Autobiographie et Souvenirs d’un gentleman musulman de l’Inde


Autobiography of Lutfullah, a Mahomedan gentleman, edited by Edward Eastwick ;
1 vol. in-8°, London, Smith, Elder and C°, 1857.




Comment parler aujourd’hui du mouvement de l’esprit anglais sans parler de l’Inde et des émotions qu’a soulevées parmi nos voisins l’insurrection indienne ? La vie historique de la Grande-Bretagne n’est-elle pas comme suspendue par cette redoutable crise, et le dernier roman, le poème nouveau ne perdent-ils pas un peu de leur intérêt devant ce fait suprême ? Le siège de Delhi et la tragédie de Cawnpore sont des réalités autrement saisissantes que toutes les inventions romanesques ou poétiques. Depuis longtemps, nous voulions parler ici de plusieurs publications récentes où la controverse religieuse joue un grand rôle ; mais qu’importaient les destinées de l’église anglicane et les révolutions intérieures du protestantisme au moment même où l’on se demandait si le christianisme n’allait pas être expulsé de l’Asie, et céder la place aux vieilles superstitions hindoues et au fanatisme musulman ? Aussi faut-il s’attendre, tant que cette crise n’aura pas reçu de solution, à voir le mouvement littéraire de la Grande-Bretagne se ralentir et languir de plus en plus. Ce ralentissement est déjà sensible. Comme au temps de la guerre de Crimée, une littérature de circonstance encombre de ses produits le marché littéraire. Vieilles et nouvelles brochures, récits de voyages en Orient, plans de réorganisation de l’armée indigène, plaidoyers pour ou contre la compagnie des Indes, conseils au gouvernement pour la réforme de l’administration de l’empire indien, voilà ce qui compose le bagage littéraire du dernier semestre de l’année 1857, et ce que le public anglais lit et achète avec empressement.

Comme nous n’avons pas les mêmes raisons d’empressement que le public anglais, nous nous serions dispensé d’entretenir nos lecteurs de cette littérature, si, au milieu de l’innombrable quantité de livres publiés récemment, nous n’en avions distingué un qui joint à cet intérêt de circonstance un intérêt plus général. Ce livre, écrit en langue anglaise par un musulman de l’Inde qui a été longtemps au service de la compagnie, édité par un orientaliste anglais, M. Eastwick, n’a été certainement ni écrit ni publié en vue des circonstances actuelles. Il est arrivé au moment même de la crise, mais ce n’est pas elle qui lui a donné naissance. Si l’insurrection prête à ce livre un intérêt de plus, il n’avait pas besoin d’elle pour être amusant et instructif. On l’aurait trouvé curieux en tout temps, et j’ajouterai même qu’il est jusqu’à un certain point désavantageux pour le gentilhomme mahométan que son autobiographie ait paru pendant la guerre : c’était plutôt un livre fait pour être lu pendant que la domination anglaise régnait paisiblement sur l’Inde. En effet le charme, l’attrait de ce livre est surtout moral. Il ne contient aucune révélation politique, il ne jette aucun jour sur les haines qui séparent dans l’Inde les races gouvernantes des races gouvernées. Si le gentilhomme musulman en sait plus long qu’il n’en dit sur les sentimens véritables de ses coreligionnaires, il a bien gardé son secret, et possède certainement cette discrétion orientale qui est si voisine de la duplicité et de l’hypocrisie. Les chrétiens non-seulement n’y sont pas maudits, mais ils sont appréciés à plusieurs reprises avec impartialité et tolérance. Si l’auteur n’a aucun parti pris contre l’Angleterre et le christianisme, il en a moins encore, ainsi qu’on peut le supposer, contre ses coreligionnaires et les diverses races orientales qui habitent le territoire indien. En écrivant ses mémoires, il semble n’avoir eu en vue que de raconter les aventures de sa longue vie de voyages, et il les raconte avec sobriété, concision et candeur, sans la moindre emphase orientale. Aucun artifice d’artiste ne vient d’ailleurs nous mettre en garde contre la véracité du narrateur ; les incidens et les spectacles, de quelque nature qu’ils soient, qui se présentent à lui ont à ses yeux la même valeur. Il raconte indifféremment ce qu’il a vu et ce qu’il sait, n’oublie pas une des étapes de son itinéraire, et se garde bien, dès qu’il met le pied dans une ville nouvelle, de passer sous silence l’année de sa fondation et l’histoire des familles qui l’ont gouvernée. On dirait en vérité une manière de Pierre de L’Estoile ou d’avocat Barbier musulman racontant naïvement tout ce qu’il a vu et entendu, sans choix et sans ordre. Il jouit en outre d’une parfaite tranquillité d’esprit. Quoiqu’il soit humain, l’habitude semble avoir un peu émoussé sa sensibilité, et il raconte sans beaucoup d’émotion les traits de mœurs barbares et les actes de superstition sauvage qu’il a rencontrés sur sa route. Nous pouvons donc nous fier à lui et accepter sa compagnie. Voyons dans le tableau qu’il nous présente cet Orient si vanté des artistes et des poètes, et pour lequel tant de gens, en haine de l’Angleterre, se sont senti subitement germer au cœur des tendresses si grandes.

Lutfullah n’est point un barbare ; c’est au contraire un échantillon des classes élevées et éclairées de l’Orient. Il est de famille noble et sacerdotale, et il n’a pas manqué, en tête de ses mémoires, de dresser l’arbre généalogique de ses ancêtres depuis Adam, le père commun des hommes, jusqu’à lui-même, Cheik-Lutfullah, dernier rejeton d’une race aussi illustre. Le gentilhomme mahométan n’avait pas besoin de remonter si haut pour nous convaincre de l’antiquité de sa race, car le véritable fondateur de sa famille, Shah-Kamaluddin, appartient au XVe siècle. Beaucoup d’illustres gentilshommes européens ne peuvent pas se vanter d’une plus antique origine, et parmi cette aristocratie anglaise qui paraît si imposante à Lutfullah, bien peu de familles de pairs pourraient remonter au-delà des premiers Tudors. Ce Shah-Kamaluddin vécut dans la province de Malwa entre 1434 et 1470, et mourut avec la réputation d’un saint. En récompense des sages conseils qu’il n’avait cessé de lui donner pendant cette période de plus de trente années, le prince qui gouvernait alors le Malwa lui fit ériger un tombeau splendide et attacha à ce monument certaines propriétés dont le revenu était affecté aux réparations de divers édifices religieux et à la postérité du saint. Les ancêtres de Lutfullah jouirent pendant trois siècles de cette fortune, qui fut confisquée presque tout entière en 1706 par les conquérans mahrattes, et cette famille sacerdotale, jusqu’alors si riche, tomba dans une quasi-pauvreté. Ses membres, en bons musulmans, courbèrent la tête sous le coup qui les frappait, continuèrent pieusement l’exercice de leur profession sacerdotale, et gardèrent si peu rancune au tout puissant Allah, que le père de notre héros lui donna à sa naissance le nom de Lutfullah, qui répond à notre nom de Théodore et comme lui signifie présent de Dieu.

Lui-même, Lutfullah, élevé dans les ordres, a exercé à plusieurs reprises des fonctions sacerdotales. Il est pieux et gémit sur la décadence du mahométisme et le peu de ferveur que témoignent les nouvelles générations. Sa piété est sincère, assez éclairée, nullement dévotieuse, et ses plaintes ne sont ni d’un fanatique, ni d’un charlatan. Quand il déplore la décadence du mahométisme, ce n’est pas, sur la perte des superstitions qu’il s’afflige, mais sur la perte des pratiques religieuses favorables à la moralité et à la pureté de l’âme. Il s’indigne de voir préférer aux coutumes introduites par la loi du Koran des coutumes qui s’éloignent du mahométisme. Ainsi il fut soumis à l’opération de la circoncision, coutume plus mosaïque que mahométane, et il fait à ce sujet sur l’état présent du mahométisme des réflexions assez curieuses pour mériter d’être rapportées :

« Ici j’exprimerai ma surprise de voir les musulmans adhérer si strictement à cette opération cruelle et quelquefois fatale, quoique le sacré Koran se taise entièrement à ce sujet. Le sens commun devrait suffire pour apprendre à nos coreligionnaires qu’on ne doit priver aucun fils d’Adam de ce qui lui a été accordé par la nature : Haec membrana data est pro praeservatione sensationis peculiaris et procreationis. Et néanmoins, malgré cette observance scrupuleuse d’un rite qui ne nous a pas été imposé, un grand nombre de croyans à notre époque négligent bien des pratiques qui nous ont été strictement recommandées par le Koran : ainsi la prière cinq fois par jour, les trente jours de jeûne annuel, le don des aumônes jusqu’à la quarantième partie de son revenu, et le pèlerinage à La Mecque une fois dans la vie, si cela est possible au croyant. Le Koran défend aux vrais croyans de faire usage des liqueurs enivrantes, et de recevoir ou de payer intérêt pour l’argent prêté. Je suis affligé d’avouer que ces devoirs religieux, ainsi que bien d’autres, sont peu pratiqués par les musulmans à l’époque où nous vivons. Les prières et les jeûnes ne sont observés que par très peu de personnes, même parmi les plus religieuses, et il n’y a pas plus d’un riche sur mille qui fasse les aumônes prescrites. Le pèlerinage est accompli par très peu de personnes riches ou importantes ; il est laissé en général aux pauvres diables qui sont inutiles au monde comme à eux-mêmes. Ceux qui s’abstiennent de drogues ou de liqueurs enivrantes sont à peu près dans la proportion de un sur cinq mille, et je puis dire avec assurance qu’il n’y a absolument aucun musulman qui s’abstienne du crime de transaction usuraire. Le secret mystérieux de la naissance et de la mort des religions est connu seulement de l’Être suprême et omniscient ; ses actes doivent être tenus pour très sages, et ils sont insondables pour les plus grands philosophes. Je me tairai donc sur ce sujet, laissant les choses suivre leur cours, comme il plaira à sa toute puissante volonté, en me contentant de gouverner ma vie selon la loi de son bienheureux prophète. Un mortel comme moi ne doit pas dévier du sentier qui a été suivi par cent vingt millions d’hommes depuis plus de douze siècles et demi. Comme le poète anglais l’observe fort bien, ta personne n’est que poussière, ta stature n’est que d’un empan, ta vie n’est qu’une minute, homme, folle créature ! »

Ces paroles font certes honneur à l’âme de Lutfullah, et cependant je ne les ai pas citées seulement pour les recommander à l’admiration du lecteur. Lutfullah, qui s’offre à nous comme le représentant de ce que les races orientales ont de meilleur, comme le type de l’honnête homme musulman en un mot, est malgré tout une créature d’un ordre moral inférieur. L’abaissement, l’infériorité de la race à laquelle appartient se trahissent à chacune des pages de cette autobiographie. Arrêtons-nous donc devant lui, puisqu’il nous permet jusqu’à un certain point de mesurer, sans descendre jusqu’aux régions du crime et de la superstition, l’abaissement de l’Orient. Cet honnête homme est d’une indigence morale extrême. L’âme ne se meut pas, et se montre non-seulement incapable d’activité, mais même d’une contemplation large et soutenue. Il ne voit que des détails, ne les voit qu’une minute, et ne peut mettre d’accord deux idées. Les deux vices ou, si l’on aime mieux, les deux privations morales qui ont empêché la civilisation orientale de se développer, qui l’ont pétrifiée et frappée de stérilité, — l’absence d’expansion et l’absence d’assimilation, — se découvrent dans chacune de ses paroles. Avez-vous remarqué dans le passage que nous avons cité sur l’état du mahométisme ce que nous appelons l’indigence morale sous l’humilité pieuse avec laquelle Lutfullah se soumet aux desseins de la Providence ? La religion musulmane, qui est chère à Lutfullah, tombe en poussière ; mais qu’y peut-il faire ? Pauvre individu, misérable intelligence, peut-il sonder les secrets de la destinée ? Que la destruction ait donc son cours ; cela excitera la tristesse, mais non pas l’indignation de Lutfullah. Quant à lui, il suivra docilement les sentiers où ont marché avant lui des millions d’hommes, tout simplement parce qu’ils y ont marché. Il ne lui vient pas même à l’esprit de se dire que si sa mosquée est détruite, il logera parmi les ruines, et qu’il doit en conséquence la défendre. Ne rien faire et laisser faire, telle est sa devise morale invariable. Il a eu sous les yeux un spectacle imposant et propre à faire réfléchir. Il a vu les hommes blonds, les Faringis, établis dans son pays et gouvernant d’inertes multitudes au moyen d’une poignée de soldats. Toutes les réflexions que lui inspire ce spectacle, c’est que probablement le Tout-Puissant n’a point permis sans motifs aux habitans de cette île microscopique de gouverner le vaste empire de l’Inde ; mais quels sont ces motifs ? Lutfullah ne songe pas même à se le demander ; du reste, il accepte la domination anglaise sans surprise ni indignation. Quoiqu’il parle sans cesse de sa chère patrie, il ne s’émeut pas plus de la voir aux mains de l’étranger qu’il ne s’est ému de voir sa chère religion tomber en ruine. Cet homme a une religion et une patrie ; il voit l’une et l’autre lui échapper sans étonnement, sans colère, sans un mot qui trahisse la passion ou seulement un vif attachement.

