Aventures merveilleuses de Huon de Bordeaux/X


X. ESCLARMONDE




Cependant la fille de Gaudise, couchée dans son lit, ne pouvait dormir ; l’amour ne lui laissait pas de repos. Elle se leva, prit un des cierges allumés de sa chambre et descendit vers la prison. Le geôlier dormait ; elle lui déroba les clefs et ouvrit la porte.

— Dieu, dit Huon, qui vient me visiter ? Est-ce déjà le jour ?

— Ne craignez rien, dit la jeune fille. Huon, puisque tu te nommes ainsi, je suis la fille de l’amiral Gaudise, celle à qui, ce matin, tu as donné trois baisers. Ta douce haleine m’a pénétré le cœur ; je t’aime, et si tu veux m’aimer, je me charge de te tirer d’ici.

— Demoiselle, dit Huon, vous parlez en vain : vous êtes Sarrasine ; je ne puis avoir d’amour pour vous. Si je vous ai donné ces baisers, c’était pour obéir à Charlemagne et acquitter ma foi. Mais quand je devrais être emprisonné toute ma vie, je ne vous toucherais plus.

— C’est ton dernier mot ? dit-elle.

— Oui.

— Eh bien ! tu le paieras cher.

Elle sortit de la prison et appela le geôlier.

— Écoute-moi, dit-elle, je te défends, sous peine d’avoir les yeux crevés, de rien donner à manger à ce Français.

Pendant trois jours elle laissa Huon jeûner ; au quatrième jour, il se désespérait.

— Ah ! dit-il, je vais mourir de faim. Auberon, méchant nain, que Dieu te maudisse ! Tu m’as pris en haine pour bien peu de chose ; je n’aurais pas agi ainsi envers toi. Dieu sait que si j’ai menti, je l’ai fait sans y prendre garde.

Tout ce que disait Huon : dans sa prison, Esclarmonde l’écoutait. Elle entra.

— Eh bien ! dit-elle, as-tu changé d’idée ? Promets-moi seulement que si tu peux t’échapper d’ici, tu m’emmèneras avec toi dans ton pays. Je ne te demande pas autre chose, et je te ferai donner à manger tant que tu voudras.

— Ma foi, dit Huon, quand je devrais brûler éternellement en enfer, je ferai tout ce que vous voudrez.

— Eh bien ! dit-elle, voilà qui est parler, et pour l’amour de toi je croirai en ton Dieu.

Elle lui fit alors apporter à manger, et Huon dîna avec grande joie.

Esclarmonde appela le geôlier.

— Va-t’en, dit-elle, trouver mon père, et dis-lui que le Français qu’il avait fait mettre en prison est mort de faim et de misère.

Le geôlier obéit et vint dans la grande salle.


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— Sire, dit-il, vous ne savez pas ? ce Français que vous m’aviez donné a garder s’est laissé mourir de faim. Je l’ai trouvé ce matin sans vie.

— Tant pis, dit l’amiral ; mais puisqu’il est mort, n’y pensons plus ; que Mahomet ait pitié de son âme !

Ainsi Huon échappa à la mort. Tous les jours Esclarmonde venait le visiter et le faisait richement servir de viande, de vin et d’hypocras.


Cependant le vieux Géreaume et les autres compagnons de Huon l’attendaient au château de Dunostre. Quatre mois se passèrent sans leur apporter de nouvelles, et leurs cœurs s’emplissaient d’inquiétude. Un jour, ils étaient, tous couverts de leurs armes, allés se promener sur le rivage de la mer. Ils virent arriver un vaisseau, qui bientôt entra dans le petit port.

— Allons, dit Géreaume, à la rencontre de ces gens ; peut-être sauront-ils quelque chose de notre ami.

Ils arrivèrent au port.

— Qui êtes-vous ? cria Géreaume aux hommes du navire, et que voulez-vous ?

— Nous sommes de la Mecque, répondirent-ils, et nous apportons notre tribut à Orgueilleux. Où est-il ?

— Il est mort, dit Géreaume, et vous allez lui tenir compagnie. Frappez, amis !

Les Français entrèrent dans le vaisseau, tuèrent les trente Sarrasins qui le montaient, jetèrent les corps dans la mer et prirent l’or et l’argent qu’ils apportaient.

