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Derniers Poèmes, Texte établi par (José-Maria de Heredia ; le Vicomte de Guerne), Alphonse Lemerre, éditeurL’Apollonide. La Passion. Les Poètes contemporains. Discours sur Victor Hugo (p. 266-271).





On stigmatise volontiers la théorie de l’art pour l’art, dans cette heureuse époque de l’industrie littéraire en pleine culture, de succès bouffons, de prédications utilitaires et de recettes destinées à l’amélioration des espèces bovine, ovine, chevaline et humaine. Il faut espérer que les derniers poètes seront bientôt morts et qu’il leur sera épargné du moins d’assister au triomphe définitif des cuistres de la rime et de la prose qui, d’ailleurs, usurpent impudemment le titre de moralistes, à défaut de tout autre, sans doute.

Le vrai moraliste applique à l’étude des mœurs, dans leur noblesse et dans leur dépravation, des facultés diversement compréhensives, fines, énergiques, profondes. Son œuvre est un miroir dont la netteté fait le prix. Que chacun s’y regarde et s’y reconnaisse, pour peu qu’il y tienne. Mais le moraliste ne corrige point les mœurs, et, par suite, il ne prêche point, parce qu’il n’appartient à qui que ce soit d’enseigner l’héroïsme aux lâches et la générosité aux âmes viles, non plus que l’esprit aux niais et le génie aux imbéciles. Il serait aussi facile aux chimpanzés de donner des leçons de zend et de sanscrit à leurs petits, « Maître de l’éducation, maître du genre humain, » a dit Leibnitz. Rien de plus communément accepté, rien de plus faux. Les hommes ne se pétrissent pas entre eux comme des morceaux de terre glaise.

Le poète satirique est un moraliste par excellence, pourvu qu’il ne s’abaisse pas au niveau des excitateurs à la vertu par l’appât des mauvaises rimes, lesquelles manquent rarement leur effet fascinateur sur les natures vicieuses. Dès qu’il cède à cette tentation déplorable et qu’il monte en chaire, l’artiste meurt en lui, sans profit pour personne ; car il n’existe d’enseignement efficace que dans l’art qui n’a d’autre but que lui-même. Hors la création du beau, point de salut. Les impuissants seuls professent au lieu de créer. Ils ignorent, ou feignent d’ignorer que la beauté d’un vers est indépendante du sentiment moral ou immoral, selon le monde, que ce vers exprime, et qu’elle exige des qualités spéciales, extra-humaines en quelque sorte.

Mettre en relief et en lumière, avec vigueur, justesse et précision, les vices et les ridicules individuels ou sociaux, voilà l’unique mission du satirique. Du reste, qu’il use en pleine et absolue liberté de toutes ses ressources ; qu’il soit, à son gré, grave, éloquent, bouffon, brutal, spirituel, passionné : l’espace sans frontières de la poésie est à lui. S’il se garde d’attacher son nom aux faits étroitement contemporains et de le laisser clouer, en guise d’écriteau, sur un événement quelconque, souvent insignifiant et même ridicule à certains égards, tel que la révolution de 1830, par exemple ; s’il possède les vertus propres à la poésie, c’est-à-dire la puissance de généraliser, l’emportement lyrique et la certitude de la langue ; si le vers est de trempe solide, habile, voulu, non sermonneur et vierge de plates maximes à l’usage du troupeau banal, tout est bien. On ne peut assez louer l’indignation qui fait des vers irréprochables ; sinon, non. L’enfer catholique est, dit-on, pavé de bonnes intentions ; la géhenne des poètes aussi.

Il est entendu que ceci s’adresse infiniment moins à Auguste Barbier, que nul n’admire plus que moi, là où il est admirable, qu’aux juges ordinaires, et peu informés, de la poésie contemporaine.

Entre toutes les passions qui sont autant de foyers intérieurs d’où jaillit la satire, la passion politique est une des plus âpres et des plus fécondes. Haine de la tyrannie, amour de la liberté, goût de la lutte, ambition de la victoire ou du martyre, tout s’y donne rendez-vous et s’y rencontre. Les forces de l’âme s’y retrempent et l’ardeur du combat s’y ravive. Je ne pense pas que ceci soit contestable. Cependant, l’auteur des Iambes n’a jamais témoigné, que je sache, de convictions politiques accusées. Cette source lui fait donc défaut, et l’estampille démocratique dont on l’affuble lui va fort mal, malgré la Liberté de la Curée, cette forte femme qui ne prend ses amours que dans la populace. On pourrait même affirmer, d’après certain passage du très vieil anathème de l’Idole, que les monarchies débonnaires satisfont complètement son idéal. Je n’en blâme l’homme en aucune façon, mais le satirique en souffre. Avec le goût honnête et louable de l’ordre dans la liberté, il n’a forcément ni colère, ni fanatisme, ni amertume profonde. Ce don terrible de la raillerie ne lui a point été accordé. Juvénal était moins raisonnable.