Lutfullah est un lettré ; il a passé sa vie à réfléchir : eh bien ! chez lui l’activité de l’esprit est nulle. L’étonnement que lui cause un spectacle imprévu n’éveille même pas la curiosité et le désir de pénétrer plus avant dans le mystère des choses. On se demande quelle secousse il faudrait imprimer à une telle âme pour la mettre en mouvement et la rendre sonore. Ce n’est pas qu’il ne soit désireux de savoir : il a employé sa vie entière à étudier, il a des velléités de libre pensée, et il se laisse aller à sa rêverie ; mais le plus léger incident arrête ce commencement de dilatation spirituelle, et il s’opère en son âme un mouvement de contraction semblable à celui de la tortue repliant sa tête dans sa carapace à l’aspect du plus inoffensif objet. Un jour, sur le bord de la mer, il se prit à méditer sur l’infini, et de déduction en déduction il en vint à réfléchir sur les dogmes d’une secte brahmanique qui tient la matière pour éternelle et existant par elle-même ; « ais avant d’être arrivé à la conclusion de ce raisonnement impie, je fus rappelé à moi vivement par une douleur cruelle. Un chien s’était doucement approché de moi, m’avait mordu violemment au mollet, et, après m’avoir puni pour mon crime, s’était enfui comme un boulet de canon. » Cependant, malgré cette timidité d’esprit que nous surprenons ici en flagrant délit, Lutfullah se considère presque comme un libre penseur, et s’effraie de ses audaces philosophiques. Très jeune, il fut arraché à une mort imminente par les soins d’un pieux brahmane, qui confessa avoir obéi en cette circonstance aux bonnes inspirations que son dieu Mahadeva lui avait soufflées. Ce dieu Mahadeva était une idole de pierre. « Cet accident, dit Lutfullah, éveilla des doutes dans mon jeune esprit. Si les Hindous adorent des pierres, nous, nous adorons des ossemens et de la poussière. Croire à l’un ou à l’autre culte ou les rejeter tous deux est une question fort embarrassante. » Toutefois il recule bien vite, et revient soumis à la loi du Koran. Sa doctrine philosophique consiste dans un théisme assez prononcé, mais qui découle, comme une conséquence naturelle, du mahométisme et de la croyance à la fatalité. Il a si peu d’habitude des déductions métaphysiques, qu’il ne s’aperçoit guère qu’il n’a point fait un pas hors du mahométisme, lorsqu’il croit en être sorti. Que son âme soit en paix, et qu’il n’en croie pas ses amis, qui, dit-il, l’ont souvent accusé d’être incrédule : s’il n’a pas toujours vécu dans la mosquée, il n’en a jamais dépassé l’ombre.

Si grand que soit ce défaut d’expansion, il est encore surpassé par l’absence d’assimilation. Lutfullah a vécu les trois quarts de sa vie avec des chrétiens et des Anglais ; il n’a réussi à s’assimiler aucune idée chrétienne ou européenne. Il juge les symboles chrétiens comme pourrait le faire un païen, habitué à tout matérialiser et à prendre tout à la lettre. Il s’imagine que les chrétiens donnent à Dieu une mère ou une femme ; il ne sait pas au juste quelle est l’importance de Jésus dans la religion chrétienne, et il prête son ignorance et ses incertitudes de pensée aux diverses églises chrétiennes. « D’un autre côté, dit-il, lorsque je pensais au christianisme, les chrétiens me semblaient aussi être tombés dans des opinions erronées touchant le prophète Jésus-Christ (que béni soit son nom !) : quelques-uns en font leur Dieu, d’autres le fils de Dieu, et quelques autres une des trois personnes de leur Trinité. » Même incertitude sur des sujets moins élevés et plus faciles à saisir. La compagnie des Indes lui apparaît sous une forme presque effrayante, et quoiqu’il ait vu de ses yeux à Londres même les chefs de la compagnie, il ne parle qu’avec une sorte de terreur « de ces quarante personnes puissantes qui tiennent dans leurs mains les destinées de son pays. » Un degré d’ignorance de plus, et Lutfullah ne serait pas loin de voir en elle, comme les Hindous, un être diabolique, une divinité inaccessible, ou une redoutable sorcière. Il a beaucoup étudié, il a lu les poètes anglais : rien de tout cela ne semble avoir modifié son esprit. Il est resté oriental comme devant, son instruction semble lui être extérieure ; c’est une propriété achetée à grands efforts de travail au lieu d’être achetée à prix d’or. Il a mal étudié d’ailleurs, à tort et à travers comme les Orientaux, sans méthode et sans direction. Il a étudié par exemple l’anatomie dans les livres. À Londres, il assiste à une séance d’anatomie, et il est obligé de confesser « qu’il en a plus appris en une heure qu’il n’en aurait appris avec ses livres dans une année de dur travail. » Aucune des notions scientifiques qu’il a recueillies dans ses lectures n’a été vérifiée par une expérience personnelle ; aussi est-il embarrassé pour se rendre compte du moindre phénomène, et retombe-t-il immédiatement dans les superstitions de l’ignorance. À Londres, il va visiter le Diorama. « À notre arrivée dans ce lieu d’incantations magiques, nous fûmes conduits par le gardien dans une chambre aussi noire que le cœur d’un infidèle. » Ce n’est pas sans appréhension qu’il consent à s’asseoir sur les sièges que lui présente avec bienveillance son introducteur. « Je dis avec bienveillance, car nous nous étions mis à sa discrétion, et il aurait pu nous maltraiter avec impunité dans ce noir cachot, s’il l’avait voulu. » Quel état de civilisation, quel singulier état permanent de l’âme, quelles habitudes craintives et défiantes se révèlent dans ce tout petit fait ! Mais les fantasmagories du Diorama l’effraient encore bien plus que les ténèbres ; il s’explique en partie seulement le phénomène, et il ne respire à l’aise que lorsqu’il est sorti, s’estimant heureux d’en être quitte pour la peur. « Enfin, à notre très grande satisfaction, nous fûmes tirés par le gardien de ce lieu de fausse magie… À demi satisfaits, à demi inquiets, nous retournâmes chez nous. Quelques-uns de nos compagnons croyaient que la maison était sous la puissance des mauvais esprits. » Dans ce voyage à Londres, ce pauvre Lutfullah est encore le plus courageux de ses compagnons. C’est lui qui représente parmi eux la civilisation et le progrès. Voyez avec quelle bravoure il se hasarde à descendre dans la cloche à plongeur ! Il a fait appel ce jour-là à toute son énergie. « Le 10, j’accompagnai mon chef à l’institut polytechnique, Regent-Street. Parmi plusieurs autres choses, la cloche à plongeur nous amusa beaucoup. J’entrepris de descendre dans l’eau au moyen de cet appareil extraordinaire. Mon chef et mes compagnons non-seulement n’osèrent s’aventurer à descendre, mais me dissuadèrent vivement d’entreprendre cette aventure, en me représentant que c’était un acte de grande imprudence que d’exposer sa vie pour un amusement inutile. Faisant la sourde oreille à leurs remontrances, je me rendis sur le bord de l’eau, et, après avoir dit mes prières au nom du tout puissant et tout miséricordieux Allah, j’entrai dans la cloche avec quatre Anglais. En atteignant le fond, nous vîmes les cailloux et le gravier, et enfin nous sortîmes de ce gouffre dangereux pour revenir à l’air libre du ciel. »

Nous connaissons maintenant Lutfullah ; nous savons dans quelle mesure ce type de l’homme éclairé d’Orient peut sentir et penser. Laissons-le raconter ses aventures, en y mêlant le moins possible nos impressions personnelles ; suivons l’exemple qu’il nous a donné. Il n’a pas l’esprit critique et analytique, il raconte sans chercher à se rendre compte de ce qu’il a vu, il n’a jamais essayé de tirer le résultat de son expérience personnelle ; mais ce résultat apparaîtra de lui-même aussitôt qu’il aura terminé son récit.

Issu d’une famille noble et pauvre, Lutfullah a eu de bonne heure à faire son chemin et à gagner par lui-même son existence. Il a mené la vie d’un Gil Blas oriental. On a remarqué avec raison que la seconde partie de Gil Blas, celle où le héros est déjà riche et puissant, est moins curieuse que la première, où le héros traverse les limbes de la misère et de l’obscurité. La seconde partie des Confessions, où Rousseau raconte sa vie d’homme célèbre, est moins intéressante aussi, de l’avis de tous, que la première, et semble plus vide, quoiqu’elle soit plus remplie en réalité. Les confessions de Lutfullah présentent le même caractère. En Orient comme en Occident, c’est, paraît-il, le privilège de la jeunesse d’inspirer plus d’intérêt avec ses misères et son inexpérience que l’âge mûr avec sa prudence et ses richesses. C’est la jeunesse qui est remplie, c’est l’âge mûr qui paraît vide, et la situation, le milieu social, le caractère, n’y font rien. Ce qui est arrivé au gai Gil Blas, au mélancolique Rousseau, et à tant d’autres d’humeurs diverses, est arrivé à l’honnête et grave Lutfullah. Il a beau être seul, pauvre, abandonné : tant qu’il est jeune, les aventures viennent se présenter d’elles-mêmes sans qu’il les ait cherchées. De grotesques caricatures de vieux cheiks musulmans grimacent dans ses souvenirs d’enfance. Les thugs l’attendent au bord des grandes routes pour l’initier complaisamment à leur sinistre métier. Les brahmanes se trouvent tout exprès au bord des fleuves pour l’arracher à la mort. Il s’enrôle pour aller à la guerre, et l’armée dont il croit faire partie se compose d’une bande de voleurs afghans. Plus tard, lorsque sa jeunesse est passée, lorsqu’il est au service de l’Angleterre ou qu’il enseigne aux officiers anglais les langues persane et hindoustani, tout change comme par enchantement. Il va de ville en ville sans rencontrer la plus petite aventure, et pourtant il est alors, dans une certaine mesure, riche et puissant ; ses relations sont innombrables et se renouvellent avec chaque voyage nouveau. Lutfullah n’a pas échappé à cette loi mystérieuse qui veut, à ce qu’il semble, que notre vie perde en attrait ce qu’elle gagne en expérience. Pour notre plaisir et notre instruction, nous regrettons que Lutfullah n’ait pas été jeune toute sa vie.

