Aux sources de l’histoire manitobaine/06

Imprimerie de la Compagnie de l’Événement (p. 63-76).

VI. — métis et blanc


Alea jacta est ! Le dé en était jeté : il fallait maintenant agir si l’on ne voulait laisser triompher l’illégalité, l’agression indue et l’invasion des droits les plus sacrés, et se rendre en même temps la risée du monde entier. Riel et les siens le comprirent. Aussi, le même parti qui reconduisit Provencher et Cameron à la frontière eut-il ordre d’expulser du territoire McDougall, qui s’était installé au fort de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Pembina, tout près de la frontière américaine. Le soi-disant gou­verneur voulut se retrancher derrière l’autorité de la Reine, et exhiba devant Ambroise Lépine, le commandant des 14 hommes armés qu’on lui avait députés, les lettres sur parchemin qui, dans les circonstances, n’étaient rien moins qu’un faux, puisqu’elles ne devaient avoir force de loi qu’au transfert du pays au Canada, lequel ne s’effectua que le 15 juillet de l’année suivante. Le brave métis, un instant intimidé à la vue du grand sceau de la Puissance, et en entendant l’explication qu’on lui donna du document, finit pourtant par s’en remettre au jugement de celui qui l’avait envoyé, et contraignit McDougall à déguerpir.

Celui-ci s’établit alors en territoire américain, non loin de l’Assiniboia, et de là commença à travailler à la déconfiture de ceux qui le traitaient avec si peu de cérémonie. On savait que ce monsieur était accompagné d’une quantité d’armes et de muni­tions destinées à ses partisans, les « Amis du Canada », et il était de la plus simple prudence de l’empêcher de venir allumer les feux de la guerre civile au centre de la colonie.

Pendant ce temps, Riel faisait occuper le fort Garry par une troupe de 120 hommes (3 novembre). Le gouverneur de l’Assiniboia, M. McTavish, écrit à ce propos que les métis « protes­taient énergiquement contre toute intention de faire tort à per­sonne ou de toucher aux biens que la place contenait, et on doit admettre que sous ce rapport ils ont tenu leur promesse »[1]. Cette remarque était faite le 9 novembre 1869. Une semaine après (16 novembre) le même parti remarquait encore que « les hommes [en garnison chez nous] sont en général tranquilles et amis de l’ordre ; ils ne voudraient évidemment pas nous offenser[2] ». Dans la suite, des nécessités inexorables provenant de la prolongation de la lutte, de la formation d’un gouvernement régulier et de l’opposition qu’il rencontrait, forcèrent Riel non seulement à s’emparer d’armes et de munitions, ainsi que de provisions de bouche appartenant à la Compagnie, mais encore à négocier un emprunt en argent et à forcer le gérant de cette corporation à y consentir, à la condition que le Canada, qui était la cause du soulèvement, rembourserait la dite Compagnie une fois qu’il aurait pris possession du pays.

Une autre saisie qui fit beaucoup de bruit et mécontenta la population de langue anglaise fut effectuée peu après l’occupation du fort. Le 23 novembre, Riel fit main basse sur les archives de la colonie, parmi lesquelles se trouvaient les registres qui contenaient les titres de toutes les terres vendues ou données depuis 1812. Cette mesure mit dans l’inquiétude les gens qui, ne comprenant ni les métis français, ni le but vers lequel ils tendaient, craignirent un instant pour leurs droits de propriétaires, que la disparition fortuite ou voulue des livres publics pouvait réduire à néant. De fait, après les troubles, on crut assez longtemps que ces précieux documents avaient été délibérément détruits, et le premier gouverneur effectif du Manitoba, M. Archibald, crut même devoir déplorer leur perte dans son message à la législature de la nouvelle province. En réalité, d’après un ennemi même de Riel (qui s’était par deux fois enrôlé pour porter les armes contre lui), « c’était l’intention de celui-ci de transmettre personnellement à sir Garnet Wolseley tous les livres publics et les registres du pays ; mais comme ses amis lui assurèrent qu’il ne recevrait aucune protection de la part de cet officier, il quitta le fort Garry laissant après lui tous les registres publics »[3]. M. John H. McTavish, premier commis de la Compagnie de la Baie d’Hudson au fort ; s’en empara immédiatement et les tint longtemps cachés.



