Au couchant de la monarchie/04

Au couchant de la monarchie
Revue des Deux Mondes5e période, tome 53 (p. 522-555).
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AU
COUCHANT DE LA MONARCHIE[1]

IV.[2]
L’EXIL DU DUC D’AIGUILLON — LES INCIDENS DU SACRE

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I

Les derniers grondemens de l’émeute coïncident, presque jour pour jour, avec l’anniversaire du règne. Douze mois avaient suffi pour qu’à l’acclamation succédât l’invective et que l’espoir exalté du début fît place à la méfiance de la masse populaire. Il nous faut quitter à présent ces bas-fonds de misère pour des régions bien différentes, j’entends pour ce monde de la Cour, auquel les mœurs de la vieille monarchie donnaient une part si importante à la direction de l’État. Là aussi, la bonne volonté n’avait été que passagère. Des factions, des « cabales, » s’étaient bientôt formées, se jalousant, se combattant, se disputant les « grâces, » le crédit, l’influence. Un an avait coulé, et tout n’était que trouble, agitation, discorde. « On dit un mal affreux de la Reine, écrit au prince Xavier de Saxe un des correspondans qui le tenaient au courant des nouvelles[3]. On regarde la Cour comme une pétaudière et on en parle avec une légèreté incroyable. Tout va très mal dans toutes les parties. Les Choiseulistes crient terriblement contre le Roi, les princes du sang s’en moquent, les anciens parlementaires le détestent, et les nouveaux le méprisent. Voilà le tableau fidèle du jour ; il est bien affligeant pour les gens attachés au Roi, qui veut le bien et qui ne le fera point. »

Le premier rôle, dans la nouvelle pièce qui commence, n’appartient pas aux frères du Roi. Le Comte et la Comtesse de Provence, retirés à l’écart, hors de l’intimité royale, et presque uniquement occupés de spéculations financières, se contentaient, tout en thésaurisant, de fronder à voix basse. Leur malveillance cachée ne dépassait guère les limites de leur petit cercle restreint, composé de gens complaisans, pour la plupart obscurs et sans influence politique. Le Comte d’Artois montrait moins de réserve. Le dérèglement de ses mœurs, ses continuelles fredaines, l’impertinence de ses propos, poussaient parfois à bout le débonnaire Louis XVI, l’obligeaient de rappeler à l’ordre un jeune écervelé qui ne respectait rien. Mercy en rapporte un exemple, qui peint assez exactement les rapports des deux frères. Le Roi, dans une chasse à Versailles, tue par mégarde une poule faisane ; le Comte d’Artois fait aussitôt de même ; de quoi le Roi l’ayant repris sur le ton de la plaisanterie : « Mais vous en avez bien tué une vous-même ! répond le prince avec aigreur. — Je vous demande pardon, monsieur, réplique alors Louis XVI, je croyais être chez moi. » — « Cette petite leçon, dit Mercy, n’en imposa guère à M. le Comte d’Artois, qui a trop peu d’esprit, trop de violence et de suffisance, pour pouvoir être ramené à ses devoirs par des voies de douceur[4]. » Les lettres de l’ambassadeur montrent en effet le jeune prince comme abusant « avec la dernière indécence, » fût-ce dans un cercle officiel, de la douceur et de l’indulgence fraternelles, « passant vingt fois devant le Roi, le poussant, lui marchant presque sur les pieds, sans la moindre attention et d’une façon vraiment choquante. » La Reine elle-même, quelle que soit sa prédilection pour ce fâcheux beau-frère, est bien forcée d’avouer qu’il va quelquefois un peu loin : « Il est vrai, confesse-t-elle[5], que le Comte d’Artois est turbulent et n’a pas toujours la contenance qu’il faudrait ; mais ma chère maman peut être assurée que je sais l’arrêter dès qu’il commence des polissonneries, et, loin de me prêter à des familiarités, je lui ai fait plus d’une fois des leçons mortifiantes. » Les vrais amis de Marie-Antoinette regrettent que ces « leçons » ne soient pas plus sévères et ne portent pas plus de fruits. Les fréquens tête-à-tête de la souveraine avec le Comte d’Artois, leurs promenades, leurs chasses en commun, leurs mutuelles confidences, leurs longs chuchotemens à l’oreille, toute cette intimité publiquement affichée fait prévoir « le danger prochain que la Reine ne soit compromise par la légèreté du prince son beau-frère[6]. » Dans tout cela, d’ailleurs, rien autre chose que des étourderies, point d’autre mal que celui d’affaiblir encore, dans lame d’un peuple impressionnable, le respect de ses maîtres et le prestige du sang royal.

Mesdames, tantes de Louis XVI, activaient de leur mieux ce travail de désaffection. La période de sagesse, de désintéressement apparent de la politique, qui, après leur petite vérole, avait suivi leur rentrée à Versailles, avait trop peu duré ; le naturel avait vite repris le dessus ; les intrigues, les sottes « tracasseries » avaient reparu de plus belle. Quelques rebuffades de la Reine, en aigrissant leur bile, les poussent bientôt aux représailles, mais l’étroitesse de leur cerveau réduit toute leur opposition à de ridicules taquineries sur des futilités. Ainsi, un beau matin, les deux Comtesses de Provence et d’Artois refusent d’aller faire leur cour à la Reine, comme c’était l’usage quotidien, et l’on apprend que ce refus est l’œuvre de Madame Adélaïde, dont les conseils ont décidé ses nièces à ces façons maussades. Un mois plus tard, à propos des soupers où le couple royal, contrairement à la mode introduite par Louis XV, a décidé de paraître en commun et de manger à la même table, vives protestations de Mesdames, scandalisées par cette innovation. Louis XVI, inquiet, hésite, est sur le point de reculer[7]. Il s’ensuit une scène de ménage, qui se termine par la victoire de Marie-Antoinette, non sans laisser chez les vieilles filles un nouveau levain de rancune. La Reine, il faut l’avouer, triomphe sans ménagemens. Toute fière d’avoir secoué le joug qui a pesé sur sa jeunesse, elle fait parade de son indépendance. « Pour mes tantes, écrit-elle, on ne peut plus dire qu’elles me conduisent ! » Et elle ne perd nulle occasion de réprimer leurs « prétentions » et leurs « petites jactances. »

Après de multiples échecs, Mesdames paraissent enfin renoncer à la lutte. Elles se terrent à Bellevue, ne se montrent plus à Versailles que les jours de parade, affectent un grand détachement de toutes les affaires de l’Etat. Mais on imagine quelles rancœurs fermentent dans leurs âmes ulcérées. Tout, chez elles comme dans leurs entours, proteste contre les usages introduits à Versailles, censure les mœurs et les « façons nouvelles. » Plus Marie-Antoinette est gaie, frivole, facile dans ses rapports avec ses familiers, audacieuse dans ses amusemens, inconséquente dans ses propos, plus ses trois tantes sont fières, raides, empesées, austères, plus elles conservent « le grand ton des belles années du règne de Louis XV[8]. » Bientôt ce blâme discret ne suffit plus à leurs ressentimens. Ce sont d’aigres critiques, des sarcasmes amers sur les toilettes, les ajustemens de la Cour, l’excentricité de son luxe. Tout est prétexte au blâme, même les choses les plus innocentes. Quand Marie-Antoinette inaugure la mode des grandes plumes balancées en panaches au-dessus de la tête, Mesdames parlent avec mépris de cet « ornement de chevaux, » et font des gorges chaudes aux dépens de leur nièce. De ces médisances sans portée, elles passent aux insinuations plus dangereuses. Toute l’existence privée de Marie-Antoinette est passée au crible à Bellevue, commentée et dénaturée avec une savante perfidie, et les historiettes scandaleuses, d’abord colportées à voix basse dans le salon des trois princesses, se répandent de là dans Paris, empruntant à cette origine un semblant d’authenticité qui en décuple le venin. « Ce que l’une avançait, l’autre le confirmait, et la troisième rendait l’anecdote incontestable[9]. » Elles en vinrent ainsi peu à peu, dit un contemporain, « aux calomnies atroces et aux propos terribles. » C’est à Bellevue que naît l’appellation qui conduira plus tard la Reine à l’échafaud ; ce sont ses tantes qui, les premières, l’ont baptisée du nom de l’Autrichienne.

Rien jusqu’alors, il faut le proclamer hautement, ne pouvait excuser la violence de ces attaques. Les grandes folies de jeu, les prodigalités ruineuses, les mascarades nocturnes, les escapades au bal de l’Opéra, n’avaient pas encore commencé, donné prise aux légendes dont, par la suite, aucun effort ne pourra dissuader la crédulité populaire. Dans la réalité, on n’avait sous les yeux qu’une princesse de vingt ans, capricieuse, avide de plaisir, exagérant les modes, roulant dans sa cervelle légère des plans de fêtes, de distractions mondaines. Elle ne voit point de mal à ces passe-temps inoffensifs. C’est de bonne foi, et en badinant sans malice, qu’elle écrira à son ami d’enfance, le comte Xavier de Rosenberg[10] : « Mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du Roi, qui n’a que ceux de la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j’aurais assez mauvaise grâce auprès d’une forge ; je n’y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts, qu’il ne désapprouve pas. » Louis XVI n’avait guère, en effet, que d’indulgens sourires pour cette frivolité gracieuse. A peine, de loin en loin, risquait-il timidement un conseil de sagesse, sous le couvert d’une galanterie, comme ce jour où, choqué de l’immensité des panaches qui surmontaient la coiffure de sa femme, il lui offrait, « pour remplacer les plumes, » une aigrette de diamans. Il avait grand soin d’ajouter qu’elle pouvait accepter ce bijou sans scrupule, puisqu’il n’avait entraîné nulle dépense, n’étant composé que des pierres « qu’il possédait autrefois comme Dauphin[11]. »