Il perdit son père de bonne heure, et sa mère se trouva veuve jeune encore, sans autre ressource qu’une pension de 200 roupies (20 livres sterling), débris de l’énorme revenu qui avait été jadis légué à ses ancêtres par la munificence d’un prince musulman. La jeune femme s’en alla vivre, avec son enfant, dans la maison habitée par sa mère et son frère. C’était une famille de pieux musulmans, hospitaliers et charitables, qui rappelle d’assez loin, mais qui rappelle cependant, — tant sous toutes les latitudes des conditions et des habitudes identiques produisent les mêmes résultats moraux, — les vieilles familles bourgeoises des pays catholiques, et spécialement du midi de la France. Il est réellement curieux de contempler sous une forme orientale les mêmes spectacles intimés, les mêmes péripéties paisibles, les mêmes doux sentimens que beaucoup d’entre nous, venus à temps dans ce monde de progrès saint-simonien, ont pu contempler dans leur enfance. La fortune de la famille était mince, et le foyer étroit ; mais on sut l’élargir pour y faire une place à la veuve et à l’enfant. Le petit orphelin fut élevé avec les enfans de son oncle, et si l’un des enfans fut plus gâté et extérieurement plus entouré de tendresse que les autres, ce fut lui. La famille, respectée des voisins pour son antique origine sacerdotale, leur rendait ce respect en services et en bienfaits. La ville où elle résidait (Dhârânagar, dans la province de Malwa) fut quelque temps en butte aux attaques des bandits, et les habitans étaient exposés journellement à être pillés et torturés ; pour se mettre à l’abri d’une de ces deux extrémités au moins, les voisins confièrent leurs richesses et leurs bijoux à cette maison hospitalière, dont les bandits eux-mêmes étaient tenus éloignés par le respect religieux. Un des hôtes habituels de nos vieilles familles catholiques, le famélique abbé italien, payant en déclinaisons et en conjugaisons le prix d’une hospitalité gratuite, ou le vieux curé, maussade et bon, déjà placé sur la limite de la seconde enfance, qui s’endort tous les soirs au coin du feu après avoir dit ses grâces, ne manque pas non plus au coin de ce foyer musulman. Cette intéressante et débonnaire variété (de plus en plus rare aujourd’hui) de l’espèce humaine est représentée dans le récit de Lutfullah par un vieux prêtre musulman, Cheik-Nasrullah. Depuis longues années, il vivait dans la maison aux frais de ses hôtes, et quoiqu’il fût un ennui permanent et une lourde charge, il était traité avec bonté et déférence par le maître hospitalier. La figure de ce vieux radoteur, autrefois homme d’esprit et de savoir, maintenant tombé en enfance, est vivement peinte par Lutfullah. « Je me le rappelle fort bien : il était grand, d’une bonne et solide charpente, le front bas ; il louchait beaucoup, et remuait incessamment la tête comme s’il consentait à tout ce qu’on lui proposait. Il était complètement édenté, mais sa longue barbe flottante lui rendait le service de cacher toutes ses difformités. Il aimait tant à parler, qu’il bavardait sans cesse, à tort et à travers, sans rime ni raison, qu’on l’écoutât ou non. » Il n’avait pas l’air d’ailleurs de soupçonner qu’il fût une gêne ou un embarras ; il était très despotique, et avait pris en grippe le petit Lutfullah, qui lui fit payer ses mauvais traitemens par une plaisanterie plus mauvaise encore, que nous laisserons raconter à l’auteur :

« Un vendredi (jour du sabbat musulman), ayant congé de l’école, comme il est d’usage dans les écoles mahométanes, j’allai au marché et j’achetai un peu de poudre avec mon argent de réserve. Ce même jour, après la prière de midi, le vieillard alla dormir pour faire sa digestion dans un pavillon de la vérandah. Il avait une physionomie réellement comique avec sa bouche grande ouverte, ses yeux à demi fermés et sa longue barbe blanche, qui tombait sur sa poitrine, semblable à une botte de foin. J’entrai doucement, je m’approchai de lui et je répandis la poudre sur sa barbe, puis je sortis, et, après avoir attaché une allumette enflammée à une longue verge, je communiquai la flamme à la poudre. Toute la barbe s’illumina soudainement, et le vieillard se réveilla en sursaut, se frottant la figure et criant en signe de détresse le symbole de sa croyance : — Laillah ! illilah ! il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu ! — Puis il se leva, et moi, étant sorti sans qu’il m’eût aperçu, je regardai par le trou de la serrure avec satisfaction et ébahissement. Le vieillard courait çà et là avec son bâton, prêt à frapper le diable lui-même, s’il l’avait rencontré. Sa figure et ses mains étaient écorchées, ce qui, avec sa laideur naturelle et sa barbe brûlée, faisait de lui quelque chose de hideux. Ses cris attirèrent bientôt mon oncle, qui, en voyant son ami privé de sa barbe et les mains et la figure brûlées, s’écria : — Qu’y a-t-il donc, Cheik-Nashrullah ? — Qu’y a-t-il ? répondit le vieillard ; le diable lui-même. Je suis perdu pour toujours ! Dieu m’a puni pour mes péchés ; mon honneur est parti avec ma barbe. Oh ! ma barbe ! ma barbe ! — À force d’écouter ses singulières lamentations et de regarder sa figure, mon oncle ne put s’empêcher de sourire, ce dont le vieillard le réprimanda durement en disant : — N’avez-vous pas de honte de rire du malheur de votre frère ? — Mon oncle lui demanda pardon, et le pria de lui apprendre comment cela était arrivé. — C’est ce chien, cette brute, cet infidèle, cet aimable neveu, que vous vous plaisez à appeler un garçon d’avenir, c’est lui, j’en suis sûr, qui a fait le coup. Cette verge que voilà est une preuve assez substantielle de son crime pour le faire décapiter. — En entendant ces paroles, je tremblai, j’allai doucement me mettre au lit, et je fis semblant de dormir profondément. Pendant ce temps, mon bon oncle versa deux ou trois fioles d’encre sur la figure du vieillard et sur ses mains (ce qui est le remède employé ordinairement dans notre pays contre les brûlures), et le fit coucher en lui disant que nous étions tous impuissans contre les décrets de la fatalité, à laquelle nous devons tous nous soumettre, et que ce qui a été ordonné pour chaque individu par la toute-puissante Divinité doit nécessairement arriver. »

On respecta donc la fatalité, mais on punit sévèrement l’instrument libre dont elle s’était servie. Lutfullah fut fortement bâtonné par sa mère et sa grand’mère, et sa mère jura par le saint Koran que s’il se rendait encore coupable d’un pareil délit, elle lui brûlerait les mains avec un fer rouge. Cette histoire eut encore d’autres conséquences, également déplaisantes pour Lutfullah. Son maître d’école, — excellente figure, lui aussi, de cuistre musulman, — apprit le crime de Lutfullah et en ressentit la plus vive indignation ; c’était comme si sa propre nature de cuistre eût été insultée. L’esprit de corps, qui pousse tous les individus d’une même espèce (surtout dans les espèces inférieures) à prendre parti les uns pour les autres, lui inspira l’idée de venger l’outrage fait au cheik. Il fit donc fouetter sans merci le jeune Lutfullah, qui, doué alors d’un grand fonds de malice qui semble s’être épuisé depuis, se vengea en mêlant dans le café de son pédagogue une poudre qui lui valut d’atroces coliques. Le pédagogue était superstitieux comme on ne l’est guère qu’en Orient ; il s’était reproché comme un grand crime d’avoir osé porter la main sur la personne d’un orphelin de race sacerdotale, et il considéra ses coliques comme une juste punition de son audace criminelle. « Après la guérison du maître, je recommençai mes visites à l’école, qui se repeupla de nouveau. La profonde superstition du maître le rendit plus respectueux envers moi qu’il n’était nécessaire, et il dit atout le monde que son indisposition avait été causée par le déplaisir des saints, mes ancêtres, dont il avait reçu plusieurs avertissemens dans ses songes. Il implora mon pardon pour le mauvais traitement qu’il m’avait fait subir. Ainsi à l’âge de sept ans j’étais un petit prêtre, chacun baisait ma main, et j’étais respecté de tout le monde. »

Cette école musulmane fait naturellement songer aux tableaux de Decamps ; on comprend qu’il n’y a rien d’exagéré dans les grotesques pédagogues et les malins petits singes que le peintre a reproduits. Quel mélange burlesque de malice et de bêtise, de férocité innée et de superstition ! À cette combinaison l’Orient musulman doit ces types curieux de bonhomie crédule, de lâcheté sournoise, tout ce monde de cheiks radoteurs, de tyrans capricieux, de facétieux cadis, qui abondent partout où a passé la loi du Koran. C’est à l’Orient musulman seulement que semble appartenir ce monde bizarre où la férocité tourne au grotesque, contrairement à l’Orient païen, où la férocité tourne au monstrueux. Cette différence très marquée est intéressante et porte à rêver. D’où peut-elle venir ? La loi, relativement pure du Koran semble avoir agi sur l’esprit de ses sectateurs comme un opium. C’est là l’infériorité de la religion musulmane. Chose remarquable, le mahométisme n’a pas réussi à changer et à transformer les instincts des hommes de race orientale ; il les a seulement endormis, comme un de ces narcotiques puissans qui sont si chers aux Orientaux de tout pays. Il n’a pas voulu à son origine se mettre en contradiction avec ces instincts, il les a ménagés au contraire et a cherché à se mettre en harmonie avec eux. De là, je crois, la rapidité avec laquelle il s’est répandu chez tous les peuples orientaux ; de là aussi sa rapide décadence et celle des races qui l’ont adopté. Le paganisme sous toutes ses formes et dans tout pays a réussi parce qu’il était et qu’il est conforme à la nature matérielle et sensuelle de l’homme ; le christianisme a réussi, parce qu’il n’a pas voulu accepter cette nature primitive, entachée des vices de la matière, et qu’il s’est audacieusement mis en opposition avec elle. Le mahométisme a voulu réussir par une transaction ; il a voulu verser l’influence religieuse à dose convenable et guérir l’âme de ses croyans sans la bouleverser. Il n’a agi qu’à la surface : il a endormi, non éteint, hébété, non détruit les instincts orientaux. Frappés de torpeur, engourdis, ces instincts ont été plus impuissans pour le mal, mais plus impuissans aussi pour le bien, et la virilité naturelle de l’homme en a été diminuée. Or cette nature asiatique primitive, qui a bien pu être hébétée, mais qui n’a pas été transformée, se réveille par momens, et, dans le rapide intervalle de deux rêves, se livre aux fureurs et aux colères qui lui étaient chères. De là d’une part ces excentricités subites, ces caprices inexplicables, ces rapides accès de terreur, ces actes enfin comme d’un homme qui, réveillé en sursaut, continue pendant quelques minutes le rêve commencé, — et de l’autre, cette somnolence bestiale, cet engourdissement moral, ces radotages de morale honnête, ces superstitions inoffensives, mais prêtant à rire comme les gestes et la nudité de l’homme ivre. Le spectacle, d’un bazar musulman avec sa population de mangeurs d’opium, hâves, pâles, aux yeux creux et égarés, aux contorsions ridicules, est le symbole matériel de l’état moral dans lequel la religion incomplète du Koran a plongé les populations qu’elle s’est soumises.