Mais nous anticipons. Après s’être rendu maître de la place, Riel n’eut plus qu’une ambition : obtenir le concours de la population anglaise afin de présenter au gouvernement canadien des réclamations aussi unanimes que possible. L’union fait la force : tel fut le principe qui détermina toute sa conduite pendant les mois orageux qui suivirent la prise d’armes.

Malheureusement une opposition systématique à ses plans se dessina bientôt dans le lointain, qui rendit toute action pacifique et légalement régulière excessivement difficile. Ce fut celle de McDougall qui, après son éviction du fort Pembina, semble avoir été gouverné par la devise de Louis XI, divide et impera. Ses agents essayèrent longtemps de représenter le soulèvement des métis comme le fait d’une simple fraction de la population d’origine française. Le colonel J.-S. Dennis, entre autres, paraît avoir été tout particulièrement offusqué des sympathies du clergé catholique pour les droits de ses ouailles. L’abbé Ritchot, curé de Saint-Norbert, eut surtout le don de lui donner sur les nerfs. Il le nomme incessamment dans sa correspondance avec McDougall, et un de ses amis est tellement porté à rejeter la faute du mouvement de protestation sur les autorités ecclésiastiques qu’il va jusqu’à appeler prêtre un individu qui n’était même pas dans les ordres[4].

D’un autre côté, il est évident que, bien que moins intéressés à la réussite du soulèvement et d’ailleurs de tempérament plus flegmatique, les Anglais, métis et pur sang, avaient bien aussi leurs justes griefs. Deux des plus influents parmi les premiers le montrèrent assez quand ils écrivirent dans la New Nation, le journal de la colonie, qu’ils étaient bien fâchés de voir des étrangers « s’efforcer de ruiner leur pays »[5]. La même feuille contenait plus tard (21 janvier) un long document où les blancs de race anglaise parlaient fréquemment de concessions à faire et de droits à garantir par le Canada[6].

Bref, Riel ne s’était pas plutôt établi au fort Garry qu’il forçait les typographes du journal à imprimer une courte proclamation invitant la population anglaise de la colonie à élire douze députés, pour s’entendre avec un nombre égal de représentants français sur les mesures à prendre dans la crise par laquelle passait le pays.

Les agents de McDougall, prêtant aux vieux colons leur propre mépris pour les métis français, prédirent ouvertement et écrivirent à leur maître qu’aucun compte ne serait tenu de cette invitation. Et pourtant chacune des paroisses écossaises ou anglaises désignées par Riel l’accepta, et le 16 novembre 1869, en présence de 150 hommes armés et bien disciplinés, au son du canon et d’une fusillade bien nourrie, les 24 représentants du peuple faisaient leur entrée au fort Garry transformé momentanément en salle législative.

La convention qu’ils formèrent siégea plusieurs jours ; mais en raison des divergences d’intérêt et d’une lettre de protestation arrachée à McTavish, le gouverneur de l’Assiniboia, qui était physiquement presque aussi malade que son propre gouvernement, dont les membres devaient leur nomination à cette même corporation qui bénéficiait seule de la vente du pays, et aussi parce que Riel ne paraissait pas assez pressé de dévoiler ses plans pour l’avenir, ses membres se séparèrent sans avoir accompli beaucoup plus qu’un simple échange de vues. Sans la malencontreuse proclamation de McTavish, qui en reconnaissait lui-même la futilité dans les circonstances, « un bien inappréciable eût pu résulter de cette convention », dit Alex. Begg dans son histoire du Nord-Ouest[7].

Pourtant une première liste des droits dont on se proposait d’exiger la reconnaissance par le gouvernement fédéral, comme condition d’entrée dans la Confédération, fut non seulement dressée, mais discutée au long et pratiquement adoptée par les deux partis. Elle ne contribua pas peu à tranquilliser les Anglais sur les intentions des métis, et, habilement disséminée dans les paroisses écossaises, elle les empêcha de céder aux sollicitations du colonel Dennis qui voulait les soulever contre Riel et les siens, parce qu’il devenait de plus en plus évident que ceux-ci avaient l’intention de former un gouvernement provisoire, pour servir d’intermédiaire entre la population de l’Assiniboia et les autorités canadiennes dans les négociations dont tout le monde, à part le petit groupe de nouveaux venus, admettaif la nécessité. Rien de formel ne fut pourtant fait dans ce sens avant la proclamation de McDougall.



