Autour d’un nom

Éditions Édouard Garand.

MADAME THERY
AUTOUR D’UN NOM
ROMAN CANADIEN
Le Roman Canadien - illustration Chénier couverture - brun et trans.png
ÉDITIONS ÉDOUARD GARAND
153a RUE STE-ÉLISABETH
MONTRÉAL
1926

« Je vous laisse, dans l’ombre amère de ce livre,
« Mon regard et mon front
« Et mon âme, toujours ardente et toujours ivre. »

Ctse de Noailles


AUTOUR D’UN NOM


Les années et les chagrins avaient blanchi les cheveux de Madame Durand, ce qui lui importait guère, d’ailleurs. Allant peu dans le monde, depuis la mort de son mari, sa vanité s’était émoussée. Elle vivait pour son fils dont la santé délicate était l’objet constant de sa sollicitude.

Pierre avait seize ans. Ses mouvements fébriles, sa prunelle ardente, un violent désir d’apprendre dénotaient une grande activité intérieure qui, sans doute, était responsable de ce corps mince et trop long.

Cédant à ses instances, sa mère lui avait permis de faire ses humanités. Maintenant il la suppliait de le laisser reprendre l’étude du piano interrompue depuis un an, précisément à cause de sa frêle constitution.

— Si tu consens, maman, dit-il, me donneras-tu le professeur qui a enseigné à Gille en Angleterre, et qui est actuellement à Montréal ? Tu constateras, comme moi, que notre ami joue d’une manière ravissante.

— Où trouveras-tu le temps d’exécuter des gammes ? Ne te plains-tu pas d’avoir déjà beaucoup à faire ?

— Je le trouverai, et j’aime tant la musique, maman !

L’argument, qui n’en était pas un, ne convainquit pas Madame Durand. Elle adhéra néanmoins à la demande de Pierre, car elle était sensible à l’art dans toutes ses manifestations.

La mère de Gille Guizot et Huguette Durand étaient liées d’amitié sincère, bien qu’il y eut, entre elles, une différence d’une dizaine d’années. Toutes deux étaient de celles qui recherchent dans leurs amis les traits du cœur et de l’esprit en harmonie avec leurs goûts et leurs tendances.

Avocat de grand talent, Monsieur Guizot était allé défendre, à Londres, les intérêts d’un client dans une succession au sujet de laquelle des litiges avaient surgi. Sa famille l’avait accompagné.

Ils étaient revenus au Canada depuis trois mois, après une absence d’un an, mais à peine les deux amies s’étaient-elles revues ! Une forte grippe, suivie d’une longue convalescence avait longtemps retenu Madame Durand à la maison. Ce fut pendant ce temps-là que Pierre, invité chez les Guizot, put vérifier les énormes progrès faits par Gille en musique. Puis, peu après le rétablissement de Madame Durand, la scarlatine s’était déclarée chez les deux cadets de Louise Guizot.

La manière habile dont M. Guizot défendit son client devant les tribunaux de la Grande-Bretagne l’avait fait remarquer, et il venait, maintenant, d’être chargé d’une mission analogue en France.

Louise Guizot avait appris cela à Madame Durand au cours d’une brève conversation au téléphone, car les préparatifs du prochain départ s’imposaient.

De son côté, Huguette fit part à Louise du désir de son fils. « Pierre devra s’estimer privilégié », lui fut-il répondu, « si j’obtiens que « notre Professeur », comme nous l’appelons, lui donne des leçons, car il ne prend que peu d’élèves ; encore, faut-il que ceux-ci soient très avancés, et jamais il ne court le cachet. Compte cependant sur mon inaltérable amitié en ceci. »

« J’espère que notre absence sera moins longue que ne le fut la dernière, et que je te reverrai dans un avenir prochain. Au revoir… Quelqu’un m’attend au salon… Je t’écrirai. »

***

Ce même après-dîner, le professeur de Gille allait saluer Louise avant le départ de celle-ci.

— James, lui dit-elle, je ne puis te remercier comme il conviendrait. N’est-ce pas que Gille a fait des progrès remarquables ?

— Il a été bon élève. Je n’ai qu’à m’en louer.

— Comment emploieras-tu les heures que tu nous consacrais ? Si je me souviens, ta femme va au théâtre avec les Flaubert ces soirs-là ?

— Mais n’y a-t-il pas mille manières de s’embêter, et une de jouir, ne serait-on qu’un brin artiste ? Puis-je savoir pourquoi tu me poses cette question ?

— Ravi des progrès de Gille, le fils, très bien doué, d’une de mes amies voudrait continuer son étude du piano avec toi. Puisque tu ne peux plus recevoir personne, le jour, donne-lui donc le temps que tu consacrais à Gille.

— Ignores-tu, ma cousine, que tu me demandes là une chose presque impossible ?

— Je serai bien malheureuse de contrister ma meilleure amie. Je connais la pensée qui fait rider ton front en ce moment. Tu te dis : « Pourquoi me contrarier, moi, afin de plaire à d’autres ? » Je sais, en outre, qu’ils sont intéressants, la mère et le fils, et que tu ne te repentiras pas de ce bon mouvement, si tu l’accomplis.

— Blasé ! Si tu savais comme je le suis sur le compte de gens soi-disant intéressants, qui ne le sont pas longtemps.

— Cette amertume, James ?

— Oh ! rien de particulier, mais on n’arrive pas à l’âge d’avoir les tempes grises sans qu’il se soit logé, quelque part en soi, un tas de choses qui rendent un bruit pareil à des gémissements quand on les remue.

— Tu t’attristes !

— Je tiens à ajouter qu’à côté de ces souvenirs il y en a qui sont suaves : ceux des étés qu’un certain collégien passait dans ta famille. Quelle triste adolescence il aurait eue, sans vous tous ! dix mois d’internat suivis de deux autres mois d’internat pour la vacance. En mémoire de ce temps heureux, j’accéderai à ta prière.

— Tu parles encore reconnaissance ?… je ne te demande plus rien.

— J’irai quand même. Dis-le-lui, à ta merveilleuse amie.

— Me suis-je servi de cette épithète ronflante « merveilleuse » ? Non, Madame Durand est plutôt simple, mais très attirante quand on la connaît.

— Ce sera pour lundi, précisément le jour où vous quittez Montréal, et comme les départs me rendent maussade, j’oublierai le vôtre en prenant contact avec mon nouvel élève. Je vais, de ce pas, serrer la main à ton mari et lui dire qu’il a, en toi, la plus charmante des petites femmes et moi la plus tyrannique des cousines. »

Sur ce ton badin, James prit congé de Louise.

***

Le lundi suivant, Annette Guizot, intéressante fillette de douze ans, annonçait à Madame Durand, au téléphone, de la part de sa mère, que le « professeur » se rendrait chez elle le même soir pour donner à Pierre sa première leçon. « Maman », avait expliqué la petite, « ne peut venir au téléphone. Le taxi est à la porte, et nous craignons d’être en retard pour le départ du train. Elle me charge de vous dire ses regrets. »

Chose qui pourrait sembler étrange, mais qui s’explique assez bien, étant donné la hâte de Louise. Huguette n’avait pas demandé le nom de celui qu’elle rencontrerait dans quelques heures. Qu’importait ce détail, après tout ? Un homme du monde n’éprouve aucun ennui à se présenter soi-même.

Cependant, il parut surpris de l’ignorance dans laquelle on était à son endroit, celui que le beau monde était fier de fêter, l’artiste que les amants de l’art applaudissaient à outrance. C’est d’un ton plutôt bref qu’il répondit à l’interrogation de Madame Durand :

« James », et fit une pause, oh ! infiniment courte. Assez longue cependant pour permettre à Madame Durand de reprendre :

M. James ?

— Oui. Ceci d’un ton bas, presque gêné.

***

À neuf heures la leçon était terminée. M. James, s’approchant de la table minuscule sur laquelle s’étalaient des soies aux tons les plus variés, avisa un tout petit volume avec couverture de maroquin portant deux lettres dorées, les initiales de Madame Durand.

— Me permettez-vous, dit-il, posant sa fine main blanche sur le livre ?

— Certainement.

— Vous lisez beaucoup ?

Question banale qu’on fait sans désirer aucunement savoir si la personne interpellée aime la lecture ou non, mais qui a mission, à l’instar de tant d’autres remarques quelconques, de remplir les pauses embarrassantes des tête-à-tête.

— La lecture est mon passe-temps de prédilection, cependant, je lis peu.

Toujours debout, M. James ouvrit le livre, non moins luxueux à l’intérieur, avec ses fines miniatures, heureuses copies du Florentin Attavante. Les feuilles tournaient au caprice de sa nervosité. Il n’aurait su que répondre, si on l’avait prié de dire le titre du petit bijou qu’il tenait.

Il était en effet à se demander quelle malencontreuse idée il avait eue de s’engager à venir dans cette maison deux fois la semaine. « Neuf heures », pensait-il, « trop tard pour aller au théâtre ou chez des amis. Quant à rentrer chez moi faire de la musique, je n’en ai nullement envie. »

Madame Durand était une intuitive comme les personnes vivant plutôt dans le silence. Ayant pris l’habitude de s’observer et d’observer les autres, celles-ci remontent souvent des effets aux causes spontanément. Ceci ne veut pas dire que Madame Durand ne fût pas douée d’une raison éclairée, mais qu’une conception très prompte de certaines situations ou de certains états d’esprit créait l’impression qu’un raisonnement n’avait pas eu le temps de s’élaborer en elle.

— Votre soirée est perdue, dit-elle, vous serait-il agréable de causer quelque temps ?

Il acquiesça d’un léger salut et prit le siège que Madame Durand lui indiquait de la main.

L’invitation, faite de bonne grâce, n’eut pas à se renouveler. M. James reprenait, après chaque leçon, le fauteuil qu’il avait d’abord accepté avec peu d’enthousiasme.

Quelques vagues propos, quelques remarques sur les incidents du jour, sur les acteurs en vedette, firent la matière des premières causeries. Les livres, dont Madame Durand aimait à s’entourer, apportèrent également à la conversation un précieux appoint.

À leur sujet, M. James remarqua : « Que signifient tous ces bouquins, si vous lisez peu ?

— Je les vois rarement, mais ils sont là pour m’éclairer, me distraire et me parler quand je le leur demande. Eux et mes amis m’obligent de la même façon.

Puis on attaqua des sujets moins flottants.

Entre deux inconnus naguère, dont l’un est une femme et l’autre un officier de la dernière guerre, la question de cette lutte mondiale devait inévitablement venir sur le tapis. « Elle est encore palpitante d’intérêt pour beaucoup de gens. » Cette dernière remarque proférée par Madame Durand.

— Et pour qui, à votre avis ?

— Pour les individus qui croient tenir entre leurs mains les destinées des générations présentes et futures ; pour les personnes douées d’une sensibilité si impressionnable qu’elles ont été émues jusqu’à l’exaltation au récit des souffrances endurées par les belligérants.

— Sept années n’ont pas suffi à émousser l’effervescence de ces hyper-sensitifs ?

— Vous riez ! C’est que vous ignorez, vous, les hommes, les émotions qui, pénétrant bien avant dans les cœurs profonds, y séjournent longtemps.

— Que ne disiez-vous pas que vous parliez de la femme ? je n’aurais pas ri. L’homme, capable de ressentir de fortes émotions, se garde de caresser longtemps les mêmes : il est trop avide d’en éprouver de nouvelles. Elles n’ont d’ailleurs guère de place dans son cœur rempli de mille soucis, tandis qu’elles sont à l’aise dans tous les recoins du vôtre, capitonné de tendresse.

— En vous amusant de mes paroles, vous accusez la gent barbue de beaucoup de légèreté.

— Soit ! mais est-il plus sûr moyen de capter l’indulgence d’autrui que de s’accuser soi-même ?

Quelles sont les autres personnes que la question de la guerre agite encore, s’il vous plaît ?

— À vous écouter, j’ai acquis la certitude qu’elle est singulièrement attachante pour ceux qui ont pris part aux hostilités : on ne captive bien l’attention qu’à la condition d’être soi-même imbu de la chose dont on parle.

***

Spectateur impartial, M. James avait puisé à ce confluent où se croisèrent toutes les sources d’énergies : celles du paysan et celles de l’homme du monde ; celles de l’ignorant et celles du lettré ; celles du viveur et celles du penseur, une foule d’observations, la plupart sérieuses, d’autres plaisantes, même folichonnes, dont il faisait part avec une vivacité qui était un attrait de plus à sa conversation déjà subtile.

Les incidents navrants de cette période néfaste, il les taisait, attention délicate d’un agréable causeur qui se garde de faire prendre aux entretiens une allure triste ou morose.

— Enfin, interrogea Madame Durand, vous avez sûrement côtoyé des douleurs poignantes. Le soldat, dans la tranchée, n’était-il pas malheureux ?

— Nullement. Vêtu, bien nourri, sûr du lendemain, il était gaillard et envisageait les pires éventualités avec une parfaite belle humeur.

— L’homme ne vit pas seulement de pain.

— Cette chose, autre que du pain, le soldat ne la trouve-t-il pas dans son amour de la patrie pour laquelle il est prêt à verser son sang ? C’est dans l’armée, l’armée militante surtout, qu’on est à même d’apprécier la véhémence du patriotisme chez l’homme. Là, rien qui ne l’en distraie. Il y est uniquement pour sauver le pays de son enfance qui est en détresse. Le souvenir des gloires passées de la patrie, des souffrances qui l’ont façonnée, est un aiguillon au civisme du militaire. C’est une jouissance nouvelle — plus intense que les autres puisqu’elle les renferme toutes — qu’il éprouve en se battant pour défendre son sol, sa foi, son foyer. Et qui ne sait que le foyer n’est autre chose que le cœur d’une femme ? celui de la mère ou celui d’une épouse.

Madame Durand entendait bien ce que disait M. James, dont la voix séduisante la troublait, mais son regard distrait indiquait qu’une autre idée l’absorbait.

— Ainsi, reprit-elle, vous croyez que le soldat ne soit pas malheureux ?

Elle voyait, avec ses yeux de mère, tous ces jeunes gens, les uns de santé débile comme le sien, arrachés de leurs nids chauds d’amour maternel, et jetés dans les humides tranchées. Elle continua : « Le soldat n’est pas malheureux ! Cependant, s’il ne meurt pas, il est presque toujours mutilé dans sa chair ou dans son âme. Bien peu sortent de ce brasier tels qu’ils y étaient entrés. Non, je ne puis croire que ce ne soit là un très grand malheur. Le jeune homme, dont la mère est veuve, a plus qu’un autre, la chance de ne pas être conscrit c’est ce qui me fait espérer que Pierre ne le sera jamais.

— Vous ne voudriez pas que votre fils fournît sa part de dévouement ?

— Si. Pour son pays, je voudrais qu’il la fît très large, et les principes que j’essaye de lui inculquer ne sont pas de ceux qui façonnent les lâches, mais quant à participer aux conflits d’outre-mer, nul ne devrait y être forcé. Remarquez que je ne dis pas que nul ne devrait y prendre part. Espérons que nos gouvernants seront plus justes, à l’avenir, et qu’il laisseront au peuple le droit qu’il a d’user du referendum.

