Bœufs roux/04

Éditions Édouard Garand (55p. 22-27).

IV


Ce nuage allait être apporté par le fils de Phydime, Horace, à son retour de Sainte-Hélène, le soir de ce même jour.

Le père Francœur était retourné chez lui, sans essayer de nouveau de convaincre Phydime d’acheter les chevaux du père Michaud.

Horace fut de retour de Sainte-Hélène un peu avant l’heure du souper. Personne ne le questionna, pas même sa jeune femme, sur le résultat de son voyage.

Puis on se mit à table en silence.

Il était passé sept heures et la nuit était venue. La lampe à pétrole posée sur le milieu de la table éclairait nettement les convives, mais la moitié de la spacieuse cuisine demeurait dans l’ombre. Les deux petits enfants étaient couchés, de sorte que le plus grand calme régnait dans la maison et sur toute la campagne environnante. Mais de temps à autre on pouvait saisir, venant de l’étable, quelques meuglements de bestiaux.

Le silence dura autour de la table tout le temps qu’on mangea la soupe. Alors seulement Phydime ébaucha un sourire légèrement ironique et demanda à son fils assis à sa gauche.

— Il paraît, Horace, que t’as fait un bon voyage à Sainte-Hélène… As-tu vu ton homme ?

— Oui, répondit évasivement Horace sans regarder son père, j’ai fait un pas mauvais voyage. Seulement, les chemins, à mon retour, n’étaient pas ben ben beaux.

Horace était tout le portrait de son père, comme Dosithée était celui de sa mère. Il était grand, même un peu plus grand que son père, et bâti en hercule. Il était renommé dans la paroisse pour sa force physique. Il était d’humeur assez égale, quoique taciturne comme son père, et d’un caractère facile. Le plus souvent il se pliait volontiers aux volontés de son père, mais il aimait beaucoup l’autorité et il semblait attendre avec impatience le jour où il serait le maître. Et de ce côté, il tenait fort de son père. Aussi, sachant que le bien lui reviendrait à la mort de Phydime, commençait-il à vouloir prendre des façons de maître. Mais Phydime, qui n’entendait ne lâcher les rênes qu’à sa mort, y mettait vite le holà. Horace se trouvait donc mortifié. Mais Phydime savait l’apaiser et le réconforter par ces paroles dites sur un ton badin le plus souvent :

— Mon garçon, apprends d’abord à obéir et à servir, et plus tard, quand tu seras devenu le maître, tu sauras commander et gouverner !

C’étaient de sages paroles. Mais Horace était têtu et impatient, comme nous l’avons dit, et bientôt encore il tentait de prendre le pouvoir. Phydime, toujours sur le qui-vive, le prévenait. Certes, il lui en passait bien, et assez souvent Horace disait : « Papa, je pense qu’on devrait faire telle chose aujourd’hui ? »

Phydime réfléchissait un moment et répondait :

— Eh ben ! puisqu’on doit faire ça un jour ou l’autre, vaut autant que ce soit aujourd’hui, puisque ça ta plaît de le faire. Néanmoins, Horace, il aurait aussi fallu réparer la clôture au « su » du pacage !

Ainsi, pour éviter la dispute il donnait raison à son fils, mais en même temps il ne manquait pas de lui faire entendre qu’une autre besogne également importante attendait.

Horace était jeune et, comme tous les jeunes hommes, il s’imaginait que seule la jeunesse a raison. Pourtant son père lui avait fait remarquer bien souvent que c’est la plus grande erreur des jeunes, que celle d’ignorer et de mépriser la vieillesse.

— C’est quand tu seras devenu vieux, Horace, disait-il, que tu comprendras toutes les bêtises de la jeunesse. Naturellement, je comprends bien qu’on ne peut pas être vieux avant le temps, et qu’il faut être jeune avant d’être vieux, et c’est pour ça que les vieux, qui s’y connaissent, passent par-dessus bien des fautes de la jeunesse. Oh ! t’as pas besoin de hausser les épaules, je te dis ce qui est vrai comme tu le comprendras plus tard, quand ton heure sera venue !

Oui, Horace soulevait les épaules. Jeune et vigoureux, il n’avait foi qu’en lui-même et qu’en son raisonnement comme en sa force physique. Aussi, croyait-il sincèrement que l’amour de son père pour les bœufs roux n’était qu’une toquade de vieil-homme. Et il croyait aussi qu’à force de persévérance il réussirait à briser cette toquade. C’est pourquoi il avait, ce jour-là, pris une initiative que, cependant, il avait peur de regretter, connaissant le caractère parfois violent de son père.