Mais celui-ci brûlait de faire acte d’autorité. Sans avoir rien pour lui prouver que le Canada était réellement entré en possession du territoire de la Rivière-Rouge, il prépara une proclamation où il n’hésita pas à annoncer officiellement au nom de la Reine le transfert du pays et sa propre élévation au poste de lieutenant-gouverneur. Puis, le 1er décembre, il alla bravement l’afficher en pleine prairie sur la borne internationale, pour le bénéfice des chouettes et autres oiseaux qui pouvaient s’y reposer de temps en temps.

Enfin, non content de ce haut fait, il se rendit avec six compagnons jusqu’au fort de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Pembina, sur le territoire anglais. Il semblait alors dévoré d’une ardeur toute martiale. « J’ai résolu, » écrit-il le lendemain, « d’occuper le poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson et de repousser par la force, s’il est nécessaire, toute attaque d’un parti comme celui qui nous en chassa le 3 novembre »[8]. Et dire que deux semaines après, le pauvre homme devait non seulement quitter sa capitale improvisée, mais même retourner au Canada, désavoué par ceux qui l’avaient envoyé, exécré de la population française dont il avait tenté la perte, et même abandonné des Anglais, qui voyaient maintenant le péril qu’il leur avait fait courir avec ses proclamations illégales et ses manœuvres inavouables !

Cet exploit du pseudo-gouverneur fut célébré par quelque poète de la Rivière-Rouge, dans une chanson pleine de sel gaulois dont je regrette de ne pouvoir citer que le premier couplet, d’après l’abbé Dugas.

De Macdougall, amis, chantons la gloire,
C’est un héros digne d’un meilleur sort ;
Aujourd’hui même il a gagné victoire
En combattant contre le vent du nord.
À la faveur d’une nuit sans lumière
Il a voulu faire un pas en avant,
Et nous montrer là-bas sur la frontière
Qu’il ne craint pas de s’exposer au vent.

Il fit plus, et si ses bonnes intentions n’eussent excusé à demi l’excessive témérité de sa conduite en cette circonstance, on pourrait à bon droit se demander si la mesure extraordinaire qu’il prit alors n’était point une entreprise criminelle. C’est à la fermeté et à l’infatigable vigilance de Riel qu’on doit de ne l’avoir point vue dégénérer en une effroyable guerre civile. Par une seconde proclamation datée du même jour (1er déc), McDougall constitua le colonel Dennis « Conservateur de la paix », avec pouvoir de lever des troupes afin « d’attaquer, d’arrêter, de désarmer et de disperser » les métis français, « de livrer assaut, de tirer sur, démolir ou enfoncer tout fort, toute maison », etc., où il pourrait les trouver ! La paix qu’il préconisait par là ne semble-t-elle pas d’un genre quelque peu nouveau ?

Heureusement la population anglaise, en dehors des meneurs venus du Canada, se montra généralement assez tiède pour la cause du soi-disant gouverneur. Dennis n’épargna pourtant pas ses peines, et, à l’aide de la fameuse proclamation à la validité de laquelle on crut d’abord, il parvint à faire quelque impression sur les fermiers écossais, bien qu’il leur répugnât excessivement d’attaquer des gens avec lesquels ils avaient toujours vécu dans la plus parfaite harmonie.



Pendant qu’il s’efforçait de soudoyer les anciens habitants de la colonie, le Dr Schultz et une centaine de Canadiens-Anglais du village de Winnipeg, qui s’étaient formés en corps militaire pour attaquer Riel et ses métis, prenaient prétexte d’un certain dépôt de lard envoyé par le Canada aux ouvriers du chemin Dawson pour se rassembler et attirer à eux les membres du groupe qui s’appelait modestement « loyal », et servir en même temps de menace permanente à la garnison du fort Garry situé tout à côté.

