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Au service de la Tradition française/Le culte de l’incompétence

Bibliothèque de l’Action française (p. 95-103).

Le culte de l’incompétence



Émile Faguet pullule. Il est extraordinaire de vitalité. Il converse avec sa plume et pense en manuscrit. Ses volumes se suivent et il est remarquable qu’ils ne se ressemblent pas. « Il fait un livre par mois, disait plaisamment M. Gustave Lanson ; j’en sais quelque chose, je suis sans cesse occupé à le remercier de son dernier envoi ».

Il y a dans ses ouvrages une pointe de scandale par où ils sont savoureux. Il est un très vieux libéral, que ses idées amusent tout le premier, et qui prend plaisir à les lancer dans une société dont elles sont l’origine et qui les a reniées. Il se fait volontiers paradoxal pour mieux prouver qu’il a raison. C’est sa coquetterie. Critique-sociologue, il sait bien, en douceur et d’une main légère, piquer le ridicule humain.



Le Culte de l’Incompétence est un petit livre de morale sociale qui se donne les allures et le ton d’un pamphlet. Il faut le lire de très près, pour se le « convertir en sang et nourriture », et le vivre… à rebours. Il dit délicieusement des choses fort désagréables. Il ne décourage pas trop. L’auteur y morigène ses semblables avec sympathie. On sent qu’il les plaint plus qu’il ne les blâme. C’est la leçon d’un vieux professeur, très spirituel et légèrement sceptique, à des petits enfants qui sont des hommes et qui ne pensent pas.

Il y est naturellement question de la Démocratie. C’est un grand mot, un de ces mots qui sont à eux seuls un argument et sur lesquels la période aime finir avec sonorité. C’est une grande chose, et dont il fut beaucoup parlé depuis Jean-Jacques. Ce fut le mot politique du XIXe siècle. Il s’en est paré. Il en a tiré tout un vocabulaire : avènement du quatrième État, déplacement de l’axe du pouvoir, bulletin de vote, conquête des urnes. Airs connus, et qui font bien dans les comices. La suprême élégance fut de n’en avoir plus. Chacun voulut être superbement peuple. La masse eut toutes les exigences et toutes les satisfactions. Elle fut la maîtresse des nations, et les plus autocrates ont dû lui sacrifier quelque chose de leur fidélité au passé.

C’est fort bien. L’urne est sans doute un progrès ; et je le crois d’autant plus qu’il nous coûte très cher. Le progrès est toujours onéreux. Il se paie. Si nous vivons mieux qu’hier, nous souffrons davantage. La civilisation nous affole en même temps qu elle nous satisfait. La neurasthénie est une rançon. — Quel est donc le prix de ce nivellement, et qu’avens-nous donné en échange de la suprématie du nombre ? Nous avons consenti un culte nouveau, exigeant, suprême : celui de l’incompétence.

Il est périlleux d’en parler. Il fallait être Faguet pour se payer ce luxe. Il manquait à l’académicien d’être pamphlétaire. Il s’est permis ce geste ; il y réussit à souhait, sans pose. Son ironie est fine et douce. Il sourit avec gravité ; et j’admire comme il s’appuie nonchalamment sur Aristote pour gourmander nos démocraties modernes.

Si je n’avais pas le désir de pousser timidement mes compatriotes vers la lecture attentive de ce livre, je m’arrêterais là, crainte de mal traduire, dans une analyse brève, le charme de cette dialectique aimable et pondérée. Aussi bien me bornerai-je à parcourir les premières pages de l’ouvrage, qui en précisent l’esprit et le principe.



L’homme est un animal sociable. Cet adjectif inélégant atténue la brutalité du mot qu’il accompagne. C’est sans doute parce qu’il est sociable que l’homme vit en société, et parce qu’il est un animal qu’il a besoin d’une gouverne. Quoiqu’il en soit, les nations ont tour à tour confié à d’autres, puis à elles-mêmes, le soin de la chose publique. Il faut faire cette constatation, amère ou plaisante suivant notre philosophie, que partout il y a des gouvernements.

Jadis, chez les Pingouins, et même plus tard, il existait des aristocraties. Le pouvoir était dans les mains du petit nombre ou d’un seul. La volonté du roi, qui savait garder ses bottes et faire claquer son fouet, demeurait la règle de tous. Le peuple pratiquait l’obéissance et souvent la pauvreté. Il en prit de l’humeur et décida de modifier son état. Il brisa les trônes, objets de luxe. Il se donna l’autorité ; mais, ne pouvant s’en revêtir en toute occasion, il en délégua l’exercice à des hommes de son choix que l’on appelle, depuis ce moment, députés. On disait autrefois avec grâce : être l’élu de quelqu’un. Ce mot a perdu de sa discrétion. Les députés sont les élus du peuple, en ce sens plus terre à terre qu’ils en sont les bergers. Il y a une nuance.

Avant d’arrêter le mode définitif de sa représentation souveraine, le peuple s’y prit par deux fois. Il eut recours à deux systèmes et procéda par étapes. Il abandonna d’abord à des délégués de nommer les mandataires suprêmes. Une première sélection s’opérant par le suffrage populaire, des hommes que l’on considérait plus aptes que la masse furent désignés, qui élisaient à leur tour les bergers. C’est ce que M. Faguet appelle joliment « la compétence par collation ». Il ajoute « qu’elle n’a pas le sens commun », encore que, par certains côtés, elle puisse se défendre. C’est un système de double confiance. La foule, encore modeste, redoute l’action directe. Elle fait appel à une élite et croit que cette élite fera de même lorsqu’elle choisira les chefs. Rien ne garantit que cet espoir se réalise. Mais pareille méthode donne l’illusion d’une sécurité plus grande et paraît avoir plus d’efficace. Qui ne voit pourtant que la question demeure entière : la foule élira-t-elle des compétents ? La chose est fort douteuse ; elle pourrait se produire une fois sur dix, plus même une fois sur cent, mais elle est fort douteuse. Il y a des chances pour que le peuple se montre plus circonspect, ayant à choisir ceux à qui il délègue d’agir suivant la sagesse qu’il se croit. Problème de psychologie des foules. Mais la compétence ne saurait s’établir par le fait seul de la collation. Décidément, cela paraît bien évident. Le degré ne fait rien à l’affaire.