— Il est certainement regrettable que l’on fasse souvent la sourde oreille à ses légitimes revendications : l’injustice, cruelle pour tous, l’est davantage pour lui. Il n’a pas ce qui l’aiderait à lutter effectivement, et, de ce fait, il se trouve plus profondément atteint.

***

M. James était Anglais, mais la fière Albion ne semblait pas accaparer exclusivement son amour. On aurait plutôt cru que l’univers fut sa patrie, et la France un endroit de prédilection. Aussi, lorsqu’il prit les armes, fut-ce dans l’armée française qu’il s’enrôla.

Sa pensée était profonde, les jugements qu’il portait, généreux, son esprit piquant, sa repartie prompte et brillante. Il avait le mot juste des Français dont il parlait d’ailleurs la langue avec aisance. Jusqu’à son accent étranger qui ne manquait pas de charme.

Il avait beaucoup voyagé. Les longs séjours qu’il fit au milieu de peuples de mœurs différentes avaient placé entre ses mains des documents intéressants sur les hommes et sur les choses. À ces contacts qu’il subit dès sa première jeunesse, il devait son caractère hétérogène. À la fois hardi et délicat, positif et artiste, il était encore méthodique, et insouciant à ses heures, et toujours séduisant.

Les voyageurs qui se sont plu dans les lieux et les compagnies délétères, reviennent rapetissés de leurs courses à travers les continents, parce qu’ils sont tombés de tout le poids de leur corps vers ce qui est vil. D’autres, attirés avec une égale force, par les choses élevées, acquièrent une culture éminente. M. James était de cette catégorie.

Près de lui, Madame Durand se sentait à l’aise, comme on l’est toujours avec les gens d’une éducation parfaite. En plus, elle éprouvait le plaisir attristé dont on jouit à traverser des lieux enchanteurs qu’on n’espère plus revoir. Ceux-ci se gravent dans l’esprit ; les soirs, toujours pareils, sans être monotones, où M. James était là, Huguette les revivrait seule avec le souvenir de l’artiste qui faisait exprimer aux touches d’ivoire jauni, toutes les tendresses, toutes les mélancolies, toutes les fièvres du cœur, toute la désespérance de l’amour qui ne peut se donner, sentiments éternellement jeunes, à quelque âge qu’on les éprouve, parce qu’ils sont immortels comme l’art.

Sous l’immense abat-jour corail qui inondait sa tête, même ses épaules, de reflets de flamme, elle paraissait rajeunie. Mais le rayon de bonheur qui, à certains moments, illuminait sa figure, venait-il du miroitement des soies chatoyantes qui revêtaient les lumières ? N’irradiait-il pas plutôt d’une ardeur intérieure ?

Souvent, M. James lisait pendant qu’Huguette travaillait — oh ! mais combien lentement ! — Il l’en taquinait : Ce doit être la deuxième écharpe que vous tricotez ?… Et votre broderie ? interminable, aussi ?

Elle riait et rougissait, le sentant observateur trop averti pour ne pas avoir soupçonné la cause de son indolence.

Ce soir-là, il avait emporté un volume de vers de Musset.

— Je n’aime pas Musset, avait remarqué Madame Durand.

— Pourquoi, dites-moi ?

— Parce qu’au lieu de s’élever jusqu’à l’art il fait descendre celui-ci à lui et le traîne dans son immoralité.

— Malgré cela, que de belles pages il a écrites quand, dégoûté de ses excès, il lève la tête et secoue la fange de ses pieds ! Avez-vous lu les « Stances à la Malibran » et « La lettre à Lamartine » ?

— Oui. Cependant, j’aimerais à les revoir avec vous. Puisque vous vous amusez de mon travail, permettez que je sois lectrice, ce soir.

Pendant qu’elle feuilletait une « Anthologie des Poètes Français », M. James se mit au piano.

Ce dut être du Chopin qui, l’instant suivant, emplit la pièce d’harmonie. Y en a-t-il d’autres qui font pleurer et chanter un clavier doucement comme lui ?

Madame Durand lut longtemps ces beaux vers de Musset, imprégnés tour à tour de joie, de consolation, de désillusion, de désenchantement, cris sincères d’un beau génie dont la vie ne fut que l’écho des passions qu’il avait dans l’âme :

 « ...............
Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance,
Que ton glorieux mal, je l’ai souffert aussi ?
Qu’un instant, comme toi, devant ce ciel immense,
J’ai serré dans mes bras la vie et l’espérance,
Et qu’ainsi que le tien, mon rêve s’est enfui ?

À la Malibran :

Meurs donc ! La mort est douce et ta tâche est remplie.
Ce que l’homme ici-bas appelle le génie,
C’est le besoin d’aimer ; hors de là tout est vain.

Et, puisque tôt ou tard l’amour humain s’oublie,
Il est d’une grande âme et d’un heureux destin
D’expirer comme toi pour un amour divin !


— Je connaissais ces vers, dit M. James, lorsqu’elle eut fini, cependant il y en a dont la détresse poignante m’était échappée — probablement parce qu’Anglo-Saxon, souligna-t-il d’un sourire. — Vous me les avez fait sentir.

— N’est-on pas pris de pitié pour ce malheureux qui eut ces accents déchirants et qui s’éteignit à l’âge où l’homme entre en pleine possession de soi ? Victime de ses égarements mêmes, il mourut, en jetant ce cri de désespérance suprême : « Dormir ! Enfin, je vais dormir ! »

— Vous comprenez si bien le lyrisme de Musset, vous voyez si nettement les blessures qu’il porte en lui, que je vous croirais poète, Madame.

— Oh ! non, se récria-t-elle. Je ne puis rimer quatre lignes parfaitement. Seulement, si c’est être poète que d’avoir pleuré, souffert et aimé beaucoup, je le suis. J’ai, du poète, la misère sans en connaître le triomphe ; j’ai ses enthousiasmes sans son inspiration ; je brûle du même feu que lui, et je ne trouve pas les accents harmonieux qui communiqueraient ma chaleur ; le poète pleure avec ceux qui pleurent : je n’ai pas de lyre où faire résonner ma compassion pour les cœurs qui saignent ; je suis sensible aux beautés de la nature, et les mots me manquent pour chanter sa gloire ; enfin, le poète digne de ce nom, va réveiller les idées les plus nobles qui dorment au fond du cœur de l’homme : je n’ai que l’infime satisfaction d’être émue moi-même par ce qui est grand, beau ou triste.

Elle s’était animée en parlant. On aurait dit qu’un feu intérieur mettait du flamboiement dans son regard et rendait sa peau plus rosée. Elle continua : « Connaissez-vous ces beaux vers d’Edmond Haraucourt ?

« Quelque soir où l’amour fondra nos deux esprits,
« En silence, dans un silence qui se pâme,
« Viens pencher longuement ton âme sur mon âme
« Pour y lire les vers que je n’ai pas écrits. »

Ils m’étaient inconnus, dit-il avec quelque aigreur ; puis, se levant, il prit congé de Madame Durand.

— Qu’avait-il, se demanda celle-ci demeurée seule au salon ?

Ce qu’il avait ? C’est qu’il devenait amoureux : c’est que lui, l’homme droit, la trompait doublement : il lui avait caché son nom véritable et, ce qui était plus grave, il la gardait sous l’impression qu’il était libre.

Bouleversé de remords, mécontent de lui, et cependant trop épris pour fuir loin, très loin, il oubliait ses résolutions sans cesse renouvelées de tout avouer, dès qu’il était mis en présence de cette femme dont la sincérité et la confiance déroutaient les équivoques.

***

Dans ce petit salon de la rue Ste-Famille, beaucoup de sujets attaqués sont abandonnés pour d’autres aux hasards de l’association des idées, puis repris. Celui des croyances religieuses devait nécessairement être mis en discussion, se dégager des autres de par sa nature même, et passer souvent à l’éprouvette. Ces colloques mirent en évidence le fonds d’incrédulité sur lequel reposaient les idées de M. James en matière de dogme. Il éprouvait les mêmes sympathies pour toutes les religions, ce qui équivalait à dire qu’il ne croyait à aucune et doutait de presque tout, probablement parce qu’il avait frôlé diverses croyances et n’en avait approfondi aucune.

Protestant de nature et d’éducation il ne l’était guère de convictions. Comment aurait-il pu se déclarer un disciple de Luther qui combat la raison à outrance, celui qui ne voulait relever que de l’autonomie de sa raison ? Il ne pouvait donc pas être en même temps un adepte de la religion reformée et conséquent à lui-même. La somme de sa foi était légère à porter : il croyait à Dieu et professait un grand respect pour la personne du Christ.

Cependant il demeurait anglican. « Never a man was reasoned out of his own religion » a dit Sherlock. Il est rare, en effet, qu’on ne reste pas attaché, ne serait-ce que par un point, à la religion de nos premiers ans. Elle est un des moules dans lesquels s’est façonné notre esprit.

La religion, c’est quelque chose qui vit en nous et dont nous vivons parce qu’en elle se trouvent enchevêtrés la pensée de nos mères qui se dégage de l’enseignement qu’elles nous ont donné, et la souvenance de nos premières émotions religieuses qui s’associe à un rite spécifique.

Quoi que fassent le doute, l’indifférence, les doctrines subversives d’une part, et la foi avec la vérité d’autre part, il reste toujours en nous quelques bribes du credo que nous ont appris les voix qui venaient du sanctuaire et de la famille, douces et mystérieuses voix, par l’entremise desquelles nous entrevoyions un monde merveilleux, jusque là inconnu de nos jeunes intelligences.

Pour qu’une personne abandonne le culte de ses ancêtres, il faut qu’elle soit poussée par une force surnaturelle. Celle-ci opère secrètement ou se manifeste extérieurement comme cela arriva pour Denys l’Aréopagite qui remarqua, lors de l’éclipse totale qui se produisit à la mort du Christ : « Ou Dieu souffre ou il compatit à la souffrance ». Cette circonstance l’avait préparé à embrasser le christianisme lorsque St. Paul alla le prêcher à la Grèce.

— Que pensez-vous de cet article du symbole qui a trait à l’immortalité de l’âme, interrogea Madame Durand ?

Les mânes des défunts ne sont jamais revenus nous dire qu’il y a une autre vie.

— Incrédule ! Ignorez-vous que le ciel s’est manifesté à St. Paul, qu’il a entrevu ce que l’œil de l’homme n’a point vu, ce que son oreille n’a point entendu, ce que son entendement n’a point conçu ?

Ne me disiez-vous pas, tout récemment, que notre intelligence finie ou bornée ne peut rien imaginer en dehors de ce qu’elle a vu et connu ? Pour cette raison, St. Paul n’a pu expliquer ce que l’homme n’a jamais vu, ce qu’il n’a jamais éprouvé. Incapable de trouver des expressions adéquates (les mots étant impuissants à représenter quoique ce soit que nous ne connaissons pas) il s’est tu. Ne sentez-vous pas d’ailleurs en vous quelque chose qui ne veut pas mourir, quelque chose d’éternel ?

— Je souhaiterais bien que mes croyances vibrent à l’unisson des vôtres. Votre foi en une félicité inaltérable, maintenue dans l’éternelle radiation de la splendeur divine, est très consolante.

Sur ce sujet, j’ai copié quelques lignes de Victor Hugo.

Me permettez-vous de vous les lire ?

— Faites, je vous en prie.

— « Ce qui allège la souffrance ; ce qui sanctifie le travail, ce qui fait l’homme bon, fort, sage, patient bienveillant, digne de la liberté, c’est d’avoir devant soi, la perpétuelle vision d’un monde meilleur rayonnant à travers les ténèbres de cette vie ». Je pense en effet que l’espoir d’une vie perfectionnée est réconfortant surtout pour ceux qui n’ont pas de bonheur.

— Croyez-vous au bonheur ?

— Non. Au détriment de son repos, de sa paix, on espère l’acheter avec beaucoup de constance et de dévouement, voire même avec de l’or. Folie, que tout cela ! Quand on a tout sacrifié et qu’il semble que nous allions le saisir, notre rêve de félicité passe comme un fantôme laissant après lui une ombre qui jamais ne s’efface.

— Quelquefois, c’est une clarté qu’il diffuse sur la vie, pâle clarté, c’est vrai, mais qui éclaire tout de même, ainsi qu’une traînée de lune sur la neige, l’hiver.

— Ombre ou rayon, ce quelque chose qui reste ne sert tout au plus qu’à aviver notre désir et nous pourchassons le bonheur jusqu’au seuil de l’éternité tout en déclarant que nos illusions sont mortes.

Ce fut donc un bien beau rêve que le vôtre s’il a illuminé votre existence ?

— Je ne parlais pas pour moi.

D’ailleurs à mon âge…

— Pardonnez-moi, si je vous interromps. Ce que je remarque c’est, qu’à vous mieux connaître, on subit le charme de l’étonnante jeunesse de sentiments que vous avez conservée. Certains automnes, vous l’aurez vous-même constaté, ressemblent à des printemps !

— Je vous en prie, ne vous divertissez pas à mes frais : la raillerie me blesse profondément. Quelqu’un a dit : « En France, le ridicule tue. » S’il ne donne pas la mort, dans notre pays, il fait tout de même grand mal.

— Loin de moi l’idée de plaisanter. Bien plus, j’imagine que vous pourriez aimer avec l’ardeur des cœurs qui n’ont pas semé leurs affections sur les marges des routes.

— Vous pensez qu’un être puisse se débattre pendant des années contre les épreuves ; que chaque jour puisse l’écraser de sa peine après celle de la veille, et qu’il soit capable de se relever plein de vigueur dans sa solitude pour faire à un autre le don suprême, le don de ce qu’il a de meilleur en lui ?

— Je le crois, et précisément à cause de ces épreuves et de cette solitude mêmes dont vous parlez. Celles-ci agrandissent ordinairement le cœur, et la solitude le garde contre le danger de fragmenter ce qui doit se donner intégralement.

J’ai l’impression que vous avez à prodiguer des trésors infinis de tendresse. Ce sentiment paraît être le mobile de vos actes ; il repose à la base de votre conversation très simple, d’ailleurs. Comme le fleuve qui roule les paillettes d’or enfouies dans son sable, ignore la richesse qu’il charrie, vous ne vous doutez pas de l’effet que vous pouvez produire.

Votre front se rembrunit. Vous ai-je offensée ?

— Non, non, ce que vous me dites est fort agréable à entendre. Toutefois, il y aurait peut-être lieu de démontrer que vous vous trompez, mais je me sens trop paresseuse, ce soir pour chercher des arguments convaincants.

— Je vais plus loin que la discrétion ne le permet, je l’avoue. En voici la raison ou l’excuse : l’accoutumance, prise tout jeune — dans le double but de me débrouiller et de ne pas être dupe — d’estimer les gens pour ce qu’ils sont. Afin d’en arriver là, j’ai étudié leur âme à nu, en autant que j’en étais capable, et j’en ai rencontré de très belles sous les plus humbles apparences. C’est aussi en étendant ma curiosité aux différents degrés de la hiérarchie sociale, que j’ai réussi à me départir du snobisme dont sont atteintes toutes les classes et plus particulièrement — admirez le courage dont je fais preuve, en l’admettant — la société anglaise.