Mais il y a un autre Orient, l’Orient païen, adorateur d’idoles et de monstrueux symboles. Celui-là n’est ni gai ni drolatique, et il inspire une sorte d’admiration mêlée de terreur. Les instincts primitifs n’ont pas été contrariés par la religion, qui leur a prêté au contraire une sorte de sanction. Aussi tous les instincts bons ou mauvais de l’homme se présentent-ils avec une énergie, une ampleur, une grandeur étonnantes. Un intervalle immense sépare ce monde païen du monde musulman. Les Hindous sectateurs de Brahmah n’excitent pas le rire ou le dédain comme les caricatures du monde musulman ; ils éveillent la terreur et la pitié. Il y a de la majesté dans leurs superstitions sanglantes ; leurs crimes ont la beauté du tigre, et leurs vertus le charme et la grâce de l’antilope. Rien de mesquin, de petit, de rabougri ; tout chez eux est excessif et monstrueux. Ces deux mondes se déroulent parallèlement dans le récit de Lutfullah.

La douceur naturelle à l’Hindou et la Charité traditionnelle des hommes de caste sacerdotale sont assez bien illustrées par une aventure périlleuse qui remonte à l’enfance de notre héros. Lutfullah avait du côté paternel des cousins qui désiraient ardemment sa mort. Si Lutfullah, unique descendant direct de sa famille, mourait, les débris de l’espèce de majorat constitué autrefois par la reconnaissance d’un pieux sultan passeraient aux héritiers des branches collatérales. Lutfullah était plein de santé, et ses cousins, comme les frères de Joseph, se concertèrent pour lui donner la mort. Ils l’invitèrent à venir se baigner dans le réservoir de la ville, et lui proposèrent de lui apprendre à nager. Le trop confiant Lutfullah accepta, et lorsqu’il fut au milieu de l’eau, il fut lâchement abandonné.

« Lorsque je revins à moi, je me trouvai suspendu à un arbre, les pieds en l’air et la tête en bas. L’eau mêlée à l’écume coulait de ma bouche, de mon nez et de mes yeux. Ouvrant les yeux, je vis un brahmane qui se tenait à mes côtés, et qui me faisait tourner au bout de la corde à laquelle j’étais suspendu. Comme cette corde se recroquevillait et se raidissait en se roulant sur elle-même, j’essayai de parler ; mais, ne le pouvant, je fis signe par gestes au brahmane de me délivrer de la torture que j’éprouvais, ce que fit l’excellent homme, après quoi il me plaça sous son bras droit, et, se levant, il se mit à tourner comme une toupie jusqu’à ce qu’il fût épuisé. Alors il tomba à terre avec moi. Ayant repris quelque force, je m’assis ; mais je fus saisi de cruels vomissemens qui souillèrent ses vêtemens. L’eau sortit de ma bouche pendant plus d’une heure. Pendant ce temps, le bon brahmane se lava, se baigna et se purifia dans le fleuve ; puis, revenant, il s’assit à quelque distance de moi, murmurant ses prières en sanscrit et me regardant pendant tout le temps avec compassion. Il me demanda comment j’allais. À cette bienveillante question, je répondis que je me sentais presque rétabli ; puis je le saluai respectueusement, et je le priai de me dire son nom. Il me dit qu’il s’appelait Rajaram, et qu’il était le principal gardien du temple qui s’élevait en face de moi, qu’il m’avait surveillé tout le temps, et que lorsque mes cousins m’avaient abandonné pour me laisser noyer, son dieu Mahadeva lui avait inspiré de me tirer de l’eau. C’est par respect pour cet ordre sacré qu’il m’avait sauvé la vie. Il me demanda ensuite de me prosterner devant la divinité à laquelle je devais l’existence. Dans la situation où j’étais placé, je ne pouvais guère désobéir à mon bienfaiteur. Par conséquent, je fis une profonde révérence à l’idole de pierre en courbant la tête jusqu’à terre ; mais, en même temps que je faisais cette dévotion apparente, je courbai mon jeune esprit devant le Tout-Puissant, le seul Dieu, le créateur de la pierre ainsi que de toutes les choses créées. La première chose qu’on m’avait inculquée dans l’esprit, en ma qualité de jeune prêtre musulman, c’était de me moquer de la folie des Hindous, qui adorent des pierres taillées et sculptées par eux, et d’autres choses, au lieu d’adorer l’Être suprême. »

« J’avais à peine achevé ce simulacre de dévotion, que le brahmane me montra du doigt les enfans, qui revenaient avec des cordes et des harpons sous prétexte de me tirer de l’eau. Mes cousins accoururent vers moi et m’embrassèrent, lavèrent la poussière et la boue qui couvraient mon corps, m’aidèrent à m’habiller, et répandirent de fausses larmes, me disant qu’ils avaient été bien affligés que j’eusse glissé de leurs mains, et que s’ils n’avaient pu me retirer de l’eau, ils étaient décidés à se noyer. Le brahmane écouta tranquillement cette fausse histoire et les regarda me laver et m’habiller. Après que ces opérations furent faites, ils me demandèrent de revenir avec eux. Je me levai, je fis un salut au brahmane, et j’allais partir, lorsque ce dernier, s’adressant à mes cousins d’un l’on plein de colère : L’enfant ne partira pas sans moi, et vous ne l’emmènerez pas pour le jeter dans un autre puits. »

Le bon brahmane acheva de médicamenter Lutfullah, l’invita à dormir à l’ombre de son temple, et lorsqu’il le vit tout à fait rétabli, le reconduisit chez ses parens. Rajaram reçut de tout le monde des remerciemens sincères. Ma bonne mère surtout parut devant lui, les yeux pleins de larmes, contre toutes les lois de convenance qu’observent les dames mahométanes ; elle le remercia vivement d’avoir sauvé son unique enfant, et lui offrit une paire de bracelets d’argent et dix roupies comme une humble récompense du service qu’il lui avait rendu, déclarant que c’était tout ce qu’elle possédait au monde, et que si elle avait dix lacs de roupies, elle les lui donnerait avec plaisir. Le pauvre et honnête brahmane déclara que l’offre était pour lui de plus de valeur que le présent, et qu’il ne voudrait sous aucun prétexte priver la pauvre dame de cette petite somme, sur laquelle, pour lui faire plaisir, il prit néanmoins une roupie. À la suite de cette aventure, Lutfullah tomba dangereusement malade, et Rajaram ne cessa de venir le voir jusqu’à sa complète guérison. En ma présence, il me consolait ; mais lorsqu’il avait le dos tourné, il répandait des larmes sur ma condition d’orphelin, ma pauvreté et ma souffrance. La sensibilité de cet excellent brahmane est touchante ; cependant ce qui en diminue le prix, c’est qu’il faut en rapporter en partie l’honneur au dieu Mahadeva : s’il n’avait pas dicté au brahmane l’ordre de sauver l’enfant, toute cette délicatesse de sentimens aurait été perdue, et Rajaram aurait montré autant d’impassible froideur qu’il montra de charité dévouée.

De bonne heure, comme on voit, Lutfullah fit l’expérience de la perversité de ses compatriotes ; de bonne heure aussi, il eut sous les yeux les spectacles monstrueux dont l’Orient est si prodigue. Là les accidens de la nature et de la société, la famine, la peste, la guerre, semblent participer du caractère général du continent asiatique, où les forces créatrices comme les forces de destruction se déploient avec une exubérance, une énergie et une violence inconnues ailleurs. Sous l’empire de ces influences excessives, la nature humaine aussi va jusqu’au bout d’elle-même et se développe jusqu’à ses dernières limites. Rien ne peut dépasser la terreur, le désespoir, l’humilité et la férocité de l’Hindou. Une famine sévit sur la ville où résidait Lutfullah, et les habitans moururent par centaines. Je me rappelle avoir vu une femme qu’on promenait dans les rues assise sur un âne. Sa figure, dont un côté était peint en blanc et l’autre en noir, était tournée vers la queue de l’animal. Ne connaissant pas la raison de cette exhibition étrange, je me pris d’abord à rire beaucoup ; mais ma gaieté passa vite, lorsque j’appris que la misérable créature qui était devant moi était une habitante d’un village du district qui avait été convaincue d’avoir tué le jeune enfant d’un voisin, et, pour apaiser les tortures de la faim, de l’avoir fait bouillir et de l’avoir mangé.

La famine n’était pas le seul fléau : des bandes de voleurs ravageaient les environs et envahissaient la ville une ou deux fois l’an, ou bien quelque prince voisin à court d’argent arrivait subitement pour soumettre la population à une contribution forcée. L’esprit d’artiste, qui est inné chez les Orientaux, ne s’est jamais plus tristement révélé que dans l’art des supplices, et chacune des races de l’Orient y a porté son tempérament, son génie propre. Les Chinois, par exemple, y mettent beaucoup de raffinement sans aucune délicatesse ; ils montrent ici leur génie d’artisans. Leurs supplices sont bien calculés, ingénieux, mais grossiers. Ils savent convenablement dévider des entrailles, mutiler un membre, ramener la peau du crâne sur la face de la victime : on dirait d’un charpentier habile qui prend ses mesures avec l’équerre et le compas. Les Tartares s’abandonnent à leur féroce brutalité, et arrivent ainsi à des effets grandioses qu’il faut savoir reconnaître : rien n’égale en ce genre Tamerlan et Gengis-Khan. Doués du génie poétique, les Hindous ont donné à leurs supplices une beauté délicate, une variété exquise, une subtilité d’imagination qui leur assurent le premier rang dans cette branche des beaux-arts. Le Koran a défendu les arts plastiques aux musulmans, mais ils ont trouvé dans les supplices un moyen d’employer leurs facultés, que la religion condamnait à l’inertie. Certains souverains musulmans ont dépassé l’ingénieux Néron et l’habile Domitien. Néron se contentait de torches vivantes qui brûlaient une heure, et puis s’éteignaient : comme il est loin de ce prince qui sut avec une seule victime se donner le spectacle d’un millier de lampes allumées ! Faire écorcher vives ses victimes est un plaisir qui a toujours été doux aux barbares ; mais les faire rouler ensuite dans une poussière de sel et de soufre, c’est un raffinement que les Orientaux seuls ont su goûter. Et pourtant c’est à cette populace humaine que nos compatissantes âmes chrétiennes voudraient voir sacrifier l’Angleterre !

Je ne veux point priver le lecteur curieux des tortures réellement intéressantes que les maraudeurs et les bandes pillardes faisaient, au rapport de Lutfullah, subir à ses compatriotes. La victime était liée, puis exposée nu-tête aux rayons d’un soleil brûlant ; on lui serrait ensuite les oreilles entre le bassinet et le chien d’un fusil. C’était l’initiation et le premier degré de la torture. Une fois chargée de ces lourds ornemens, on lui posait pour coiffure une pierre d’un poids énorme, laquelle pesait sur une autre pierre pointue qui faisait lentement son chemin à travers le crâne, puis on lui posait une muselière remplie de cendres et de poivre rouge qui provoquait les éternumens et procurait à la victime la plus cruelle suffocation. Tels étaient les modes de torture inventés par les brigands hindous. Les représailles étaient également cruelles ; les honnêtes citoyens avaient autant d’ingénieux moyens de mettre à mort les coupables que ces derniers avaient eu de moyens de torturer les victimes. Par exemple, on liait les captifs aux pieds d’un éléphant, qui les traînait lentement par toute la ville et les écartelait pièce à pièce, membre à membre, en prenant son temps, ou bien on leur écrasait la tête entre deux pierres avec un solide maillet de bois. L’horreur est d’ordinaire monotone, mais les Orientaux, il faut le reconnaître, ont eu l’art d’y introduire la variété.