Par malheur, le public français ne jugeait pas les choses avec cette sereine bienveillance. Habitué depuis plus d’un siècle à l’austérité morne de l’existence des reines de France, au formalisme étroit qui régnait dans leur cour, il s’étonnait d’abord, et se scandalisait ensuite, de ces façons inusitées, de cette gaîté pimpante, de ces allures simples et familières qui semblaient faire de la souveraine l’égale, presque la camarade de ceux qu’elle mêlait à ses jeux. Il en vint peu à peu « à regarder la Reine du même œil qu’il voyait les maîtresses du feu Roi[12]. » Les propos imprudens de Marie-Antoinette avivèrent cette hostilité. On colporta des railleries déplacées sur l’économie de Turgot, qui, disait-elle, pensait sauver l’Etat en rognant çà et là quelques valets d’office et quelques marmitons. Le peuple en vint à se persuader peu à peu que Marie-Antoinette, non seulement combattait les réformes indispensables, mais qu’elle était, en grande partie, la cause du gaspillage des deniers de l’État, responsable par conséquent du fardeau croissant des impôts, bref qu’elle « tirait ses plaisirs de la substance du peuple. » Ainsi naquit l’impopularité qui s’aggravera bientôt jusqu’à la plus injuste haine. Le Comte de Provence, dans le sagace écrit que j’ai déjà cité, précise les étapes successives de la*désaffection publique : « l’enthousiasme[13]que Marie-Antoinette avait excité à son arrivée en France dura dans toute sa force jusqu’en 1775. Ensuite il commença à diminuer, et bientôt il s’éteignit tout à fait. Ce fut alors que les libelles, les chansons commencèrent à paraître contre elle, et qu’on osa la comparer à Messaline pour la débauche et pour la cruauté. »


II

Exactement instruite de ce revirement populaire et mise au fait de ces diffamations, la Reine en attribuait l’odieux à son ancien et implacable ennemi, le duc d’Aiguillon. Sans doute ne se trompait-elle qu’à demi dans cette supposition. Le duc, depuis sa chute, retiré à Paris, embusqué aux aguets dans son fastueux hôtel, environné d’une petite cour de gens qui, enveloppés dans sa disgrâce, partageaient ses rancunes, passait, non sans raison, pour le chef du parti opposé à la Reine et pour l’instigateur caché de la campagne organisée contre elle. Qu’il y ait eu, comme on l’a cru, une conspiration positive, il n’en existe aucun indice certain. Mercy-Argenteau est sans doute assez près de la vérité quand il écrit ces lignes : « Pour bien des motifs, le duc d’Aiguillon est soupçonné d’avoir eu part aux écrits anonymes répandus contre le gouvernement, et particulièrement en vue de nuire à la Reine. Il se pourrait qu’à cet égard plusieurs différens partis eussent visé au même but, sans s’être concertés. » Et revenant, à quelque temps de là, sur le compte du même personnage, il le dénonce comme « l’acteur principal dans les intrigues secrètes tramées contre la Reine. » La plupart des mémoires du temps confirment cette accusation.

L’attitude agressive du duc tirait une spéciale gravité de sa parenté proche avec la comtesse de Maurepas, dont nous connaissons l’influence sur l’âme de son époux. Une tendre intimité, dont ses lettres font foi[14], unissait la comtesse à sa nièce, la duchesse d’Aiguillon. Elle ne perdait nulle occasion de servir secrètement la cause de sa famille, de mettre le Mentor en garde contre les préventions de Marie-Antoinette. « J’ai fait lire vos lettres à M. de Maurepas, mande-t-elle à la duchesse ; il prend aussi vivement que moi tout ce qui peut intéresser M. d’Aiguillon… Au nom de Dieu, qu’il (le duc) se calme ! Tous les honnêtes gens lui rendront justice. » Un peu plus tard : « Je suis pénétrée de douleur que vous croyiez que M. de Maurepas ne met pas toute la vivacité qu’il doit aux affaires qui vous intéressent. M. d’Aiguillon doit savoir mieux que personne qu’on ne fait pas parler les rois comme on veut. Nous serons toujours occupés de saisir le moment qui pourra vous être utile. » Cette connivence, cette alliance clandestine de Mme de Maurepas avec le parti d’Aiguillon n’avaient pas échappé à Mercy-Argenteau, non plus que le danger qui en pouvait résulter pour la Reine, comme en témoigne ce passage d’une de ses lettres à l’Impératrice[15] : « L’ex-ministre en question (d’Aiguillon) a pris tout l’ascendant qu’il a voulu sur l’esprit de sa tante, et cette femme, qui dirige son mari, n’a cessé d’exciter sa jalousie du crédit de la Reine, d’où sont provenues les manœuvres cachées qui ont paru depuis quelque temps. »

Malgré le dépit de la Reine, sa frivole insouciance l’eût probablement détournée de l’éclat d’une rupture publique, sans la constante excitation d’un parti actif, audacieux, qui poussait à une guerre ouverte. Dès les premiers jours de janvier 1775, Choiseul, quittant son domaine de Chanteloup, s’était installé à Paris pour y passer l’hiver. En son hôtel de la rue Richelieu, rouvert comme aux beaux jours d’antan, il avait aussitôt repris ses anciennes traditions d’hospitalité magnifique. Il fut, toute cette saison, l’homme en vue, le héros du jour : « Tous les soupers à Paris, dit La Harpe[16], depuis son retour, sont des fêtes en son honneur. » Les années, les malheurs n’avaient rien enlevé à son charme, rien rabattu de son orgueil. C’était toujours cette physionomie spirituelle, ce « nez au vent, » comme en quête d’aventures, cette cordialité de surface, légèrement teintée d’ironie, cet instinct de conquête et de domination qui, du temps même de sa jeunesse, lors de sa mission à Rome, faisait dire au Saint-Père, en lui désignant un fauteuil : « C’est à vous de décider, vous êtes Pape ! » C’était aussi la même âpre ambition, le même appétit du pouvoir, la même assurance convaincue, partagée par tous ses intimes, que lui seul était assez fort pour gouverner la France et pour tenir tête à l’Europe, et, par suite, la même volonté de remonter, par tous les moyens, sur la scène.

Dans la brillante cohorte de ceux qui s’attachaient à sa fortune, deux personnages, à cette époque, se distinguaient par leur audace et semblaient mener la partie. C’était d’abord une femme, la comtesse de Brionne, née de Rohan-Rochefort, alliée à la maison d’Autriche, belle, intelligente et hardie, maîtresse, disait-on, de Choiseul, et fort avant dans les bonnes grâces de Marie-Antoinette. C’était ensuite le baron de Besenval, ce type achevé du politicien courtisan, Suisse de naissance et Gascon par tempérament, hâbleur intarissable, tranchant sur tout et se mêlant de tout, brouillon honnête, intrigant sans avidité et conspirateur sans malice, téméraire aujourd’hui dans les entreprises politiques comme il l’était jadis sur les champs de bataille, unique pour secouer à propos la nonchalance naturelle de la Reine, pour lui souffler, au moment opportun, le goût et le courage d’agir. La comtesse de Brionne et le baron de Besenval, étroitement liés tous deux avec le Comte d’Artois, l’avaient facilement entraîné dans la cause du duc de Choiseul, comptant sur le jeune prince comme sur un précieux auxiliaire quand sonnerait l’heure de la bataille.

La première escarmouche eut lieu au commencement d’avril. La comtesse de Brionne remit à Marie-Antoinette un mémoire anonyme qui peignait au vif les dangers de la situation présente et désignait nettement Choiseul comme le seul moyen de salut. La Reine communiqua le mémoire à Louis XVI, qui le lut sans mot dire, puis, quelques jours plus tard, pressé de questions par sa femme, répondit d’un ton péremptoire : « Qu’on ne me parle jamais de cet homme[17] ! » Le coup direct ayant manqué, ou recourut à une attaque de biais. L’animosité de la Reine à l’égard du duc d’Aiguillon offrit un terrain favorable. Si l’on obtenait que le Roi renvoyât publiquement, exilât de la Cour l’ennemi personnel de Choiseul et le chef du parti adverse, ce serait non seulement la satisfaction d’une rancune, mais « un coup de tonnerre » qui frapperait les timides d’une terreur salutaire, avertirait Maurepas que son crédit était fragile et lui ferait sentir la puissance de la Reine. Ce serait, en un mot, la brèche dans la muraille avant l’escalade du pouvoir. Le 20 avril, dûment stylée par Besenval, la Reine eut avec Louis XVI une longue explication. Elle fit connaître sans détours ses griefs à l’égard du duc d’Aiguillon, le peignit comme l’inspirateur de la cabale formée contre l’épouse du Roi, et « demanda avec vivacité que le duc, sans être exilé, fût au moins envoyé dans ses terres, avec défense de revenir de quelque temps à la Cour[18]. » Louis XVI, embarrassé, parut d’abord y consentir. Il se ravisa le lendemain, fit observer que « M. d’Aiguillon se trouvant à la veille d’avoir une affaire judiciaire avec le comte de Guines, il ne serait pas juste d’obliger ce duc à s’éloigner, dans un moment où sa présence à Paris lui devenait nécessaire pour se défendre contre son adversaire. » Cette défaite, selon l’apparence, avait été suggérée par Maurepas. Quelle qu’en fût l’origine, elle ferma la bouche à la Reine, qui, satisfaite d’un premier avantage, attendit patiemment, pour renouveler l’attaque, l’échéance fixée par le Roi.


III

L’« affaire du comte de Guines, » alléguée par Louis XVI pour retarder sa décision, fit un si grand bruit en son temps, eut de tels contre-coups sur la situation, le personnage lui-même qui en fut le héros joua un rôle si considérable, en l’occasion présente comme quelques mois plus tard, dans les coulisses de la scène politique,, que je dois interrompre un moment mon récit pour tenter d’éclaircir ce singulier et obscur épisode[19].

Adrien-Louis de Bonnières, comte de Guines, militaire distingué, avait, en l’an 1768, quitté l’armée pour la diplomatie. De Berlin, où il débuta, il fut nommé, deux ans après, ambassadeur à Londres, par le duc de Choiseul, dont il était l’intime ami. Ses qualités d’esprit et de bonne grâce, sa courtoisie de grand seigneur, lui valurent, dans les premiers temps, les sympathies de la société britannique, mais des imprudences de conduite lui attirèrent bientôt de graves désagrémens. Ce fut d’abord sa liaison affichée avec lady Craven, une mère de sept enfans, qu’il voulut engager à quitter son mari ; celui-ci riposta par une « demande en dommages et intérêts, » et l’on put craindre un procès d’adultère, fertile en divulgations scandaleuses. Cette affaire à peine étouffée, en éclatait une autre, bien plus retentissante encore. Le comte de Guines avait pour secrétaire un sieur Tort de la Sonde, à son service depuis plusieurs années, homme hardi et entreprenant, « âme damnée » de son maître. On découvrit un beau matin que ledit secrétaire se servait de sa position et de sa connaissance des secrets de la politique pour jouer, comme dit Hardy, « au fameux jeu de la hausse et de la baisse, nom que l’on donne à Londres aux profits à faire proportionnellement à la valeur des papiers royaux. » Il ajoutait, dit-on, à ces spéculations la pratique de la contrebande. Malgré tous les atouts qu’il avait dans son jeu, les résultats furent déplorables. Une plainte fut déposée par les banquiers et négocians auxquels il devait de grosses sommes, et un mandat fut lancé contre lui. L’ambassadeur, sur ces nouvelles, expédia à Paris ce compromettant subalterne, avec promesse, dit-on, « qu’il arrangerait l’affaire en son absence. » Mais Tort était à peine en France, que Guines le faisait arrêter et mettre à la Bastille, où il fut retenu huit mois.

