9. Il s’agit ici du prince de Nassau-Siegen, personnage fort romanesque, qui avait épousé une polonaise divorcée, et qui demandait la légitimation de son mariage à l’archevêque de Paris par l’intercession de Beaumarchais.
  10. Voici en effet ce que je lis sur des feuilles détachées écrites par Beaumarchais, à Hambourg, en 1794 : « Dans mon malheur, je suis devenu économe au point d’éteindre une allumette et de la garder pour m’en servir deux fois. Je ne m’en suis aperçu que par réflexion, après y avoir été amené par la misère de ma situation. Ceci ne vaut sa remarque que parce que je suis tombé subitement de 150,000 livres de rentes à l’état de manquer de tout. »
  11. Il suffit de citer ici, indépendamment du travail de La Harpe et du récent travail de M. Sainte-Beuve, dont on vient de parler, les articles très hostiles et souvent très injustes du célèbre critique de l’empire, l’abbé Geoffroy, qui ont trouvé place dans le recueil de ses feuilletons publié sous le titre de Cours de Littérature dramatique, d’autres articles plus élégans et plus judicieux de M. de Feletz, quelques pages pleines de mouvement et d’éclat qui font partie du Cours de Littérature française au dix-huitième siècle, par M. Villemain, mais qui, malheureusement, n’embrassent que l’examen des Mémoires de Beaumarchais contre Goëzman, et enfin un travail distingué de M. Saint-Marc Girardin, qui fait partie de ses Essais de Littérature et de Morale, et auquel on ne peut adresser que le reproche enviable d’être trop court.
  12. Voir Histoire des Églises du Désert chez les Protestans de France, par Charles Coquerel. t. II, p. 513.
  13. Ces vers du Philosophe marié de Destouches que le père Caron rappelle ici sans les citer se trouvent au troisième acte, scène xiii, dans la bouche de Lisimon disant de son fils :

    Je suis plus glorieux de vivre à ses dépens
    Que s’il vivait aux miens. Oui, ma vive tendresse
    Se complaît à le voir l’appui de ma vieillesse.

  14. C’était après le procès Goëzman. Beaumarchais était allé en Angleterre avec une mission de Louis XV, dont il sera question plus loin.
  15. C’est un des beaux-frères de Beaumarchais.
  16. Tout le monde connaît le petit Poinsinet, auteur dramatique plus célèbre par ses excentricités et les mystifications dont il fut l’objet que par son talent. Sa petite pièce du Cercle est cependant un spirituel ouvrage. Une des sœurs de Beaumarchais la caractérise très bien en disant : « C’est le plus joli petit rien et le plus agréable qu’on ait donné depuis long-temps. »
  17. C’est la dame au portrait dont il a déjà été question.
  18. C’était la comtesse de Fuen-Clara, dont le père Caron avait été le fournisseur en horlogerie et en bijouterie.
  19. Le lecteur comprend sans peine que Beaumarchais fait ici allusion à son âge de trente-trois ans.
  20. Je crois qu’elle y mourut, cependant je n’en suis pas sûr. Un des petits-fils de Beaumarchais pense, sans pouvoir l’affirmer positivement, qu’elle est morte en Amérique. À propos d’un drame récent imité du Clavijo de Goethe, on a dit à tort que Lisette finit par un mariage. Les documens que j’ai sous les yeux démentent cette assertion. Ce qui paraît certain, c’est qu’elle n’existait déjà plus, en 1775, au moment du décès du père Caron, puisque, dans les actes judiciaires qu’occasionna ce décès, tous les membres de la famille sont mentionnés, et qu’il n’y est fait nulle mention de Marie-Louise Caron. Il reste toujours un peu étrange pour moi que celle des sœurs de Beaumarchais dont le nom a reçu de lui la plus grande notoriété ait laissé si peu de traces dans ses papiers.
  21. Lhénon, diminutif d’Hélène.
  22. Ailleurs Julie écrit : « J’aime toujours ma Lhénon par A, parce qu’elle est affable ; je la désire par B, parce qu’elle est bonne ; je l’envoie promener par C, parce qu’elle est capricieuse ; je la reprends par D, parce qu’elle est douce ; je la rends par F, parce qu’elle est folle, et ainsi du reste. » Elle aime aussi les arlequinades. Pour finir comme Arlequin, écrit-elle à sa sœur et dans ton genre : « Je te salue, belle fleur de pécher, cher antimoine de mes inquiétudes, doux lénitif de mes pensées, je vais faire infuser dans la terrine de mon souvenir tous les gracieux talens dont la nature t’a richement pourvue. »
  23. Ce dernier passage me ferait penser que cette esquisse de Julie s’applique peut-être à la troisième femme de Beaumarchais, dont la famille était d’origine suisse, et dont la physionomie, révélée par ses lettres, ressemble assez à certaines parties de ce portrait.
