Ballanche (E. Faguet)

Ballanche (E. Faguet)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 115 (p. 45-70).


BALLANCHE



La renaissance religieuse, — ou la réaction religieuse : car qu’importent les mots dont la polémique fait usage, et acceptons-les tous pour abréger, — la renaissance ou la réaction religieuse du commencement de ce siècle intéresse beaucoup le siècle finissant. Il l’étudie, la questionne, quelquefois tâche à l’imiter. Le néochristianisme est une mode ; l’effort religieux est plus qu’une mode, et semble un besoin, à tout le moins une inquiétude. Cela ramène l’attention vers les efforts ou les inquiétudes du même genre qui se sont montrés il y a quatre-vingts ans sous diverses formes. Quiconque voudra étudier le mouvement religieux au XIXe siècle devra ne pas oublier Ballanche. Moins éclatant, mais beaucoup plus convaincu que Chateaubriand, pour ne pas dire plus sérieux, il a certainement séduit beaucoup moins d’imaginations, et sollicité beaucoup plus d’âmes. Absolument indemne de l’esprit du XVIIIe siècle, dont j’ai cru voir et montrer que les De Maistre et les Bonald sont encore très pénétrés, quoi qu’ils en aient, il n’a rien de leur allure batailleuse, impérieuse et tranchante, et il a dû pénétrer plus mollement, plus intimement et plus profondément dans les cœurs. La réputation de cet homme, qu’on ne lit pas depuis soixante ans, indique bien l’influence secrète et sourde qu’il a exercée sur nos pères. D’après les dates on peut le tenir pour le premier qui ait essayé de sonner le réveil religieux dans notre pays ; par sa nature, essentiellement original, solitaire, et creusant patiemment son puits, comme il a dit lui-même, il est de ceux qui n’obéissent guère à un engouement, et qui quelquefois contribuent à en former un. Tout ce qui a été, en notre siècle, mêlé de mysticisme, ou simplement religieux avec une certaine profondeur, peut donc être rattaché à lui, ou du moins tient à lui par certaines affinités. C’est une des personnes morales les plus curieuses à étudier, et les moins connues du reste, de tout notre siècle. Je voudrais en fixer ici les principaux traits.

I

Il était Lyonnais, et s’en est toujours souvenu avec plaisir et avec fierté, comme tous les Lyonnais. Dès son premier ouvrage il veut qu’on le sache, et date son livre, en quelque sorte, par les lignes suivantes : « Rians Ménales de Sainte-Foy, grottes de Fontoncières, rochers romantiques de l’île Barbe, amoureuses Tempes d’EculIy et de Roche-Cardon, rives si magnifiques et si sentimentales de la Saône… » Plus tard, en 1818, en 1828, le Lyonnais se retrouve dans certaines comparaisons qui ne viendraient à l’esprit ni d’un Parisien ni d’un Provençal : « Les opinions humaines ne ressemblent donc point à la pièce de toile que le tisserand commence et achève, elles se croisent, et se feutrent, pour ainsi dire : la trame est de tous les jours, la chaîne est éternelle. » — « La fragile nacelle d’Orphée fendait les flots comme une navette qui court le long de la trame du tisserand. » — Il était Lyonnais. Tous ces Lyonnais sont volontiers rêveurs, imaginatifs, irréels et mystiques. Ce sont nos Allemands. Poètes, de Maurice Sève à Laprade, ils sont symbolistes ; penseurs, d’Antoine Favre à Edgar Quinet, ils sont abstraits de tout leur cœur, amoureux des mythes et des figures. Quels qu’ils soient, l’obscurité des idées ne les effraie pas, si l’on ne peut pas dire qu’elle les attire et les retient. Ils sont graves et lents, et d’une très forte vie intérieure. La clarté et la vivacité françaises ne leur agréent jamais qu’à moitié. Très intelligens et infiniment amoureux des idées, ce sont des intelligences à seconde vue, à qui manque quelquefois la première. Ballanche est le type du Lyonnais, jusqu’à en être parfois un commencement de parodie. Ce caractère en lui fut persistant, ineffaçable. Il traversa Paris, le plus beau Paris, le monde, et le plus beau monde, et en fut aimé, sans cesser de rester provincial, ce qui n’est pas mauvais du tout, et de sa province, ce qui est peut-être moins bon. Il resta abstrait, renfermé et doux, ne laissant pas d’être aimable quelquefois, sans y songer, par une distraction de plus. Il était de ceux qui ne vivent point en ce monde, ce qui n’est pas à dire, et au contraire, qu’ils n’y soient pas à l’aise ; car ils n’y gênent personne, et par personne n’y sont gênés. Qu’il n’est pas habitant de cette terre, il le sait très bien, et avec cette emphase naïve, très familière aux rêveurs et qui chez eux ne déplaît pas, il dit, — je traduis d’avance, pour qu’on comprenne, — il dit d’une jeune personne qui n’avait pas voulu l’épouser : « 14 août 1825, date bien funeste, que j’ai longtemps ignorée, et dont je n’ai jamais été averti par aucun pressentiment ; du moins, si une corde de ma lyre a rendu un son funèbre, le mouvement du monde m’a empêché de l’entendre ; le 14 août, une belle et noble créature qui m’était jadis apparue et qui habitait loin des lieux où j’habitais moi-même, une belle et noble créature, jeune fille alors, à qui j’avais demandé toutes les promesses d’un si riche avenir, est allée visiter à mon insu les régions de la vie réelle et immuable, après avoir refusé de parcourir avec moi celles de la vie d’illusions et de changemens. » — En vérité, cette jeune fille, il le sent, en partant pour un autre monde, était allée le rejoindre.

Ballanche est, de plus, un Lyonnais qui a vingt-cinq ans en 1801. Il a vu la révolution, affreuse partout, épouvantable, comme on sait, à Lyon, et il a gardé, de ces scènes horribles, un souvenir que l’on retrouve à peu près dans tous ses ouvrages. Son imagination en a été ébranlée pour toujours. La vision du meurtre mêlé à l’histoire, et en faisant partie intégrante, nécessaire peut-être, ayant un sens par conséquent, et un sens qu’il s’agit de comprendre et d’interpréter, deviendra peu à peu chez lui tout un système, confus, mais tout un système, de philosophie historique. Remarquez-vous comme les hommes de ce temps sont obsédés de l’idée du meurtre ? De Maistre imagine le caractère providentiel du sang versé, et en fait toute une théorie rébarbative à l’appui de son système. De Donald, dans un chef-d’œuvre de périphrase, demande « qu’on envoie le sacrilège devant son juge naturel. » Chateaubriand, dans ses œuvres politiques, a plus d’une phrase féroce. Ces gens-là ont vu tuer. Cela donne des idées aux hommes d’imagination. Des Soirées de Saint-Pétersbourg au Prêtre de Némi on pourrait trouver toute une littérature contenant les diverses philosophies du meurtre politique et religieux. Le doux Ballanche en a fourni un chapitre, et non pas, comme nous le verrons, le moins curieux. Il s’est demandé pendant sa jeunesse : « Pourquoi les hommes se massacrent-ils au nom des idées qu’ils croient avoir ? Il doit être à cela une raison ; mais une raison élevée, une raison philosophique, une raison qui se rattaché au plan du monde, une belle raison. » Il a essayé de la trouver, dans son âge mûr. — Enfin, il faut savoir quelle a été l’éducation intellectuelle de Ballanche. Elle n’est pas très variée. Il me semble qu’il a peu lu. Mais ses lectures étaient originales. Il était curieux. Il ne lisait pas ce que lisait le monde. Il se dirigeait d’instinct vers les penseurs un peu abstraits, quelquefois excentriques, et se laissait peu aller aux engouemens littéraires d’alentour. Il faut qu’il ait peu lu Chateaubriand ou l’ait peu goûté, pour avoir dit en 1818 : « Le sceptre de l’imagination est à prendre. « Mais il a lu Charles Bonnet, à qui il emprunte le terme de Palingénésie, et que plus d’une fois il loue très fort. Il a lu Boulanger ; il a lu ce singulier et curieux Fabre d’Olivet ; il a lu de Bonald ; il a lu de Maistre, qu’il n’aime pas, et qu’il apprécie assez bien : « Je dirai volontiers à M. de Maistre et à ses disciples : vous êtes les juifs de l’ancienne loi, et nous sommes les chrétiens de la loi de grâce. » Surtout il a lu Vico, avant Michelet, je crois, et à coup sûr en même temps que lui, et il est tout pénétré de la pensée du philosophe napolitain, à une époque où cette pensée était presque absolument inconnue en France. Cent fois il rend à Vico le plus solennel hommage. On peut dire que Vico est son maître par excellence. C’est chez lui qu’il a pris : 1° cette idée qu’il y a une philosophie de l’histoire ; 2° que cette philosophie de l’histoire doit être cherchée plus qu’ailleurs dans les traditions les plus anciennes, c’est-à-dire sous les voiles des mythes préhistoriques ; 3° que cette philosophie de l’histoire démontre que le progrès existe ; 4° qu’elle s’accommode au dogme de la Providence, à la religion chrétienne et catholique ; et que par conséquent le progrès est providentiel, et peut être et doit être chrétien. — On peut en effet trouver tout cela dans Vico sans le trahir ; et Ballanche, chrétien de foi, mais très enclin à l’idée de progrès, dut trouver en Vico une occasion et une autorité confusément souhaitées pour s’écarter de « l’immobile Bossuet, » et s’attacher à un providentialisme sérieux, mais large et aisé, et à un christianisme sincère, mais susceptible d’évolution et de renouvellement. — Car Vico, comme Bossuet, a prétendu donner « une démonstration historique de la Providence ; mais Vico est un Bossuet essentiellement laïque, qui semble placer la providence au centre et au sein de l’humanité, au lieu de la placer, impérieuse, bien au-dessus d’elle, d’où il suit que sa providence paraît suivre l’humanité dans ses démarches plutôt que de les dirige. Cela fait de grandes différences, mais qui n’étaient point pour déplaire à Ballanche. Il était, ou voulait être, très moderne, en même temps qu’il était très réactionnaire. Il trouva dans Vico, ou crut y trouver, de quoi satisfaire à ces deux instincts. Telles furent les sources diverses de la philosophie de Ballanche. Suivons-le maintenant dans le développement successif, très incertain, mais finalement assez original et assez intéressant de son esprit.