Les animaux les plus cruels sont également les plus lâches. Aussi la lâcheté orientale est-elle proverbiale. Il ne serait pas juste d’ailleurs d’attribuer cette lâcheté seulement à des instincts cruels. Les Orientaux ont une vertu qui d’ordinaire encourage ce vice déshonorant : ils n’ont pas de vanité, et le respect humain leur est inconnu. L’Oriental n’a aucune honte, et de même qu’il étale hardiment ses misères et ses difformités, il étale naïvement ses vices moraux. Il est lâche à l’occasion comme il est mendiant, sans pudeur ni scrupule. La mère de Lutfullah se remaria : la femme n’ayant pour ainsi dire d’existence individuelle dans la loi musulmane que par son mari, la condition de veuve est pour elle la moins enviable de toutes. Son premier mari avait été un homme de caste sacerdotale, le second fut un soldat ; il s’appelait Mynâbee, et était officier au service de la mère de Daulat-Rao’-Sindhiah, rajah de Gwalior. C’était un homme de quarante ans, nous dit Lutfullah, d’une grande stature, bien fait, mais avec une énorme bedaine semi-ovale. « Il avait le teint noir et l’âme plus noire que le cœur d’un infidèle, car il était entièrement illettré et adonné aux intrigues de ce monde. » C’était en un mot un type parfait de spadassin et de matamore. L’apparence est trompeuse chez les Orientaux. L’air martial, le feu des yeux, l’orgueil imprimé sur les traits font croire au courage : pure illusion ! cette physionomie ardente et mâle n’est pas due aux qualités de l’âme, mais aux instincts sauvages de la matière. Mynâbee avait su conquérir la confiance de sa royale maîtresse, et avait alimenté de son mieux la discorde entre la mère et le prince son fils. La princesse mourut, et immédiatement, selon l’usage de l’Orient, son favori tomba en disgrâce. Un matin, la maison de Mynâbee fut entourée par un détachement de soldats, le sabre au poing et le fusil chargé. « Le pauvre maître de la maison, rassemblant ce qui lui restait de fermeté, eut recours aux prières ; ma mère et ses servantes, croyant que la mort était proche, s’évanouirent. Pour moi, je demeurai ferme, pensant qu’étant innocent, je ne serais pas tué, et que d’ailleurs, s’ils me mettaient à mort, je mourrais martyr et j’irais par conséquent au paradis, où je mènerais une plus belle vie dans des palais de diamans et de rubis, et en compagnie des houris, que sur cette misérable terre. » Le seul personnage courageux de la famille fut donc le petit Lutfullah : il alla à la rencontre des soldats, qui se contentaient de faire le pillage des écuries et des jardins et de garder strictement la maison jusqu’à l’arrivée des ordres du rajah. Lutfullali conseilla à son beau-père de se rendre et de ne pas faire de résistance. Le beau-père, qui tenait moins à faire preuve de bravoure qu’à sauver sa vie, adopta promptement ce conseil, mais avec une restriction importante. « Il me dit que si l’officier voulait jurer solennellement, en versant de l’eau sur la queue d’une vache, qu’on ne lui ferait aucun mal, il se présenterait ; sinon, il s’échapperait par le toit de sa maison. Quant aux femmes, elles pouvaient chercher les moyens qui leur conviendraient de se mettre en sûreté. » Lutfullah alla rapporter ce message à l’officier, en ajoutant que son beau-père était décidé à se défendre jusqu’à la dernière extrémité. L’officier consentit. « Alors on fit venir un brahmane et une vache. Le brahmane mit la queue de l’animal dans la main du commandant, versa un peu d’eau dessus, et prononça en sanscrit quelques paroles dont la solennité fit trembler le pauvre homme. » Cet exemple de lâcheté, ajoute Lutfullah, me remit en mémoire un des proverbes du livre persan des Exemples : « Un lion en apparence peut se trouver, si on le met à l’épreuve, n’être qu’un chacal, et réciproquement. »

Mynâbee en effet était un chacal. Souple et sans rancune, il rentra bientôt en grâce et alla remplir à Gwalior, dans la maison du rajah, un poste important. La proie l’attirait, et il n’était pas homme à s’en priver pour se nourrir de la viande creuse du ressentiment. Il emmena avec lui Lutfullah, qu’il avait assez bien traité jusqu’alors, mais qu’il se mit à malmener avec une férocité de marâtre dès qu’il lui fut né un fils. Les coups pleuvaient sur Lutfullah, qui résolut de s’affranchir de la tutelle de ce lâche, et qui sortit en conséquence du palais pour aller rejoindre sa mère, qui demeurait loin de Gwalior. Lorsqu’après bien des péripéties et des aventures il l’eut enfin rejointe, il trouva dans la maison certains changemens qui le surprirent et qui achevèrent de le confirmer dans l’opinion que son beau-père était bien le chacal qu’il avait soupçonné. « Je fus étonné de voir sa maison remplie de toute sorte de meubles, de draperies de divers genres, d’épices de prix, etc. Comme ces objets n’étaient pas en rapport avec le revenu de mon beau-père, je demandai d’où ils venaient : ma mère me lit une réponse évasive ; mais, n’étant pas satisfait de cette réponse, je fis des recherches ultérieures, et j’appris des autres membres de ma famille que ces richesses étaient bel et bien volées, qu’elles avaient été illégitimement acquises par le frère de la première femme de mon beau-père, qui, pendant tout le temps de notre absence, avait fait, par les ordres de son parent, le joli métier de voleur de grand chemin. »

Le récit du voyage forcé que fit Lutfullah de Gwalior à Ujjain, résidence de sa mère, est l’épisode le plus agréable du livre ; c’est au moins celui où la nature orientale se présente à nous sous son aspect le plus varié. Lutfullah n’a pas un sentiment bien marqué des beautés naturelles : son œil manque de vivacité, et son esprit de pénétration originale ; mais, dans ce récit, la fraîcheur et les terreurs du souvenir de ce pèlerinage juvénile aiguillonnent son imagination rétive. Quelques-unes des gracieuses scènes pastorales familières à tout l’Orient s’y mêlent à des aventures plus sombres, telles qu’il s’en rencontre seulement dans le pays des pagodes. « À midi, je m’assis sous un magnifique bananier, sur le bord de la rivière. Je fis mes ablutions, et, étendant mon daputta (ceinture), je m’assis dessus, et je posai devant moi ma petite épée, mon Koran, mes autres livres et mon morceau de pain. Un berger qui était assis sous un arbre, poussé sans doute par la curiosité, s’approcha, avec son chien… Il se tint debout à quelque distance, appuyé sur son bâton, et me regardait manger… Le compatissant berger me demanda si je ne voudrais pas un peu de lait pour humecter mon pain sec. Je lui répondis que je serais heureux s’il voulait m’en donner un peu, et que je lui serais reconnaissant pour cette action charitable envers un étranger et un homme d’une caste différente de la sienne. Le berger libéral m’apporta immédiatement un pot d’excellent lait frais ; mais alors une difficulté s’éleva : comment le recevoir ? Le berger, qui était un Hindou, ne voulait pas me permettre de toucher à son pot ; par son conseil, j’arrangeai en forme de coupe quelques feuilles d’arbre, et je bus le lait frais en mangeant mon pain. » Un peu plus loin, le jeune aventurier recommence avec une jolie fille rajpoote la scène de Rébecca et d’Ëliézer. La reproduction de la scène biblique est cependant très modernisée : l’Orient a marché depuis les patriarches. Rébecca est un peu coquette, Éliézer est galant et fait des madrigaux. Je demandai à une des filles, rajpootes, qui étaient occupées à tirer de l’eau, de m’en donner un peu pour étancher ma soif. En réponse, elle me demanda d’un ton gracieux, aussi charmant qu’elle : « N’y a-t-il personne autre qui puisse étancher votre soif ? — Personne, madame, et s’il y en avait une autre, elle serait comme un atome devant votre incomparable beauté ; une lampe ne peut avoir de splendeur devant le soleil. » Cette flatterie fit courir un sourire sur sa belle figure, et elle me tendit son pot gracieusement en me disant : « Buvez jusqu’à ce que vous soyez rafraîchi. »

À ces rencontres idylliques succède un compagnon de route de mœurs moins pastorales. Un homme robuste et fort, couvert de poussière, s’approche du voyageur et lui propose de faire route avec lui. Son œil d’une stupidité féroce et ses manières trop insinuantes inspirent à Lutfullah une défiance trop justifiée par la suite de l’aventure. Il me demanda d’où je venais et où j’allais. Je lui rendis son salut, et je lui dis que j’allais à Gohad pour affaires. Alors il observa que sa destination était la même, mais qu’il craignait que nous ne pussions atteindre la ville avant le coucher du soleil, car il y avait quatre bons milles à faire à partir de l’endroit où nous étions. En effet, la nuit était déjà venue avant que les voyageurs eussent fait plus de deux milles. Arrivé près d’une mosquée, Lutfullah s’arrête, déclare qu’il a l’intention d’y passer la nuit, et souhaite un bon voyage à son compagnon. Ce dernier essaie de le persuader de finir le voyage, en l’effrayant d’histoires de voleurs et de bêtes féroces. Lutfullah répond qu’un feu clair allumé dans la nuit est un moyen connu d’écarter les bêtes féroces, et que pour les voleurs il les craint peu, n’ayant pas la moindre monnaie sur lui. Juma (c’était le nom de cet indiscret compagnon de route) considère alors Lutfullah d’un regard scrutateur. Puisque Lutfullah s’arrête, il s’arrêtera aussi. Les craintes qu’inspire cette complaisance à Lutfullah ne lui font cependant pas oublier ses devoirs de musulman. Il entre dans une rivière pour faire ses ablutions, et laisse ses habits à la garde de Juma, qui en fouille toutes les poches et tous les replis. Le résultat de cette enquête, en constatant la pauvreté de Lutfullah, sauva sa vie. Juma à son tour, voyant qu’il avait affaire à un gueux comme lui-même, se sentit venir trop de confiance, et il dit à Lutfullah que, s’il voulait lui jurer sur le saint livre de ne jamais divulguer le secret qu’il allait lui révéler, il le prendrait pour apprenti, et lui enseignerait l’art de devenir riche en un instant. L’étourdi Lutfullah prêta le serment demandé et reçut en retour l’horrible secret.

Juma était un thug, un thug exercé et de premier mérite dans sa profession. Il avait formé dans le district environnant sept disciples aussi recommandables par leur fidélité à leur maître que par l’intelligence avec laquelle ils avaient profité de ses leçons. « Ouvrant un large sac qu’il tira de sa ceinture, il laissa tomber des mohurs d’or pour enchanter mes yeux et fasciner mon imagination. » Il enseigne alors à Lutfullah les diverses manières de tuer employées dans sa profession ; dans le nombre, il en est une assez curieuse : « Nous nous familiarisons avec les voyageurs en nous présentant comme mendians, en nous proposant comme guides, ou même en servant d’entremetteurs (pimps). La femme dont je vous ai parlé nous sert à ce dernier usage ; elle attire le voyageur et le conduit dans un endroit écarté, loin de la route, où l’un de nous ne tarde pas à les rejoindre. Le voyageur naturellement ne goûte pas cette visite importune ; mais la femme l’apaise en lui disant : C’est mon mari ou mon frère ; il va s’en aller bientôt, et nous pourrons parler et fumer à l’aise. Si pendant ce temps le voyageur n’est pas assez sur ses gardes, la femme, comme par accident, laisse tomber certaine partie de son vêtement, ce qui naturellement attire toute son attention, et alors… » On sait le reste, la strangulation par le mouchoir de soie, là mort sans effusion de sang et l’enterrement sur place.

