Aucune créature/1

Éditions Beauchemin (p. 7-68).

PREMIÈRE PARTIE


Georges Hautecroix suivait un étroit sentier de terre battue dans une pinède. Les conifères, longs et effilés — si serrés les uns contre les autres que le soleil ne traversait pas leurs têtes — tenaient à un sol rougi sous plusieurs couches superposées d’aiguilles pourries et rouillées. Et la lumière dans ces maillons de verdure prenait l’aspect d’une brume vaporeuse à travers laquelle apparaissait la masse des arbres. Il avançait toujours au pas de course. Bientôt les arbres s’espaçaient et il se retrouvait au pied d’une rue montante, où toutes les maisons, situées du même côté de la chaussée, étaient vides, ouvertes au vent et à la pluie de tous leurs carreaux éclatés. Une ampoule oubliée illuminait lugubrement des tessons de bouteilles au fond d’une cabine téléphonique éventrée. Tout indiquait une évacuation précipitée des lieux, à la suite d’une épidémie, pensa-t-il. Un ciel bas, fuligineux colorait la rue d’une lueur fauve. Il marchait lentement vers le sommet de la côte qu’un rideau de hautes herbes dissimulait au regard. Et, tout-à-coup, devant lui se dresse un homme de haute taille, un marteau à la main, l’œil homicide. Georges, médusé, sent qu’il perd de précieuses secondes à examiner son agresseur comme si les détails qu’il observe avaient une importance plus grande que sa sécurité immédiate. L’homme, dans la quarantaine avancée, porte un complet bleu marine qui fait paraître plus bleu l’éclat de son regard ; il a la lèvre mince, le nez recourbé et fin, les souliers déformés par un défaut qui porte son pied à rouler en dehors en marchant. Après une brève hésitation, l’homme bondit dans sa direction et Georges plonge dans le bois de sapins rouges, se déchirant à des milliers de piolets. Dans un autre cauchemar, il courait rue Amherst, en direction de l’arrêt de tramway de la rue Cherrier où, enfant, il avait été témoin d’un vol de sac à main qui avait fortement ébranlé sa sensibilité. Derrière le feuillage se dressait la bibliothèque municipale et la rangée de façades obliques qui jouxtent le petit square, rue Sherbrooke. Et, tout aussi soudainement que dans les autres visions, au sommet de la côte où il arrivait hors de souffle, surgissait son agresseur.

Il s’éveilla brusquement, l’âme tourmentée, le corps baigné de sueurs. Il avait l’impression terrifiante de ne pouvoir bouger. Dormait-il encore ? La fièvre incendiait son front et un relent de cambouis lui épaississait la bouche. Il se débattait intérieurement dans une sorte d’état cataleptique. Sa pensée même le fuyait, lui devenait étrangère. Pourtant, rien ne l’empêchait, croyait-il, de rompre le cercle infernal où il était retenu — s’il le voulait avec assez de force — de quitter son lit, cette maison hallucinée, de s’enfuir dans la rue, de se jeter contre les passants et de rentrer de cette façon perverse dans l’univers du tangible, du mouvant. Mais justement, il n’en faisait rien, immobile au fond de son lit bouleversé, insensible aussi, ne pouvant fuir en lui cette brûlure qui le résumait tout entier, ni échapper à cet ultimatum que, de son lit d’hôpital, Lucien Guilloux venait de lui adresser.

Autour de lui, les murs jaunis de sa chambre, avec leurs taches d’eau, les tableaux qu’il aimait, la constellation des photos d’enfants, la haute commode en placage d’ébène, les doubles rideaux cramoisis dans l’encadrement de la fenêtre, tout ce décor familier, vidé de substance, semblait flotter hors du temps. Dans une ronde vertigineuse, des sensations, violemment brassées, voltigeaient, tournoyaient, puis s’abattaient au fond de sa conscience. Depuis son enfance, Georges décapait les mots, déclenchait en eux des mutations, se jouait à les coller aux choses ou à les priver de tout contenu. Et maintenant, il se sentait la proie de mots. Il pensa : « J’agonise ! » mais il ne le croyait pas. Les mots, vidés de leur pulpe, n’avaient plus de signification. Il essaya de faire le silence en lui, de rassembler ses esprits. Si perspicace quand il s’agissait des personnages de ses romans, des gens qu’il croisait dans la rue, il perdait pied dès que ses propres émotions étaient en jeu. Il devait plus tard se dire que ces cauchemars avaient un côté prémonitoire dont il n’avait pas su tenir compte. Un autre serait remonté aux sources de cette impulsion irraisonnée. Dépouillé de sa gangue, le problème eût-il pu subsister ?

Mais pourquoi eût-il cherché à ses songes une explication autre que l’ébranlement de sa sensibilité à la nouvelle de la maladie de son vieil ami Lucien Guilloux. Ce dernier, à qui il avait adressé les épreuves de son récent ouvrage, lui demandait en substance : « Qu’as-tu fait de ta vie ? » « On dirait que tu as manqué ton rendez-vous avec le bonheur ? » Ces mots surnageaient de la terrible lettre.

À la fin, il s’arracha de sa torpeur et sauta du lit. Tout en s’habillant sans hâte, encore lourd des idées qui s’interposaient entre lui et la réalité, il allait comme un somnambule d’une extrémité à l’autre des deux pièces qui lui étaient réservées. Dressé à l’observation de son comportement et toujours à l’affût de ses moindres sensations, il pensait chacun de ses gestes. Même les plus simples s’accompagnaient de réflexions. Il s’arrêta devant la glace. Ce qu’il voyait, c’étaient des souvenirs de son visage, des observations superposées de ses traits, des interprétations désuètes qui avaient cessé de correspondre à la réalité de cette figure invisible à celui qui la portait. La veille, dans la nuit commençante, rue Sherbrooke, la moire d’une montre de joaillier lui avait renvoyé sa silhouette légèrement empâtée par la quarantaine… Il contempla sa tête forte, aux cheveux noirs encore rebelles, ses yeux gris, vifs, pénétrants, son sourire amer, retenu, nuancé aux commissures d’un rien de mépris. Il s’entendit soupirer. C’était une sorte de plainte brève qu’il lui arrivait de laisser échapper en revivant en esprit un souvenir pénible. Comme si l’âme totalement submergée par ce retour du passé cessait un moment sa surveillance. Jeanne s’inquiétait — c’était presque toujours en sa présence que cela se produisait — mais il ne savait lui donner aucune explication rassurante. Il lui répugnait également en effet de mentir ou de confesser le sentiment qui lui avait arraché cet aveu instinctif.

Nous nous accommodons bien des défauts de notre corps. Ainsi, à l’époque où on lui avait fabriqué ses premières lunettes, pour corriger un léger défaut qui fit son apparition environ sa vingt-cinquième année et disparut peu après, il se plaisait à porter sans besoin ces verres parce que, croyait-il, la monture de corne qui les bordait accentuait le caractère de son visage. Il était maigre alors et ses traits avaient quelque chose de rigide que l’âge et l’embonpoint avaient atténué.

Il fut arraché à sa rêverie par la voix de sa femme. Le messager d’un atelier de photographie apportait les épreuves d’un portrait commandé par son éditeur pour le lancement de son dernier ouvrage, celui justement que Lucien Guilloux avait lu en manuscrit et qui avait suscité sa lettre. Il décacheta la grosse enveloppe brune et en tira un jeu de photos sépia, sachant d’avance que celles-ci lui déplairaient. Il ne se reconnaissait jamais dans Les photos qu’on faisait de lui. « Je ne m’habitue pas à me voir tel que j’apparais aux autres », pensa-t-il. Devant la caméra, ses traits se dissolvaient, son âme se désintégrait, ne laissant qu’une coquille. C’est ainsi pourtant qu’on le voyait ; un homme de quarante-cinq ans. Mais ce chiffre le touchait peu. Il ne le sentait pas. On a vingt ans, trente ans pour soi ; on a quarante-cinq ans pour les autres. Il se produit à quarante ans une fissure que l’esprit ne traverse pas volontiers. D’autre part, certains visages mettent du temps à se révéler, à devenir ce qu’ils sont. Ils disent trop ou trop peu. C’était le cas du père de Georges jusqu’à l’âge de soixante ans.

Jeanne s’était approchée et regardait les épreuves par-dessus l’épaule de son mari.

— Ce portrait me déçoit, dit-il.

— Il s’en dégage pourtant une impression de calme, de solidité, dit la jeune femme, peut-être aussi d’un peu d’amertume…

— Je n’étais pas à l’aise…

— Dans ta dernière photo, tu portais des verres.

— Mais il y a autre chose. C’est sans doute que je n’ai pas suffisamment l’air de l’écrivain tel que le conçoit Ivanoff et celui-ci, refusant de s’avouer vaincu, m’a présenté sous un angle suffisamment ambigu pour que je ne trahisse pas l’idée que, comme lecteur de mes romans, il se fait de moi.