II

Il fut d’abord un simple « réacteur, » très irrité contre la révolution, les révolutionnaires et les philosophes du XVIIIe siècle, et cherchant un principe à opposer aux principes de la génération précédente. Les hommes du XVIIIe siècle avaient intronisé la raison ; l’effort de Ballanche en 1801 (Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts) lut de substituer le sentiment à la raison : « Nous sommes quelquefois déçus par le sentiment, dit-il, mais qu’ont de comparable les erreurs de sentiment avec les écarts de la raison ? » Il développait cette idée avec une certaine verve juvénile, des souvenirs de Rousseau, des réminiscences de Bernardin de Saint-Pierre, peu de logique et une extrême innocence. On prévoit que le « sentiment » n’est là que pour servir d’une transition aisée au « sentiment religieux » et à la religion proprement dite. Ce premier livre de Ballanche est tout simple ment un manifeste catholique. C’est en cela, à cause de la date, qu’il est très intéressant. C’est un Génie du christianisme enfantin ; mais qui a paru avant le Génie du christianisme. Nous y trouvons déjà toutes les idées favorites de Chateaubriand. L’homme est un animal religieux. La raison lui suffit dans la vie pratique, le trompe et surtout le désenchante et le décourage dès qu’il veut s’élever au-dessus de la terre, et s’élever au-dessus de la terre lui est un besoin. Toutes les grandes pensés humaines ont pour origine les idées religieuses : « La coupole de Saint-Pierre, l’Athalie de Racine, l’Histoire universelle de Bossuet, ont été inspirées par la religion. » Le jour où la religion disparaîtrait de la terre, l’homme aurait supprimé la forme élevée et noble de son inquiétude éternelle, et il ne lui resterait que l’inquiétude vulgaire et misérable, et comme une impatience maladive et ridicule de changer de place. Le beau est un besoin de l’homme, et le beau est religieux. L’esthétique est une religion qui se cherche, le beau est une religion qui s’est trouvée. — Voilà du Chateaubriand. En toutes lettres, ajouterai-je, et à s’y méprendre : « L’asile d’une hospitalité chrétienne au milieu d’un désert, ou parmi les glaces du mont Saint-Bernard ; des chaumières groupées autour d’un clocher de hameau ; une sainte Vierge tenant un enfant dans ses bras sculptés, à l’angle de deux chemins, sont des images pittoresques qui vivifient un paysage. » — Et la conclusion, c’est que « cette même religion qui a détruit les autels de la superstition est encore le principe fécondateur de tous nos succès dans la littérature et dans les arts. » — Ce petit livre passa inaperçu au milieu des acclamations que, l’année suivante, le Génie du christianisme souleva. Il ne doit pas être oublié de nous. Il prouve que le Génie du christianisme ne fut pas isolé, et qu’il répondait à un besoin, à une sollicitation de l’opinion publique déjà exprimée çà et là. La réaction religieuse de 1800 ne fut pas faite par Chateaubriand. Elle existait, il en profita. Elle fut plus qu’une mode littéraire. — Elle fut d’abord une réaction ; ce qui suffirait à l’expliquer, une génération ayant toujours, sans qu’il y soit besoin d’une autre cause, un vif besoin de penser autrement que la génération qui la précède. — Elle fut ensuite une sorte de recueillement, très analogue à cette sorte de stoïcisme, plus ou moins chrétien chez les uns, plus ou moins païen chez les autres, qui fut essayé vers la fin du XVIe siècle par Guillaume du Vair et quelques-uns dn ses contemporains. — Elle fut assez forte, très mêlée et trop mêlée de rancunes ou d’espérances politiques, mais vraiment sérieuse et réfléchie. En 1801, il est bien vrai que le XVIIIe siècle, je ne dis pas est fini, mais tourne une borne de son stade. Comment dirais-je ? Il se déclasse, en quelque manière. Des hautes classes il passe aux classes inférieures, que jusque-là il avait peu atteintes ; là il s’installe, et poursuit son évolution qui durera très longtemps encore, et qui n’est pas terminée à l’heure où nous sommes. 1801-1802 est une date très considérable dans son histoire. — L’Antigone de Ballanche parut en 1814. Ce n’est qu’un Télémaque très prétentieux. On n’y trouve point, ce qui surprend, la théorie de l’expiation qui devint plus tard si familière et si chère à Ballanche. Le dessein moral du livre nous est révélé par quelques lignes de l’épilogue. Cette histoire d’Œdipe est l’histoire de l’nomme « roi de l’énigme, puissant pour avoir compris, misérable pour avoir compris davantage. » La leçon d’humilité contenue en effet dans le mythe d’Œdipe, et qui s’accommode très bien aux méditations habituelles d’un chrétien, semble avoir été comprise par Ballanche un peu après coup. Il est regrettable qu’il n’en ait pas tiré un meilleur parti. C’est ici la partie du christianisme, — si essentielle qu’elle en est presque le fond, — que nos néo-chrétiens de 1800, qu’ils s’appellent du reste de Maistre, de Bonald, de Chateaubriand ou Benjamin Constant, ont le moins comprise, et le moins remise en lumière. Il convenait au modeste et charmant Ballanche d’aller plus loin qu’à seulement s’en apercevoir. — A cette première période de la vie intellectuelle de Ballanche, je rattache, encore son troisième livre : Essai sur les institutions sociales dans leurs rapports avec les idées nouvelles. Ce n’est pas encore un livre très original. Il est très fort inspiré de Bonald et de De Maistre ; mais il semble déjà l’être de Vico, ce qui est très intéressant en 1818, et l’on y trouve les germes des idées maîtresses de Ballanche qui doivent se développer plus tard. Ce qui est de Bonald, c’est tout ce qui concerne l’origine de la parole humaine, objet, comme l’on sait, de discussions interminables à cette époque. Gomme Bonald, mais sans rattacher cette idée à toute une théorie de la radicale impuissance de l’homme, Ballanche croit que la parole humaine est d’origine et de création divines, qu’elle est une communication du verbe, et une participation, humble et mesurée, au verbe ; que nous pensons en Dieu et ce que Dieu a voulu que nous pensions, avec une certaine liberté relative d’association et de combinaison ; que nous concevons des idées qui ont été déposées en nous par le langage, qu’en un mot nous sommes non les créateurs, mais les mères de nos idées. Ce qui est de Bonald encore, c’est un effort très grand et continu pour éloigner le plus possible l’homme des animaux. On sait assez que c’avait été un penchant plus ou moins avoué et plus ou moins satisfait chez la plupart des philosophes du XVIIIe siècle, de faire plus courte, qu’on ne voulait précédemment la voir, la distance entre l’homme et la bête. Buffon seul, avec le plus grand soin, et la plus vive insistance, nullement chrétien, mais très décidément spiritualiste en cela, avait creusé à nouveau le fossé jusqu’à en faire un abîme, et replacé l’homme sur un piédestal, que, non sans emphase, il fait admirer, et qu’il ne semble jamais trouver assez haut. Vico, là-bas, dans sa solitude, avait, par une suite naturelle de ses idées générales, dit quelques mots dans le même sens que Buffon. Bonald chargeait dans la même direction avec la rectitude violente, la fougue, la « suite enragée » et l’absolue ignorance des nuances et des détours qu’on lui connaît. Ballanche insiste encore, et accumule les différences essentielles qu’il faut qu’on reconnaisse entre les animaux et les hommes. C’est, pêle-mêle, le fer qu’il a trouvé, le feu qu’il a inventé, et l’amour, et la pudeur, et l’esthétique, et le pouvoir qu’il a de changer certaines choses dans l’état de la planète (déboisement, reboisement, humidité, aridité, — idées de Buffon) et le patriotisme, et surtout la religion. On peut dire qu’en toute cette partie de son œuvre Ballanche côtoie de Bonald, et se tient à une certaine distance de lui, sans savoir au juste s’il le surveille comme un auxiliaire ou comme un adversaire. Bonald a une idée, qui est d’éloigner l’homme des animaux pour le rapprocher de Dieu, et, une fois là, pour le confondre en Dieu comme l’esclave en son maître, la chose en son possesseur, l’instrument en son agent éternel : il ne l’élève que pour l’abaisser, ou plutôt pour l’annuler d’un seul coup. Ballanche éloigne l’homme des animaux, avec un secret dessein, ce me semble, de le laisser ensuite à une très grande distance de Dieu et dans une grande indépendance de Dieu. Car, revenant à la question de la parole humaine, après avoir reconnu que la parole est d’invention céleste, on le voit s’efforcer de prouver que cette origine ne constitue pas pour l’homme un asservissement indéfini au verbe éternel, que l’homme, après avoir bien longtemps pensé en Dieu, s’est « émancipé des liens de la parole, » a fini par penser personnellement, à ses risques et périls, s’est affranchi de la pensée traditionnelle, et que cela constitue une nouvelle période dans l’histoire de l’humanité. Cela est encore bien confus dans le livre de 1818, mais est à noter, parce que c’est le point de départ d’une pensée dernière par où Ballanche s’écartera décidément des « réacteurs » purs et simples de 1815, et se placera à distance à peu près égale des conservateurs et des novateurs, dans une sorte de tiers-parti où il fut longtemps à peu près seul, mais qui eut dans la suite ses destinées.

