Bailly (Arago)/15

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 357-359).
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COUP D’ŒIL SUR LES MÉMOIRES POSTHUMES DE BAILLY.


Les Mémoires de Bailly m’ont servi jusqu’ici de guide ou de contrôle ; au moment où cette ressource va me manquer, jetons un regard sur cette œuvre posthume.

Je n’ai dû envisager ces Mémoires que dans ce qui avait trait à la vie publique et privée de notre confrère. Les historiens pourront les étudier sous un point de vue plus général. Ils y trouveront des faits précieux, vus sans passion ; une ample matière à ces réflexions neuves et fécondes sur la manière dont les révolutions naissent, agrandissent et conduisent à des catastrophes. Bailly est moins positif, moins absolu, moins tranchant, que la plupart de ses contemporains, même à l’égard des événements dans lesquels les circonstances lui assignèrent le principal rôle ; aussi, lorsqu’il signale quelque basse intrigue en termes nets et catégoriques, inspire-t-il une entière confiance.

Quand l’occasion le comporte, Bailly loue avec effusion ; une noble action le comble de joie ; il la recueille et la raconte avec amour. Cette disposition d’esprit est assez rare pour mériter qu’on la remarque.

Le jour, déjà bien tardif, où l’on arrivera enfin à reconnaître que notre grande révolution a offert, même à l’intérieur, même aux époques les plus cruelles, autre chose que des scènes anarchiques et sanguinaires ; le jour où, semblable aux intrépides pêcheurs du golfe Persique et des côtes de Ceylan, un écrivain chaleureux et impartial consentira à plonger tête baissée dans l’océan de faits de toute espèce dont nos pères ont été témoins, à y saisir exclusivement les perles, à rejeter dédaigneusement la vase ; les Mémoires de Bailly fourniront à cette œuvre nationale un glorieux contingent. Deux ou trois citations expliqueront ma pensée et montreront, en outre, avec quel scrupule Bailly enregistrait tout ce qui pouvait honorer notre pays.

Je prendrai le premier fait dans l’ordre militaire : un grenadier, garde française, sauve de la mort son chef, dont le peuple croyait avoir beaucoup à se plaindre. « Grenadier, quel est ton nom ? s’écrie le duc du Châtelet, plein de reconnaissance. — Colonel, repartit le soldat, mon nom est celui de tous mes camarades. »

J’emprunte le second fait à l’ordre civil : Étienne de Larivière, un des électeurs de Paris, avait été, le 20 juillet, chercher Berthier de Sauvigny, fatalement arrêté à Compiègne, sur le bruit mensonger que l’assemblée de l’Hôtel de Ville voulait le faire poursuivre comme intendant de l’armée dont, peu de jours auparavant, la capitale était entourée. Le voyage se faisait en cabriolet découvert, et au milieu des rugissements d’une population égarée, qui imputait au prisonnier la rareté et la mauvaise qualité du pain. Vingt fois, des fusils, des pistolets, des sabres, auraient tranché la vie de Berthier, si vingt fois le membre de la commune de Paris ne l’avait volontairement couvert de son corps. Lorsqu’on arriva dans les rues de la capitale, le cabriolet eut à traverser une foule immense, compacte, dont l’exaspération tenait du délire, et qui évidemment voulait se porter aux dernières extrémités ; ne sachant lequel des deux voyageurs était l’intendant de Paris, on se mit à crier : « Que le prisonnier mette chapeau bas ! » Berthier obéit, mais Larivière se découvrit au même instant.

Tous les partis gagneraient à l’exécution d’un travail que j’appelle de tous mes vœux. Pour moi, je serais fâché, je l’avoue, de n’y point voir la réponse que fit à l’empereur François II un des nombreux officiers qui commirent la faute, si loyalement avouée depuis, dont personne aujourd’hui ne se rendrait coupable, d’aller joindre leurs armes à celles de l’étranger. Le prince autrichien, après son couronnement, affectait dans une revue de faire admirer à notre compatriote la belle tenue de ses troupes : « Voilà, s’écria-t-il enfin, de quoi bien battre les sans-culottes. — C’est ce qu’il faudra voir ! » repartit sur le-champ l’officier émigré.

Puissent ces citations porter quelque écrivain habile à ériger à la gloire de notre pays un monument qui nous manque ! Il y a là, ce me semble, de quoi tenter de légitimes ambitions. Plutarque ne s’est-il pas immortalisé en sauvant de l’oubli de nobles actions et de belles paroles ?