À son habitude, Jeanne rangeait autour d’elle tout en parlant. Georges ne pouvait détacher son regard des photos. Il s’était laissé choir dans un fauteuil, près de la cheminée, et s’attachait à interroger ses traits. Dans l’une des épreuves, on voyait d’abord le torse énorme, puis la tête panachée d’une mèche grise, le front noueux, les yeux profondément enchâssés. Il protesta :

— Ces épaules de docker, ces yeux qui regardent de loin…

Jean descendait à son tour. Il vint rejoindre ses parents dans le salon. Il ressemblait à son père dont il avait les yeux gris, un peu enfoncés dans les orbites, la lèvre généreuse, le teint bistre. Il marchait sur la pointe des pieds, la poitrine rentrée, le corps long et svelte dans son complet brun, trop ample. Quand il réfléchissait, il croisait les mains dans le dos, grand garçon sensible que sa mère avait longtemps tenu en serre chaude. Il préférait la lecture aux exercices de plein air, ne montrait aucune disposition particulière pour les études, mais éprouvait le besoin de sentir autour de lui la chaleur des amitiés.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il à l’oreille de sa mère en voyant ses parents au salon à l’heure où d’ordinaire, ils étaient à table.

— Des photos de ton père, répondit Jeanne à voix basse.

Il jeta un coup d’œil sur les épreuves et protesta :

— Mais ce n’est pas toi !

— Que veux-tu, je ne suis pas photogénique.

— Tu devrais commander ton portrait à un peintre, dit Jean qui, depuis quelques mois, s’intéressait à la peinture. Il avait même, avec une ferveur de néophyte, entrepris de remplacer par des portraits de son cru les reproductions accrochées dans les chambres d’enfants. Un matin, Georges trouvait un cadre appuyé contre le mur du vestiaire et, en allant vérifier, découvrait à sa place un dessin de son fils. — Les portraits à l’huile, continua le jeune homme, ont quelque chose de définitif. Pense à Proust ! Tu le vois sous les traits du portrait de Jacques-Émile Blanche. On se rappelle Chateaubriand, drapé dans son grand manteau, la tête bouleversée par le vent. Mais pourquoi George Bernard Shaw égrotant et n’écrivant plus ? Claudel, sourd et valétudinaire ? C’est pourtant ainsi que nous les présentent les photographes.

— Mais alors pourquoi, demanda Georges, devons-nous toujours voir Voltaire sous les traits d’un vieillard acide et grimaçant ? Il est évident pour tout autre que ses ennemis que le buste de Houdon ne représente pas l’auteur de « Candide ». Mais comme on montre d’habitude le dernier visage d’un écrivain, ceux qui vieillissent sont désavantagés…

— Ce n’est que dans vieillesse que l’homme devient vraiment lui-même, dit Jeanne.

— Je ne vous suis plus, dit Jean, qui reprochait secrètement à sa mère de théoriser sur tout.

Et mettant à profit le silence qui suivit, il demanda :

— Puis-je réunir mes amis ce soir, par exception ? Mayron veut nous faire part d’un important projet…

— Je souhaiterais te voir montrer une plus grande indépendance à l’égard de Mayron.

— Mais, papa. C’est mon ami ! Et puis, ajouta-t-il, après avoir pesé un moment ce qu’il allait dire, en retenant sa lèvre supérieure avec ses dents :

— Si tu savais l’admiration qu’il a pour toi !

Jean avait tendance, selon son père, à subir la domination de ce camarade plus âgé. Georges ne savait pas condescendre à l’intimité avec des inconnus. Il aurait voulu dire à son fils : « La complaisance ne vaut rien dans ce domaine des sentiments. Et je sacrifierais sans regret les plaisirs de l’amitié quand ils comportent un certain ravalement de l’âme ». Mais il ne trouvait pas le ton qui eut fait passer cette remontrance. Dans la politique, où s’imposent toutes sortes de promiscuités, Hautecroix ne s’était attaché qu’à quelques-uns. L’amitié des autres eut été acquise au prix de sa dignité. Il n’aimait pas qu’on se crut le droit de lui confier n’importe quoi. Et à ses collaborateurs du journal, il inspirait peut-être plus d’estime que d’affection. Mais il ne pouvait faire partager aux autres sa sévérité. Et d’autre part, il n’avait rencontré Mayron qu’une seule fois.

Jeanne le sentit malheureux.

— Je ne sais pas pourquoi je t’aime tant, dit-elle en lui prenant le bras. Es-tu heureux ? Et sans attendre sa réponse, elle continua : Je manque de coquetterie ; je ne sais même pas ce qui est à la mode et ne m’en soucie pas. Je suis heureuse. N’empêche que nous étonnons tous ceux qui nous connaissent…

— Ah !

— Ils disent que nous ne sommes pas de notre temps.

— Je n’avais jamais pensé à cela, fit-il songeur.

— Laissons-les dire.

Elle suivit Georges jusqu’à la porte.

— Attends que je t’embrasse, dit-elle.

Jeanne était inséparable de l’idée que Georges se faisait du bonheur. Les femmes avaient tenu peu de place dans sa vie avant son mariage. Ce qui le frappait quand il se rappelait les noms des jeunes filles qu’il avait connues (à l’occasion d’une nouvelle concernant leur mari ou un de leurs enfants dans le journal) c’est que le sentiment éprouvé pour celles qui avaient un peu compté, avait été très fort au début, allant ensuite en décroissant jusqu’à ce que leurs relations deviennent une charge. Aucune ne l’avait attaché avant Jeanne. Il était trop sérieux, trop pris par ses études, ou il manquait des moyens qui eussent été nécessaires pour rejoindre celles qu’il aurait pu aimer. À tout prendre il avait connu plus d’héroïnes de rêves que de jeunes filles en chair et en os. Son mariage l’avait comblé. Dans la rue, il reprit le cours de ses pensées. Quelle lubie l’avait poussé à soumettre son manuscrit au jugement de Lucien ? Dans sa réponse, son ami lui souhaitait de dépasser les apparences et la technique et d’accéder à la vie. S’il ne lui cachait pas son état désespéré, c’était sans insister et uniquement, semblait-il, pour expliquer la gravité du ton de sa lettre et l’urgence de cet appel qui serait sans doute le dernier.

Des voitures descendaient la rue. Georges n’avait jamais eu d’auto. À la maison, à son bureau, il sacrifiait à l’automation, non dans sa vie. Le ciel, rempli de nuages gris, où filtrait une lumière vaporeuse, lui rappela le paysage de son rêve. Il pressa le pas, longeant sans les voir les maisons connues, habitées par des voisins qu’il saluait, les pelouses où a brûlure du soleil faisait apparaître des plaques jaunes, les lézardes de la chaussée. Son attention, tournée vers le passé, lui montrait une haute palissade de bois qu’il suivait naguère chaque matin pour se rendre au bureau ou, avec Lucien, à la montagne. À la longue, il avait cessé de voir ce mur, mais il le sentait à sa gauche, en marchant. Si on lui avait demandé de décrire une rue, c’était celle-là que sa mémoire lui eût le plus fidèlement restituée plutôt que celle qu’il empruntait maintenant depuis vingt ans, où ses enfants avaient joué, grandi, où il avait lui-même connu le bonheur. C’est que cette ancienne rue, cette palissade, ces maisons avaient été les témoins du « tourment de sa jeunesse », de ce désir frénétique d’embrasser l’univers de la pensée que Lucien lui rappelait parce que l’écrivain arrivé, le journaliste acclimaté à la gloire des salons, drogué de menus succès, oubliait volontiers ce qui avait été à l’origine de sa carrière.

Lucien Guilloux, arraché au monde au moment le plus ardent de sa vie n’avait pas eu le temps de rien perdre de sa ferveur. Les gens, les choses changeaient autour de lui le laissant inaltéré. En ces dernières années, il arrivait chez les Hautecroix sans s’annoncer, assuré en tout temps d’un accueil chaleureux. Il entrait, mince et très grand entre les pans de son scapulaire, un peu intimidé par la présence de Jeanne, distrait par les enfants.

Il y avait un an, parfois deux, qu’ils s’étaient vus. Georges devait rajuster l’image qu’il avait gardée de son ami, image d’enfance qui durerait en dépit des retouches, aussi longtemps que lui-même. Après les salutations, les deux hommes faisaient le point depuis la dernière rencontre.

— Tu a appris la mort de mon père ?

— Il avait passé soixante-quinze ans, je crois ?

— Soixante-seize, mais plein de sève jusqu’à la maladie qui l’a emporté. Il a étonné tous les médecins qui l’ont approché.

Georges avait peu connu le père de Lucien. Celui-ci disait : « Nous avons été élevés ensemble ». Et c’est ainsi qu’il se rappelait leur enfance tant ils avaient été liés, mais en fait leurs familles ne se touchaient que par eux. Leurs parents ne se voyaient jamais. Leurs maisons n’étaient pas dans la même rue. Adolescents, une certaine gravité devant la vie les rapprochait. Ils fuyaient d’un commun accord les jeux de mains et les conciliabules que tenaient à la porte des salles de billard les jeunes matamores de l’époque.

— Le fils de Marcel est allé te voir, dit Lucien.

— Oui, et depuis je brûle de te demander ce que devient ton beau-frère. J’ai essayé d’obtenir de ses nouvelles du jeune homme, mais je m’y suis sans doute mal pris, car il a éludé ma question.