On ne trouva d’ailleurs aucune preuve contre lui ; il sortit de cachot en décembre 1772 ; exaspéré contre son ancien chef, qu’il accabla bientôt de dénonciations : « Aujourd’hui libre, lit-on dans un factum rédigé en son nom, son premier devoir est de faire connaître aux cours de France et d’Angleterre, et à tout le public instruit, les horreurs que M. le comte de Guines a débitées sur son compte, dans la vue de se mettre à couvert des torts qu’il a à se reprocher lui-même et dont il doit craindre avec raison les suites… » Ce préambule était suivi d’une série d’articulations, d’où résultait que Tort n’aurait été que le prête-nom et l’agent de l’ambassadeur, que ce dernier, « pour réparer les brèches énormes faites à sa fortune, » avait imaginé de jouer sous un nom supposé, sauf à ne pas payer si les choses tournaient mal. À ce premier réquisitoire vinrent ensuite s’ajouter d’autres imputations d’une égale gravité, malversations, gains illicites, divulgations dans un intérêt personnel des secrets de l’Etat. Lancée à Londres et à Paris à plusieurs milliers d’exemplaires, soutenue par un mémoire du fameux avocat Gerbier, représentant les intérêts des banquiers britanniques, cette plainte fit un affreux tapage. Guines riposta avec vigueur, niant tous les méfaits reprochés et chargeant son ex-secrétaire du double crime de « vol d’argent et de papiers d’Etat. » Je ne mentionne que pour mémoire une complication qui surgit et qui aggrava le débat : la plainte que d’Aiguillon, ministre alors des Affaires étrangères, porta contre Gerbier, le plus célèbre avocat de Paris, « intendant des finances de Monsieur frère du Roi, » accusé par le duc de subornation de témoins. Gerbier, « décrété au Châtelet, » ne parvint à se justifier qu’après des tribulations innombrables. Pendant deux longues années, une pluie de brochures, de factums, s’abattit sur Paris, énervant l’opinion et épaississant le mystère. Les amis mêmes du comte de Guines ne savaient plus trop que penser : « Le mémoire de M. Tort, écrivait Mme du Deffand, est d’une audace qui en impose ; mais il me semble qu’il ne prouve rien, quoiqu’il donne de violent soupçons… Je tiens que ce pauvre M. de Guines est le plus malheureux de tous les hommes. » — « M. de Guines peut avoir raison, concluaient les mauvais plaisans, mais il n’en a pas moins eu Tort pendant trois ans. »

La lutte, malgré tout ce fracas, était demeurée jusqu’alors dans les limites d’un conflit judiciaire, lorsque la passion politique s’en mêla fort mal à propos et d’une querelle privée fit une affaire d’Etat. Le comte de Guines, soufflé par le parti Choiseul, s’avisa soudainement que le duc d’Aiguillon, successeur de Choiseul au ministère des Affaires étrangères, avait été l’instigateur et le « moteur caché » du coup dirigé contre lui, ou du moins l’avait desservi, au lieu, comme c’était son devoir, de soutenir l’envoyé du Roi. Un billet violent adressé à Louis XVI et lu au conseil des ministres mit d’Aiguillon en cause et demanda justice d’un aussi mauvais procédé. D’Aiguillon riposta en termes non moins vifs ; ses partisans entrèrent à leur tour en campagne et jetèrent feu et flammes contre le comte de Guines. Le conseil, saisi par Vergennes, délibéra en présence de Louis XVI sur ce nouveau litige et ne décida rien. Par ce billet confidentiel, adressé par Maurepas à son neveu d’Aiguillon, on devine l’embarras du Roi dans cette forêt d’intrigues : « M. de Vergennes, écrit Maurepas[20], lut hier au conseil vos deux lettres, et je fus surpris du peu d’effet qu’elles produisirent. Cela ne m’a pas empêché de reporter ce matin au Roi et de lire en entier votre première lettre, où vous levez les masques, et la seconde, où vous demandez justice du billet du comte de Guines, et d’insister fortement pour une réparation que je crois juste. On (le Roi) m’a répondu qu’on ne pouvait empêcher l’affaire de suivre son cours, qu’on lui avait fait dire très fortement (à Guines) qu’on était mécontent du billet, mais qu’on ne voulait pas faire de bruit de cette affaire. On a même ajouté, d’un ton à me fermer la bouche, que vous ne deviez pas chercher de nouvelles affaires. Je ne puis trop vous recommander le silence en ce moment. »

Le conseil était bon ; mais Guines ni d’Aiguillon ne pouvaient désormais limiter une affaire, qui devenait, comme remarque un contemporain, une sorte de « champ clos » pour la lutte des partis, Besenval, partisan de Guines, définit assez justement le caractère de ce duel politique : « La Reine protégeait ouvertement le comte de Guines, et le duc d’Aiguillon avait pour lui MM. de Vergennes et de Maurepas… Les ministres agissaient en dessous et portaient des coups fourrés. La Reine les parait, en allant directement au Roi et en faisant, d’un mot, révoquer le lendemain, ou quelques heures après, ce qui avait été accordé par la haine ou par la méchanceté… » Ces derniers mots ont trait à un grave incident, qui, au printemps de 1775, jeta dans des perplexités cruelles les membres du conseil du Roi. Le comte de Guines, pour noircir d’Aiguillon et prouver sa propre innocence, avait eu permission de mettre sous les yeux du procureur général du Châtelet certains extraits de sa correspondance diplomatique avec le ministère français. Il voulut plus encore ; il prétendit faire imprimer et livrer au public le texte même de ces dépêches, « faute de quoi, disait-il, il serait impossible que sa défense fût jamais claire aux yeux de l’Europe, au tribunal de laquelle on l’a livré. » On imagine le sursaut du comte de Vergennes devant une telle violation des traditions et des convenances. Les notes qu’il fit parvenir à Louis XVI pour combattre cette prétention sont empreintes de bon sens et de modération : « S’il s’établit, observe-t-il[21], qu’il peut survenir des cas où un ambassadeur du Roi sera autorisé à rendre ses dépêches publiques, quel est le ministre de n’importe quelle cour qui osera se permettre désormais de traiter confidentiellement avec aucun ministre du Roi ? La familiarité de la conversation, la chaleur des discours, emportent quelquefois l’homme le plus réservé au-delà des bornes. On se livre d’autant plus facilement qu’on est moins en défiance… Mais s’exposer à être traduit au tribunal du public, c’est un inconvénient redoutable pour tout être raisonnable, qui s’estime assez pour ne pas vouloir être la fable de l’univers… Si le Roi, dit-il encore, par une grâce spéciale, accordait à M. de Guines la publication qu’il sollicite, la justice de Sa Majesté n’admettant point d’exception, Elle ne pourrait refuser à la partie adverse (c’est-à-dire au duc d’Aiguillon) de fouiller à son tour dans les mêmes dépêches… Cette condescendance peut devenir abusive[22]. »

Vainement le Roi se rendit-il d’abord à cette sage argumentation, vainement le conseil des ministres. — Guines ayant passé outre et publié dans un mémoire les dépêches en question, — déclara-t-il cette publication « abusive, » ordonnant même la suppression et la destruction de la pièce, vainement enfin Maurepas, pour mieux marquer sa désapprobation, fit-il, à dater de ce jour, « fermer sa porte au comte de Guines[23]. » Rien ne tint contre l’intervention passionnée de Marie-Antoinette, à laquelle, dit Mercy, « on avait eu l’adresse perfide de faire voir dans la protection qu’elle accorderait au comte de Guines un moyen de vengeance contre le duc d’Aiguillon, » en même temps qu’une bonne occasion d’essayer « son crédit et son ascendant sur le Roi. » Elle embrassa le parti de l’ambassadeur avec tant de vivacité, obséda tellement son époux, par larmes, prières ou caresses, que, de guerre lasse, il finit par capituler, révoqua l’arrêt du conseil et permit la publication et la diffusion du mémoire. L’ennui et le remords secret qu’il éprouve de cette défaillance percent entre les lignes de ce billet embarrassé, par lui adressé à Vergennes[24] : « Je suis bien aise, monsieur, d’avoir vu la lettre que vous avez écrite à M. de Guines le 3 avril ; c’était sur celle-là qu’il fondait son attaque à M. d’Aiguillon, et, pour vous dire la vérité, il n’avait pas trop de tort. Entrer en lice supposait une attaque mutuelle, et vous n’auriez pas dû, connaissant l’homme, vous servir d’expressions ambiguës. Au reste, ce que je vous dis là, il n’y aura que nous deux qui le saurons, et, quand on m’a parlé de cette lettre, j’ai répondu qu’elle n’ajoutait rien à la permission que je lui avais donnée de se servir de tous ses moyens de défense, sans toutefois attaquer M. d’Aiguillon. »

Le procès fut jugé le vendredi 2 juin 1775 par la cour du Châtelet, après une séance qui dura jusqu’à minuit passé. Par sept voix contre six, les accusations portées contre Guines étaient déclarées « calomnieuses ; » Tort était condamné à « faire réparation en face de douze témoins désignés par le comte de Guines » et à payer « trois cents livres d’amende, » peine assez bénigne, à tout prendre, pour une attaque si audacieuse et lorsqu’il s’agissait d’un homme que son adversaire se flattait de « faire ramer sur les galères du Roi. » Guines repartit pour Londres le lendemain, mal satisfait de ce triomphe médiocre et bien résolu, disait-il, à faire appel de cette « sentence baroque. » Mais, si sa victoire était mince, ses puissans protecteurs allaient manœuvrer de manière à y ajouter de l’éclat.