Il est avéré aujourd’hui que leur but principal était de provoquer une collision à main armée entre les deux partis et par là forcer les Écossais à se soulever contre Riel. Pareille intention semble si odieusement criminelle qu’on y croirait à peine si l’un de ces Canadiens-Anglais ne l’avait implicitement avouée dans une lettre à son chef, McDougall. « Si on contrecarre nos plans », écrivait un M. D.-A. Grant, « nous défendrons les provisions et les enlèverons malgré n’importe qui. Cela aura peut-être pour résultat de hâter les événements, (of precipitating matters[9]) ».

Ils s’étaient barricadés dans la maison de Schultz qui contenait ces barils de lard, et ils se vantaient de l’avoir mise en état de soutenir un siège avec les 65 pièces d’armes dont ils étaient munis. C’était créer pour Riel une position délicate. « Nous sommes actuellement le parti à la tête des affaires, se disait-il ; si quelque chose arrive à ces provisions, et qu’on les fasse disparaître en tout ou en partie, c’est nous qu’on accusera de ce méfait ».

Il voulut donc en dresser un inventaire ; mais le Dr Schultz s’y opposa. Alors, à la vue du danger que ce rassemblement faisait courir au pays, il résolut d’y mettre fin et de couper court aux complots de Schultz et Cie, en faisant investir ce repaire de provocateurs.

Le colonel Dennis, qui se désolait de son insuccès parmi les Écossais, et écrivait qu’il « n’avait encore vu aucun signe de l’enthousiasme » contre les Français dont les Winnipegois parlaient sans cesse, fit alors donner ordre à ceux-ci d’avoir à quitter la place au plus vite et de se réfugier dans l’église écossaise. Mais les Drs Schultz et Lynch, ainsi que le Major Boulton et M. Snow décidèrent après consultation qu’on ne bougerait pas. Ils se faisaient fort, disaient-ils, de tenir tête à n’importe quel nombre de métis.

Ce que voyant, Riel s’avança le 7 décembre à la tête de 200 à 300 hommes pour attaquer le château-fort des Anglais. Mais, grâce aux bons offices d’un M. Bannatyne, il n’y eut point de sang répandu. Voyant que les métis étaient prêts à agir et s’apercevant que leur prétendue place forte s’était changée en souricière, les braves Ontariens préférèrent la prudence à l’héroïsme. Ils se rendirent, au nombre de 45, et Riel les interna dans le fort Garry. Un petit détail qui montre bien à quel point il se tenait au courant de la situation : comme on lui passait la liste de ceux qui avaient signé la capitulation, il remarqua immédiatement l’absence des noms de deux Anglais que ses gardes n’eurent pas de peine à trouver.



Débarrassé de cette pomme de discorde et par ailleurs persuadé de la nullité légale des proclamations de McDougall, qu’il avait traitées d’abord avec une certaine réserve, par respect pour l’autorité royale qu’on y mettait en avant avec un sans-gêne si peu édifiant, Riel publia lui-même le 8 décembre 1869 un document où, « après avoir invoqué le Dieu des nations », il déclare solennellement que le peuple de l’Assiniboia, trahi dans son autonomie et ses intérêts les plus chers par ceux dont il avait jusque-là relevé, s’était donné un gouvernement provisoire qui devait désormais être tenu pour la seule autorité légitime du pays, jusqu’à l’issue des négociations avec le Canada qu’il était toujours prêt à entamer.

Cette proclamation fut adressée à tous les pouvoirs qu’elle intéressait et affichée à Winnipeg et ailleurs. Puis on défendit de nouveau l’entrée du territoire à McDougall, et les principaux meneurs encore libres, voyant que le jeune tribun ne badinait point, jugèrent à propos de s’esquiver.