— C’est probablement ce courage et cette franchise de votre race qui ont amené le psychologue très judicieux qu’est Paul Bourget à écrire : « Ah ! quel bon esprit, qu’un bon esprit anglais ». Mais « Revenons à nos moutons »…

— Pardonnez-moi de vous interrompre. Me diriez-vous ce que signifie exactement cette expression : « Revenons à nos moutons ».

— Revenons à ce qui nous occupait, à notre sujet.

— Ah ! Un jour un berger et une bergère quittèrent leurs troupeaux pour aller se désaltérer à une source voisine, et ils s’oublièrent à se débiter des madrigaux. Tout à coup, ils se dirent : « Revenons à nos moutons ». Ceci est une simple supposition que je fais.

— Une supposition qui est d’un à propos piquant. Vous retournez en tous sens ce que vous entendez, ce que vous voyez et vous en tirez des conclusions inattendues et originales. « Revenons-y toutefois à nos moutons ».

Définissez-vous le snobisme comme le fait Thackeray ?

— Qu’en dit-il ?

— « Celui qui bassement admire des choses mesquines est un snob ».

— Précisément.

— Il n’y a pas que les bergers qui s’égarent. Nous avons fait digression par dessus digression.

Laissez-moi vous communiquer au sujet de ce que vous disiez il y a quelques instants, une remarque que voici : vous n’avez pas restreint votre curiosité à l’étude de l’âme. Vous l’étendez au monde physique.

— Habitude encore, que tout cela.

— Oui, habitude du penseur qui observe et compare toute sa vie, n’est-ce pas ?

— Il en est des choses matérielles comme de celles qui relèvent de la métaphysique. Par exemple, le matelot distingue si le petit objet à l’horizon est un croiseur, un transatlantique ou un cargo-boat ; le montagnard verra à une très grande distance s’il y a un endroit accessible dans la montagne qui apparaît comme une barrière de pierre infranchissable ; l’Arabe démêle, dans le corps informe qui se meut en un lointain perdu, les chameaux et les êtres humains, tandis que l’homme qui n’a pas l’habitude des mers n’apercevra, sur l’élément liquide, qu’un petit point, l’habitant de la plaine que des pics insurmontables, hérissant la montagne, et l’Européen voyageant dans le Sahara, qu’une masse noire pareille à un nuage de sable que le simoun tourbillonnaire aurait soulevé.

Le marin, le montagnard et l’Arabe n’ont pas une vue différente de la nôtre, mais ils ont toute leur vie, habitué leurs regards à chercher la signification des détails de couleur, de forme, de position dans les choses dont dépendait leur existence. Il est probable qu’ils observent chaque jour, qu’ils établissent des points de repère, et qu’ils recommencent sans se lasser tant qu’ils n’ont pas tiré les déductions certaines qui leur serviront de guide dans la suite.

L’occasion et la nécessité sont seules responsables de la puissance de leur regard, dont ils n’ont pas à se prévaloir. Celui qui a voyagé n’a pas davantage raison de se glorifier de ce qu’il a su ouvrir les yeux.

— Beaucoup ont été dans les mêmes circonstances que vous, qui n’ont pas appris à regarder. C’est ce qui établit une différence inappréciable entre l’individu d’aucune valeur intellectuelle, et celui qui possède de la culture ; entre celui qui ennuie et celui avec qui les heures passent rapides.

M. James était un délicat que la louange intimidait. Trop poli pour contredire des remarques sans importance, il se taisait, s’il arrivait à la nature expansive d’Huguette d’exprimer des idées qu’elle regrettait aussitôt d’avoir émises.

Leurs conversations, coupées ainsi de longs intervalles pendant lesquels M. James suivait l’aiguille de Madame Durand passer et repasser à travers sa broderie, ces silences mêmes les rendaient plus sensiblement présents l’un à l’autre, les rapprochaient en leur fournissant l’occasion de s’imprégner des réflexions, échangées le moment d’avant, et les faisaient plus intimes qu’ils n’auraient voulu le paraître.

Les paroles peuvent être, ou brillantes comme les taches des vanesses vues à travers un rayon de soleil, ou douces comme la fine peluche d’un velours de Lyon ; elles peuvent exprimer l’enthousiasme, l’ardeur, la passion, la tendresse, l’illusion, l’accablement. C’est beaucoup, mais elle est limitée, tandis que le silence ne l’est pas. Il est un abîme infini qui contient tout ; on y trouve la mesure que l’on veut donner à ses sentiments, aux élans du cœur, aux aveux de sa tendresse, à ses serments de fidélité inaltérable.

***

Après le départ du musicien, ce jour-là, comme les autres, Madame Durand retourna à son fauteuil. Immobile, la tête renversée, elle repassa les incidents de la soirée. Fallait-il que cet homme lui fut cher pour que toutes ses paroles se gravassent dans son esprit. Inutile de se leurrer davantage, elle l’aimait. Elle s’interrogeait pour trouver comment cela avait pu arriver.

Pauvre Huguette ! son émoi était trop grand, à ce moment pour qu’elle pût raisonner.

N’aurait-il pas été étonnant, étant donnée son émotionnabilité des races latines, qu’elle eût été indifférente à cet étranger ? Ils avaient lu les mêmes livres, s’étaient communiqué leurs idées — similaires presque toujours — ; elle avait admiré sa belle intelligence, l’impartialité de ces jugements, son tempérament ardent qui se manifestait dans son jeu, et elle serait demeurée impassible ? Il développa son goût pour la musique, la rendit sensible aux mystérieuses et profondes beautés de l’art, l’amena à comprendre l’infinie tristesse de Beethoven, le charme de Chopin dont le jeu caressant et la profonde culture classique en firent « le plus illustre, le plus adulé des représentants de la littérature du piano » et elle ne lui en aurait pas été reconnaissante ? Il l’avait fait avancer dans le chemin qui monte vers l’infini, et elle ne l’aurait pas aimé ?

Minuit ! Elle voulut se lever, mais l’atmosphère encore lourde de celui qui absorbait sa pensée, la retint : quelque chose chantait dans l’air.

Comme elle lui présentait la main, à son départ, il avait dit : « À la française, si vous permettez » et y avait déposé le plus ardent des baisers, en même temps qu’il se dégageait de son regard caressant un charme et un ascendant qui la troublaient encore délicieusement à cette heure de la nuit.

Dans le silence, elle entendait sa voix, plus sa voix que les choses qu’il lui disait. Elle le revoyait dans toutes ses attitudes. Quelquefois ses lèvres remuaient : il allait parler, croyait-elle, et, soudain, il se redressait comme si quelqu’un lui eut fait signe de se taire. Elle ne tentait pas, néanmoins, de percer l’ombre épaisse dont il lui plaisait d’envelopper sa vie.

Dans le silence, sa pensée, jamais au repos, creusait son cœur toujours davantage, et l’amour dont il était plein, devenait plus vif. Elle aurait voulu garder bien caché, ce foyer, mais, hélas ! il arrivait qu’un éclair, jailli de sa prunelle, révélait l’ardeur qui la brûlait. Ai-je le droit de l’aimer, se demanda-t-elle, et lui, de prendre ainsi mon repos et ma paix ?

Non, il n’était pas lié à une autre femme par des liens indissolubles, car il lui eut été impossible, au cours de leurs longs tête-à-tête, de ne jamais s’oublier à dire le « nous » si familier aux gens mariés, en parlant d’incidents auxquels sa femme aurait certainement été mêlée, et puis, il n’aurait pu passer tant de soirées, croyait-elle, avec une autre.

***

Monsieur James vint un soir de gros orage. Lorsqu’il eut souhaité le bonsoir à Pierre, après la leçon, et que celui-ci eut embrassé sa mère. Madame Durand demanda :

— Entendez-vous la grêle dans les carreaux ? Le vent souffle avec violence. Je n’étais pas sûre que vous viendriez.

— Mon absence vous aurait-elle causé des regrets ?

— Vous n’ignorez pas le prix inestimable que j’attache aux leçons que vous donnez à Pierre ?

— J’aime la tempête, reprit-il, à cause de ses mille voix qui grondent, qui sifflent. Le vent qui se plaint, l’arbre qui se tord, la nature entière qui s’agite, c’est quelque chose qui a ses misères comme nous.

Les tempêtes sont d’ailleurs plus terribles quand on les regarde par la fenêtre que lorsqu’on les affronte.

— Oui, celles de la nature.

— À quelles autres pensez-vous ?

— À celles qui nous bouleversent intérieurement. De loin, par la fenêtre, elles nous laissent assez indifférents, mais que la fatalité nous jette au fort de la tourmente, on se débat, et quand on a enfin vaincu, comme on reste tout de même meurtri !

— Est-on vraiment toujours vainqueur ?

— Si on le veut. « Nous sommes les maîtres de notre perfectionnement ». La volonté est l’aide de camp qui transmet à notre faculté d’agir les ordres que nous lui dictons et qui les fait exécuter pour peu qu’ils soient formels.

Une lueur sombre dans le regard, M. James se taisait. Le tic-tac de l’horloge, le bruit presque imperceptible des aiguilles à tricoter, deux âmes éprises et qui, pour des motifs différents ne se l’avouaient pas, était tout ce qu’il y avait de vie à ce moment dans le salon d’Huguette.

M. James, dit celle-ci, à mi-voix.

— Ah ! j’étais très loin ; vous me ramenez à la minute présente.

— Me diriez-vous où vous voyagiez ?

— Ça vous paraîtra si absurde, mais c’est la punition ou la conséquence de ma vie errante de m’échapper ainsi vers d’autres latitudes, quand la douce atmosphère qui vous entoure devrait me défendre ces absences.

— Dites, toujours.

— J’errais à travers les ruines et le cimetière de Golconde.

— Vous qui fuyiez tout ce qui rappelle l’anéantissement ? Qu’est-il arrivé ?

— Je ne me reconnais pas moi-même.

— Et que vous murmuraient ces décombres et cette nécropole ?

— Les sarcophages, ceux des rois du moins, nous donnent une leçon qu’il vaut la peine de retenir, tandis que je ne laisserai rien d’utile après moi.

— En dépit de tous les cimetières, nous savons que rien ne meurt de la matière. Ne croyez-vous pas qu’il en soit de même de nos actes, et que nous vivions, par leur entremise dans le bien ou dans le mal qu’ils auront engendré ?

Je reste persuadée que vous avez fait beaucoup de bien déjà, quand ça ne serait que d’avoir répandu l’amour du beau et d’avoir fait germer de nobles inspirations dans l’esprit de vos auditeurs.

Et pourquoi ce pessimisme de tout à l’heure, au sujet de votre vie errante ? Est-il plus belle existence que celle qui fournit à l’homme l’occasion de donner à ses facultés un épanouissement complet ? Et le bien étant le même sous toutes les latitudes, il n’est pas empêché d’être bon et généreux parce qu’il a couru le monde. J’irais plus loin : Je dirais qu’il est dans l’obligation d’être meilleur, puisque plus de savoir impose la nécessité de mieux faire. Et puis, vous n’avez pas dû voyager sans but ?

— Je le faisais pour m’instruire ; je tenais surtout à rencontrer les grands compositeurs du monde. Lorsque j’étudie une œuvre, j’aime à voir l’homme en arrière : je me trouve, il me semble, dans une meilleure lumière pour comprendre et juger. Quant aux auteurs qui ne sont plus, je m’imprégnais d’eux en visitant les lieux où ils avaient vécu. J’errais autour de ce qui avait été leur foyer, je recherchais les personnes dont les ancêtres avaient été en contact intime avec eux et je finissais par les connaître. C’est ainsi que je suis allé en Pologne exclusivement à cause de Chopin.

— Vous vous repentez, ce soir d’avoir trop couru le monde, et hier encore vous parliez de partir pour l’Orient ?

— Aujourd’hui je voudrais voyager pour oublier, mais je sens que je n’y parviendrais pas.

— « Qui songe a oublier se souvient ».

— Oui. C’est vrai.

Tâchant de prendre un ton léger il lui dit, à son départ : « En attendant mon long voyage dans les régions du Levant, j’irai aux États-Unis. Je pars demain, et je vous téléphonerai à mon retour.

***

Pendant les quatre semaines que durèrent son absence, les jours se succédaient monotones, rue Ste-Famille. L’aiguille demeurait souvent piquée dans la fleur qu’Huguette brodait. Plus lents sont les mouvements quand, à la place qu’occupait un être cher, s’est assis l’ennui.

L’uniformité de ces soirées était rompue, cependant, par la visite hebdomadaire du docteur LeRoy qui avait été le médecin de M. Durand et de Pierre, et l’ami de toujours d’Huguette. Quand il n’avait pas de malades qui le retenaient, il passait la soirée du mercredi avec Madame Durand et Pierre.

Guy LeRoy et Madame Durand venaient de St-Bruno. Ensemble, ils avaient couru la montagne quand ils étaient encore des petits. Tout servait de prétexte à se faire octroyer la permission de se diriger de ce côté : chercher les plus belles fleurs ; cueillir, pour la collection de Guy, des papillons, ces fleurs mouvantes, qui promènent sur les étés les ors purs et la nacre irisée de leur parure.

Comme ceux qui ont beaucoup de force à dépenser, ils se sentaient heureux de monter, certains de trouver en haut — ainsi que sur tous les sommets — des horizons plus vastes à contempler, une brise plus fraîche qui secoue les cheveux.

Plus tard, quand vinrent pour Guy, les années de collège, ils ne se voyaient plus que les deux mois de la vacance. Guy avait atteint ses seize ans, Huguette avait quatorze ans. Il l’appelait « Sa Dame », elle disait « Mon Chevalier ». À la manière des preux du moyen-âge, il l’aurait bien protégée de toute la force de sa jeune vigueur contre quiconque aurait voulu lui toucher, mais, les ennemis ne se montrant point, la bravoure juvénile de Guy se dépensait uniquement à repousser les branches d’arbres à hauteur de la figure de sa petite « dame » et à écarter du chemin les pierres qui auraient pu blesser son pied mignon de marquise.

Saison après saison, on atteignit ainsi l’âge où, de vagabonde qu’elle était l’humeur devient rêveuse. Guy acheta une voile. C’était prendre nouveau contact avec la montagne que de l’examiner des nombreux lacs qui, grands et petits, y fraternisent dans la plus parfaite entente. Aperçus sous un autre angle, les points de vue se modifient, l’aspect des lointains ensoleillés ou brumeux se transfigure.

Ils aimaient la nature et jouissaient de tout : des minutes calmes où l’on n’entendait que les stridulations du grillon des champs, le clapotement de l’onde, la chanson des oiseaux ; de la beauté des jardins dont la mousse, la verdure et les fleurs étaient arrangées avec un art admirable : de la paix d’endroits si sauvages qu’ils rappelaient ces « solitudes lointaines ou jamais n’abordèrent ni les dieux ni les mortels ».