Juma expose à Lutfullah la théorie morale de ce brigandage. Et d’abord j’observerai que dans son explication il s’écarte un peu des opinions généralement admises. Le thuggisme est une profession, un métier, beaucoup plus qu’une secte. C’est une association de brigandage appuyée sur des raisonnemens d’une métaphysique pervertie ; mais le brigandage domine, et la dévotion à la déesse Kali ne vient qu’en seconde ligne. Il n’est donc peut-être pas tout à fait juste de voir dans les thugs une secte vouée par religion aux puissances du mal ; la religion n’est pas le principe de l’association, et ne vient qu’après coup pour donner une justification à ses crimes. Il ne lui a pas été difficile de trouver dans l’arsenal de la métaphysique hindoue un argument pour déclarer que le crime est indifférent, et que la destruction doit être honorée, ni de trouver dans le vaste panthéon de l’Inde une divinité pour lui rapporter la gloire de ses crimes. Le thuggisme est donc surtout un brigandage ; mais ce qui est curieux, c’est de voir à quel point la doctrine panthéiste a pénétré dans l’esprit de ce peuple, et avec quelle immorale souplesse elle s’est pliée à tous les actes de l’âme humaine. La grandeur sinistre de cette doctrine séduisante et fatale apparaît ici d’une manière saisissante. Écoutez la confession de Juma. Les argumens dont il se sert pour justifier ses crimes sont les mêmes que ceux par lesquels, dans le poème indien, le dieu Krichna presse le héros Arjouna de pousser son char de guerre contre ses proches et ses amis.

« — N’avez-vous aucun remords, lui dis-je, lorsque vous commettez un crime ? — Non, répondit-il. Un bouclier n’est jamais ému lorsqu’il tue un bouc ou une vache. Au commencement, on se sent toujours pris de quelque attendrissement, mais la pratique vous met bientôt à l’aise ; dans ces occasions, nous pensons à la méchanceté, à l’égoïsme des hommes, à leur peu de conscience. Par exemple, ils ne nous donneraient pas une roupie, si nous mourions de faim ; ils ne se sentiraient pas émus, si nous étions punis de mort : nous devons donc les traiter comme ils nous traiteraient.

« Au commencement, il m’arriva une fois d’être presque dégoûté de ma profession. J’accompagnai un jour un vieux prêtre, pendant environ trente milles, dans la direction d’Udepur. Pendant le premier jour du voyage, je ne pus trouver une occasion de e tuer. Le soir, il se réunit à quelques-uns de ses amis, et je ne pouvais m’introduire dans leur compagnie. Le lendemain matin, de très bonne heure, il repartit, et je l’accompagnai, quelquefois le suivant, quelquefois le précédant. Lorsque le premier quart du jour fut écoulé, il s’arrêta pour déjeuner près d’un village, et, me voyant dans une condition misérable, il me donna un morceau de pain, que je reçus avec un empressement apparent, mais auquel je ne touchai pas, pensant que manger son sel et puis le tuer serait une trahison impardonnable. Je lui dis que j’allais à Udepur pour chercher un emploi, et il répondit : Puisse votre entreprise être heureuse ! Après son déjeuner, il partit, et je le suivis jusqu’à midi, heure de sa prière et je puis dire de sa mort. Il me demanda si je connaissais un ruisseau près de là où il pût faire ses ablutions, sinon qu’il se purifierait avec du sable et prierait. Je lui répondis qu’il y avait un ruisseau à un quart de mille de là environ, mais qu’il était un peu à l’écart de la route ; il me demanda de le lui montrer, et je l’accompagnai jusqu’au ruisseau, où il accomplit ses ablutions ; puis, étendant ses vêtemens, il fit ses dévotions, et lorsqu’il se releva, je l’étranglai facilement, sans défiance comme il était. Il rendit l’âme aussitôt, et à mon grand désespoir, lorsque je fouillai sa personne, je ne trouvai qu’un liard de monnaie, un rosaire et quelques morceaux de pain desséché. J’enterrai immédiatement le corps, et je m’en allai. Le lendemain j’allai au village, où j’avais donné rendez-vous à ma vieille mère. Je lui appris ce qui s’était passé, la compassion dont j’avais été saisi, ma détermination d’abandonner ma profession, lui disant que j’aimerais mieux mourir de faim que d’être obligé de souiller mes mains à l’avenir d’un sang innocent pour d’aussi misérables bénéfices. Elle ne goûta pas ce manque de courage, et, prenant le liard, elle alla au marché, et revint avec une livre au moins de crevettes. Elle plaça le monceau devant moi et me dit : — Pouvez-vous compter ces petits animaux, mon fils ? — Oui, lui dis-je ; mais il me faudrait tout un jour au moins pour les compter, et cela n’est d’aucune utilité. — Eh bien ! répondit-elle, fol enfant, ne voyez-vous pas combien d’existences sont ici détruites pour un liard, et vous, comme un garçon stupide, couard et pleurnicheur, vous vous inquiétez de la mort d’un vieux prêtre qui avait déjà un pied dans la tombe ! Si un lion, ajouta-t-elle, a des remords pour la proie qu’il mange, il est clair qu’il devra mourir de faim. — Les salutaires conseils de la courageuse vieille femme, continua Juma, me réconcilièrent avec ma profession, et depuis je n’ai jamais eu le plus petit remords. »

Après avoir reçu ces confidences, Lutfullah se sentit mal à l’aise en pareille compagnie. Il laissa le thug s’endormir. Un instant, en le contemplant dans son sommeil, il eut la pensée de le tuer. J’avais grande envie de couper le cou de ce lâche coquin avec mon petit cimeterre et de l’envoyer dans l’enfer, dont Malik le gardien lui ouvrirait les portes avec plaisir. Il résista prudemment à cette pensée, se contentant de s’évader, et courant à toutes jambes jusqu’à la ville voisine, où il arriva tremblant et sans pouvoir prononcer d’autres paroles que : « Juma, Juma, le thug ! » Dénoncé par Lutfullah, qui eut à demander pardon à Dieu d’avoir violé son serment, Juma fut pris, condamné, taillé en morceaux, lardé à coups de pointe d’épée, et finalement attaché à la gueule d’un canon qui l’envoya rejoindre la demeure de la déesse Kali.

À côté de cette scène, qui donne une idée si forte de ce qu’on peut appeler le pervertissement métaphysique de la race hindoue, j’en placerai une autre qui n’a pas le même caractère, mais qui laisse la même impression d’étonnement. C’est la description d’un suttie, et la plus saisissante à coup sûr que j’aie vue. Cette scène se rapporte à l’époque où Lutfullah était au service de la compagnie des Indes.

« Un matin, comme j’étais avec le lieutenant Earle du 24° régiment, on nous apprit qu’il devait y avoir un suttie au village de Maholi, sur les bords du fleuve. Cela nous fit bondir ; nous ne pouvions croire qu’un tel crime pût être commis avec impunité tant qu’un résident anglais était près de la capitale. Nous avions à peine terminé notre conversation sur ce sujet, que nous aperçûmes la sinistre procession accompagnée de la musique indigène sortant de la ville et suivant la grand’route, près de la porte du résident. Nous courûmes à nos chevaux, et nous marchâmes au lieu de l’exécution, que nous atteignîmes une demi-heure après environ. Un autre de mes élèves, le docteur Kay, ayant appris ces tristes nouvelles, nous rejoignit bientôt.

« Après que nous eûmes attendu environ un quart d’heure à l’ombre d’un arbre, sur les bords du fleuve, la procession arriva, et les porteurs brahmanes placèrent la bière au bord de l’eau, comme pour rafraîchir les pieds du cadavre. La figure et les mains du mort étant exposées à la vue, nous reconnûmes que le mort était un brahmane bien constitué d’environ quarante ans. Après avoir examiné le mort, nous nous avançâmes vers la jeune dame qui était assise sous un arbre, à peu de distance de la bière, toute prête à s’immoler sur le bûcher qu’on préparait près du cadavre. Elle était entourée de ses proches et d’autres personnes, au nombre de vingt environ, et était engagée avec eux dans une vive conversation. C’était une belle femme, de quinze ans environ, et sa contenance charmante ne montrait aucune marque de crainte ou de chagrin. Le lieutenant Earle, qui parlait fort bien le mahratte, entama une conversation avec elle et lui tint un discours éloquent, la dissuadant, avec toute l’énergie dont il était susceptible, de cet horrible suicide, que dans son opinion il regardait comme un meurtre volontaire commis par les brahmanes, dont les mauvais conseils, contraires à la pure loi hindoue, la condamnaient dans les deux mondes à une existence de tortures. Sa réponse fut courte et nette : « Vous pourrez dire tout ce que vous voudrez, mais je partirai avec mon maître. Il était écrit dans le livre de ma destinée que je devais être sa femme ; je dois donc être dans l’entière énergie du mot sa femme, sa femme seulement, et celle de personne autre. Je l’aimais et lui seulement, je ne pourrais plus aimer personne avec cette sincérité première ; je dois donc être sa fidèle compagne partout où il va. Ne vous tourmentez plus de cette affaire, monsieur, que la paix soit avec vous ! »

« Cependant le lieutenant Earle, à ma suggestion et à celle du docteur Kay, la supplia de l’écouter encore pendant un instant ; elle se tourna donc vers lui de nouveau, et il lui par la ainsi : « Ma chère dame, je vous en prie, considérez une fois encore ce que vous allez faire ; n’agissez pas contre votre raison, soyez sûre que nous sommes vos amis et non vos ennemis, que nous vous sauverons de cette mort horrible par tous les moyens, si vous donnez le plus léger signal, et que nous vous ferons une situation convenable pour le reste de votre vie. Et il ajouta : « Vous devriez essayer de brûler votre petit doigt avant de confier aux flammes votre beau corps tout entier. » Mais hélas ! son fanatisme était allé trop loin pour être arrête par ces conseils ou d’autres semblables.

« Elle répondit à M. Earle avec un sourire méprisant qu’elle lui était très obligée pour sa sollicitude, dont elle n’avait pas besoin, que sa parole était une et inaltérable. Alors, déchirant un morceau de son mouchoir, elle le trempa dans l’huile de la lampe brûlante (habituellement placée devant les bûchers, soit que le sacrifice ait lieu le jour, soit qu’il ait lieu la nuit), puis elle le roula hardiment autour de son doigt et l’alluma avec vivacité. Il brûla quelques instans comme une petite chandelle, en répandant l’odeur de la chair grillée, pendant que la jeune beauté parlait à l’auditoire sans un soupir ou une plainte qui pût indiquer la souffrance ; néanmoins la coloration violente de la face, suivie d’une sueur abondante, trahit à nos esprits inquiets et exempts de préjugés les souffrances qu’elle ressentait. Cette frénésie enthousiaste est aidée et soutenue, je crois, par l’effet de quelques narcotiques, particulièrement du camphre, que les cruels brahmanes administrent en large quantité à leurs victimes aussitôt que, sous le coup de la douleur causée par la mort d’un être chéri, elles manifestent l’intention de se détruire. L’effet de ces drogues se communique bientôt à tout le système nerveux, la stupéfaction s’ensuit, et le corps est complètement engourdi avant d’aller au feu. Le bûcher étant alors apprêté, le corps fut lavé et placé dans l’intérieur. Un paquet de camphre d’une demi-livre environ fut lié autour du cou de la dame ; elle se leva avec la vivacité dont elle avait fait preuve jusqu’alors, invoqua ses dieux, et courut au fatal bûcher comme le papillon court à la flamme. Alors elle fit sept fois le tour du bûcher, et y étant entrée enfin, elle plaça sur son sein la tête de son mari mort, puis, prenant une mèche allumée entre l’orteil et le second doigt du pied, elle mit le feu aux combustibles entremêlés aux bûches de bois. Lorsqu’elle fut entrée, les brahmanes commencèrent à fermer les ouvertures avec de grosses pièces de bois ; ce que voyant, le docteur Kay entra dans un tel état d’exaspération, qu’il ne put garder le silence plus longtemps. Quoiqu’il sût peu ou même rien de la langue du pays, il cria avec toute la force dont il fut susceptible : « Coquins, cela n’est pas bien ! Darvaza mat kolo, » c’est-à-dire, n’ouvrez pas la porte, — disant ainsi le contraire de ce qu’il voulait dire. Ce lapsus linguae, même à ce moment tragique, arracha un sourire à la plupart des assistans. Immédiatement après que la pauvre femme eut mis le feu au bûcher, les brahmanes et les autres assistans poussèrent bruyamment au ciel le nom de leur dieu Rama, ordonnèrent aux tambourins, aux flageolets et aux cymbales qui accompagnaient la procession de battre et de jouer, et déchirèrent l’air de leurs hurlemens, afin qu’on ne pût entendre les cris de détresse de la victime ; puis, aussitôt que les flammes se furent ouvert une issue de toutes parts, ils coupèrent aux quatre coins avec leurs petites haches les cordes qui soutenaient les quatre côtés du bûcher, et l’énorme poids, tombant à la fois sur cette femme délicate, l’écrasa en un instant. Quinze minutes après, tout cet embrasement était devenu un monceau de cendres, la musique et les cris cessèrent, et les bourreaux fatigués s’assirent avec calme, sous un arbre, en attendant que les cendres fussent éteintes et qu’ils pussent les jeter dans le fleuve et s’en retourner. De notre côté, nous nous en revînmes tristes et abattus du spectacle que nous avions vu. »