  24. La Biographie Universelle de Michaud, à l’article Caron (Julie), en consacrant quelques lignes à la sœur de Beaumarchais, semble douter si l’ouvrage en question est d’elle ou d’un autre écrivain nommé Demandre. — L’ouvrage est bien réellement de Julie ; j’en ai le manuscrit tout entier écrit de sa main, avec le visa du censeur, et une lettre de Letourneur destinée à Julie ; celle-ci parle souvent de son livre dans sa correspondance, et elle en parle jusque dans son testament.
  25. C’était un café situé sur la place de la Bastille.
  26. Léguant à sa nièce son propre ouvrage et un autre intitulé l’Ame élevée à Dieu, Julie écrit : « Je la prie de les conserver pour de sérieux momens, si la miséricorde de Dieu et mes ardentes prières les lui donnent. » Plus loin, elle dit d’une de ses amies à qui elle laisse un souvenir : « C’est mon ange tutélaire qui m’obtiendra miséricorde par ses prières et sa haute vertu. » Julie n’est donc pas responsable de l’impromptu impertinent de Daudet ; son couplet, à elle, est simplement et honnêtement gai.
  27. Ce nom n’est pas de l’invention de Beaumarchais : je vois dans ses papiers de famille qu’il était porté par un frère du père Caron, qualifié Caron de Boisgarnier, lieutenant au régiment de Blaisois.
  28. Pauline est une jeune et belle créole que nous retrouverons dans la vie de Beaumarchais.
  29. Cette parade inédite de Beaumarchais peut rivaliser avec les meilleures de Collé ; elle a toute la verve grotesque du genre, toute la spirituelle effronterie d’équivoques et de quolibets qui le caractérise. Le goût général au XVIIIe siècle pour cette sorte d’ouvrages est un signe du temps. On a de la peine aujourd’hui à se représenter des femmes du monde, et souvent du très grand monde, aimant à débiter sur des théâtres de société des gaudrioles en langage poissard. — Peut-être aussi sommes-nous devenus plus réservés… en paroles seulement.
  30. De son mariage, Mme de Miron ne laissa qu’une fille, personne distinguée, qui tenait de sa race un goût passionné pour les arts, les vers, et surtout les chansons. On la nommait dans la famille la Muse d’Orléans, parce qu’elle était établie à Orléans, où elle fut mariée et dotée par son oncle Beaumarchais. — Elle a laissé un fils, M. Phalary, aujourd’hui conseiller à la cour d’appel d’Orléans.
  31. On se souvient que la sœur aînée de Beaumarchais s’appelait Mme Guilbert.
  32. La seconde sœur de Beaumarchais, la fiancée de Clavijo.
  33. C’est la troisième sœur de Beaumarchais.
  34. C’est Julie, la quatrième sœur et la plus spirituelle, nommée la Bécasse par antiphrase.
  35. La cinquième sœur de Beaumarchais, depuis Mme de Miron.
  36. Au sujet de ce passage, écrit à treize ans, le vieux Beaumarchais ajoute en note : « J’avais eu une folle amie qui, se moquant de ma vive jeunesse, venait de se marier. J’avais voulu me tuer. » Le ton de la lettre nous rassure beaucoup sur cet accès de désespoir amoureux.
  37. C’était un banquier, ami et parent de la famille Caron.
  38. Chérubin, à dix-sept ans, implorant le secours du Seigneur pour amadouer l’austérité paternelle, est une assez bonne scène de comédie, d’autant que le jeune drôle laisse percer, dans la phrase qui suit, son dépit d’être traité, selon lui, en enfant ; mais, à tout prendre, il y a, ce me semble, dans cette lettre, un ton de respect sincère qui n’est pas trop commun aujourd’hui.
  39. Peut-être n’est-il pas inutile de dire ici qu’on nomme échappement, en termes d’horlogerie, le mécanisme qui sert à régulariser le mouvement d’une montre ; ce mécanisme en est la pièce la plus délicate et la plus importante.
  40. Ce passage indique que Beaumarchais avait déjà vu le roi Louis XV, je ne sais à quelle occasion, sans doute en qualité d’horloger, et peut-être à la suite de sa victoire sur Lepaute devant l’Académie des Sciences.