Ce qui fait songer à Vico dans ce livre un peu disparate, mais attachant, c’est un essai d’histoire générale de l’humanité par grandes lignes et grandes périodes. Déjà Ballanche songe à organiser l’histoire, ce qui sera, sous l’influence de Vico et de Herder, la grande œuvre, cent fois essayée et reprise, de notre audacieux XIXe siècle. Déjà il aime à considérer les sociétés comme des personnes qui ont une régulière évolution proportionnée à leurs forces premières. « L’esprit humain est toujours en marche. Les sociétés naissent, vivent et meurent comme les individus. » Déjà, ce qui est plus significatif, étant tout à fait, sinon de l’école, du moins dans l’esprit de Vico, il s’inquiète des premières traditions de l’humanité, conservées, nonobstant les altérations, dans les œuvres des poètes. « Je cite plus volontiers les poètes que les politiques, parce que je regarde les poètes comme les véritables annalistes du genre humain. » Enfin il essaie de tracer, comme il la comprend pour le moment, la marche générale de l’humanité à travers les âges. Trois carrières : l’antiquité, le moyen âge, les temps modernes ; et ce sont trois émancipations successives. Au commencement, l’homme était bien ce que de Bonald croit qu’il est toujours, la chose de Dieu. La créature ne s’était détachée ni pour son bien ni pour son mal de son créateur. Cependant il avait en lui, à la condition encore que Dieu voulût l’aider en cela, de quoi conquérir une liberté relative de pensée, de parole et d’acte. La liberté n’est pas primitive en l’homme ; il n’a que la force secrète de la conquérir ; mais il la conquiert. Une première émancipation, permise par Dieu, a eu lieu dans les temps antiques. Les temps antiques ont été la période de l’imagination. L’homme a émancipé alors sa faculté d’imaginer. Il a peuplé le monde de fantômes et de mensonges. Il s’exerçait, comme l’enfant, à être quelqu’un, par des fables qui émanaient de lui et dont il s’environnait jusqu’à en avoir peur. Cette émancipation l’amusait et lui donnait l’habitude de la liberté de penser. Une seconde émancipation, aidée par Dieu, fut l’émancipation morale qu’on appelle le christianisme. Une partie de la personne humaine fut affranchie de la société, retirée de sa prise, proclamée indépendante. L’homme, en tant qu’être moral, dépendit d’une société spirituelle, non de l’État. Ce fut une émancipation morale. Enfin, dans les temps modernes, l’homme s’affranchit de la tradition, il émancipe sa pensée de la pensée des siècles antérieurs, « il se dégage des liens de la parole ; » et il y a là un fait d’immenses conséquences : l’émancipation intellectuelle. Et voilà les trois grands âges de l’humanité.

Et l’on trouvera que cela ne signifie rien du tout ; et je reconnais qu’en effet il n’y a pas de système plus superficiel. Mais, pour la suite de la pensée de Ballanche, c’est important. Ce que nous avons ici, c’est l’idée du progrès s’insinuant dans l’esprit de ce penseur très timide, mais qui ne s’affranchissait pas, qui ne s’émancipait pas d’une pensée, dès le moment qu’elle s’était introduite en lui. Nous verrons que, désormais, concilier l’idée du progrès avec toutes les idées religieuses, chrétiennes et anti-philosophiques, dont il avait vécu antérieurement, fut sa grande préoccupation et son grand effort.

Jusqu’à présent, Ballanche n’est à nos yeux, comme il le fut sans doute au regard de ses contemporains, qu’un philosophe-théologien assez nuageux et inconsistant, remuant assez péniblement les idées disparates qui lui venaient des différens points de l’horizon, et plus capable de faire penser, par suggestion insensible, que de penser lui-même. Nous arrivons au temps où, sans jamais être arrivé à la clarté d’esprit, à la maîtrise de sa pensée, il est pourtant un philosophe original et devint enfin quelqu’un.


III

De 1819 à 1832, Ballanche publia le Vieillard et le Jeune homme, l’Homme sans nom, la Palingénésie sociale, Orphée, la Ville des expiations et la Vision d’Hébal. Ce sont, tantôt comme Orphée et la Vision d’Hébal, des livres symboliques destinés à montrer sous une forme romanesque ou pseudo-historique la pensée de l’auteur, tantôt, comme le Vieillard et le Jeune homme et l’Homme sans nom, des dissertations philosophiques sous forme de dialogue, tantôt, comme la Palingénésie sociale, des dissertations proprement dites, où l’auteur parle en son nom. Le dessein est toujours le même : retrouver la philosophie de l’histoire pour éclairer les hommes de notre temps sur la voie où ils sont et le point vers lequel ils tendent ; trouver le secret de la marche de l’humanité pour enseigner au siècle son dessein et sa démarche. La méthode est toujours ou presque toujours la même ; interroger les mythes, interpréter les traditions poétiques, considérées comme le dépôt de la conscience de l’humanité, dépouiller les symboles et leur arracher leur secret, c’est-à-dire leur faire dire ce que l’on souhaite qu’ils disent en effet. Cette méthode, pour nous en occuper d’abord, c’était l’esprit, même de Ballanche. Il vivait dans le symbolisme comme dans son élément propre. Il pensait lui-même par symboles, et ses poésies, Antigone, Orphée, Hébal, sont des paraboles. De plus, il courait au symbole partout où il le flairait, comme à sa proie. Il l’interprétait avec une sorte d’ivresse là où il était. Il l’inventait là où, très probablement, il n’était pas. Il dépasse Vico dans l’art de trouver des lumières et de longues avenues là où il n’y a probablement que des cas fortuits et insignifians. Remarquez-vous Sons et Insons ? Il faut remarquer cela. C’est une révélation. Sons est le simple et le primitif, Insons est le composé et le postérieur. Cela prouve le péché originel. — Tirésias a été successivement homme et femme. Cela veut dire qu’il a connu les lois et les conditions des différentes classes. Car, dans toute l’antiquité, la femme étant tenue pour inférieure et mineure, les classes inférieures sont assimilées aux femmes. On les appelle mulieres. L’enlèvement des Sabines n’est pas autre chose que le rapt, fait par les Romulides dans la campagne romaine, d’hommes désarmés qui devenaient esclaves et donnèrent naissance à toute la classe des plébéiens. — On remarquera aussi l’importance de la figue. Il doit y avoir dans l’idée de la figue un mythe perdu dont il importerait de retrouver le sens. Certains chants Scandinaves font l’éloge de la figue, et « il ne faut pas trop mépriser cette petite induction ; l’on sait combien les Athéniens furent jaloux des figues que produisait l’Attique. » — De vues quelquefois ingénieuses, encore que toujours aventureuses, à de véritables puérilités, il va ainsi, guettant les vieilles fables et les interprétant à sa guise, prenant à la pipée les vieux mots et leur attribuant des sens inattendus, symbolisant à outrance, entrelaçant et brochant mythes sur symboles et symboles sur mythes, et prodigieusement à l’aise, et souverainement convaincu au milieu de tout cela. C’est un oracle. Il est né pythie. Il en a l’obscurité, la subtilité et l’assurance. Il ne fût pas descendu seulement dans l’antre de Trophonius ; il y eût vécu toute sa vie avec délices. Cela veut dire qu’il a de l’imagination et l’inintelligence absolue de la notion du ridicule. Ce sont les deux qualités essentielles du poète lyrique. De cette méthode poétique, voyons quelle philosophie de l’histoire est sortie.