IV

Le baron de Besenval, qui d’ailleurs grossit volontiers l’importance de son rôle, affirme avoir, dans l’occurrence, stimulé, dirigé l’action de Marie-Antoinette. « Je lui représentai avec feu, écrit-il, le danger qu’il y avait pour elle de laisser une cabale aussi inquiétante, ayant à sa tête le duc d’Aiguillon, dont le caractère méchant, vindicatif et profond devait lui faire tout craindre… Je lui fis comprendre la nécessité d’éloigner un tel homme… Je lui conseillai de mettre en avant, vis-à-vis du Roi, l’audace avec laquelle il avait poussé[25]le comte de Guines, quoiqu’il ne pût douter de la protection qu’elle lui accordait, et de lui faire comprendre qu’on ne devait jamais s’attendre à aucun repos, tant qu’on laisserait un tel homme au milieu de Paris. » Il dévoile, quelques lignes plus loin, l’arrière-pensée qui dicte ces conseils : « L’intérêt de la Reine aurait suffi pour me faire attaquer M. d’Aiguillon, mais d’autres considérations m’y portaient encore : c’était lui qui était l’auteur de la chute de M. de Choiseul ; il convenait, à mon sentiment, de l’en punir. Je ne pouvais me flatter d’aucun espoir de retour pour M. de Choiseul, tant que M. d’Aiguillon serait à portée de pouvoir quelque chose, et, en l’éloignant, je croyais rendre un grand service à mes amis. » Ces excitations du baron et de quelques autres amis de Marie-Antoinette répondaient trop bien aux désirs de la Reine pour ne pas atteindre leur but. Elle décida de jouer son va-tout, de n’accorder au Roi nul moment de répit qu’elle n’eût satisfait sa vengeance.

Les hostilités éclatèrent à la revue de la Maison du Roi, passée au Trou d’Enfer le dernier jour de mai. D’Aiguillon, capitaine des chevau-légers, s’étant, pour la saluer, approché de la Reine, celle-ci, d’un geste brusque, leva le store de son carrosse, laissant le duc très mortifié de cet affront public. Le Roi, gêné, ne souffla mot. Cette petite scène, très remarquée, préparait les esprits à la catastrophe imminente. Le moment du Sacre approchait, et d’Aiguillon, si fausse que fût sa situation à la Cour, ne pouvait manquer d’y paraître. Le départ des souverains pour Reims devait avoir lieu le 8 juin ; trois jours avant, le 5, la Reine faisait appeler Maurepas et l’apostrophait en ces termes[26] : « Monsieur, je ne vous vois point avec peine avoir la confiance du Roi. Je connais votre probité, la droiture de vos intentions et votre désintéressement. Mais je ne puis vous déguiser que vous me trouverez contraire à tout projet de voir votre neveu dans ce pays-ci (la Cour). J’ai lieu d’être mécontente de lui depuis longtemps. Vous l’avez soutenu, et nous avons combattu l’un contre l’autre. Vous avez tenu des propos sur tout cela ; j’en ai tenu, de mon côté, qui ne vous auraient pas contenté. Laissons votre neveu loin d’ici, et oublions de part et d’autre nos propos mutuels. » Le Mentor, pris de court, gêné par cette attaque directe, ne répliqua sur le moment que par des protestations vagues ; mais la Reine ne le tint pas quitte ; le surlendemain, elle reprit l’entretien avec une nouvelle véhémence. Elle venait, lui dit-elle, de demander à son époux que le duc d’Aiguillon reçût défense d’aller à Reims et fut relégué dans ses terres ; Louis XVI, devant son insistance, y avait consenti. « M. de Maurepas[27]demandant alors quel tort nouveau pouvait avoir son neveu : « La mesure est comble, dit la Reine, il faut que le vase renverse. — Mais, madame, il me semble que, si le Roi doit faire du mal à quelqu’un, ce mal ne devrait point arriver par vous. — Vous pouvez avoir raison, monsieur, et je compte dorénavant n’en plus faire, mais je veux faire celui-là. — Puis-je, madame, dire que c’est la volonté de Votre Majesté, et non celle du Roi ? — J’y consens, reprit Marie-Antoinette, je prends tout sur moi. »

Louis XVI, questionné par Maurepas, confirma les dires de la Reine et déclara « ne vouloir s’en mêler, » laissant sa femme libre de régler à sa guise les conditions et détails de l’exil. « C’est elle qui l’exige, » dit-il pour conclure l’entretien. Sur quoi, troisième et dernière conférence entre Maurepas et Marie-Antoinette. Il proposa pour son neveu comme lieu de résidence le château de Veretz, situé à quelques lieues de Tours, à peu de distance de Chanteloup. Ainsi se serait accomplie la prédiction jadis faite par Choiseul, lorsque, en décembre 1770, la veille de sa disgrâce, il rencontra son ennemi d’Aiguillon dans l’antichambre de Louis XV : « Eh bien ! avait-il dit, vous me chassez donc ? J’espère qu’ils m’enverront à Chanteloup ; vous prendrez mes places ; quelque autre vous chassera ; ils vous enverront à Veretz ; nous n’aurons plus d’affaires politiques, nous voisinerons, et nous en dirons de bonnes[28]. » La tenace animosité de la Reine empêcha cette rencontre. Veretz était « trop près, » dit-elle. Elle exigea le château d’Aiguillon, en Guyenne, près d’Agen. « Enfin, madame, reprit Maurepas, que faut-il que j’écrive ? — Ce que vous voudrez, mais qu’il s’en aille ! » Il fut convenu que l’ordre serait signifié « sans lettre de cachet, par un discours verbal[29]. » La Reine crut avoir beaucoup fait en accordant cette concession : « Nous avons évité la forme d’exil, qui est barbare, quoique lui-même s’en soit servi, » écrivait-elle, quelques jours plus tard, à sa mère.

Le duc n’en dut pas moins se mettre en route sur l’heure ; l’impatience de la Reine ne supportait aucun délai, et les messages se succédaient pour hâter le départ. « M. de Maurepas a été réveillé ce matin par un commis de M. de La Vrillière, gémit la comtesse de Maurepas. Rien ne m’a plus étonnée que l’empressement de la Reine à savoir M. d’Aiguillon parti ! Il faut qu’on lui ait fait auprès d’elle quelque nouvelle méchanceté[30]. » Le triomphe, l’allégresse puérile de Marie-Antoinette éclatent dans ce billet écrit par elle au comte de Rosenberg : « Ce départ est tout à fait mon ouvrage. Ce vilain homme entretenait toute sorte d’espionnage et de mauvais propos. Il avait cherché à me braver plus d’une fois dans l’affaire de M. de Guines… Il est vrai que je n’ai pas voulu de lettre de cachet, mais il n’y a rien de perdu, car, au lieu de rester en Touraine, comme il le voulait, on l’a prié de continuer sa route jusqu’à Aiguillon, qui est en Gascogne. »

La sensation produite, à la Cour et dans le public, par cette exécution sommaire était à coup sûr chose prévue, peut-être désirée, par ceux qui l’avaient provoquée. Ce qu’ils n’attendaient pas sans doute, c’est la réprobation que suscita partout, chez ceux-là mêmes qui déploraient l’attitude du duc d’Aiguillon, un châtiment si arbitraire, pour des torts si peu établis. « Qu’avait fait de plus M. d’Aiguillon, se demandait-on, que lorsque le Roi était monté sur le trône ? Et pourquoi, s’il le trouvait coupable, avait-il attendu si longtemps à le punir ? » On croyait voir, dans cette mesure sévère, le retour à des mœurs qu’on croyait à jamais proscrites, le désaveu des belles promesses d’un règne qui s’était annoncé comme une ère de douceur et de légalité. Le baron de Besenval constate avec dépit ce mouvement d’opinion : « Le sentiment de vengeance et de justice fut étouffé, dit-il, par une compassion philosophique, que les femmes, qui s’étaient érigées en législateurs, outrèrent, ainsi qu’elles outrent toujours tout. On n’entendait que les mots de tyrannie, de justice exacte, de liberté du citoyen et de loi. » La plus grande part du blâme retombait sur la Reine. D’Aiguillon exilé lui fut plus nuisible, sans doute, que présent à Paris et chef de la « cabale. » C’est sur son rôle en cette affaire, écrira le Comte de Provence[31], « que l’on s’est fondé depuis pour lui donner la renommée de méchante et d’implacable. » Mercy dénonce, de son côté, l’égoïsme des faux amis qui, « excitant en elle des sentimens de haine et de vengeance qui ne sont point dans le caractère de cette jeune princesse, » sacrifient sans scrupule à leurs vues personnelles « la gloire et l’utilité de la Reine. »

L’exil de son neveu parut, dans le premier moment, devoir amener la retraite de Maurepas. Ce fut le bruit général à Paris, et déjà l’on nommait Choiseul comme le successeur désigné. Maurepas, volontairement sans doute, s’arrangea de manière à accréditer cette rumeur. Il « fit le mort » pendant quelques semaines. Prétextant ses années, sa goutte, la fatigue du voyage, il refusa de prendre part au Sacre, s’en fut à Pontchartrain, tandis que la Cour tout entière se transportait à Reims, laissant ainsi, en apparence, le champ libre à ses détracteurs. Tout porte à croire, d’ailleurs, que le rusé vieillard, avant de prendre ce congé, n’avait pas négligé de mettre son royal élève en garde contre les assauts qu’il aurait à subir et de lui faire adroitement la leçon. Et sans doute comptait-il aussi sur les fautes de ses adversaires, sur l’ivresse qui succède aux trop faciles victoires, sur l’impatience des amis de Choiseul, sur le maladroit empressement de Marie-Antoinette. Si, comme il est probable, il fit réellement ce calcul, il n’eut pas longtemps à attendre pour en éprouver la justesse.


V

Le mois de mai 1775 avait été, ainsi qu’on vient de voir, fertile en émotions et en agitations diverses. Des émeutes dans la rue réprimées par la force et des intrigues de Cour terminées par un coup d’éclat, c’est dans cette atmosphère d’orage qu’il avait fallu préparer l’événement auguste du Sacre. Deux questions, toutes deux délicates, bien que d’inégale gravité, avaient, au cours de ces préparatifs, occupé l’attention du Roi, mettant aux prises les deux tendances contraires entre lesquelles se débattait perpétuellement le trône, la tradition et le progrès, l’esprit conservateur et l’esprit de réforme.

Où aurait lieu le Sacre : à Reims ou à Paris, ce fut le premier problème à résoudre. Turgot tenait fortement pour Paris. Il invoquait, pour rompre avec un usage séculaire, des raisons de finance, les énormes dépenses du transport de la Cour et de l’aménagement d’une installation provisoire. Sans doute aussi, dans son for intérieur, outre le bénéfice d’une grosse économie, espérait-il tirer de cette dérogation à la coutume ancienne quelques facilités pour supprimer « des pratiques surannées et des superstitions puériles, » comme la guérison prétendue des écrouelles par l’attouchement du Roi. La population parisienne, toujours éprise de fêtes et de spectacles, désirait non moins ardemment que le Sacre se fît dans la capitale du royaume. Les fermiers généraux offrirent pour cet objet un don gratuit de deux millions, et le corps des marchans la moitié de cette somme. Le parti opposé, le comte de Maurepas en tête, alléguait le péril de briser sans nécessité une tradition dont l’origine se confondait avec celle de la monarchie, et qui, depuis Philippe-Auguste, avait été presque ininterrompue. Ne devait-on pas craindre que, dans l’esprit du peuple, il résultât de cette innovation un affaiblissement de prestige pour le successeur de Clovis ?