À la réflexion, il était évident que Mayron ne voulait à aucun prix parler de son père. En revanche, il s’était présenté à Georges comme le neveu de Guilloux et l’ami de son fils Jean. « Nous sommes un peu parents », avait-il dit en souriant à l’écrivain qui ne l’avait pas détrompé. Aux yeux de Georges, Mayron n’avait aucune raison de ne pas parler de son père.

Georges et Lucien, entrés au « National » le même jour, avaient passé le même examen et fait côte à côte leurs premières armes. Le journal dissident occupait alors, dans le quartier de la Bourse, un vaste immeuble de cinq étages, vétuste et détérioré, dont le revêtement de pierres grises, assis sur une arcade de cinq colonnes, commençait à la hauteur du premier étage. Les fenêtres, enduites de poussière, avaient l’opacité du métal. En entrant, Georges se défendit mal contre une impression de désolation. Cette impression s’accentua encore quand, pénétrant dans le portique, il se trouva devant un vieil escalier aux marches creusées qu’une ampoule crasseuse éclairait d’un jour sinistre. À sa gauche, une porte dépolie portait en lettres d’or sur le vitrage de ses battants les mots Administration et Publicité. Derrière cette porte, s’alignaient autour d’un comptoir élevé, la cage grillagée du caissier, le guichet des annonces classées et le cabinet de lecture. Au-delà, s’agitait un menu peuple de gens affairés et silencieux : femmes ridiculement accoutrées dans des défroques d’un autre âge, commis en veston d’alpaca et en manches de lustrine. Au milieu de ce monde blafard et terrorisé régnait Joseph Chuart, grand vieillard au teint couperosé, aux yeux globuleux et à la lèvre inférieure tordue dans un pli d’universelle désapprobation. C’était le grand argentier. Il se penchait sur un livre, au-dessus de l’épaule d’un gratte-papier, posait une question et s’éloignait dédaigneusement sans attendre la réponse. Sur son passage les crayons se figeaient, un visage anxieux blêmissait, des épaules se courbaient plus bas. Georges ne tarderait pas à apprendre que même les journalistes — dont il épluchait les comptes — redoutaient ses colères.

Le secrétaire de la rédaction, Maxime Pillier, l’œil et le teint verdâtres, le crâne recouvert d’un immonde duvet jaune, la bouche largement fendue, d’un contour indéfini, attendait les débutants au haut de l’escalier. Obséquieux, il leur ouvrit la porte, sourit en tordant les lèvres et s’effaça pour les laisser passer. La salle où les jeunes hommes s’engageaient formait un rectangle, peuplé de pupitres inoccupés, et prenant le jour par de hautes et larges fenêtres sales. Pillier conduisit les jeunes gens derrière une partition vitrée où travaillait le directeur. Celui-ci, un homme d’une cinquantaine d’années, aux yeux gris délavés, abrités derrière un lorgnon légèrement teinté, à la bouche flasque aux trois-quarts vidée de ses dents, portait le nom de Blaise Carrel. Grand sec, distant avec un soupçon de morgue, il avait gardé de sa jeunesse la manie de porter des guêtres et un col cassé et venait au bureau recouvert d’un complet gris dont la coupe suivait la mode mais dont le dessin et la couleur ne variaient pas d’une année à l’autre. Possédant pignon sur rue à Ville Mont-Royal, il se faisait conduire au journal en voiture de louage. En dépit de la réputation de moraliste, que ses confrères lui avaient faite, faute de pouvoir lui attribuer de la grandeur ou quelque qualité éminente, il professait sur le monde, la religion, les femmes la plupart des idées libérales qui avaient cours dans les salles de rédaction au moment de son apprentissage et qu’il avait attrapées en même temps que sa première maladie vénérienne. Il rédigeait de longs articles dans un style transparent, impersonnel, sans bavures et sans fulgurances. Modéré dans la polémique et sensible à la critique, il manœuvrait toujours de façon à éluder les attaques. Ses idées lui venaient en partie des discussions qu’il provoquait parmi les jeunes journalistes de son équipe. Il parlait debout devant le pupitre de son interlocuteur et riait volontiers des idées — dont il allait quelques minutes plus tard étoffer son éditorial — en prenant soin de placer la main devant sa bouche comme pour retenir une impertinence. D’un naturel inquiet, capable de rancunes tenaces, Carrel ne faisait confiance à personne. Aimant le plaisir, mais forcé par ses fonctions de le dissimuler, il rayait impitoyablement du nombre de ses amis le confrère qui avait la déveine de le rencontrer en galante compagnie. Le futur député et chef du parti national, reçut les jeunes gens, leur fit traduire une longue dépêche, vérifia lui-même leur travail et sur-le-champ les embaucha. Il n’avait pas été question d’argent ce jour-là. Georges y pensait bien, mais c’était la crise et il voulait d’abord faire ses preuves et s’assurer l’emploi. Le salaire le déçut à peine. Lucien et lui auraient donné leur temps sans rémunération pour l’honneur de faire partie de la rédaction du « National ».

Georges se rappelait les matins de soleil, l’enthousiasme des découvertes topographiques, le plaisir pendant que la première édition allait sous presse d’aller casser la croûte dans un caboulot français dont Guilloux et lui avaient été les premiers clients. Lucien avait vingt ans. Svelte, barbu, spirituel, il riait le premier de ses mots corrosifs qui ne respectaient rien, ni personne. Il avait épousé une jeune fille rousse d’une grande beauté qui venait le chercher chez ses amis en jupe de bure, la tête recouverte d’un châle qui faisait ressortir la finesse de ses traits et la blancheur vertigineuse de son teint. Le jeune mari la couvait de ses grands yeux à demi-voilés.

Les amis de Guilloux cherchaient sans cesse par quels côtés ils pourraient avoir prise sur cet être élusif, moqueur, et n’en trouvaient pas. On affectait en sa présence de dénigrer en riant son esprit ou son caractère : il ne comprenait rien aux mathématiques, disait-on, ou il était incapable de goûter la musique… Si bien que sa femme, qui n’avait pourtant rien d’une sotte, avait fini par croire à la réalité de ces déficiences et, mi-riant, mi-sincère, elle lui en faisait grief à son tour. Mais cette supériorité durait peu. Il fallait répéter : « La science et toi !… » « La musique et toi ! » pour s’assurer que cette fois encore il ne se rebellerait pas, le mince avantage dont jouissait provisoirement ses amis provenant en partie de la complaisance du jeune homme à entrer dans le jeu. Par contre, les sarcasmes de Guilloux troublaient le repos de Blaise Carrel, dont il ne tarda pas à devenir la bête noire. Car celui-ci abhorrait presque autant l’humour que le jeu. Pillier, les yeux en-dessous, flairant un malheur avec son instinct infaillible, suivait Lucien, s’attachait à ses pas, cherchait à force d’abjection à lui soutirer des confidences. Bientôt la témérité de Guilloux ne connut plus de bornes. N’avait-il pas, par bravade, signé quelques jours plus tôt le manifeste d’un mouvement idéologique de gauche, plaçant ses amis nationalistes dans une situation délicate. Mais cela ne lui suffisait pas encore. À l’insu de Georges, que ses quatre cents coups faisaient rire, il s’était allié à Laverne, personnage prétentieux et vain, faux-bourdon de Carrel. Georges se rappelait Laverne, ses pustules, son poumon unique, jusqu’à son odeur de phénol. Il machinait à ce moment la perte de son chef. Leur tentative échoua et Lucien fut mis à pied. Georges tenta de fléchir le directeur, mais celui-ci avait eu peur ; il refusa de pardonner.

Guilloux resta six mois sans emploi. Il portait des chemises sales un jour sur trois, de vieilles cravates tordues, un pullover rapiécé. Sa femme ne possédait plus de robes présentables. On les aidait avec ostentation. Lucien fuyait dans la rue, plaisantait, cherchait à s’étourdir. Puis épuisé par cet effort, rentrait chez lui, s’écroulait dans son lit. Georges essaya de le raisonner, mais c’était peine perdue. Sa femme, impuissante à l’aider, souffrait encore plus que lui. Sa santé, déjà ébranlée par une fausse couche, céda brusquement. Un médecin de hasard, consulté à l’apparition des premiers symptômes, erra dans son diagnostique. On la traita pour l’estomac, puis pour le cœur. À la fin, un médecin tenta une ponction dans des conditions déplorables et conclut à la nécessité d’une intervention. Elle en mourut.

Lucien mit beaucoup de temps à retrouver son équilibre, puis il disparut. Quand Georges le revit, il était dans les Ordres et portait cet impressionnant scapulaire… Et maintenant, atteint à son tour d’un mal sans rémission, il lui avait écrit : « Qu’as-tu fait de ta vie ? » Naguère, quand ils étaient adolescents, tout au commencement de leur amitié, alors qu’ils se rencontraient tous les jours, Lucien lui avait adressé une première lettre de ce genre au retour d’une de leurs promenades dans la montagne.

La mort prochaine de son ami émouvait moins l’écrivain que ce qui le concernait dans cette lettre. Toute sa vie était, en effet, remise en question. Des bribes de phrases dansaient une ronde frénétique dans son esprit : « Tu es absent de ton œuvre », « Qu’est devenu ce désir qui te brûlait d’embrasser l’univers de la pensée ? » « Je te souhaite d’écrire une œuvre qui soit une source d’inspiration pour tout un peuple ».