Ballanche est chrétien ; Vico, et, un peu, le monde intellectuel de 1820 lui ont donné l’idée du progrès ; la haine et l’effroi de la révolution française persiste chez lui : il faudra que tout cela se retrouve, mais en s’accommodant, dans son système historique. Peu à peu, voici comment tout cela, en effet, s’est ajusté. Le christianisme a raison : l’homme est un être déchu. Les « mythes généraux de l’humanité » sont là-dessus d’accord. Partout vous retrouvez : la punition d’une première faute, le travail imposé à l’homme après une période de bonheur dans l’oisiveté, la science acquise au prix du malheur. Partout vous retrouvez l’être supérieur qui subit la mort, un autre être supérieur cherchant ça et là et recueillant les membres dispersés de cette victime (mythes de l’Inde, mythes égyptiens, mythe orphique, mythe chrétien). Partout vous retrouvez : tache originelle, travail imposé, expiation. Voilà le commencement des choses et voilà le commencement de la philosophie éthique. — Mais poursuivons. Ce travail imposé, c’est une punition, sans doute, mais c’est une expiation aussi. Qui dit expiation dit réhabilitation. Interrogez les mythes encore : ils vous diront tous que l’être qui expie s’épure, se sanctifie, se divinise. Le christianisme ne l’a pas dit peut-être assez clairement ; mais on peut le lui faire dire. Et c’est ici qu’intervient l’idée du progrès. Le progrès, c’est expiation, purification, relèvement. L’homme n’en aurait pas l’idée s’il n’avait celle d’une nécessité de s’amender. Il ne cherche à s’élever que pour obéir à un besoin de se relever. S’il n’était pas tombé, il ne ferait pas d’efforts vers un plus haut, Progressiste qui constatez le besoin du progrès invincible chez l’homme, c’est à ce point initial que vous balbutiez. D’où est né ce besoin ? Vous répondez : l’homme est fait ainsi, et peut-être tout ce qui est ; tout ce qui est tend à un mieux ; une première impulsion, un premier mouvement est né de cette tendance, et le progrès a commencé. De tout ce qui est, sauf l’homme, ceci est simplement faux. La loi du monde est persévérance dans l’être tel qu’il est par indéfinie reproduction, c’est-à-dire que la loi du monde, sauf l’homme, est répétition. La loi de l’homme est progrès. Pourquoi ? Parce qu’il a à remonter ; parce qu’il sent en lui le souvenir d’une chute, ce qui lui donne l’instinct de relèvement ; le souvenir d’un abaissement, ce qui lui donne l’instinct d’un redressement ; le souvenir d’une perte, ce qui lui donne l’idée d’une récupération. Dans tous les sens du mot, quand il progresse, il répare. Ses mauvais instincts aussi bien que ses bons s’expliquent par cette doctrine. Le progrès a quelquefois l’apparence ou l’attitude d’une révolte contre Dieu. Il l’est en un sens, il l’est dans certains esprits. L’être abaissé travaille pour expier, s’il est bon ; il travaille pour montrer sa force et s’en targuer en face de Dieu, s’il est orgueilleux et mauvais. Le progrès est donc extrêmement lié à la chute, comme l’effet à sa cause. La chute l’explique, et il démontre la chute. Sans elle, il ne se comprendrait pas et ne serait pas ; sans lui, elle serait inique, trop dure du moins, et n’aurait pas d’effet, ce qui revient à dire, en bonne logique, qu’elle ne serait pas. Si progrès et chute sont connexes, théorie de la chute et théorie du progrès n’en font qu’une ; progressisme et christianisme ne sont pas contradictoires ou étrangers l’un à l’autre ; ils sont complémentaires. La conscience de Ballanche est désormais à l’aise. — Maintenant, ce progrès, comment s’accomplit-il ? Quelles en sont les lois ? Comme le principe du progrès a un caractère théologique, les lois aussi en sont mystérieuses. Elles se résument toutes en ces deux mots : expiation, réhabilitation. L’homme expie pour lui-même ou pour d’autres, comme l’a dit de Maistre. « L’expiation est due par tous parce que l’essence humaine, une et souillée du même opprobre, a besoin d’être relevée tout entière. » L’homme a besoin d’expier « même ses bonnes actions » quand elles n’étaient pas dictées par le besoin d’expiation, « car le motif seulement peut donner du prix aux œuvres. » Le bienfait même « a besoin d’être expié par l’auteur du bienfait ; Apollon a dû expier le meurtre du serpent Python. » Mais toute expiation est une épreuve, et toute épreuve une initiation, c’est-à-dire un pas de plus dans la voie du relèvement et du progrès. Toute épreuve est une lumière nouvelle et un degré gravi. C’est le sens de l’antique parabole de la science acquise au prix du malheur. L’humanité souffre à la fois pour expier, pour savoir, pour s’élever. Son malheur est à la fois expiation, acquisition et réhabilitation. Chaque souffrance est une réparation et une conquête. — De là dérive une grande loi du progrès qu’on n’a pas toujours comprise. Le progrès procède par révolution, c’est à-dire par sang versé, c’est-à-dire par crimes. Ce n’est pas une iniquité, c’est une nécessité. Si le progrès n’était pas douloureux, il ne serait pas épreuve ; s’il n’était pas épreuve, il ne serait pas expiation ; s’il n’était pas expiation, il ne se rattacherait pas à la chute, et le système serait faux, ce qui est impossible. Mais le système est vrai, et toujours le progrès s’accomplit au prix de souffrances. Comme la femme enfante dans la douleur, l’humanité enfante dans le deuil. Les mythes sont là qui nous donnent les preuves. Ouranos tue son père Acmon ; Saturne son père Ouranos ; Jupiter mutile son père Saturne ; Jupiter sera tué par son fils Bacchus ; Évandre tue son père. Tout fondateur d’empire est tué, depuis Remus et Romulus jusqu’à Alexandre. Les mythes anciens disaient que, pour accomplir l’initiation, l’initié devait tuer l’initiateur… c’est l’expression mythique, symbole d’un fait social. Le prêtre de Némi est l’image, un peu cruelle, du progrès humain. Le christianisme ne s’est pas dérobé à cette loi, ce qui prouve assez qu’elle est divine. « Le christianisme a accompli l’initiation générale par la mort volontaire de l’initiateur » et par les mille morts, également volontaires, des martyrs. Celui-ci, ceux-ci savaient la loi, et que tout progrès doit être acheté par le sang. Peut-être même faut-il mesurer la grandeur du progrès à la quantité de sang versé, à sa pureté aussi. Louis XVI, comme Évandre, comme Remus, doit être « tenu pour la victime mystique d’une transformation sociale ; » et quant aux autres meurtres de la période révolutionnaire, ils s’expliquent par la grandeur de l’œuvre, ou doivent induire à la supposer : « L’horreur et l’immensité de la crise révolutionnaire prouveraient plutôt la grandeur et l’importance de l’ouvrage que devait accomplir la Révolution. Hommes doux et pacifiques, ne frémissez pas ; mais qu’il me soit permis de le dire à présent : si cette crise horrible n’eût point été nécessaire, elle n’aurait pas eu lieu. Rien d’inutile ne s’accomplit dans ce monde des épreuves, des expiations, du progrès. » — On voit assez, comme je l’avais annoncé, l’impression profonde que la révolution avait laissée dans l’esprit de Ballanche, et comment son système est né en partie du souvenir de la révolution, et du besoin de donner à celle-ci un sens, et un sens finalement rassurant. D’abord un sentiment d’horreur et d’effroi ; ce sentiment d’effroi et d’horreur, l’optimisme intime de Ballanche le prend, le manie, le retourne, le force à entrer dans une conception générale du monde, ou peut-être bâtit une conception générale du monde autour de lui, et finit par le transformer en une pensée optimiste, et presque en un sentiment de respect et de gratitude. Ce qui fait l’homme roi de l’histoire et du monde, c’est que dans l’une et dans l’autre, avec un peu d’esprit et de raisonnement, il voit juste ce qu’il veut voir. — Quoi qu’il en soit, voilà le système en sa loi générale. L’humanité, une fois tombée par une première faute, est obligée au progrès. Elle y marche par les catastrophes, par les sacrifices, par les crimes, mais incessamment et sans retour, chaque douleur étant une épreuve, chaque épreuve une initiation. — Mais, dans ce progrès, je ne vois qu’une marche ; pour que je dise progrès, il faut que je voie le but Quel est le but de cette évolution si douloureuse ? De quoi sort l’humanité et vers quoi va-t-elle ? C’est à ces questions que Ballanche a essayé de répondre.