Après quelques hésitations, ces raisons convainquirent Louis XVI. Néanmoins, en se prononçant pour Reims, il spécifia sa volonté de diminuer dans la mesure possible le coût de son voyage et les frais du séjour. On rogna en effet sur certains accessoires ; on supprima quelques caisses de bagages, et l’on élimina de la suite de Leurs Majestés quelques personnages secondaires ; il fut prescrit que les dames de la Cour n’auraient droit qu’à un seul carrosse pour leurs femmes de service. Cela fait, toutes les grosses dépenses furent maintenues sans changement ; méthode qui, au danger d’une prodigalité réelle, joignait l’inconvénient d’une parcimonie apparente, semant l’irritation et provoquant les gorges chaudes. On colporta dans tout Paris cette réponse ironique d’un prélat courtisan à une personne de qualité qui désirait faire, du même coup, ses Pâques avec son Jubilé : « Mon Dieu, madame, nous sommes en temps d’économie ; je crois bien qu’on peut faire aussi celle-là. »

L’autre point litigieux soumis par Turgot à Louis XVI avait trait au serment du Sacre. Le Roi, d’après la formule consacrée, y prenait l’engagement « d’exterminer de ses États tous les hérétiques condamnés nommément par l’Eglise. » Personne assurément, en cette fin du XVIIIe siècle, ne prenait au sérieux une promesse si barbare ; nul n’aurait supporté l’idée de la mettre à exécution, et moins que tout autre le prince qui, quelques mois plus tôt, écrivait à Miromesnil à propos d’une requête des religionnaires de Guyenne[32] : « Il se peut qu’il y ait des personnes d’un zèle mal entendu qui les tourmentent, et c’est ce que je n’approuve pas : mais il faut qu’ils se tiennent dans les bornes des permissions qu’on leur a données. » Puisqu’il était donc entendu que le Roi ne tiendrait point compte de l’engagement qu’il semblait prendre, puisqu’il s’agissait simplement d’une formalité vaine, n’était-il pas plus digne et plus loyal de rayer ces mots du programme ? C’est l’avis que Turgot soutint avec une conviction émue, d’abord de vive voix, au Conseil, puis en s’adressant à Louis XVI par une lettre confidentielle. Cette lettre est aujourd’hui perdue, mais, à défaut du texte, il est aisé d’en retrouver l’esprit dans le Mémoire au Roi sur la tolérance religieuse que le contrôleur général rédigea peu de jours après, pour fixer les droits du souverain et pour éclairer sa conscience. J’en citerai seulement quelques lignes, où se trouvent résumées, avec une sobre et concise éloquence, les idées de Turgot sur un si grave sujet : « Vous devez examiner, dit-il, si les engagemens contenus dans les formules du Sacre par rapport aux hérétiques sont justes en eux-mêmes ; et, s’ils sont injustes, c’est un devoir pour vous de ne pas les accomplir… La religion peut-elle commander, peut-elle permettre des crimes ? Ordonner un crime, c’est en commettre un. Or le prince qui ordonne à son sujet de professer la religion que celui-ci ne croit pas, ou de renoncer à celle qu’il croit, commande un crime. Le sujet qui obéit fait un mensonge ; il trahit sa conscience ; il fait une chose qu’il croit que Dieu lui défend. »

Ces idées, on en a la preuve, étaient, au fond, très voisines de celles de Louis XVI. Il n’osa pas toutefois lutter ouvertement contre un préjugé séculaire, braver en face, et du même coup, le persiflage désapprobateur de Maurepas, l’acerbe critique de ses tantes, les colères du « parti dévot. » Plusieurs contemporains assurent que, ne voulant ni modifier la formule ordinaire, ni contracter un engagement qui répugnait à son humanité, il adopta une troisième solution, assez conforme, il faut le dire, à son humeur et à ses habitudes d’esprit : le jour de la prestation du serment, quand il vint à la fameuse phrase, il la prononça à voix basse et en bredouillant de façon à la rendre inintelligible[33]. Ce qui, plus qu’un tel subterfuge, fait honneur à Louis XVI, c’est ce billet que, la veille même du Sacre, il crut devoir adresser à Turgot pour expliquer sa décision ; on ne saurait sans injustice méconnaître ce qui s’y trouve de droiture, de candeur et de bonté touchante : « Reims, 10 juin 1776[34]. — Je ne vous ai pas fait appeler, monsieur, pour vous donner réponse à la lettre d’hier, parce que j’aimais mieux vous laisser un écrit comme gage de ma façon de penser sur votre compte à cette occasion. Je pense que la démarche que vous avez fait (sic) auprès de moi est d’un très honnête homme, et qui m’est fort attaché ; je vous en sais le meilleur gré possible, et je vous serai toujours très obligé de me parler avec la même franchise. Je ne veux pourtant pas, dans ce moment-ci, suivre votre conseil. J’ai bien examiné depuis, j’en ai conféré avec plusieurs personnes, et je pense qu’il y a moins d’inconvénient à ne rien changer. Mais je ne vous en suis pas moins obligé de l’avis, et vous pouvez être sûr qu’il demeurera secret, comme je vous prie de garder cette lettre. — Louis. »

Toutes les affaires réglées, la Cour quitta Compiègne dans l’après-dînée du 8 juin. La Reine fut à Reims la nuit même ; le Roi coucha à Fismes et n’arriva que le lendemain. Le trajet s’effectua sans incident et dans des conditions généralement heureuses. Une multitude de paysans accoururent des villages voisins pour voir défiler le cortège ; dans le grand silence de la nuit, sous la clarté argentée de la lune, s’élevèrent de longues acclamations. Toutefois, à cette foule amusée, de place en place se joignaient quelques misérables, qui, agenouillés sur le bord des fossés, levaient leurs mains au ciel, puis « les ramenaient sur leur bouche, comme pour demander du pain. » Cette vue jeta une ombre de tristesse et attendrit l’âme compatissante de Louis XVI. Malgré tout, et si l’on néglige certaines manifestations isolées, la sympathie du peuple accompagna les jeunes souverains pendant toute la semaine du Sacre. Le jour de la cérémonie, qui eut lieu le dimanche 11 juin, et dont je me garderai, après tant d’historiens, de refaire ici le tableau, la cathédrale, rapporte Mercy-Argenteau, « retentit de cris, de battemens de mains et de démonstrations qu’il serait difficile de rendre. » Même enthousiasme populaire, lorsque le soir venu, les parades terminées, le Roi, vêtu avec simplicité, prit sa femme « sous le bras » et, durant une grande heure, fut se promener bourgeoisement avec elle au milieu de la foule, sans gardes, sans escorte, « sans nul indice de précaution. » Les rues, par ordre de Louis XVI, n’avaient pas été revêtues de la parure de tapisseries qu’imposait un ancien usage : « Non, non, avait-il répondu, point de tapisseries ; je ne veux rien qui empêche le peuple et moi de nous voir. » Ce mot eut le plus grand succès. Les cris de « Vivent le Roi et la Reine ! » suivirent partout les souverains au passage, et le public, selon l’expression d’un témoin, était « dans une sorte d’ivresse. »

Au milieu des éclats de cette joie générale, quelques sots incidens de Cour passèrent presque inaperçus, comme la dispute des deux évêques de Soissons et de Beauvais, s’invectivant, se coudoyant et se bousculant en public, pour savoir qui des deux irait, le matin du grand jour, tirer le Roi hors de son lit, et comme aussi la bizarre incartade de la maréchale de Mouchy, dame d’honneur de la Reine, qui, froissée de se voir enlever par le grand chambellan la présidence de la table d’honneur, déserta brusquement son poste et s’en alla « dîner en ville, » en plantant là tous les convives qu’elle avait elle-même invités. Enfin certaines personnes remarquèrent avec étonnement l’air de mauvaise humeur, l’affectation de négligence, avec lesquels le Comte d’Artois remplit, pendant le Sacre, les fonctions assignées par le cérémonial.

Ces légères dissonances ne troublèrent point le concert d’allégresse dont on perçoit l’écho dans le joli récit que Marie-Antoinette envoyait quelques jours plus tard à sa mère[35] : « Le Sacre a été parfait de toutes manières. Il paraît que tout le monde a été content du Roi ; il doit bien l’être de tous ses sujets… Les cérémonies de l’église étaient interrompues, au moment du couronnement, par les acclamations les plus touchantes. Je n’ai pu y tenir, mes larmes ont coulé malgré moi, et l’on m’en a su gré… C’est une chose étonnante, et bien heureuse en même temps, d’être si bien reçus deux mois après la révolte, et malgré la cherté du pain, qui malheureusement continue… Il est bien sûr, conclut la jeune princesse, qu’en voyant des gens qui, dans le malheur, nous traitent aussi bien, nous sommes encore plus obligés de travailler à leur bonheur. Le Roi m’a paru pénétré de cette vérité. Pour moi, je suis bien sûre que je n’oublierai de ma vie la journée du Sacre ! »


Nous prenons ici sur le vif la véritable Marie-Antoinette, quand elle est livrée à elle-même, sensible, impressionnable, capable d’élans généreux. Mais, dans cette âme mobile, tout n’est que revirement, contradictions, contrastes. Les larmes d’émotion dont elle vient de nous faire l’aveu ont à peine séché sur ses joues, que sans souci de l’intérêt ni du repos du Roi, elle se laisse entraîner par les gens de son entourage dans une fâcheuse intrigue contre le ministère. Cette fois encore, le meneur de l’affaire était le baron de Besenval, comme il n’a pas manqué de s’en vanter lui-même : « Je venais, écrit-il, de faire exiler M. d’Aiguillon… Je fis envisager à la Reine qu’il ne fallait regarder cet événement que comme un premier pas vers le crédit, que, pour le constater et le rendre invariable, il était nécessaire de faire des ministres sur lesquels elle pût compter. » Ce n’est pas forfanterie, et Mercy-Argenteau, en plusieurs passages de ses lettres, accuse formellement le baron d’avoir attaché le grelot. Le but était toujours le même : la rentrée au pouvoir de Choiseul et de ses amis, avec pour conséquence la chute de Maurepas et de Turgot. L’heure paraissait propice. Maurepas était à Pontchartrain, tandis que le duc de Choiseul était présent à Reims, ayant eu permission du Roi d’assister à la fête du Sacre. En homme prudent, il s’y tenait dans une ombre discrète, laissant agir ses partisans et attendant pour se montrer l’occasion favorable.