Mais l’espace manque pour le détail des événements qui s’ensuivirent. Mentionnons simplement pour mémoire l’avènement (le 25 déc.) de L. Riel à la présidence qu’un M. Jean Bruce avait jusque-là occupée nominalement ; puis l’arrivée de M. Donald-A. Smith, en qualité de représentant du gouvernement fédéral en vue de traiter avec les métis. Son séjour à la Rivière-Rouge fut l’occasion d’une nouvelle convention, composée cette fois de 40 membres élus en nombre égal par les deux sections de la population. Craignant un piège, et comprenant mieux la situation que les députés anglais, Riel se tint constamment sur la plus grande réserve vis-à-vis de l’étranger. Par moments il dut même se montrer assez autocratique pour empêcher des erreurs regrettables, ce qui lui aliéna la sympathie de ceux qui, par nature plus froids et moins perspicaces que lui, ne pouvaient voir la véritable portée de certaines mesures.

Le résultat principal des séances quotidiennes de l’assemblée fut, avec la reconnaissance du gouvernement provisoire par les deux partis, l’envoi de trois délégués à Ottawa, pour faire admettre une liste des droits définitive, dont la plupart des clauses furent agréées et incorporées dans l’Acte du Manitoba. Cette circonstance parle assez haut en faveur de la légitimité du mouvement de protestation et du savoir-faire de son principal promoteur. Elle aurait dû à elle seule assurer au jeune président la reconnaissance du peuple manitobain tout entier.



Avant d’aller plus loin, qu’on me permette quelques courtes remarques sur le rôle des métis français, qui nous mettront mieux en état de le comparer avec celui d’un blanc qui avait peu auparavant voulu jouer au métier de fondateur de gouvernement.

Il fut longtemps de mode de décrier Riel et son œuvre. La plupart des auteurs anglais ne l’appellent que le « soi-disant président, » quand ils ne lui décochent point les épithètes de « rebelle, » « chef des rebelles, » ou même « archi-rebelle.» Ils ne peuvent parler du gouvernement provisoire sans user de guillemets, par manière de protestation contre l’expression. À leurs yeux les métis étaient des traîtres, des conspirateurs, des émeutiers, des faiseurs de complots, etc.[10].

Un auteur dont les ouvrages ont joui d’une certaine vogue, le général sir W.-F. Butler, auteur du Great Lone Land, s’abaisse même dans ce volume jusqu’à déverser le ridicule sur Riel (qu’il appelle charitablement un ogre, un Napoléon au petit pied), et pourquoi ? Parce qu’il était coupable de porter des mocassins ! On ne le croirait pas si ce n’était écrit en toutes lettres. Oyez plutôt. « Il était vêtu d’un habit composé de parties singulière­ment disparates, » dit cet écrivain : « une redingote noire, un gilet noir et des pantalons de même couleur. Mais l’effet de ce costume quelque peu clérical n’était pas mal gâté par une paire de mocassins indiens »[11]. Et il se met à déblatérer contre ces malencontreux mocassins. Puis il est assez petit pour se moquer du chef des métis qui « joue le rôle du grand soldat de l’Europe sous l’habit d’un prêtre et avec les souliers d’un sauvage »[12].

Il va sans dire que Riel n’aspira jamais à passer pour un génie militaire. Quant à la légalité de ses actes, cette question fera l’objet d’un article à part. Sous une plume aussi prévenue que celle du général Butler, le portrait suivant du jeune tribun est assez piquant. Riel lui parut

… un homme gros et de petite taille[13], avec une tête d’une grande capacité, une figure pâle et bouffie, un œil vif, remuant et dénotant l’intelligence, un front massif et carré, ombragé d’une longue chevelure divisée en mèches épaisses, et coupé de sourcils bien taillés ; bref, une figure d’autant plus remarquable dans son ensemble qu’elle apparaissait dans un pays où pareille chose est une rareté[14].

Pour en revenir à son œuvre, je me suis toujours demandé comment un jeune métis de 25 ans, sans éducation politique ou aucune expérience du gouvernement des hommes, un enfant du peuple, par nature plutôt excitable et quelque peu autoritaire, ait pu faire passer sans plus de fautes son pays par une pareille crise en face de l’acharnement et des intrigues incessantes d’une clique qui avait juré sa perte[15].

Certes, il ne fut pas sans défauts, et qui peut se vanter de l’être ? Même dans cette première partie de sa carrière publique il eut sa part des faiblesses qui sont inséparables de la nature humaine. Mais je répète que, étant donné les circonstances, il joua son rôle avec une habileté et une sûreté de jugement vraiment remarquables.