Le soir, quand on eut soupé, le vieux Géreaume prit la parole :

— Écoutez-moi, dit-il, preux chevaliers. Si nous retournons en France et que le roi Charles nous demande des nouvelles de Huon, nous ne saurons pas lui dire s’il est mort ou vif. Et s’il revient quelque jour, il pourra nous accuser de trahison. Nous avons un vaisseau, nous avons l’argent et de l’or : si vous m’en croyez, nous passerons la mer, et nous irons à Babylone savoir des nouvelles de l’enfant.

— Vous parlez bien, dirent-ils tous.

Le lendemain matin, ils entrèrent dans le navire, ils y mirent leur argent et leur or, du pain et du biscuit, de la viande salée et du vin blanc, et ils y firent entrer leurs bons chevaux. Ils prirent avec eux la demoiselle. Dieu leur donna bon vent et les mena droit au but.

Quand ils eurent passé la mer, ils descendirent, montèrent sur leurs destriers et chargèrent quatre sommiers de leurs richesses. Puis ils marchèrent droit vers la cité. Quand ils furent près de la ville :

— Amis, dit le vieux Géreaume, nous allons monter au palais savoir si nous entendrons des nouvelles de Huon. Je parlerai seul ; écoutez-moi et accordez-vous tous à ma parole.

— Comptez sur nous, dirent-ils.

Ils entrèrent dans la ville et grâce aux discours que Géreaume tint aux portiers ils franchirent les quatre ponts et montèrent par les degrés de marbre dans la grande salle de Gaudise, eux treize avec la demoiselle. Géreaume s’avança et salua l’amiral en sarrasinois :

— Que Mahomet, qui a fait le monde, sauve et protège l’amiral Gaudise et surtout le garde du paradis !

— Je t’en dis autant, frère, répondit l’amiral. De quelle terre es-tu ?

— Sire, je suis né à Monbranc, et je suis fils du roi Ivorin.

— Le fils de mon frère ! s’écrie l’amiral ; sois le bienvenu ! Comment se porte-t-il ?

— Très bien, sire. Il vous fait saluer par moi et vous envoie le présent que vous voyez. Ce sont douze Français qu’il pris l’autre jour comme il revenait de Jérusalem. Il vous les envoie pour votre amusement : faites-les emprisonner jusqu’à la Saint-Jean prochaine ; ce jour-là, on les mettra dans cette grande prairie, vous les donnerez comme cible à vos archers, et celui qui tirera le mieux gagnera un prix. Quant à cette demoiselle, vous la mettrez avec votre fille et elle lui apprendra à parler le beau français.

— Très bien, dit l’amiral. Et comment t’appelles-tu, beau neveu ?

— Tyacre, répondit Géreaume.

— Eh bien ! Tyacre, je vais te donner les clefs de ma grande prison ; enfermes-y ces Français, mais fais attention à ce qu’ils aient bien à manger et qu’ils ne se laissent pas mourir de faim et de misère comme a fait un jeune bachelier que m’avait envoyé Charlemagne. Il s’appelait Huon, je crois.

Géreaume l’entend, le sang lui monte au visage : il faut qu’il épanche sa douleur et sa colère. Il lève le bâton qu’il tenait à la main et frappe à grands coups sur les Français. Ceux-ci n’osent rien dire par peur de l’amiral, mais tout bas ils maudissent le vieux Géreaume.

— Neveu, dit l’amiral, vous les menez rudement.

— Sire, dit-il, je les hais tant que je ne puis les voir ; je les traite toujours ainsi.

Et, toujours battant, il les emmène vers la prison.

Esclarmonde les rencontra en chemin. Elle arrêta Géreaume.

— Tyacre, lui dit-elle, vous êtes mon cousin ; nous devons nous aimer : si je pouvais me fier à vous, je vous dirais un secret.

— Dites, cousine.

— Eh bien ! dans cette prison, vous trouverez un Français ; j’ai fait accroire à mon père qu’il était mort de faim ; mais si vous voulez savoir la vérité, on ne sert pas au dîner de mon père un mets dont il n’ait largement. Ne me dénoncez pas ; je me fie à vous.

Géreaume crut qu’elle lui disait cela pour le tromper ; il ne lui répondit pas un mot, et, poursuivant son chemin, fit descendre les Français dans la prison ; après quoi il remonta vers la salle.