Il parut politique, avant d’entamer la partie, d’obtenir d’abord pour le duc sa réintégration dans une des grosses charges de Cour, dont l’avait fait choir sa disgrâce. Qu’il retrouvât le titre et les fonctions de colonel-général des Suisses, cette première grâce serait le gage et comme l’avant-coureur d’une restitution plus complète. Besenval et Mme de Brionne endoctrinèrent le Comte d’Artois, firent briller à ses yeux l’honneur de gagner cette victoire. Il s’enflamma sur cette idée, promit d’en parler à son frère et tint effectivement parole. Mais Louis XVI, dès les premiers mots, l’arrêta d’un refus fort sec. Le jeune prince revint à la charge ; le Roi, cette fois, ne fit aucune réponse, mais prit un air d’humeur, et « lui tourna le des[36]. » Le parti résolut alors de frapper un grand coup et de faire donner la réserve. Il s’agissait de faire accorder à Choiseul une audience personnelle de Marie-Antoinette, un tête-à-tête où il exposerait à loisir ses sentimens et ses idées. Dans la fourmilière politique qu’était alors la ville de Reims, cette marque éclatante de faveur afficherait publiquement l’action protectrice de la Reine, l’engagerait davantage à user de tout son crédit pour vaincre l’aversion du Roi et emporter la réussite. Marie-Antoinette, avertie, entra délibérément dans ces vues. Elle résolut, pour mieux assurer le succès, de recourir aux petites roueries féminines où elle était experte.

Le lundi 12, lendemain du Sacre, profilant d’un moment où le Roi était seul, elle s’approcha de lui, le complimenta avec grâce sur les événemens de la veille, puis, dans le cours de l’entretien, glissa, « le plus naturellement du monde » et d’un ton innocent, que, pour son compte, elle aurait eu plaisir à causer un moment avec son vieil ami Choiseul, mais qu’elle était embarrassée et ne savait quelle heure choisir, « attendu qu’à Reims, lui dit-elle, tous les instans étaient employés. » Louis XVI donna dans le panneau avec sa bonne foi coutumière ; ce fut lui-même qui, sans méfiance, indiqua à sa femme la matinée du surlendemain « comme le temps le plus commode pour l’entretien projeté. » Ainsi fut fait. L’audience eut lieu au moment fixé par le Roi ; elle dura près d’une heure, excitant de toutes parts une curiosité passionnée, et provoquant mille commentaires, dont l’écho se répercuta dans toutes les chancelleries d’Europe. Sur le fond même de cette conversation, nous connaissons seulement ce que Marie-Antoinette jugea bon de dire à Mercy : louanges données par Choiseul à la fermeté de la Reine dans le procès du comte de Guines, pressans encouragemens à soutenir cet ambassadeur, sarcasmes et insinuations contre le ministère, contre les gens de robe et contre les hommes à systèmes, conseils sur la conduite à observer avec le Roi, qu’on pouvait, affirmait le duc, dominer alternativement par deux procédés opposés, soit en le conquérant « par des voies de douceur, » soit « en le subjuguant par crainte. » D’ailleurs, nulle sollicitation directe pour soi-même, mais un simple historique de sa disgrâce passée et de vagues récriminations sur les torts du feu Roi. Propos habiles, savamment calculés, et qui laissèrent dans l’âme de Marie-Antoinette une impression profonde, dont l’effet se fera sentir par la suite.


VI

Le complot n’aboutit d’ailleurs à aucun autre résultat. Le bruit fait, le jour même, autour de l’incident, les airs mystérieux de la Reine, les allures de triomphe des amis de Choiseul, éveillèrent l’attention du Roi et lui firent soupçonner le piège. Il en conçut un vif mécontentement, dont l’ex-ministre de Louis XV paya les frais sur l’heure. Dans l’après-midi du 14, à la réception de la Reine, où se trouvait Louis XVI, le duc s’étant fait annoncer, on vit le Roi se lever brusquement et « décamper » d’une manière ostensible[37]. Ce fut pire encore le lendemain, veille du départ de Reims ; lorsque Choiseul, comme tous les invités du Sacre, vint, « à son rang, » baiser la main du Roi, celui-ci détourna la tête et retira sa main, en faisant, assure un témoin, « une grimace effroyable. » Le duc se le tint pour dit. Voyant le coup manqué, il partit pour sa terre, abandonnant ses partisans en complet désarroi.

Une seule personne, dans ce fiasco, conserva, semble-t-il, une belle humeur imperturbable, et ce fut Marie-Antoinette. Contente du camouflet infligé publiquement au parti d’Aiguillon, amusée du bon tour qu’elle avait joué à son candide époux, son petit succès personnel la consolait pleinement de l’échec de sa politique. Son enfantine satisfaction perce dans ce billet, d’un tour assez fâcheux, qu’elle adressait sur cette affaire à son confident habituel, le comte de Rosenberg : « Vous aurez peut-être appris, écrit-elle[38], l’audience que j’ai donnée au duc de Choiseul, à Reims. On en a tant parlé, que je ne répondrais pas que le vieux Maurepas n’ait eu peur d’aller se reposer chez lui. Vous croirez aisément que je ne l’ai pas vu sans en parler au Roi, mais vous ne devinez pas l’adresse que j’ai mise pour ne pas avoir l’air de demander permission. Je lui ai dit que j’avais envie de voir M. de Choiseul et que je n’étais embarrassée que du jour. J’ai si bien fait que le pauvre homme m’a arrangé lui-même l’heure la plus commode où je pourrais le voir. Je crois que j’ai assez bien usé du droit de femme dans ce moment ! »

La mauvaise chance voulut que ces lignes, tout au moins familières, fussent, grâce à l’indiscrétion du comte de Rosenberg, connues à la cour de Vienne, où elle produisirent, comme on pense, un effet de scandale. L’Impératrice leva les bras au ciel : « Quel style ! Quelle façon de penser ! mande-t-elle à Mercy-Argenteau. Elle court à grands pas à sa ruine ! » Joseph II prit la chose encore plus au tragique ; sa rudesse fraternelle passa vraiment toutes bornes dans la véhémente philippique dont les archives de Vienne conservent le curieux brouillon : « De quoi vous mêlez-vous, écrit-il à sa sœur d’un ton de pédagogue, de déplacer les ministres, d’en faire envoyer un autre dans ses terres, et de vous servir de termes très peu convenables à votre situation ? Vous êtes-vous demandé de quel droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de la monarchie française ? Quelles études avez-vous faites ? Quelles connaissances avez-vous acquises, pour oser imaginer que votre opinion doit être bonne à quelque chose, vous qui ne lisez ni n’entendez parler raison un quart d’heure par mois, qui ne réfléchissez, ni ne méditez, j’en suis sûr, jamais ?… » L’Impératrice, plus mesurée, sentit le danger de ce style, admonesta son fils ; elle confisqua sa lettre et lui en fit écrire une autre, d’une forme un peu plus adoucie[39], laquelle d’ailleurs, au témoignage de Mercy-Argenteau, n’eut d’autre effet sur Marie-Antoinette que de provoquer son dépit, et à laquelle elle répliqua par quelques lignes « plus que froides. »

Pour entendre une note juste sur cette petite incartade de la Reine, il faut s’en rapporter à la sage appréciation de l’ambassadeur autrichien : « Je vois, dit-il, avec un grand chagrin combien cette lettre au comte de Rosenberg a causé de peine à Votre Majesté… Je la supplie de me permettre d’observer que le sens et la tournure de cette lettre ne partent absolument que de la petite vanité de vouloir paraître en position de gouverner le Roi… A l’extérieur, la Reine manque quelquefois à de petites démonstrations d’égards et d’attentions envers le Roi, mais, quant à l’essentiel, il est certain qu’elle estime son auguste époux, qu’elle est même jalouse de sa gloire, et qu’il n’y a que de petits mouvemens de vivacité et de légèreté qui puissent quelquefois masquer en elle cette façon de penser et de sentir. »


Quant aux suites immédiates des divers incidens du Sacre, elles furent bien différentes de ce qu’avaient rêvé les pêcheurs en eau trouble et les politiques de boudoir, car il en résulta un redoublement de crédit pour le comte de Maurepas d’abord et, par contre-coup, pour Turgot. Il suffit, pour s’en assurer, de lire ce billet affectueux que Louis XVI, au départ de Reims, adressa de sa main à son vieux conseiller : « Je suis libre[40]de toutes mes fatigues. La procession de ce matin, jour de la Fête-Dieu, était la dernière. J’ai été fâché que vous n’ayez pu partager avec moi la satisfaction que j’ai goûtée ici. Il est bien juste que je travaille à rendre heureux un peuple qui contribue tant à mon bonheur ; je vais maintenant m’en occuper tout entier. J’espère que vous aurez pensé aux moyens dont nous avons parlé ensemble ; j’y ai pensé de mon côté, autant que j’ai pu dans la foule des cérémonies. La besogne est forte, mais, avec du courage et vos avis, je compte en venir à bout. Adieu jusqu’à lundi soir, où nous nous verrons. — Louis. »

L’abbé de Véri, qui nous a conservé ces lignes, rapporte également l’impression qu’elles firent sur le vieil homme d’Etat ; il consigne dans son journal ce fragment du dialogue échangé, le jour même, entre Maurepas et lui : « Je commence, m’a-t-il dit, à l’aimer, comme on aime son enfant qui a bonne volonté. — Vous avez raison, ai-je répondu, il mérite de votre part les soins les plus tendres ; mais il ne suffit pas que vous lui ayez déjà inspiré ces sentimens, il faut lui donner les moyens et la force. — Les moyens, répliqua M. de Maurepas, ne sont pas embarrassans, mais la force, voilà le difficile. — C’est à vous, dis-je, à lui en donner, et à vous placer devant le Roi, pour aider la résistance, comme un chevalier loyal présentait son corps aux coups[41]. »

Si évidente pour tous fut, au retour de Reims, la faveur du comte de Maurepas, que Marie-Antoinette, mieux inspirée cette fois, crut nécessaire de se rapprocher du ministre. A quelques jours de là, elle lui accordait une audience, lui faisait le meilleur accueil, puis abordant de front la question délicate de l’exil du duc d’Aiguillon, elle laissait entendre avec grâce qu’elle ne confondait pas, selon son expression, « la conduite et les intentions de l’oncle » avec les torts graves du neveu, qu’elle était non moins persuadée de la « droiture » de l’un que de « la méchanceté et des manœuvres intrigantes de l’autre. » Maurepas, à ces avances, ne répondait qu’en protestant de son absolu dévouement ; et la conclusion de cette scène était une réconciliation, un accommodement, tout au moins, entre puissances rivales, une sorte de traité d’alliance, ni plus ni moins fragile que tous les contrats du même genre.