C’est durant ces promenades que l’amour, dans la fraîcheur matinale de son aube, au cœur de Guy montait, montait graduellement comme la fine champagne qui mousse dans la coupe de pur cristal.

Vers la fin de l’été, seulement, au dernier jour de la vacance, il osa en parler à Huguette. Ils étaient sur l’eau. Guy n’avironnait plus.

— Est-ce ton prochain départ, questionna doucement Huguette, qui te rend songeur ?

— Le chagrin que j’aurai de te quitter suffirait à m’attrister, cependant, il y a plus, et il lui dit, avec l’ardeur timide mais profonde d’un premier amour, ce qu’il éprouvait pour elle. Très simplement, il expliquait l’étendue de son affection. Il lui promettait, si elle devenait sa femme, de la rendre heureuse autant qu’il est possible à une créature humaine de le faire.

« Tu ne dis rien, Huguette, tu n’es pas encourageante » continua-t-il, « cependant si je n’ai pas eu suffisamment de clairvoyance pour taire un sentiment que tu ne sembles pas partager, laisse-moi ajouter quelques mots seulement, les derniers si tu en décides ainsi. Ce n’est pas uniquement la fraîcheur éblouissante de tes dix-sept ans que j’aime en toi, c’est aussi, c’est surtout ton âme. Mon amour, assez fort pour résister aux outrages de la vieillesse durera plus longtemps que la vie, il te suivra dans l’éternité.

« Si je pouvais faire passer en toi ma certitude que nous serions heureux ensemble, je t’attendrais aussi longtemps que tu le voudrais ».

— Tu me désoles, Guy, car je t’aime assez pour ne pas vouloir que tu souffres. J’avais pensé que tu continuerais d’être l’ami et le compagnon de la petite fille que j’ai toujours été, mais tu me rappelles à l’évidence : nous avons grandi.

— C’est tout ce que tu as à me dire, Huguette ?

— Tu abordes, comme ça un sujet inattendu. J’étais joyeuse de vivre, et voilà que je suis triste. Je ne sais vraiment pas ce que je voudrai, Guy, mais il me semble que je désirerais plus de mystère dans l’amour. Pardonne-moi.

L’avait-elle rencontré, plus tard ce mystérieux amour ? Si oui, l’avait-il rendu heureuse ? Tous l’ignoraient : de son passé ou d’elle-même, elle ne parlait jamais.

Le retour s’effectua presque silencieux dans la nuit naissante qui descendait de la montagne avec eux, et s’étendait sur la plaine : image d’une nuit bien autrement sombre et froide dans laquelle s’enfonçait le cœur de Guy.

— Si, un jour, lui dit-il, tu venais à comprendre et à apprécier la sincérité de mon affection, écris-moi. Je ne reviendrai pas à St-Bruno que tu ne m’y invites.

Dans la main qu’elle lui tendit, au moment de la séparation, il ne sentit pas l’émotion dont il était lui-même en proie, et il comprit.

Comme après un été bien chaud on est plus transi par la première rafale d’automne, Guy eut l’impression que sa jeunesse était finie, et qu’il lui faudrait désormais envisager la vie différemment.

« L’homme est un apprenti, la douleur est son maître.
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. »

Guy, jusque là, avait eu l’intention d’étudier le droit et de se distinguer, à force de travail, dans l’exercice de cette profession. Il était prêt à tous les labeurs pour arriver à se faire un nom dont l’éclat rejaillirait sur l’existence d’Huguette. Quand son rêve prit fin, ses ambitions s’effondrèrent. Après avoir mûrement réfléchi, il se tourna du côté de la médecine. L’énergie qu’il aurait dépensée à faire le bonheur de la femme qu’il adorait, ne serait pas perdue, il la mettait au service de la nature humaine souffrante.

***

Précisément à cause de son dévouement inlassable à ses malades qui, joint à une grande habileté, en faisait une sommité médicale, M. Durand, quelques années avant sa mort, avait tenu à s’assurer les services du docteur LeRoy. C’est ainsi que ce dernier s’était, de nouveau, trouvé mêlé à l’existence d’Huguette.

À huit heures précises, le mercredi, un coup de sonnette, toujours le même, annonçait l’homme exact.

Il était huit heures et trente, ce mercredi là, et il ne venait pas. « Il aura été aux malades », pensa Huguette.

Dix minutes plus tard, Guy était introduit.

— J’arrive de St-Bruno, expliqua-t-il, où j’ai été retenu plus longtemps que je ne croyais.

— Y as-tu remarqué beaucoup de changements ?

— Rien d’extraordinaire, mais n’y vas-tu jamais toi-même, Huguette ?

— À quoi bon, répondit-elle d’un air triste. Depuis que notre maison a été vendue, démolie en partie, puis refaite sur un nouveau plan ; depuis qu’on a morcelé le parc et qu’on a ajouté une nouvelle construction, je ne retrouve plus mes souvenirs à leur place, et j’éprouve un malaise que j’aime mieux éviter. Je me trouvais là au moment de la démolition de l’aile en question, et à voir tout ce plâtras jonché sur le sol, et les fleurs que j’aimais, foulées outrageusement par des décombres, j’eus l’impression que je marchais sur les débris de mon cœur d’enfant. Aujourd’hui, d’autres fleurs poussent là où j’avais planté des rosiers. La tonnelle, tu t’en souviens, où nous respirions le frais après nos courses échevelées, a été remplacée par un garage ; l’odeur des lilas par celui de l’essence.

Si les choses qui se coupent à même ce qui appartint à d’autres, attendaient, au moins que ceux-ci fussent disparus pour s’adapter à de nouvelles tailles, que de serrements de cœur seraient évités ! mais la vie nous pousse et, dans notre hâte d’agir, on ne fait pas d’examen rétrospectif dans le but de s’assurer si ce qui fut hier s’offensera de ce que va être aujourd’hui, et, ainsi, de nouveaux venus, pendant que nous sommes encore là, marchent sur notre passé. Ils installent leurs voitures et leurs bidons à gazoline à l’endroit où se lisaient Lamartine et Victor Hugo, et tu t’étonnes de ce que je n’aille plus à St-Bruno ?

— Je ne m’étonne de rien, Huguette. Quand tu m’as expliqué, je comprends. Nous autres, hommes, vois-tu, nous n’avons pas le temps de nous arrêter à panser les plaies que nous fait la vie le long du chemin, mais la faculté que nous avons de souffrir, nous l’exerçons avec autant de violence quand viennent les grandes épreuves. Je te comprenais si bien, tout à l’heure, que je pensais à ces vers que tu connais :

« D’autres vont maintenant passer où nous passâmes :
« Nous y sommes venus, d’autres vont y venir :
« Et le songe qu’avait ébauché nos deux âmes.
« Ils le continueront sans pouvoir le finir !
« Car personne ici-bas ne termine et n’achève :
« Les pires des humains sont comme les meilleurs ;
« Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve,
« Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs. »

— Toi, Guy, y vas-tu, du côté de la Butte ?

Tout enfants, ils avaient nommé ainsi l’endroit où avait été élevée Huguette, à cause d’un petit monticule qui leur rendait l’office de glissoire l’hiver.

— Tu as dû remarquer, Huguette, que pas une fois j’ai évoqué le souvenir de ces années qui me sont restées chères : c’était un pacte que j’avais fait avec mon honneur le jour où, sur les instances de ton mari, je suis entré ici comme médecin. Aujourd’hui que tu me questionnes, laisse-moi te dire que je n’y suis jamais retourné depuis le jour où j’ai vu disparaître les espérances que tu sais. Quelquefois je me suis engagé dans la route qui y conduit, mais j’ai rebroussé chemin.

— Tu vas du côté de la montagne, pourtant ?

— C’est qu’on y trouve toujours un sentier solitaire où se dissimuler, quand l’émotion devient trop forte.

— Le temps n’a donc pas tenu sa promesse, mon pauvre Guy ?

Il n’a rien guéri en toi, rien changé ?

— Le changement qu’il a effectué dans mes sentiments, est le même qu’il a apporté à la montagne où j’aime à me retrouver avec mes vingt ans : ses arbres qui étaient alors forts et beaux ont grandi de plusieurs coudées, et leurs racines se sont implantées plus avant dans le sol.

— Guy, lui dit-elle, en allongeant sa fine aiguille d’ivoire jusqu’à son bras, tu finissais tout à l’heure ta citation des beaux vers de la « Tristesse d’Olympio » par celui-ci :

« Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs »

penses-tu qu’on puisse réparer dans l’autre monde, qui n’est pas si loin, les erreurs de la vie présente et le mal qu’on y a fait ? À ce moment, Pierre entrait :

— Mon étude est terminée, et voici le jeu d’échecs… prêt. En deux mouvements, il avait placé rois, dames, tours, cavaliers, fous et pions.

Le docteur s’était engagé à lui enseigner ce jeu que Leibniz a classé comme science. Le lendemain se trouvant jour de congé, Pierre veillait jusqu’à dix heures le mercredi.

La partie progressait, silencieuse, Madame Durand qui la suivait, d’ordinaire, parcourait à ce moment, les colonnes d’un journal sans en rien voir.

Ramené aux jours de son enfance par le retard involontaire du docteur, son esprit revoyait plus sauvages, certains sites agrestes de la montagne, plus frais les matins vierges, plus tièdes les nuits d’été : la vie lui avait appris à juger autrement des choses et des êtres.

Pierre gagnait du terrain :

— Permettez, docteur, mais vous avez reculé un pion.

— Que je suis distrait ! Je le prenais pour une tour.

— Échec au roi : C’était encore la voix de Pierre qui se faisait entendre. Il continua :

— Évidemment, cousin, vous me laissez gagner.

— Pas du tout. Je joue mal, c’est tout.

Quelque temps encore, on n’entendit plus que le bruit des petites pièces d’ivoire sur l’échiquier.

— Échec et mat ! Pierre était vainqueur.

— Mes félicitations, mon petit ami ! Le disciple a surpassé le maître.

— C’est que le maître n’a pas été à la hauteur de son enseignement, ce soir.

— Il est bientôt dix heures, Pierre, dit Madame Durand.

Celui-ci embrassa sa mère qu’il entourait d’une respectueuse tendresse et, se tournant du côté du docteur LeRoy :

— Bonsoir, docteur, et apprenez à mieux jouer les échecs.

— Pierre, mon petit garçon, tu t’oublies.

— Le docteur n’est pas aussi sévère que toi, maman. Il m’a déjà pardonné.

Pierre jubilait. N’est-ce pas une très grande satisfaction pour un enfant, que de gagner, quand il joue avec des aînés, à quelque jeu que ce soit ?

— Et toi, petit, soigne ton rhume.

Restés seul, Huguette et Guy se sentaient gênés : lui de n’avoir pas continué à se taire comme il le faisait depuis de longues années ; elle, de constater qu’il y avait encore du feu sous une aussi grande accumulation de cendres. C’est presque du remords qu’éprouve une âme délicate à se trouver, bien qu’involontairement, être la cause d’un chagrin qui ne finit pas.

M. LeRoy restait debout près de la petite table sur laquelle s’était engagée la partie d’échecs. Il décida presque immédiatement.

— Je me retire. Bonsoir Huguette. Reviendrai-je mercredi ?

— Mais oui, je tiens à ce que tu surveilles cette toux de Pierre qui m’inquiète. D’ailleurs, il aura toujours besoin de toi.

— Entendu. Au revoir, alors.

Il revint et l’on ne parla pas plus du passé que s’il n’avait jamais existé.

***

Par un lundi pluvieux de novembre, M. James, de retour de voyage, téléphona qu’il se rendait pour la leçon de Pierre à l’heure habituelle.

Madame Durand, ce soir-là, s’attarda à sa toilette, mais ses yeux, depuis vingt minutes, rivés au miroir, ne s’arrêtaient pas à l’image inquiète que le cristal étamé réfléchissait. Égaré dans le vague, son regard ne voyait rien.

Pourquoi est-il convenu de qualifier invariablement de « perdus » ou de « distraits » ces regards lourds de méditation qui s’arrêtent à mi-chemin des choses tangibles ? C’est lorsque l’âme — dont ils sont les interprètes — est en proie à un regret, à une idée, qu’ils ne se prennent pas aux choses sensibles et, à cause de cela, ils méritent une appellation plus élevée.

Ayant revêtu une toilette très simple de crêpe mauve dont M. James avait déjà complimenté le goût discret, et qui dégageait ses fines épaules. Madame Durand passa au salon.

Le petit cadran de cuivre doré, aux aiguilles menues marquant avec une égale indifférence les heures douces et les heures tourmentées, reposait à sa place accoutumée. Elle le chérissait depuis qu’il était devenu le témoin d’inoubliables moments. Quelquefois, aussi, comme à un confident, un coup d’œil soucieux lui disait son impatience quand le professeur retardait, ce qui arriva ce soir là.

La pluie qui avait tombé en averses répétées, toute la journée, s’était arrêtée vers l’heure du souper. Elle reprenait maintenant plus violente.

Dans l’obscurité de la rue, Madame Durand vient de plonger son regard en plaçant ses mains en abat-jour au-dessus de ses yeux, afin de les garantir contre la lumière aveuglante d’en face. L’eau fangeuse qui coule abondante, de chaque côté de la chaussée, fait hésiter l’unique passant à traverser la rue. Soudainement, une rafale, soufflant en bourrasque, emporte les dernières feuilles d’un arbre tout près. L’une d’elle tombe sur les cheveux de Madame Durand, et le léger crissement qu’elle produit en frôlant le peigne d’émail piqué dans sa chevelure, paraît une plainte à peine perceptible. Au même moment, un oiselet frileux, sans doute en quête d’un abri contre l’orage, se pose sur son épaule.

Cette femme, pourtant affranchie de toute superstition, eut peur. D’un mouvement de tête vif, elle envoya l’innocente petite feuille rejoindre, dans la boue, ses sœurs de misère. L’oiseau s’était envolé.

Peu d’instants après, M. James entrait.

Quelques remarques qui portaient sur les dernières semaines écoulées, furent échangées, et l’instant de la leçon arriva.

— Je vous apporte, dit M. James, les cartes postales dont je vous avais déjà parlé, et que j’ai collectionnées au cours de mes voyages. Aimeriez-vous à les regarder pendant que je serai occupé avec Pierre ? Nous les reverrions ensemble après ?

— J’attendrai. Vous me les expliquerez.

Quand il vint s’asseoir auprès d’elle, comme naguère, elle remarqua :

— Le souvenir des plaisirs variés que vous avez certainement pris, ces derniers temps, accentuera, je le crains, la monotonie des heures que vous passez ici. Vous vous distrairiez infiniment mieux dans le monde où l’on s’amuse.

— Vous êtes tout un monde, un Nouveau-Monde que j’ai découvert.

— N’y craignez-vous pas les flèches de l’Iroquois ?

— Je ne redoute que celles qui s’enfoncent dans l’âme.