Aussi la question de Phydime l’avait-il surpris, encore qu’il se fût attendu à cette question d’un moment à l’autre. Mais ce qui l’avait surpris, c’était peut-être la façon dont la question avait été posée ! Incapable qu’il avait été de saisir la véritable pensée de son père, Horace avait donc répondu évasivement, pour se donner le temps de la réflexion. Mais s’il n’avait pas saisi le sens véritable des paroles de son père, il en avait compris l’ironie.

Il se sentit mal à l’aise.

Or, le silence qui suivit fit présager un orage, et tous les regards s’abaissèrent vers les assiettes.

À ce moment, le plus jeune des enfants d’Horace, qui tous deux, étaient couchés dans une chambre de l’étage supérieur, se mit à pleurer.

Dosithée fit un mouvement pour se lever et se rendre auprès des deux petits ; mais la femme d’Horace, qui redoutait toujours les querelles, profita de l’occasion qui s’offrait si à point pour se retirer et monter près de ses enfants.

Elle se leva vivement, disant à la jeune fille :

— Non, non… Dosithée, restez. J’y vais moi-même.

Et, sans bruit, elle quitta la cuisine et monta là-haut.

Et le même silence glacé se prolongea. Chacun mangeait, le nez dans son assiette. Pourtant. Dame Ouellet du coin de l’œil guettait Phydime et Horace tour à tour. Dosithée conservait une figure sereine et souriante, prête à intervenir, au moment opportun, si l’orage éclatait.

Dix minutes se passèrent ainsi. Puis Phydime, tout en mâchonnant, se renvoya sur le dossier de sa chaise, regarda son fils un bon moment avec attention, et demanda sur un ton grave :

— Je compte ben, Horace, que t’as pas fait de marchés avec le père Gaudias Raymond ?

La question était formulée d’une tout autre façon que s’y attendait Horace. Il rougit violemment, leva à demi les yeux sur son père et répondit sans assurance :

— Eh ben ! voyez-vous, je les ai pas finis, mais…

— Mais tu les finiras pas ! interrompit rudement Phydime. Ou si tu les finis, Horace, tu les finiras à tes dépens, pas aux miens.

La volonté du père heurta d’un choc dur la volonté du fils. Horace fut tout secoué par un frémissement d’impatience et de rébellion, sa figure roussie par le soleil du printemps devint très blême.

— Je vais vous dire ce que c’est, papa, reprit-il d’une voix tremblante. Vous savez comme moi qu’on n’a pas été capables de faire les labours l’automne dernier à cause de la gelée qui est venue trop tôt. Ce printemps on va avoir quarante-cinq arpents à labourer. Pensez-vous qu’on va pouvoir labourer tout ce terrain-là rien qu’avec vos deux bœufs ?

— On l’a déjà labouré ce terrain-là, il me semble.

— Oui, mais il y a cinq ou six ans de cela. Dans ce temps-là les bœufs avaient encore bon pas.

— Oh ! ils n’ont pas perdu tant que ça, mes bœufs, répliqua Phydime en se remettant à manger.

— Je sais ben ; tout de même ils ne sont plus comme ils étaient, dit Horace sur un ton plus conciliant.

Un court silence se fit.

Dame Ouellet soupira longuement et comme avec allègement : la conversation semblait prendre une tournure autre que celle qu’elle avait pressentie et redoutée, l’orage était évité. Maintenant, elle croyait qu’on allait s’entendre.

Dosithée eut la même pensée, et elle s’en réjouit au fond d’elle-même, car rien ne lui était plus pénible que ces querelles oiseuses et sans profit pour personne.

Horace reprit peu après :

— En admettant, papa, que les bœufs sont encore assez bons, je vous assure qu’ils ne pourront pas labourer plus de trente à trente-cinq arpents, et ils vont être rendus à bout. Avec ça on s’expose à laisser dix à quinze arpents qu’on pourra pas semer ce printemps et qu’il faudra mettre en guéret d’été. Comme vous voyez, ça va diminuer pas mal le rendement de notre récolte cette année. C’est donc pour tout ça que je voulais acheter les chevaux du père Gaudias Raymond.

— Comment veut-il pour ses chevaux ? demanda tranquillement Phydime.