En vérité, ces horreurs sont empreintes d’une majesté sombre qu’on ne peut nier. Ce qui frappe dans les deux tableaux que nous venons de présenter au lecteur, c’est la plénitude dans la perversité. Les caractères sont achevés dans leur monstruosité, il n’y a rien à y ajouter. On dirait des productions frénétiques enfantées par le génie de la vie dans un accès de délire, mais qui ont conservé dans leur démence l’unité et l’harmonie prescrites par les lois de l’art. Ce qui étonne le plus dans ces caractères, c’est l’implacable logique avec laquelle l’âme humaine est allée jusqu’au bout d’elle-même : pas d’hésitation, de remords, pas de combat peureux de la volonté contre l’instinct, ou de l’instinct contre la fatalité. De même que la nature n’éprouve aucune hésitation à faire des monstres, l’âme n’éprouve aucune hésitation devant le crime ou la destruction : elle se conforme sans crainte aux conditions qui lui sont données. Telle est l’immorale obéissance des Hindous au milieu dans lequel ils se développent, obéissance qui leur a permis cependant de représenter les divers instincts de l’âme humaine avec une abondance de vie, une énergie d’expression et un calme d’allure qui ne se sont retrouvés nulle part ailleurs.

Ce monde est immoral, mais il possède sa beauté ; le moraliste en est troublé et étonné, l’artiste amoureux des formes et des grandes expressions peut en être ravi. Que nous voilà loin de notre monde européen, où la nature n’est jamais obéie sans réserve, où ses conseils ne sont jamais suivis sans regrets, où la volonté, dans ses luttes incessantes, a creusé l’âme jusque dans les profondeurs où vit la conscience, dont nous apercevons l’œil menaçant aussitôt que nous nous penchons sur l’abîme de notre être ! Mais, pour ne pas sortir de l’Orient, combien nous sommes loin du monde musulman ! Combien ses superstitions inoffensives sont pâles, ridicules et ennuyeuses à côté de ces superstitions terribles ! Que signifient, à côté des sutties et des autels de la déesse Kali, les superstitions de la secte des bohras, qui se font remettre par leurs prêtres, pour chacun de leurs morts, un certificat de bonne vie et mœurs adressé à l’archange Gabriel, avec prière de décerner en paradis une place convenable à l’âme bienheureuse ? Combien leurs déniches paraissent radoteurs, leurs ascètes effacés à côté des brahmanes et des contemplateurs hindous ! Il y a entre eux la différence qui sépare la dévotion modérée de la folle religieuse, et une ode enthousiaste d’un livre de sentences. Nous allons placer sous les yeux du lecteur deux portraits de saints orientaux, un saint musulman, un saint hindou : le premier lui semblera sans doute plus humain, mais le dernier reporte l’imagination vers ces descriptions des poèmes indiens qui nous représentent les fakirs prenant racine dans le sol ou se transformant en buissons incultes où les oiseaux viennent faire leurs nids. Lutfullah, dans une de ses pérégrinations, va loger dans une mosquée bâtie par un saint homme, le hadji Zacharias.

« Je fus traité par les serviteurs du hadji avec respect et hospitalité. Je désirais avoir le plaisir de connaître le fondateur de la mosquée, dont j’avais entendu beaucoup louer le caractère bienveillant lorsque j’étais à Bombay, et après informations j’appris par son domestique, qui me servait, que le hadji s’était souvent assis à côté de moi et m’avait souvent parlé après la prière. Je me rappelais bien en effet un homme qui m’avait parlé, mais comme j’étais loin de le prendre pour un grand personnage, je l’avais toujours tenu à l’écart et rebuté à cause de ses manières et de sa conversation vulgaires et de son costume grossier. Je regrettai beaucoup alors d’avoir été si rude envers un homme qui m’avait traité avec tant d’hospitalité. Comme il était de mon devoir de lui offrir des excuses, j’allai à son cabinet, où je le trouvai accroupi sur un vieux matelas étendu sur le parquet et les reins soutenus par un vieux coussin, tandis que ses suivans et ses domestiques étaient tous bien vêtus et éclipsaient extérieurement leur maître. Il y avait aussi là des gentilshommes anglais, un capitaine et son second officier, qui se tenaient chapeau en main, attendant ses ordres. Il me reçut avec beaucoup de civilité, et je m’assis près de lui. Je lui demandai pardon de l’avoir rebuté dans mes premières visites, l’assurant que mon incivilité n’était due qu’à l’ignorance. Il me répondit brusquement qu’étant formé d’humble poussière, son devoir était d’être humble. »

Ce personnage est fort honorable sans doute, mais n’est pas très différent d’un honnête philanthrope. Son humilité a une certaine bizarrerie, mais ne dépasse pas les bornes du sens commun. Ce saint est mêlé au monde, il est riche, puissant, il remplit des fonctions publiques : tout cela est assez effacé. Voyons un saint de la religion brahmanique, celui-là au moins a du caractère et de la physionomie.

« Quand on erre dans ces solitudes, il arrive souvent de rencontrer quelque moine hindou que le zèle de son austérité a poussé à tout abandonner et à dévouer sa vie au culte de la Divinité, loin du tumulte des mondains. Il vit des racines qui croissent sur place, fait du feu en frottant deux morceaux de bois l’un contre l’autre pour se chauffer pendant les nuits froides, et se tient le corps soigneusement couvert de cendres, dont la poussière lui fait comme une mince enveloppe qui, fermant les pores de la peau, le dispense de vêtemens artificiels. Après dix ou douze années de cette existence, il devient comme les bêtes sauvages et s’enfuit à la vue de l’homme. Dans cette partie du monde, on rencontre des gens qui ont la singulière idée que ces religieux sont des cannibales, et qu’ils mangent de la chair d’homme, s’ils peuvent se saisir d’une personne seule et désarmée ; mais cela n’est pas croyable.

« Un matin, comme j’errais avec mon élève, nous engageâmes une discussion sur la question de l’esprit et de la matière. Étant profondément excité par ce sujet intéressant, il laissa sa suite sous la garde d’un officier son subordonné, et me pria de l’accompagner à quelque distance de la route, afin que nous pussions discuter plus librement… Tout à coup nous arrivâmes en face d’un feu auprès duquel nous n’aperçûmes aucun individu. Nous allumâmes nos cigares et nous demandâmes à nos grooms comment ce feu se trouvait dans ce lieu solitaire. Leur réponse unanime fut que ce feu appartenait à quelque Agori Baba (père omnivore), et qu’il était dangereux pour nous de rester plus longtemps. Cette inquiétude nous fit rire, et nous continuâmes notre promenade sans plus songer à cette aventure. Après que nous eûmes avancé de quelques pas, nous arrivâmes dans une vallée énormément profonde, et, en regardant en bas, nous vîmes l’homme de proie, l’ascète lui-même, le demi-dieu des Hindous, à une centaine de mètres, qui courait aussi vite qu’il pouvait, en regardant prudemment derrière lui à chaque instant, comme si quelqu’un le poursuivait. Nos pauvres domestiques, en le voyant, furent terrifiés, et se courbèrent devant lui en touchant la terre de leur front. Mon compagnon, avec la curiosité de l’Européen, l’appela et lui fit signe de venir, comme s’il avait quelque importante communication à lui faire ; mais ces actes de civilité, au lieu de produire l’effet désiré, accélérèrent sa fuite, et la rapidité dangereuse de la descente empêcha mon curieux compagnon européen de le suivre. Nous eûmes donc recours à notre lunette d’approche, qui nous le fit voir dans tous ses détails. C’était un homme fort et puissant ; sa chevelure argentée tombait en désordre sur ses épaules, et sa barbe également en désordre sur sa poitrine ; ses yeux étaient vifs et étincelaient de feu ; son corps velu était tout frotté de cendres. À peine l’avions-nous contemplé, qu’il se déroba à notre vue. »

Revenons à Lutfullah. Sa, vie errante s’est poursuivie jusqu’à ces dernières années (1847) ; mais la carrière des aventures s’est, comme nous l’avons dit, fermée pour lui de bonne heure. Dès l’âge de vingt ans, tout est fini. Il lui faut mener une vie laborieuse qui laisse peu de place aux surprises. Ce n’est pas sa faute cependant si sa vie a été aussi peu accidentée, et si les soucis de la gêne et de la pénurie ont été les soucis qui ont fait blanchir ses cheveux. Jeune, il avait rêvé gloire militaire et dangers éclatans, et ces préoccupations impatientes le précipitèrent dans l’aventure la plus périlleuse qu’il eût jamais courue. Au commencement de 1818, il entendit parler des guerres qui se faisaient dans le Dekkan, et il résolut de se rendre dans ce pays. La difficulté était de trouver une caravane à laquelle il pût se joindre, ou un compagnon quelconque qui voulût faire la route avec lui. Un jour, rôdant dans les rues de la ville d’Ujjain, il aperçut une troupe d’Afghans commandés par un jamadar (lieutenant). « En passant, je les saluai selon la coutume des mahométans fondée sur la tradition du prophète. Le jamadar Musa-Khan, — tel était son nom, comme je l’appris plus tard, — me rendit mon salut avec courtoisie et m’invita à m’asseoir et à fumer avec lui, invitation que j’acceptai avec grand plaisir. Lutfullah ouvrit son cœur, et fut ravi d’apprendre que le jamadar partait le lendemain avec sa troupe-pour le Dekkan. Musa-Khan lui proposa de s’enrôler, ou plutôt d’entrer à son service pour tenir les comptes de sa bande. Lutfullah accepta avec empressement. Le lendemain, au point du jour, il sortit secrètement de la demeure maternelle et alla rejoindre ses nouveaux compagnons. La troupe était déjà sur pied ; ils s’apprêtèrent en quelques minutes, et tous répétèrent la prière suivante, qui est récitée par tous les voyageurs et les guerriers musulmans au moment de partir pour une expédition : Dieu t’accorde son assistance et une prompte victoire, et te permette de porter de bonnes nouvelles aux vrais croyans ! Dieu est le meilleur gardien, et il est le plus clément de ceux qui se montrent clémens. »

Les jours se passent, et l’expédition marche à travers les montagnes, les précipices, les défilés les plus dangereux. Enfin un soir on aperçoit une vallée profondément cachée entre un rempart de montagnes chevelues et de rochers pleins de broussailles, couverte d’arbres et parsemée de huttes, une sorte de caverne naturelle qu’auraient enviée Ali-Baba et ses quarante voleurs. « Grâce à Dieu, nous sommes arrivés au lieu de notre destination, dit Musa-Khan. » Lutfullah était tombé dans une bande de brigands : les vingt-cinq Afghans de Músá-Khán n’étaient que vingt-cinq mercenaires aux gages d’un chef de voleurs bheels nommé Nadir. On s’approche de la vallée, et la bande se trouve bientôt entourée d’une troupe soupçonneuse et féroce. Qui êtes-vous, dit l’un de ces hommes, vous qui venez vous jeter dans les mains de la mort ? — Ne me reconnais-tu pas, Kaliya ? cria Músá ? Le Bheel reconnut la voix du jamadar et s’avança vers nous en criant aux autres : C’est notre Músá, et non pas un ennemi. Cette reconnaissance opérée, Músá va présenter ses hommes au chef Nadir, espèce de roi à la fois burlesque et féroce, qu’ils trouvent assis à l’entrée d’une caverne, sur une estrade en bois, enlacée de plantes grimpantes, nu comme ses sujets, les bras chargés de bracelets d’or. « Músá-Khán, le regardant, le salua et dit : Voici Nadir-Bhai, le bon prince du désert ; présentez-lui vos respects. Le pauvre Lutfullah se trouvait dans la situation de Gil Blas lorsqu’il est tombé par étourderie dans la bande du capitaine Rolando. Il resta dans cette vallée maudite quatre longs mois, maudissant son imprudence et cherchant un moyen de s’évader sans pouvoir le trouver, lorsqu’un événement terrible et tout à fait à l’orientale vint lui fournir l’occasion qu’il désirait. Les Afghans au service de Nadir avaient un tiers du butin ; les expéditions avaient été si lucratives, qu’au bout de peu de temps ils se trouvèrent assez riches et manifestèrent l’envie de retourner dans leur pays pour quelques mois. Nadir accorda à Músá la grâce que celui-ci demandait au nom de ses Afghans, mais il lui dit qu’il ne les laisserait pas partir sans leur donner, en souvenir de leurs services, une grande fête qui durerait trois jours. La fête eut lieu, et voici ce qui se passa à l’aurore du troisième jour.