— Soyez en paix, alors. On est en sûreté contre les traits de toutes sortes, chez-moi.

Le sourire qui accompagnait ces paroles était achevé. Celui de l’Huguette d’autrefois n’était qu’une ébauche. Dans ses moments de grande joie, son rire même était incomplet. Subitement, les muscles de son visage se détendaient, et sa physionomie reprenait son air un peu hautain et triste de toujours.

De la main de M. James, les cartes passaient à celle de Madame Durand, avec quelques mots d’explication précis, justes ou spirituels.

— En voici une, dit M. James, du tombeau de Socrate, le grand philosophe.

— Le grand philosophe qui n’a jamais écrit, qu’on ne connaît qu’à travers les autres, et dont la doctrine enrichie ou appauvrie, suivant son interprète, dénote, en tout cas, un honnête homme — tous sont d’accord sur ce point — et c’est encore ce qu’il y a de mieux.

— Il s’est montré à la hauteur de son enseignement. À ceux qui lui conseillaient de s’évader de prison, il répondit qu’il ne devait pas « montrer aux étrangers Socrate proscrit, humilié, devenu le corrupteur des lois et l’ennemi de l’autorité ».

Madame Durand avisa une carte : « Mort de Françoise de Rimini » par Cabanel : Elle est encore si belle cette morte, témoigna-t-elle, qu’on dirait que la Vie ne veut pas la céder au Trépas.

— Et que sa bouche va tout à l’heure s’ouvrir pour parler à Paolo étendu inanimé lui aussi à ses pieds.

— Qui les a frappés, tous les deux en pleine jeunesse ?

— C’est cette ombre contrefaite que vous voyez à droite dans les draperies. Il a nom Lanciotto : c’est le mari. D’un coup d’épée il a tué sa femme et un frère à lui, Paolo, parce que celui-ci, de ses lèvres, avait cueilli un sourire sur celles de la ravissante Francesca.

Les petits cartons, vulgarisateurs des productions artistiques, continuaient de passer sous les yeux de Madame Durand. Sans qu’il le voulut, sans doute, souvent la main de M. James avait touché la sienne, sa respiration brûlante était tout près de sa joue à elle. Tout à coup, elle s’enfonça dans ses coussins.

— Que faites-vous ? Ce n’est pas en vous retirant à l’extrémité de la pièce que vous admirerez les belles photographies qui me restent à vous montrer.

Si vous vous sentez fatiguée, nous les verrons une autre fois.

— Oh ! Non. Je suis lasse un peu, c’est tout.

— Alors faisons escale. À plus tard notre voyage par gravures.

Il s’apprêtait à ramasser les cartes éparses sur la table.

— Je vous en prie n’en faites rien.

Il l’observerait moins, elle se remettrait plus vite de son trouble s’ils continuaient pensa-t-elle.

M. James approcha de la table le fauteuil d’Huguette, et disposa les coussins de manière qu’elle pût s’appuyer.

Les copies des grands maîtres et les vues du vieux monde continuèrent de défiler, et le cœur d’Huguette battait vite, vite. Elle en était souffrante.

— Athènes, expliquait M. James, l’Athènes moderne, l’une des plus belles villes de l’Orient. Et puis, voici l’autre Athènes, celle des ruines.

M. James signala brièvement les restes des monuments les plus célèbres de l’Acropole, et passait à d’autres cartes quand Madame Durand l’arrêta d’un geste :

— Et de la colline de l’Aréopage, en face de l’Acropole, où St-Paul a prononcé son remarquable discours sur le Dieu inconnu auquel un autel était dressé dans le temple d’Athènes, vous ne dites rien ?

— Je m’y suis rendu, mais, d’une manière générale, je ne me suis pas attardé parmi les ruines. Je les ai vues à la course. D’ailleurs, Je n’avais guère de temps à disposer quand je visitai la Grèce.

— L’artiste, le grand artiste que vous êtes, cède souvent le pas à l’Anglais positif, « matter-of-fact » qui ne reste pas longtemps, lui, parmi les choses inertes, n’est-ce pas ? Je me figurerais difficilement un Monsieur James assis sur un tronçon de colonne, les yeux dans le vide, et perdant la notion du temps.

— Je suis rêveur par tempérament, mais à force de vouloir, je réagis contre cette tendance, et je me suis maîtrisé au point de ne donner à la rêverie — et encore doit-on appeler cela de la rêverie — que le temps nécessaire pour comprendre, autant que j’en suis capable, les œuvres d’art, la musique, et les auteurs que j’interprète. Quand cela est accompli je redeviens, au moyen d’un grand effort, je l’admets, l’homme d’action que l’habitude substitue au rêveur.

— L’habitude ou l’atavisme. Enfin, cet homme d’action, l’un des deux êtres dont vous êtes composé, et qui forment ensemble un tout passable, dit-elle riant, je le comparerais à St-Paul. J’espère que le grand apôtre ne sera pas trop fâché de ma comparaison. Ce rapprochement qui s’est fait dans ma pensée m’a amenée à vous questionner sur l’Aréopage. Vous trouverez peut-être un jour, vous aussi, votre chemin de Damas. Sachez ne pas fuir la lumière lorsqu’elle vous éblouira.

M. James ne parut goûter ni la comparaison ni le souhait exprimés à son adresse. Toutefois, ses fréquentes attaques contre les croyances religieuses populaires, indiquaient suffisamment le malaise que lui causait son incrédulité. On en vient ainsi à parler des choses qui nous préoccupent le plus, quand on cause souvent avec la même personne.

Parfois, des pensées qu’il ne livrait pas l’obsédaient de longs moments. C’est comme s’il avait eu, dans sa vie, des joies ou des douleurs si grandes qu’il pouvait vivre de leur souvenir, ainsi que l’âge mûr vit des richesses que la jeunesse a amassées. Madame Durand le tira d’une de ces absences par cette remarque : « Votre pensée est pareille à une mosquée où ne pénètrent pas encore les chrétiens, mais à laquelle plus d’une païenne a dû avoir accès ».

— Soit ! Je m’aperçois cependant qu’à l’instar du temple d’Athènes dont vous parliez tout à l’heure, une place y était restée vide à mon insu, et voilà qu’il s’est rencontré une personne qui l’a prise sans m’en prévenir, sans que je l’aie cherchée, et je ne pouvais pas la chasser puisqu’il nous a semblé nous être connus toujours.

— « Vous parlez en paraboles » répliqua Madame Durand qui faisait mine de vouloir trouver quelque chose dans sa corbeille à ouvrage, sentant trop que l’allusion s’appliquait à elle. « Je ne vous comprends pas très bien, mais qu’importe, pourvu que votre cœur soit rempli aujourd’hui. »

Après le départ de M. James, ce soir-là, Huguette trouva par terre une carte de visite. Elle portait le nom de James Douglas, James Douglas le musicien arrivé d’Angleterre depuis quelques mois ! Les quotidiens avaient donné le compte-rendu de plusieurs réceptions où figuraient Monsieur et Madame Douglas.

« M. James ! James Douglas », se répétait-elle.

Elle secoua la tête comme pour rejeter une idée importune. « Que M. James et James Douglas fussent amis, quoi de plus naturel ! » et que Monsieur James eut une carte de son ami dans sa poche, quoi de plus simple aussi !

***

Deux jours plus tard, Madame Durand descendait en taxi la rue University, à ce moment transitoire de l’après-midi où les occupés sont à leur travail et les oisifs pas encore hors de leurs demeures, lorsqu’elle aperçut M. James. Dans l’intention de lui dire un bonjour au passage, elle fit signe au chauffeur d’arrêter. La portière de l’automobile fut ouverte juste au moment où M. James allait passer, quand un Monsieur venant en sens inverse l’interpella par ces mots : « How do you do, Mr. Douglas ? »

« Monsieur Douglas ! » « La carte de visite ».

Le chauffeur, croyant qu’elle s’adressait à lui, se pencha pour mieux comprendre. « Ramenez-moi rue Ste-Famille » dit-elle, et elle se retira bien au fond de la voiture afin que M. James ne la vit pas. Elle se sentit le cœur serré comme par un étau, ses mains étaient glacées. « Monsieur Douglas » ! se répétait-elle comme abasourdie. Sa faculté de penser s’était ralentie en même temps que la circulation du sang.

Quand le chauffeur vint ouvrir la portière de nouveau, elle ne le vit pas, elle n’entendit rien. Comme elle ne faisait aucun mouvement, celui-ci crut s’être trompé : « N’est-ce pas ici, Madame, que vous désirez descendre ? »

La voix du chauffeur la ramena à la minute présente.

— Oui.

Elle paya sans attendre la monnaie. Sa physionomie était si triste que la bonne remarqua, après lui avoir ouvert :

— Vous êtes malade, Madame ?

— Je ne me sens pas bien. Je désire me reposer. Pendant que je passerai un déshabillé, préparez-moi, s’il vous plaît, une tasse de thé.

Victoire revint, portant sur un plateau d’argent, des brioches, une tasse et une minuscule théière de porcelaine de Limoges. C’était un caprice d’Huguette de ne boire son thé qu’infusé dans de la poterie.

— Merci, ma bonne Victoire, mais je ne prends que ce breuvage. Pendant qu’elle avalait à petites gorgées le liquide dorée qui exhalait le parfum de quelque aromate oriental, elle expliquait : « Je désire ne pas être dérangée. Pierre, rentrera bientôt. Qu’il fasse son étude. Je le verrai au souper. Stimulée par l’excellent thé qu’un de ses amis, membre de la légation française de Pékin, lui avait envoyé, elle recouvra la force de ressaisir ses idées. Elle pensa :

« Ainsi, ce Monsieur James, Monsieur James Douglas, puisqu’il fallait se rendre à l’évidence, la trompait. Il s’était présenté sous un faux nom, et l’avait maintenue dans l’erreur : cet homme qui ne mentait à personne, cet officier qui, pris par les Allemands pendant la guerre, avait préféré la prison à la liberté qu’on lui offrait s’il promettait de ne pas s’évader, la mystifiait. Depuis quatre mois, elle était sa dupe. Oh ! comme il avait dû rire de sa candeur ! Elle-même, à ce moment, s’en voulait de la confiance qu’elle accordait à tous ; elle se révoltait contre son inhabileté à dépister le piège et la ruse.

En la trompant, Monsieur James reniait les principes de toute sa vie. Pour qu’il fit cela sans vergogne, fallait-il qu’il l’estimât peu de chose ! Toutefois, la franchise n’habite-t-elle pas l’âme et n’y va-t-il pas de notre grandeur de dire la vérité, quelle que soit la personne avec qui l’on communique ?

En outre, bien qu’il ne lui eut jamais dit qu’il n’était pas engagé dans les liens du mariage, il avait pris d’infinies précautions pour qu’elle n’en soupçonnât rien.

Naïve comme les personnes qui ne savent pas mentir, Huguette l’avait cru libre, et, à son immense chagrin, venait s’ajouter le sentiment de sa dignité outragée.

À tout prendre, c’était elle qui était frustrée. James Douglas, inconsciemment peut-être, — s’était fait aimer, et elle allait être obligée de l’arracher de son cœur. Elle se sentait en proie à une détresse si profonde qu’aucun remède, croyait-elle, ne pourrait l’atteindre. »

Presque toujours, avant d’aimer une personne, on a été touché par un trait saillant de son caractère, par une attitude de sa conduite. C’était la droiture — oh ! de quel savant camouflage il l’avait travestie — la supposée droiture de James Douglas qui avait fait au cœur d’Huguette la brèche par où s’étaient ensuite introduits l’admiration et l’amour.

« Lui qui jugeait si sainement de tout, n’avait-il pas compris qu’elle était droite ? Ne lui avait-il pas même dit, une fois, bien simplement : « Je crois que vous dites la vérité. » Si elle se réjouit de cet hommage qu’il lui rendait, ce n’est précisément pas qu’elle fut vaine, mais parce qu’elle eut l’intuition qu’il éprouvait, auprès d’elle, le même bien-être qu’elle ressentait à coudoyer des personnes franches, bien-être presque physique, tant il lui donnait de satisfaction. Quelle déduction pouvait-elle tirer de ce désaccord manifeste entre la règle de morale qu’il pratiquait ordinairement, et sa conduite envers elle ? »

Pendant que ces idées bouleversantes se précipitaient les unes sur les autres dans son cerveau, des larmes qu’elle n’essuyait pas, parce que trop abondantes, mouillaient son oreiller ; ses mains comprimaient ses tempes qui battaient trop fort.

On frappa à la porte. C’était Pierre qui sollicitait la permission d’entrer.

Heureusement que l’heure avait déjà noyé les choses dans l’ombre du soir s’introduisant par la fenêtre : Pierre ne vit pas que sa mère pleurait.

— Viens-tu souper, maman chérie ?

— Soupe seul, mon petit, et prie Victoire de m’apporter quelque chose. Notre ami, le docteur, vient ce soir, et je tiens à me reposer.

— Tu n’es pas malade, maman ?

— Un petit malaise. Va mon garçon.

Jean l’embrassa et partit léger comme on l’est à cet âge que les grandes souffrances respectent.

— Dois-je allumer, Madame ? demanda Victoire en déposant le cabaret sur le guéridon à portée d’Huguette.

— Non, merci. Je m’arrangerai seule.

Il fallait, à tout prix, faire disparaître les traces de son chagrin. Elle soupa légèrement, et pour changer le cours de ses pensées, mit les choses à l’ordre dans sa chambre, puis elle procéda à sa toilette. Un bain froid, un peu de poudre rose sur sa figure ranimèrent légèrement son teint.

Lorsqu’elle entra au salon, le docteur y était déjà. Elle sentit son regard peser sur elle et rougit légèrement.

— Tu es malade, Huguette ? Ce fut la salutation de Guy.

Madame Durand avait donné instruction à Victoire de ne mettre en jeu que les lumières recouvertes d’abat-jour, espérant atténuer ainsi l’altération de ses traits, mais l’affection de l’ami le rendait clairvoyant.

— Un peu de fatigue, répondit-elle. J’aurai veillé trop tard.

— Garde le lit, demain, et je téléphonerai à ton médecin de venir te voir, veux-tu ?

Par une discrétion naturelle à une femme de son tact, elle avait préféré s’assurer les services d’un médecin autre que Guy.

— Je te remercie, mon ami. Ce serait le déranger inutilement. Un peu de repos me remettra.

— Laisse-moi prendre ta pression artérielle, veux-tu ? J’ai justement mon sphygmomanomètre, étant allé chez un patient en venant ici.

— Tu es si vibrante, ma pauvre Huguette, que l’aiguille est affolée.

— Je ne le sais que trop ! Suis-je assez malheureuse d’être ainsi faite !

— Ce sont là les plus beaux caractères.

— C’est le tien, Guy, et comme tu souffrirais moins si tu étais autrement.

— Qu’importe ! J’aime mieux être ainsi. Ça me permet de voir, au-delà des maux physiques, les déchirures des cœurs ulcérés. Je mets à la disposition des uns et des autres le peu de science que je possède, et la sympathie dont je suis capable. La reconnaissance sans bornes que me gardent certains caractères d’élite dont la destinée ressemble à la mienne, et que j’ai eu le bonheur de voir se rattacher à la vie, me récompense complètement.