— Oh ! il demande pas ben cher… rien que quatre-vingt piastres pour les deux !

— Hein ! t’appelles ça pas grand’chose et pas ben cher, toi, quatre-vingt piastres rien que pour deux chevaux ? Et les harnais qu’il va falloir acheter ? Et l’avoine qu’il va falloir leur donner matin et soir ? Et de l’avoine, en aura-t-on assez encore ? Ah ! on voit ben que t’as pas pensé à tout ça.

— Et les bœufs, est-ce qu’ils n’en mangent pas de l’avoine ?

— Les bœufs… T’appelles ça manger de l’avoine, toi ? Une gueulée le matin seulement ? Ensuite, Horace, j’vas te dire : tant qu’à acheter des chevaux, j’achèterais plutôt ceux du père Michaud, parce que je pense qu’il les vendrait ben meilleur marché.

— Tiens ! fit Horace avec surprise, pourquoi vend-il ses chevaux, le père Michaud ?

— Il paraît qu’il s’en va aux États rejoindre ses enfants.

— Je voudrais ben savoir qu’est-ce qu’il va faire là aux États avec ses enfants ?

— Si tu veux le savoir, va lui demander. Une chose certaine, il fera comme bien d’autres : ou il s’en reviendra, ou bien il y mourra misérablement.

— C’est tout de même assez curieux, intervint Dame Ouellet, qu’il s’en aille trouver ses enfants. Mame Michaud me contait l’autre jour que ses enfants faisaient pas fortune aux États.

— Je le sais ben qu’ils font pas fortune, reprit Phydime. Et je me demande quelle maladie pousse nos gens à s’en aller aux États pour travailler comme des mercenaires, vivre de peines et de misères, sans avoir de chez-soi, et de mourir avec rien sous les pieds ni pour eux ni pour leurs enfants.

— N’oubliez pas non plus, papa, intervint doucement Dosithée, qu’il y a beaucoup de nos gens qui réussissent assez bien là-bas !

— Oui, oui, j’sais ben ça. Mais combien auraient fait une meilleure vie sur leur terre ? Prends donc, par exemple, le père Michaud : il est ben établi, il a pas de dettes, et pourtant il est malade de s’en aller lui aussi aux États. Moi, je dirais qu’il faut garder ce qu’on a surtout quand on n’a pas de talents. Celui qui a des talents, c’est pas pareil, il peut toujours se tirer d’affaire ailleurs et n’importe où. Mais ceux qui sont, comme moi et Phémie, sans talents, il me semble qu’ils seraient bien plus gagnants de garder leur bien. Un bien ça prend toute une vie pour le gagner, et ça se perd vite, et ça se mange vite aussi. Et si on le perd, passé un certain âge, il n’est pas facile de le ravoir, et le plus souvent on meurt quasiment sur la paille. Non… un homme qui a pas de talents fait ben mieux de rester là où il est. Je le dis encore, dans n’importe quelle branche qu’on est, ça prend toujours la vie pour s’amasser quelque chose et en laisser à nos enfants.

Disons ici que, par talents, Phydime entendait l’instruction, un bon métier, ou des aptitudes quelconques pour le commerce ou les affaires.

— Et puis, reprit-il sur un ton sentencieux, quand un homme est fait pour labourer, il est pas fait pour chanter. Il y en a qui sont faits pour être avocats, d’autres notaires, d’autres docteurs, (il voulait dire médecins) d’autres marchands… Mais ça suffit pas de s’appeler ci ou ça, il faut que tous travaillent, et quand ils ont acquis du bien, je vous le dis franchement, leur vie est pas mal avancée. Pensez-vous, en bonne vérité, que j’ai pas été tenté moi aussi d’aller aux États, quand j’étais jeune, et de laisser mon vieux père tout seul. Oui, j’ai été ben tenté. Mais mon vieux père avait de la tête et de la jugeote.

« Vas-y, si tu veux, Phydime, m’a-t-il dit, mais prends garde de le regretter ! Je t’ai acheté une terre c’est vrai, mais je la revendrai pour te donner l’argent. Seulement, de l’argent c’est un peu volage, faut pas s’y fier. Fais donc comme tu voudras ! »

— Ces paroles du vieux, poursuivit Phydime, m’ont fait réfléchir. Alors, j’ai décidé de rester chez nous et de garder ma terre. Aujourd’hui, je le regrette pas, je peux dire que j’ai été heureux et toujours content de mon sort. Je sais ben qu’on a eu, comme tous les autres, nos soucis et nos tracas, mais ça nous a fait goûter mieux notre bonheur, est-ce pas, Phémie ?