« Ce matin-là, je me réveillai de meilleure heure que de coutume, et je me rendis à ma fontaine favorite. Après avoir accompli les inévitables devoirs d’un bon musulman, je commençai à penser à mon heureux retour dans le monde civilisé. Chose étrange à dire, ces pensées, loin de réjouir mon cœur, le rendaient plus pesant. Je ne savais pourquoi, mais l’aurore de ce matin si désiré, au lieu d’égayer le cœur, semblait assombrie de nuages sinistres. Je ne pris pas garde à ces présages. Toutefois au point du jour je commençai à m’en revenir vers le grand hangar. Comme j’approchais, mes sens furent terrifiés par des cris et des gémissemens accompagnés d’un bruit sourd d’instrumens tranchans, comme le bruit d’une hache de boucher divisant la chair et les os d’un animal ; puis vinrent des cris de détresse finissant en gémissemens. Ici la raison, faisant de nouveau une apparition opportune, m’arrêta court et me força de réfléchir. — Ce sont peut-être les moutons que l’on tue pour notre repas, pensai-je ; mais quelle peut être la cause de ces terribles cris ? — Pendant que je faisais ce monologue, mes pieds reculaient naturellement au lieu d’avancer, et soudain, à ma grande terreur, qu’est-ce que je vois ? Un Afghan qui s’enfuyait, la tête saignante et ses vêtemens couverts de sang. Je courus à lui : — Qu’y a-t-il donc, Ibrahim-Khan ? lui demandai-je. — À cette question, il répondit : — Nous sommes trahis ; tous les Afghans sont assassinés par les Bheels. J’ai perdu trois doigts en voulant parer un coup qui allait me frapper à la tête. Ma blessure n’est pas mortelle, j’ai échappé en simulant la mort. Ne me suivez pas, je puis être rejoint. Courez aussi vite que vous pourrez, si vous voulez sauver votre vie. — Adieu, Ibrahim, lui dis-je, puisse Dieu vous protéger ! »

Lutfullah s’enfuit à toutes jambes à travers la plaine et la montagne, sans retourner la tête, et réussit à regagner la maison maternelle. Il y trouva beaucoup de changement. Son beau-père avait été tué, — justement comme les Afghans par les Bheels, — par son complice en flibusterie, le frère de sa première femme. Sa mère était atteinte de consomption, et mourut bientôt. Lutfullah, après avoir épuisé ses dernières ressources pour soigner sa mère et la faire ensevelir convenablement, s’engagea comme employé des postes au service de la compagnie. Alors commença pour lui cette existence besogneuse dont il se plaint sans cesse, et qui aujourd’hui encore le remplit de tristes soucis. L’honnêteté ne réussit guère nulle part, mais moins encore chez les musulmans que partout ailleurs. Lutfullah a été plusieurs fois au service des princes et des nababs de l’Inde ; il n’a jamais su en tirer grand’chose, paraît-il. Il manque d’agilité, et se débrouille mal au milieu de ces intrigues, qui sont pourtant si familières aux Orientaux. Son histoire, à partir du moment où il entra pour la première fois au service de l’Angleterre jusqu’en 1847, peut se résumer en quelques lignes.

Il a mené une vie de Gil Blas honnête ; il a été au service de l’armée anglaise comme secrétaire, comme interprète, comme traducteur. Il a donné aux officiers anglais des leçons d’hindoustani et de mahratte, d’arabe et de persan. Il a été plusieurs fois au service des nababs de Surat. À la mort d’un de ces derniers, le gouvernement de l’Inde fit annoncer par l’administration de Bombay que le titre de nabab était éteint, et que la pension attachée à ce titre était supprimée. Mir-Jafir-Ali, beau-fils du défunt, après avoir vainement réclamé auprès du gouvernement de l’Inde, résolut d’aller à Londres demander réparation, et Lutfullah l’accompagna en qualité de secrétaire et d’interprète. Ce voyage se fit en 1844. Depuis cette époque, Lutfullah, qui avait été déjà marié une fois et qui ne paraît pas avoir été enchanté du caractère de sa femme, a épousé en secondes noces la fille du dernier nabab de Surat ; mais ce mariage princier ne semble pas l’avoir délivré de ses embarras pécuniaires. Cette dame m’a donné quatre enfans, trois filles et un garçon. Que Dieu les bénisse tous ! Mes soucis domestiques sont maintenant fort aggravés. Je suis avancé en âge, et mon revenu n’est pas assez fort pour couvrir les dépenses d’une nombreuse famille ; néanmoins je me résigne à la volonté de l’être omniscient dont le pouvoir tout puissant crée d’abord la nourriture, ensuite les créatures destinées à en vivre. Amen. Il est impossible d’être de meilleure composition avec l’être des êtres, qui a fait pour Lutfullah tout le contraire de ce qu’il a fait pour le monde en général, et qui lui a donné les créatures avant la nourriture destinée à les alimenter. Cette misérable question d’argent le tourmente tellement que nous soupçonnons presque Lutfullah d’avoir écrit ses mémoires pour grossir un peu, s’il était possible, le chiffre de son revenu. Si cette supposition, sur laquelle M. Eastwick, son éditeur, pourrait seul nous renseigner, était vraie, Lutfullah se trouverait transformé en auteur à l’européenne, et ce serait là le seul profit qu’il eût tiré de sa longue fréquentation des Européens.

Lutfullah n’a pas beaucoup profité en effet de la société des officiers anglais et des agens de la compagnie ; soit que le souci de ses affaires le préoccupe trop vivement et l’empêche de voir autour de lui, soit que son cerveau se refuse à comprendre des caractères et des idées avec lesquels il n’a pas été familiarisé par l’éducation, il ne saisit rien de l’Angleterre ni du caractère anglais. Un jour il essaie de détourner un de ses maîtres anglais, le capitaine Eastwick, malade et fatigué, de se rendre à un poste périlleux pour sa santé ; celui-ci lui répond qu’il est bien inutile de vivre, lorsque notre vie n’est plus d’aucune utilité à nos semblables. Lutfullah enregistre ce mot héroïque sans avoir l’air de le comprendre. Ce qui le touche le plus parmi les agens de la compagnie en Angleterre et dans l’Inde, c’est leur extrême politesse. Il remarque avec étonnement qu’en Angleterre ce sont les plus puissans qui sont les plus polis. Pour le dire encore, son intelligence n’a pas gagné grand’ chose à cette fréquentation des Européens, et sa vie y a perdu en imprévu. À partir du jour où il est entré au service de la compagnie, il ne lui arrive plus rien. Une agitation monotone le pousse de ville en ville et de province en province, sans lui laisser le loisir de voir et sans lui apporter ce qui fait le charme de l’agitation, les fortunes du hasard. Le destin lui-même, auquel il est si soumis, semble le dédaigner.

Je cherche à résumer les impressions que laisse en moi la lecture des mémoires de cet honnête musulman, et je ne trouve pas de meilleure expression pour le sentiment que me fait éprouver cette peinture de l’Orient qu’une certaine description contenue dans le livre. Lutfullah eut un jour à Surat la fantaisie de visiter le cimetière des Guèbres, fantaisie dangereuse, car le cimetière est toujours gardé par un prêtre, surveillant jaloux de la pourriture confiée à ses soins, et qui peut frapper de mort le curieux indiscret. Lutfullah ne recula pas devant le danger et se rendit au cimetière, au-dessus duquel planaient des bandes de vautours au cou chauve. Il grimpa sur le mur et put satisfaire ses yeux ; des cadavres à demi rongés, des lambeaux de chair mêlés à des lambeaux de linceul, s’étalaient à ciel ouvert et empestaient librement l’air de leurs miasmes. Un léger bruit que fit Lutfullah éveilla le gardien du cimetière ; mais ce gardien, loin d’être terrible, était un pauvre vieillard édenté, à demi aveugle, courbé par l’âge, qui se mit à courir au hasard, comme un hibou aveuglé par la lumière, en lançant pour tout projectile aux indiscrets d’inoffensives insultes. Ce cimetière où des cadavres pourrissent à l’air libre, ces vautours silencieux qui planent au-dessus de lui, ce vieux gardien impotent et grotesque, c’est bien la fidèle image de l’Orient, jadis foyer de lumières, aujourd’hui foyer pestilentiel. Depuis des siècles pourrissent là toutes les grandes conceptions qui ont été l’honneur de l’homme, toutes les formes et tous les symboles dont une humanité jeune, imaginative et sensuelle s’aida pour exprimer ses inquiétudes morales, et s’expliquer à elle-même les désirs infinis qui la tourmentaient. Depuis longtemps, la vie qui animait ces formes et ces symboles s’est évanouie, mais leurs squelettes sont toujours là, qui pourrissent lentement et qui font par leurs miasmes le désert autour d’eux. La dissolution est lente et durera encore longtemps, car des siècles et des siècles de civilisation, car les débris de vingt empires et les symboles de dix religions successivement puissantes sont entassés là, en attendant que la mort ait achevé de les reprendre pièce à pièce. Ce spectacle de dissolution est profondément triste et plus émouvant que toutes les plaintes des poètes sur le sort des villes détruites et des générations disparues :

Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulchris ;

car ces débris qui achèvent de pourrir, ce sont les restes des plus grandes choses qu’ait enfantées l’esprit humain. Mais cette dissolution, quoique lente, est irrésistible ; quoique triste, elle est nécessaire, et nous devons nous féliciter toutes les fois qu’un événement imprévu vient en hâter la marche, et avancer le jour où ce berceau du genre humain cessera d’être le cimetière des civilisations antérieures, et sera rendu de nouveau à la vie et à la nature. Là est la justification morale de la politique européenne, qui aide à l’accomplissement de ce travail de destruction et abrège la durée d’abus et de superstitions que l’inertie orientale laisserait vivre des siècles. C’est le service que l’Angleterre a rendu spécialement dans l’Inde, et c’est pourquoi il y a lieu de se féliciter que l’insurrection des cipayes lui fournisse l’occasion de précipiter un peu plus vite la longue décadence de l’Orient.

Émile Montégut.