« Suis-je capable de tenir ce pari ? » se demanda Georges. « Qu’est-ce qui m’a empêché de prendre parti sur les grandes questions ? Pourquoi me suis-je replié sur moi-même ? Où ai-je manqué ? »

Lucien avait raison. Il devait reprendre son œuvre là où il l’avait laissé tomber : à la fin de sa jeunesse. Il ressentait le choc en retour de la révélation qu’il venait de comprendre. « J’arrive à la maturité, diminué par le confort, vidé de l’angoisse qui me poussait en avant et je n’ai rien fait. Et pour commencer, je ne vis pas ». Il avait été heureux. Il en prenaît conscience en même temps qu’il découvrait que ce bonheur confortable l’amoindrissait. « Nous sommes une famille qui se suffit », disait Jeanne.

Elle ne disait plus vrai depuis une heure. Georges savait que désormais cette sécurité ne lui suffirait plus jamais. En fouillant cette idée, il reconnut que depuis peu quelqu’un en lui s’en était avisé. Il se voyait tout à coup du dehors, avec un regard, non pas hostile tout à fait, mais presque étranger. Quelques jours plus tôt, causant avec des hommes de son âge, à son club, il se comparait secrètement à eux avec une certaine complaisance.

— Nous étions pourtant minces, nous aussi, il y a quelques années, dit l’un.

— C’est l’âge. Peut-être aussi une conception mieux équilibrée de la vie.

— C’est aussi que nous faisons moins l’amour, avoua le troisième.

— Il y a aussi forcément diversion de nos forces vives dans notre travail… Ma femme ne comprend pas cela, ajouta-t-il après un moment de réflexion et comme se parlant à lui-même. Il suivit encore un moment le cheminement d’une pensée restée inconnue à ses compagnons et conclut : Je me reprends l’été !

Georges n’avait rien dit. Un reste de jansénisme l’empêchait de prendre part aux entretiens de ce genre autrement que par un sourire ou quelque remarque anodine.

Ma femme, mes enfants absorbent-ils trop de mon temps ? détournent-ils de mon œuvre une trop grande part de mon énergie ? Il souffrait surtout de manquer de contact avec les gens de son métier. Au journal, c’était différent. Mais il ne discutait pas d’égal à égal ; il était le patron, l’homme mûr qui dominait la conversation. Ou encore le juge qu’il fallait se concilier. Il manquait d’amis, de relations mondaines et commençait à le sentir cruellement. « Je tournais bien le compliment autrefois, pensa-t-il, maintenant, je me laisse flotter dans une indifférence dont il est difficile de me sortir ». Ses pensées tournaient au réquisitoire.

Il éprouvait subitement le désir d’entendre parler des êtres jeunes, de s’intéresser à leur vie. Était-il temps encore ? Ne risquait-il pas de chagriner inutilement les siens ? Sa conception de la fidélité découlait de l’idée que la chair crée un lien éternel entre les êtres. Il y avait une extraordinaire continuité aussi bien dans sa vie que sans ses livres. Il ne s’engageait pas à la légère, mais une fois engagé restait fidèle au point de ne pas remplacer ses amis quand il les avait perdus.

Et tout à coup il comprit que cette sensation de vie gâchée qui le poursuivait depuis le matin, ce malaise indéfinissable, ce trouble à la pensée de la faillite de son œuvre, tout cela venait de la douleur qu’il éprouvait de la mort de Lucien. Rien ne s’expliquait autrement ! Il avait cru être indifférent à cette mort, mais depuis qu’il en avait été averti, tout son être se débattait — la nuit dans le cauchemar de l’homme traqué — tout son être cherchait à retrouver son équilibre et à reprendre goût à la vie, fut-ce en feignant de se soumettre à l’ultimatum du mourant. La mort de son ami lui enlevait le goût de vivre.


À peine consciemment, il se dirigea vers la maison où il savait qu’à cette heure il trouverait son père. En face du parc, cinq ou six jeunes garçons vêtus de blousons de daim, groupés avec leurs bicyclettes autour d’un transistor, obstruaient le trottoir. Les passants arrivés à leur hauteur descendaient sur la chaussée pour contourner cet obstacle humain, indifférent ou peut-être sadique. Georges marcha sur eux d’un pas vigoureux. Ils s’écartèrent pour le laisser passer, mais seulement au dernier moment. Aucun d’eux ne paraissait costaud ou belliqueux et le plus âgé n’avait pas dix-huit ans. Apathiques ou drogués ?

La maison des Hautecroix dressait ses trois étages de pierre sombre sur l’emplacement de la villa que la famille possédait au début du siècle dernier alors que les approches du mont Royal se trouvaient encore en pleine campagne. Ses anciennes fenêtres à petits carreaux en forme de losanges et reliés comme les vitraux par des résilles de plomb, donnaient encore sur les pentes boisées. Au delà de la lourde porte de chêne, percée d’un judas dans sa partie supérieure, on avait l’impression de pénétrer dans les arcanes du passé. Le silence y possédait une qualité envoûtante, irréelle. Les sombres boiseries, les tentures brunes, mordorées ou grenat, les meubles bas et plaqués de mosaïque, les fauteuils de tapisserie, garnis de dentelles, créaient une atmosphère de calme et de beauté. Les murs disparaissaient sous une agglomération de portraits de toutes tailles, de photos, de colifichets conservés dans des encadrements ouvragés. Près du piano de concert, une vitrine oblongue mettait en valeur des manuscrits rares. Enfin, un gong chinois, au timbre très doux, placé près de l’entrée, alertait les habitants à l’arrivée des visiteurs.

Georges n’avait pas été élevé dans cette maison où son grand-père vivait à cette époque, mais à B… L’enfant avait huit ans à la mort du vieillard, suivie peu après, de l’installation de sa famille dans la grande maison fastueuse, où il avait vécu ensuite jusqu’à son mariage.

Au moment de quitter la maison pour s’installer dans un appartement avec sa femme, il avait éprouvé une irrésistible envie de revoir B… où il n’avait pas remis les pieds depuis son enfance. Jeanne l’accompagnait ; il ne se lassait pas de parcourir les rues, de retrouver les maisons, de répérer chaque lieu qu’il avait connu. Le matin, ils avaient entendu la grand-messe dans la cathédrale, puis ils avaient suivi la rivière, visité l’aqueduc et la centrale électrique…

Très tôt, Georges avait été préoccupé de son enfance. Peut-être ne savait-il pas être heureux ? Peut-être inconsciemment, cherchait-il de ce côté la source de ses inquiétudes, de son angoisse. Ses premières années n’avaient pas été particulièrement malheureuses. Mais c’étaient celles d’un enfant un peu débile, longtemps tenu à l’écart de la société des autres enfants, partout entouré d’étrangers et de mercenaires, qui ne se sentait en confiance avec personne. À l’école, à l’église, à la maison même, il se débattait au milieu de difficultés dont la solution lui échappait. Alors, il s’était replié sur lui-même, essayant de ne pas comprendre, allant même, dans son désespoir, jusqu’à souhaiter de ne pas grandir, de retourner à cet état où ne se posait aucun problème.

L’image de son père ne s’associait à la sienne que dans le souvenir de désordres de la nature ou de maladies.


Georges se revoit sur la table de la cuisine où on va l’opérer. Il a six ans. Son père, qu’il aperçoit à l’envers au-dessus de sa tête et ne reconnaît pas, lui retient les poignets pendant qu’une infirmière verse l’éther, goutte à goutte, sur un masque. Il s’est fait un point d’honneur de ne pas paraître redouter l’opération. Quand il interrogeait, c’était pour s’informer de détails techniques, jamais de la douleur ou du danger. Au moment d’entrer dans le sommeil, il a eu un spasme. Ses parents attendent dans le salon, sans paroles, priant en secret chacun de son côté… Son père l’avait ensuite porté dans sa chambre, au premier, et l’avait déposé dans son lit aux couvertures bigarrées. Une odeur d’éther imprégnait ses vêtements et envahissait la pièce où il avait fixé au mur, malgré les interdits de la bonne, des dessins d’animaux, un fanion, le portrait de sa mère. Des billes et deux livres aux couvertures fatiguées jonchaient le tapis rouge parmi les vêtements épars et les meubles bouleversés. À son réveil, l’enfant a eu un grand mouvement de tendresse. Il a serré son père très fort en appuyant la tête contre son épaule. Il n’a rien dit, mais ses yeux réfléchissaient ses sentiments. Sans doute tenait-il l’homme un peu responsable de son mal, mais par ce geste, il lui pardonnait.