IV

Ballanche est un Vico éclairé par la Révolution française. — Vico croyait, en sa qualité de savant, mais aussi en sa qualité d’Italien du XVIIIe siècle, que la marche de l’humanité est celle-ci : 1° barbarie (après la chute) ; 2° théocratie ; 3° aristocratie, patriciat ; 4° luttes du plébéianisme contre l’aristocratie ; 5° démocratie ; 6° comme remède aux misères démocratiques, monarchie. — Ballanche, qui vient de voir la démocratie sortir de la monarchie ruinée, croit que la marche de l’humanité est celle-ci : 1° barbarie (après la chute) ; 2° théocratie ; 3° aristocratie ; 4° lente ascension du plébéianisme ; 5° triomphe du plébéianisme, démocratie. Pour lui, le plébéianisme, c’est l’humanité elle-même, l’humanité tombée jadis, forcée, comme punition, expiation et rachat, dépasser par les épreuves salutaires de la théocratie, de l’aristocratie, de la lutte contre ces deux oppressions, s’élevant peu à peu à la conscience d’elle-même, au respect d’elle-même, et enfin à la maîtrise de soi : « L’évolution plébéienne est l’évolution de l’humanité elle-même. » — L’initiation de l’humanité, à partir de la chute, est la grande affaire de Dieu. Le genre humain, dès les premiers temps, a été partagé en initiés et en initiateurs, et « ce partage entre initiateurs et initiés est une idée dérivée d’un dogme caché dans toutes les cosmogonies, le dogme identique de la déchéance et de la réhabilitation. » Partagé ainsi, il a été déchiré, c’est-à-dire éprouvé par de longues luttes, ce qui était juste pour que l’expiation se fît. Initiateurs et initiés étaient également dans les desseins de la Providence. Les initiateurs étaient providentiels, et providentiels les initiés. Les initiateurs travaillaient contre eux-mêmes, sans le savoir, agens inconsciens de celui qui prévoit ; les initiés finissaient par tuer les initiateurs, ce qui était juste, les initiateurs étant hommes et ayant aussi besoin d’expier, et, ce qui était dans l’ordre, étant pour l’exécution du grand dessein. Les initiateurs disparaissaient dans leur gloire et récompensés par le souvenir qu’ils laissaient dans le monde au moment juste où leur rôle était fini et leur fécondité d’initiation épuisée. Et le peuple, c’est-à-dire l’humanité, s’élevait, par la science, par la conscience, par l’honneur. Remarquez cette phrase de Florus : — Plebs appetebat nunc libertatem, nunc pudicitiam, nunc natalium dignitatem, nunc honorum decora et insignia. — Cela veut dire que le peuple aspirait à être une personne. Il conquérait parcelle par parcelle une personnalité. Il voulait être et devenait peu à peu en effet un homme qui a une volonté, qui se marie légalement et solennellement, qui a une famille, qui a une dignité et un honneur personnels, qui a une dignité et un honneur de famille, qui a une dignité et des honneurs sociaux. Désormais il est homme, désormais aussi il est responsable : « La responsabilité est une promotion ; » toute promotion, aussi, augmente la responsabilité, crée une responsabilité nouvelle. Le plébéianisme, c’est l’humanité qui a subi l’épreuve, qui mérite l’émancipation, qui s’initie, qui veut être. La démocratie, c’est l’humanité qui a subi l’épreuve, qui a mérité l’émancipation, qui s’est initiée, qui s’est instruite, qui a voulu être, qui est ; mais qui, aussi, est responsable, a des devoirs, puisqu’elle a des droits, a tout entière à l’égard d’elle tout entière les devoirs d’initiation que l’aristocratie avait jadis à l’égard du plébéianisme. Car l’initiation est éternelle et ne change que de forme. Si elle cessait, la barbarie reprendrait ses droits, et le cycle que nous connaissons devrait être parcouru à nouveau. L’initiation allait autrefois de haut en bas ; elle doit maintenant rayonner dans tous les sens, de mille centres à mille circonférences. De patriarcale, elle doit devenir fraternelle, et être mutuelle au lieu d’être magistrale. — C’est pour cela, remarquez-le, car tout est providentiel, que de nos jours il y a moins de génies et plus de talens. Il y a une vulgarisation delà science et du mérite, comme il y a une vulgarisation de la responsabilité, de l’imputabilité, de la personnalité sociale : — « Moins d’hommes ont des facultés immenses, parce que plus d’hommes ont des facultés dont ils peuvent user. » — L’intelligence humaine elle-même devient peuple. Il y a une démocratie de la gloire : « La renommée n’a point assez de places pour tous ceux qui sont appelés à ses solennités. » — Le dessein providentiel est accompli. Le christianisme a créé l’égalité morale entre les hommes, la démocratie, suite naturelle et providentielle du christianisme, deuxième pas décisif dans le progrès, deuxième solution de l’initiation progressive, a créé une sorte d’égalité intellectuelle, en ce sens que ce ne sont plus des multitudes qui vivent de la science et s’appuient sur la conscience de quelques-uns, mais tous qui vivent de la science acquise par tous et que tous continuent d’acquérir, et tous qui se sentent animés et soutenus, et obligés aussi, par une conscience universelle. A la vérité, cette période où nous sommes est encore une période de transition. Elle a ceci de remarquable, qui, du reste, doit avoir été toujours observé à chaque époque de renouvellement social un peu brusque, que les mœurs sont en retard sur les opinions. Les mœurs sont traditionnelles, les idées sont novatrices et créatrices à leur tour de nouvelles mœurs. Il arrive, dans les périodes de calme, que les idées ne sont que la traduction des mœurs, la mise en système des coutumes observées par les hommes, une sorte de contemplation admirative et respectueuse de ces coutumes. Il arrive, dans les périodes troublées, ou qui suivent les grands troubles, que les mœurs continuent d’être, et que les opinions commencent à être, et qu’il y a entre les unes et les autres une antinomie. Par exemple, en 1820, le divorce est dans les opinions, et il est repoussé par les mœurs, le duel est dans les mœurs, et il est repoussé par les opinions ; la liberté de la presse est dans les opinions, et les mœurs la trouvent insupportable ; le jury est dans les opinions et non pas dans les mœurs ; les opinions veulent l’égalité et les mœurs s’y opposent ; les opinions sont protestantes et les mœurs catholiques, ou plutôt les mœurs sont restées religieuses et les opinions sont devenues indépendantes des religions. Qu’est-ce à dire ? Qu’un grand mouvement d’idées s’est produit, qui a dépassé, comme d’un bond, les costumes établies et les sentimens hérités, que l’initiation a été d’un train rapide et qu’il faut lui laisser le temps de pénétrer peu à peu jusqu’au domaine intime des consciences. Mais on ne remonte pas. Tout étant providentiel, tout devient légitime avec la consécration du temps. Il n’y a plus d’initiateurs ; mais il y a encore des interprètes de l’initiation mutuelle par lesquels les peuples avancent dans leur voie éternellement tracée. La tâche de ces interprètes, c’est de concilier les sentimens anciens avec les tendances nouvelles, les mœurs avec les opinions, les idées d’hier, progrès anciens, avec les idées d’aujourd’hui, progrès nouveaux, la démocratie, suite inattendue, mais véritable du christianisme, avec le christianisme, source lointaine, mais véritable de la démocratie. Telle est la tâche des sociologues modernes, et c’est à cette tâche que Ballanche ne faillira pas.


V

Pour n’y point faillir, il faut offrir au monde un christianisme moderne et démocratique. C’est à quoi Ballanche met tout son dernier effort.