Une autre classe à laquelle je voudrais que mon expérience profitât, est celle des étudiants. Je m’applaudirais si mon amère expérience et mes exhortations en sauvaient quelques-uns d’un mariage mal assorti.

Au cours d’un voyage au Brésil, le docteur avait rencontré une Espagnole au profil délicat et charmeur d’une statuette de Tanagra. Il avait cru qu’il l’aimerait. Dès la première année de leur mariage, elle l’avait indignement trompé, et, de scandale en scandale, avait fini par s’en aller avec un petit capitaine revenu du front.

— Que leur dis-tu, Guy ?

C’était avec intention que le docteur avait amené la conversation sur un sujet de nature à faire oublier à Huguette, ne serait-ce que momentanément, le chagrin qu’il avait deviné au fond de sa prunelle rendue plus sombre qu’à l’ordinaire par l’ombre qui entourait ses yeux. Il savait bien, l’homme qui avait secouru tant de détresses, qu’en pansant les plaies d’autrui, on sent moins l’acuité de ses propres blessures.

— Ce que je leur dis ? Je les mets en garde, non pas contre la puissance captivante de la femme — c’est encore la meilleure chose que nous ayons — mais contre celle des choses qui l’entourent : la magnificence de sa demeure, la richesse de ses vêtements, l’éclat de ses fêtes, même la séduction que peut exercer sur l’imagination d’un jeune homme, la société qu’elle fréquente. Étudiez-la, leur dis-je, en dehors de ces divers accessoires. Prenez tous les moyens pour la connaître, elle, et elle seule. La femme, si elle n’est pas d’une certaine qualité, est rusée.

Huguette l’écoutait avec attention. Il continua :

— Il faut que vous soyez absolument certains, leur dis-je, que celle que vous choisirez pour fonder, avec vous, une famille, ait du cœur, du jugement et qu’elle vous aime.

La forme de mes exhortations peut varier : le fond reste le même. Si je sauvais, ne fut-ce qu’un jeune homme, de l’infortune contre laquelle je me débats, je n’aurais pas souffert inutilement.

— Tu m’affliges, Guy. J’ai toujours espéré que tes nombreuses occupations et les distractions que te procurent tes relations mondaines finiraient par te rendre un peu moins malheureux.

Être un peu moins malheureux ! Faut-il que la vie soit cruelle pour qu’un grand nombre n’aient plus que cela à espérer en vieillissant !

Cette réflexion, soulignée d’un sourire amer, fut faite à mi-voix comme une plainte échappée à la tristesse d’Huguette.

Guy l’observait à la dérobée. Il reprit, bas, lui aussi, afin de ne pas la ramener trop brusquement du lointain où son esprit s’était réfugié.

— Huguette, pourquoi ne te maries-tu pas ?

Il touchait une plaie que le plus léger effleurement irritait. Aussi, dut-elle faire un effort pour se remettre du choc violent que lui causait une question pareille dans un tel moment.

— Me marier, se récria-t-elle, d’une intonation qu’elle fit légère, mais ne vois-tu pas qu’il a neigé sur mes cheveux ?

— Qu’importe cela, puisque tu parais, et surtout que tu te sens jeune !

— Tu crois que je pourrais encore intéresser quelqu’un ?

— J’en suis certain.

— C’est que tu me vois avec les yeux indulgents de l’amitié.

La banalité de cette remarque « vieux jeu » était corrigée par l’accent plein de la pitié dont Huguette se sentit envahir en entendant le vœu exprimé par Guy : « Pourquoi ne te maries-tu pas ? », et elle fut compatissante envers l’ami qui se montrait si héroïque.

— Je te verrais peut-être moins souvent, et puis, à mon âge, comprends-tu, il ne faut pas songer à cela. Je doute fort, d’ailleurs, que je puisse captiver et retenir l’affection de qui que ce soit.

— Encore ce manque de confiance en toi, qui te caractérisait autrefois, même à l’époque de ta ravissante jeunesse !

— Sait-on jamais, en effet, si un homme aime une femme pour elle ou si ce n’est pas uniquement lui qu’il aime en elle ?

— Avais-je raison de te rappeler ton incrédulité ?

— Quand même je ne serais pas incrédule, je ne me marierais pas davantage.

Entre ce médecin de grands principes dont l’amitié était doublée d’un sentiment bien autrement ardent, et James Douglas qu’elle aimait éperdument, Huguette était condamnée à finir sa vie dans la solitude.

Quelle ironie du destin ! Cette femme, dont la conduite avait été d’une sévérité rigoureuse, était aimée par deux hommes qui, en toute équité, n’avaient plus le droit de disposer de leur cœur.

Le silence se prolongeait embarrassant, quand Pierre entra portant le jeu d’échecs.

— Bonsoir, mon petit Pierre.

— Bonsoir, docteur. Vous jouez une partie ?

— Oui. Ta toux. Mieux ?

— Elle est presque disparue.

Pierre gagnait encore. Il gagnait presque toujours.

— Docteur, dit-il, vos mauvais coups sont-ils voulus ?

Très sensible, Pierre aurait été offensé de n’être pas pris au sérieux.

— Non, mon petit, ce n’est pas cela. Les nombreuses erreurs que je fais sont dues à mes préoccupations.

La partie se continua plus animée, le docteur y apportant beaucoup d’attention afin de ne pas blesser les susceptibilités de son adversaire sur qui il reportait une part de l’amitié qu’il témoignait à la mère.

— Ainsi, Huguette, dit le docteur en se retirant plus tôt que d’habitude, tu vas te mettre au lit, et, à Pierre : « Voudras-tu me donner des nouvelles au téléphone, demain, à ton retour du collège ?

— Je n’y manquerai pas, docteur.

Le lendemain, M. James donna une longue leçon à Pierre qui l’avait informé que sa mère, retenue à sa chambre par une légère indisposition, n’apparaîtrait pas au salon.

— Auriez-vous la bonté de jouer quelque chose pour maman ? demanda Pierre, avant de se retirer.

— Tu crois qu’elle n’en sera pas incommodée ?

— Aucunement. Elle disait, l’autre jour, que ça lui faisait du bien de vous entendre.

— Ne retarde pas l’heure de ton coucher, Pierre, je sais que la consigne est sévère sur ce point. Je suis fier de toi. Continue, et tu seras un jour un musicien.

— Quand je vous écoute, je me désespère. Mes morceaux, assez simples, en somme, deviennent quelque chose de beau, exécutés par vous, quelque chose qui m’émeut, m’enthousiasme, et, lorsque je les joue, ils n’ont l’air de rien.

— C’est que l’attention que tu dois porter au technique ne te laisse pas suffisamment de liberté pour mettre dans l’exécution, un peu ou beaucoup de toi-même. Cela viendra avec le temps. Est-il désirable, néanmoins, que tu sois un artiste ?

L’artiste, mon petit, n’est qu’un pauvre être humain à qui la nature a donné une grande sensibilité. Il souffre, aime et pleure plus que les autres. Cependant, quand il parvient à exprimer ce qu’il ressent, soit en vers, en musique, sur la toile ou dans le marbre, il éprouve la satisfaction du riche magnifique qui prodigue son or, ou le bonheur de la femme qui comble celui qu’elle aime des trésors de son affection.

Si tu mords une fois au fruit de l’art, tu y retourneras toujours, malgré l’amertume qu’il goûte parfois, car nous sommes ainsi faits que nous vivons du mal qu’il coule dans nos veines. Tu ne te doutes pas de ce qu’il faille lui sacrifier de paix, de repos, en retour de la vie intense qu’il nous fait vivre et de ses promesses qu’il ne tient pas toujours.

En tout cas, mon petit, quoi que tu fasses, je pense que ce sera quelque chose de bien. C’est une obligation à laquelle on ne se soustrait pas quand on est le fils d’une mère comme la tienne. N’oublie jamais ce qu’elle est pour toi, ce qu’elle te sacrifie.

Lui donnant une légère poussée amicale :

« Maintenant, bonsoir ! »

Il se mit au piano et joua les morceaux que Madame Durand préférait. Elle avait toujours aimé Chopin. M. James lui fit partager son admiration entre plusieurs auteurs, surtout Stephen Heller et Beethoven. Ce soir-là, il choisit parmi les compositions de ces hommes éminemment distingués de toutes manières, les morceaux qu’elle lui avait souvent fait répéter, sans doute parce qu’ils étaient l’expression de ses sentiments intimes.

Était-ce l’éloignement, la petite lumière voilée estompant de mystère les objets plongés dans l’ombre, étaient-ce sa solitude et sa détresse qui rendaient Huguette plus sensible au charme et à la douceur des accents que M. James tirait du piano ? Non. S’il est certain que ces différents agents rendaient la réceptivité d’Huguette plus intense, il n’est pas moins vrai que le musicien, ce soir-là, comprit et rendit les émotions de Chopin mieux qu’il ne l’avait encore fait.

Les yeux fermés d’Huguette le voyaient au piano, dans sa tenue soignée, discrètement élégante d’homme du monde ; sa tête, qu’il tenait plutôt penchée, à l’ordinaire, se relevait quand il jouait par cœur. Son inspiration venait d’en haut. Inconsciemment, on a des poses en rapport avec les sentiments qui nous animent. Sa longue main blanche glissait nerveuse sur le clavier. Elle voyait sa bouche expressive où se devinait, la pointe d’innocente raillerie avant qu’il l’eut lancée. Elle voyait ses yeux, tantôt rieurs, tantôt graves, mais au regard toujours franc et loyal… Arrivée là, dans le tableau qu’elle refaisait de cet homme, elle eut la sensation d’une pointe acérée qui lui aurait touché le cœur… Il l’avait trompée ! Cette idée lui était insupportable.

À la façon mélancolique dont il nuançait certains thèmes ; dans les variations savantes, passionnées ou émues qu’il en tirait, elle réalisait qu’il était troublé. Quelquefois, une note piquée ou soutenue donnait l’impression d’un sanglot ou d’une caresse. Était-ce bien M. James qui jouait. N’était-ce pas plutôt « Le Chopin des dernières années, souffrant, brisé par la douleur » ?

Huguette devait se l’avouer : de plus en plus, le musicien prenait possession de tout son être.

Une résolution subite l’anima : elle irait, sans tarder, lui dire que Pierre discontinuerait ses leçons. Pourquoi attendre plus longtemps ? Elle se lève, mais, hélas ! un nuage passe devant ses yeux. Elle doit se recoucher. Pauvre Huguette, ses membres sont las et son cœur trop lourd, ce soir ! Elle n’a que juste la force d’endurer sa peine.

La souffrance est la rançon de l’amour. L’une est en raison directe de l’autre comme les deux membres d’une équation rendus égaux. C’est qu’il faut payer cher la jouissance d’éprouver ce sentiment, à nul autre comparable, quand il est pur de tout alliage.

Le dernier morceau que M. James joua, elle ne l’avait jamais entendu. À travers les différentes phrases, les unes d’une émotion poignante, les autres mélancoliques ou calmantes comme la consolation, l’auteur, tisserand merveilleux de l’art, avait fait passer, comme une trame d’or dans les fils d’une étoffe précieuse, des soupirs d’une désolation infinie.

Il fallait que James Douglas fût un grand artiste lui-même, pour comprendre le poète du son qu’était le compositeur de ce morceau ! Tous deux, à quelque époque de leur vie, s’étaient évidemment sentis de pauvres êtres aux prises avec la misère du cœur, et ils avaient su tirer de leur instrument de musique des accords inoubliables.

Dans une finale d’une douceur veloutée que rendait plus moelleuse l’emploi de la pédale douce, les flots d’harmonie diminuèrent graduellement et se changèrent en un murmure mélodieux qui tenait plus du rêve que du réel. Huguette comprit qu’il lui envoyait son cœur, son cœur malheureux comme le sien, et ses larmes se reprirent à couler abondantes, brûlantes. Ah ! qu’elle se sentait humaine, à cette minute-là ! Où puiserait-elle le courage d’interrompre les leçons de Pierre ? Il le faudrait cependant, dut-elle, pour cela, endurer toutes les agonies.

Au moment de se retirer, James Douglas aperçut le plateau que Victoire, suivant l’habitude établie, avait déposé sur la table à dix heures. Il ne l’avait pas entendue entrer. Sur le point de Malines reposait la mignonne cafetière d’argent doublée de vermeil. Le café bouillant sentait bon comme à l’ordinaire, les petits fours qu’il aimait étaient aussi tentants, mais il ne prit rien.

Détachant un feuillet de son carnet, il y traça quelques lignes d’une écriture fine : « Si, de rompre le pain avec quelqu’un n’est pas toujours une manière de se reconnaître, comme à Emmaüs, ç’en est une, assurément de se souvenir. Je ne prends rien ne désirant garder la mémoire que des instants où vous êtes là. Vous y étiez tout-à-l’heure. Plus que cela, votre nature éminemment vibrante a été imprégnée de l’ardeur qui animait Chopin, Heller et Beethoven lorsqu’ils ont écrit ce que j’ai essayé de rendre d’une manière convenable. Auriez-vous également compris ce que j’y ai mis de moi-même, que je n’aurais pas peiné et lutté en vain pendant de longues années ! Votre appréciation m’est infiniment plus précieuse que les applaudissements des foules ! »

Pliant le billet avec soin, et y ayant mis la souscription, James Douglas le déposa sur le plateau avec quelque monnaie pour Victoire, et se retira.

Huguette l’entendit qui s’en allait. Une fois encore, elle le recevrait, et ce serait fini. La porte, se refermant sur lui, comme ce soir, les séparerait à jamais. Il lui sembla qu’elle aimerait mieux mourir, mais elle se rappela Pierre et fit un effort suprême pour se lever et changer le cours de sa pensée, comprenant qu’elle ne pouvait souffrir davantage ce jour-là.

Elle fut effrayée de sa pâleur que la glace lui refléta au passage. « Nous sommes peu de chose, pensa-t-elle, pour que deux jours de souffrance amènent de si grands changements !

Ainsi qu’elle le faisait chaque soir, elle se dirigea péniblement vers la chambre de Pierre, lui mit un baiser au front, borda son lit, constata que le réveille-matin était monté, et se rendit au salon dans l’intention d’éteindre les lumières. Elle allait toucher l’interrupteur, lorsque l’arôme du café, resté chaud, attira son attention. Elle s’en versa, comptant que l’action stimulante de cette infusion la ranimerait. C’est en replaçant sa tasse vide sur le plateau qu’elle aperçut le billet de James Douglas. Allait-elle le lire ? Le sentiment de sa dignité outragée lui soufflait de le déchirer, mais l’amour, qui pardonne tout, — sauf de n’être pas partagé, — l’emporta et elle lut.