Cet homme qui lui tenait les poignets sur la table d’opération était jeune, gai, dynamique, d’une imagination furibonde. Mais ce n’est pas ainsi que Georges connaissait son père alors. Ce portrait appartenait à ses souvenirs d’homme. Dans les réminiscences de cette époque, il ne voyait ses parents que dans des tableaux séparés de ceux dont il faisait lui-même partie. Sa mémoire avait-elle effacé leurs figures, recomposé les tableaux sans eux ? Il n’aurait su le dire. Pourtant, il se rappelait les bonnes qui prenaient soin de lui et de ses frères. Il reconnaissait leurs noms, leurs visages. Ses parents voyageaient beaucoup. Il eut la révélation de contrées étrangères ; il apprit à aimer les trains et les gares. Au point qu’un paysage sans chemin de fer n’avait aucun intérêt à ses yeux. Ses premières méditations à la campagne, sa découverte de la pensée personnelle s’étaient déroulées le long de voies ferrées. La marche sur les traverses impose à l’esprit un rythme, un rythme qu’il aimait.

Un des avantages de l’éducation que ses parents lui faisaient donner, c’est qu’il ne fut pas question de l’envoyer à l’école avant l’âge de huit ans. Une petite boulangère survivait dans sa mémoire comme un être de clarté surréelle. Aucune femme ne lui était apparue ainsi depuis. La petite cour intérieure où il la rencontrait demeurait un des repères lumineux de son enfance.

Il ne savait plus pourquoi il avait commencé à écrire. Pourtant, il était certain que ce goût datait d’avant sa première rencontre avec un grand écrivain. Il fréquentait encore l’école publique. Un jour, au retour d’une promenade où il avait été témoin d’un vol de sac à main, il avait tenté de rendre ce qu’il venait de voir, assis devant une table improvisée dans sa chambre.

Même après tant d’années, il ne pouvait évoquer sans tristesse le visage de sa mère quand, pour une incartade, elle l’excluait de son amitié. Le Dieu de ses parents était, comme eux-mêmes, inexorable. Les années n’avaient pas rapproché Georges de sa mère comme cela s’était produit pour M. Hautecroix. Il avait compris son père une fois séparé de lui, libéré de son emprise. Quand il était là, son assurance presque inhumaine empêchait qu’on ne vit la complexité de l’homme, ses côtés attachants.

Un jour, M. Hautecroix ne s’était-il pas avisé d’adopter une fillette. Il avait déjà six enfants, mais les aînés se débrouillaient. Il revint un soir à la maison avec la fille d’une cousine éloignée, âgée de neuf ans. Il avait des idées bien personnelles sur l’éducation des filles. Et tout d’abord, elles devaient se montrer affectueuses. Louise se jeta à son cou deux ou trois fois à son retour du bureau — ce que ses propres enfants ne faisaient pas, n’avaient jamais fait — mais elle ne tarda pas à suivre l’exemple des autres. Il en souffrit beaucoup. Peu après, l’enfant demanda à retourner chez sa mère ; on y mangeait peu, mais on n’y connaissait pas les complications sentimentales qu’elle avait rencontrées dans sa famille adoptive.

M. Hautecroix était fier de ses ancêtres, modestes hommes de loi venus au pays en 1663 et entrés dans l’histoire avec leur nom un peu bizarre et les traditions qu’il représentait. Un Hautecroix avait été élu au Parlement au lendemain de la Confédération, un autre avait été ministre. M. Hautecroix portait ce passé dans son regard, dans sa démarche, dans les coups de canne dont il faisait résonner le pavé. À cause de ces traditions, il avait d’abord contrecarré le goût de Georges pour les lettres. Non que la littérature ne fut à ses yeux une grande profession, mais à l’étranger, disait-il. Ici, d’autres tâches s’imposaient : la politique, le journalisme. Le jeune homme en avait gardé pendant quelques mois une certaine rancœur.


M. Hautecroix dominait tout. Et il était typique de leurs relations, pensait Georges, que sa femme eût profité de son absence pour mourir. Cette année-là, l’écrivain passait ses vacances dans les Laurentides. Il campait en plein bois, au bord d’un lac inaccessible en voiture, où son frère Paul l’avait rejoint, après des heures de marche, pour lui annoncer que leur mère allait être opérée. Quelque temps auparavant, elle avait donné un témoignage indirect de son affection pour son aîné. Transportée à la ville, à la suite d’une rechute, elle avait fait promettre à son mari de la ramener pour les vacances de Georges. Et elle était restée jusqu’au bout de ses forces dans le jardin, parmi les fleurs qu’il cultivait pour elle.

Le jour de sa mort, ayant senti un regain de vitalité, Mme Hautecroix avait renvoyé son mari, qui se tenait nuit et jour à son chevet, sans prendre de repos, en disant :

— Un peu d’exercice te fera du bien.

Il venait à peine de refermer la porte qu’elle fit un geste de détresse. Sa fille s’approcha, elle était morte.

Georges et Paul, alertés en même temps que le médecin et le Curé, arrivèrent les premiers et lui fermèrent les yeux. Le front était encore tiède. C’était l’été, la veille de la fête de sainte Anne, à qui Mme Hautecroix vouait un culte.

La vie nous éloigne bien plus des êtres que la mort. Quand Georges savait qu’il pouvait à tout moment rendre visite à sa mère, sa proximité même le distrayait de penser à la voir. D’ailleurs, n’était-elle pas immortelle ? Et tout à coup, elle n’était plus. Il aurait voulu qu’elle continuât de vivre en lui comme aux plus belles journées de naguère. Et il se surprenait, en se rendant à B… pour y faire chanter une messe anniversaire, à penser : « Cela ferait plaisir à maman ».

M. Hautecroix qui, à sa manière, aimait sa femme infiniment, prenait plaisir à dérouter les parents qui se pressaient pour lui présenter leurs condoléances. Il s’ouvrait à eux de ses projets de voyage.

— Vous devrez maintenant renoncer à tout cela, lui disait-on.

— Non, non, seulement, je les réaliserai seul.

L’embarras de ses interlocuteurs le ravissait. Tel était l’homme. Il se laissait aller à sourire, même à rire un peu, comme s’il oubliait où il se trouvait. Et après le départ de ses visiteurs, il s’abandonnait à son désespoir. Ses filles, les paupières rougies et tuméfiées, très élégantes dans leurs robes noires, se montraient abîmées devant la galerie, sans que leur douleur fût plus profonde.

Il parut inconsolable pendant un an. Puis un jour, Paul, arrivé chez lui à l’improviste, l’y trouva avec une inconnue. Lucile prétendait que leur père menait la vie des noctambules et s’était mis à boire. N’avait-il pas recommandé de ne plus fermer la porte d’entrée avant son retour. La jeune femme en avait conclu à un affaiblissement de ses facultés, mais la véranda était obscure et, une ou deux fois, Georges lui-même avait eu des difficultés avec la serrure.

Après cet incident, personne ne se permit d’aller le voir sans s’être annoncé. Puis, un jour, les enfants furent invités à rencontrer leur future belle-mère. Comment décrire Colette, femme suractive, sans foi, sans boussole, sans port d’attache, sans cesse occupée de nouveaux projets, ambitieuse, à la poursuite d’une chimère, emportée au gré des modes et des courants, incapable de maturité ou d’expérience, l’antithèse de son mari. Elle voulait changer la vieille maison de fond en comble. Elle voyageait parce que voyager était une occupation mondaine, ouvrait sa maison à toutes sortes de parasites, achetait tout ce qui était à la mode, faisait mille choses discutables, mais par-dessus tout, semblait-il, elle rendait son mari heureux.

En pensant à elle devant le lourd portail, Georges ne put retenir un sourire. Elle accourut au coup de sonnette de son beau-fils. Une sonnette en effet avait remplacé l’ancien gong chinois. Ce n’était certes pas l’unique changement survenu dans la vénérable demeure. Des bibelots africains ou indochinois, des peintures « nouvelle vague » aux formes agressives avaient fait leur apparition au milieu de l’ancien ordre, jetant une fausse note de précarité et de transitoire dans un ensemble conçu pour durer. M. Hautecroix voyait maintenant ces intrus à travers les yeux de Colette. Georges les eut comparés à des virus morbides, le mari les considérait comme des ferments. Colette d’ailleurs ne leur accordait elle-même aucune importance. Elle ne tenait qu’à l’immédiat ; le dernier objet découvert ou recommandé par un des parasites de son entourage jouissait un moment de sa préférence et tombait dans l’oubli. Elle cessait de les voir et ils restaient pour l’encombrement des autres. Ses caprices changeaient plus souvent que la mode, vivant tourbillon qui emportait tout sur son passage, détruisant sans regret, faute de rien comprendre à ce qu’elle ne touchait pas au moment même.

Elle se jeta littéralement sur Georges et l’entraîna vers la rotonde, où elle avait fait accrocher un portait de sa fille en costume de bain. L’écrivain connaissait peu le modèle à qui il avait été présenté à une réception de Colette. Elle l’avait peu impressionné. Il lui avait trouvé une tête quelconque, mais plus tard, ils s’étaient retrouvés sur la terrasse où ils avaient fui, chacun de son côté, se sentant mal accordés à toute cette gaîté de commande. Il croyait se rappeler qu’on lui avait dit que la jeune femme ne vivait plus avec son mari, menant une vie sans pôle, toujours à la course. Mais le visage avait quelque chose d’assuré. On devinait que par tempérament, elle aurait été toute différente de cela. Il y avait dans ses grands yeux bleus, largement écartés, la promesse d’une fidélité à soi-même qui la préserverait sans doute des folles embardées. Mais surtout, Georges était troublé devant les intentions de l’œuvre.