Du reste, même certains de ces contemporains de la race qui lui fut opposée ne se firent pas faute de le reconnaître. Dans une lettre qui a mérité d’être publiée au livre bleu de 1870, un correspondant du pays admet que « son gouvernement est généralement reconnu comme meilleur que celui de la Compagnie ». « Ses hommes », ajoute-t-il, « font serment de s’abstenir de toute liqueur enivrante jusqu’à ce que les affaires soient arrangées, et jusqu’à ce jour leur conduite est strictement conforme à ce serment. Ils ont laissé passer des quantités de boisson au travers de leur camp sans y toucher. Dans quelques cas, ils ont ouvert des caisses pour y découvrir des armes ; mais quand ils n’en ont point trouvé, ils ont laissé le contenu intact. » Et quatre jours plus tard la même personne ne peut s’empêcher d’observer que « jusqu’ici la discipline maintenue a été réellement remarquable »[16].

Peut-on s’étonner après cela si un des principaux Anglais de la colonie, M. A.-G.-B. Baunatyne, maître des postes de Winni- peg, n’hésita pas à écrire dans une pièce destinée à la publicité : « Je crois que ceux qui ont, pour ainsi dire, combattu nos propres combats (quoique peut-être d’une manière différente de la nôtre) recevront désormais les remerciements du peuple de la colonie ainsi que de la postérité »[17]. Quel soufflet pour les écrivailleurs de la même race que cet homme d’honneur qui se sont appliqués depuis à salir la mémoire de Riel et de ses braves !



Et dire que ce sont les mêmes bienfaiteurs du Manitoba qu’un étranger qui ne connaissait pas le premier mot de la situation, un soldat qui fut moins le favori de Mars que de la Fortune, osa stigmatiser du nom de bandits dans une proclamation qui restera pour sa honte éternelle[18] ! Ah ! il était bien plus facile à lui de déployer pompeusement ses troupes en rang de bataille autour d’un fort désert, et d’en enfoncer bruyamment les portes toutes grandes ouvertes, que de passer sans mésaventure ou erreur de jugement par les neuf mois de soucis et de luttes continuelles qui furent le partage de Riel et de ses lieutenants.

Qu’on veuille bien écouter ici un de ceux qui eurent à souffrir entre leurs mains des conséquences de leur propre légèreté. Parmi les 45 prisonniers dont nous avons parlé se trouvait un Dr John O’Donnell. Je traduis en la condensant une partie d’un article que ce monsieur publia pas plus tard que l’année dernière dans un journal de Winnipeg à propos des événements qui nous occupent[19].

Un de nos gardes avait une femme avec un nouveau-né, écrit-il. Quand celui-ci n’avait peut-être pas plus de deux semaines, sa mère fut prise de convulsions, et on m’envoya chercher pour la traiter. L’ayant mise sous l’influence du chloroforme pendant une de ses crises les plus violentes, mon succès à la tranquilliser provoqua les commentaires les plus favorables.

Quelque temps après, le même Geouton (?) m’envoya chercher pour un de ses enfants qu’on disait malade. Depuis ma première visite, je n’étais point gardé, mais allais et venais sur la foi de ma parole d’honneur. Quand j’arrivai à la maison de Geouton, je demandai à voir le malade ; mais le père de famille me dit que personne chez lui n’avait besoin de mes services, et qu’il m’avait envoyé chercher pour me tirer du danger qui menaçait les prisonniers. Il était rumeur que les colons anglais allaient venir attaquer le fort, et le brave homme craignait que quelque malheur ne m’arrivât.

Et voilà quels étaient les « bandits qui opprimaient le peuple » de la Rivière-Rouge ! Plût à Dieu que les propres soldats de celui qui n’avait pas honte de cette flagrante injustice leur eussent ressemblé ! Selon un contemporain anglais, les métis en armes « étaient civils à l’égard de tous les étrangers qui les rencontraient, » [20] tandis que les fameuses recrues auxquelles Wolseley recommandait de confondre par leur bonne conduite les « gens mal intentionnés qui s’efforçaient de faire croire à une partie de la population qu’elle avait beaucoup à craindre d’eux », donnèrent la mesure de leur valeur en tuant à coups de pierre un métis qui ne leur disait rien, et en laissant pour mort, après l’avoir attaqué sans provocation, un autre qui revenait d’accomplir un acte de charité[21] !