VII

En ce qui concerne Turgot, la bienveillance royale ne devait pas tarder à se manifester d’une manière plus retentissante, par l’appel au pouvoir du plus ancien et du plus cher ami du contrôleur général, Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, président de la Cour des Aides, nommé au ministère de la Maison du Roi. La chose pourtant ne se fit pas toute seule, et cette victoire eut d’autant plus d’éclat qu’elle fut plus difficilement arrachée.

Le ministre en fonctions, le duc de La Vrillière[42], titulaire de l’emploi de date immémoriale, s’y maintenait vaille que vaille, depuis le nouveau règne, par la protection de sa sœur, la comtesse de Maurepas, acharnée en toute circonstance à servir sa famille. Sa longue expérience de la Cour et du cérémonial avait également contribué à lui faire conserver sa place jusqu’à l’époque du Sacre, où l’on pensait qu’il rendrait des services. Mais il avait été convenu que ses attributions seraient restreintes, ou peu s’en faut, au « ministère des lettres de cachet, » dont il s’était fait sous Louis XV une sorte de spécialité. « Cela va d’autant mieux, aurait dit à mi-voix Louis XVI, que je compte bien n’en point donner. » Maurepas, à la veille du départ pour Reims, ayant interrogé le Roi sur les bruits qui couraient du remplacement de son beau-frère, avait reçu cette réponse inquiétante : « Ce ne sera que pour mon retour, et vous en serez instruit. » Le public attendait avec quelque impatience le renvoi de ce vieux et frivole courtisan, discrédité pour sa bassesse et sa médiocrité d’esprit, entièrement dominé par une ancienne maîtresse, la marquise de Langeac, femme avide, intrigante, qu’on accusait de trafiquer des honneurs et des places. Sa chute paraissait si certaine qu’avant de l’avoir mis en terre les partis en présence se disputaient son héritage. Turgot avait son candidat, qui n’était autre que Malesherbes ; la Reine avait le sien, qui était M. de Sartine, le ministre de la Marine, et elle le soutenait ardemment.

Cette attitude de Marie-Antoinette était le fruit d’une combinaison compliquée, germée dans le fertile cerveau du baron de Besenval. Sartine passant à la Maison du Roi, on pourrait mettre à la Marine le sieur d’Emery, créature du duc de Choiseul, homme de caractère souple et que l’on aurait dans la main. Sartine, secrètement pressenti, se prêtait à cet arrangement. L’accord ainsi conclu, Besenval se chargea d’échauffer Marie-Antoinette et de la pousser en avant. Il l’exhorta à mettre Maurepas dans son jeu, à exiger de lui, comme gage d’alliance et comme preuve d’amitié[43], le double choix imaginé par le parti Choiseul. Le Journal de Véri, confirmant sur ce point le récit du baron, montre que ces conseils furent suivis à la lettre : « Hier soir, y lit-on[44], la Reine a parlé à M. de Maurepas : « Vous savez déjà, lui dit-elle, le désir que j’ai de marcher avec vous. C’est le bien de l’Etat, c’est le bien du Roi, et par conséquent le mien. M. de La Vrillière va se retirer, et je veux sa place pour M. de Sartine. Je ne comprends pas ce que vous me dites sur la mésintelligence entre M. Turgot et M. de Sartine… Vous les croyez tous les deux d’honnêtes gens ; cela me suffit pour être assurée de leur concert. Je dirai tout ceci au Roi, ainsi que ce que je désire. Je veux être amie avec vous ; il ne tient qu’à vous que cela soit, vous voyez à quelle condition. »

Ce langage résolu, ce ton catégorique, troublèrent beaucoup Maurepas et le jetèrent dans une perplexité cruelle. Au fond, il tenait pour Malesherbes, dont il estimait les talens et honorait le caractère, qu’il savait « sans intrigue, » sans arrière-pensée d’ambition, incapable de se pousser au détriment de ses collègues. De plus, il appréciait en lui le magistrat et le parlementaire de race, ce qui avait toujours quelques droits sur son cœur. Il vint trouver Turgot, lui rapporta les paroles de la Reine. Turgot, sur cet avis, eut une inspiration heureuse, il prévint l’abbé de Vermond de ce qui se passait et lui demanda son appui.

De récens historiens ont fait justice des légendes longtemps répandues sur ce lecteur de Marie-Antoinette, placé auprès d’elle, disait-on, par le parti Choiseul, d’accord avec la cour d’Autriche, pour capter sa confiance, s’emparer de sa volonté et servir l’intérêt de ceux dont il était l’agent. Dans la réalité, Vermond, — ainsi nous le révèle ce qu’on a publié de sa correspondance[45], — paraît avoir été un homme simple et modeste, sincèrement dévoué à la Reine, qui ne le goûtait guère, au reste maladroit et médiocre d’esprit, mais rassis, de bon sens et employant sa très faible influence à combattre les fantaisies et les emportemens de Marie-Antoinette. C’est sous ce jour qu’il se montra dans cette circonstance délicate. Quand Turgot l’eut mis au courant des propos de la Reine : « Il faut, dit-il[46], que quelqu’un l’ait échauffée, car elle ne m’a point parlé sur ce ton ce matin. On lui aura dit que M. de Maurepas était faible et qu’en usant avec lui d’un langage ferme et décidé, elle lui en imposerait. Il ne faut pas que M. de Maurepas lui cède. Je vais lui parler, et vous pouvez assurer M. de Maurepas que, dans quinze jours, elle s’accommodera fort bien de celui qu’il aura choisi. »

Ainsi soutenus, Turgot et Maurepas s’entendirent pour agir sur le Roi et le décider pour Malesherbes. Ils y réussirent aisément. Les préventions semées dans l’esprit de Louis XVI contre l’ « ami des philosophes » tombèrent devant ce qu’ils lui dirent de son intégrité, de sa vertu sans tache et de son mérite reconnu. Restait à persuader l’intéressé lui-même, et ce fut le plus difficile. Timide et défiant de soi-même, amoureux du repos, de la vie simple et du travail discret, Malesherbes craignait de bonne foi le fardeau du pouvoir, pour lequel, disait-il, il se sentait peu fait. A son ami l’archevêque d’Aix, qui lui disait un jour qu’on gouvernait surtout par l’énergie et par le caractère : « Vous avez bien raison, répondait-il d’un ton sincère[47], et c’est ce qui fait que je ne serais jamais bon ministre ; je n’ai point de caractère. — Que dites-vous là ? — Non, en vérité, je n’en ai pas. — Je vous vois cependant ferme dans vos idées, quand elles sont une fois fixées. — Mais il n’est pas sûr, reprenait Malesherbes, que j’en aie de fixées sur les trois quarts des choses. »

C’est de telles objections qu’il opposa d’abord à toutes les instances de Turgot, appuyées par Maurepas. On lui envoya, assure-t-on, « trois courriers dans une nuit » sans obtenir son consentement. Il fallut que Louis XVI joignît ses prières personnelles à celles de ses ministres, par le billet suivant qu’il lui écrivit de sa main[48] : « M. Turgot m’a rendu compte de votre répugnance pour la place que je vous offre. Je pense que votre amour pour le bien public doit la vaincre, et vous ne sauriez croire le plaisir que vous me ferez d’accepter, du moins pour quelque temps, si vous ne voulez pas vous y déterminer tout à fait. Je crois que cela est absolument nécessaire pour le bien de l’Etat. — Louis. » S’il dut se rendre à de si pressans argumens, Malesherbes ne céda du moins qu’avec la plus amère tristesse. La lettre de Louis XVI lui fut remise par l’abbé de Véri, il la lut, soupira, parut en proie à l’agitation la plus vive : « A l’exception d’une maladie mortelle, s’écria-t-il d’un ton de désespoir, il ne pouvait rien m’arriver de plus funeste ! » Il se résigna néanmoins, car « on ne peut, dit-il, résister à un désir bien plus puissant qu’un ordre. » Son chagrin se doublait d’un étonnement sincère : ayant toujours vécu à l’écart de la Cour, opposé à la politique de la plupart des ministres du Roi, il ne pouvait concevoir qu’on eût songea lui. Lorsqu’il vint pour la première fois au château de Versailles, il rencontra le duc de Croy, qui le complimenta sur son élévation : « Par le chemin que je prenais, répliqua-t-il avec candeur, je ne croyais pas venir ici ! »

Cette grande question réglée, on fit peu de façons pour expédier le duc de La Vrillière. Maurepas avertit son beau-frère qu’on désirait sa démission ; le duc vint en parler au Roi, qui répondit froidement : « Oui, monsieur, je trouve bon que vous songiez à votre retraite. » Et ce fut tout ; La Vrillière se le tint pour dit. Il obtint pour consolation une pension de 60 000 livres, et Malesherbes lui succéda dans toutes ses places et dignités, y compris « l’entrée au Conseil, » grâce que l’on accordait rarement aux nouveaux secrétaires d’État[49], ce qui fut regardé comme une grande marque de faveur. C’était une idée de Maurepas, heureux du triomphe remporté sur la coterie Choiseul. Le Mentor, le jour même, alla féliciter le Roi de la « précieuse acquisition » qui renforçait le ministère : « C’est un homme, lui dit-il[50], que je vous donne pour me remplacer, et vous ferez bien de mettre voire confiance en lui. Il a des lumières pour voir en grand toutes les parties du gouvernement ; les autres ne prendront pas ombrage de lui, parce que son âme simple et désintéressée n’en donne à personne. Il fera le bien, parce qu’il a l’éloquence persuasive, par la langue comme par le cœur. » Il termina par une phrase de regret pour le « chagrin » fait à la Reine : « Si je m’aperçois que je continue à lui déplaire, ajouta-t-il d’un ton mélancolique, je dois penser à ma retraite prochaine. — Oh ! pour cela, non, dit Louis XVI en lui pressant les mains avec tendresse. Non, non, vous ne me quitterez pas de sitôt ! »

L’âme versatile de Marie-Antoinette était peu faite pour les tenaces rancunes ; elle prit avec facilité son parti de cette déconvenue. Le baron de Besenval eut beau chercher à l’animer encore ; cette fois, toutes les excitations échouèrent. « Je n’étais pas sorti de son cabinet, que cela fut oublié, » confesse-t-il avec amertume. La première entrevue de Malesherbes avec la souveraine fut sans doute empreinte de froideur ; mais elle reprit dès le lendemain sa grâce coutumière, et, comme l’avait prédit Vermond, quinze jours avaient à peine passé, que le meilleur accord semblait régner entre la Reine et le nouveau ministre.

