Augustin d’Hippone/Deuxième série/Solennités et panégyriques/Sermon CCII. Pour l’Épiphanie. IV. Unité de l’Église

Solennités et panégyriques
Œuvres complètes de Saint Augustin (éd. Raulx, 1864)


SERMON CII. POUR L’ÉPIPHANIE. IV. UNITÉ DE L’ÉGLISE.

ANALYSE. – C’est aujourd’hui que, représentants de la Gentilité, les Mages viennent, après les bergers juifs, s’unir à Jésus-Christ et fonder ainsi l’unité de l’Église. Aussi les Donatistes ne veulent pas de cette fête. C’est pourtant aujourd’hui que le Sauveur enlève glorieusement les dépouilles de Damas et de Samarie. – S’il semble donner des marques de faiblesse, c’est pour nous enseigner l’humilité ; et s’il veut que les Mages interrogent les Juifs et retournent par un autre chemin, c’est pour nous rappeler la docilité à sa parole, ainsi que l’esprit de pénitence nécessaire aux vrais membres de son Église.

1. Quelle joie nous apporte, dans l’univers entier, la solennité de ce jour ? Que nous rappelle le retour de cet anniversaire ? L’époque où nous sommes, demande que je l’expose par ce discours, qui revient également chaque année. Le mot grec Épiphanie peut se rendre dans notre langue par celui de manifestation. C’est à pareil jour en effet, croit-on, que les Mages sont venus adorer le Seigneur, avertis par l’apparition d’une étoile et conduits par sa marche. Le jour même de la nativité ils virent cette étoile en Orient et comprirent de qui elle annonçait l’avènement. À dater de ce jour jusqu’à celui-ci ils franchirent la distance, effrayèrent Hérode par la nouvelle qu’ils lui apprirent ; et lorsque les Juifs interrogés par eux leur eurent répondu, d’après les prophéties de l’Écriture, ils surent que le Seigneur était né dans la ville de Bethléem. Conduits ensuite par la même étoile, ils arrivèrent près du Seigneur lui-même, après l’avoir reconnu ils l’adorèrent, lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe, puis retournèrent par un autre chemin[1]. Il est vrai, le jour même de sa naissance il se manifesta aux bergers qu’il fit avertir par un ange ; le même jour encore il se fit annoncer, par l’étoile, au loin, en Orient, aux Mages ; mais c’est aujourd’hui seulement qu’il a été adoré par eux. Si donc toute l’Église des Gentils a voulu célébrer ce jour avec une grande dévotion, n’est-ce point parce que les Mages étaient les prémices de la gentilité ? Les bergers étaient Israélites, les Mages Gentils ; les premiers étaient près, les seconds éloignés ; mais les uns comme les autres accoururent se joindre à la même pierre angulaire. « Ainsi en venant il a annoncé la paix, comme dit l’Apôtre, et à nous qui étions loin, et à ceux qui étaient près. Car c’est lui qui est notre paix, lui qui des deux en a fait un, lui qui les a établis tous deux en lui, pour fonder sur l’unité l’homme nouveau, pour mettre la paix ; de plus il a changé ces deux peuples réunis en un seul corps, en les réconciliant avec Dieu et en détruisant leurs inimitiés dans sa propre personne[2] ».