Je m’attarde peut-être mal à propos à défendre les amis de Riel contre les insultes d’un bigot. Pour justifier maintenant mon titre de « Métis et Blanc », il me faut dire quelques mots d’une tentative de gouvernement par un blanc, avec le fiasco duquel le lecteur comparera instinctivement le succès des métis de la Rivière-Rouge. Les détails de cette épopée d’un nouveau genre sont assez peu connus pour que j’en rapporte quelques-uns[22].

Un nommé Thomas Spence, après avoir résidé quelque temps au fort Garry, avait transporté ses pénates au portage Laprairie, quelque 56 milles plus à l’ouest. Là, se trouvant en dehors de l’Assiniboia, il se crut l’homme de la situation et, en 1867, il prit sur lui-même d’inaugurer une espèce de république qu’il appela d’abord Caledonia, puis Manitoba. Il lui donna des centaines de milles carrés de superficie, et tout naturellement s’en nomma président. En même temps, un conseil fut formé et ceux qui le voulurent prêtèrent le serment de fidélité. Petits et grands bien comptés, sans oublier les enfants à la mamelle, la population du nouvel empire pouvait bien se monter à 400 âmes.

Le premier besoin qu’on eut à satisfaire dans ce royaume du roi Pétaud fut celui d’une prison. Pour se procurer les fonds nécessaires à sa construction, on organisa un système de taxes et de douane. Mais, première déception, les autorités de la Compagnie de la Baie d’Hudson refusèrent de s’y soumettre. Que pouvait-on contre pareils adversaires ? Puis un certain cordonnier du nom de McPherson poussa l’irrévérence pour les autorités constituées jusqu’à déclarer que les taxes perçues s’en allaient en bière et en whiskey que les membres du gouvernement se chargeaient de consommer. Par surcroît de malheur, beaucoup des administrés de Spence eurent assez peu de charité pour partager cette opinion.

Évidemment, pareil manque de respect ne pouvait se tolérer, surtout quand le coupable n’était qu’un cordonnier. Deux constables furent donc chargés de l’arrêter sous l’inculpation de… trahison (c’est littéral). Mais McPherson ajouta encore à sa faute en protestant contre cette mesure. Après une lutte corps à corps, au cours de laquelle il eut ses habits mis en lambeaux, il parvint à s’échapper, et il était à courir dans la neige, poursuivi par les deux officiers que le whiskey gouvernemental empêchait d’être aussi lestes que lui, quand un traîneau vint à passer. Il s’y jeta hors d’haleine et en criant au secours. Un des conducteurs du véhicule nommé McLean tint alors à distance les sbires du président en les menaçant d’une énorme tarière qu’il tenait à la main. Puis, ayant appris l’objet de la « poursuite » il conseilla au cordonnier de suivre les constables, ajoutant qu’il veillerait lui-même à ce que justice lui fût rendue.

Le soir du même jour, après souper, il se dirigea, en effet, en compagnie de quelques mineurs, chez un nommé Hudson où McPherson devait subir son procès. La cause se vidait déjà quand la petite troupe entra. Spence se tenait au bout d’une table, séparé par une lampe de l’inculpé qui lui faisait face.

« De quoi accuse-t-on McPherson ? demanda John McLean.

— De trahison aux lois de la république, répondit Spence.

— Nous n’avons point de lois, fit John. Dans tous les cas, qui est l’accusateur public ?

M. Spence, dit un des constables.

— Et qui fait l’office de juge ?

— Le même monsieur.