Il n’est donc pas impossible de démêler, dans l’œuvre générale du poète, sous la violence et la crudité des termes, un esprit timide et un caractère indécis. Les Odelettes et les Sylves indiquent peut-être moins une décadence qu’un retour au vrai tempérament de l’auteur. Au fond, et en réalité, c’est un homme de concorde et de paix, revêtu de la Peau de Némée. Il est vrai que les poils du lion l’enveloppent souvent de telle sorte qu’on s’y trompe. Mais l’iniquité serait grande de juger Auguste Barbier sur ses dernières poésies. Certes, les Iambes et surtout Il Pianto renferment d’admirables choses. Il y a là une éruption de jeunesse pleine parfois d’énergie et d’éclat, bien que de trop fréquentes défaillances en rompent le jet vigoureux. Que de vers superbes, spacieux, animés d’un mâle sentiment de nature et se ruant à l’assaut des hautes périodes ! Mais aussi que de vers asthmatiques, blêmes, épuisés, n’en pouvant plus !

On a particulièrement loué Barbier, et c’était inévitable, de cette spontanéité inconstante et de ce détachement naïf de toute préoccupation d’art qui caractérisent, prétend-on, les poètes sincères. Point de système, point de métier, une pure éloquence naturelle ; des rimes imparfaites, des négligences, des incorrections, rien du versificateur. Je doute que l’auteur de ce vers magnifique sur Gœthe :

Artiste au front paisible avec des mains en feu,

soit très flatté de ces louanges ineptes. Mais ici, comme toujours, la critique courante parle de ce qu’elle ignore. La haine, l’envie et l’outrecuidance perturbent ce qui lui reste d’entendement. Si le poète est avant tout une nature riche de dons extraordinaires, il est aussi une volonté intelligente qui doit exercer une domination absolue et constante sur l’expression des idées et des sentiments, ne rien laisser au hasard et se posséder soi-même dans la mesure de ses forces. C’est à ce prix qu’on sauvegarde la dignité de l’art et la sienne propre. Quant à ceux qui s’enorgueillissent de n’être que de simples machines à vers, et dont l’ambition consiste à devenir quelque trompette publique, pendue à l’angle des rues, et dans laquelle soufflent le vent et la multitude, je les abandonne de grand cœur aux applaudissements de la critique. Auguste Barbier n’a rien de commun, assurément, avec cette lie des poètes. Ce n’est point un quêteur de réclames et de popularité.

Nul, j’en suis convaincu, n’est plus religieusement épris du beau et de la perfection ; nul n’y tend avec plus de sincérité. Mais on ne réalise pas toujours ses meilleures espérances. L’auteur d’Il Pianto blâmerait tout le premier, dans son œuvre, s’il les y découvrait, ces vers incorrects et incolores, ces rimes impossibles, ces maladresses d’exécution dont on lui fait un si étrange mérite, et qui, par malheur, abondent plus que jamais dans les poésies récemment publiées. Je n’en veux pour preuve que la sûreté de son goût critique en tout ce qui ne le concerne pas. Il sait qu’une œuvre d’art complète n’est jamais le produit d’une inspiration irréfléchie, et que tout vrai poète est doublé d’un ouvrier irréprochable, en ce sens du moins qu’il travaille de son mieux. Ses plus beaux poèmes ne sont donc pas involontaires. L’unique cause des chutes fréquentes de ce très remarquable talent, et qui n’en reste pas moins hors ligne, réside tout entière dans la préoccupation inféconde, générale, toujours aisément satisfaite, de l’enseignement moral. C’est la plaie secrète qui énerve et qui ronge les natures les plus mâles.

Auguste Barbier n’est donc pas un satirique complet et sans alliage. Sa modération native souffre des excès apparents de ses premières poésies. Il n’était pas homme à faire siffler longtemps, sur l’épaule des pervers et des sots, le fouet sanglant des Érinnyes ; il n’a ni le souffle haletant ni la fureur de l’âpre et fougueux poète des Tragiques, qu’il rappelle parfois ; mais il possède, à l’égal souvent de ses plus illustres confrères de la Renaissance moderne, le regard qui saisit du premier coup les magnificences naturelles et s’en pénètre. Les paysages empruntés de l’Italie en reproduisent avec ampleur les nobles horizons et la chaude lumière. Il voit les choses par les masses plus que par les détails, et il les voit bien, ce qui est un rare mérite. Malgré le parti pris exclusif qui assigne aux Iambes le premier rang parmi ses compositions, Il Pianto restera certainement son vrai titre de gloire. C’est là que le poète a renfermé les meilleurs vers qu’il ait dus à son amour sincère et désintéressé du Beau.

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