— C’est vrai, Phydime, avoua candidement Dame Ouellet, on peut pas dire qu’on a été malheureux, bien qu’on a pas toujours eu ce qu’on désirait dans les commencements. Car on a traversé des temps ben durs, l’argent roulait pas toujours et ben souvent on a été obligés de manger son pain sec. Mais on a persévéré…

— Oui, on a persévéré, interrompit Phydime, et on a pu placer nos enfants à part de Georges qui est à Québec et qui travaille au pic et à la pelle. Il a voulu, lui, avoir l’argent au lieu de se laisser établir comme les autres, c’est pas de notre faute. Il le regrette ben aussi. Mais quand il voudra revenir, je suis prêt à lui acheter une terre, et je serai ben content de le voir sorti de misère avec sa famille.

— Je ne serais pas étonnée, en effet, dit Dosithée, que Georges ne revienne avant bien des années. Le mois passé sa femme m’écrivait qu’il pense à la terre tous les jours et qu’il s’ennuie beaucoup.

— Tant mieux ! s’écria Phydime. Je souhaite qu’il souffre assez pour revenir, sans lui vouloir du mal. Mais je sais ben qu’il sera plus heureux ici, et en même temps nous autres on sera plus contents. Non, ça ne me fait pas plaisir de le voir là-bas s’éreinter pour gagner quelques piastres dont il n’aura jamais le profit. Il mange à mesure ce qu’il gagne, et souvent il gagne pas assez pour manger. Je vous le demande, comment va-t-il pouvoir placer ses enfants quand ils seront en âge ? Je sais ben qu’il en faut partout pour travailler au pic et à la pelle, et c’est pas plus déshonorant qu’un autre métier ; mais ce travail-là c’est bon pour ceux qui ont été laissés dans le monde avec rien, ou bien qui ont pas de talents et peuvent pas faire autres choses. Mais Georges, lui, avait tous les avantages, comme ses frères, de s’établir. Vous voyez maintenant où il en est.

— C’est une bonne chose qu’on se dompte de temps en temps, déclara Dame Ouellet, et il faut apprendre comment la vie se gagne pour l’apprécier. Lorsque Georges reviendra, il se trouvera plus content de se voir sur sa terre.

Le silence se rétablit et chacun parut s’absorber dans ses propres pensées. Au bout d’un bon moment, Horace reprit la conversation.

— Vous avez dit, papa que le père Michaud veut vendre ses chevaux, savez-vous à quel prix ?

— Non. Mais comme il s’en va, j’ai pensé qu’il les laisserait aller à bon marché. D’ailleurs, Horace, c’est ben inutile de parler de chevaux à acheter, j’ai décidé de faire encore les labours avec les bœufs.

Cette fois Horace s’emporta. Il repoussa brusquement son assiette vide et dit d’une voix rude, mais sans oser regarder son père :

— Eh ben ! si c’est comme ça, vous les ferez tout seul, les labours !

— Hein ! s’écria Phydime courroucé en se haussant sur sa chaise, qu’est-ce que t’as dit là ?

— Je dis que moi je suis tanné de labourer avec ces bœufs-là !

— Eh ben ! je labourerai, et tu herseras.

— Non… j’aime mieux labourer !

— Tu laboureras avec les bœufs, mille tonneaux !

— Les bœufs, j’en veux plus. J’veux des chevaux !

Les voix se haussaient, les regards se cherchaient, se croisaient, puis se défiaient.

— Ah ! tu veux des chevaux, reprit Phydime… As-tu de l’argent ?

— Vous en avez, vous !

— Et les bœufs, qu’est-ce qu’on va en faire ?

— On les vendra, et ça paiera une partie des chevaux.

— Non, Horace, je te dis que non, je ne vendrai pas les bœufs… je les garde !

— C’est ben, gardez-les. Mais c’est pas moi qui vas labourer avec. Je m’en vas, j’en ai assez de ces maudits bœufs !

— Va-t’en, Horace ! Va-t’en ! Mais ne maudis pas mes bœufs, entends-tu ? Ne maudis pas mes bœufs… des bœufs qui t’ont fait vivre… sacré mille tonneaux !

C’était le plus gros juron de Phydime, quand il était fâché. Et cette fois il l’était véritablement, car il accompagna son juron d’un dur coup de poing sur la table.