Il faut, en bonne justice, faire honneur avant tout de cette prompte réconciliation à Malesherbes lui-même, à la séduction inconsciente qui émanait de sa personne et à laquelle nul n’échappait. De petite taille, le corps replet, le chef couvert d’une « perruque magistrale, » son manque de distinction physique était largement compensé par une physionomie ouverte, des yeux brillans et gais, un air de bonté, de franchise, une voix douce et prenante, une simplicité de façons, une cordialité chaude, qui gagnaient tous les cœurs. Sa belle humeur imperturbable, son aménité de langage que relevait une pointe de malice innocente, sa foncière modestie, sa large tolérance, et jusqu’aux distractions constantes dont il était le premier à sourire, attiraient au Bonhomme, comme on le surnomma à la cour de Versailles, des sympathies qu’une plus longue connaissance changeait vite en admiration. « J’ai vu pour la première fois, s’écriait lord Shelburne après l’avoir fréquenté à Paris, ce que je ne croyais pas qui pût exister : c’est un homme dont l’âme est exempte de crainte et d’espérance, et qui cependant est pleine de vie et de chaleur. Rien dans la nature ne peut troubler sa paix, rien ne lui est nécessaire, et il s’intéresse vivement à tout ce qui est bon[51]. » Cet homme exquis deviendrait-il un grand ministre ? C’est ce dont on pouvait douter, car sa nature un peu rêveuse était plus propre à l’étude qu’à l’action, et son détachement de toutes choses, où l’on reconnaissait un sage, le détournait de cette persévérance, faute de laquelle les plus généreux efforts restent vains, les meilleures intentions stériles.

Pour le présent, la réunion dans un même Cabinet de Malesherbes et de Turgot, c’est-à-dire des deux hommes, selon l’expression générale, « les plus vertueux, les plus éclairés de leur temps, » déchaînait de toutes parts comme une immense vague d’espérance. « C’est le règne de la vertu, du désintéressement, de l’amour du bien public et de la liberté, » écrivait Mme du Deffand. « Voilà donc le règne de la raison et de la vertu, faisait écho Voltaire. Je crois qu’il faut songer à vivre ! » Julie de Lespinasse se départait de son pessimisme ordinaire pour entonner un hymne d’allégresse : « Vous le verrez, leur ministère laissera une profonde trace dans l’esprit des hommes. Le mauvais temps pour les fripons et pour les courtisans ! » Et le sceptique Mercy prophétisait une ère de prospérité pour la France : « M. de Malesherbes annonce une justice qui déconcerte les gens de cour et une humanité qui enchante les gens du commun. L’unité de ses vues avec celles de M. Turgot va produire une grande réforme dans les abus… Les ministres de France cheminent d’accord vers le bien. »

Les premières semaines de juillet 1775 brillèrent comme un point lumineux dans la vie de Turgot. La nomination de Malesherbes lui apportait, sur les sommets périlleux du pouvoir, le réconfort d’une âme toute semblable à la sienne et le bienfait de la plus solide amitié ; la paix semblait assurée au dehors ; les récoltes s’annonçaient bien et promettaient de réparer le déficit des années précédentes ; les factions désarmaient, découragées par leurs échecs, momentanément impuissantes ; la Reine, revenue de ses préventions, se rapprochait tous les jours davantage de ce qu’elle reconnaissait enfin pour « le parti des honnêtes gens ; » la confiance du souverain, répondant à celle du pays, permettait les pensées d’avenir et les projets d’ensemble. C’était l’heure des belles illusions, c’est-à-dire, à tout prendre, du seul bonheur réel dont l’homme connaisse ici-bas la douceur.


MARQUIS DE SEGUR.

  1. Published, October first, nineteen hundred and nine. Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.
  2. Voyez la Revue des 1er et 15 février et du 15 septembre.
  3. Lettres du sieur Pomiès au prince X. de Saxe. — Archives de l’Aube
  4. Lettre du 7 octobre 1774. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  5. Lettre du 16 novembre 1774. — Ibidem.
  6. Lettre de Mercy-Argcntcau du 18 mai 1775. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  7. Les lettres de Mercy signalent à ce sujet un petit trait de faiblesse et de dissimulation de Louis XVI, affirmant à la Reine qu’il compte, sur cette question, prendre l’avis de Madame Victoire, tandis qu’en réalité il s’était adressé à Madame Adélaïde. Madame Victoire était la plus douce des sœurs et la moins malveillante pour Marie-Antoinette.
  8. Mémoires de Soulavie.
  9. Ibidem.
  10. Lettre du 11 avril 1775. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  11. Correspondance secrète de Métra, 9 janvier 1775.
  12. Réflexions historiques, par le Comte de Provence, loc. cit.
  13. Réflexions historiques, par le Comte de Provence, loc. cit.
  14. Lettres de l’année 1775. — Archives du marquis de Chabrillan.
  15. Lettre du 20 avril 1775, passim.
  16. Correspondance littéraire, janvier 1775.
  17. Correspondance secrète de Métra. — Journal de l’abbé de Véri.
  18. Lettre de Mercy-Argenteau du 20 avril 1775. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  19. Pour le procès du comte de Guines, j’ai consulté le Journal de Hardy, les Archives nationales (K. 164), les archives du marquis de Chabrillan, les Souvenirs de Moreau, la Correspondance de Mercy-Argenteau, publiée par d’Arneth, et la plupart des mémoires et correspondances du temps.
  20. Lettre dictée par Maurepas à sa femme pour le duc d’Aiguillon. — Archives du marquis de Chabrillan.
  21. Archives nationales, K. 164.
  22. Vergennes établissait, en outre, que la demande, inadmissible en droit, était injustifiée en fait, car les dépêches du duc d’Aiguillon démontraient qu’en cette affaire il s’était conduit « avec beaucoup de circonspection et toujours en conséquence des ordres du Roi, » et que, « s’il y avait lieu de lui reprocher de la partialité, ce serait plutôt en faveur de M. de Guines. »
  23. Lettre de la comtesse de Maurepas a la duchesse d’Aiguillon. — Archives du marquis de Chabrillan.
  24. Billet du 22 mai 1775. — Arch. nat., K. 164.
  25. C’est-à-dire combattu.
  26. Journal de l’abbé de Véri, passim.
  27. Journal de l’abbé de Véri, passim.
  28. Chronique secrète de l’abbé Baudeau, passim.
  29. Lettre de Mme de Maurepas à la duchesse d’Aiguillon. — Archives du marquis de Chabrillan.
  30. Lettre de Mme de Maurepas à la duchesse d’Aiguillon.. — Les archives du marquis de Chabrillan renferment une série de lettres de la comtesse de Maurepas à la duchesse d’Aiguillon pendant cet exil. En voici quelques fragmens : « Juin 1775. — Vous m’avez laissée, ma chère nièce, dans la plus grande douleur de votre cruelle situation. Je ne négligerai rien pour la faire adoucir… Que je suis fâchée de n’être plus jeune ! J’irais vous trouver, dans quelque lieu que vous soyez. Nous serons toujours occupés de saisir le moment qui pourra vous être utile. Dans ce moment, je crois qu’il ne faut rien dire. » — « Juillet 1775. — M. de Maurepas m’a chargée de vous mander que M. d’Aiguillon n’a pas besoin de permission pour aller aux eaux de Barèges. Il n’a pas eu lettre de cachet, il n’est à Aiguillon que par un discours verbal, et son rappel sera de même… A l’égard des motifs qui l’ont éloigné, comme il n’y en a point, il est difficile de les dire. Lorsque nous avons été envoyés à Bourges, je suis encore à savoir pourquoi. On a dit que c’était pour des chansons, dont nous n’avions jamais entendu parler. Il en est de même des discours qu’on vous prête. » Le séjour à Aiguillon ne fut pas de longue durée. L’année suivante, en juin 1776, la fille du duc, Mme de Chabrillan, récemment relevée de couches, vint rejoindre son père ; à peine rendue, elle fut prise d’une fièvre maligne, qui l’emporta en quelques jours. La Reine, sur cette nouvelle, alla dans la chambre du Roi, où elle trouva Maurepas, et pria ce dernier de dire à M. d’Aiguillon qu’il lui était permis de quitter « le tombeau de sa fille, » et de se rendre où il voudrait, sous la seule condition de ne point paraître à la Cour : « Vous savez par mon expérience qu’on peut vivre sans cela, écrit à ce propos Mme de Maurepas à sa nièce. M. de Maurepas a été cinq ans sans pouvoir aller à Paris ; il s’en est fort bien porté. »
  31. Réflexions historiques, passim.
  32. Lettre du 28 février 1775.
  33. Certains historiens ont même avancé que le Roi avait entièrement supprimé ces paroles ; mais cette assertion est démentie par le passage suivant du mémoire de Turgot dont j’ai cité plus haut quelques lignes : « Votre Majesté n’ignore pas combien j’ai regretté qu’Elle se soit soumise à des formules d’engagement dressées dans des temps trop dépourvus de lumières. »
  34. Notice de M. Dubois de l’Estang, passim.
  35. Lettre du 22 juin 1775. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  36. Lettre de Mercy-Argenteau du 23 juin 1775. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  37. Souvenirs de Moreau.
  38. Lettre du 13 juillet 1775. — Correspondance publiée par d’Arneth.
  39. Le texte de cette seconde lettre ne s’est pas retrouvé.
  40. Journal de l’abbé de Véri, passim.
  41. Journal de l’abbé de Véri.
  42. Louis Phélyppeaux, d’abord appelé comte de Saint-Florentin, avait pris par la suite le nom de duc de La Vrillière, ce qui lui valut cette cruelle épitaphe :
    Ci-gît un petit homme à l’air assez commun,
    Ayant porté trois noms, sans en laisser aucun.
  43. Mémoires de Besenval.
  44. Journal de l’abbé de Véri, passim.
  45. Voyez les lettres publiées par d’Arneth à la fin du volume intitulé : Maria Theresia und Marie Antoinette.
  46. Journal de Véri, passim.
  47. Ibid.
  48. Ibid. — Feuillet de Conches a publié également cette lettre.
  49. Lettre du sieur Rivière au prince X. de Saxe, du 10 juillet 1175. — Archives de l’Aube.
  50. Journal de Véri, passim.
  51. Lettre de Mlle de Lespinasse au comte de Guibert, du 22 septembre 1774. — Éd. Asse.