Huon était assis tristement. Il entendit qu’on ouvrait la porte et que plusieurs hommes étaient poussés à l’autre bout de la grande salle obscure.

— Qui entre ici ? se dit-il. Quels sont ces compagnons ?


Les Français, qui ne le voyaient pas, se lamentaient :

— Hélas ! disaient-ils, nous allons mourir ici. Ah ! Huon, cher seigneur, c’est pour vous que nous souffrons. Que Dieu ait pitié de votre âme !

Huon les entend ; il s’approche.

— Qui êtes-vous ? dit-il, et de quel pays ?

— Nous sommes de la noble France ; nous accompagnions un jeune bachelier qui s’appelait Huon ; le roi Charles l’avait exilé et l’avait envoyé porter un nous message à Gaudise. Il est mort sans doute, et le même sort nous attend. Un compagnon que nous avions nous a trahis et nous a fait jeter dans cette prison.

— Amis, dit Huon, venez me baiser et m’embrasser : je suis Huon que vous aimez tant. Je vous reconnais bien à vos discours ; je ne puis vous voir, car il fait nuit ici, mais ce soir la lumière ne nous manquera pas.

Quand les Français l’entendent, ils mènent grande joie ; ils cherchent Huon à tâtons et tous l’embrassent en pleurant.

— Comment ! sire, vous êtes en vie et en santé ?

— Oui, Dieu m’a fait miséricorde. La fille de l’amiral s’est prise d’amour pour moi et elle me donne tout ce dont je puis avoir envie. Vous la verrez ; elle viendra nous visiter.

— Sire, font-ils, prenez garde ; ne vous laissez pas induire en péché !

— Ne craignez rien, dit Huon. Mais dites-moi, où est Géreaume ?

— Géreaume, le traître, a renié Dieu. C’est lui-même qui nous conduits, ici, après nous avoir battus presque à mort. Parce qu’il sait parler sarrasinois, il s’est fait l’ami de Gaudise et est devenu plus méchant que les païens.

Huon l’entend ; il éclate de rire.

— Ah ! dit-il, je le reconnais bien là ! Tout ce qu’il en fait est pour notre bien.


Le vieux Géreaume, en effet, n’oubliait pas ses prisonniers. Il fit porter après lui du pain, de la viande et du vin, avec de grands cierges pour éclairer, et se dirigea vers la prison.

Esclarmonde le rencontra encore et l’appela à part.

— Eh bien, cousin, ne voulez-vous pas faire mon plaisir ?

— Que voulez-vous ?

— Si vous vouliez abandonner Mahomet, nous nous en irions tous en France. Le Français que vous allez trouver m’a promis de m’emmener.

Géreaume en l’entendant sentit une grande joie dans son cœur, mais, par prudence, il ne voulut pas la laisser voir. Il lui répondit cruellement.

— Comment ? dit-il, vous croyez en leur Dieu ? Par Mahomet ! je le dirai à votre père, qui vous fera brûler, et tous les Français seront pendus.

Esclarmonde fut consternée de cette réponse.

— Au moins, dit-elle, faites-moi une dernière grâce ; laissez-moi aller avec vous, que je prenne congé de mon ami.

— Je ne veux pas vous le refuser.

Ils entrèrent tous les deux dans la prison. Quand Huon vit Géreaume à la clarté des cierges, il courut à lui et tous s’embrassèrent de grand cœur. En voyant la joie qu’ils prenaient, Esclarmonde comprit tout.

— Huon, dit-elle, ce sont vos hommes qui vous ont rejoint ?

— Oui, et vous pouvez avoir en eux toute confiance.

— Ah ! dit-elle, je les aime pour l’amour de vous.

— Amis, dit Huon, honorez cette demoiselle et remerciez-là : c’est elle qui m’a sauvé de la mort.

— Que Dieu lui en sache gré ! disent-ils.

Ils soupèrent gaiement, et remirent à plus tard à penser à leur délivrance.


Bientôt Géreaume fut le maître à la cour de l’amiral. Tous ses ordres étaient obéis. Esclarmonde et lui visitaient souvent les prisonniers et leur donnaient tout ce qu’ils pouvaient désirer.