Ce message de l’aimé la rejetait dans l’abîme de chagrin dont elle voulait se tirer. Si elle avait pu s’en aller ! fuir ! Mais où ? En quelque lieu qu’elle le portât, son amour, plus grand que le monde, déborderait les confins de notre planète pour se confondre avec l’infini. D’autre part, sa fatigue la retenait au fauteuil sur lequel James Douglas s’était souvent appuyé quand il lui expliquait une phrase d’une composition musicale ou qu’il lui montrait quelques photographies. Il n’y avait pas quinze minutes qu’il avait quitté cette pièce où se mouraient les derniers échos des suaves harmonies dont il l’avait remplie. Les murs et les tentures étaient imprégnés de sa présence.

Dans son déshabillé blanc, blanche comme un marbre statuaire, elle restait là. Inconsciente ? Non, puisque des larmes coulaient sur ses joues. Quel dieu jaloux et pervers mit des pleurs au fond de la coupe de tout bonheur humain ? Elles se mêlent, invisibles, au verre dont elles ont l’apparence, mais quand on les a bues elles font au cœur ce qu’y ferait du cristal fondu.

Beaucoup d’heures passèrent.

Tout à coup, elle tressaillit : le contour des choses changeait. Les unes, jusque là dans la pénombre, s’avivaient ; d’autres, qui avaient été éclairées, s’estompaient. C’était la lumière de l’électrolier qui diminuait en même temps que l’aurore, nimbée de pâles rayons de soleil, entrait par la fenêtre. À son départ de l’Orient, cette fille de la nuit et du jour avait rencontré la lune qui lui avait tenu ce langage : « Avant de m’en aller au repos, laisse-moi jeter sur ta tête mon écharpe de gaze aux tons bleu outremer et or blanc, mon écharpe encore humide des moiteurs de la nuit : elle atténuera le trop de splendeur dont le soleil t’a revêtue.

L’aurore, par la séduction de sa beauté, fait oublier les angoisses ou les ivresses des heures sombres, et prépare aux luttes du jour comme le ferait l’amie qui poserait sa main sur nos yeux pour nous réveiller doucement.

Ce matin-là, son rôle changeait dans cette petite demeure pareille à tant d’autres extérieurement ; elle rappelait à Huguette la nécessité de se reposer. Elle l’entourait silencieusement : le calme valait mieux que toute parole de consolation en présence d’une affliction aussi poignante. Huguette comprit que les heures assignées au repos prenaient fin, qu’elle ne devait pas se laisser abattre sans retour, et elle s’endormit.

Confuse dans ses idées, au moment de son réveil, elle sentit bientôt l’aiguillon de sa douleur.

Quoique très lasse, elle aida Victoire à ses travaux de ménage, cette matinée-là. Dans l’après-midi, elle appela un taxi. Victoire, qui lui tenait son manteau, remarqua :

— Le temps est humide, Madame va s’enrhumer.

— Pas en taxi.

— La neige tombe comme du poil de lapin.

Huguette ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à la fenêtre. La neige tombait par paquets et si légère, si floue, qu’elle mettait du temps à atteindre le sol où elle se posait mollement. On aurait dit du duvet.

— Ne craignez rien, ma bonne Victoire, j’ai surtout besoin de changement.

L’air était vivifiant. Madame Durant sentit, à le respirer, un grand bien-être.

Comme le taxi passait devant l’Hôtel-Dieu, elle signifia au chauffeur d’arrêter et monta à l’humble chapelle du monastère. Elle y médita ces beaux vers de Robert Lafitte qu’elle avait appris par cœur en des moments plus heureux :

« Simple la joie, simple la souffrance,
« Aux âmes qui s’en pénètrent,

« Simples les périls, simples les mystères,
« Simples les choses incomprises,

« Simples encore prévoir, attendre,
lutter et vaincre.
« Simples peiner, être vaincu
et sortir de la défaite.

« Homme nouveau prêt à lutter,
« Ardent à vaincre et à vivre,
« Seigneur,
« Selon Ta volonté. »


« Simple la joie, simple la souffrance ». Malgré son effort, elle ne parvenait pas à trouver simple son angoisse sans espoir.

Cependant, elle se les répétait encore ces vers qui naguère imprégnaient son âme d’une paix sereine :

« Simples lutter et vaincre ». Ces paroles ne semblaient-elles pas une ironie quand son corps et son âme défaillissaient dans le combat ?

« Simples, peiner, être vaincu ». Ainsi qu’on avale une potion amère qui produira du soulagement, elle continuait de méditer ces quelques lignes, espérant que l’esprit de résignation qui se dégageait d’elles finirait par s’infiltrer en son âme, et lui donnerait du courage.

« Sortir de la défaite,

« Homme nouveau prêt à lutter ».

Quoi ! après la lutte qu’elle aurait à soutenir le lendemain, il lui faudrait entrer en lice encore ? Elle s’indignait, mais ne se le disait-elle pas depuis trois jours que toute sa vie elle aurait à combattre ses souvenirs, à combattre la tentation de revoir, ne fut-ce qu’un jour, celui qu’elle aimait.

Elle fit un effort souverain pour ne plus penser à James Douglas. Ne fallait-il pas à tout prix qu’elle fût en pleine maîtrise d’elle-même quand il reviendrait le lendemain ?

Afin d’atténuer son chagrin, elle répéta à plusieurs reprises :

« Simple la joie, simple la souffrance
« Aux âmes qui s’en pénètrent.
« Simples les périls, simples les mystères,
« Simples les choses incomprises », etc.

Comme un enfant à qui on a chanté une mélodie très douce et très calme finit par s’endormir, elle sortit de la chapelle apaisée.

— Prenez la rue Sherbrooke, passez devant le Ritz et le Mont-Royal, dit-elle au chauffeur, puis conduisez-moi aux grands magasins de la rue Ste-Catherine. Surtout, allez petite vitesse. Elle voulait voir du monde, beaucoup de monde.

Une foule joyeuse se presse aux abords des hôtels fashionables à l’heure du thé en cette saison. Les soirs hâtifs de la fin de novembre obligent la lumière artificielle de surgir de toute part presque à la fois. Elle apparaît parmi les palmes des portiques, aux fenêtres, tamisée par les dentelles et les mousselines, aux autos qui la promènent dans tous les artères de la ville : elle ruisselle sur les diamants aux étalages des orfèvreries, et se joue dans les soieries et les broderies de perle des grands magasins ; on la voit qui s’allume, là-bas, au sommet de la montagne sur la grande croix qui domine la ville comme celle du Golgotha domine le monde. C’est un plaisir pour les yeux, cette illumination des grands centres.

Huguette s’attarda chez Morgan, causa avec quelques connaissances. Sa peine la mordait au cœur, un pleur gonflait sa paupière, mais elle recherchait la distraction quand même. Elle savait que le sentiment de sa dignité serait assez fort pour l’empêcher de donner le spectacle de sa misère, et la distraction l’arrachait un peu à elle-même. Elle redoutait le moment où elle se retrouverait seule avec ses pensées. « Comme j’ai été imprudente, se disait-elle, d’aimer ainsi sans savoir dans quelles conditions ! »

C’est à tort qu’elle s’accusait, car l’amour s’introduit subrepticement dans les demeures. Il y vient à pas de velours. Quand l’on découvre sa présence, il est déjà trop tard pour le chasser : il nous tient prisonniers par des fils si mêlés qu’il ne faut pas espérer les dénouer, si tenus qu’on ne les sentait pas s’enrouler autour de nos poignets.

Huguette ne rentra chez elle qu’à l’heure du souper, « parceque le soir venait et que le jour inclinait vers sa fin ».

Pierre guettait son retour à la fenêtre.

— Que tu arrives tard, maman ! J’étais inquiet. Vas-tu mieux que ce matin ?

— Oui, beaucoup mieux, mon petit. Ne t’alarmes plus à l’avenir.

Après le souper, Pierre dit à sa mère : « C’est le congé du mois demain. »

— Veux-tu que nous jouions les cartes ? Quelques parties de bézigue ?

— Enchanté, petite mère, et il l’embrassa.

Pierre, jamais pressé, l’était par exception quand il s’agissait de quelque jeu. En moins de cinq minutes la table était installée et les cartes distribuées.

Afin de ne pas chagriner son fils, Huguette causa et se reprit à sourire, d’un sourire dont l’envers était navrant.

Dix heures ! Pierre avait remis les cartes et la table à jouer en place. Il examinait maintenant sa mère qui passait et repassait sa main sur son front comme pour en chasser une pensée obsédante et il lui demanda :

— Maman, veux-tu je coucherai sur le sofa dans ta chambre. Tu es changée depuis deux jours. On dirait que tu es malheureuse ou très malade. Je serai là si tu as besoin de quelque chose.

— Tu reposeras peut-être mal ?

— Je t’assure que je serai bien.

— Et tu t’endormiras à l’instant ?

— Je te le promets.

— Alors, va. Je lirai le journal en attendant.

Victoire vint demander à Madame Durand si elle désirait quelque chose. Elle ajouta :

— Vous êtes « ben maganée », Madame, cependant, pas autant qu’hier.

— Si vous me trouvez mieux, Victoire, c’est que tout va bien. Je sortirai encore demain, et vous verrez comme je me remettrai vite.

Elle voulait rassurer sa bonne Victoire qui avait tant de cœur et beaucoup de chagrin de voir sa maîtresse malade. Elle lui donna quelques ordres pour le lendemain et lui dit bonsoir, ajoutant :

— Surtout, couchez-vous immédiatement. Il est tard. Ne vous occupez ni de mon lit ni des lumières, j’y verrai. Je fermerai également les portes.

Ce qu’elle voulait, c’était du mouvement afin de s’oublier. Elle fit le tour de son petit appartement. Passant devant la porte de sa chambre elle écouta. La respiration régulière et plus forte qu’à l’ordinaire de son fils, lui indiqua qu’il dormait profondément.

Elle aussi finit par s’endormir, bien que tard. Son insomnie de la nuit précédente, sa longue course de l’après-midi, et surtout la présence de Pierre, tout concourut à lui procurer une bonne nuit. Elle se sentait reposée lorsque Victoire lui apporta son chocolat.

Vers les dix heures elle fut appelée au téléphone. C’était M. James qui demandait l’autorisation de venir ce soir-là au lieu du lundi suivant.

« Oui, venez, dit-elle. Oui, je vais mieux, merci. Au revoir ».

Les événements se précipitaient. Quelques heures encore, et ce serait l’adieu irrévocable, sans retour. Elle ne se laissa pas abattre, et sonna Victoire, craignant de demeurer seule.

— Voulez-vous m’aider à m’habiller, Victoire ? Je sors et je dînerai en ville. Je rentrerai entre cinq et six heures.

Victoire avait les yeux en points d’interrogation. « Qu’a Madame » ? se demandait-elle, « si différente de ce qu’elle est ordinairement. »

Le temps s’était remis au clair. Huguette préféra marcher. Elle descendit la rue Bleury, fit des courses, dîna au « Windsor » d’où elle écrivit quelques lettres. Que ferait-elle de son après-midi ? En d’autres circonstances, elle serait allée chez une amie, mais quelles conjectures tirerait-on de sa figure bouleversée ? On ne la questionnerait pas, sans doute, mais les suppositions iraient leur train.

La colonne des amusements d’un journal du matin mettait à l’affiche d’un des théâtres la fine comédie de Pailleron : « Le Monde où l’on s’ennuie ». Elle s’y rendit, mais ce qu’elle entendit, là comme ailleurs, c’était surtout la voix de son cœur. Cependant le voisinage de la foule l’empêchait de pleurer et c’était quelque chose de gagné.

Au souper, Pierre observait sa mère. Il se sentait lui-même déprimé de constater le grand changement qui s’était opéré en elle. Il essaya de l’intéresser en lui détaillant l’emploi de sa journée.

— Nous avons un nouveau compagnon de classe, dit-il. Il se nomme Gerald Bryson.

— Un Anglais ?

— Son père est Anglais et sa mère Française. Il parle également bien le français et l’anglais. Tous les matins, une belle Packard s’arrête devant la porte du collège, le chauffeur ouvre la portière, et c’est maître Gerald Bryson qui s’amène. On dit que son père vaut un million…

— Pierre, tu viens de te servir d’une expression que je n’aime pas, contre laquelle je m’insurge et qui est humiliante pour la personne au sujet de laquelle elle est faite. On ne vaut quelque chose, on n’est quelqu’un que par le caractère, l’intelligence, la science ou la vertu. La richesse est une chose qui est en dehors de soi et qui ne peut servir à mesurer la valeur d’un homme. En veux-tu un exemple ? J’ai appris fortuitement, ces jours derniers, que M. James possède une immense fortune. Tu me disais, hier, l’admiration que tu avais pour lui. Monte-t-il dans ton estime parce qu’il a beaucoup d’or ?

— Non, en effet, car il m’a toujours semblé qu’il avait toutes les qualités. À toi aussi maman ?

— Il est certainement un homme remarquable, tant par ses dispositions et sa distinction naturelles que par son talent transcendant.

— Ne t’a-t-il jamais laissé supposer qu’il était riche ?

— Jamais. Pauvre, il aurait la même aisance dans ses manières, la même grâce parfaite, le même ascendant sur les personnes qu’il coudoie, parce que son charme émane non d’une chose extérieure, mais de lui. Un titre ne le changerait pas davantage. Il est un des rares privilégiés qui sont grands dans l’abondance et grands dans la pauvreté. Les faibles seuls se laissent écraser par le poids de leurs biens.

— Comment sais-tu, maman, qu’il soit si désintéressé de sa fortune ?

— Je ne dis pas qu’il en soit désintéressé, car l’argent est estimable pour les choses qu’il nous procure et le bien qu’il nous aide à faire, mais tu peux être convaincu qu’un homme qu’on a vu fréquemment et intimement durant quatre mois et qui n’a jamais fait sonner son or, n’est pas le vil esclave de sa richesse. Au contraire, c’est lui qui lui commande en maître.

Après souper, Pierre pratiqua quelques gammes pendant que sa mère refaisait sa toilette.

Contre son habitude, Huguette n’assista pas à la leçon. Jean quittait le piano au moment où elle entrait au salon.

— Puis-je rester, maman ? implora Pierre. C’est dimanche demain. Je me lève plus tard.

— Tu me ferais plaisir si tu voulais travailler à la classification de tes timbres épars sur les meubles de ta chambre. Victoire se plaint de ne pouvoir rien tenir en ordre chez toi. Pierre eut certainement préféré veiller au salon, mais un désir de Madame Durand était un commandement pour lui. Il se lisait bien un peu de contrainte sur sa figure : c’est gracieusement tout de même qu’il embrassa sa mère et dit au revoir à M. James.

« Au revoir » ! Pour la première fois, cet adolescent allait goûter l’amertume des « au revoir » sans lendemain. Les enfants élevés exclusivement par la mère, quand cette mère se trouve être une femme d’un grand cœur et d’un jugement sain, sont ordinairement excessivement bien doués. Trop délicats pour engager avantageusement la bataille de la vie, ils ressentent plus que d’autres les chocs qu’ils en reçoivent, mais ils ont, par contre, la supériorité — douloureuse il est vrai — mais supériorité quand même des sensitifs.