Cette toile faisait d’abord penser à un nu de Gromaire. Il s’en dégageait une impression de sensualité qui vous remuait jusqu’aux lombes. Comme dans le souvenir de Georges, la tête ne retenait pas l’attention, les seins non plus, d’une exactitude trop géométrique, mais les jambes, la droite relevée et soutenant le coude, la gauche retombée et la courbe affolante du ventre manifestaient une intention érotique.

Cette œuvre faisait lever au fond de la mémoire de l’écrivain le fantôme d’une jeune femme rencontrée dans sa jeunesse. De quelques années plus jeune que lui, et fascinante, elle s’ingéniait à l’envelopper dans une résille de rumeurs à son sujet, trouvant le moyen de l’occuper à toutes les heures d’elle-même. Un jour, c’était sa photo en maillot de bain glissée comme par hasard dans le livre qu’il lisait, plus tard, un dessin érotique mal effacé sur le bord de son sous-main. Elle voulait qu’il pensât constamment à elle, comme elle-même pensait à lui.

Colette, immobile, le visage tendu, attendait le verdict de son beau-fils, retenant son bras et de tout son être quêtant son approbation.

— Elle est très belle, dit Georges, de la jeune femme.

À son mari qui entrait, Colette dit d’une voix jubilante :

— Georges est le seul homme qui me comprenne, impliquant que M. Hautecroix n’avait pas su apprécier les qualités de l’œuvre et l’avait dit.

Elle était redevenue mouvante comme la mer, s’étourdissant d’activité, mobilisant tout autour d’elle.

— Il faut que je vous fasse rencontrer ce peintre, Georges. Absolument ! Vous êtes faits pour vous entendre !

— J’en doute un peu. Nous n’avons probablement en commun que notre admiration pour Sylvie. Et il ajouta presque pour lui seul : et pour Gromaire…

— De qui parlez-vous ?

— D’un peintre français contemporain dont l’auteur de cette toile est le disciple.

Mais Colette n’écoutait pas. Elle n’entendait jamais les réserves et sautait les nuances, comme elle sautait les analyses de sentiments dans les romans. Elle enchaîna couvrant presque les paroles de Georges :

— D’ailleurs, je veux inviter Jeanne à déjeuner avec moi, vendredi. Prévenez-la que je vais l’appeler, voulez-vous ?

Elle partit, prétextant une séance chez son bottier.

Georges savait qu’elle n’appellerait pas sa femme. Elle ne disait cela que pour forcer la situation, se prouver qu’elle avait prise sur les autres. Elle occupait leur imagination d’une attente vaine ? Qu’importe ! Elle se payait et payait les autres de mots. L’urgent n’était-il pas d’atteindre les êtres, même dans l’irréel ? Rien n’existait qu’elle-même dans une infinité de rôles au plutôt dans une multitude d’aspects de son jeu de femme du monde ; le reste était fantômes qui évoluaient autour d’elle et dont elle ne comprenait rien. Elle ne pouvait percer le secret des actions. Pourquoi étaient-ils ainsi ? N’avait-elle pas vu d’autres maîtresses de maison faire admirer des peintures ? Tout se passait alors d’une certaine façon. Elle croyait avoir réuni les mêmes conditions, mais elle était surprise de la réaction de Georges. Pouvait-on la blâmer de ne pas croire à l’existence du monde concret ?

Quant à sa promesse, elle l’oublierait ensuite jusqu’au moment où elle reverrait Jeanne qui aurait attendu en vain son appel. Mais là encore elle pourrait suivre une ligne de conduite toute prête. On lui avait à elle-même joué bien des fois des scènes de ce genre. Elle s’excuserait. Elle était si distraite ! Elle avait tellement de chats à fouetter. Elle ne se rappelait plus si c’était elle ou Jeanne qui devait appeler… Ou bien, elle dirait : « Je devais vous appeler, vous savez, pour rencontrer le peintre de Sylvie, mais il n’est pas venu. C’est nous qui sommes allées à New-York, à la place. Je savais que vous comprendriez. D’ailleurs, ce n’est que partie remise. »

Et, en réponse à la prochaine invitation de Jeanne, elle viendrait deux jours avant la date, ou encore à la fin du repas, ayant dîné à la course d’un sandwich, pour accréditer sa réputation de distraction et ajouter une complication de plus à l’absurdité de sa vie. Vraiment, le monde ne lui laissait aucun repos ! M. Hautecroix savait aussi tout cela, mais il aimait sa femme et l’aimait ainsi. Il haussa comiquement les sourcils, mais dans son geste perçait une profonde affection. Quand il s’agissait d’elle, il dissociait le cœur de la raison.

— Colette m’a redonné le goût de vivre, dit-il en regardant sa femme s’éloigner d’un pas rapide.

Il entraîna Georges dans son cabinet de travail, situé au premier dans la pièce la plus belle et la plus ensoleillée de la maison. Par la fenêtre, on apercevait la masse de frondaison du mont Royal. Le père resta debout, marchant de long en large dans la vaste pièce, dont le principal ornement consistait en une bibliothèque vitrée occupant deux des murs jusqu’au plafond. Un manuscrit était ouvert sur la longue table où le vieux professeur rédigeait ses cours.

Il marchait d’un pas vif, nerveux. Il avait toujours été debout sous prétexte que le mouvement l’aidait à penser. La vie lui réussissait. En dépit de son âge, il était resté svelte et sa silhouette contrastait avec celle de son fils.

— Mon second mariage m’a libéré de la contrainte et du même coup de l’angoisse de vivre.

— Mais tu m’as toujours dit qu’on ne crée rien de valable sans l’angoisse.

— Comprends-moi bien : il s’agit ici de la peur de vivre, non de l’angoisse, de l’inquiétude de l’écrivain ou du chercheur qui se rapportent à la fuite du temps ou à l’imperfection de leur œuvre. Colette m’a révélé ma force ; elle m’a enseigné la valeur de l’indifférence, la valeur de l’immédiat ; elle l’a fait en me redonnant le goût des plaisirs simples, des voyages et même de la flânerie. Ta mère… Excuse-moi.

— Allez, je comprends très bien.

— Ta mère vivait sous le signe de la peur. Son enfance avait été terrifiée.

— Oui, je sais.

— Elle édifiait une muraille entre la vie et nous. En voulant nous préserver des chocs, elle nous isolait de la réalité. J’avais fini par perdre le goût du travail. Elle en souffrait, mais ne pouvait changer.

— Je suis heureux que vous m’ayez parlé de cela. C’est peut-être un peu l’explication que je cherche à mes problèmes…

— Ne va pas donner à mes paroles une portée qu’elles n’ont pas. Je n’ai jamais cessé d’aimer ta mère. Disons que je suis heureux avec Colette d’une façon différente.

Ils se turent. L’ombre de Mme Hautecroix venait de passer dans cette maison qu’elle avait faite si complètement sienne que les coups de vent de la remplaçante l’avaient à peine changée et seulement en surface.

— En révisant les épreuves de mon roman, dit Georges — un sentiment de pudeur le retenait d’attribuer à sa vraie cause le trouble où le jetait la lettre de Lucien — je me suis aperçu que je m’étais écarté ou que j’avais été écarté dans mes œuvres de tous les grands sujets.

— Les critiques sont pourtant unanimes à reconnaître en toi un auteur qu’on relit. Et la littérature, selon Bachelard, commence à la seconde lecture.

Les livres de Georges étaient de cette sorte et ne s’adressaient pas aux esprits superficiels et pressés. Il tenait pour plus conforme à son projet d’être relu d’un petit nombre que d’être parcouru par tout le monde.

— Merci, mais le problème va plus loin. Oh ! je pourrais me faire croire que j’ai été retenu par la maladie, la nécessité de mon action au journal, je pourrais… Si je suis flatté que d’autres puissent me trouver de telles excuses, on ne peut tout de même pas me demander d’en être dupe.

— Mais le problème ne te concerne pas seul. Les écrivains auraient dû avant aujourd’hui, jouer un rôle public, influencer la pensée… Il n’en est rien. Pourquoi ?

— Nous sommes tenus à l’écart des événements. On ne croit pas à notre compétence en dehors des livres.

— Nous avons connu les mêmes handicaps, dit le père. Ce qui a manqué aux hommes de ma génération, après l’indépendance matérielle qui va la main dans la main avec l’indépendance des idées, c’est la poussée des événements, l’intérêt public, l’effervescence que suscite l’attente, le trac qui précède l’entrée en scène…

— Il n’en va plus de même pour nous, du moins la situation s’améliore. Alors qu’est-ce qui nous manque ? La compétition dès le départ ? Un service militaire qui nous arracherait au confort de la famille ?

— Il n’y a aucun doute que la famille constitue un obstacle de taille.

Georges continua :

— Le caractère superficiel de notre éducation ? L’autocritique poussée jusqu’au masochisme et d’autre part un manque d’exigence presque impensable ?