Voyons un peu le second système : la masse élisant du premier coup ses maîtres. Pendant un temps, la nation est sans édiles. C’est la période électorale. Le peuple est roi. Il n’a pas de plus vif contentement. Son amour-propre en est surexcité. La nation s’agite. La fièvre du pouvoir gagne chacun. L’électeur se prise, il se gonfle. Il est une parcelle de gouvernement ; il va créer : il est immense.

Voilà la foule devant l’urne. Que va-t-elle faire ? Quel motif déterminera son geste collectif ? À quel principe obéira-t-elle, croyant ne suivre en tout que sa volonté propre ? À qui dispensera-t-elle ses faveurs ? — D’instinct, répond M. Faguet, elle recherchera l’incompétence ; et, de toutes les raisons qu’il en donne, détachons les deux que voici :

Le peuple éprouve une irrésistible horreur de l’inégalité. Il souffre déjà mal les inégalités naturelles ; il abhorre les inégalités artificielles. Ceci vaudrait d’être approfondi. Toutes les révolutions partent de là. La démocratie a d’abord ce principe. C’est sa raison profonde : pas de privilèges. D’accord ; — mais il se trouve des hommes plus intelligents, plus habiles, plus recommandables, plus compétents par leur naturel. Le peuple les rejettera de même. Il se défie : ces privilégiés de la nature lui sont suspects. « Il est amené, forcément pour ainsi dire, écrit M. Faguet, à écarter les compétents précisément comme compétents, ou, si vous voulez et comme il dirait, non comme compétents, mais comme inégaux, ou, comme il dirait encore, s’il voulait s’excuser, non comme inégaux, mais comme suspects, parce qu’ils sont inégaux, d’être antiégalitaires ; et tout cela revient bien précisément au même ».

De plus, le peuple nourrit l’ambition bien arrêtée de gouverner lui-même, de tenir le sceptre et d’être ensemble la volonté qui crée et celle qui dirige. Il est, sur ce point, plutôt ombrageux. Il lui déplairait que ses élus eussent quelque velléité d’indépendance. Ne sont-ils pas sa chose, après tout : qui donc commande, quand c’est lui qui vote ? — Il y aurait bien un moyen de tout arranger, et qui serait le mandat impératif. Mais la discussion parlementaire aurait vite fait de l’anéantir. Il est si facile, dans un moment de chaleur, d’oublier une promesse lointaine que l’on fit pour conquérir le suffrage dont elle était le prix. Non, le peuple a mieux que cela, et il en use. Il lui suffit de nommer des hommes qui soient siens par l’esprit et le cœur, qui partagent ses passions, éprouvent ses colères, vivent ses intérêts. Ils ne flancheront pas : leur caractère même en est la garantie. Leur attitude est fatale : ils sont la foule. Elle possède en eux le pouvoir ; la voilà à la Chambre ; elle gouverne. « L’ennemi de la démocratie, écrit M. Faguet — et c’est le point fort de sa théorie — ou tout au moins l’homme dont elle se défie parce que c’est lui qui va gouverner et non elle sous son nom, c’est l’homme qui, soit par influence de fortune, soit par le prestige de son talent et de sa notoriété, réussit à se faire nommer quelque part. Celui-ci ne dépend pas d’elle. Supposez qu’un corps législatif soit tout entier composé ou soit composé en majorité d’hommes riches, d’hommes supérieurs intellectuellement et d’hommes ayant plus d’intérêt à exercer leur métier, où ils réussissent, qu’à faire de la politique ; tous ces gens-là votent selon leurs idées, légifèrent selon leurs idées, et alors, quoi ? alors la démocratie est simplement supprimée. Ce n’est pas elle qui légifère et qui gouverne ; c’est, très exactement, une aristocratie, une aristocratie un peu flottante peut-être, mais une aristocratie, éliminant l’influence du peuple sur les affaires publiques. »



Et voilà. Le trait, certes, est grossi, mais il est amusant. Le pamphlet, c’est une caricature : castigat ridendo. Le gouvernement du peuple par le peuple est-il condamné sans merci à un sort aussi pénible, aussi lourd de conséquences ? Ne peut-on espérer une régénération, une palingénésie, pour parler le langage des pieux utopistes du commencement du siècle dernier ? Oui, sans doute. Émile Faguet, s’il n’est pas sans crainte, n’est pas sans espoir. Il indique, à côté du mal, les remèdes, et s’attarde, dans un chapitre dernier, à décider ce qui serait le rêve.

L’incompétence, principe de la démocratie, principe de la société par contre-coup, il fallait trouver ça ! Montesquieu a dit quelque chose qui s’en rapproche : « Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander… Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république ». — En vérité, c’est une triste chose, et, encore une fois, nous payons bien cher les droits que nous acquîmes. C’est la banqueroute, et je songe en frémissant à ce culte universel. Le directeur de l’Action, qui me demanda cet article, et moi-même qui l’écrivis, n’est-ce pas à lui que nous sacrifiâmes ?


Novembre 1911.