Il est besoin d’un grand effort ; car l’objection est puissante : 1° le christianisme n’a pas prévu la démocratie, ni la libre pensée plébéienne, ou la libre interprétation plébéienne de ses dogmes. Il est essentiellement une religion d’initiateurs. Il est théocratique et théo-aristocratique. Il a, au moins autant qu’une autre religion, conçu l’humanité comme une multitude de cliens autour de patrons et de disciples dociles autour de maîtres inspirés ; 2° il est immobile. Il a bien des fois prouvé qu’il se ruine à se transformer ; qu’il se tue à se démentir et qu’il se dément à recevoir une interprétation nouvelle. Ce sont les deux affirmations précédentes que Ballanche essaie d’ébranler et d’atténuer. D’abord, selon lui, le christianisme est déjà démocratique en son principe et en son commencement historique. Aristocratique par rapport à nous, peut-être, il est extrêmement démocratique par rapport à ce qui l’a précédé. Il y a un lait moral immense dans l’antiquité, et dont l’éloignement seul nous dissimule ou nous fait oublier à quel point il est considérable ; c’est que la religion était une propriété aristocratique, un domaine patricien. Plébéiens et patriciens n’avaient pas les mêmes dieux, n’avaient pas de dieux communs. Initiation, sans doute ; il y avait initiation ; il y a toujours eu initiation, mais initiation partielle en quelque sorte, et initiation à distance respectueuse. Le prêtre, le patricien sacerdotal antique ne communique pas son dieu à la ioule, il le lui montre. Il n’adore pas son dieu avec la foule, il le lui fait adorer. La religion est possession pour lui, pour le peuple aspiration et désir, en sorte que le peuple est, à l’égard de la religion, partagé entre le bonheur d’y être appelé et le regret et l’humiliation d’en être exclu : « La multitude était sous le poids d’une excommunication religieuse… Les vaincus perdaient leurs dieux. » — Le christianisme a établi un Dieu universel, un Dieu qui ne connaît ni vaincus ni vainqueurs, ni plébéiens ni patriciens, ni riches ni pauvres ; la religion est patrimoine commun. Cela n’est pas autre chose qu’un nouveau droit introduit dans le monde, qu’une conception nouvelle de l’humanité. « Par cela seul qu’il a donné à tous le même Dieu, le christianisme a fondé un nouveau droit des gens. » Et ce droit des gens est démocratique en son essence. Il n’admet la conquête qu’à la condition qu’on respecte la religion du peuple vaincu, si le peuple vaincu est chrétien ; qu’on fasse chrétien le peuple vaincu si le peuple vaincu est hors la foi. En d’autres termes, la conquête, qui autrefois ôtait au vaincu ses dieux, maintenant, ou leur laisse Dieu, ou leur donne le Dieu qui ne s’en va pas, et qui fait le vaincu spirituellement égal au vainqueur. Dans les deux cas, elle ne frappe que les corps et laisse libres ou rend libres les âmes. D’autre part ; à l’intérieur de l’État, le christianisme est démocratique en ce qu’il abolit le patriciat théocratique. La religion n’est plus possession du prêtre, parce qu’elle n’est plus possession héréditaire du prêtre. Il n’y a de vraie propriété que la propriété qui se transmet de père en fils ; une chose n’est à vous que si vous la pouvez donner ; de ce que vous possédez sans l’avoir hérité et sans pouvoir le transmettre, vous n’avez que l’usufruit. Le sacerdoce est une fonction, il n’est plus une propriété, d’où il suit qu’il n’y a plus de caste sacerdotale que par un abus de mot et une impropriété de langage. Le clergé élu d’abord, le clergé célibataire ensuite, signes différens, mais également sensibles que le christianisme n’a plus voulu de temple, mais une église, n’a plus voulu de caste sacerdotale, mais un clergé. — Voilà les différences essentielles, au point de vue social, entre les religions antiques, l’hébraïsme compris et les religions modernes ; voilà en quoi le christianisme, même dans son principe et dès ses commencemens, est profondément démocratique. A la vérité, il reste encore, non pas une caste, mais une classe d’initiateurs et une classe d’initiés, mais celles-ci, sinon confondues, du moins tellement voisines l’une de l’autre, et l’une se recrutant elle-même et se puisant si continuellement dans l’autre, que la distance qui séparait autrefois ceux qui recevaient la religion de ceux qui la dispensaient a pour ainsi dire disparu. Une pareille religion introduite dans le monde, c’est une première démocratie qui en annonce, qui en promet et qui en prépare une plus complète.

Mais elle n’est pas évolutive, et ce progrès qu’elle a réalisé sur les religions antiques, c’est tout le progrès qu’elle peut admettre ; elle n’est point, pour se plier aux nouvelles idées, ni aux nouvelles mœurs ; elle n’est point pour s’accommoder d’interprétations nouvelles ou de tempéramens ; elle est fixée dans ses dogmes et arrêtée dans ses traditions ; tout penseur nouveau lui est un adversaire, et, comme a dit Bossuet, « l’hérétique est celui qui a une opinion. » Comment concilierez-vous le christianisme avec les idées modernes que vous adoptez et qu’il ne peut admettre, par cette seule raison, indiscutable pour lui, qu’il ne les a pas annoncées ?

Ici, Ballanche franchit le pas. Il le franchit sans audace et sans jactance ; il le franchit en ayant l’air de le contourner ; il le franchit sans presque s’en apercevoir ; mais il le franchit ; il rompt avec les « prophètes du passé, » avec Bonald, avec de Maistre. Il dit d’eux : « L’époque récente, que l’on peut trouver analogue au retour d’Esdras, a été marquée par l’apparition d’une haute philosophie religieuse… Malheureusement, elle s’est revêtue de formes réactionnaires et imprimait un mouvement de rétroactivité. » — Enfin, il dit presque nettement que le christianisme n’a pas été évolutif jusqu’à nos jours, mais qu’il doit le devenir. La religion doit être progressive comme tout au monde. Elle a, comme la société, ses momens de repos, d’établissement ferme dans une doctrine, dans une résistance ou dans un triomphe ; mais elle doit avoir, et elle a, quoi qu’elle lasse, ses périodes de renouvellement, de renaissance, de palingénésie. On n’est pas hérétique pour parler ainsi ; car à des hommes bornés Dieu ne peut donner sa parole que successivement, selon leur capacité de comprendre et selon leur progrès dans l’intelligence des choses supérieures. Bossuet est « immobile ; » mais il a reconnu que Dieu ne l’est pas quand il a dit « que Dieu n’a pas voulu livrer chez les Hébreux le dogme de l’immortalité de l’âme aux grossières interprétations d’une multitude trop charnelle. » Voilà l’indication. La vérité, immuable dans le sein de Dieu, parce qu’elle y est complète, est mobile et progressive dans la communication que l’homme en obtient, parce qu’il ne la reçoit que proportionnée à ses forces, comme aussi à ses mérites : « La religion faite pour l’homme dans le temps est sujette à la loi du progrès et de la succession. Elle se manifeste successivement, Lorsque Dieu a parlé dans le temps, il a parlé la langue de l’homme et du temps. L’esprit contenu dans la lettre se développe et la lettre est abolie. »

Voilà le pas franchi. Ballanche admet qu’il peut y avoir un christianisme nouveau, un christianisme moderne, que de nouveaux interprètes peuvent abolir la lettre et dégager l’esprit, c’est-à-dire faire dire au christianisme tout ce qu’ils voudront ; et du moment qu’il l’admet, c’est naturellement qu’il le désire. Ballanche est désormais un chrétien libre, disciple de Jésus comme on est disciple de Socrate ou d’Épictète. Cela est permis ; mais ce n’est plus au Ballanche de 1801 ou de 1815 que nous avons affaire, et il a fait beaucoup de chemin. Il l’a fait insensiblement et sans bien s’en apercevoir, d’une progression douce et lente, d’une initiation solitaire, d’une auto-initiation, si l’on veut me permettre ce mot, sourde, à demi inconsciente, et surtout obscure, comme il arrive à ces hommes qui s’enveloppent volontiers de brumes propices et aiment à marcher dans la douceur paisible et dangereuse des crépuscules. Il a été amené où il est maintenant par sa théorie du progrès qu’il embrassait d’une foi aussi vive que sa religion même ; par les idées démocratiques qui circulaient autour de lui ; par la fascination aussi que la Révolution française a exercée sur lui, jointe à cette idée qu’un grand fait est nécessairement une grande idée, et que vingt-cinq ans de bouleversemens européens doivent être le signal providentiel d’une nouvelle façon de penser ; par son orgueil de philosophe enfin, orgueil doux, mais profond, qui peu à peu lui persuadait qu’il était appelé à être un des grands interprètes ici-bas de la parole de Dieu, un initiateur, l’Orphée ou le Tirésias du XIXe siècle.