— Un peu tout cela…

— Mais peut-être surtout le manque de responsabilités. Les cadres de la paroisse, continuant ceux de la famille, ont tendance à asservir les esprits. Le collège enlève toute initiative en décrétant que la vérité est trouvée une fois pour toutes et contenue au moins implicitement dans saint Thomas. On insiste trop ensuite sur la discipline et l’obéissance, qui ne sont des qualités de chefs qu’appuyées sur d’autres. Éducation négative, toute orientée à côté de la vraie vie, qui ne prépare ni à penser, ni à créer, mais aux professions et plus spécialement aux ordres.

— Ton fils me faisait remarquer, dans un de ses mauvais moments, que le cours classique avait été inventé par saint Ignace, qui enseignait qu’il n’existe qu’un état qui convienne à un chrétien : l’état religieux et que seuls les sous-doués ne compromettent pas leur salut éternel en embrassant une carrière libérale !

Georges ne répondit pas. Il sentait qu’on aurait pu poursuivre pendant plusieurs heures ce réquisitoire. D’autres le faisaient d’ailleurs et mieux que lui.

— Il faut perdre son âme. Mais comment ?

— En attendant, voici une aventure. Blaise Carrel est malade. Il songe à se retirer de la vie politique. Il n’en a encore parlé qu’à quelques intimes, mais il ne leur a pas caché que rien ne le fera changer.

— Il ne sera pas facile de le remplacer, dit Georges.

— Au contraire !

— Moi ?

— Personne n’est plus prêt.

— Mais tout me manque, protesta-t-il sans conviction.

Georges se sentait tenté. Son père reprit :

— À ton insu, je te prépare à ce rôle depuis le collège. Laisse-moi te conduire.

Le concept de libérateur du peuple canadien apparaissait à Georges aussi désuet, dans ces années de l’après-guerre, que la canne que son père continuait de porter comme un symbole de sa caste. Mais la vie politique l’attirait.

— Promets-moi d’aller voir Carrel, conclut son père. Tu pourrais écrire sa biographie et devenir en quelque sorte le légataire de sa pensée politique. « Nous tournons en rond, pensa Georges. Mon grand-père eut pu parler ainsi, c’était de son temps, ce n’est plus du nôtre. »

M. Hautecroix continua :

— Les jeunes, notamment le groupe dont Mayron est le chef, vont jouer un rôle dans l’élection du successeur de Carrel.

— Mais ce sont des enfants ! Je les connais. Ils se réunissent à la maison.

— Méfie-toi, dit-il. Et après un moment de réflexion, il ajouta :

— En quels rapports es-tu avec Jean ?

— Que veux-tu dire ?

— Peut-il encore te parler ?

— Nous discutons de tout.

— Tant mieux. Il t’aidera.

L’été rapprochait l’écrivain de sa famille. Durant l’année, Georges et son fils, pris chacun de son côté par leurs occupations, le premier au journal, l’autre à l’université où il préparait sa licence de droit, avaient moins le temps de causer. Pourtant, tous les soirs, à la table, ils échangeaient des idées. Georges considérait celles-ci moins importantes que certaines attitudes devant la vie. Il disait : « Je ne tiens pas à ce qu’il pense ce que je pense, mais j’essaie de lui apprendre la liberté de pensée, le doute méthodique en tout ce qui n’est pas le dogme, la tolérance à l’égard de tous ceux qui diffèrent de nous. Pour le reste, ce que je fais compte plus que mes paroles. Je lui aurai appris à ne respecter l’opinion de personne à cause de son habit ou de sa fonction. »

À la campagne, père et fils ne se quittaient pas. Une passion commune pour la pêche, le goût des grandes randonnées en forêt les rapprochaient. Ils vivaient un peu à la façon des braconniers — bien qu’ils respectassent toutes les lois — l’œil vif, l’oreille à l’affût, prêts à disparaître dans le fourré à la première alerte. Ils devaient brouiller leurs pistes pour ne pas être suivis.

Jean se sentait à l’aise dans le bois. Il y était chez lui. Rien ne l’arrêtait, ni les épais fourrés, ni les terres spongieuses, rien. Il s’y débrouillait mieux que son père ne l’avait fait à son âge. Pour Georges, aux approches de la cinquantaine, son âge s’abolissait dès qu’il mettait le pied hors de la route. Les pires chaleurs ne l’empêchaient pas de courir la forêt. Au contraire, quand il marchait, la chaleur perdait prise sur lui. Elle entrait sans doute dans sa fatigue, mais elle n’avait pas pour effet de ralentir son élan. Les deux hommes s’aventuraient en pleine brousse, dans des sous-bois où personne n’était entré depuis l’époque des Indiens. Ils jetaient la ligne dans des bouches d’ombre atteintes au prix de mille contorsions et périls. À l’approche d’un cours d’eau, ils commençaient à monter leur ligne et ne voyaient plus rien d’autre. Jeanne enviait ces plaisirs. Elle avait voulu les suivre et en avait rapporté une impression d’accablement. « Si tu avais autant de patience avec les humains », avait-elle dit à Georges.


En rentrant, ce soir-là, Georges se rappela que Jean devait recevoir ses amis à huit heures. « Par exception », avait-il dit. Il eut un mouvement d’humeur en pensant à la suggestion de M. Hautecroix au sujet de Mayron et du petit groupe des amis de son fils. Que son avenir politique pût, de quelque façon, dépendre de jeunes gens que Jean réunissait depuis quelques années dans sa maison, le choquait comme une incongruité. Le pays vivait des heures difficiles, Georges ne l’ignorait pas. Et le parti ne pouvait négliger aucun appui, certes ! Mais comment ces jeunes gens pouvaient-ils exercer, sur une question aussi importante que le choix du successeur de Carrel, une influence prépondérante ? L’écrivain, déjà abattu par la lettre de Lucien Guilloux se promit de poser la question à Carrel, le samedi suivant.

Il mangea en face de Jeanne, à qui il raconta la conversation qu’il avait eue avec son père concernant les amis de leur fils. Il se retint cependant — comme un peu plus tôt devant son père — de mentionner la lettre de Lucien, dont Jeanne connaissait par ailleurs l’état désespéré.

Après une hésitation, il dit, un peu honteux :

— Montre-toi aimable à l’égard de Mayron. Nous aurons peut-être besoin de lui.

— Tu sors ?

— Non, je vais lire un peu dans ma chambre ; je compte me retirer tôt.


Les jeunes gens commençaient d’arriver. Jean les accueillait lui-même — les Hautecroix n’avaient pas de domestique — et les laissait ensuite rejoindre le groupe au troisième étage.

C’étaient des jeunes hommes de professions libérales, des étudiants, quelques chargés de cours et des journalistes. Les réunions se tenaient dans une pièce lambrissée de papier gris à motif de catalpas, qu’on avait débarrassée de ses meubles et qui ne servait qu’à ces rendez-vous. Jean y avait rassemblé tous les sièges qu’il avait pu trouver et même un tabouret de bar. Mayron perchait d’ordinaire sur ce meuble. Richard lui, s’affaissait en entrant sur le divan. Sa tête inclinait de degré en degré à mesure que la réunion progressait et, à la fin, il était complètement étendu. Les autres s’installaient selon leurs caractères et leurs habitudes. Des rideaux de couleur orange dissimulaient l’unique fenêtre. On écoutait de la musique, on discutait, on lisait un essai, un poème, on organisait des assemblées publiques.

Au milieu, Jean, toujours assis dans le même fauteuil de reps rouge, croisait et décroisait les jambes en parlant. Il n’imposait pas ses idées, cherchant plutôt à éveiller des sentiments autour des grandes questions. Il apportait à ce jeu une rare ferveur.

Dans le groupe, la conversation filait en toute liberté. Jean savait écouter les autres, parfois avec un sourire ironique, mais sans jamais interrompre. Quand il différait d’opinion, on ne devait pas s’attendre à une vive opposition, mais à des questions par lesquelles il paraissait vouloir pénétrer plus avant dans la pensée de son opposant. Plus la pensée exprimée s’écartait de ce qu’il tenait pour vrai, plus il lui accordait d’attention. Dans ces moments-là, en apparence détendu et balançant sa jambe droite repliée sur l’autre, il ne souffrait aucune interruption.

Il aimait la compagnie, allait souvent dans le monde et accordait une importance exagérée au rituel des réponses aux invitations, aux visites de digestion et, en général, à tout ce qui touchait les coutumes. Calé dans son fauteuil, dans un coin du salon, suivant la pensée de chacun au moment où elle se formait sur les lèvres, il souriait doucement. Et les initiés, selon les nuances de ce sourire, pouvaient suivre les mouvements de son âme. Il accomplissait tout avec une lenteur aisée qui n’était pas de son âge et un ménagement de ses forces qui portait à croire qu’elles étaient sur le point de lui faire défaut. En lui, jamais rien de vif, ni le geste, ni la répartie, mais une pondération que son sourire faisait prendre en patience. Une moue, un froncement de sourcils paraissaient lui demander un effort. Il répétait volontiers :

— Je ne comprends pas.

Il souriait, vous regardait bien en face et disait doucement :

— Je ne comprends pas.

Son attitude indiquait qu’on avait trop présumé de son intelligence ou de ses connaissances et qu’il fallait reprendre l’exposé en n’omettant aucune transition. Son interlocuteur avait alors le sentiment de lui être supérieur en quelque chose.