M. James s’approcha de Madame Durand.

— Je crains, dit-il, que vous n’ayez été plus malade que ne l’a dit Pierre. Vous êtes d’une pâleur qu’il m’est pénible de constater. Je ne veillerai pas tard.

Comme elle ne répondait pas :

— Désirez-vous que je me retire immédiatement ?

— Non, restez encore, M. James Douglas.

Celui-ci demeura interdit.

La voix de Madame Durand était si altérée, son regard si triste et si sévère qu’il eut l’intime conviction qu’il avait été la cause de sa maladie des derniers jours.

Elle ne lui donna pas le temps de répliquer : « Depuis quatre mois, je vous ai reçu dans mon intimité, ajoutant foi à ce que vous m’aviez dit et à ce que vous m’autorisiez à croire par votre silence. C’est sous un nom d’emprunt, car un prénom n’est pas un nom, que vous avec gagné ma confiance, que vous avez accepté la place que je vous faisais dans ma pensée et dans ma vie, quand vous n’y aviez pas droit. Avez-vous craint que votre grand nom — et un sourire indéfinissable, celui de la Mona Lisa, passa sur sa figure, — que votre grand nom, dis-je fut à l’étroit dans mon petit appartement ?

Son accent, sans amertume mais angoissé, avait l’autorité persuasive des caractères fermes et doux.

James Douglas pâlit en s’entendant condamner par cette femme qu’il avait d’abord admirée précisément à cause de sa droiture et qu’il était venu à aimer sans s’en rendre compte.

— Vous ne me jugez pas plus sévèrement que je ne l’ai fait moi-même, dit-il, enfin. Les reproches que vous m’adressez, je me les suis faits souvent. Voici ce que j’ai à avancer pour me justifier : Quand vous m’avez demandé mon nom, j’ai répondu : « James ». J’allais ajouter Douglas, lorsque vous avez repris : « M. James » ? Je parlais lentement, je m’en rappelle, car j’étais, je l’avoue, un peu ennuyé de constater que Louise ne vous avait pas mieux renseignée à mon sujet. Quel démon me fit répondre : « Oui » à votre question : « M. James ? » Je ne sais. Il n’y avait pas eu préméditation, ce qui pourrait être une circonstance atténuante s’il est possible de diminuer en quelque sorte la gravité d’un mensonge. Toute la soirée et les suivantes je fus obsédé du remords de vous avoir trompée. Puis, je voulus imposer silence à mes scrupules en me disant : « Dans quelques mois James Douglas retournera en Angleterre ; Louise ne reviendra peut-être jamais au Canada, de M. James on n’entendra plus parler, tout s’arrangera ». Vains efforts !… il me fallut peu de temps pour comprendre que vous êtes une femme qu’on rougit de tromper.

Quand vous me surpreniez à songer, c’est à cela que je pensais.

— Pourquoi n’avouiez-vous pas, alors ?

— Croyez-vous qu’il soit si facile d’avouer ses faiblesses et de s’humilier devant la femme que l’on aime ?

— Taisez-vous, je vous en prie !

James ne tint pas compte de l’injonction. Il continua :

— Je ne suis peut-être pas le grand coupable que vous pensez. C’est à mon insu que le sentiment que j’ai toujours tu s’est emparé de moi. Quand j’eus constaté que j’étais éperdument épris de vous, j’ai fait ce voyage aux États-Unis, vous vous en souvenez ? Il n’avait d’autre but que de tâcher de vous oublier : l’absence produit souvent cet effet. De New-York, je devais traverser en Europe, d’où je vous aurais écrit qu’il m’était impossible de continuer les leçons de Pierre. Je voulais ne pas m’écarter de la ligne de conduite que j’avais suivie jusque là. Ça m’a été impossible. Mon amour fut plus fort que le temps et l’espace. Quatre semaines après, il me ramenait comme un esclave, plus épris que jamais : on revient toujours quand on aime follement.

Si vous m’avez confondu avec ces hommes vulgaires sans cesse à la recherche de fraîches impressions vous aurez fait erreur.

Je ne vous demande pas pardon, car je n’ai jamais eu l’intention de vous offenser ou de vous vouloir du mal, et puis, les pardons obtenus laissent quelque chose comme une honte dans l’âme. Je vous demande, maintenant que vous savez que je suis un malheureux, d’oublier le moment de faiblesse que j’ai eu en vous cachant mon nom, mais n’oubliez pas que je vous ai aimée d’un amour immense. Pendant que vous vous efforcerez d’imposer silence aux voix qui voudraient vous parler de moi, rien ne pourra empêcher que je garde comme un bien précieux infiniment, le souvenir de ces mois derniers, de vos entretiens que votre parole si prenante a fixés à jamais dans mon entendement. Vous m’avez aimé, vous aussi. À la lueur ardente de votre regard, j’ai vu que mon image était empreinte dans vos yeux.

Vainement, elle voulut l’interrompre, il continua :

— Est-ce qu’on ne sent pas les étreintes que l’on ne donne pas et les baisers que l’on garde sur ses lèvres ?

— Vous n’avez pas le droit de me parler ainsi.

— Quoi ! Vous allez exiger que je disparaisse, je le sais, et vous voulez que je me taise durant ces derniers moments que je suis avec vous,… à cette minute d’adieu sans retour ?

Il y avait tant de douleur poignante dans sa voix, une supplication si humble, qu’elle ne trouva pas la force d’insister.

— Que ne donnerais-je pour avoir la permission de revenir près de vous, suivre votre aiguille, pendant que nous parlerions de tout ou, nous taisant tous deux, écouter l’amour qui bruit dans nos cœurs. Comment jamais oublier ces longues heures où nous inclinions nos esprits sur un même sujet, l’analysant, le retournant de toute façon pour n’arriver souvent qu’à un piètre résultat, mais qu’importait, en fin de compte, le résultat, puisque nous étions presque toujours du même avis.

Huguette, c’était la première fois qu’il l’appelait ainsi, comment passerez-vous ces soirs que j’attendais, que nous attendions tous les deux avec tant d’impatience ? Ne vous souviendrez-vous de rien ? Ne me chercherez-vous pas ? Ne désirerez-vous pas me revoir ?…

— Par pitié, M. Douglas, épargnez-moi ces questions !

— Moi aussi, je vous supplie. Soyez pitoyable. Répondez-moi quelque chose, un mot, seulement, mais parlez.

Sa délicatesse de tempérament, jointe à la vivacité de ses émotions, faisaient d’Huguette, à cet instant, un pauvre être désemparé. De tous les sentiments qui l’avaient ballottée les jours précédents, il ne restait plus que son amour. Les autres s’étaient évanouis, comme fond la neige au chaud soleil de fin de mars.

L’amour fort et humble de James eut vite fait de l’attendrir, et tout ce qu’il y a de compassion dans un cœur de femme aimante monta à la surface pour amoindrir, pallier, expliquer la faute de Monsieur Douglas.

— Nous ne voyons pas bien, répondit-elle très bas, comment notre douleur d’aujourd’hui pourra nous conduire à l’oubli. Que je me souvienne, moi, dans ma solitude, nul autre n’en souffrira, mais vous, il faut absolument que vous m’oubliiez. Il le faut.

— Huguette, vous souvenez-vous de ces vers d’Henri de Régnier que vous m’avez souvent fait répéter, les soirs surtout où j’avais tiré du piano des accents qui vous parlaient mieux que ma voix ? Une dernière fois, me laisserez-vous les redire ?

Elle ne répondit pas. Prenant son silence pour un assentiment, il commença de sa voix douce et profonde, où se révélait l’acuité de sa peine, les beaux vers que voici :

« Dans le cœur secoué d’un intime frisson
« S’éveille le regret des tendances lointaines,
« Et, du fond du passé, monte le souvenir
« Triste et délicieux de pareilles soirées.
« Et de bien loin on sent aux lèvres revenir
« Les paroles d’amour en l’ombre murmurées. »

Je les vivrai demain et toujours, ces soirées où les choses qui avaient été dans mon intelligence passaient dans la vôtre, de même que petit à petit je sentais votre âme prendre possession de la mienne.

— N’est-ce pas en cela que consiste la véritable fusion de deux êtres ?

Onze heures sonnèrent.

— Il faut que vous partiez, M. Douglas. Écrivez un mot à Pierre, demain. Trouvez une excuse qui expliquera votre brusque départ. Il sera affligé, car il vous aime beaucoup.

Huguette s’était levée. Le cercle bistré qui entourait ses yeux à l’arrivée de James Douglas agrandissait. Elle ne se tenait debout que par un effort de volonté. James voulut la soutenir. « Non, merci, dit-elle, je suis plus forte que vous ne croyez. »

— Vous êtes plutôt très malade. À la douleur que j’éprouve de vous quitter, s’ajoutera le remords de vous avoir mise dans cet état.

— Il y a des souffrances dont on ne veut pas guérir. Ce que je regrette, c’est d’avoir inconsciemment causé une injustice à la seule personne qui avait droit à votre amour. Rendez-le-lui, et ce ne sera pas en vain que je me serai sacrifiée. Je reviendrai à la santé, Pierre me retient à la vie. Mon existence continuera comme auparavant, et personne ne se doutera du drame moral qui se sera joué ici, ce soir. Vous m’oublierez, vous, James ; votre famille, votre vie mouvementée d’artiste, les applaudissements, la gloire auront tôt raison d’un caprice passager.

— La gloire me laisse indifférent. Mes plus grands succès d’artiste, c’est dans votre petit salon que je les ai goûtés quand je vous trouvais émue de m’avoir entendu. Si vous ne connaissez pas la technique de mon art, vous en avez l’âme, et c’est là qu’est tout l’art. Quant à qualifier de caprice passager ce que j’éprouve auprès de vous, j’aurais attendu bien tard pour me procurer des émotions qu’un homme a l’occasion de faire naître chaque jour.

Huguette se taisait. Évidemment, elle désirait qu’il s’en allât. À la voir si pâle dans sa robe de velours noir, il comprit tout ce que cet instant avait de pénible pour elle également.

— Je vous quitte, dit-il. Ne m’accompagnerez-vous pas jusqu’à la porte ce soir, Huguette ? En avez-vous la force ?

— J’y allais.

Au moment de partir, elle lui tendit la main qu’il serra fiévreusement.

— Adieu, dit-elle, et promettez-moi de ne plus revenir.

— Vous ne saurez jamais l’étendue du renoncement presque surhumain que vous me demandez, mais je m’effacerai puisque vous l’exigez.

Il gardait sa main dans la sienne. Tout l’amour qui peut monter du cœur aux yeux, elle le lut dans son regard. Impérieusement, sans qu’elle put résister, il l’attira à lui, la garda un moment captive sous l’étreinte de son bras. « Laissez un infortuné, dit-il, emporter encore ce souvenir », et il mit sur sa bouche un baiser où montait tout le sang de son cœur. Puis il s’en alla dans la nuit étoilée.

Abandonnée, plus seule que jamais, Huguette s’affaissa sur un divan. Combien de temps passa-t-elle ainsi, à aviver sa souffrance ? Elle n’eut pu le dire. Que lui importait, de consulter le cadran, là tout près, puisqu’il n’y avait plus désormais, qu’une heure pour elle, toujours la même : celle de la résignation dans la peine.

Pierre se réveillant, la rappela à la réalité.

— Est-ce que tu ne te couches pas, maman ?

— Oui, rendors-toi, petit. J’y vais dans quelques instants.

La voix de Pierre lui disait autre chose que les mots qu’il avait articulés. Elle lui disait : « Maman, ne suis-je pas ici ?… n’as-tu pas un fils qui te rattache à l’existence ? Si tu te laisse abattre, qui me soutiendra ? »

***

Huguette était déterminée à ne pas manquer à ses devoirs de mère. Puisqu’elle devait vivre avec d’éternels regrets, elle les dominerait au lieu de se laisser terrasser par eux. Pour en arriver à cela, elle mènerait une vie plus active. De quelle manière ? Elle l’ignorait, à ce moment où les larmes l’aveuglaient. En attendant, elle alimenterait son courage à la même source d’énergie qui l’avait rendue victorieuse dans la grande épreuve qu’elle traversait.

Les torsades de son opulente chevelure blanche se déroulèrent sur ses épaules ce soir là comme un froid linceul qu’on déplie.

« On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, mais quand on commence à résister et à marcher en s’éloignant, on souffre bien. »

Deux jours plus tard, Pierre recevait la note suivante :


Mon cher Pierre,

Je quitterai le Canada très prochainement. C’est à la suite d’événements imprévus que j’ai dû prendre cette décision.

Laisse-moi te dire que je me souviendrai toujours de toi. Le professeur, dans son enseignement, donne quelque chose de sa substance, et quand l’élève est de la qualité voulue pour comprendre, apprécier et travailler à développer le bon grain, il se crée entre les deux un lien très fort.

Tu as été ce bon élève en qui la semence du bien et du beau germe, c’est pourquoi j’éprouve de vifs regrets à te quitter. J’aurais voulu guider tes études musicales et te suivre dans la vie.

Je t’enverrai mon adresse d’Angleterre, et si tu sens le désir de m’écrire pour me demander quelques conseils ou pour autre chose, sois à ton aise, car j’en serai heureux.

Adieu, mon petit Pierre.

JAMES.

Dans la paix des soirs redevenus toujours semblables pour Huguette, elle disait à Dieu sa souffrance :

Je suis lasse et mon front est lourd
Du chagrin qui le ride.
À mes accents ne sois pas sourd,
Prends ma main et la guide.
Toi qui protège le petit,
L’humble, celui qui pleure,
Viens à mon aide quand le jour fuit.
Le silence de l’heure
Où la nature s’assoupit
Me rend triste et m’apeure.
Quand pointe l’étoile du soir
(Comme de l’ostensoir
S’échappe le parfum qui brûle.)
Il monte de mon cœur,
Aux feux mourants du crépuscule,
Des sanglots de douleur.

***

J’avais rencontré l’âme sœur,
Ta loi me l’a ravie
Laissant une peine infinie
Où mon être se noie.
Quand tu nous ôtes, avec l’amour,
De vivre, toute joie,
Et que plane, comme un vautour,
La douleur qui torture,
Pour faire nouvelle blessure,
Cherches-tu un endroit
Qui n’ait point une meurtrissure ?
Seigneur, celle qui croit
T’implore : emporte dans l’espace
Des mondes éthérés,
Au-delà de tout ce qui passe,
Mes rêves adorés

***

Quand tu les auras épurés
Au pays de l’étoile
Que le soir tombant nous dévoile,
Laisse mon souvenir.
Que rien ne me fera trahir,
Monter dans la nuit chaude.
S’élançant des pics d’émeraude
Vers les beaux pays bleus
Dans la limpidité des cieux
Où les fleurs de lumière

Conservent leur beauté première,
Il suivra audacieux,
(Jusqu’aux profondeurs infinies
Que nul n’a définies)
Plus haut que tous les Marborés,[1]
Mes rêves adorés


FIN
  1. Massif des Pyrénées centrales.