Car tout à l’heure il côtoyait l’hérésie ; voici qu’il va parler, discrètement et obscurément, comme toujours, mais voici qu’il va parler en fondateur de religion. On ne quitte une religion que pour en fonder une ; on ne quitte la ruche que pour essaimer. Ceci est l’idée la plus originale et la plus nette de Ballanche, qui, du reste, n’a pas eu d’idées nettes ; mais c’est ici, du moins, qu’il a fait le pas le plus ferme vers une direction nouvelle, et que sa tendance, au moins, a quelque chose de précis et de décisif. Il a eu l’idée, à peu près, d’un néo-christianisme, d’un christianisme laïque, d’un christianisme ésotérique et populaire, et il a cru que ce christianisme nouveau n’était pas à faire, qu’il était fait ; que le christianisme, au moment où il écrivait, était déjà sorti du temple, répandu dans la foule, compris et pratiqué par elle, mieux peut-être que par les hommes du temple, et qu’il régnait, et que la révolution française, malgré ses horreurs, et que la démocratie, malgré ses erreurs, en étaient précisément l’expression. Il est frappé, ce qui peut surprendre de la part d’un homme qui écrit au lendemain de la révolution et de l’empire, du grand sentiment « d’humanité » qui s’est emparé depuis quelque temps des esprits et des cœurs. Ne croyez point à une légère influence des idées et surtout des prétentions du XVIIIe siècle sur Ballanche. Ne croyez point qu’il veuille dire, comme quelques-uns l’ont affirmé, que le XVIIIe siècle a inventé l’humanité et la bienfaisance. Il précise, lui qui précise rarement. Il dit : depuis quelques années. « C’est depuis quelques années surtout que ce sentiment d’humanité s’est répandu. » Avant la génération de 1800, ces vertus étaient des vertus ecclésiastiques, depuis elles sont devenues des vertus sociales. « Avant nous, ces sentimens n’existaient que par la religion ; depuis, ils sont entrés dans la société. » Or ces sentimens d’humanité, c’est le christianisme même, mais le christianisme devenu populaire, le christianisme, non plus enseigné par ceux qui le possèdent et pratiqué sans être compris par ceux qui le reçoivent, mais possédé directement en son essence par la foule elle-même ; c’est le christianisme qui n’est plus une religion d’initiés, mais une conscience universelle de l’humanité. L’initiation, à force d’être exercée, a répandu, a imprégné tout le monde (et, sans doute, rend désormais inutiles les initiateurs). Ainsi considéré, le christianisme est tout nouveau. Il date d’hier ; mais il est indestructible sous cette nouvelle forme, étant la pensée de tous. Peu importe même, semble dire Ballanche, que les individus soient ou semblent être sans religion. Ils sont chrétiens sans le savoir ; ils le sont en tant que membres d’une société qui est profondément chrétienne : « Vous n’êtes pas sans religion, vous êtes sans culte… Mais la société est plus religieuse que les individus. » Il suffît ; car nous vivons de la pensée commune beaucoup plus que de ce que nous croyons être notre pensée propre ; surtout nous agissons beaucoup plus conformément à la coutume sociale que conformément à nos idées. Nous pensons, nous penserons, comme nous pourrons ; nous agissons, nous agirons chrétiennement, de plus en plus, parce que la société où nous sommes comme engagés et engrenés est chrétienne. « Le génie chrétien est devenu le génie social. » Telle est la pensée religieuse où Ballanche semble s’être arrêté. Elle est très conforme à ses idées générales. Sa théorie de l’initiation devait l’y mener. Il devait arriver à considérer le christianisme comme un orphisme supérieur, qui répand un certain nombre de bienfaits sur l’humanité, mais qui lui aussi fait son temps, et est effacé par une religion nouvelle plus ouverte et plus large. Cette religion n’est que lui-même, sans doute, lui-même élargi et agrandi, mais c’est cependant une religion nouvelle, capable d’admettre, de recueillir et de féconder toutes les idées modernes, et de suivre et de diriger le progrès. Ballanche a caressé cette conception avec tendresse et avec timidité. Il ne l’a jamais formellement déclaré. Il avait trop de modestie mêlée à son orgueil et trop de douceur d’âme à travers les fugitives audaces de sa pensée. C’était un fondateur de religion sans énergie, sans mépris de l’adversaire, et sans acharnement dans ses idées. Ce n’était pas un fondateur de religion. Mais il en avait pourtant quelques traits. Il avait de l’onction, de la tendresse et de la subtilité. Il a esquissé une conception du christianisme accommodé au siècle qui sera reprise après lui. Il a laissé à cet égard une trace dans les esprits beaucoup plus forte peut-être qu’on ne croit.


VI

Tel fut à peu près cet homme singulier, qui est un curieux spécimen de la génération de 1800. C’était un esprit spécieux et inconsistant, une très belle imagination et un très bon cœur. Par suite de quoi il a voulu, ou a inconsciemment désiré, concilier toutes choses. Il fut éminemment conciliateur ; christianisme, progrès, liberté et démocratie, étant idées qui circulaient dans le monde en son temps, se sont donné rendez-vous dans son esprit et dans ses œuvres, cherchant à s’ajuster les unes aux autres, prenant chacune plus ou moins de place selon les temps et les circonstances, mais ne s’excluant jamais les unes les autres, et semblant toujours à ses yeux sur le point de s’accorder pour jamais dans une synthèse définitive et triomphante. Il n’est point négateur, comme les Chateaubriand, les de Maistre et les Bonald, il n’est point ; comme eux, ni taquin, ni insolent, ni superbe. Profondément optimiste, ce qu’il croit, en bon sens quotidien, c’est que tout finira bien par s’arranger sans qu’on ait rien de précieux ni de cher à sacrifier. Cela devient, en méditations solennelles et théories d’apparat, la doctrine de la fusion du christianisme et de la libre pensée dans la palingénésie morale, sociale et religieuse. Il écrit à la première page d’un de ses livres : « Je veux exprimer la grande pensée de mon siècle… » Exprimer est impropre, et la grande pensée n’est pas juste. Il aurait dû écrire : « Je vais brouiller toutes les grandes pensées de mon siècle dans un seul livre très séduisant. » Il y trouvait son plaisir et la satisfaction de sa conscience. Son plaisir était de penser en commun avec tous les hommes de son temps quels qu’ils fussent ; la sécurité de sa conscience consistait en ce qu’il ne croyait point rompre avec un passé qu’il chérissait et vénérait. Au fond, il n’avait point tort, et, s’il n’exprimait pas la grande pensée de son siècle, il représentait très bien l’état de pensée général en son temps. Ce qu’il cherchait à concilier logiquement dans son esprit était concilié par juxtaposition dans l’esprit de ses contemporains. Un peu de christianisme, un peu de progrès, un peu de liberté de pensée, et un peu de démocratie, un peu de haine et un peu de vénération pour le moyen âge, un peu d’horreur et un peu de respect pour la révolution, c’était de quoi était faite la pensée de beaucoup d’hommes de cette époque, et c’est de quoi était faite la sienne ; il n’y joignait qu’un grand effort pour se retrouver dans tout cela, peine dont les autres s’affranchissaient. Il dut plaire ; et il plut beaucoup. Il ne fut pas pris fort au sérieux ; mais il fut aimé. On lui était reconnaissant de tant de bonne volonté dans une candeur, du reste, parfaite. — Il fut aidé, d’ailleurs, dans sa tâche, par une qualité qu’il possédait à un degré surnaturel. Il était obscur au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Les conciliateurs doivent être obscurs. C’est quand on précise qu’on se rend compte, c’est quand on précise qu’on se comprend, c’est quand on se comprend qu’on ne s’entend plus. A lire Ballanche, on devait s’entendre. Il rendait le service à ses lecteurs de voir dans ses livres à peu près tout ce qu’ils voulaient. Rien n’est difficile, rien n’est impossible, et je viens de m’en apercevoir, comme de ramasser Ballanche en quelques idées générales approximativement intelligibles. Je ne crains pas de l’avoir trahi ; je suis sûr que je l’ai trahi ; je suis sûr que je l’ai faussé, seulement à vouloir m’en rendre raison ; tout au moins je l’ai certainement dénaturé ; car sa nature est d’être insaisissable. Il fuit à la prise et glisse au lien. Il s’échappe à lui-même. A chaque instant, il nous en prévient avec la loyauté qui le rend si aimable : « Ceci n’est pas clair ; mais je ne puis pas tout dire à la fois ; cela s’expliquera plus tard. » Et cela ne s’explique jamais. Comme tous les esprits obscurs, en y ajoutant les malins qui le font exprès, il procède toujours par digression. « Mon livre est un jardin anglais, » dit-il. Il n’a pas osé dire un labyrinthe. Cela séduisit. On n’était pas sûr d’avoir compris ; mais on s’était promené à travers beaucoup d’idées, de souvenirs, de mythes et de symboles ; et chacun avait rencontré quelques-unes des idées qui lui étaient chères, et tous s’en allaient avec l’espérance d’une belle et consolante conciliation.

A distance, Ballanche paraît tout aussi aimable et sympathique, mais bien décevant. Son système religieux n’est guère qu’un souhait, une aspiration. Il désire un christianisme démocratique, dit qu’il viendra, dit qu’il est venu, et rien de plus. Il était peu soucieux et je crois incapable de dire en quoi ce christianisme consistait ou devait consister. Son système ou plutôt sa pensée historique manque de bases solides. Remarquez-vous de quoi elle se compose ? D’une part, de mythes antiques plus ou moins arbitrairement interprétés, d’autre part, de souvenirs et impressions de la révolution française. Les mythes sont trop loin, la révolution est trop près. Il y a un égal danger pour le penseur qui veut « tracer la marche de l’humanité » à prendre son point de vue à une trop grande distance ou à une trop courte distance de lui. L’histoire mythique est susceptible de tant d’interprétations diverses, elle apparaît, du reste, par si grandes masses et par si vastes périodes, que, si intéressante qu’elle puisse être, elle n’est presque d’aucune utilité pour le politique Elle le trompe sur le temps qu’il faut aux grandes évolutions historiques pour s’accomplir : elle présente en un raccourci spécieux des monceaux d’années et de siècles ; elle montre l’humanité marchant droit, ce qui est douteux, et marchant vite, ce qui est faux, d’un point très précis à un point très fixe. Rien ne défigure l’histoire comme cela, et rien n’empêche autant de la reconnaître quand on est véritablement en face d’elle.