— Alors, finissez-en avec cette comédie, vieux sépulcre blanchi, tonna l’Écossais indigné en s’adressant à Spence. Vous ne pouvez être accusateur et juge à la fois. »

Mais le constable Hudson mit l’interrupteur à la porte. Sur quoi, un des mineurs qui était d’une force prodigieuse prit l’accusé par le collet et lui dit de s’en aller. Un des assistants voulut intervenir ; mais le géant le saisit dans sa forte poigne, le souleva en l’air et le laissa retomber lourdement sur la table, renversant lampe, poêle, Spence et tout ce qui se trouvait là dans un commun désordre.

Surpris par les ténèbres qui s’ensuivirent, les autres mineurs déchargèrent alors leurs revolvers au plafond. Ce fut le signal d’une débâcle générale. Pendant que chacun déguerpissait, qui par la porte, qui par la fenêtre, on entendit le pauvre président crier d’un ton piteux sous la table :

« Pour l’amour de Dieu, ne tirez pas, mes amis ; j’ai une femme et des enfants ! »

Peu après, une lettre officielle d’Angleterre, écrite en réponse à une demande de reconnaissance du soi-disant gouvernement, vint donner le coup de grâce à l’entreprise. La république de Spence avait vécu, et personne ne la regretta. Elle avait duré non pas précisément « ce que durent les roses, l’espace d’un matin », mais juste ce que dure la neige, l’espace d’un hiver, et n’avait accompli que le ridicule.



  1. Livre bleu de 1870, p. 39.
  2. Livre bleu de 1870, p. 185.
  3. The Veterans of the Fur Trade, p. 14. Prince Albert, 1906.
  4. Correspondence relative to the Recent Disturbances in the Red River Settlement, p. 49.
  5. The Creation of Manitoba, p. 141.
  6. Ibid., p. 244.
  7. Vol. I, p. 396.
  8. Livre bleu de 1870 (Correspondence relative to the Recent Disturbances, etc.), p. 60.
  9. The Creation of Manitoba, p. 101. Voir aussi p. 142.
  10. Tous ces différents titres, et plusieurs autres du même genre, leur sont prodigués par les auteurs anglais dont j’ai en ce moment les ouvrages sous les yeux.
  11. Op. cit., p. 133, 15e édition.
  12. Ibid., p. 135-13.
  13. Riel était d’assez grande taille et sans corpulence alors que son frère Joseph a bien 6 pieds de haut, avec un superbe physique.
  14. Op. cit., p. 133.
  15. Encore une fois, le lecteur voudra bien remarquer que je ne fais pas ici l’histoire des troubles de la Rivière-Rouge, et que par conséquent il m’est loisible d’appuyer sur certaines circonstances plutôt que sur d’autres qui ne sont pas autant à la gloire du chef des métis. En outre, ce n’est que simple justice à la mémoire d’une certaine personnalité de Saint-Norbert de remarquer qu’elle fut pour beaucoup dans les succès du jeune tribun, dont les actes publics furent honorables en proportion de sa docilité à suivre les conseils de l’âge et de l’expérience. Enfin, il va sans dire que Riel n’était pas seul dans son œuvre d’organisation ; mais il me semble que, ayant subi devant l’histoire telle qu’interprétée par les auteurs anglais l’odieux de tout le mouvement de protestation par cela même qu’il en était le chef actif, on ne saurait, pour la même raison, refuser de mettre à son compte une bonne partie du bien que ce mouvement opéra. L’historien dira ses fautes ; l’auteur de simples croquis est libre de faire ressortir ce qui, dans le rôle qu’il joua, a été plus ou moins négligé jusqu’ici.
  16. Livre bleu de 1870, p. 27.
  17. The Creation of Manitoba, p. 92.
  18. Voici les propres paroles de Wolseley à ses soldats : « Bien que les bandits qui ont opprimé ce peuple aient fui à votre approche sans vous donner de chance de montrer comment des hommes capables de pareils travaux peuvent se battre, vous avez autant mérité de la patrie que si vous aviez gagné une bataille ».
  19. The Tribune, Déc. 15, 1906.
  20. Livre bleu de 1870, p. 27.
  21. V. les art. Goulet (Elzéar) et Nault (André) dans mon Dictionnaire historique des Canadiens et des Métis français de l’Ouest en ce moment sous presse.
  22. Je les emprunte à un livre devenu rare, l’Histoire du Manitoba, par Rob. B.  Hill.