— Mais tu as lu cela dans Sorel, disait Mayron.

— Non. Je n’ai pas lu Sorel, mais à ce que je vois, je devrais lire ses Réflexions sur la violence. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

Il était difficile de ne pas l’aimer. Mayron, un peu plus âgé que ses camarades avait été désigné comme leur chef, mais l’influence de Jean s’exerçait en profondeur.

Georges fut éveillé en sursaut par des bruits de pas étouffés venant du côté de l’escalier. Les invités de Jean s’en allaient. Il regarda sa montre-bracelet. Minuit. Il avait dormi dans son fauteuil. Son livre tombé devant lui sur le tapis gisait retourné. Encore une fois, l’homme au marteau avait fait son apparition dans la petite rue montante… Enfin, la porte se referma une dernière fois.

Jean, dans sa chambre située en face de celle de son père, fredonnait un air difficile. À deux reprises, sa mère avait tenté de le faire taire, mais un moment après, il avait oublié la consigne et le chant fusait de nouveau. Cette modulation exprimait en langage chiffré le trop plein de joie du jeune homme. Georges le savait. Cela lui était arrivé à cet âge — parfois même durant les cours et un de ses professeurs l’avait apostrophé… La première fois que Georges avait surpris cette mélodie, Jean revenait d’un meeting d’étudiants où il avait prononcé son premier discours. « Il n’avait rien cassé du tout », avouait-il, mais il avait tenu tête à une assemblée tumultueuse. Au retour, il avait crié sa joie de cette façon à la fois jubilante et retenue, comme maintenant, inventant à mesure sa mélodie. Il en trouvait les notes, une à une, puis reprenait le passage avec amour. Le chant avait quelque chose de plein, d’un peu triste aussi en sourdine, mais à prépondérance de joie, de poussée enivrante. Sans doute, imaginait-il que son père ne devinait rien de son état d’âme. Pourtant, sa joie concernait Georges. En effet, Mayron, à la fin de la réunion, avait proposé que le groupe appuie la candidature de l’écrivain à la succession de Blaise Carrel.

Plus tôt, chez son père, Georges n’avait pas menti en disant qu’il était l’ami de Jean. Cela remontait à quelques années en arrière, Jean avait alors dix-sept ans et tout, semblait-il, contribuait à les séparer. Et un jour, ils s’étaient égarés dans la forêt… Ce jour-là, levé à l’aube, Georges avait éveillé son fils et lui avait proposé de l’accompagner à la pêche. Juin touchait à sa fin. Jean, somnolent, un peu surpris, avait accepté. Et les voilà partis, sac au côté, marchant dans les hautes herbes alourdies de rosée, gravissant d’innombrables collines. Ils avaient assisté au surgissement du jour, d’abord une gelée luminescente derrière l’horizon ondulant, puis déflagrante parmi la frondaison qu’elle embrasait d’une lueur incandescente, projetée en plein ciel, comme ces déflections rougeâtres qui, à distance, permettent de reconnaître dans la nuit l’emplacement d’une ville moderne. — Jean, au retour, tenterait de fixer en un tableau ces colorations chaudes, cette diffraction de la lumière dans l’eau. Mais trempé jusqu’à la ceinture, ce spectacle le laissait un peu inquiet. Puis, tout à coup, dans le jour qui les illuminait de la tête aux pieds, Georges avait ferré sa première prise et presque aussitôt, Jean dans un cri faisait sauter dans l’herbe un poisson irisé. Il avait oublié ses vêtements mouillés, l’impression de gâchis qu’il avait traînée jusque là et il contemplait la robe mouchetée de sa première truite.

Comment s’étaient-ils perdus ? Dans l’après-midi, leur gibecière remplie, ils s’étaient détournés du ruisseau et avaient marché dans la direction où ils imaginaient le village. Le cours d’eau, croyaient-ils, en dépit de ses détours et circonvolutions, courait parallèlement à la route. Des feuilles, soudées entre elles par la pluie et les gelées, enduisaient le sol d’une croûte grumeleuse, bosselée, d’où émergeaient les masses sombres des troncs pourris et décomposés. Un peu plus loin, la végétation poussait si drue, si enchevêtrée, si revêche qu’en dépit de leurs efforts, les deux hommes ne progressaient que très lentement. Après quelques recherches, ils découvrirent un torrent à demi-desséché dont ils suivirent le lit, escaladant des amas de roches, de feuilles mortes et de branches entremêlées, jusqu’au sommet de la montagne. Mais là, au lieu d’un lac ou du village qu’ils pouvaient s’attendre d’y trouver, ils ne virent qu’un nouvel amas de roches. Au-dessus, un étroit belvédère, planté d’érables, et presque aussitôt l’autre versant, également boisé et impraticable. Puis des montages engagées les unes dans les autres, innombrables comme les ressauts de la pluie sur la surface étale d’un lac. Dans une campagne, coupée par des routes ou un chemin de fer, on n’a pas de peine à s’orienter. Mais aucune grande artère ne traversait cette forêt et ni Georges, ni son fils ne maîtrisaient la carte de la région. Ils revinrent donc sur leurs pas jusqu’à un ruisseau qui ressemblait à celui qu’ils avaient quitté plus tôt, mais où ils ne retrouvèrent pas leurs pistes.

— Nous sommes égarés, dit Georges. Essayons de nous orienter.

— Es-tu inquiet ?

— Non ! Pourquoi ? Nous avons encore au moins deux heures de soleil pour nous retrouver.

— Je n’ai pas peur non plus.

— Nous ne sommes d’ailleurs pas en danger.

— Voilà bien tout de même trois heures que nous pataugeons dans ces fourrés. Que fait-on maintenant ? J’ai des allumettes. Les veux-tu ?

— Garde-les au cas où il nous faudrait passer la nuit ici.

— Je t’avoue que je commence à sentir la faim.

Ils mangèrent des baies sauvages qui poussaient au bord de l’eau et burent dans le courant. Leur gibecière regorgeait de munitions mais ni l’un ni l’autre n’avait le goût de manger du poisson frit sur un feu ouvert. Restaurés, ils se remirent en marche. Piquant droit devant eux, ils débouchèrent enfin sur un plateau, en grande partie déboisé et s’étendant à perte de vue de tous les côtés. Cette terre était coupée dans sa longueur par une longue tranchée étroite aux eaux immobiles. Un léger balancement des lianes leur révéla l’existence d’un courant enfoui dans les herbes. Des tiges renversées pourrissaient dans une eau moirée à reflets d’argent. L’impression de déjà vu se mêlait en eux à un sentiment de mystère. Ces sols avaient été exploités. Jean, qui marchait le premier, découvrit les débris d’un vieux pont de billots. Un chemin effacé par la végétation passait là. Plus loin, des phlox formaient une tache mauve près des fondations d’une ferme incendiée. Il ne leur restait plus qu’à s’engager dans cette voie.

Mais maintenant le soir approchait. Harcelés par les moustiques, fatigués, recrus, ils allaient, penchés en avant, à une allure de fuyards, craignant si le chemin aboutissait dans une impasse de ne pas avoir le temps de revenir avant la nuit. Ils avaient l’impression de lutter de vitesse avec le jour. À peine osaient-ils s’arrêter un moment pour souffler. Une force impérieuse leur commandait de ne pas perdre de temps. Ils couraient dans les ornières et, sauf de rares coups d’œil au soleil, tenaient leur regard rivé au sol pour lui arracher son secret. Beaucoup de gens avaient-ils emprunté cette route ? Y avait-il longtemps ? Suivaient-ils une piste de skieurs ou y conduisait-on des véhicules ?

Ils avançaient sous les arbres, le dos au soleil, trop occupés pour admirer la nature comme ils l’avaient fait le matin. Leur ombre les précédait, quand elle inclinait d’un côté ou de l’autre, ils hâtaient encore le pas dans l’espoir de la voir se redresser. Il était sept heures. Georges eut un moment de lassitude qu’il surmonta aussitôt. Non seulement il ne leur eut pas été possible de retourner, mais chaque minute qui passait leur enlevait un peu de précieuse lumière.

Derrière un écran de roches, une fillette frappait du marteau sur une planche, puis ils aperçurent une nappe d’eau. Ils étaient en pays connu. Georges n’était pas peu fier de son comportement et de celui de son fils dans ces moments difficiles. Ni l’un ni l’autre n’avait désespéré même un moment, ni Georges ni son fils n’avaient accepté la possibilité de la défaite. Et ils n’avaient pas tourné en rond. Le moi inconnu que l’homme mûr s’était révélé à lui-même n’avait pas souvent l’occasion de se manifester. Pas un instant, Jean n’avait douté que son père ne le tirerait de là sans encombre. Déjà l’adolescent ne pensait qu’à rassurer sa mère et aux moyens de retracer les deux ruisseaux découverts ce jour-là.

Cette aventure avait étroitement lié les deux hommes qui se ressemblaient par de nombreux autres traits : manquant tous les deux d’intérêt pour le travail manuel — où ils s’étaient imaginé qu’ils ne pouvaient exceller — toujours le nez dans les livres et d’humeur maussade quand Jeanne tentait de les en tirer…