D’autre part, l’histoire trop proche de nous nous trompe aussi. Elle nous paraît trop considérable et trop énorme. L’événement qui a précédé notre entrée dans le monde nous paraît le plus grand événement de l’histoire de l’humanité, une date comme il n’y en a pas trois dans les annales de la civilisation, un fait marqué de Dieu, et nous en tirons toute une philosophie historique, quelque-lois toute une philosophie. Nous autres, hommes de 1892, pour avoir vu les événemens de 1864, de 1866 et de 1870, nous sommes très enclins à croire et à dire que le droit n’est rien et que la force est tout dans l’histoire du monde, et cela est probable, mais n’est peut-être pas vrai. De même Ballanche était obsédé de l’histoire de la révolution française tout autant que des mythes de l’ancienne Grèce, de l’ancienne Egypte et de l’Inde ancienne. La révolution française est certainement un événement considérable ; mais il est douteux qu’elle le soit autant que le christianisme, l’invasion des Barbares ou la réforme. A Ballanche, elle paraît d’autant et de plus de conséquence peut-être que le christianisme. Il y puise au moins la moitié de ses théories et de ses doctrines. Il lui trouve un sens historique, un sens social et un sens mystique. Il y voit une parole de Dieu au monde. En cela très différent de ceux de ses contemporains qui l’ont vue quand ils avaient l’âge d’homme. Les Benjamin Constant, les Staël, les Royer-Collard, envisagent la révolution avec attention ; mais tranquillement. Ils n’en sont pas étonnés et étourdis. Avec Ballanche, nous entrons dans cette génération d’hommes qui ont été ébranlés jusqu’au fond de leur imagination par le drame révolutionnaire, et qui, chacun selon sa tournure d’esprit, en garderont je ne sais quelle tendance à une forme ou à une autre de mysticisme. Ce n’est pas tant l’événement auquel nous avons assisté qui nous fascine, c’est l’événement qui nous a immédiatement précédés, et qui est pour nous doublement formidable comme déjà légendaire et encore voisin. Quoi qu’il en soit, toutes les lois qu’il pense en historien ou en moraliste politique, c’est sur l’histoire mythique et sur l’histoire d’hier que Ballanche s’appuie, interprétant l’histoire mythique en homme pénétré et un peu effaré de l’histoire d’hier, interprétant l’histoire d’hier en mythologue, en mythographe et en visionnaire. Il ne raisonne que sur la préhistoire et sur l’histoire contemporaine : entre les deux il y a l’histoire, qu’il ne connaît pas, et j’ajoute qu’il ne pouvait pas connaître. Elle devait lui répugner comme chose où l’imagination n’est pas très à l’aise et n’a pas tout son espace et toute sa liberté de jeu. La préhistoire et l’histoire contemporaine sont inégalement, mais toutes les deux très favorables à l’homme d’imagination. L’une est vague comme un passé peu connu, l’autre est vague comme l’avenir dont elle n’est que le commencement et dont elle a besoin pour se compléter dans l’esprit et pour prendre forme systématique. Il entre donc à peu près autant d’inconnu, et il est besoin d’à peu près autant d’hypothèses dans l’une que dans l’autre. C’est où l’homme d’imagination triomphe pleinement ; c’est au moins où il se plaît et d’où il n’aime pas à sortir. L’une et l’autre sont jeu très dangereux, doublement dangereux sans doute quand on mêle l’une à l’autre et quand on prétend éclairer les indications obscures de celle-ci par les lumières douteuses de celle-là. — Il est donc difficile de voir en Ballanche autre chose qu’un romancier érudit et un poète philosophe, beaucoup plus séduisant que sûr et plus fait pour amuser l’imagination que pour fortifier la pensée et nourrir l’esprit. Il est suggestif cependant, comme on dit aujourd’hui, et incline le lecteur aux méditations sérieuses. Remarquez qu’il y a en lui le germe de trois choses qui auront une place extrêmement considérable dans la pensée du XIXe siècle : la philosophie de l’histoire, la philosophie des mythes, et le catholicisme libéral. Les sceptiques diront que voilà le mérite de Ballanche ramené à avoir été le promoteur de trois égaremens de l’esprit humain. Ce n’est pas sûr, et quand il serait vrai, c’est quelque chose que de mettre l’esprit humain dans une voie même périlleuse. Il est probable que l’essentiel est de penser, loyalement et consciencieusement, et qu’il en reste toujours un profit général. Or il n’est pas douteux que Ballanche, avant Michelet, avant Cousin, étudiant Vico, signalant Herder, a donné à ses contemporains l’idée de la philosophie de l’histoire. Quand je dirais que je crois peu à cette science lorsqu’elle prétend mener à des résultats et à des conclusions très précis, il importerait bien peu. Sans doute, on sent bien qu’elle élimine trop le hasard de l’histoire, et qu’elle la montre trop comme un organisme régulier et assuré ; mais si elle écarte le hasard de l’histoire, c’est pour y mettre de l’intelligence, et cela au moins apprend sinon à la comprendre, du moins à comprendre ; cela est un très beau, et par conséquent très salutaire exercice de l’esprit. En tout cas, notre siècle s’y est jeté de tout son cœur, de grandes œuvres ont été inspirées par cet esprit, et Ballanche a été le premier instigateur de ce mouvement intellectuel.

De même il a cherché le sens des mythes, et il a envisagé l’histoire à un point de vue mystique. Le premier soin était excellent, et quand, après lui, plus précisément, plus modestement, et sans prétendre tout embrasser, on a creusé au même sillon, c’est toute une science, qui restera toujours hypothétique, mais qui jette beaucoup de lumières dans l’étude de l’esprit humain et dans la connaissance des choses morales, qui finira par être instituée. — La seconde tendance était plus dangereuse ; mais un critique littéraire ne peut en vouloir à Ballanche d’avoir eu une certaine influence sur des hommes, qui, poètes autant que historiens, ont donné à l’histoire la grâce captivante, l’intérêt passionné et la grandeur mystérieuse des plus beaux poèmes. Il y a beaucoup moins d’âmes qu’on ne croit dans le monde ; les historiens à penchans mystiques en mettent plus qu’il n’y en a ; ils arrivent à représenter l’humanité elle-même tout entière comme une grande âme en peine qui cherche son chemin et se cherche elle-même. Tout cela est douteux, et tout cela est charmant. Cela fait aimer l’histoire et aimer l’humanité. Le mal n’est pas grand. Que, de temps en temps, l’histoire devienne une grande poésie, c’est profit, au moins pour l’art. N’est-ce point Vico qui a dit que Dante était le plus grand historien des temps modernes ? Nous avons eu des historiens dans le genre de Dante. Nous n’en sommes pas humiliés. Ce n’est pas Ballanche qui les a fait naître ; mais on peut dire qu’il n’y a pas nui.

Enfin Ballanche n’a pas seulement inspiré, il a bien vraiment créé le catholicisme libéral. Le mot seul a été inventé après lui. Le catholicisme libéral, c’est la pensée même de Ballanche ; c’aurait été sa formule, s’il avait été capable d’avoir une formule précise. Ce fut une belle intuition de sa part, et un bel effort de la part de ses successeurs. Il y avait là une immense bonne volonté, et, ne l’oublions pas, une touchante préoccupation patriotique. Il s’agissait de réconcilier la France traditionnelle et la France novatrice, au prix, à ce qu’il me semble, de beaucoup d’inconséquences, et à la faveur, je crois, de beaucoup d’équivoques ; mais il s’agissait cependant de faire cette réconciliation entre les deux Frances, en s’adressant à ce qu’il y avait de plus généreux, de plus pur et de plus désintéressé dans chacune d’elles. Il s’agissait de ne rien perdre du passé et de ne point trop contrarier et repousser le présent. Il s’agissait de persuader aux générations nouvelles de n’avoir point le mépris des générations anciennes, mépris funeste, et absolument destructeur, quand il est violent, de l’idée de patrie. Ce fut une œuvre d’amour, de charité, et, si l’on y tient, d’innocence ; infiniment respectable à ces trois titres, Ballanche en a eu l’idée. On peut même dire que, sans qu’il s’en soit peut-être très nettement rendu compte, c’a été l’idée directrice de toute sa vie. Il a pu se dire en mourant (1847) que, s’il n’avait pas toujours, s’il n’avait pas été souvent compris dans sa vie, il voyait autour de lui, avant de disparaître, des successeurs que l’on comprenait du moins, si on ne les suivait pas, et qui tenaient une assez grande place dans le monde intellectuel.

Le nom de Ballanche restera attaché à ces trois ou quatre tendances ou essais de la pensée du XIXe siècle. Il y avait beaucoup de passé et beaucoup d’avenir dans son esprit. C’est qu’il y avait beaucoup d’amplitude et de compréhension dans sa pensée. Il reste très sympathique à la postérité, d’une puissance de séduction, même, très singulière et un peu inquiétante, sur certains esprits. C’est qu’il aimait, qu’il espérait, et qu’il n’était pas lumineux. Il offre ainsi un refuge encore cherché, encore chéri, encore jalousement défendu, à certaines âmes très tendres, qui aiment à aimer, qui aiment à rêver de choses douces et pacificatrices, à l’écart de la lumière crue et offensante des idées nettes.


EMILE FAGUET.