La vaisselle dansa et vibra fortement. Dame Ouellet fit un saut sur sa chaise et devint très pâle. Dosithée, d’une voix douce et avec un accent suppliant voulut calmer cet accès de colère subit chez son père.

— Papa ! Papa !…

Mais Phydime ne parut pas entendre. II dardait ses yeux gris acier dans ceux de son fils qui, cette fois, osa défier ouvertement son père.

— Oh ! fit-il avec un sourire qu’il essaya de rendre dédaigneux, vous n’avez pas besoin de vous choquer, ça ne me fait pas peur !

Ces paroles parurent cingler Phydime comme un coup de fouet. Il se leva tout à fait et brusquement, puis, blanc comme neige, les yeux toujours rivés sur ceux de son fils, le poing levé comme prêt à s’abattre de nouveau, il demeura un moment statufié et béant. Dans ses regards courroucés et chargés d’éclairs, on aurait pu lire une expression de stupeur indicible. Oui, cette stupeur avait été produite par les paroles d’Horace, car jamais encore ce dernier n’avait tenu à son père un tel langage.

Phydime parvint à gronder ceci :

— Horace, ça te fait pas peur, mais ça te dit que j’entends demeurer le maître dans ma maison et sur ma terre.

Le jeune homme allait répliquer, quand Phydime fit éclater sa voix de tonnerre :

— C’est assez !…

Il se rassit, et, un peu tremblant, il se remit à manger pour terminer son repas.

Dosithée crut le moment venu d’intervenir.

— Mon cher Horace, dit-elle de sa voix musicale et avec son sourire si engageant, je me demande pourquoi tu ne ferais pas une fois encore les labours avec les bœufs. Tu n’auras, pour une saison, qu’à faire les journées un peu plus longues, si tu vois que le travail n’avance pas assez vite. Et si cette année la récolte est bonne et si les affaires sont un peu meilleures que l’an passé, eh bien ! au printemps prochain nous pourrons vendre les bœufs et acheter des chevaux.

Phydime sourit largement à sa cadette.

— C’est ben comme ça que je pensais aussi, Dosithée, dit-il, faire une fois encore nos semences avec les bœufs. Et, dame ! le printemps prochain…

— Hé ! mille gueux ! cria Horace avec emportement, voici quatre ans que vous dites qu’au printemps prochain on achètera des chevaux ! Je vous le dis, moi, j’en ai assez ! Si vous achetez pas des chevaux, papa, je m’en vas !

— Va-t’en ! Va-t’en ! c’est ton affaire, répliqua Phydime à demi calmé. Va-t’en manger de la misère, et quand t’en auras plein le ventre tu reviendras, et alors tu seras pas fâché d’avoir des bœufs pour t’aider à gagner le pain dont t’auras besoin, toi et tes enfants.

— Un homme qui veut travailler n’a pas de misère ! rétorqua Horace qui n’abandonnait pas son accent de défi.

— Oh ! oui, on dit ça, un homme qui veut travailler… ricana sourdement Phydime. Eh ben ! prends ton frère Georges à Québec, il travaille, il est vaillant, et n’empêche qu’il en mange de la misère avec sa famille. Il gagne pas la moitié de ce qu’il devrait gagner pour le travail qu’il fait, et c’est lui-même qui nous l’a écrit, et avec tout ça il est esclave au lieu d’être un maître.

— Mais il en faut du monde pour travailler pour les autres ! grommela Horace.

— Oui, j’sais ben qu’il en faut, et, comme je l’ai déjà dit, ce sont des gens qui peuvent pas faire autre chose, ou ben qui n’ont rien eu de leurs parents. Alors, il faut ben qu’ils se débrouillent comme ils peuvent. Mais je veux parler d’un garçon qui a tout sous les pieds et qui lâche ça pour s’en aller se mettre mercenaire. Eh ben ! vas-y te mettre mercenaire, Horace, puisque tu veux pas travailler avec les bœufs. Va où tu voudras, ça m’est ben égal ! Quand tu voudras revenir, tu reviendras !

— Si je m’en vas, je reviendrai pas ! gronda Horace d’une voix sourde et avec un accent rancuneux.

— C’est comme tu voudras ! Et puis, c’est assez !

Et cette fois le ton de Phydime était si péremptoire que le silence s’établit ; et le repas s’acheva comme il avait commencé.