2. On comprend pourquoi les Donatistes n’ont jamais voulu célébrer avec nous cette fête : ils n’aiment pas l’unité et ne sont pas en communion avec l’Église d’Orient, où se montra cette étoile. Pour nous, au contraire, honorons en demeurant dans l’unité catholique, ce jour où se révéla notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et où il recueillit en quelque sorte les prémices de la gentilité. N’est-ce pas alors que, selon l’oracle d’un prophète, avant de pouvoir bégayer encore les noms de son père et de sa mère[3] ; en d’autres termes, avant de pouvoir, comme fils de l’homme, articuler aucune parole humaine, il s’empara des dépouilles de Samarie et de la puissance de Damas, de ce qui faisait la gloire de cette ville ? Jouissant, à une certaine époque, de ce que le monde appelle prospérité, Damas s’était enorgueillie de ses richesses. Mais les richesses sont représentées par l’or principalement, et les Mages offrirent avec humilité de l’or au Christ. Quant aux dépouilles de Samarie, il faut entendre par là ceux qui l’habitaient ; car Samarie est ici l’emblème de l’idolâtrie, à laquelle s’était livré dans ses murs le peuple d’Israël en se séparant du Seigneur. Avant donc de marcher, avec le glaive spirituel, contre le royaume du démon établi par tout l’univers, le Christ encore enfant enleva à sa domination ces premières dépouilles de l’idolâtrie ; détachant les Mages de cette superstition contagieuse après les avoir déterminés à l’adorer lui-même ; leur parlant du haut du ciel par le moyen d’une étoile, avant de parler sur la terre par l’organe humain de la pensée ; leur apprenant en même temps, non par la bouche, mais par l’impression du Verbe fait chair, qui il était, dans quelle région et en faveur de qui il était venu au monde. Car ce même Verbe qui dès le commencement était Dieu en Dieu et qui venait de se faire chair pour habiter parmi nous, était en même temps près de nous et dans le sein de son Père, ne quittant point les anges dans le ciel, et sur la terre nous attirant à lui par le moyen des anges ; faisant, par son Verbe, briller l’immuable vérité aux peux des habitants des cieux, et obligé, par l’étroitesse de l’étable, de demeurer couché dans une crèche ; montrant dans le ciel une étoile nouvelle, et se présentant lui-même aux adorations de la terre. Et néanmoins cet Enfant si puissant, ce Petit si grand, s’enfuit en Égypte porté sur les bras de ses parents, pour échapper à l’inimitié d’Hérode. Ainsi disait-il à ses membres, non par ses paroles, mais par ses actions et en gardant le silence : « Si on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre[4] ». Pour nous servir en effet de modèle, ne s’était-il point revêtu d’une chair mortelle, d’une chair où il devait souffrir pour nous la mort au temps convenable ? Aussi les Mages lui avaient-ils offert, non-seulement de l’or pour l’honorer et de l’encens pour l’adorer, mais encore de la myrrhe pour témoigner qu’on devait l’ensevelir un jour. Il fit voir aussi, dans la personne ès petits enfants mis à mort par Hérode, ce que devaient être, quelle innocence et quelle humilité devaient avoir ceux qui mourraient pour sa gloire. Car les deux ans qu’ils avaient rappellent les deux commandements qui comprennent toute la Loi et les Prophètes[5].

3. Mais qui ne se demande avec surprise pourquoi les Juifs, questionnés par les Mages, leur firent connaître d’après l’Écriture en quel lieu devait naître le Christ, sans aller l’adorer avec eux ? Ce phénomène ne se reproduit-il pas encore aujourd’hui sous nos yeux, puisque les pratiques religieuses auxquelles se soumettent ces cœurs durs ne prêchent que le Christ en qui ils refusent de croire ? Quand aussi ils immolent et mangent l’Agneau pascal[6], ne montrent-ils pas le Christ aux Gentils, sans pourtant l’adorer avec eux ? Et quand rencontrant des hommes qui se demandent si les passages des Prophètes relatifs au Christ n’ont pas été composés après coup par des chrétiens, nous les renvoyons aux exemplaires que les Juifs ont en main, afin de dissiper leur doute ; alors encore n’est-ce pas les Juifs qui montrent le Christ aux Gentils sans vouloir l’adorer avec eux ?

4. Pour nous, mes biens-aimés, dont les Mages étaient comme les prémices ; pour nous qui sommes l’héritage de Jésus-Christ jus qu’aux extrémités de la terre ; pour nous en faveur de qui une partie d’Israël est tombée dans l’aveuglement jusqu’à ce que soit entrée la plénitude des Gentils[7] ; pour nous qui connaissons notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et qui savons qu’afin de nous consoler il a été jeté dans un étroit réduit et qu’il trône au ciel pour nous élever jusqu’à lui ; ayons soin, en le prêchant sur cette terre, dans ce pays où vit notre corps, de ne pas repasser par où nous sommes venus, de ne pas reprendre les traces de notre première vie. Voilà pourquoi les Mages ne retournèrent point par le chemin qui les avait amenés. Changer de chemin, c’est changer de vie. À nous aussi les cieux ont raconté la gloire de Dieu[8] ; nous aussi nous avons été amenés à adorer le Christ par la vérité qui brille dans l’Évangile, comme brillait l’étoile dans le ciel ; nous aussi nous avons prêté une oreille docile aux prophéties publiées par les Juifs, au témoignage rendu par ces Juifs qui ne marchent pas avec nous ; nous aussi nous avons vu dans le Christ notre Roi, notre Pontife et la victime immolée pour nous, et nos louanges ont été pour lui comme une offrande d’or, d’encens et de myrrhe : il ne nous reste donc plus qu’à suivre un chemin nouveau, pour publier sa gloire, qu’à ne retourner point par où nous sommes venus.

  1. Mat. 9, 1-12.
  2. Eph. 2, 11-22
  3. Isa. 8, 4
  4. Mat. 10, 23
  5. Mat. 22, 37-40.
  6. Exo. 12, 9.
  7. Rom. 11, 25.
  8. Psa. 18, 2.